Profitez-en, après celui là c'est fini

Souriez, le petit oiseau est un coucou

décembre 16th, 2010 Posted in Images, logiciels, Mémoire, Parano | 6 Comments »

Tout le monde connaît le principe : le coucou gris pond ses œufs dans le nid d’infortunés passereaux qui se retrouvent à nourrir, contre leurs intérêts, un oiseau rapidement plus gros qu’eux et qui, pour fêter son arrivée, a commencé par projeter les autres œufs hors du nid ou, dans le cas de certaines espèces, par les tuer à l’aide de son bec particulièrement acéré. Ce que l’on sait moins en général, c’est que le parent adoptif du coucou n’est pas dupe de l’imposture, car si l’œuf intrus est au départ une bonne imitation de ses propres œufs, l’oiseau hôte voit rapidement que ce n’est pas sa progéniture qu’il nourrit et, même, qui le terrorise — car les bébés coucous se montrent plutôt brutaux. Mais voilà, c’est irrésistible, il est hypnotisé par le bec ouvert de l’énorme oisillon. La sélection naturelle a favorisé la survie des oiseaux qui, stressés par des piaillements stridents et placé face à un bec béant, ressentent le besoin impérieux d’y envoyer un ver. Le coucou « hacke » cette fonction du passereau, non seulement en imitant le comportement habituel de ses petits, mais en en produisant une version caricaturale, exagérée, monstrueuse, qui agit sur le comportement de l’oiseau hôte. Dans son extraordinaire Gène égoïste, Dawkins compare1 le phénomène à une drogue, ou à la pornographie, qui peut stimuler sexuellement son spectateur contre toute logique, puisque le consommateur d’une image pornographique sait parfaitement que ce qu’il regarde n’est pas réel. Il explique même que, je cite, « la gorge rouge de la progéniture du coucou est si séduisante qu’il n’est pas rare pour les ornithologues de voir un oiseau laisser tomber de la nourriture dans la bouche d’un bébé coucou qui se trouve dans le nid d’un autre oiseau ».

C’est sans doute un mécanisme similaire qui fait que le nombre d’utilisateurs de FaceBook ne cesse de croître malgré tous les signaux d’avertissements que le public reçoit régulièrement. Une fonction fondamentale de nos cerveaux, fonction qui tourne a priori autour des questions de lien social, nous empêche de nous protéger de l’évidente monstruosité du site créé par Mark Zuckerberg — enfin par lui ou par quelqu’un d’autre,  je n’ai pas encore vu le film de David Fincher — et des catastrophes qui découleront presque inévitablement de son pouvoir et de sa capacité, entre autres, à verrouiller le web à son profit.

Depuis aujourd’hui, FaceBook généralise son usage de la reconnaissance faciale. Lorsque nous envoyons une photographie, le site nous suggère un nom à y associer. Cette fonctionnalité apparemment pratique induit que l’identification des visages réalisée jusqu’ici à la main par les utilisateurs n’a fait que nourrir la plus gigantesque base de données biométriques du monde : cent millions de clichés sont téléchargés sur FaceBook chaque jour. Tous ne contiennent pas des portraits, la fonction peut être inhibée par qui veut et il est toujours possible pour une personne identifiée sur un cliché de refuser ladite identification (si elle est inscrite sur FaceBook cependant), mais peu importe, la base de données ne fera que grandir et s’affiner. On peut admirer l’astucieuse perversité du système : les gens ne fournissent pas, volontairement ou non, leurs propres portraits, ce sont leurs amis qui s’en chargent. Quand aux personnes qui insisteront pour qu’on ne les identifie pas sur les clichés, sans doute seront-elles considérées comme doublement intéressantes.

Quelles dérives peut-on attendre d’une telle fonction ? Tout simplement, la mise à la disposition des autorités américaines de cette base de données, sous prétexte de chasse au terroriste, au baron de la drogue ou au pédophile. On a pu voir dernièrement que des entreprises commerciales telles qu’Amazon, PayPal ou MasterCard se sont pliés aux desideratas de quelques sénateurs américains en interrompant brutalement leur collaboration avec Wikileaks, privant le serveur de moyens, malgré l’absence d’un quelconque début de demande officielle de la part d’une autorité judiciaire. Alors quel type de résistance vis-à-vis de demandes de la NSA ou de la CIA peut-on espérer de la part de FaceBook, société qui n’a jamais brillé par son sens éthique ?
On peut tout à fait imaginer aussi la mise au point d’applications commerciales liées aux caractéristiques physiques de personnes, par exemple à leur appartenance « ethnique ». On sait que la chose est à l’étude dans d’autres domaines2. Par ailleurs, ce service sera sans doute l’occasion de faire progresser de manière extraordinaire la technologie de la reconnaissance faciale, et ces progrès pourront, à leur tour, être commercialisés.

Facebook ? Demain j’arrête, comme on dit avec la cigarette ou l’alcool.
En attendant, je continue de nourrir la bête, et Mark Zuckerberg vient d’être désigné « personnalité de l’année » par Time Magazine.

(photos : Rousserole nourrissant un coucou gris, par Per H. Olsen, licence Creative Commons Share Alike 3.0 ; la série d’images Tag your friends provient du blog de FaceBook ; Time magazine)

  1. Richard Dawkins, Le Gène égoïste, p. 332-333 de l’édition de poche. []
  2. cf. l’article Ordinateur raciste. []

Images en vrac (3)

décembre 13th, 2010 Posted in Vrac | 14 Comments »

Quelques images trouvées à droite et à gauche, que je commente dans le plus complet désordre, comme d’habitude.

Retour sur l’exposition Science (et) Fiction, à la cité des sciences. Des panneaux tactiles en braille et associés à des dessins eux aussi en relief, ont été disposés un peu partout pour les non-voyants.

Les dessins sont curieux et semblent un peu déformés. Le codage braille est, évidemment, illisible. L’ensemble paraît effectivement destiné à des visiteurs extra-terrestres.

Aucun rapport, mais aujourd’hui lundi 13 décembre, Mariina Bakic a obtenu le titre de docteur en esthétique, sciences et technologies des arts de l’Université Paris 8, avec mention très honorable, à l’unanimité, pour son mémoire « Le performatif dans l’art contemporain ».

La soutenance s’est déroulée à l’institut finlandais. J’ai un peu manqué de lumière, mes photos sont toutes floues.

Toujours à propos de Paris 8, le trente novembre dernier, c’était la journée de l’utopie. Je ne sais pas exactement en quoi ça consistait.

J’ai en tout cas bien aimé l’injonction collée sur un poteau à l’entrée de l’université :
« Vas-y rêve ».

Sous terre, les panneaux Numériflash s’imposent peu à peu. Leur aspect propre et lumineux fait apparaître l’état crasseux et sous-éclairé des couloirs du métro. La régie Métrobus, filliale de Decaux et de Publicis, qui produit ces panneaux, vient de voir  son contrat reconduit jusqu’en 2020. On ignore si les caméras de comptage qui équipent les panneaux Numériflash finiront par être utilisées, ou plutôt on ignore quand : leur usage a été temporairement abandonné dans un souci d’apaisement, mais la Cnil avait jugé que le dispositif n’était pas contraire à la loi. Je suppose qu’il n’y aura pas de communiqué de presse pour nous l’annoncer.

Je note le slogan un peu inquiétant de la publicité pour le système Kinect de Microsoft : « La manette, c’est vous ». Une manette ne commande pas, elle est un levier que l’on commande.
L’interactivité, ce n’est pas donner un pouvoir sur l’œuvre au spectateur, c’est contraindre le spectateur jusque dans ses gestes, faire du spectateur la marionnette du spectacle qu’il regarde.

Pendant ce temps-là, dans la moitié nord de la France, il a tellement neigé que rien ne fonctionnait plus. Aucun scandale politique à la mode ne semble avoir mis autant en danger le gouvernement que ce constat : Brice Hortefeux a sous-estimé l’importance des intempéries, il a prétendu qu’il n’y avait pas de pagaille, contre l’évidence.

Bien sûr, les gouvernants sont censés anticiper les évènements et leurs conséquences, mais on a parfois l’impression que, malgré des millénaires de réflexion philosophique et morale sur la question du pouvoir et de la démocratie, les électeurs attendent de leurs gouvernants à peu près la même chose que ce que leurs ancêtres attendaient du shaman, du sorcier, du grand-prêtre ou du druide : une capacité à influer sur la météo ou au moins à la prévoir, ou, au pire, à ne pas dire qu’il fait beau quand ça n’est pas le cas.
Sans doute inspiré par Wikileaks, BFM TV (qui a réussi à ne parler que de neige et de circulation toute la journée du 9 décembre) a proposé des heures durant à ses spectateurs d’apporter leur témoignage : « Vous êtes bloqués à cause de la neige ? Appelez nous pour témoigner ».

Rien à voir encore, le livre Processing rédigé par Jean-Michel Géridan et moi-même, part à l’impression à la fin de la semaine. Je pourrai bientôt montrer sa couverture. En attendant, voici à quoi ressemblera la reliure :

Trois-cent pages, reliure rigide, cahiers cousus, avec trente-deux pages couleur. Sortie le 2 février.

Je me suis justement amusé avec Processing à dessiner une structure filaire à partir des statistique d’activité du forum usenet « frab » (fr.rec.arts.bd) pendant quinze ans, de 1995 à 2010.

Le gros pic d’activité a concerné les années 1998 à 2004.
Aujourd’hui, ce forum semble bel et bien mort, mais je vois toujours régulièrement beaucoup des gens que j’y ai connus. C’est, pour moi qui connais son sens, une image assez mélancolique.

Barbie vidéo girl

décembre 12th, 2010 Posted in Filmer autrement, Parano | 9 Comments »

Cette année sous les sapins de noël : Barbie Vidéo girl. Son collier cache une caméra et elle peut enregistrer une demi-heure de film. Dans le dos elle a un minuscule écran. Au creux de ce qui serait sa colonne vertébrale si elle était un être humain, elle dispose d’un « plug » USB (très eXistenZ !) qui permet d’exporter les films réalisés vers un ordinateur puis, directement, vers Internet.

Ce jouet existe depuis six mois aux États-Unis au prix de cinquante dollars, et depuis quelques semaines en France pour cinquante euros. Les médias ont beaucoup dit que le FBI avait manifesté une certaine inquiétude : et si cette caméra-espion tombait aux mains de pédophiles qui voudraient s’en servir pour réaliser des films pédo-pornographiques ? Curieuse question, si l’on sait que des peluches-espions (destinées notamment à surveiller les baby-sitters) se vendent depuis longtemps, comme celles qui sont reproduites ci-dessous, disponibles pour une dizaine de dollars pièce sur des sites chinois, et qui ont un objectif à la place de la truffe.
Et puis qu’est-ce que ça changerait ?

En fait, le FBI a fait savoir que la « cyber-alerte » relative aux poupées caméras avait été citée en dehors de son contexte et entendait juste notifier aux enquêteurs l’existence de ces caméras, possiblement utiles en cas d’enquête criminelle, ce qui semble déjà plus logique.

Bande dessinée sur ordinateur (1984)

décembre 11th, 2010 Posted in Bande dessinée, Images, Mémoire, Vintage | 8 Comments »

Le mensuel Zoulou est un grand souvenir pour moi. Lancé en avril 1984 et lié à Actuel, ce journal de bande dessinées a fait entrer la culture punk et chic des « graphzines » et de Bazooka dans les kiosques, de manière peut-être encore plus radicale que Métal Hurlant ou L’Écho des Savanes.

On pouvait lire côte à côte dans Zoulou des auteurs underground étrangers (Burns, Carpinteri, Nazario, Ceesepe, Marti), des auteurs français (Max, Caro1, Sire, Olivia Clavel, Tramber, Jano, Benito, Margerin, Mezzo, Vuillemin, Ouin, Willem, Gibrat), et puis quelques plumes plus ou moins liées à Actuel : Eudeline, Joignot, Bizot, Pacadis, Casoar, Headline, Berroyer…
Le premier numéro était accompagné d’une série d’autocollants publicitaires somptueux, dont un était signé par Gerbaud, du fanzine Au Sec!.

Pour ZoulouPhilippe Gerbaud a collaboré avec Toffe2 sur une bande dessinée de trois pages intitulée Et dieu naquit la femme.
Le texte introductif affirme qu’avec Toffe et Gerbaud, « le dessin sur ordinateur cesse de faire pitié […] il annonce la fin d’une époque peuplée de gommes et de crayons ».

Plus qu’une bande dessinée, ce travail se présente comme un manifeste, parfois aux limites de la réclame pour le Macintosh d’Apple, dont le premier modèle était sorti quelques mois plus tôt. Le texte, écrit dans un style assez impayable, est signé Marat :

Les croqueurs de pomme se sont levés tôt : cette année, une éternité d’ennui s’achève. Nous quittons les paradis de l’informatique, mondes parfaits, silencieux, hygiéniques. Derrière nous, les monstrueux systèmes calculateurs d’infini, conçus pour la bombe atomique et le recensement. Derrière nous, les salles climatisées, les grands listings, les armoires à glace de l’électronique. Dans les lieux de culte, les maîtres-ingénieurs se terrent, appeurés, et lancent de longues litanies de chiffres et de formules.
Peine perdue : dehors, dans les vergers déserts de la Création, les faiseurs d’images sont à l’œuvre. À peine sorti de son sac de voyage, voici leur instrument, leur objet du désir : neuf kilos de muscle et de cervelle en boîte. Sur l’écran de Macintosh, miracle improbable de l’informatique, il y a, depuis l’origine, de suprêmes mickeys : ceux des dessinateurs d’Au Sec!, qui ont trituré jour et nuit le placenta de Macintosh naissant.
[…] D’un double coup de gomme, éclaircissons l’écran, pour découvrir l’attirail de toute genèse graphique : commandés à partir de la souris, petit boitier qui se déplace sur la table et sous la main, voici le crayon, le pinceau (c’est-à-dire trente pinceaux différents), la gomme, le pot de peinture, les formes géométriques diverses ; en bas, une collection de trames, toutes modifiables à volonté ; en haut, une infinité de commandes, permettant de multiplier les pains, de renverser les situations, de réduire les têtes, d’écrire la bible et de l’enluminer.

Ce texte annonce la véritable naissance de l’ordinateur individuel en tant qu’outil de création, et prétend que l’aura de froideur qui était jusqu’ici associée à l’informatique est caduque.
Et Dieu naquit la femme n’est pourtant pas le tout premier travail de ce type de Toffe et Gerbaud puisque, si je comprends bien, ces derniers venaient de participer à l’exposition Electra (1983) au Musée d’art moderne de la ville de Paris, sous le nom d’ACI Studio et à l’aide d’un ordinateur Lisa, le précurseur du Macintosh.

Pour l’anecdote, dans le même numéro de Zoulou, on peut lire un article consacré aux graphzines où sont cités des noms qui ont fait leur chemin depuis : Placid et Muzo, Bruno Richard, Pierre di Sciullo,… Il est impossible d’en jurer, mais il me semble reconnaître Michel Gondry sur un cliché du collectif Gabor Kao.

Supplément (08/2024) : Sur les rapports entre Philippe Gerbaud et le numérique, on peut se référer à son entretien avec Maël Rannou dans la revue Gorgonzola #20, parue en décembre 2014.

  1. Marc Caro, devenu depuis co-réalisateur de Delicatessen et de La Cité des enfants perdus avec Jean-Pierre Jeunet. []
  2. Christophe Jacquet, dit Toffe, est à présent un graphiste assez renommé, on lui doit par exemple les identités visuelles du site Poptronics ou du Cneai. []

Amusement 10

décembre 10th, 2010 Posted in Amusement, Brève, Interactivité | 14 Comments »

Le dixième numéro du magazine Amusement (novembre 2010 – janvier 2011) est en kiosque depuis quelques jours.

C’est un numéro un peu spécial puisqu’il célèbre les deux ans d’Amusement et qu’il est en grande partie composé d’une sélection d’articles issus des numéros précédents, y compris de l’introuvable premier numéro du magazine.
L’ensemble pèse plus d’un kilo et contient 288 pages, ce qui justifie le prix, qui est de six euros quatre-vingt dix (contre cinq habituellement).

On peut entre autres y lire des interviews de Bruno Bonnell, Bruce Sterling, Warren Spector, Laurent Garnier, Herman Düne, Riad Sattouf, Phoenix, Sébastien Tellier, Santigold, Jacque Fresco (interviewé par Hans-Ulrich Obrist). On y trouvera aussi plusieurs séries de photos tels que Pixxxel (Jean-Yves Lemoigne), Mmots et Dérapages (Kyong Nguyen), God Game (Roman Jehanno), Primary Bug (Marc Da Cunha Lopes),…
Pour ma part, j’y ai quatre articles : les ordinateurs au cinéma, les « whiz kids » au cinéma, les bugs au cinéma et enfin les jeux vidéo au cinéma.

La manière paint

décembre 8th, 2010 Posted in Interactivité au cinéma | 2 Comments »

La manière forte (The Hard Way, 1991) est un film de John Badham (WarGames) dans lequel un policier aguerri, John Moss (James Wood) se voit infliger comme partenaire un acteur de blockbusters (Nick Lang, interprété par Michael J. Fox) qui veut étudier son métier pour rôle à venir. Le policier est hostile à cette collaboration pour laquelle on lui a retiré une enquête, d’autant que son partenaire tient absolument à le conseiller sur sa vie privée et traite tout cela comme un jeu. Le spectateur retient son souffle : ces deux hommes qui viennent de mondes si différents, qui sont de tempéraments si différents, finiront-ils bons copains à la fin du film ? (À votre avis ?).
Ce film sympathique mais facile à oublier s’inscrit dans un genre assez spécifique, qui fait entrer en friction (mais sans perte de repères) l’univers réel et l’univers de la fiction : La rose pourpre du Caire (1985), F/X: Effets de choc (1986), Qui veut la peau de Roger Rabbit ? (1988), Cool World (1992), Last Action Hero (1993),…

Une scène m’a intéressé. C’est celle où le Party Crasher, un serial-killer (autre thème qui commençait à être extrêmement à la mode) s’excite sur son ordinateur. La face recouverte d’une substance verte (masque de beauté ? maquillage ?), il joue à un jeu vidéo qu’il a vraisemblablement conçu et réalisé et qui le représente, le visage tout aussi verdâtre, occupé à commettre un violent massacre. Dans une scène précédente du film, on avait pu remarquer que le Party Crasher aimait beaucoup les jeux de tout genre : échecs, dames, backgammon, bataille navale, etc., des dizaines de boites de jeux de société étaient entassées sur une table, manière caricaturale de placer certains traits de caractère habituels des tueurs en série de fiction : intelligents, obsessionnels, joueurs et stratèges.
On ignore si le jeu vidéo est ici une préparation pour des assassinats futurs ou un prolongement de sensations passées, mais une chose est certaine, c’est qu’il participe à la folie du tueur.

Toujours sur son ordinateur, il visionne une vidéo qui montre son ennemi juré, le policier John Moss, en train de le provoquer à la télévision. Le Party Crasher écrit au dessus de l’image, à la souris, le mot « DIE », en rouge, qu’il entoure avant de gribouiller rageusement toute la surface de l’écran dans lequel il finit par projeter un coup de poing.
La manipulation d’un logiciel de dessin sert donc ici à improviser un rite d’envoûtement. Notons qu’à l’époque de la sortie du film, tous les ordinateurs grand public n’étaient pas équipés de souris, mais tous ceux dont c’était le cas disposaient de logiciels de dessin un peu « bruts ». Rares étaient en revanche les logiciels qui permettaient de dessiner directement sur une image vidéo affichée dans ce format et avec autant de couleurs — ce genre de fonction était plutôt typique des « paintbox » professionnelles.
En son temps, cette scène devait sembler plutôt « high-tech ».

Suites de la fuite

décembre 4th, 2010 Posted in Parano | 22 Comments »

Voilà, c’est fait, Wikileaks a effectivement entamé la diffusion des centaines de télégrammes diplomatiques qui lui ont été transmis et, comme prévu, on s’affole un peu partout. Les journaux qui ont accompagné l’opération se confondent en explications déontologiques ; la diplomatie mondiale est embarrassée mais s’affirme solidaire ; de nombreuses personnalités de la politique mondiale proposent la mise hors-la-loi de Wikileaks et de ses responsables ; Élisabeth Roudinesco pense qu’il « (…) faudra trouver une parade à la sottise infantile des nouveaux dictateurs de la transparence » ; le politologue conservateur Thomas Flanagan, proche du premier ministre canadien Steven Harper, a carrément appelé au meurtre de Julian Assange sur CBC News ; Bernard-Henri Lévy trouve « dégueulasse » le principe d’une transparence généralisée ; le gouvernement chinois a demandé à tous les journalistes du pays d’ignorer les nouvelles concernant Wikileaks ou, a fortiori, émanant de Wikileaks ; les israéliens notent avec fierté que leur discours officiel et leur discours d’alcôve diplomatiques sont les mêmes — ce qui est tout à leur honneur mais explique peut-être, s’ils sont effectivement seuls à ignorer la règle du jeu diplomatique, qu’ils s’entendent si mal avec nombre de leurs voisins immédiats ; Sans forcément mettre en cause les intentions de départ, Jean-Jacques Birgé se demande lui aussi à qui profitera in fine, le crime ; les guignols, sur Canal+, soupçonnent Wikileaks de travailler pour la CIA en diffusant l’idée qu’il faut déclarer la guerre à l’Iran ; d’autres supposent que le but poursuivi est, plus modestement, d’obtenir une augmentation du budget de la CIA ou de la NSA ; d’autres au contraire ont l’impression que Wikileaks fait une fixation morbide sur les États-Unis et se demandent pourquoi aucun document secret chinois, russe ou nord-coréen n’est publié par Wikileaks (peut-être parce que c’est un tout petit peu plus difficile à obtenir ?).

Ron Paul, élu texan (républicain, tendance "paléo-libertarienne") à la Chambre des Représentants soutient Wikileaks : "Dans une société libre, nous sommes censés connaître la vérité. Dans une société où la vérité devient une trahison, nous avons un gros problème".

Il faut dire que l’écueil sur lequel bute nécessairement Wikileaks, ce n’est pas la question du trop-plein de transparence — puisque c’est sa raison d’être — mais celui de la manipulation : qui leur fournit des documents, et dans quel but exact ? Plus le site aura de succès et plus la tentation de l’instrumentaliser et d’en faire un outil de propagande sera grande. Wikileaks a d’ailleurs publié un mémo émanant du département de la défense qui, entre autres moyens à employer pour neutraliser Wikileaks préconisait l’injection de fausses informations.
Reste que personne, y compris parmi ceux qui en condamnent vigoureusement la divulgation, n’a contesté la validité des milliers de télégrammes échangés entre les États-Unis et leurs diplomates.

Sur des forums divers, j’ai lu l’opinion de simples citoyens qui jugeaient scandaleuses les révélations opérées par Wikileaks : si un secret est secret, c’est qu’il y a une bonne raison à ça. Avoir de l’empathie envers les diplomates et les barbouzes, exiger qu’on ne nous raconte pas ce qu’ils ne veulent pas nous dire, qu’on nous empêche de savoir ce qu’on nous cache, c’est un peu comme souhaiter que les milliardaires paient moins d’impôts alors que  soi-même on ne gagne pas grand chose.
Je pense moi aussi que la raison d’État a toujours existé et existera toujours, et c’est précisément pour cela qu’elle n’a aucun besoin de notre soutien.
Nos états doivent savoir que nous les surveillons, eux qui nous disent — rappelons-nous les débats qui ont entouré en France la loi Hadopi ou les questions de surveillance vidéo, de dépistage ADN et de fichage policier — que l’honnête homme n’a rien à cacher.
Je suppose que nos gouvernants n’ont rien appris, qu’il n’y a ici qu’une collection d’opinions de diplomates (Berlusconi se couche trop tard ; Nicolas Sarkozy est autoritaire ; Angela Merkel est pragmatique et peu fantaisiste ; …) et de secrets de polichinelle divers.
Mais pour nous, public, il y a des enseignements à tirer, nous voyons peut-être un peu plus explicitement comment fonctionnent les choses : pendant leurs réceptions, les ambassadeurs américains essaient de piquer des cheveux à leurs invités afin de compléter les bases de données génétiques (et d’en apprendre sur la santé des personnes en question) ; la Chine est lasse d’être l’alliée de la dynastie Kim de Corée du Nord (ce que je trouve pour ma part rassurant) ; les états se refilent les anciens détenus de Guantanamo en négociant âprement le sort de ces pestiférés ; notre actuel président avait annoncé sa candidature aux États-Unis plus d’un an avant de l’annoncer aux français et de nombreux candidats au gouvernements de pays comme la France ou la Grande-Bretagne défilent devant les ambassadeurs pour leur promettre qu’ils aligneront leur politique sur celle de l’oncle Sam.
Plus banal, on apprend que les employés des ambassades dont des rapports psychologiques sur les personnalités politiques qu’ils rencontrent : untel est naïf, tel autre est malade, tel autre régit affectivement, etc.

C’est Umberto Eco1 qui me semble avoir le mieux formulé le danger effectif que constitue Wikileaks : en montrant que les diplomates américains ne sont pas mieux renseignés que la presse, les télégrammes révèlent surtout que les « maîtres du monde » sont bien plus faibles que prévu.
Certains en tireront comme conclusion qu’il doit exister des secrets encore plus secrets, ou que le « cablegate » est une manipulation. D’autres se demanderont quelle est la légitimité des maîtres du jeu géopolitique s’ils ne sont pas plus informés que les gens qui, tous les jours, lisent la presse gratuite dans le métro.
L’un dans l’autre, ce que tout cela renforce, c’est peut-être le climat de méfiance généralisée. Nos parents ou nos grands parents croyaient à la bienveillance de leur banquier, de l’EDF, de la SNCF, du postier et de l’administration. Ils supposaient aussi que l’état se chargeait, par des moyens parfois douteux peut-être, mais nécessaires, de faire en sorte que l’on puisse dormir en paix : en secret, on infiltre les terroristes, on négocie des paix pour des guerres dont personne n’a entendu parler, on sauve l’économie des espions industriels, maintient l’économie à flot, etc. — vision des choses qui est largement véhiculée, amplifiée, fantasmagoriée par les fictions d’espionnage diverses et variées.
Pour beaucoup, la déception née de cette vague de révélations a été grande, le roi est nu, wikileaks suggère, en publiant les communications internes du pays le plus puissant et le plus influent qui soit, que ceux qui le gouvernent sont aussi dépassés que vous ou moi par le monde dans lequel nous vivons tous. Et cela ne ridiculise pas les seuls États-Unis, puisque nous comprenons facilement qu’il n’y a aucune raison que les autres pays soient mieux lotis. Or s’il est révoltant d’être gouvernés par le mensonge, il est insoutenable de constater que les mensonges dont on est victime sont dénués d’intérêt. Le plus terrible secret, c’est qu’il n’y a pas de secret… L’autorité des états repose sur une collection de mythes (histoire, légitimité démocratique, principes philosophiques, puissance militaire, etc.). Si l’on ridiculise ces mythes, qu’est-ce qu’il reste ?

Les réceptions de l'ambassadeur - publicité des années 1990.

Certains amis de Wikileaks prennent leurs distances, soit par souci de rester indépendants, soit parce qu’ils sont inquiets du changement de politique du site : documents publiés au compte-goutte, partenariats privilégiés et peut-être même, crises d’autorité — on murmure par exemple que le New York Times, puni d’avoir émis des critiques à l’égard de Wikileaks, n’a reçu aucun document directement de la part de l’organisation et a du se les faire fournir par un journal confrère.

Le second péril qui guette Wikileaks, c’est la gestion de sa propre importance et la médiatisation de son porte-parole principal et fondateur (quoiqu’il se défende de l’être), Julian Assange. Finira-t-il par céder à de compréhensibles tendances paranoïaques ? Il faut dire que l’étau se resserre un peu sur lui : sans domicile fixe depuis des années, il réside chez des amis ou des sympathisants de tous les continents, mais malgré le soutien officiel de l’Islande et de l’Équateur, la liste des pays qui peuvent l’accueillir semble appelée à se restreindre de jour en jour puisque la Suède a lancé un mandat d’arrêt contre lui pour viol — notion qui s’étend là-bas à certains rapports sexuels consentants —, mandat relayé par Interpol puis annulé provisoirement pour vice de forme.

Sa vie est un roman : né de parents acteurs itinérants (« in the movie buisiness » dit-il), il a ensuite vécu avec un beau-père membre d’une secte new-age (Santiniketan Park Association) que sa mère a finalement fui avec lui et son demi-frère. Julian Assange a eu une jeunesse anti-conformiste à tout point de vue, peut-être partiellement dramatique (la secte à laquelle appartenait son beau-père est connue pour sa maltraitance extrème des enfants), a fréquenté, dit-il, trente-sept établissements scolaires et six universités, il est finalement devenu un membre respecté de la communauté des hackers en Australie, son pays natal, au sein du groupe International Subversives. On sait qu’il a été inquiété par la justice pour avoir piraté de nombreux serveurs — jusqu’à ceux de la Nasa — mais qu’il s’en est tiré avec une seule amende. Son histoire est racontée dans le livre Underground: Tales of hacking, madness, and obsession on the electronic frontier, par Suelette Dreyfus (aidée par Assange lui-même pour la documentation) où il est représenté par un personnage nommé Mendax, adolescent d’une intelligence hors-norme tyrannisé par un beau-père demi-fou vivant sous plusieurs fausses identités,…
Assange dit avoir été consultant en informatique à une certaine époque, aidant notamment la police de son pays à traquer les pédophiles. On n’est sûr ni de son âge exact (il est pudique à ce sujet mais on suppose qu’il est né en 1971) ni de son lieu de naissance (qui serait, selon lui, l’île Magnetic Island).
Certains croient savoir qu’il a les cheveux blancs depuis la dépression dans laquelle l’a plongé son divorce. D’autres se rappellent que dans la secte Santiniketan Park Association les enfants étaient tous teints en blond. Lui, prétend avoir été victime, à quinze ans, d’une mauvaise manipulation d’un appareillage électronique de sa fabrication.
En consultant son blog, toujours disponible sur archive.org, qui contient des bribes de réflexion sur mille et un sujet, on apprend qu’il s’intéresse à l’histoire (notamment l’histoire européenne et l’histoire des conflits), à la géopolitique et à l’espionnage, à la perception, à la programmation, aux sciences, peut-être à la science-fiction (il mentionne Kurt Vonnegut et évoque Philip K. Dick), aux religions et enfin, aux hommes qui ont lutté pour leurs convictions (il cite Zola et à plusieurs reprises Gallilée et Voltaire). Prêt à devenir un martyr de la liberté d’informer ? Pour l’instant, Julian Assange reste à de nombreux égards une énigme, mais il est bien parti pour devenir le plus célèbre « hacktiviste » qui ait jamais été.

PayPal a suspendu le compte de Wikileaks en arguant que son règlement lui interdit de s'associer à des services hors-la-loi. Mais de quelle loi, de quel jugement est-il question ? Mystère !

On le dit peu, mais Wikileaks est régulièrement victime de tracasseries techniques ou judiciaires : suspension du compte PayPal qui permettait de financer le projet, disparition des registres DNS (ce qui relie le nom wikileaks.org au serveur). Wikileaks est évidemment inaccessible dans de nombreux pays, tels que la Chine, le Vietnam, Le Zimbabwe, la Thaïlande et la Russie. Cette semaine, enfin, Wikileaks a été victime d’une violente attaque DDOS (attaque par « déni de service distribué ») qui l’a forcé à migrer vers les serveurs virtuels d’Amazon — le géant de la vente sur Internet est aussi un acteur très important de l’hébergement « cloud » d’applications et de données — solution qui n’a pas duré longtemps puisqu’Amazon a patriotiquement rompu le contrat. L’hébergeur français OVH a pris le relais, mais vérifie la légalité du site sur le territoire, d’autant que le ministre Éric Besson appelle à ce que Wikileaks soit non grata chez les hébergeurs français. C’est, au passage, un beau test pour la démocratie française : nous allons enfin savoir si la Loi pour la confiance dans l’économie numérique (LCEN) est, comme beaucoup l’avaient redouté, un dispositif pervers de censure et de déni de la liberté d’opinion et d’information sur Internet, ou le contraire2.
Assange, qui dit ne pas vouloir qu’on le pense obsédé par les États-Unis, a annoncé le programme pour la suite : les prochaines révélations devraient concerner les dirigeants des grandes banques, mais on parle aussi de documents concernant les milieux d’affaires russes. Sans doute faudra-t-il prévoir un gilet pare-balles, cette fois.

On peut juger que les dernières révélations de WikiLeaks sont décevantes, mais il n’en faut pas moins soutenir ce site, non seulement parce qu’il a des états de service très honorables (sans Wikileaks aurait-on entendu parler du traité secret ACTA avant qu’il soit signé ? Aurait-on su que les journalistes de Reuters morts en Irak avaient été exécutés par l’armée américaine ?), mais aussi parce que nous jouons en ce moment même une partie très importante au terme de laquelle nous saurons si nous sommes toujours des citoyens, ou si au contraire nous ne sommes plus que les sujets passifs d’une oligarchie financière et politique qui se méfie de nous mais refuse que nous nous méfions d’elle, qui nous gouverne et refuse que nous la maîtrisions.

Lire ailleurs : La tragédie Wikileaks, par Christian Fauré ; À propos de Wikileaks par Stéphane Bortzmeyer ; Prenons la fuite par Hobopok.

  1. Libération, jeudi 2 décembre 2010. []
  2. La loi LCEN exonère les hébergeurs de toute responsabilité vis-à-vis du contenu des sites qu’ils hébergent, mais cela a une contrepartie : si la justice juge le contenu d’un site illégal, c’est l’hébergeur qui a la charge d’en empêcher l’accès, faute de quoi il devient complice. Par ailleurs, on peut craindre que l’affaire du « cablegate » ne serve de prétexte à établir une censure légale du réseau []

Des têtes d’abrutis

décembre 2nd, 2010 Posted in indices | 13 Comments »

La vidéo a déjà beaucoup circulé sur Internet mais je ne m’en lasse pas.
Colas Duflo et Raphaël Enthoven1 sont filmés pour la chaîne Arte en pleine conversation philosophique au sujet jeu. Ils s’arrêtent devant une photographie agrandie qui montre un alignement de joueurs au festival allemand Gamescom.

Concentrés sur leur écran, la bouche inélégamment entre-ouverte, ces joueurs sont, selon Raphaël Enthoven, « une série de monades » leibnitziennes (« monades que nous sommes tous » précise avec prudence le philosophe médiatique, qui semble malgré tout convaincu que certains sont plus monades que d’autres), des entités qui même en ayant l’apparence du groupe restent solitaires, incapables de communiquer réellement, qui sont ensemble sans être ensemble. Colas Duflo, quand à lui, trouve l’image « pathétique » et résume : « ils ont des têtes d’abrutis ». Suit une jolie collection de lieux communs, où il est notamment question d’addiction au jeu vidéo, notion de café du commerce qui fait de la pratique intensive du jeu une pathologie similaire en termes de nocivité à l’addiction aux jeux d’argent, et ce malgré l’absence d’observations chiffrées à ce sujet2.
En exposant avec pédanterie et condescendance leur vision caricaturale d’une « industrie culturelle » importante (le chiffre d’affaires du jeu vidéo est inférieur à celui de la musique mais supérieur à celui du cinéma) et donc, bien connue du plus grand nombre, les deux hommes singent, sans s’en rendre bien compte, leur propre monde.

En tombant sur un photogramme agrandi du Septième sceau (1957), par Ingmar Bergman, les deux causeurs tombent d’accord pour dire que le jeu d’échecs est infiniment supérieur au jeu vidéo : il y a tant de combinaisons possibles3 ! Colas Duflo trouve par ailleurs que le football est lui aussi supérieur au jeu vidéo : Thierry Henry respire la bonne santé et la joie de vivre, rien à voir avec les gamers du Gamecom. Mais est-on sûr que Thierry Henry n’a pas de PlayStation, au fait ?
Le fait que le football, naguère « passion du beauf », soit à présent respecté par le philosophe, mais que le jeu vidéo puisse être traité avec dédain par le même, est sans doute moins une question de méconnaissance que le symptôme d’un déficit de théorie esthétique ou de représentations littéraires ou cinématographique « nobles » à leur sujet.

Au delà de l’anecdote — une discussion à la dérive, en plan-séquence improvisé et sans personne pour oser dire « on la refait, et un peu plus sérieusement cette fois », c’est le principe même de l’émission —, je remarque un fait intéressant.
Dans ce powerpoint pompeux (des légendes en surimpression viennent régulièrement appuyer ce qui vient d’être dit), l’image ne sert pas de support à un discours, mais de déclencheur dans une discussion, de prétexte à badinage. Le principe pourraît être intéressant, mais malgré leur statut de philosophes patentés, Duflo et Enthoven — qui a pourtant dirigé un ouvrage consacré à Roland Barthes, publié tout récemment — semblent avoir une approche bien naïve des images. Une simple photo de jeunes joueurs suffit à faire émerger tout un monde de poncifs, des clichés au sens figuré comme au sens propre. Le « gamer » est un « nolife » empêtré dans une pratique solitaire sans noblesse et qui ne respire pas la bonne santé… En fait c’est un peu ce qu’on disait de l’adolescent qui lisait des bandes dessinées il y a cinquante ans ou de son grand-père qui lisait des romans cinquante ans plus tôt encore : « sors un peu prendre l’air, tu vas t’abîmer les yeux ». C’est un peu ce que n’importe lequel d’entre nous dit régulièrement à ses enfants d’ailleurs. On ne nous apprend en réalité rien sur le jeu, on ne fait ici que répercuter des lieux communs sans doute immémoriaux sur l’adolescence : peut-être n’avait-on pas besoin de deux agrégés de philosophie pour ça.
Comme de nombreux taquins l’ont fait remarquer, le philosophe — enfin le philosophe idéal — est lui  aussi un « nolife », concentré sur son monde intérieur et sur ses livres. Et il s’en félicite.
On remarque sur le site officiel de Gamescom que les organisateurs de cette manifestation veulent renvoyer une image bien différente :

Gamescom 2010

S’ils avaient été amenés à commenter ces photographies-là, les deux philosophes auraient-il salué la sociabilité, le partage, les sourires, la joie et la bonne santé ? Peut-on émettre un jugement sur un fait humain sur la foi d’une image ?
Colas Duflo, qui s’est vu malmener dans divers forums depuis quelques jours a tenté de se rattraper :  les jeux vidéo, dit-il, n’ont pas encore accompagné le développement de sociétés ou de civilisations comme l’ont fait les échecs ou le jeu de go… Et puis, admet-il, il s’agit de l’expression de « préférences personnelles ». Il dit aussi : « ma génération n’a pas grandi avec des écrans ». Remarque que je trouve amusante car, bien qu’ayant exactement le même âge que lui, j’ai une expérience contraire.

Mise à jour 3/12 : je m’aperçois que Yann Leroux, cité plus haut, a lui aussi publié une réponse à Raphaël Enthoven et Colas Duflo : Ils ont des têtes d’abrutis.

  1. Colas Duflo, reçu premier à l’agrégation de philosophie, ancien normalien, est maître de conférences en philosophie et professeur en littérature, spécialiste du dix-huitième siècle. L’intitulé de sa thèse, soutenue en 1995 était : Le jeu, une approche philosophique. Raphaël Enthoven, normalien et agrégé a fait une carrière de philosophe médiatique plutôt qu’universitaire. Il est par ailleurs connu pour avoir été le compagnon de Carla Bruni, qui lui a consacré une chanson, Raphaël, et le mari de Justine Lévy, qui raconte sa rupture dans un roman, Rien de grave. []
  2. Lire à ce sujet sur Owni : Quelques observations à propos de la régulation des jeux vidéo, par Yann Leroux. []
  3. Il existe six virgule soixante-sept fois dix puissance vingt-et-une grilles possible au Sudoku. C’est moins que le jeu d’échecs, mais plus que le jeu de dames. Qu’est-ce que ça prouve ? Pas grand chose sans doute. []

Mission: Impossible – turc mécanique (1967)

décembre 2nd, 2010 Posted in Ordinateur célèbre, Robot célèbre, Série | 3 Comments »

Dans l’épisode The Money Machine (octobre 1967) de la série Mission: Impossible, l’ennemi dont il faut contrecarrer les plans est DuBruis, un financier très respecté qui projette de ruiner une nation africaine en l’inondant de fausse monnaie. Il possède du papier-monnaie authentique mais ne possède que la gravure recto des billets. L’Impossible Mission Force lui met entre les mains des faux billets parfaitement imités mais dont le papier n’est pas bon.
L’idée d’une association semble évidente à DuBruis.

La machine à faire les faux billets de l’Impossible Mission Force est un « petit » (il a la taille d’un bureau) ordinateur mobile — c’est à dire situé dans une camionnette. Une démonstration convainc rapidement DuBruis de la qualité de la machine : seul un ordinateur pouvait faire des faux billets aussi parfaits et aussi rapidement, pense-t-il. On retrouve ici deux des traits habituellement prêtés à l’ordinateur à l’époque : la rapidité d’exécution des taches, mais aussi la perfection du résultat.
En réalité, la machine est surtout bonne à clignoter car elle est une boite vide, ou plutôt, c’est Barney, dissimulé à l’intérieur, qui s’occupe de faire croire à la réalité du processus d’impression.

Ceci nous rappellera le « turc » présenté au public par Wolfgang von Kempelen en 1769. Cet automate joueur d’échecs dissimulait en fait l’assistant de Von Kempelen qui pouvait en actionner le bras. Montré dans toutes les cours d’Europe, le turc de Von Kempelen est passé pour vrai pendant plus d’un demi-siècle. Son créateur était un authentique inventeur, on lui doit notamment une machine à soufflet capable d’imiter plusieurs sons de la voix humaine. Il a inspiré au marchand en ligne Amazon son service baptisé Mechanichal Turk, qui consiste à confier à des humains les tâches que ces derniers réalisent plus efficacement que les ordinateurs.

Parler de la télévision (brouillon)

novembre 29th, 2010 Posted in Dans le poste, Écrans et pouvoir | 13 Comments »

(note : cet article n’est qu’un début de réflexion, un brouillon désordonné que je ne jette ici que pour participer à un débat qui se tient sur Culture Visuelle).

Revenant sur le pamphlet Sur la télévision (1996), par Pierre Bourdieu, Rémy Besson note que cet essai qui, en son temps, lui avait permis de, je cite, « mettre des mots sur des choses qui restaient alors pour moi informulées », est, malgré de beaux paragraphes, plutôt faible et mal étayé1. En commentaire, Patrick Peccatte rappelle que le philosophe Karl Popper avait publié lui aussi, à la même époque, un texte assez moyen sur le sujet, La télévision : un danger pour la démocratie. Patrick conclut son commentaire avec une affirmation qui mérite réflexion : « La télévision est un piège pour les intellectuels ».

Rebondissant sur cet article2, André Gunthert se souvient pour sa part avoir été déçu par le court essai de Pierre Bourdieu, qu’il avait jugé à sa sortie bien en dessous du niveau habituel de, je cite, « la réflexion acérée de Bourdieu sur les mécanismes culturels » et qu’il a considéré comme un symptôme du manque d’intérêt des lettrés pour la télévision. Il propose entre autres pistes de réflexion pour expliquer ce fait que la télévision a été, presque dès sa naissance, perçue de manière très négative par la plupart des intellectuels, à commencer par ceux de l’école de Francfort3. Il remarque deux points irréfutables : d’une part la télévision est une des rares industries culturelles (au sens large) qui n’ait, malgré son importance financière et son public très large, pas développé de « philie » au sens noble. On est cinéphile, photo-amateur, radio-amateur, mélomane, gastronome, bédéphile, etc., mais personne ne s’affirme « téléphile ». D’autre part, aucun des griefs habituellement associés à la télévision ne peut être considéré comme relevant exclusivement de la télévision : propagande et désinformation, publicité, vulgarité, anti-intellectualisme… aucun de ces traits ne saurait être reproché à toute la télévision, et aucun de ces traits n’existe qu’à la télévision. Par ailleurs, la télévision est sans doute un des rares objets culturels que l’on puisse se vanter impunément de détester, il est même honorable de dire « je ne regarde jamais la télévision » ou « je n’ai pas la télévision ». Et pourtant elle fait partie de nos vies et même ceux qui ne la regardent pas ne peuvent totalement l’ignorer — point qui est en train de changer un peu, grâce à Internet.
André propose en commentaire— mais ça sera difficile à vérifier à mon avis — que « La télé pourrait être un des cas permettant de mesurer le poids de la philosophie dans la construction culturelle ».
Le sujet me semble passionnant : existe-t-il une inévitable, une éternelle « téléphobie » émanant des milieux intellectuels et paralysant leur réflexion sur ce sujet majeur de la civilisation contemporaine ? Quelles en sont les raisons ? Je propose à mon tour quelques éléments de réflexion.

1. La nature de la télévision rend difficile son analyse. On peut voir tous les films qui sortent dans une année, mais on ne peut pas regarder toutes les heures de diffusion télévisuelle, car la télévision est un média synchrone. On ne pouvait déjà pas le faire lorsqu’il n’y avait que quelques chaînes, et on peut encore moins le faire à présent. Ceci dit, les premières critiques portées à l’encontre de la télévision concernaient, dans de nombreux pays, une unique chaîne d’état n’émettant que quelques heures par jour.
La télévision est un média de flux, et le flux ne s’analyse pas facilement. Bien entendu, on peut s’arrêter sur des objets précis, comme la série télévisée (qui a connu un certain succès dans les milieux intellectuels récemment, en se rapprochant du cinéma et en étant disponible en VHS puis en DVD et en VOD), le journal télévisé, la publicité, etc., mais très souvent, l’objet d’analyse se dérobe en tant que fait contemporain : le journal télévisé de la semaine dernière appartient déjà à l’histoire, tout comme un ensemble de publicités diffusées tel jour à telle heure.
On notera au passage que le « droit de réponse » et autres publications légales, qui existent dans la presse « papier », sont rarissimes à la télévision. La télévision est un média de flux, et un média d’oubli.

2. La télévision a une histoire particulière. Née véritablement après-guerre, elle a été dans de nombreux pays un instrument de pouvoir, placé sous tutelle directe de l’état, contrairement à la radio qui est née libre même si elle a par la suite été prise en mains par les états4 et pâtissant par conséquent de la réputation déplorable des médias de masse au terme de la période de guerre et d’occupation. Il faut cependant distinguer les situations selon les pays : aux États-Unis, la télévision a tout de suite été « commerciale », mais aussi et surtout, soumise à d’énormes groupes (networks). Dans certains pays, la télévision est née avec un idéal de qualité et de cohésion nationale, mais sans censure politique directe : je pense que l’on peut dire ça des chaînes de la BBC, qui ont profité de la glorieuse aventure radiophonique de la BBC pendant la seconde guerre mondiale, mais sans doute aussi des télévisions de petits pays : NRK en Norvège et TSR en Suisse (à vérifier).
Quel que soit le pays en tout cas, la télévision s’est posée en média populaire, n’hésitant par exemple pas à mettre en valeur son public et à l’inclure à ses émissions. Un tel statut disqualifie ce média de toute ambition de relever d’une culture « cultivée » et la rend même suspecte, d’autant qu’il ne s’agit pas d’un simple outil de plaisir et de distraction, mais aussi d’un vecteur d’information journalistique.
Comment pourrait-on se distancier efficacement, autrement que par le rejet, d’un média aussi universel, aussi influent et aussi omniprésent ?

3. La télévision s’est placée en concurrente du cinéma au moment où ce dernier commençait tout juste à être reconnu en tant qu’art. Alors que le cinéma devenait un objet digne d’intérêt, ayant déjà développé un appareil théorique et critique parfois très aiguisé, la télévision semblait un objet vulgaire, produisant notamment des programmes de qualité inférieure : des westerns bouffons à épisodes dans lesquels les acteurs « sérieux » refusaient de jouer ou encore des dessins animés de qualité très faible, dont le cas emblématique est celui de William Hanna et Joseph Barbera, qui après avoir donné au cinéma certains courts-métrage d’animation extraordinaires (les meilleurs Tom & Jerry, notamment, mais aussi certains Tex Avery) se sont lancés dans des séries destinées à la télévision, aux animations peu coûteuses et aux scénarios répétitifs (Scooby-doo, La famille Pierrafeu, etc.).
Très conscients de la menace que faisaient peser sur eux cette concurrence, de nombreux producteurs de cinéma ont longtemps refusé de frayer avec la télévision, interdisant à leurs acteurs sous contrats d’y apparaître ou refusant même, comme Jack Warner jusque assez tard, si ma mémoire est bonne, que l’on voie des postes de télévision dans les films.
Je note deux faits ironiques à ce sujet. D’une part, la télévision est devenue un puissant moyen de diffusion des films de cinéma, mais aussi, notamment en France, un acteur incontournable de la production cinématographique ; d’autre part, le cinéma est sans doute le média qui a développé la plus intéressante critique de la télévision, par le biais de centaines de films dont certains ont été commentés ici-même : La Grande Lessive, La dixième victime, Looker, ou encore Farhenheit 451.

4. L’art contemporain, quoique relevant de la « culture cultivée » (qui considère généralement la télévision comme un objet vulgaire, donc) s’est souvent penché sur le cas du petit écran, non seulement pour en faire une critique, mais aussi en se l’appropriant et en le détournant : Participation TV par Nam June Paik (1967), TV Hijack par Chris Burden (1972) — où l’artiste a détourné une émission en direct ; les happenings de Peter Weibel (années 1970) ; Reverse Television par Bill Viola (1982) ; les Monodramas de Stan Douglas (1991) ; les apparitions de Matthieu Laurette pendant des émissions tournées en public (début des années 1990), etc.
On peut aussi citer des projets qui ont respecté les règles de production télévisuelle tout en bouleversants les codes du média, comme certaines émissions de Jean-Christophe Averty au cours des années 1960 et 1970, les émissions des Monty Python ou encore les jeux télévisés créés par Jean Yanne à la fin des années 1980. On peut aussi évoquer les nombreux projets de télévision participative, locale, pirate ou populaire, qui ont existé depuis la fin des années 1960 en Allemagne et aux États-Unis notamment.
On notera que, en règle générale, ceux qui font la télévision détestent se voir imposer un rythme, un ton ou des sujets : on ne compte pas le nombre de projets d’artistes connus pour avoir été annulés par les chaînes avant d’avoir pu se concrétiser. L’échec de nombreuses interventions artistiques fait apparaître l’extrême raideur du média télévisuel et sa difficulté à accepter une critique qu’elle n’arrive pas à englober, à maîtriser, à organiser — ce que pointait justement Bourdieu.

Les images qui illustrent l’article sont des photogrammes issus du film Vidéodrome (1983), par David Cronenberg.

  1.  Le petit livre rouge de Pierre Bourdieu, par Rémy Besson, Cinémadoc/Culture Visuelle.  []
  2.  Téléphobie, par André Gunthert, Totem/Culture Visuelle. Lire encore : La télé n’existe pas… ou presque, par Olivier Beuvelet. []
  3. On peut aussi mentionner Günther Anders, cousin de Walter Benjamin, époux de Hannah Arendt pendant les années 1930 et auteur de L’obsolescence de l’homme. []
  4. cf. Une histoire des médias, par Jean-Noël Jeanneney, éd. Seuil (points). []