Profitez-en, après celui là c'est fini

Les Beaux gosses

juin 17th, 2009 Posted in archétype, Au cinéma | 22 Comments »

Beaux_gosses_affiche«Enfin un teen-movie à la française !», nous annonçait-on partout au sujet de Les Beaux gosses, tout premier film de l’auteur de bande dessinée Riad Sattouf. Le terme teen-movie est pourtant relativement inapproprié, car nous sommes ici bien plus proches de Diabolo Menthe que de American Pie, c’est à dire que le film traite de l’âge dit «ingrat» (qui n’a jamais aussi bien porté son nom) mais n’est pas nécéssairement destiné aux adolescents qui, à mon avis, risquent de manquer un peu de recul, si soucieux qu’ils sont de chercher dans les films qui les concernent un mode d’emploi de la vie, un guide qui leur dirait de quel comportement se moquer et à quel «beau gosse» s’identifier1.

Riad Sattouf a débarqué dans le monde de la bande dessinée avec la série Petit verglas, avec Corbeyran (L’Enfance voléeLa Table de pierreLe Pacte du naufrageur), que je n’ai à vrai dire pas lu du tout. Je l’ai pour ma part découvert comme simple figurant puisqu’il est dessiné dans une des dernières cases de l’album Harmonica (2002), de Joann Sfar, dont il a partagé l’atelier. L’année suivante, il publie Les Jolis Pieds de Florence, aux éditions Dargaud/Poisson Pilote, qui raconte l’existence d’un presqu’adulte, Jérémie, dont les «pauvres aventures» ont été depuis prolongées de deux tomes : Le Pays de la soif et Le rêve de Jérémie. Ce premier album cherchait à parler avec justesse d’une tranche d’âge précise à l’époque contemporaine, et il a effectivement apporté un vent de fraîcheur à une bande dessinée «indépendante» devenue parfois un peu trop ambitieuse et manquant de personnalités capables de décrypter gaiement le monde contemporain, à la façon du duo Dupuy/Berberian, par exemple.

Toujours parraîné par Joann Sfar, Riad Sattouf a publié ensuite deux albums dans l’éphémère collection jeunesse des éditions Bréal : Ma Circoncision (2004) et Manuel du puceau (2005). Ma circoncision faisait le récit plutôt comique d’un traumatisme vécu par l’auteur en Syrie (le pays de son père) pendant les années 1980. Il y évoque aussi la lourde propagande antisémite de l’époque, et on rit pas mal en voyant comme un petit mi-breton mi-syrien  accepte de se faire douloureusement mutiler en échange d’un jouet Goldorak (qu’il n’aura jamais) et parce qu’on lui dit que s’il ne le fait pas, on le confondra avec un juif2.

sattouf

Le second album, le Manuel du puceau,  est d’une cruauté féroce, il se moque sans la moindre concession de l’adolescent boutoneux de base, du jeune singe oméga qui est médiocre, pleutre, qui subit sans espoir de revanche les humilations des plus-beaux-plus-forts-plus-méchants, qui subit aussi dans une grande confusion les modifications de son propre corps et le changement de ses préoccupations. Les beaux gosses doit beaucoup à cet album. La méchanceté du Manuel du puceau, qui ressemble à un compte non-réglé avec l’adolescence, est tempérée dans l’album suivant, Retour au collège (Hachette, 2005), où l’on comprend avec soulagement qu’il y a une forme de tendresse dans le projet de Sattouf. Depuis quelques années, à la manière d’un entomologiste, il publie chaque semaine dans Charlie Hebdo un strip vertical de l’excellente série La vie secrète des jeunes.
Parallèlement il développe une étonnante réflexion sur la virilité avec le personnage de Pascal Brutal (deux albums sortis chez Fluide Glacial : La nouvelle virilité, Le mâle dominant, bientôt suivis d’un troisième tome qui sortira en septembre). On lui doit pour finir l’album No sex in New York et les séries Pipit Farlouse (La Couvée de l’angoisse, La route de l’Afrique) pour Capsule Cosmique et Laura & Patrick, avec Mathieu Sapin.
Une œuvre bien remplie, cohérente et d’une grande maturité, surtout si l’on considère que l’auteur est tout juste trentenaire.

Un jour — je sais que certains ont d’abord cru à une blague — Riad Sattouf a annoncé qu’il préparait un film… Et voilà que le film sort effectivement pendant la quinzaine des réalisateurs à Cannes puis dans la foulée, dans deux cent salles parisiennes.
Là, surprise, non seulement le film existe mais en plus il est très bon. Je ne suis pas le seul à le dire du reste, la critique me semble unanime, même si c’est parfois sur un malentendu, comme en atteste le recours maladroit à la catégorie du teenage-movie.

beaux_gosses_1

La première chose qui frappe, c’est le casting (dont l’auteur a raconté les séances dans Libé), car les jeunes acteurs (amateurs) ont tous des têtes à sortir d’une bande dessinée de Sattouf. Et tout le reste fonctionne aussi bien. Une assez belle image, une mise en scène savante et sans trop d’artifices, quelques beaux plans (l’auteur aime visiblement le cinéma), des dialogues naturels, des sketches extrèmement bien vus qui se succèdent de manière ni plus ni moins décousue que dans la vie (rappelez-vous ce «jour sans fin» morne qu’étaient vos quatorze ans), une localisation spatio-temporelle indécise (on reconnaît un peu Rennes, d’où serait ôtée tout pitoresque, on reconnait aussi notre époque mais aussi les décennies précédentes), une bande musicale faussement eighties (par l’auteur lui-même et Flairs) qui rappelle, en moins sophistiquée peut-être (mais ce n’est pas un défaut) et en plus explicitement parodique (hip hop breton, r’n’b celtique-arabe), celle de Steak.
Les personnages, qui n’existent parfois que pour quelques secondes de dialogue, sont tous écrits, croqués, avec une économie de moyens qui frise la perfection : la mère divorcée, le père connard, la proviseur incapable de reconnaître les élèves de l’école et qui ne veut pas qu’on sache qu’elle partage sa vie avec le CPE3, les méchants, les gentils, le copain lourd, le poète du fond de la classe, les filles qui hésitent, celles qui expérimentent, celles qui jouent de leur pouvoir. L’incompréhension qui sépare les enfants des adultes est très bien montrée aussi.
Je peux radoter pendant encore longtemps sur cet air : c’est un très bon film, sans faute de goût, cru, cruel et finalement, tendre.
On rit beaucoup, on rit même tout le temps, mais on ne se moque pas.

beaux_gosses_2

J’entends souvent dire du mal des auteurs de bande dessinée qui se lancent dans le cinéma, mais exception faite de Bilal, dont les films n’ont d’ailleurs pas que des défauts, je vois pour ma part beaucoup d’exemples honorables, si ce n’est glorieux : Terry Gilliam, Daniel Clowes, Patrice Leconte, Pascal Thomas, Gérard Lauzier (lui c’est spécial, il n’y a pas de différence entre son cinéma, son théâtre ou sa bande dessinée), Didier Martiny, Sylvain Chomet, Marjane Satrapi (qui fait une distrayante apparition dans Les Beaux gosses) et Winshluss/Vincent Parronaud… Auxquels s’ajoute à présent Riad Sattouf.

Les Beaux gosses semble parti pour être un beau succès en salles, ce sera mérité.

  1. À ma connaissance, seul l’américain John Hughes est parvenu à parler intelligemment de l’adolescence tout en produisant des films destinés aux adolescents : Weird Science, Pretty in pink, Sixteen Candles, Breakfast Club et Ferris Bueller’s day off. []
  2. Cela n’a pas fait rire tout le monde. La commission de censure de la loi de 1949 sur les publications destinées à la jeunesse a voté une interdiction du livre, pour la mauvaise image du père qui y est véhiculée, et une cliente de la Fnac, choquée par le contenu de l’album, a obtenu qu’une enquête policière soit menée. L’auteur a fait le récit en bande dessinée de sa convocation dans Charlie Hebdo. Ces pages sont aussi reprises dans  l’album Caravan, de Joann Sfar encore et toujours. Cela s’est passé en 2004, année d’hypersensibilité de la communauté juive en France. []
  3. Équivalent actuel du surveillant général. []

Manifestation de clones

juin 17th, 2009 Posted in Brève, Images, indices | 1 Comment »

manifestationphotoshop

Une photo de manifestation de soutien à Mahmoud Ahmadinejad en Iran. Si j’ai bien compris, elle a été publiée par le journal Kayhan News. Le site Boing Boing reproduit une démonstration d’un photographe iranien qui tend à prouver que la foule est en partie clonée à l’aide de photoshop.

C’est décidément la guerre des images en Iran puisque l’Agence France Presse a diffusé l’été dernier une photographie de menaçants missiles ballistiques iraniens, dont il s’est avéré que le nombre avait été artificiellement augmenté par retouche photo :

fuseesclonees

Il existe beaucoup d’exemples d’images de ce type, et ce n’est pas fini. Les techniques de retouche vidéo qui sont en ce moment dans les laboratoires (ceux de Microsoft notamment), promettent pour un avenir proche le même genre de manipulations avec des images animées.

Diplomatie en cent quarante signes

juin 17th, 2009 Posted in Brève | 2 Comments »

twitterTimeMagPetit complément à l’article précédent : on apprend sur par le New York Times que, lundi dernier, un officiel de la Maison-blanche a demandé par téléphone aux responsables de Twitter de repousser une opération de maintenance planifiée.
En effet, pendant cette opération censée de dérouler à une heure où les américains sont couchés, Twitter aurait été indisponible pour les iraniens, alors même que le service en ligne est devenu un de leurs plus importants vecteurs de communication, à l’intérieur du pays comme avec l’extérieur. Le message était le suivant : «It appears Twitter is playing an important role at a crucial time in Iran. Could you keep it going?»1

On me le faisait remarquer en commentaire à l’article précédent, ce n’est pas la première fois qu’un service de communication nouveau interfère dans des affaires politiques, diplomatiques ou stratégiques. Depuis l’invention de l’écriture, du reste, chaque moyen de diffusion de l’information a surpris son époque en prenant une part active inattendue à l’histoire en train de s’écrire : l’affiche, le dessin politique et le télégraphe de Chappe pendant la Révolution française, la photographie pendant la Guerre de Crimée, le télégraphe filaire et la presse nationale américaine pendant la guerre de Sécession, la radio, le graffiti, la radio amateur, les radios pirates, l’e-mail et usenet en ex-Yougoslavie, etc. Rien qu’un éternel recommencement, donc, mais on peut s’étonner ou même s’émerveiller de constater que l’influence diplomatique américaine en Iran repose partiellement sur l’heure à laquelle une société californienne met à jour un logiciel servant à envoyer des messages de cent-quarante signes !

  1. Traduction rough : Il s’avère que Twitter joue un rôle important pendant une période cruciale en Iran. Pouvez-vous en maintenir le fonctionnement ? []

Tu devrais te mettre à Twitter

juin 15th, 2009 Posted in logiciels | 17 Comments »

persiankiwiVoilà encore un outil à la mode, Twitter.
Il s’agit d’une plate-forme de micro-blogging qui permet à ses utilisateurs d’envoyer et de recevoir des articles ultra-courts de 140 caractères au maximum. Le nom vient de l’anglais to tweet (gazouiller).

Twitter est, au moment précis où j’écris ces lignes, un espace d’expression libre véritable pour les opposants au président Ahmadinejad en Iran (alors que ce dernier vient d’empêcher la parution du quotidien de son concurrent Moussavi et entrave les journalistes étrangers), parmi lesquels se trouve par exemple un dénommé Persiankiwi qui nous tient au courant minute par minute de ce qu’il voit et de ce qu’il entend : un hélicoptère qui passe, des coups de feu, une rumeur, des lancers de gaz lacrymogène, un appel à mobilisation. Il demande de l’aide aussi : quelqu’un a-t-il une adresse sécurisée où il pourrait télécharger une vidéo ? À l’heure où les ministres Alliot-Marie, Morano et Albanel affirment qu’il y a trop de liberté sur Internet et qu’un tel luxe ne peut avoir que des effets négatifs, cela peut faire réfléchir. Certains politiques, dont Barack Obama et Nathalie Kosciusco-Morizet utilisent régulièrement Twitter et lui doivent une partie de leur popularité, car du fait même de son fonctionnement très fruste et sans-façons, cet outil instaure un rapport familier entre l’émetteur et ses récepteurs.

On peut «gazouiller» un aphorisme bien pensé comme une réflexion idiote, poser des questions comme on lance des bouteilles à la mer, faire circuler un lien ou une information exclusive, parler du temps qu’il fait ou commenter un point joué à Roland-Garros. Le système est apparenté au SMS (avec lequel on peut d’ailleurs poster des tweets) et à la messagerie instantanée de type MSN, si ce n’est qu’ici on touche potentiellement un public bien plus étendu. L’auteur de science-fiction et éditorialiste de Wired Bruce Sterling est par exemple suivi par près de 5000 personnes. Son confrère Warren Ellis a pour sa part 33000 suiveurs mais ce n’est rien comparé au un million quatre cent mille abonnés au flux du président américain ou aux deux-millions de personnes qui suivent quotidiennement les messages du jeune acteur Ashton Kutcher. Il existe des imposteurs notoires, comme jennyholzer qui, bien que suivie par sept-mille personnes et diffusant des «truisms» dont l’auteur originel est bien l’artiste Jenny Holzer (pour qui Twitter aurait pu être inventé !) n’est apparemment qu’un hommage de fan.

twitterbaleinePour ma part je suis par exemple abonné aux mises-à-jour d’une cinquantaine d’autres utilisateurs et un nombre équivalent de personnes, pas toujours les mêmes, suivent mes messages publics (il existe des moyens de ne s’adresser qu’à un public choisi voire à une personne unique). Les tweets que je reçois s’affichent les uns au dessus des autres, du plus récent au plus ancien.
Rien n’est jeté, tout est archivé, même si les auteurs de messages peuvent supprimer leurs propres envois. On peut effectuer des recherches par mots-clés et il en est né plus ou moins spontanément une pratique de nomenclature unifiée : les messages consacrés à l’élection iranienne contiennent par exemple le mot-clé #Iranelection, ceux qui sont consacrés au mouvement de grogne universitaire contiennent le mot-clé #fac09, etc.
Il est difficile de dire s’il s’agit d’un standard destiné à durer ou s’il disparaîtra aussi vite qu’il est apparu mais dans de nombreux domaines, Twitter semble être devenu un outil de communication directe majeur.

La puissance de cet outil (ou d’outils apparentés tels que la plate-forme de micro-blogging française bloggino) réside à mon sens dans sa légèreté. Impossible de faire de la grande littérature sur Twitter, car que peut-on dire en cent-quarante signes seulement ? Certainement pas tout1. Les messages sont donc parfois assez peu clairs ou semblent ne s’adresser qu’à celui qui les émet, et comprenne qui pourra. Le caractère instantané et parfois impulsif de la pratique de Twitter pose sans doute de nombreux problèmes vis à vis de l’information reçue sans distance : à suivre.

twitterart

Le principe inspire aussi des artistes tels que Yann Le Gennec, qui utilise les tweets pour construire des montagnes, Douglas Edric Stanley, qui anime les messages qui contiennent le mot-clé Zzzz.
En effet, le flux des tweets peut être récupéré et traité, par exemple sous forme d’animation ou de composition graphique automatisée. On peut imaginer une infinité de détournements créatifs de ce système — n’hésitez pas à me signaler en commentaire à cet article des œuvres intéressantes basées sur Twitter.

  1. Faire court est cependant un exercice de style intéressant, rappelons-nous du grand critique d’art et écrivain Félix Fénéon qui racontait des faits-divers en trois lignes dans Le Matin. []

Tu devrais utiliser un agrégateur de flux RSS !

juin 13th, 2009 Posted in Après-cours, Lecture, logiciels | 9 Comments »

rss_pNote : ce billet a été rédigé pour les  amis, étudiants et collègues à qui j’ai dit une fois «Tu devrais utiliser un agrégateur de flux RSS» et à qui j’ai promis des explications détaillées. Si le blabla vous ennuie, sautez directement au paragraphe consacré aux outils et lancez-vous : c’est aujourd’hui le bon jour pour ça.

Le problème auquel répondent les agrégateurs de flux RSS, c’est la difficulté qu’il y a à suivre de nombreux blogs ou sites d’information. Supposons par exemple que je veuille suivre les meilleurs blogs consacrés au design. Un ouvrage paru récemment chez Maomao en recence deux-cent-cinquante. Conserver les liens vers deux-cent-cinquante sites web et aller les visiter régulièrement semble un peu désespérant : à quelle fréquence faut-il le faire pour être certain qu’il y a des choses à lire ? Avec un agrégateur RSS, cela devient nettement plus aisé.
Il n’est pas exagéré de dire que la navigation sur Internet est une expérience radicalement différente selon que l’on utilise ou non un outil de lecture ou d’agrégation de flux.

Sans entrer dans les détails, les flux RSS («Really Simple Syndication1») permettent de récupérer les articles réalisés avec des moteurs de blog (WordPress, Dotclear, Canalblog) ou autres gestionnaires de contenu (Joomla, Spip, Drupal). Un très grand nombre de sites d’information repose sur des systèmes compatibles avec le principe de syndication RSS : les sites de la presse quotidienne, les blogs, de nombreux wikis, etc.
Dans la pratique, la consultation de tous ces articles peut être automatisée (un robot logiciel peut aller vérifier régulièrement s’il y a eu des mises-à-jour et vous le faire savoir le cas échéant) et assistée (classement thématique, par mots clés, par date de publication, etc.).
Le lecteur de flux RSS que j’utilise, pour donner un exemple concret, découpe l’écran en deux parties. À gauche, se trouve la liste des flux auxquels je suis abonné, classés par rubriques, et à droite, s’affichent les articles. Cette interface ressemble furieusement à celle des lecteurs d’e-mails tels que Thunderbird et Outlook express. Quand un article que je n’ai pas lu est disponible, son nom s’affiche en noir, et je peux conserver certains articles pour plus tard en les marquant comme « non lus », exactement comme avec les e-mails dans un mail-reader.

rssbloglines

Les outils

Il existe des dizaines d’outils différents, mais j’ai très vite arrêté mon choix sur Bloglines, décrit ci-dessus. Cet outil gratuit (financé par les publicités de la page d’accueil) fonctionne intégralement en ligne, depuis un navigateur web, je n’ai pas eu à l’installer sur mon ordinateur. Puisqu’il n’est pas très sophistiqué, il fonctionne plutôt bien quel que soit le navigateur ou la plate-forme que l’on utilise.
Le premier pas est simple : on commence par se rendre sur la page d’accueil de Bloglines, où l’on s’inscrit. Un e-mail de confirmation nous est envoyé en retour, et l’on peut déjà commencer à profiter du service. Ensuite, on se rend sur le site www.bloglines.com chaque fois que l’on veut consulter la liste des blogs que l’on suit ou en ajouter un.
Il est difficile de faire plus simple et surtout, il est inutile de donner trop d’explications ici, la prise en mains de l’outil est assez rapide. Certains navigateurs web permettent d’ajouter un blog à bloglines d’un seul clic et depuis la page dudit blog.
Parmi les fonctions avancées de Bloglines, on peut voir le nombre d’utilisateurs qui suivent un blog, mais aussi connaître la liste des sites que suit un utilisateur donné, si celui-ci accepte que ces informations soient rendues publiques2. Parmi les reproches que je peux faire à Bloglines, il me semble dommage que l’on ne puisse pas créer des sous-rubriques aux rubriques. Par ailleurs, comme tout outil en ligne, Bloglines peut souffrir de problèmes de disponibilité — le serveur peut tomber en panne — tout en offrant un service accessible depuis n’importe quel ordinateur, il suffit de se souvenir de son login et de son mot de passe.

Avec Bloglines, je peux suivre sans grand effort deux-cent cinquante blogs ou sites d’information. Je ne peux pas dire que c’est le meilleur outil qui soit, je suppose que tout ça est aussi une question de goût.
J’ai essayé aussi Netvibes, qui présente les choses très différemment, sous forme de pages à onglets et de rubriques (pas mal), ainsi que Google Reader, plus proche du système de Bloglines, pas mal aussi. Il existe aussi des outils hors-ligne tels que FeedReader et RSS Bandit. Certains logiciels d’e-mail ou de navigations ont eux aussi des fonctionnalités d’agrégation de flux RSS. Il y en a des beaux, des laids, certains permettent de s’abonner à des milliers de blogs tandis que d’autres sont plus adaptés à des flux moins nombreux… On trouvera une liste des principaux agrégateurs sur Wikipédia.

  1. Le mot syndication, méconnu en France, désigne un système au départ typiquement américain de diffusion de contenu journalistique. Pour remplir leurs colonnes, les journaux locaux américains (préférés aux journaux nationaux) achètent une partie de leurs articles ou leurs strips de bande dessinée à des agences journalistiques nationales ou internationales : New York Times, King Feature Syndicate, etc. Inventé pour le territoire américain et sa culture spécifique, le système est à présent mondial. []
  2. voir ici ma liste publique – pas très bien ordonnée à vrai dire []

Jeu et création

juin 11th, 2009 Posted in Images, Interactivité | 1 Comment »

milo_molyneuxJe ne suis pas très attentif à l’actualité du jeu vidéo, je ne connais pas les titres qui sortent dans le commerce, mes consoles sont plus « chant du cygne » que « dernier cri », tout ça ne m’intéresse que de très très loin et de manière théorique. 
Il faut dire que, par expérience, je me méfie un peu du jeu vidéo et du temps qu’on peut y consacrer malgré soi, mais ce n’est pas l’unique raison de mon peu d’intérêt pour l’actualité de ce domaine. Depuis des années, depuis la sortie de Sim City (1989) et de Doom (1993) peut-être1, j’ai l’impression que tous les jeux sont identiques, qu’il y a une course aux performances visuelles doublée d’une amélioration constante de la jouabilité, mais au fond assez peu d’invention véritable. Chaque nouveauté m’apparait comme la conséquence logique des innovations précédentes et de l’augmentation de la puissance des consoles. Au contraire, il me semble qu’il a existé une époque où chaque nouveau jeu vidéo sorti dans le commerce modifiait complètement les frontières du genre : Pong, Breakout, Space Invaders, Asteroids, Scramble, Pac Man, les Game & Watch, Joust, Tétris, Sim City, Crystal Castle, Populous, Day of the Tentacle, Phantasmagoria, Alone in the Dark, Myst, Zelda, etc2
J’ai bien évidemment tort. 

Il s’est produit et il continue de se produire des jeux de très grande qualité, novateurs d’un point de vue graphique (Zelda Wind Waker par exemple, m’a tapé dans l’œil), scénaristique, interactif, et même marketing, puisque les jeux ont conquis des marchés très divers tels que les petits enfants, les adolescents qui veulent grandir vite, les jeunes adultes qui veulent rester adolescents, les adultes tout court, les mamans, les seniors, les papas, enfin tout le monde, quoi3, et plus uniquement les gamins de quatorze ans, qui constituaient une niche pour le moins restreinte. J’ai l’impression qu’il se mène par ailleurs une course un peu facile aux thèmes «adultes» (mot qui dans ce contexte signifie en fait «adolescents»), avec détails gore en-veux-tu-en-voilà et amoralité défoulatoire : on se met dans la peau d’un tueur à gage, d’un proxénète, etc. Cela n’a rien de très neuf ceci dit, les termes du débat n’ont pas tellement changé depuis Wolfenstein 3D, au début des années 1990, la différence étant que l’on en parle à présent dans Le Parisien et sur TF1.

3Dgames

Le dernier salon E3 (Electronic Entertainement Expo), qui s’est tenu la semaine dernière à Los Angeles, prouve tout de même que le domaine du jeu vidéo industriel est à la recherche de nouvelles pistes créatives, notamment dans le domaine de la captation de données, qui, il faut le rappeler, est exploré depuis des années par les artistes en nouveaux médias. Nintendo s’intéresse à l’état de santé de ses clients avec un capteur de pression artérielle et après son pèse-personne Wiifit (bientôt, votre Wii sera votre médecin généraliste ?) ; Sony et Microsoft, qui réagissent par la surenchère à la Wiimote de Nintendo, se penchent quand à eux sur la suppression progressive ou totale de la mannette de jeu. Avec le projet Natal (Microsoft), la console reconnaît les joueurs et interprète leurs mouvements, tandis que l’Eye Toy de Sony et son contrôleur interactif permettent la création de jeux en réalité augmentée.
La captation de mouvements n’est pas la seule piste explorée puisque l’on parle de programmes ou d’interfaces capables de faire de la reconnaissance faciale, de la reconnaissance d’expression, de l’analyse thermique,…

milo_molyneux2

Ces interfaces permettront sans doute la naissance de jeux véritablement nouveaux, comme Milo de Peter Molyneux4 jeu qui, même en gardant à l’esprit que son créateur se montre parfois éxagérément enthousiaste face à ses propres créations, semble pour le moins bluffant. La démonstration, que je viens de voir ce matin sur le blog d’Étienne Mineur, est aussi prometteuse qu’angoissante, on y voit un petit garçon virtuel qui converse avec le «joueur» et se cale sur son état émotionnel (expression, ton de la voix) par empathie.
On a déjà vu des gens frôler la dépressions nerveuse à la mort de leur tamagotchi, je me demande quels effets provoqueront les petits Milo qui peupleront bientôt nos salons.

  1. Doom qui n’est d’ailleurs qu’une version améliorée de Monster Maze, sorti en 1981, et Sim City ne fait que pousser un peu plus loin la logique de Hamurabi (inventé en 1969, diffusé en 1978). []
  2. Rien qu’en énumérant les noms de ces jeux je retrouve l’émotion assez profonde qui a accompagné en leur temps chacune de ces découvertes. []
  3. L’avant-dernière catégorie de joueurs à conquérir sera celle des animaux de compagnie (ça viendra), suivis pour finir par les objets intelligents de notre maison qui seront eux-mêmes devenus si sophistiqués qu’ils auront, comme nous, besoin de distraction. Un jour, nos ordinateurs ne voudront peut-être plus afficher notre comptabilité parce qu’ils seront en plein dans une partie prenante de Grand Theft Auto. []
  4. Peter Molyneux est un créateur de jeux extrèmement célèbre, on lui doit Populous, Syndicate, Magic Carpet, Dungeon Keeper, Fable,… []

Abstraction

juin 6th, 2009 Posted in Images, Pas gai | 17 Comments »

home_terreSur son blog, Christian Fauré raconte son malaise devant Home, de Yann Arthus-Bertrand, qui lui évoque les séquences qui précèdent l’euthanasie dans Soleil Vert, classique de science-fiction où la planète n’a plus de forces, où les humains se nourrissent de leurs congénères, et où ceux qui sont en train de mourir ont le droit de regarder quelques minutes de séquences d’archive de la nature telle qu’elle avait été, accompagnées de musique de Grieg. De la même manière, Home dresse le portrait charmant d’une planète en santé précaire.
J’ai commencé à rédiger un long commentaire à son billet mais je préfère finalement pondre un petit article ici.

Alors oui, Home, c’est sacrément joli à regarder. Vues du ciel, la nature ou l’activité humaine font apparaître leur logique de fonctionnement, et c’est souvent fascinant à voir : Arthus-Bertrand fait sa carrière sur cette fascination depuis plus de vingt ans. Je ne sais à quel point les images sont flattées par le traitement qu’elles ont subi en post-production1, mais les couleurs sont magnifiques et les parcelles agricoles, les glaces de l’arctique, les lotissements américains ou les lacs volcaniques deviennent autant de peintures abstraites somptueuses.

Malgré la chaleur des couleurs, cette tendance à l’abstraction contredit un peu son propos : le commentaire (qui est récité par le photographe lui-même dans la version télé, et non par un acteur) nous parle du miracle qu’est la vie, alors que les images nous démontrent que le végétal, le minéral ou l’urbanisme sont autant de motifs chatoyants, au même titre que les nébuleuses, les circuits imprimés ou les représentations cartographiques : vivant ou mort, nature et artifice, vus de cette manière, ne sont guère différents. Il me semble donc un peu étrange de présenter de telles images en affirmant servir une prise de conscience écologique, puisque la seule chose que disent vraiment ces images c’est que tout est beau tant qu’il y a quelqu’un qui se trouve à la bonne distance pour le voir. 

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Je préfère le film Baraka, de Ron Fricke2, sorti en 1992 et dont Home me semble furieusement inspiré même si les deux films se distinguent assez radicalement d’un point de vue philosophique. Baraka était un voyage d’une journée sur la terre, avec sa beauté et sa violence, avec des parallèles lourds mais qui fonctionnent (poulets en batterie et Working men, par ex.). Les images et la bande musicale signée Dead Can Dance se suffisaient à elles-mêmes, sans commentaire particulier et sans qu’il y en ait besoin. Si certaines séquences étaient vues du dessus et de loin, d’autres laissaient sa place à la figure humaine, à l’activité humaine, filmée à hauteur des yeux. 

Le terrible ecueil dont souffrent les discours écologiques ou mondialistes tels que celui qui est dit en voix off dans Home, c’est qu’ils sont quelque part trop évidents pour être véritablement utiles. Le monde est plein de gens qui vivent en dessous du seuil de pauvreté et c’est triste ? Les pôles fondent ? Les espèces se raréfient ? Les fleuves se vident ? Tout ça est évidemment tragique mais en même temps, vu de loin — vu du ciel quoi —, tout le monde est d’accord, et tout le monde le sait, les enfants en font des exposés à l’école et rares sont les politiques qui n’en touchent pas un mot dans leurs discours (à commencer par ceux qui pourraient modifier les choses et ne le font pas), alors dire qu’une prise de conscience écologique est importante sans détailler la question par un programme concret, c’est peut-être aussi inutile que d’avertir le public que l’eau mouille.  

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Aux images abstractisantes, le documentaire superpose un commentaire fait de chiffres «choc» qui sont eux aussi assez abstraits, et parfois bien plus impressionnants que véritablement signifiants — le nombre de litres d’eau utilisés pour fabriquer un tee-shirt peut frapper les esprits, mais combien de litres d’eau faut-il pour fabriquer un arbre ? Si, par exemple, cette eau gaspillée est irrémédiablement souillée (chargée en métaux lourds ou en pesticides), c’est un grave problème. Si elle sert juste à faire pousser du coton, ce n’en est pas forcément un. Derrière chaque chiffre balancé rapidement, il faudrait une longue explication.

Cette manière de faire est bien inoffensive, son succès en constitue la preuve. Quand un scientifique s’intéresse aux dégâts causés au système respiratoire par des particules dues à l’automobile, ou qu’il se penche sur le rapport entre certains pesticides et la baisse de fertilité humaine, il voit son budget supprimé (la recherche doit servir à favoriser la croissance, pas à embêter l’industrie). Quand Yann Arthus-Bertrand, avec sa belle moustache blanche, ses cheveux dans le vent et son hélicoptère nous parle d’écologie, sa sincérité est totale. Pourtant, son produit , son combat et lui-même sont devenus des supports publicitaires pour le groupe Pinault — diffusés gratuitement comme toute publicité. 

Mais bon, le résultat est vraiment très joli, je ne dis pas le contraire, et c’est toujours ça de pris. Et puis il se peut que je me trompe du tout au tout, que ce genre d’opération3 soit capable de faire bouger des choses. Il y a trente ans, parler d’écologie était le fait de rêveurs ou d’auteurs de science-fiction, puisque tout un chacun était persuadé que le progrès saurait toujours réparer les catastrophes nées du progrès. Aujourd’hui, tout le monde parle d’écologie, en dehors de Claude Allègre et de Sarah Palin, on peut donc noter un progrès véritable, mais la situation s’améliore-t-elle véritablement ?

  1. retoucher n’est pas toujours tricher. Si je me rappelle bien de mes cours de technologie de la photo, que j’étudiais il y a maintenant vingt-cinq ans, à l’époque de l’argentique, le « gamma » des pellicules photo était étalonné pour l’ensoleillement des zones tempérées du globe et rendait bien mal les couleurs et les contrastes des pays équatoriaux ou tropicaux. Il fallait beaucoup d’astuce au tirage ou peut-être au développement des pellicules, pour y pallier. À présent, le traitement numérique, à la prise de vue ou ensuite, permet de rétablir une vérité. []
  2. Ron Fricke a par ailleurs été le chef-opérateur et le co-scénariste de Godfrey Reggio pour le film Koyaanisqatsi (1982), dans un esprit assez proche.  []
  3. plus qu’un simple film, Home est une opération : diffusion simultanée dans quatre-vingt sept pays sur plusieurs supports, en quatorze langues, organisation de débats, d’expositions,… Et un public record en France de plus de huit millions de spectateurs. []

Lait et caramel

juin 4th, 2009 Posted in Images, Sciences | 4 Comments »

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Une très jolie illusion d’optique de Richard Russell, chercheur en psychologie à Harvard. La question est : «qui est la fille, qui est le garçon ?» On répond spontanément que la fille est à gauche et le garçon, à droite. Pourtant, les deux clichés représentent la même personne et mieux encore, il s’agit d’une même photographie. Toute la distinction se fait dans le traitement de l’image, sous photoshop. Et la différence c’est la teinte de la peau mais aussi le contraste interne aux images. Les hommes ont un teint naturellement plus foncé et plus rougeaud que les femmes (dû notamment au taux de testostérone dans l’épiderme), du moins à certains âges. Les femmes ont le teint extrèmement pâle au début de leur vie d’adulte mais la couleur de leur peau rejoint celle des hommes passé la cinquantaine : c’est un caractère sexuel secondaire indicateur du niveau de fertilité. Ce que démontre l’expérience en question c’est que le contraste compte tout autant que la teinte : le fait que les lèvres, les yeux (ou les tétons !) se démarquent (et, dans le cas des muqueuses, gonflent et prennent une teinte plus foncée en fonction de l’état hormonal de la femme) en fait des «panneaux de signalisation» comme disait mon vieux maître Jean-François Debord, prof de morphologie aux Beaux-Arts de Paris.
Et sur ce sujet, les artistes ont vu ce qu’il y avait à voir des siècles avant les biologistes, puisque depuis toujours, ils distinguent l’homme de la femme par la teinte et le contraste : 

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La cosmétique, sans grande analyse théorique je pense, joue elle aussi depuis toujours sur l’exacerbation ou l’atténuation des caractères sexuels secondaires par la teinte ou par le contraste.

(Info lue sur Rue89, où j’ai d’ailleurs piqué la photo)
À lire aussi, au sujet du contraste et de la reconnaissance des visages, l’article Une double vision, sur le blog Art des nouveaux médias.

Westworld

juin 3rd, 2009 Posted in Robot au cinéma | 11 Comments »

westworld_dvdEn mars 2009, la cinémathèque française a consacré un cycle rétrospectif exhaustif à Michael Crichton. Le maître du thriller technologique, décédé en novembre 2008, méritait bien qu’on se penche sur son œuvre. Malheureusement pour moi je n’ai été averti de cette programmation qu’après coup, en allant voir l’exposition consacrée à Jacques Tati. J’ai ainsi raté une projection de The Terminal man (1974), réalisé par Mike Hodges, un film méconnu et non édité en DVD à ce jour1, adapté du roman du même nom.

À l’inverse, Westworld (Mondwest, en français), sorti en 1973, est le film le plus célèbre qu’ait réalisé Michael Crichton. Comme scénariste, il est auteur d’œuvres sans doute encore plus célèbres comme Jurassic Park, Harcèlement, ou encore la série Urgences.
Lorsque j’étais à l’école primaire, Mondwest (j’aurai toujours du mal à l’appeler Westworld) était un film mythique. L’idée du parc à thème permettant de s’immerger dans une époque passée était extrèmement stimulante et le film avait par ailleurs une aura un peu sulfureuse de film archi-violent, à la limite du film d’horreur. Du reste, Westworld a été interdit aux moins de douze ans en France et au moins de seize ans dans de nombreux pays. Sans surprise, on constatera que la violence à l’écran, tout comme les séquences «chaudes», ont bien vieilli et sont à mon avis bien moins perturbantes pour un enfant d’aujourd’hui que la moindre série policière diffusée en prime-time.  

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Le récit se déroule dans un futur proche, où la robotique a suffisamment progressé pour que l’on puisse créer des androïdes mécaniques quasi-impossibles à distinguer de leurs modèles biologiques. Seules les mains de ces robots, moins perfectionnées, permettent de trahir leur nature. Le premier usage civil de ces robots est le peuplement d’un parc à thèmes géant situé dans un désert et baptisé Delos. On accède à Delos à l’aide d’un étrange avion. La journée dans ce parc coûte mille dollars (environ quatre mille dollars d’aujourd’hui) et l’endroit accueille exclusivement des adultes.

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Le parc promet à ses visiteurs de vivre une immersion totale dans une époque passée : la décadence de l’empire romain, le moyen-âge ou le far-west. Là, tout est permis et tout est possible, mais ce tout s’avère pour l’essentiel limité à deux activités : le meurtre et la sexualité.
Cette manière d’utiliser le passé historique pour y remiser le défoulement de certaines pulsions primaires est assez américain, et j’ai l’intuition que Michael Crichton n’y a pas recours de manière ingénue mais qu’il tient au contraire ici un discours moral implicite sur la pudibonderie et l’hypocrisie sociale, sur la culture factice et sur l’«entertainement».

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Le film commence par un petit reportage dans lequel un homme muni d’un micro accoste des touristes revenus du parc de Delos pour leur demander s’ils sont heureux de leur expérience. Ils ont du mal à cacher leur enthousiasme, notamment une femme entre deux âges tout juste revenue d’un séjour romain et qui en garde un sourire radieux.
Dans l’avion qui emmène quelques touristes, on fait connaissance avec cinq personnages récurrents du film : deux hommes d’affaire qui seront plus ou moins les héros du film et dont l’un est déjà venu à Delos, un couple un peu âgé et enfin un homme timide, un peu grassouillet qui porte des lunettes.

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Les deux hommes d’affaire et le timide décident d’effectuer leur séjour au far-west. Le couple d’âge mûr se sépare : monsieur part pour devenir le souverain d’un château du moyen-âge tandis que madame décide d’aller s’encanailler dans une villa romaine décadente — ici, on ne peut que faire travailler son imagination car la partie romaine du parc d’attraction n’est quasiment pas montrée dans le film. Tous les visiteurs sont conduits à l’attraction de leur choix en voiture à l’intérieur d’un souterrain. Au vestiaire, ils abandonnent leurs affaires et prennent l’habit et les accessoires qui correspondent à l’époque qu’ils ont choisie. 

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Au far-west, les deux hommes d’affaires John et Peter (interprétés par deux acteurs méconnus, James Brolin — père de Josh — et Richard Benjamin) s’installent dans une chambre qui, juge Peter, manque de confort. John lui explique que c’est justement le principe, ils vivent l’époque de la frontière comme s’ils y étaient. Pourtant les lieux sont bien propres, les vêtements sont repassés et l’inconfort semble tout relatif. En permanence ont lieu des duels, des attaques de banque ou des bagarres collectives.
Alors que Peter boit un verre d’un Whisky qu’il trouve infect, un cow-boy l’insulte. C’est le «gunslinger», un mot que Wikipédia traduit par «As de la gâchette». Le rôle est interprété par Yul Brynner, le Ramses des Dix commandements ou le Chris Adams des Sept mercennaires,2

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Peter provoque le gunslinger en duel et le tue. Pan ! Du sang gicle de partout et l’auteur du coup de feu a un petit doute : tout ça est si réaliste, et si ce n’était pas un robot ? John le rassure et lui demande même de lui tirer dessus afin de lui prouver que ces armes sont spéciales, elles contiennent un capteur qui les empêche de faire feu lorsque l’objet pointé a la température d’un corps humain.  Quand aux robots, ils ne feront jamais de mal à ceux qu’ils affrontent, ils sont là pour donner le frisson du danger mais ils perdent toujours les combats. Comme on le voit, les visiteurs de Delos, comme les organisateurs, ont une grande confiance dans le fonctionnement de toute cette technologie. Pour ma part, j’aurais beaucoup de mal à avoir confiance dans une arme dont la sécurité repose sur la détection de la température de l’objet qui est mis en joue. Mais ce n’est pas de ça qu’il faut se méfier à Westworld.

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Toutes les nuits, les robots défectueux ou ceux qui ont été tués dans des duels sont récupérés puis envoyés en réparation. Là, on règle la vision de tel robot, le pied de tel autre… Le film est parcouru de bout en bout de séquences représentant les coulisses de Delos. Avant de voir ces ateliers, le spectateur a pu admirer les consoles clignotantes façon tour de contrôle qui permettent aux employés du parc d’attraction de contrôler tout ce qui se passe : l’arrivée des avions, le comportement de tel ou tel robot et le lancement d’une séquence d’actions.
Les écrans diffusent en permanence des animations abstraites. C’est un intéressant exemple d’image dont le sens a changé au fil du temps, car pour tout spectateur d’aujourd’hui, ces animations seront identifiées comme des repose-écran. À l’époque, leur intérêt est exclusivement décoratif, il s’agit de montrer des ordinateurs en train de travailler. On me dira que ce n’est pas bien différent mais les tout premiers repose-écrans véritables datent de la fin des années 19703. Les images que l’on voit ici sont en fait des extraits de Matrix III, une oeuvre de John Whitney Jr, qui a collaboré avec Michael Crichton sur Westworld et Looker et dont le père, John Whitney Sr, est un pionner de l’imagerie informatique.

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Les dirigeants de Delos s’inquiètent un peu car certains dysfonctionnements des robots semblent de plus en plus fréquents. De plus, ces problèmes se répandent à la manière d’un virus : ils ont commencé dans un des trois parcs, puis se sont diffusés dans les autres… Un ingénieur explique que, eu égard à leur complexité, plus personne ne sait exactement dire comment fonctionnent les robots.
L’idée d’un virus informatique, puisque c’est de ça qu’il s’agit, fait partie des intuitions brillantes de Westworld, car le tout premier véritable virus n’est apparu qu’en 1981. Il a existé auparavant des programmes auto-réplicants et bagareurs mais ceux-ci, créés à des fins ludiques ou scientifiques par des chercheurs, n’étaient pas destinés à se diffuser d’ordinateur en ordinateur. La première évocation fictionnelle d’un virus serait donc cette invention de Michael Crichton, et non les «vers» informatiques imaginés par John Brunner dans l’excellent roman Sur l’onde de choc (The Shockwave rider), paru en 1975.

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Après son premier duel, Peter expérimente la seconde attraction de Delos : le sexe. En effet, des dizaines de gynoïdes s’offrent au premier cow-boy venu… Je passe sur la scène d’amour du film, elle est assez comique. Lorsque Peter, fourbu, s’endort sur l’épaule de la femme-robot qu’il a choisie, celle-ci regarde le plafond avec des yeux métaliques plutôt inquiétants. Au petit matin, le gunslinger est revenu, pour se battre contre John cette fois. Peter, à nouveau, le tue. Le shérif décide alors d’emprisonner le jeune homme, qui s’évade avec l’aide de son complice.
Alors qu’il se trouvent tous deux en fuite dans le désert, Peter et John sont attaqués par un crotale. Ce reptile est un robot mais pourtant il mord profondément John. Derrière leurs pupitres, les contrôleurs de Delos paniquent un peu : ce serpent n’aurait jamais du mordre. À peu près au même moment, dans Medieval World, une servante mécanique refuse ses faveurs au roi et le giffle, provoquant à nouveau l’inquiétude des contrôleurs.
Une femme refuse d’être traitée en objet sexuel et un serpent se met à mordre… plus rien ne fonctionne, quoi. 

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Les administrateurs de Delos ont compris que quelque chose de grave se passait, ils proposent de fermer l’endroit pendant un mois, pour maintenance, tout en laissant les touristes qui se trouvent déjà dans le parc terminer leur séjour. Ce n’est pas une très bonne idée car le problème s’accélère : au matin, Peter et John rencontrent le gunslinger pour la troisième fois. Alors que John s’apprète à tuer le robot, ce dernier tire le premier et tue son adversaire. À Medieval World, le roi est quand à lui transpercé par l’épée du chevalier noir. Les robots tuent sciemment le public du parc de Delos. Les contrôleurs tentent de priver les robots d’alimentation électrique, mais ça ne suffit pas. Pire, leur mannœuvre causera leur perte puisqu’ils se trouvent pris au piège dans leurs propres locaux, où ils s’asphyxient. 

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Peter, poursuivi par le gunslinger, rencontre un employé de Delos qui lui apprend que la panique est générale. Arrivé à cheval dans RomanWorld, où gisent les cadavres des visiteurs, Peter trouve l’entrée des souterrains de Delos. Il erre dans les couloirs à la recherche d’aide mais découvre que les employés du parc sont morts. Le gunslinger le poursuit toujours, et Peter a la présence d’esprit d’envoyer un jet d’acide au visage du robot, qui dès lors ne voit plus que dans le spectre infrarouge. Pour finir, Peter achève le robot tueur à l’aide d’une torche trouvée dans Medievalworld.

Peter croit avoir trouvé une survivante au drame, une femme attachée dans une prison médiévale… Il la détache et lui donne à boire, malgré ses protestations : court-circuit, étincelles, fumées, la dame était elle aussi un robot.
Apparaît subitement le cow-boy robot, calciné, qui tente une dernière fois de tuer Peter mais qui s’écroule lamentablement et voit son existence se terminer pour de bon au milieu d’un petit festival pyrotechnique.  Très série Z.

Quand le film se termine, on devine que Peter est sans doute la seule et unique personne qui aura survécu à cette inexplicable insurection d’androïdes. À bout de forces, il se repose sur les marches d’un escalier en se remémorant les publicités pour Delos.

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Comme toujours chez Crichton, le film contient des idées très stimulantes, et comme toujours il manque un souffle poétique qui entrainerait le spectateur ailleurs que dans un thriller technologique un peu plat. Michael Crichton, comme réalisateur, a expliqué lui-même qu’il se considérait en tant que metteur en scène comme l’anti-Scorsese, soit un cinéaste qui refuse les effets de signature et s’efface derrière les mécanismes du scénario et la force du récit4. Une telle déclaration d’intentions me semble souvent un peu naïve,  mais dans le cas de Crichton on est forcé de constater que le cinéma est invisible et s’efface complètement derrière le scénario. Je ne sais pas si c’est une qualité, je ne sais pas si c’est ce qu’on doit attendre du cinéma, et dans le cas de Westworld ça ne profite au fond qu’à Yul Brynner, qui crève l’écran, puisqu’il ose, lui, composer un véritable personnage. Ce n’est pas pour rien qu’il est mis en avant par les affiches ou que le film suivant, FutureWorld, lui consacre une longue séquence sans la moindre justification scénaristique. De fait, on ne s’intéresse au destin d’aucun autre personnage du film que ce robot exterminateur vicieux et cérébral.

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À ma grande surprise, ce qui n’a pas trop vieilli dans Westworld ce sont les effets spéciaux. Ils sont assez sobres et c’est finalement ce qui les sauve. Sobres mais assez peu astucieux, on ne se demande jamais : «comment ont-ils fait ça ?», mais on n’est pas non plus rebuté par des bizareries visuelles. La vision robotique en canevas de gros pixels est, je pense, une invention de Westworld. À l’image, on sent par ailleurs que Crichton prend un certain plaisir à montrer des pupitres lumineux clignotants et des dérouleurs de bandes d’ordinateurs.
Westworld est un film un peu ennuyeux à revoir, mais il a un tout de même un petit quelque chose, que je ne saurais décrire, qui fonctionne.

  1. mise à jour 2011 : The Terminal Man est à présent édité en DVD et je lui ai consacré un article. []
  2. Pour l’anecdote, Yul Brynner porte dans WestWorld le costume de son personnage Chris Adams dans Les Sept mercennaires. []
  3. Les tout premiers repose-écrans servaient à varier l’affichage des consoles de jeux Atari lorsqu’elles étaient inactives. Le mot quand à lui date de 1983. []
  4. cf. Olivier Père — hommage à Michael Crichton — cinémathèque française  []

Google Wave

juin 2nd, 2009 Posted in logiciels, Mémoire, Parano | 15 Comments »

googlewave

Le lancement du nouveau moteur de recherches de Microsoft, Bing.com, a été un peu éclipsé par l’annonce de Google Wave, un projet qui entend révolutionner la communication en oubliant tout le passif.
Je ne suis pas sûr que ce pari soit tenu puisqu’au contraire, Wave me semble réaliser la synthèse de nombreuses applications pré-existantes : l’e-mail, le blog et le micro-blog, le wiki, les réseaux sociaux, la messagerie instantanée, usenet, google apps et autres plates-formes collaboratives telles que Lotus Notes (qui fête ses vingt ans cette année).

La vidéo qui présente l’outil aux développeurs (Wave espère construire son succès en permettant à tous les développeurs du monde d’en réaliser les extensions) montre moins une révolution qu’une évolution logique et même prévisible de notre pratique de la communication sur Internet.
La grande force de Wave, c’est la rapidité des communications en temps réel : on ne clique pas sur un bouton «envoyer» (à moins de l’avoir expréssément demandé), le texte s’affiche pendant qu’on le saisit, les images s’affichent pendant qu’on les envoie, et on peut créer des micro-communautés (une conversation entre trois ou quatre personnes) en quelques secondes, on peut séparer un mail en petits morceaux (lancer des sous-discussions, à la manière des threads usenet), on peut même jouer aux échecs, et tout ça en conservant l’historique de tout ce qui se dit ou se fait.
Au passage, la démonstration montrait un nouveau correcteur orthographique qui utilise la base de données de textes de Google pour faire des corrections intelligentes. Par exemple, en anglais, la phrase «Can I have some been soup ? It has bean so long» est correctement transformée en «Can I have some bean soup ? It has been so long», alors que les mots been et bean ne sont erronnés que dans le contexte.

Au tout début de la vidéo de présentation, l’ingénieur Lars Rassmunsen montre un petit dessin qui vaut tous les grands discours :

unpetitdessinvautmieuxquungrandgoogle

L’affaire me semble entendue et on pouvait s’arrêter là ! Quelles que soient les qualités techniques ou conceptuelles de Google Wave, son principe fondamental, c’est que tout passera par les serveurs de Google, tout se passera sur les serveurs de Google.
Les dérives (monopole, récupération et utilisations des données…) et les catastrophes (si le service s’interrompt, que deviennent mes données ?) qui découlent de cette centralisation me semblent assez inquiétantes. Je ne suis pas tellement de ceux qui crient au loup à chaque nouveau succès de Google, mais je me méfie un peu du principe d’une application qui se rendra vite complètement indispensable à nos vies professionnelles et sociales tout en étant soumise à la politique d’une grosse société cotée en bourse.
La documentation officielle du protocole Wave contredit mon point de vue en fournissant quelques garanties (prises de décisions techniques transparentes, indépendance vis à vis des serveurs Google, fonctionnement en peer-to-peer, diffusion open-source) mais pour ma part, j’attends de voir.

Lire au sujet de Wave : On se baigne toujours dans le même fleuve, par Philippe Quéau, qui pense que Wave modifie le statut même du document, qui se confond avec la conversation.