Profitez-en, après celui là c'est fini

Ravage

juin 1st, 2009 Posted in Lecture | 18 Comments »

ravageDans un article intitulé S.f. pétainiste, l’ami Appollo faisait état de sa consternation après la lecture de Ravage, par René Barjavel. Bien que prof de français lui-même, il n’avait jusqu’ici jamais lu ce classique de la littérature collégienne. Son indignation m’a rappelé que moi aussi je n’avais jamais lu Ravage, ni rien de Barjavel d’ailleurs.
Quelques semaines plus tard, à Rennes (l’eldorado du livre d’occasion), je tombe sur une édition usagée du roman…

Pour commencer, je pense pouvoir dire que je suis complètement d’accord avec Appollo quand au caractère douteux de la philosophie qui sous-tend Ravage. Il y a bien ici quelque chose de furieusement maréchaliste. La ville corrompt, l’instruction corrompt, l’intelligence corrompt, la science corrompt,… Et tout celà doit être puni par un déluge de feu d’essence divine avant de pouvoir être soigné par le retour aux vrais valeurs (cultiver, procréer) et le meurtre de ceux qui auront la mauvaise idée d’y déroger. Bien sûr, une certaine ironie parcourt le livre, et l’on peut remarquer que l’appel à la destruction de la littérature est un projet pour le moins paradoxal lorsqu’il est exposé dans un livre. Pourtant on n’a pas de mal me semble-t-il à voir vers quels personnages et vers quelles solutions va la préférence de l’écrivain, et cela apparaîtrait même si l’on ne savait pas que Barjavel a écrit pour les feuilles collaborationnistes Gringoire et Je suis partout, ni que la première édition du roman s’ouvrait sur une citation de Louis-Ferdinand Céline, à l’époque où l’écrivain de L’école des cadavres, pamphlet justement édité par Denoël, l’employeur de Barjavel, était au sommet de son délire antisémite.

Je vois tout de même des qualités au livre. Pas celles que l’on dit : Ravage n’est ni l’invention de la science-fiction française, loin de là1, ni le premier roman post-apocalyptique, ni même le premier récit post-apocalyptique français2. En fait Ravage, publié en 1943, me semble sourtout répondre à deux œuvres cinématographiques sorties quelques années avant le livre : le Métropolis de Fritz Lang (et de Thea Von Harbou), sorti en 1926, et le Things to come de William Cameron Menzies et Herbert George Wells, sorti en 1936. Le début du roman évoque le Paris de 2052, une société injuste dans une ville toute en gratte-ciels (la ville radieuse, construite par un certain Le Cornemusier — humour, humour) et en engins volants — c’est ici que je suppose un possible rapport à Métropolis. Le héros, François Deschamps (le français des champs), est un jeune homme dynamique et gai, un peu artiste (mais sur son temps libre), un peu premier de la classe mais plein de santé, pauvre et méritant, fier enfant de laboureurs monté à Paris pour effectuer des études d’ingénieur en chimie agricole. Depuis toujours il aime Blanche Rouget, une belle jeune fille à qui les lumières de la ville ont tourné la tête, puisqu’elle s’est fiancée à un intrigant industriel des médias nommé Jérôme Seita3 qui lui a promis la fortune et une grande carrière de chanteuse. La société de 2052 est toute entière gouvernée par la science, la technologie et la vitesse, qui se sont substituées à la religion. Tout est artificiel, la viande est produite sans qu’on tue un animal et même le bon goût est délégué à des machines, comme on le voit dans cette évocation de l’audition de Blanche :

Elle avait dansé, chanté, souri, parlé, s’était déshabillée, étirée, acroupie, couchée, devant un jury composé d’yeux électriques, de microphones sélectionneurs, de planchers rythmographes et de vingt autres appareils incorruptibles. Ces juges intègres l’avaient estimée supérieure en tout point à une foule de concurrents. Seita l’avait engagée aussitôt.

Les œuvres d’art les plus admirées, exécutées par des artistes-fonctionnaires, sont des œuvres technologiques et scienfiques. Il est notamment décrit une sculpture allégorique géante représentant l’intelligence, figure féminine réalisée en «plastec» translucide dont on peut suivre le cycle de la digestion, à la manière du canard de Vaucanson ou du Cloaca de Wim Delvoye. Chaque jour, des agents d’entretien doivent nettoyer la production excrémentielle de l’intelligence… Ce genre de description voltairienne parcourt le roman mais l’ironie de l’auteur tombe ici un peu à plat, car elle semble généralement inspirée par des idées auxquelles on n’a pas nécéssairement envie d’adhérer.

Sans qu’on sache trop pourquoi (on soupçonne un rapport avec une guerre déclenchée contre l’Amérique du nord par l’empereur noir de l’Amérique du sud), tout cesse : l’électricité ne fonctionne plus et le fer devient cassant, les avions tombent du ciel, le monde tel qu’il fonctionnait jusqu’ici s’écroule sans que les puissants, les politiques et les savants ne puissent rien faire d’autre que se ridiculiser. C’est la partie de livre qui m’a intéressé, car j’y vois une évocation directe de la débâcle de 1940 et du sentiment de stupéfaction qui s’est emparé du pays au moment de sa capitulation.
François organise une bande dont il s’auto-proclame chef et dont le but est de survivre. La petite troupe se défend et n’hésite pas à affronter une autre bande, celle des petits commerçants (le tailleur, le boucher,…) qui pratiquent la rapine et accumulent la nourriture alors que plus personne ne parvient à manger à sa faim. Là encore je vois une allusion à la période de l’occupation, tout comme la fuite vers la zone méridionale du pays, en partie épargnée par le désastre.

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C’est ici que je vois une réponse  au Things to come d’H.G. Wells. Dans ce récit positiviste (auquel je consacrerai un article en temps voulu), le monde est plongé dans le chaos par la guerre et des pouvoirs féodaux s’organisent avant d’être balayés par l’avènement d’une république de savants qui s’étaient réfugiés au pôle nord et qui rendent au monde le progrès et la raison. Dans un essai intitulé Wells, Hitler et l’état mondial, George Orwell (qui avait profondément aimé Wells) s’était affligé de la naïveté de l’écrivain vis à vis de la montée de l’hitlérisme : pour celui qui allait écrire 1984 et La ferme des animaux, il était déjà évident en 1936 que le progrès scientifique et le progrès humain n’étaient pas liés, et il était aussi évident que la barbarie n’était pas un accident de l’histoire. Barjavel va plus loin qu’Orwell puisque pour lui, le progrès scientifique non seulement ne garantit rien mais il est la cause même de la ruine morale de l’humanité.

François et sa bande (les gentils) zigouillent sans pitié ceux qui possèdent ce qui leur manque et fuient un gigantesque incendie qui ravage la France entière — le feu eschatologique qui purifie. Enfin, ils parviennent dans le village natal de François et de Blanche4, en Provence, région plutôt épargnée et d’où ils peuvent rebâtir le monde. Chaque homme devient polygamme puisque les femmes sont en trop grand nombre. Loin de s’offusquer d’être comparées à des terres riches qui attendent le soc de la charrue du laboureur (charmant), les femmes, notamment les laides, sont trop heureuses d’être organisées en harems, et celles que cette existence ne satisfait pas réellement s’y astreignent par sens du devoir. François devient une sorte de patriarche biblique âgé de plus de cent-vingt ans, doté de sept femmes et d’une descendance pléthorique. Il proscrit les livres et la science, et lorsqu’un de ses sujets vient avec enthousiasme lui présenter un véhicule à vapeur de son invention, François réclame la destruction de la machine et le meurtre de son inventeur dont le cerveau, dit-il, doit disparaître.

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Certains ont vu ici une dénonciation humoristique de la bêtise pétainiste, mais la dédicace, en première page de l’ouvrage, ne me semble pas équivoque : « à la mémoire de mes grands-pères, paysans ».

Il est tout de même curieux qu’un livre idéologiquement si suspect et véhiculant une vision de la femme si rétrograde (j’en ai à peine parlé mais on pourrait consacrer une thèse au sujet) soit donné à lire chaque année à des centaines de milliers de collégiens. On peut en revanche l’apprécier comme évocation fantasmée de l’état d’esprit de son temps.
Du point de vue de l’histoire des idées, il n’est sans doute pas indifférent d’apprendre que Barjavel a écrit le livre, ainsi qu’il l’a dit lui-même, sous l’influence de son passage par le groupe sectaire dirigé par Georges Gurdjieff, le Raspoutine mondain de l’entre deux guerres. C’est notamment en lien avec les cercles Gurdjieff qu’il a fréquenté Lanza del Vasto (publié lui aussi chez Denoël) sorte de gourou d’inspiration chrétienne marqué par ses contacts avec l’orient et par le système des ashrams, pacifiste, misogyne, qui considérait le progrès technique comme un péril pour l’humanité et le retour à la nature comme seule forme de salut. On peut tout à voir en ce personnage une influence majeure pour celui de François Deschamps.

  1. Parmi les dizaines d’auteurs précoces de science-fiction, on peut citer Cyrano de Bergerac, Voltaire, Villiers de l’Isle Adam, Jules Verne, Didier de Chousy, Camille Flammarion, Albert Robida,… []
  2. Le premier récit de fin du monde en langue française est peut-être Le Dernier homme, par Jean-Baptiste François Xavier Cousin de Grainville, publié en 1806 []
  3. Seita était depuis 1935 le nom de la compagnie nationale de tabac, la Société d’exploitation industrielle des tabacs et des allumettes. Le nom Seita signifie « secte » en galicien et en portugais. C’est aussi un patronyme d’origine italienne, semble-t-il. J’ignore si le choix du nom du personnage Jérôme Seita est une allusion à un de ces faits. []
  4. On pense à la chanson pétainiste de Lucien Boyer La terre ne ment pas : « Pour oublier le mauvais songe — Mon gars rentre chez tes parents  — Sans toi vois-tu, l’ennui nous ronge  — Viens chez nous cultiver les champs » []

Le point de vue du robot

juin 1st, 2009 Posted in Images, Robot au cinéma | 10 Comments »

La vision à la première personne existe au cinéma au moins depuis le Dr Jeckill et Mr Hyde de Rouben Mamouilan (1932). Le tout premier film entièrement tourné de cette manière est La Dame du lac (Lady in the Lake, 1947) de Robert Montgomery. Cet angle de vue, utilisé dans le jeu vidéo depuis 3D Monster maze (1981) est aussi devenu un genre à part entière dans le monde du jeu vidéo, le first person shooter (Wolfenstein 3D, Doom, Quake, Unreal, Half-Life).

Les histoires de robots et parfois d’ordinateurs conscients recourent aussi à la visions à la première personne, moins par souci de donner au spectateur une illusion d’immersion que pour appuyer la nature artificielle du robot — l’effet peut constituer une astuce de mise en scène efficace lorsque le robot a une apparence totalement humaine. Ces visions robotiques recouent à des effets optiques ou visuels particuliers (trame, canevas, etc.), ou à l’ajout de textes ou d’éléments graphiques en surimpression aux images que voit la machine.
Une modeste collection (à compléter) :

2001 l’Odyssée de l’espace (1968)

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L’ordinateur Hal9000 peut surveiller l’équipage du Discovery One depuis de multiples caméras. Sa vision est généralement un grand angle mais Hal sait zoomer sur un détail qui l’intéresse, par exemple sur la capsule où deux astronautes se sont isolés pour que l’ordinateur ne puisse pas suivre leur conversation. Malheureusement pour eux, Hal a de très bons yeux et a pu suivre leur conversation en lisant sur leurs lèvres.

Colossus, The Forbin project (1970)

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L’ordinateur de l’armée américaine Colossus, qui a fusionné avec l’ordinateur soviétique Guardian, décide de réduire l’humanité en esclavage. Ses yeux sont toutes les caméras de surveillance qui lui sont reliées. Dans le film, la vision de Colossus est toujours en plongée et est surimpressionnée de traits et de lettres ou de chiffres1. Il arrive que plusieurs angles de vue soient montré en même temps.

Westworld (1973)

westworld

La vision du «gunslinger» (Yul Brynner) est un cannevas de pixels assez grossier. Le robot cow-boy est capable de voir la chaleur, ce qui lui permet de suivre la piste de ceux qu’il veut assassiner. À la fin du film, après avoir reçu un jet d’acide au visage, il ne voit plus que la chaleur.

Terminator (1984)

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Terminator ne voit qu’en rouge et noir. Des informations diverses ou des dialogues à dire s’affichent en lettres blanches surimprimées à l’image.

Robocop (1987)

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L’affichage est composé de lignes qui évoquent la vidéo. Du texte vient en surimpression de l’image. Outre un mode de vision thermique, Robocop est capable de redifuser des choses qu’il a vu.

Class of 1999 (1990)

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Les robots professeurs de Class of 1999 ont le champ de vision surimprimé de textes explicatifs.

Glass Shadow (Cyborg 2, 1993)

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Le champ de vision du robot contient son propre nom (ici, Casella Reese, interprétée par Angelina Jolie) et le nom de la marque qui l’a fabriqué, auxquels s’ajoutent des caractères dont la fonction n’est pas très claire et une vignette noir et blanc qui reproduit, en plus petit, la vue générale. Parfois, un ordre est affiché au centre de l’image, par exemple «Kill the human». Les robots construits par Kobayashi, la société japonaise concurrente de la Pinwheel robotics, ont une vision identique, si ce n’est que les mentions sont rédigées en japonais.

Evolver (1995)

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Un jeu vidéo adapté dans le monde actuel qui tourne mal… (pas vu le film, merci à Cécile pour la capture)

Ghost in the shell (1995)

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Le major Kusanagi, qui est un cyborg, a une vision altérée après avoir été quasiment détruite. L’image qu’elle voit est tramée de lignes et parsemée d’interférences.

Buffy the Vampire slayer (2001)

Dans l’épisode I was made to love you, Warren Mears tente d’échapper à l’amour d’April, un robot qu’il a créé pour être la petite amie parfaite et qui se révèle sans surprise et sans personnalité.
La vision du robot est encombrée de dossiers aux noms évocateurs dans lesquels son curseur navigue. Lorsque Warren dit à sa création qu’il ne l’aime pas, celle-ci voit sa vision subir quelques glitchs puis passer en mode « combat » : changement de couleur, cible sur le visage de l’adversaire, et remplacement des dossiers amoureux par des dossiers liés à des techniques de combat.

Android Apocalypse (2006)

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Vers la fin du film, les héros rencontrent un antipathique robot en forme d’araignée géante et muni de trois yeux rouges. Sa vision est découpée en trois zones circulaires sur lesquelles, en pagaille, sont disposés différents pavés de texte.

Bionic Woman (2007)

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Dans ce remake de la série The Bionic Woman (1976), l’héroïne Jaime Sommers est dotée de sens électroniques. Elle peut effectuer des zooms sur des zones précises de sa vision et des indications plus ou moins compréhensibles se surimpressionnent à ce qu’elle voit.

Tau (2018)

Dans ce film produit par Netflix, le robot Aries, piloté par l’Intelligence artificielle domotique Tau, a une vision faite de petits points dorés. Le fait que ce robot n’a qu’un œil et que les points lui servent essentiellement à appréhender l’espace rappelle le principe du capteur Kinect.

  1. Dans le documentaire Jodorowsky’s: Dune, l’idée d’ajouter des éléments typographiques à la vision de l’ordinateur est attribuée à l’auteur Moebius pour le storyboard du film inachevé Dune. Comme on le voit, cette idée existait déjà. []

D.A.R.Y.L.

mai 30th, 2009 Posted in Ordinateur au cinéma, Robot au cinéma | 15 Comments »

daryl_dvdLe film commence par une poursuite sur une route de campagne. Un homme et un enfant, en automobile, tentent d’échapper à un hélicoptère. Au détour d’un chemin, l’enfant quitte discrètement le véhicule et échappe à un accident fatal : la voiture est précipitée dans le vide, son conducteur n’a aucune chance de survie. L’hélicoptère survolle un temps l’endroit puis disparaît. L’enfant, de son côté, est recueilli par un couple de personnes âgées qui passaient par là. Il semble avoir perdu la mémoire, il ne se souvient que d’une chose, son prénom, Daryl. Le médecin qui l’examine le trouve en excellente santé.

Dans une petite ville américaine, les Richardson, qui désirent adopter, se voient proposer de recueillir Daryl chez eux. Le petit garçon fait vite sa place au sein de la communauté. Il se fait notamment un grand ami, Turtle. Daryl s’avère rapidement un peu bizarre : trop gentil, trop serviable, trop parfait. Sa mémoire, ses aptitudes en calcul mental, sa précision de batteur au base-ball et ses performances au jeu Pole-position semblent sortir de l’ordinaire. Il sait par ailleurs communiquer avec les machines puisqu’on le voit renflouer les finances de sa famille d’accueil en dialoguant avec un distributeur bancaire. Quand la voix robotique du distributeur automatique lui dit «Thank You for using The Time Machine», Daryl lui répond avec naturel : «you’re welcome».

Pour son premier jour d’école, Daryl remplit un questionnaire de mathématiques à une vitesse surhumaine (scène similaire à une séquence emblématique de la fantaisie Disney The Computer wore tennis shoes, de 1968), et explique ensuite qu’il a du considérer comme vraie une réponse qui est inexacte à la huitième décimale mais dont la démonstration impliquerait de recourir au calcul intégral.

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Petit garçon idéal, incapable de dissimulation, il finit par inquiéter sa mère de substitution, désemparée par cette situation. Turtle enseigne à Daryl que les adultes ont besoin de s’occuper des enfants dont ils ont la charge, qu’il leur faut des problèmes à régler. Daryl commet alors coup sur coup des bêtises : il met en péril une importante partie de Base-Ball puis se fâche avec ses parents adoptifs… Ce qui, paradoxalement, rassure beaucoup ces derniers qui peuvent enfin jouer le rôle de parents que la perfection de l’enfant leur refusait.

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À ce stade, le spectateur a depuis longtemps compris que Daryl était un petit garçon très particulier, sans doute un robot, bien que l’on s’étonne que sa nature artificielle n’ait pas été identfiée par le médecin qui l’a examiné — on saura pourquoi plus tard. Petit clin d’œil : un soir qu’il communique par talkie-walkie avec son ami Turtle, Daryl regarde attentivement le robot Robbie dans le film Forbidden Planet, sur un petit téléviseur. On se rappellera pour l’anecdote que dans le film Electric Dreams (1985), l’ordinateur conscient Edgar, qui apprend en regardant des films, s’arrête lui aussi sur Forbidden Planet.

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Un jour, un couple un peu suspect (lui, un peu âgé, elle, sans tendresse) se présente comme parents de Daryl avec, pour preuve, des photographies de l’enfant. D’étranges photographies où Daryl apparaît constamment seul. Dans la tristesse générale, l’enfant monte dans la voiture de ses parents et quitte ses parents adoptifs. Son ami Turtle est tellement triste qu’il ne veut même pas le saluer.

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Jusqu’à ce point, D.A.R.Y.L. est un bon film. L’ancrage sociologique de ce récit de science-fiction, qui se déroule dans une petite ville américaine assez typique, rappelle le meilleur du Steven Spielberg de l’époque (E.T., Rencontres du troisième type), et les rapports entre les personnes sont évoqués par petites touches. La manière dont Daryl cherche à analyser et à s’approprier le fonctionnement des rapports humains, par l’observation froide et le mimétisme, tranche avec toutes les comédies mettant en scène des robots maladroits, justement parce que Daryl n’est pas maladroit. Il est pragmatique, il suit un programme avec sérieux et avec succès. Il faut dire que le jeune acteur qui interprète le rôle-titre est excellent, conformément à une certaine tradition américaine des enfants-acteurs : âgé de douze ans à l’époque, Barret Oliver avait déjà six ans de carrière derrière lui, venait de tourner L’Histoire sans fin, et approchait de la retraite, qu’il a prise trois ans plus tard. Il est à présent photographe, enseignant et auteur d’un ouvrage de référence sur l’histoire de la photoglyptie (woodburytype), un procédé de reproduction photographique.

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Revenons au film.
Au lieu d’effectuer le trajet de retour en voiture, Daryl est conduit à un petit aérodrome d’où il est emmené par avion. Ceux qui se prétendaient sa mère et son père parlent de lui comme s’il n’était pas là et le traitent un peu comme un objet, ce qui n’angoisse pas l’enfant qui, au fond, semble avoir conscience de sa nature. Ses parents (ils sont effectivement les auteurs de ses jours, si l’on peut dire) sont en fait des chercheurs en intelligence artificielle qui ont donné à un bébé-éprouvette — un bébé biologique — un cerveau électronique. Le nom de Daryl est en fait un acronyme pour Data Analyzing Robot Youth Lifeform (jeune forme de vie robotique d’analyse de données). On apprendra plus tard comment Daryl s’est retrouvé perdu dans la nature : il avait été enlevé par un chercheur du centre devenu incapable de considérer Daryl autrement que comme un véritable enfant. Les mois d’immersion de l’enfant dans le monde normal passionnent les ingénieurs qui l’ont créé, ils voient à quel point Daryl a progressé à la faveur de cette expérience non planifiée.

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Au sein du centre de recherches, Daryl comprend sa situation et ne s’en émeut pas outre mesure. Son comportement est tout de même marqué par le temps qu’il a passé à l’extérieur. Il prend notamment peur lorsqu’on cherche à se connecter directement à son cerveau pour en extraire des données et il lui arrive de demander des nouvelles de ses amis à l’extérieur. Gardé dans une chambre arrondie d’où il peut être observé comme le sujet d’expérimentation qu’il est, Daryl regarde plusieurs émissions de télévision (le dessin animé Hulk et un cours sur les cascades automobiles) et joue à plusieurs jeux vidéo (Space Invaders et Missile Command) en même temps.

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Le Dr Stewart, en charge du projet, décide d’inviter Joyce et Andy Richardson, ainsi que leur voisin le petit Turtle, dans le centre de recherches. Là, ils se font expliquer la nature de Daryl. Ils sont étonnés, mais ils acceptent vite la situation, car au fond, eux aussi ont toujours su que Daryl était spécial.
Le scientifique a une idée en tête, il veut préparer l’évasion de Daryl, et pour cause : il devine (et son intuition est rapidement confirmée) que l’armée songe à «discontinuer» le projet D.A.R.Y.L., c’est à dire à supprimer l’enfant, au profit de recherches sur un robot tueur adulte, plus adapté aux besoins traditionnels de l’armée.

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Les militaires savent qu’ils ne peuvent pas compter sur la loyauté du Dr Stewart et confient au Dr Ellen Lamb la responsabilité du meutre de Daryl. Le Dr Lamb, jusqu’ici indifférente au sort de l’enfant, trahit à son tour son employeur et permet au Dr Stewart de s’échapper avec Daryl. Lorsque le général Graycliffe comprend que le Dr Lamb a aidé Daryl à fuir, il lui demande de se justifier. Elle répond qu’une machine peut être considérée comme humaine lorsque l’on ne peut plus la distinguer d’un être humain.
Les fugitifs sont pris en chasse et Daryl finit par prendre le volant, ses réflexes sont bien meilleurs que ceux du Dr Stewart. 

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Pendant leur fuite, Daryl et le Dr Stewart doivent passer des barrages de police. Cela finit par mal se passer et Daryl se retrouve complètement seul. Pour retourner chez ses amis qui l’attendent, il parvient à voler un avion militaire de reconnaissance «Blackbird» et se débrouille pour que celui-ci soit détruit en vol au dessus d’un lac où l’attendent Turtle et sa grande sœur. Officiellement mort, il n’est donc plus poursuivi. Lorsque Turtle récupère Daryl, celui-ci ne respire plus, mais le Dr Lamb parvient à lui redonner vie (un cerveau informatique ne peut pas mourir…) et il peut revenir vivre parmi ceux qui l’avaient adopté.

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Ce happy-end qui arrive de manière un peu abrupte ne fonctionne pas complètement, il pousse l’ensemble vers une catégorie assez médiocre, celle des films télé destinés aux enfants. On ne s’étonnera pas outre mesure d’apprendre que le réalisateur, Simon Wincer, est aussi l’auteur du sirupeux Sauvez Willy. Le scénario a un potentiel important en termes philosophiques ou poétiques qui n’est pas vraiment exploité à fond. Malgré son statut de «grosse machine», le A.I.:Artificial Intelligence de Steven Spielberg (qui est en fait une réactualisation de l’histoire de Pinocchio) est nettement plus réussi, et notamment plus émouvant, que D.A.R.Y.L.
Ce petit film familial se regarde malgré tout avec un certain plaisir.

Future cop

mai 28th, 2009 Posted in Robot célèbre, Série | 4 Comments »

future_cop_dvdBien avant Robocop, il y a eu deux séries télévisées mettant régulièrement en scène des policiers robots : Holmes & Yoyo et Future Cop, toutes deux datées de 1976. Je me rappelle de Holmes & Yoyo, qui passait à la télévision en France en 1980. Cette série qui n’a duré qu’une saison racontait l’histoire d’un bon policier habitué à envoyer ses équipiers à l’hôpital qui se voyait confier un partenaire robot à la fois costaud et indestructible, qui imprimait des photographies de suspects lorsqu’on appuyait sur son nez mais qui se dérèglait fréquemmment — lorsqu’il passait à proximité d’un aimant, par exemple. Je me souviens distinctement que sa voix française était doublée par l’acteur Patrick Préjan et que les scénarios étaient d’une grande bouffonerie.

Future Cop n’a à ma connaissance pas été diffusé en France.
L’épisode pilote, diffusé un an avant la série, raconte l’histoire de deux policiers, Cleaver (Ernest Borgnine) et Bundy (John Amos). Les deux acteurs ont des visages plus que familiers, l’un et l’autre ayant joué dans des dizaines de séries et de films, souvent dans des rôles de policiers ou de militaires. Cleaver et Bundy sont partenaires et ils ont passé ensemble huit heures par jour, cinq jours par semaine, vingt-trois ans d’affilée (durée inexplicablement raccourcie à quatorze ans dans les épisodes tardifs de la série). Cependant, Bundy rêve d’un emploi plus tranquille, dans un bureau, ce que Cleaver est incapable d’envisager. Cleaver a ses habitudes dans le métier, et pas que des bonnes habitudes. Il passe son temps à jouer au flipper, prétend avoir un pneu à plat lorsqu’il n’a pas envie de répondre à un appel et, discrètement, se fait servir de l’alcool au lieu du café.

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Le premier épisode s’ouvre sur une démonstration filmée des capacités comparées de deux policiers normaux et d’un policier d’un genre nouveau, un policier robot, ou plutôt, un androïde biosynthétique, comme tiennent à le préciser les scientifiques de la société Synthetronics. On voit le prototype, un jeune homme nommé Haven, aux prises avec des situations complexes. On apprend que ses traits sont inspirés par ceux de James Arness, Paul Newman et Lorne Green jeune. Il a été dessiné pour inspirer la confiance et le sympathie, en attendant le moment où, je cite le Dr Avery (la scientifique en blouse blanche qui défend le projet) «les gens seront suffisament habitués aux robots pour que ceux-ci n’aient plus besoin de visage».

L’acteur qui interprète John Haven est Michael Shannon, un habitué des séries télévisées qui semble ne jamais avoir eu de rôle régulier important en dehors de celui-ci. Le personnage qu’il compose ici est plutôt réussi.

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La première situation-test que rencontre le robot est celle d’une prise d’otage dont il fait lui-même l’objet. Des terroristes marxistes (comme en atteste un énorme portrait photographique de Karl Marx, accroché au mur), envisagent de tuer le policier en se référant à une doctrine révolutionnaire qui prône la terreur et le meurtre… Haven, qui connaît avec exactitude les citations et l’histoire leur explique qu’ils ont mal interprété leurs textes de référence et parvient à les désarmer au figuré comme au propre.
Dans épisode ultérieur, il sera aussi question d’un terroriste marxiste à demi-fou qui comment des attentats pour le compte d’une paire d’escrocs qui lui font notamment croire que les millions collectés vont être envoyés «aux cubains». En dehors de cet unique personnage idéaliste, le moteur principal des «méchants» de la série est l’argent : arnaques, trafics, etc.

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Dans la seconde séquence (assez drôle), Haven entre dans une boutique alors qu’une vieille dame indigne vient de tuer le vendeur, de vider la caisse et de mettre toutes les apparences du crime sur le dos d’un homme à l’allure suspecte qui traînait par là. Avec ses pouvoirs d’analyse évolués (et après avoir émis un petit son bizarre pendant quelques secondes), Haven détecte que c’est la main de la vieille femme qui a utilisé l’arme à feu et l’arrête.
Dans les deux cas, il a agi sans violence physique ni verbale.

Le responsable de la police venu assister à la démonstration est extrèmement hostile à tout essai sur le terrain mais finit par se laisser convaincre par le principe d’un test car il pense connaître le policier parfait pour tout faire rater : Cleaver. Haven est donc confié à Cleaver comme jeune recrue (rookie) à instruire. Assez rapidement, le policier mécanique se retrouve à terre et Cleaver découvre sa nature robotique. Il se fait alors expliquer ce qu’il se passe. D’abord un peu vexé, il s’aperçoit qu’il s’est pris d’affection pour ce jeune policier à l’honnêteté totale et au jugement très sûr. Si la série a le moindre intérêt, c’est précisément sur ce point : la confrontation entre le policier un peu usé, plein de mauvaises habitudes (mais bon bougre et soucieux de faire son métier correctement tout de même), et le jeune homme absolument naïf, naïf au sens étymologique du terme puisque malgré son apparence physique d’adulte, il vient tout juste de naître.
On notera avec intérêt qu’un des moyens utilisés pour aider Haven à apprendre à agir est le visionnage de vidéos documentaires mais aussi de films de fiction mettant en scène Clark Gable ou encore Humphrey Bogart : le cinéma est employé comme mode d’emploi comportemental pour celui qui n’a rien vécu.

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Malgré un Ernest Borgnine démonstratif et un peu grimacier, la série  conserve tout du long un ton assez sérieux, voire morne, qui peut rappeler Hill Street Blues, sans l’émotion ni la sombre ironie. On sent que les producteurs ont tenté diverses pistes sans jamais parvenir à trouver complètement leur formule. La musique change plusieurs fois : sons électroniques au début puis orchestre façon Shaft. Les scientifiques qui s’occupent de Haven changent aussi au fil de la série : il y a d’abord la sévère Dr Avery (Ronnie Claire Edwards), remplacée par le Dr Tingley (Irene Tsu) et, dans le dernier épisode, par le Dr Alcott (Carol Lynley), trois femmes aux physionomies bien différentes.
Encore un détail qui change : dans l’épisode pilote, la communication visuelle de la société Synthetronics corporation se veut très « cyber », avec une utilisation généralisée des typographies de type MICR. Dans les épisodes suivants, cette identité peut-être un peu lourde disparaît.

Un des poncifs «robotiques» les plus courants dans Future Cop est l’habitude qu’a Haven de faire des estimations chiffrées des probabilités qu’une proposition soit vraie ou fausse : «il y a 98,7% de chances que le coupable soit…».

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La série contient un minimum d’effets spéciaux : quelques consoles clignotantes, de vagues circuits imprimés sous la chemise (pas toujours les mêmes), et hop, nous avons un robot. Ce dépouillement n’est pas inintéressant. Le comportement de John Haven, l’androïde, n’est pas non plus outré si l’on excepte ses quelques périodes de dysfonctionnement, notamment lorsqu’il s’essaie à la consommation de bière1.
Quelques grandes questions sont évoquées (Dieu, l’amour,…) mais tout ça ne va pas très loin. Les références culturelles à l’histoire, la politique, ou la littérature sont rares et généralement à côté de la plaque, la palme revenant aux scénaristes du premier épisode qui semblent penser que le 1984 de George Orwell est une utopie (et non une dystopie) reposant sur une société robotisée.

Victime d’un insuccès que l’on doit sans doute pouvoir imputer à un statut hybride (ni vraie science-fiction, ni vrai policier), la série n’aura eu que neuf épisodes en tout, diffusés entre 1976 et 1978. Elle n’existe au format DVD que chez l’étrange éditeur Tales of the Golden Monkey.

  1. À ce sujet, on se souviendra que les rapports entre robots et consommation d’alcool sont mauvais depuis 1879, au moins, c’est à dire depuis la nouvelle The Ablest man in the world, par Edward Page Mitchell, texte dans lequel un dangereux homme au cerveau mécanique était vaincu grâce à quelques verres de whisky, comme si la caractéristique de l’humanité était de supporter la boisson. Je sais, certains me feront remarquer qu’à l’inverse, le robot Bender de Futurama devient défectueux lorsqu’il cesse de boire, mais cela confirme qu’un rapport est établi dans l’imaginaire populaire entre les robots et l’alcool. []

Mon premier plug-in WordPress

mai 28th, 2009 Posted in logiciels | 21 Comments »

wJ’ai rédigé mon tout premier plug-in pour WordPress — le logiciel qui sert à faire fonctionner le présent blog et des millions d’autres dans le monde. Ce plug-in sert à intercaler des espaces insécables avant certains caractères tels que les double points, points virgules, points d’exclamation et d’interrogation. Le but est d’éviter des retours à la ligne malheureux. Dans un premier temps j’ai égoïstement développé l’outil pour mon seul profit mais plusieurs personnes m’ont fait remarquer qu’elles en auraient l’usage, je le propose donc au téléchargement ici : http://www.hyperbate.fr/typographe/

Automan

mai 25th, 2009 Posted in Ordinateur au cinéma, Série | 11 Comments »

automan_dvdLe film Tron (1982), de Steven Lisberger, se déroulait en grande partie à l’intérieur d’un système informatique, où s’affrontaient des agents logiciels. Afin de représenter une chose aussi abstraite, les producteurs avaient notamment fait appel aux talents du dessinateur Moebius et du designer Syd Mead. Les programmes prenaient ici la forme de personnages électriques… Le résultat est d’une grande originalité visuelle, j’aurai l’occasion de parler en détail de Tron dans un futur article, puisqu’il faudra bien y venir.
La série télévisée Automan, sortie en 1983, est nettement inspirée par Tron, on croirait presque à un pastiche de Tron qui aurait été réalisé par quelqu’un qui n’aurait rien compris au film de Steven Lisberger ou qui s’adresserait à un public qui n’y aurait rien compris. Plusieurs éléments très précis attestent de cette influence. Le personnage Automan, pour commencer, est vêtu d’un habit lumineux bleu électrique, tout comme le personnage Tron dans le film du même nom. Les véhicules qu’il emploie apparaissent dessinés en fausse 3D filaire tout comme les véhicules utilisés dans la célèbre scène «Light Cycle» où des personnages s’affrontent sur des deux roues dont le trajet construit un mur. Automan emprunte aussi à cette scène les virages à 90 degrés qu’effectuent ces véhicules ainsi que son « assistant » cursor, un polyèdre sifflotant qui rappellera le « bit » que l’on rencontre à l’intérieur de l’ordinateur de Tron. Même le logo de la série rappelle celui du film Tron.
Par ailleurs, Tron et Automan ont un producteur en commun, Donald Kushner, dont la rumeur prétend qu’il n’a été embauché sur Automan que pour parer à toute éventualité de poursuite judiciaire.

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Comme beaucoup de séries de l’époque, et notamment les autres séries de Glenn A. Larson (à qui l’on doit Galactica, K2000, Tonnerre mécanique et L’homme qui valait trois milliards, par exemple), Automan n’a pas de véritable épisode introductif. La naissance du personnage est juste évoquée dans une courte séquence, montrée avant chaque épisode. Cette séquence nous raconte l’histoire d’un policier, Walter Nebicher, qui est affecté à la salle des ordinateurs d’un commissariat, où il excelle à interroger des bases de données tout en rêvant de vivre de vraies aventures policières.
Walter se plaint de travailler seul et de ne recevoir aucune autre visite que celles de ses amis le lieutenant Jack Curtis, un policier expérimenté (abonné aux accidents de voiture et aux coups), et la belle Roxanne Caldwell, qui traîne dans les bureaux mais dont l’emploi exact ne me semble pas très défini, à moins que se faire enlever par des gangsters, partager les secrets de Walter et laisser ce dernier perpétuellement transi d’amour constitue un métier.

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Pendant son temps libre, Walter met au point une intelligence artificielle capable de se manifester sous la forme d’un hologramme, Automan (pour automatic man). Ce personnage est censé être l’homme idéal, puisque les qualités de nombreuses personnes qui excellent dans divers domaines lui ont été attribuées : il joue du tennis comme Jimmy Connors, il danse comme John Travolta, et il peut enquêter comme James Bond ou Sherlock Holmes. Programmé pour être d’une honnêteté totale, il n’a pas peur de se décrire lui-même comme un être parfait : «sur une échelle de un à dix, dites-vous que je vaux onze».
Walter se félicite des capacités de sa créature : «tu peux tout faire puisque tu n’es pas réel». Il se trompe sur ce point, car si le virtuel n’est que potentialité, il n’en n’est pas pour autant opposé au réel1. Automan le reprend : «je suis aussi réel que toi, mais différent, et, grâce à toi, parfait».

Chaque arrivée du héros suit un protocole immuable : tout d’abord, les murs se mettent à trembler et les appareils électriques à dysfonctionner — comme avec Weird Science, quelques années plus tard, Automan reprend les codes de Frankeinstein : l’électricité donne la vie. Puis apparaît « cursor », dont nous allons parler plus loin. Enfin, filmé à la manière d’une apparition miraculeuse, arrive Automan.

Automan n’est pas un hologramme comme les autres puisqu’il sait, lorsqu’il en a besoin, se donner une substance tangible. Il est constament accompagné d’une entité nommée Cursor, un petit objet en 3D qui s’exprime par sons inintelligibles, éxécute des dessins lumineux en l’air et crée les véhicules dont Automan a besoin, selon le contexte : automobile, char, hélicoptère, avion. Taquin et parfois capricieux, Cursor est assez proche de la fée clochette de Peter Pan.

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Automan peut tout faire, sait tout faire, communique sans problème avec tous les appareils électroniques qu’il rencontre et fréquente même Pac Man. Il fallait bien qu’il ait une faiblesse, et c’est l’électricité. Dès le petit matin, il faiblit, car l’importante demande en énergie électrique le prive de ses ressources. Il lui arrive plus que fréquemment de devoir abandonner Walter au milieu d’une enquête, et généralement dans une posture délicate, pour cette raison. Cependant il n’est pas rare que les scénaristes oublient totalement cette fragilité du héros.

Comme tout personnage de ce genre (intelligence artificielle, robot, et autres candides), Automan n’a pas vraiment le sens commun et le décallage qui sépare son comportement de celui des autres protagonistes crée un effet comique. Son enthousiasme sincère à expérimenter la vie humaine (en dansant ou en embrassant, par exemple) pourrait être très amusante mais le sujet n’est pas exploité très profondément.
La série regorge de trames comme suit : en confondant des cassettes vidéo consacrées à l’étude de la psychologie criminelle avec des épisodes d’un soap-opera, le héros holographique s’approprie des répliques et des attitudes propres à ces feuilletons et les utilise pour son enquête. Ce genre de mécanique me semble intéressante : en imitant à la perfection un cliché cinématographique (Le Parrain, La fièvre du samedi soir, les westerns, Dirty Harry…), Automan parvient à résoudre les affaires, parce que les criminels sont eux-mêmes dupes des clichés qui les représentent et qu’Automan utilise ces fictions comme mode d’emploi comportemental.

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Dans le second épisode, intitulé The Great pretender (29 décembre 1983), aux alentours de la cinquième minute, on trouve ce qui est pour l’instant à ma connaissance (je poursuis mes recherches) la plus ancienne occurence d’un des poncifs les plus fréquents et les mieux installés des fictions mettant en scène l’ordinateur : l’augmentation informatique de la qualité et de la lisibilité d’une image. Ici, le supérieur hiérarchique de Walter se plaint de n’avoir comme indices qu’une photographies de voiture dont les plaques sont illisibles. Walter propose de traiter ces images informatiquement. Le capitaine s’étrangle : «est-ce que vous êtes en train de me dire que l’ordinateur a de meilleurs yeux que nous ?» — «Oui, répond Walter, nous pouvons essayer une technologie nommée « amélioration électronique d’images »  [electronic image enhancement]».

La bande-son est tout à fait extraordinaire, car au fil des épisodes on entend les plus grands succès du moment (dans leur version originale ou sous forme de reprise) : Michael Jackson, Donna Summer, Cyndi Lauper, Yes, Eurythmics, David Bowie, les Bee Gees, Blondie, Olivia Newton John, Pat Benatar, Culture Club… Je doute qu’aucune série télévisée d’aujourd’hui pourrait s’offrir un luxe pareil. Dans un épisode, Laura Brannigan interprète elle-même le rôle d’une chanteuse dont la vie est menacée, ce qui lui permet d’interprèter quatre chansons dont son grand succès, Gloria.

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Automan est, avec Knight Rider (K2000), une des premières séries à avoir eu parmi ses personnages principaux un être virtuel à intelligence artificielle.  Il s’agit cependant d’une série extrèmement datée, à la mécanique redondante, où les explications sont régulièrement redites, où les rapports entre les personnages évoluent très peu. Les « méchants » sont d’improbables gangsters et les aventures se déroulent chaque fois dans un milieu sociologique tel que la mode, le cinéma, les boites de nuit, la chanson, etc. Nous sommes loin d’être en présence d’un propos aussi riche que ceux de séries comparables ultérieures telles que Max Headroom (1985), qui traitait des médias, et Weird Science (1994), consacré à l’adolescence.
Le pilote de la série a cependant un point de départ original : des ingénieurs de haut niveau disparaissent les uns après les autres. L’enquête d’Automan établit que ceux-ci ont été kidnapés par une société de sécurité qui enferme ces chercheurs dans une prison dorée pleine de jolies filles en maillot de bain et située en Suisse : en fait, ce sont les employeurs de ces chercheurs qui les ont fait enlever dans le but qu’ils continueut leurs recherches sans être tentés de passer à la concurrence. Le directeur de la société en question était en outre interprèté par Patrick McNee (John Steed dans The Avengers).

La série Automan, qui n’a eu que 13 épisodes, a été diffusée en 1987 en France sur la cinquième chaîne. Elle n’a pas été éditée officiellement sur support DVD, mais on peut se procurer des copies de VHS de qualité moyenne sur le site Tales of the golden monkey, spécialisé dans la réédition de séries oubliées.

  1. je vous renvoie à la définition que propose Wikipédia. []

Virus

mai 21st, 2009 Posted in Interactivité au cinéma, Ordinateur au cinéma, Robot au cinéma | 3 Comments »

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La station Mir, en orbite autour de la terre, est subitement entourée d’un étrange nuage bleu… Éclairs partout, court-circuits pyrotechniques, télécommunications brouillées, cris, ses occcupants sont visiblement en grand péril. Sur terre, ou plutôt en mer, un navire scientifique russe qui croise dans l’océan Pacifique et qui est en communication permanente avec la station reçoit à son tour une décharge d’énergie, transmise par la station spatiale.
L’ennemi extra-terrestre se déplace par voie électrique.

Toujours dans l’océan, plusieurs jours plus tard, un cargo américain, le Sea Star, est pris dans un violent cyclone. L’équipage est contraint à sacrifier son frêt, malgré les menaces de mort proférées par le capitaine. Il faut dire que le bâtiment n’est pas assuré, l’homme, qui y a investi ses dernières économies, est ruiné et envisage le suicide. Il est interprêté par Donald Sutherland.
La découverte du navire russe change la situation : selon les lois maritimes, un navire sans occupants retrouvé dans des eaux internationales est considéré comme une épave et peut être rendu à ses propriétaires contre une somme équivalant au dixième de sa valeur. La valeur de ce genre de bâtiment scientifique et militaire est immense, sans doute plusieurs centaines de millions de dollars. Déjà occupés à réfléchir à la manière dont ils dépenseront l’argent gagné, les marins abordent le bateau pour en évaluer l’état et pour y rechercher d’éventuels survivants, avec l’espoir de n’en retrouver aucun. Ils parviennent à remettre en marche l’alimentation énergétique du navire, qui semblait avoir été sabotée.

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Quelques accidents ou disparitions suspectes laissent vite planer un doute : quelqu’un d’autre se cache certainement sur le bateau, mais qui, et où ? Les marins finissent par découvrir la belle Nadia (Joanna Pacula), une scientifique russe qui tient des propos incohérents mais les exprime dans un anglais heureusement tout à fait compréhensible. Paniquée, Nadia explique qu’il faut impérativement couper le courant sur le bateau, que quelque chose d’attroce va se produire si cela n’est pas fait, que la menace se trouve dans le circuit informatique, qu’une entité inconnue dirige les instruments de navigation du bateau et peut tout contrôler grâce au circuit interne de vidéosurveillance. Nadia tente de couper le courant elle-même mais en est empêchée.
Suivant les codes du film d’horreur, les différents protagonistes font toujours tout ce qu’il ne faut pas faire : ils se séparent lorsqu’ils devraient faire bloc, ils nient l’évidence, ils se croient invariablement trop malins et ne veulent jamais écouter les témoignages ou les conseils des autres. 

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Ainsi, après avoir compris qu’une intelligence extra-terrestre cherchait à éradiquer la vie humaine de la surface de la terre (c’est l’humanité qui est un virus, selon son point de vue, d’où le titre du film), le capitaine Everton tente de tirer avantage de la situation en proposant son aide au monstre. Il pense que cela le rapproche de fortune qu’il espère gagner à la revente du bateau. Comme tout traitre dans ce genre de film, il n’est évidemment pas récompensé comme il l’espérait et ne survit que très peu de temps à cette transaction. Lorsqu’il reparait, c’est sous la forme d’un monstre mi-homme mi-quincaillerie, avec un œil rouge lumineux, exactement comme le T800 du film Terminator.

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Quelques personnages raisonnables ou courageux mettent en valeur la lâcheté et la bêtise des autres : Kit Foster (Jamie Lee Curtis, en pâle imitation du lieutenant Ripley d’Alien), le fade Baker (William Baldwin), le suicidaire Richie (Sherman Augustus) et enfin Hiko, un solide polynésien tatoué, interprèté par Cliff Curtis — acteur authentiquement maori qui prêtait ses traits au psychologue de bord du film Sunshine.

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Les grosses ficelles issues de la tradition du film d’horreur fonctionnent mal ici. Lorsque l’un des personnages voit quelque chose de bizarre dans un conduit et s’y engage par curiosité, le spectateur ne hurle pas intérieurement «non non, n’y vas pas c’est un piège !», comme il se doit, comme il se devrait, il attend juste que les choses se passent. Tout se déroule sans surprise, sans retournement de situation, de manière prévisible et finalement un peu scolaire. On en sauvera à la rigueur la performance de Donald Sutherland, complètement déchaîné dans son rôle de capitaine Achab imbécile et alcoolique.

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Réalisé par John Bruno, qui avait jusqu’ici fait carrière comme réalisateur d’effets spéciaux (pour James Cameron et Roland Emmerich entre autres),Virus est scénarisé par Chuck Pfarrer d’après sa propre bande dessinée, éditée quatre ans plus tôt chez Dark Horse Comics. Le film est produit par Gale Ann Hurd, l’ancienne épouse de James Cameron (puis de Brian de Palma), productrice de Terminator (dont elle est même co-scénariste), AliensAlien Nation, Abyss, Armageddon, Dante’s Peak, The Relic, Raising Cain, Witch Hunt, Æon Flux (le film), The Punisher, mais aussi du Hulk d’Ang Lee et du récent Incredible Hulk de Louis Leterrier. Formée par Roger Corman, le grand maître de la série B, Gale Ann Hurd semble passionnée — bien plus que James Cameron du reste — de science-fiction techno-pessimiste frisant avec le film d’horreur. Sa carrière ne contient pas que des chefs d’œuvre et Virus représente sans doute le pire des films qu’elle a piloté. Jamie Lee Curtis, pourtant abonnée aux navets, n’a pas hésité à qualifier le film de, je cite, all time piece of shit1.

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Ce film constitue une sorte de synthèse qui nous rappellera la peur du « bogue de l’an 2000» (Virus est sorti en 1999)  et qui s’inspire sans se cacher le moins du monde d’une foultitude de films : Alien et Aliens, The Thing from another world et The Thing, Terminator, Les dents de la mer, Star Trek (pour les Borg), Un cri dans l’océan, etc. 

Ces hommages peinent cependant à arracher au spectateur le moindre sourire, même indulgent.

  1. IGN.com, An interview with Jamie Lee Curtis, août 2005 []

Les sous-doués en vacances

mai 20th, 2009 Posted in Ordinateur au cinéma | 5 Comments »

sousdoues_vacances_dvdCette fois, je touche le fond.
Si on pouvait sauver Les Sous-doués pour la mise en perspective sociologique et historique que permettent ses thèmes principaux — l’enseignement et les aspirations de la jeunesse —, ou si l’on pouvait y apprécier une certaine fraîcheur, on est forcé de constater que ces qualités n’ont pas survécu à la suite, les Sous-doués en vacances (1982), qui se contente d’être un film gentillement consternant, dans la tradition de Max Pécas et de Jean Girault (la malédiction de Saint-Tropez ?).
On remarque cependant qu’il s’est passé des choses entre les deux films. En effet, si en 1980, avoir le baccalauréat est censé être l’assurance d’obtenir une bonne situation professionnelle, ce n’est plus le cas deux ans plus tard. Une employée de l’ANPE explique au héros que cela constitue même «plutôt un handicap».

Le protagoniste principal, Bébel (Daniel Auteuil), cherche l’amour et s’intéresse notamment à une dénommée Claudine (Grace de Capitani, pin-up über eighties), ce qui l’entraîne sur les plages de Saint-Tropez, où il subit la concurrence de Paul Memphis (Guy Marchand), un chanteur de charme et animateur d’un jeu-spectacle dont nous allons parler plus loin. Détail amusant, le personnage de Paul Memphis est introduit par un petit rap sans doute inspiré de la chanson Chacun Fait (c’qu’il lui plait). Pour le public de 1982, le rap n’existe pas ou quasiment pas.

Je vous épargne le détail du scénario : des blagues homophobes franchement affligeantes, des camoufflages, une arnaque aux fausses Brigitte Bardot, des erreurs médicales, une tentative de suicide, des batailles d’oursins, une fausse voyante, une affaire de jumelles interchangeables (Hélène, la sœur de Claudine, qui est taquine et délurée…), un faux requin qui sème la terreur sur les plages, des quiproquos amoureux divers…
Au passage, quelques personnalités de la musique et des médias font une apparition : Philippe Adler, Jacques Rouland, Gérard Lenorman et Vladimir Cosma.
Un élément technologique court tout au long du film : le love computer.

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Le chanteur Paul Memphis utilise un ordinateur pour tester l’effet de ses chansons sur leurs auditeurs. La machine, construite par un chercheur en blouse blanche aux cheveux fous, est un assemblage d’éléments divers : moniteurs, panneaux clignottants. Comme dans le film précédent — Les sous-doués — l’ordinateur est une machine aux dimensions imposantes. Peu de progrès depuis Desk Set, sorti en 1957, si ce n’est que le format de l’ordinateur dans Desk Set correspondait à celui des ordinateurs industriels de son temps, tandis que le love computer et la machine à apprendre de la série des «sous-doués» sont en décalage avec l’éclosion de la micro-informatique qui leur est contemporaine.

Le chercheur créateur du love computer fanfaronne : «J’affirme que nous sommes capables de composer scientifiquement le tube de l’été en le testant son par son mot par mot sur des cobayes humains».
Obtenir l’œuvre parfaite en ayant recours à l’outil informatique ? Voilà qui nous rappellera le système Acquine, évoqué dans un article précédent.
Ici, un graphique de type « électrogramme » fait état de la synchronisation entre deux personnes et, lorsque l’accord semble spécialement réussi, affiche de petits cœurs en pagaille sur l’écran.

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Le love computer ne se contente pas de mesurer la réception d’une oeuvre, il sert aussi à mesurer l’amour, ou plutôt il mesure l’accord affectif qui lie deux personnes soumises à une même chanson. Cette idée de l’art (la musique) qui s’apprécie par la relation avec une personne  ou de la personne que l’on aime au travers de l’art n’est pas inintéressante.
La première démonstration faite dans le film montre qu’il n’y a pas d’amour entre un chat et une souris, mais qu’il y a en revanche de l’amour entre un chat et une chatte qui, je cite, «ont eu plusieurs portées ensemble». Je ne connais pas bien les rapports entre les chats et les souris, mais pour les chats entre eux, je ne sais pas trop si l’on peut parler de grand amour.

Transformé en accessoire scénique, le love computer est inclus au spectacle de Paul Memphis qui s’en sert pour effectuer des démonstrations. Tandis qu’il chante, la qualité d’un couple venu danser sur scène est évaluée par l’ordinateur : «êtes-vous certains d’être amoureux ?»

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À la fin du film, le crooner Paul Memphis fait croire à la jolie Claudine qu’elle est amoureuse de lui — puisque l’ordinateur le dit, c’est que c’est vrai. Incrédule, déconfite, effondrée, elle murmure : «c’est pas possible !…», mais coup de théâtre, c’était une blague, en réalité Bébel se tenait en fait derrière le rideau, c’est de lui qu’elle était amoureuse (ainsi qu’elle le pensait avant que la mise en scène informatique ne la fasse douter), et non de Paul Memphis. L’ordinateur le prouve.

La figure l’ordinateur-oracle et de l’ordinateur-entremetteur n’est pas une nouveauté… Je citais Desk Set, plus haut, tourné trente ans avant les Sous-doués en vacances et qui se finit justement par une histoire (bien plus intéressante du reste) d’ordinateur-oracle/entremetteur. Il existe bien d’autres exemples, dans les fictions comme dans le monde réel. Dans les fictions, on aime confronter «ordinateur» et «amour» car les deux termes semblent oxymoriques : électronique/chair, logique/sentiment, cerveau/cœur, numérique/inquantifiable, raison/enchantement1.
Dans le monde réel, on ne compte pas les systèmes logiciels en rapport avec le sentiment amoureux : numéros de SMS surtaxés qui proposent de répondre par oui ou par non à des «love-test» (pour savoir s’il t’aime, envoie « love » au 926…), les agences de rencontre qui composent les couples en fonction de leurs affinités (Meetic et Match aujourd’hui, mais le principe remonte au moins au milieu des années 1970), mais aussi à présent des méthodes, basées sur des capteurs divers (mais assez traditionnels : cardiogrammes, capteurs de pression, etc.), qui permettent d’évaluer des sensations telles que la réponse à des sollicitations sexuelles, le désir, ou le plaisir.

  1. Je rappelle cependant l’étymologie du terme glamour (charme) qui est aussi celle du mot grammar (art de la lettre, écriture, grammaire).  []

Les sous-doués

mai 18th, 2009 Posted in Ordinateur au cinéma | 2 Comments »

sousdoues_dvdParfois en achetant un livre, un magazine ou un film on a envie d’expliquer au vendeur pourquoi, on ressent le besoin impérieux de se justifier. Enfin ça m’arrive à moi en tout cas. Et c’est ce qui m’est arrivé en achetant Les Sous-Doués et Les Sous-Doués en vacances, de Claude Zidi. J’ai eu envie de dire au vendeur que non, ce n’était pas ce qu’il croyait, que j’achetais ces deux films (2,99 euros chaque) dans un but plutôt sérieux, que je voulais les revoir pour étudier l’utilisation qui y est faite de l’informatique et pour en déduire les clichés que ces films expriment, véhiculent, cristalisent ou amplifient. Mais je n’ai rien dit de ce genre, je me suis contenté de sortir six euros et je suis parti sans demander mon reste un peu comme un client de sex-shop.

Car il faut le dire, ces deux comédies ne sont pas les chefs d’oeuvre de Claude Zidi qui lui-même n’a rien d’un Jean Renoir ou d’un Orson Welles.

Les Sous-Doués est une comédie très 1980 qui présente une bande de jeunes gens recalés à l’examen du baccalauréat et acculés à étudier dans une «boite à bac», le cours Louis XIV, à Versailles. L’établissement qui se trouve en queue du classement des écoles de ce genre affiche un taux de réussite particulièrement déplorable : zéro. Il faut dire que les élèves, pour la plupart, ne viennent là que pour s’amuser, entraînés par Bébel, un multi-redoublant qui s’est même aménagé une chambre dans les combles à l’insu de tous. On n’a pas de difficultés à concevoir que Bébel soit redoublant car Daniel Auteuil, qui interprète le rôle, était déjà trentenaire au moment du tournage.
On remarque que le titre du film s’inscrit pendant le générique avec des caractères de type « Led », popularisés par les montres à quartz et les radio-réveils. 

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La directrice du «cours Louis XIV», bien décidée à faire de cette nouvelle année un succès change radicalement ses méthodes. Elle impose une discipline et un code vestimentaire très stricts à ses élèves  et remplace la charmante professeur d’éducation physique par un géant patibulaire à la main leste. La force comme substitut à la pédagogie, le recours à l’autorité, le retour aux «bonnes vieilles méthodes», voilà des solutions que l’on nous vendait encore récemment. Un réseau de vidéosurveillance est aussi installé dans l’établissement.
Dans le film en tout cas, ces solutions ne fonctionnent pas très bien, les élèves se radicalisent et transforment leurs potacheries en blagues plutôt dangereuses.

En désespoir de cause, l’école acquiert une machine à apprendre, un ordinateur pédagogique qui, nous précise-on, vient des États-Unis. Son fonctionnement est le suivant : le lycéen entre dans une boite et s’assied face à un écran. Là, une voix lui pose des questions auxquelles il doit répondre, parfois en appuyant sur des boutons, parfois vocalement. 

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Au moment exact du tournage des Sous-Doués, l’Éducation Nationale lançait le premier plan d’envergure dans le domaine de l’introduction de l’ordinateur à l’école, en équipant les lycées français de 10 000 postes informatiques. Cette opération a été un peu éclipsée dans les mémoires par le célèbre plan Informatique pour tous (1985) décidé par François Mitterrand et Laurent Fabius : 120 000 ordinateurs livrés, 110 000 enseignants formés1. Une grande partie de cette éducation par ordinateur était consacrée à l’apprentissage de la programmation informatique : songez que rien de ce que l’on fait sur ordinateur aujourd’hui n’existait, ou quasiment. Voici le bilan que faisait à l’époque Science & Vie des premières expériences d’introduction de l’ordinateur à l’école : «individualisation du travail ; pouvoir de cheminer à son rythme et à son niveau ; responsabilité et droit à l’erreur (pouvoir se tromper sans être sanctionné) ; sentiment d’apprendre en s’amusant (…) On a pu constater que l’ordinateur (même utilisé en mode tutoriel) favorisait plus spécialement l’apprentissage dans tous les cas où la relation entre le maître et l’élève était fortement conflictuelle. Cela tient au fait que la relation élève-machine n’est pas pénalisante et qu’elle met l’élève en position d’exercer un pouvoir»2.
Dans le film, les choses se déroulent de manière moins heureuse et plus brutale, car si les bonnes réponses des élèves sont récompensées par une sucrerie, les mauvaises sont sanctionnées par des claques. L’ordinateur pose et repose les mêmes questions en boucle en variant leur formulation. Le programme semble parfois animé par une forme de cruauté : «répètez ! répètez ! Vous ne voulez vraiment pas répondre ?» Paf !
La scène rappelle (et c’est évidemment voulu) la machine à nourrir les ouvriers que teste Charlie Chaplin dans le film Les Temps Modernes. La machine à apprendre s’avère est ici une angoissante et impitoyable mécanique. Les pires cancres sont dressés plutôt qu’éduqués.  

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À la fin du film, tous les lycéens sont reçus au baccalauréat — par triche ! On les retrouve quelques années plus tard, dotés de bonnes situations tandis que le commissaire de police qui voulait les envoyer en prison (ils ont pulvérisé leur école) a été rétrogradé au rang de gardien de la paix.  En 1980, on pouvait parler du baccalauréat comme étant le début d’une bonne carrière professionnelle, le taux de réussite à l’examen était de 60% (contre 80% à présent) et le taux de jeunes d’une génération atteignant le bac était de 20% contre 60% actuellement. Ce film un peu médiocre contient quelques scènes marquantes ou même amusantes, mais il constitue surtout  un concentré de l’esprit de l’époque marquée me semble-t-il par un appétit de facilité et de jouissance, qui, à la différence du mouvement de la décennie précédente, ne semble pas soutenu par un discours politique ou social très sérieux. Le film évoque par ailleurs, avec une grande désinvolture, la question des méthodes d’apprentissage : le lycéen a si peu envie de travailler et le professeur si peu de courage pour l’y forcer, qu’il faut recourir à un système informatique dont la patience est infinie, jusque dans l’application de sévices corporels.

L’éducation par ordinateur est un sujet assez passionnant et que l’on est loin d’avoir suffisamment creusé : pourquoi est-ce qu’un enfant connaît mieux la géorgraphie des contrées imaginaires où il se promène dans des jeux en ligne que la géographie de l’Europe ? Pourquoi s’intéresse-t-il plus à Mao Tse Toung dans le jeu Civilization que dans les livres d’histoire ? Le jeu vidéo est un outil pédagogique extrèmement puissant qui n’est pour l’instant utilisé que (ou presque que) dans un but d’apprentissage… du jeu vidéo.
Je n’aurai pas la prétention d’épuiser la question ici mais il me semble que beaucoup reste à inventer dans le domaine de l’éducation par ordinateur.

  1. Lire à ce sujet : Une histoire de l’introduction de T.I.C. dans le système éducatif français, par Jean-Pierre Archambault, Médialog n°54, juin 2005  []
  2. Science & Vie hors-série : La révolution télématique, septembre 1979, p.83 []

Le problème de Turing

mai 16th, 2009 Posted in Lecture | 3 Comments »

Il existe un sous-genre de la science-fiction dont je ne saurais dire s’il est ultra-minoritaire ou s’il est au contraire ce qu’il y a de plus répandu, que j’appellerai la «science-fiction impatiente», celle qui est écrite faute d’être vécue. Déplorant que le futur soit trop lent à venir, l’auteur en fait le récit par anticipation. Il me semble que c’est dans cet esprit qu’est écrit Le problème de Turing (The Turing option, 1992), par Marvin Minsky et Harry Harrison.

Harry Harrison est un auteur un peu méconnu, notamment chez nous où il a été peu traduit. On lui doit tout de même le roman Make Room! Make Room! qui sert de base au film Soylent Green (Soleil vert), ainsi que la série The Stainless steel rat (le rat acier inox). Sa discrétion ne l’empêche pas d’être un auteur prolixe et respecté par ses pairs. Il a publié sous son vrai nom mais aussi sous divers pseudonymes : Hank Dempsey,  Felix Boyd, Wade Kaempfert, Cameron Hall, Philip St. John et Leslie Charteris. Comme écrivain ou comme anthologiste de la science-fiction, il lui est très fréquemment arrivé de travailler en collaboration avec d’autres auteurs : Brian Aldiss, Gordon Dixon, Leon Stover, Robert Sheckley, John Holm, Ray Bradbury et, donc, Marvin Minsky.

Marvin Minsky quand à lui est un des grands scientifiques du XXe siècle. Il est l’un des inventeurs de l’Intelligence artificielle, domaine de recherche pour lequel il a développé une théorie à la fois dense et accessible du fonctionnement naturel de l’esprit, la «société de l’esprit»1. Titulaire du Prix Turing (le Nobel de l’informatique), professeur au MIT (toujours titulaire d’une chaire à 81 ans !), créateur d’un langage de programmation (Frame representation language), il n’est pas étranger au domaine de la science-fiction puisqu’il a conseillé Arthur C. Clarke et Stanley Kubrick sur le tournage de 2001: A space odyssey, et qu’il a entrentenu (et il le revendique notamment sur son site) l’amitié de nombreux auteurs : Isaac Asimov, John Campbell, Harlan Ellison,  Robert Heinlein, Frank Herbert, Frederick Pohl, Theodore Sturgeon,  A.E. van Vogt… Minsky fait partie des scientifiques qui œuvrent à fabriquer le futur et pareille familiarité entre le chercheur et les littérateurs semble finalement naturelle. 

harry_harrisonLe récit commence en 2023.
Brian Delaney, employé du consortium américain Megalobe s’apprête à effectuer sa première démonstration d’une intelligence artificielle sérieuse lorsque tous ceux qui y assistent sont tués ou portés disparus. Le matériel informatique et les notes de Brian disparaissent aussi. Seul reste le jeune informaticien, laissé pour mort après avoir reçu une balle dans le crâne. Erin Snarebrooke, une neurologue qui a travaillé avec Brian dans le passé, fait l’impossible pour réparer le cerveau jeune homme, dans le but notamment de faire avancer l’enquête d’Alfred Benicoff, un scientifique qui travaille pour le président des États-Unis. Le cerveau de Brian revient à l’état qui était le sien dix ans plus tôt, alors qu’il avait quatorze ans et qu’il venait de passer sa première année à l’université. Né en Irlande, où il avait vécu une enfance difficile du fait de son extrême précocité intellectuelle mais aussi du fait de ne pas avoir connu son père, il émigre aux États-Unis où son père est chercheur en informatique. De nombreuses techniques sont utilisée pour réparer Brian, mais la plus spectaculaire est sans doute la connexion de certaines zones du cerveau du jeune homme à un circuit intégré, connexion dont le bon fonctionnement dépasse ce qui avait été prévu et permet à Brian de progresser dans sa connaissance de l’intelligence humaine et dans sa maîtrise de l’intelligence artificielle. Aidé de Shelley, une jeune ingénieur de l’armée qui s’intéresse aux systèmes experts, Brian parvient à faire progresser sa science autant que l’enquête qui concerne le vol de ses travaux. Placé sous bonne garde par l’armée, il devra s’échapper pour aller en Suisse découvrir l’identité de ceux qui étaient prêts à tuer pour voler son invention.
Brian met au point Sven, une Intelligence artificielle suffisamment évolué pour participer à sa propre amélioration, pour entrer au conseil d’administration de Megalobe et pour devenir un ami pour Brian.
De son côté, ce dernier s’enferme dans le travail et se déshumanise…

marvinminskyLe problème de Turing est un techno-thriller à la manière des romans de Michael Crichton, et par certains aspects il rappelle d’ailleurs fortement l’Homme Terminal qui prenait pour point de départ l’interface entre un ordinateur et un cerveau humain. La démarche est cependant bien différente. Tandis que Crichton écrivait ses romans en se documentant sérieusement puis en laissant son imagination divaguer (généralement sur le thème de l’accident technologique), Marvin Minsky n’est pas documenté, il est le document si l’on peut dire, il est à la pointe des questions d’intelligence artificielle, puisqu’il y a consacré un demi-siècle de recherches passionnées et qu’il a participé à faire naître cette discipline. Le roman est par certains aspects un véritable cours magistral : fonctionnement du cerveau, fonctionnement de la pensée, exposé de pistes théoriques diverses, prospective informatique2, théologie. De par son statut, l’auteur se montre par ailleurs très enthousiaste, il craint moins la catastrophe techologique que la tendance navrante des humains à rechercher le profit et le pouvoir.

Il y a quelque chose d’assez émouvant dans ce livre : ce n’est pas un bilan de l’Intelligence artificielle — science que beaucoup considèrent comme bien moins excitante ou prometteuse qu’elle ne l’était il y a trente ans — mais au contraire l’affirmation que  l’avenir n’est pas bouché, que la science avance et avancera. Cet aspect du roman est sans doute totalement imputable à Marvin Minsky, tandis que l’intrigue criminelle et quelques autres considérations sur l’appât du gain semblent porter la marque de Harry Harrison.

Cherchant à traiter les questions avec la précision du chercheur, Minsky n’ose pas ce que des auteurs tels William Gibson, Philip K Dick ou Mamoru Oshi (pour Ghost in the Shell: Innocence notamment, où le cerveau des deux enquêteurs est «hacké») se sont autorisés à faire en matière de confusion entre cerveau et machine, entre mémoire et réalité. Ici, l’intrigue n’est pas spécialement perturbante, le livre vaut donc avant tout pour son statut très particulier de science-fiction véritablement scientifique.

L’édition de poche française est augmentée d’une préface de Gérard Klein consacrée aux thèmes informatiques dans la littérature de science-fiction.

  1. society of mind : l’esprit est constitué de sous-unités inintelligentes qui travaillent dans l’ignorance les unes des autres, à la manière d’animaux sociaux comme les abeilles ou les fourmis. La résultante de toutes ces actions crée une illusion d’unitié que nous nommons l’esprit. Le livre Society of Mind a par ailleurs été décliné sous la forme d’un cd-rom édité par Voyager et qui reste une référence dans le domaine du cd-rom pédagogique []
  2. Minsky imagine notamment des mémoires de masse en trois dimensions, lubie déjà présente, à son initiative, dans 2001 l’Odyssée de l’espace, en 1968 []