Profitez-en, après celui là c'est fini

Fuite programmée

novembre 28th, 2010 Posted in Parano | 5 Comments »

Toutes les vérités sont-elles bonnes à dire ? doit-on tout savoir de la cuisine diplomatique ? Est-ce que l’on peut supporter d’entendre ce que nos propres amis disent de nous lorsque nous ne sommes plus là ?
Peut-être pourra-t-on répondre à ces questions demain, puisque les responsables (irresponsables disent certains) de l’organisation Wikileaks s’apprêtent à dévoiler au public des centaines de milliers de communications entre ambassades. Ces documents, et peut-être d’autres à venir, sont censés changer notre vision de l’histoire mondiale : « The coming months will see a new world, where global history is redefined », prétendait le fil twitter de Wikileaks il y a une semaine.

À l’heure où j’écris, la rumeur enfle de tous côtés : les services d’Hillary Clinton se préparent au pire, le gouvernement britannique enjoint les journalistes de bien réfléchir avant de publier quoi que ce soit des « mémos » diplomatiques et certains analystes divers prédisent une catastrophe tandis que d’autres pensent que la « fuite » sera juste embarrassante. Les États-Unis multiplient les coups de téléphone à leurs alliés afin de préparer ce qui va arriver : Norvège, Canada, Danemark, Australie,… Quand à Larry Sanger, co-fondateur de Wikipédia (qui malgré le préfixe « wiki » n’entretient pas le moindre lien avec Wikileaks), il s’énerve carrément et remarque, comme bien d’autres avant lui, que les opérations de Wikileaks concernent en premier lieu les États-Unis : « En ma qualité de cofondateur de Wikipedia, je vous considère comme des ennemis des Etats-Unis – pas seulement du gouvernement – mais aussi du peuple. Ce que vous nous faites subir est irresponsable et ne saurait être excusé par des prêches sur la liberté d’expression ou la transparence ». L’autre fondateur de Wikipédia, Jimmy Wales, avait tenu à prendre lui aussi ses distances avec Wikileaks, il y a deux mois.

Un monde nouveau ? Il y a de quoi rêver, car c’est bien de cela que nous avons besoin en ce moment, d’un monde nouveau.
Un peu comme nous aimons jouer avec l’idée de l’apocalypse, de la catastrophe qui remettrait tout à plat, dévoilerait la nature profonde de l’âme humaine — ses beautés et ses horreurs —, puis imposerait de tout reconstruire en partant de zéro, cette opération programmée de Wikileaks a de quoi nous donner un petit frisson.
Pourtant, c’est peut-être l’excitation des uns et la panique des autres qui est ce qu’il y a de plus intéressant dans cette situation, rien de plus, car les « câbles » eux-mêmes ne nous apprendrons sans doute rien que nous n’aurions pu deviner, si l’on se fie en tout cas aux premières fuites de cette fuite : George Bush n’a pas aimé se faire remonter les bretelles par Nelson Mandela qui était opposé à la guerre en Irak ? Les gouvernements américains et britanniques se sont plaints de la France ? Les États-Unis ne trouvent pas assez disciplinés certains de leurs vassaux et n’ont pas aimé le gouvernement de Gordon Brown ?
Rien de vraiment croustillant, finalement.

Enfin nous verrons cela dès demain soir, quand commencera la publication de ces documents, publication qui devrait, prétendent certains, se faire de manière progressive et s’étaler sur plusieurs semaines.

La seule chose qui est certaine, c’est que cette opération constitue, avant même de se concrétiser, quelque chose de nouveau, une date dans l’histoire d’Internet et, pourquoi pas, du monde entier. Ce sera peut-être même une chance de comprendre un tout petit peu mieux comment fonctionne le monde dans lequel nous vivons.

On peut suivre la progression de l’actualité de ces « state logs » sur le site Owni.
L’image du milieu est un photogramme extrait de Mad Max 3: Beyond the thunderdome.

Éléonore Saintagnan – Un film abécédaire

novembre 25th, 2010 Posted in Au cinéma, Cimaises, Dans la boite-aux-lettres | No Comments »

Demain vendredi 26 novembre à 18h, dans le cadre des Rencontres Internationales Paris / Berlin / Madrid au Centre Pompidou, on pourra assister à une projection de Un film abécédaire, le dernier film d’Éléonore Saintagnan (et de huit autres films).

On y voit un chien bien dressé, des vikings, un Saint-Nicolas, un Keith Richard, une Strip-teaseuse,… Le tout tourné dans le parc naturel des Vosges.
Plein tarif : 6 euros. Tarif réduit : 4 euros.
La séance est suivie par le vernissage de l’exposition RE:Made, avec JoDi, Antoine Schmidt, Christophe Bruno, Ryoji Ikeda,…

La trace du pipi

novembre 25th, 2010 Posted in indices, Interactivité, Parano | 20 Comments »

Si l’on veut pouvoir utiliser les toilettes publiques des gares RATP d’Auber ou de Chatelet — et de bien d’autres sans doute — on doit présenter son « passe Navigo », une carte d’abonnement qui contient une puce RFID.
La porte reste fermée pour toutes les personnes en situation irrégulière, mais aussi pour celles qui ne disposent pas d’une carte d’abonnement et persistent soit parce qu’elles n’ont pas l’usage régulier des transports en commun, soit par refus d’être « traçables », à utiliser de simples tickets de métro1.

On se souviendra Gilles Deleuze dans son Post-scriptum sur les sociétés de contrôle en se disant qu’un tel système pourrait même servir à refuser un accès à certains détenteurs de passe Navigo et pas à d’autres, puisqu’ils permettent de connaître l’identité de leur porteur :

« Félix Guattari imaginait une ville où chacun pouvait quitter son appartement, sa rue, son quartier, grâce à sa carte électronique (dividuelle) qui faisait lever telle ou telle barrière ; mais aussi bien la carte pouvait être recrachée tel jour, ou entre telles heures ; ce qui compte n’est pas la barrière, mais l’ordinateur qui repère la position de chacun, licite ou illicite, et opère une modulation universelle ».

Une fois de plus2, les machines utilisées pour réguler et organiser le flux et l’activité de ses usagers sont conçues dans un esprit brutal. Le fait d’uriner, qui est une fonction vitale et commune à à peu près tous les animaux et qui, chez l’homme, engage aussi la pudeur et les conventions sociales, est ici traçée, contrainte, encadrée.
Pas la peine de rappeler que le fait d’empêcher quelqu’un d’uriner lorsqu’il en a besoin ou de l’empêcher de le faire de manière décente, est une technique de torture et d’humiliation qui a été employée, par exemple, dans les prisons d’Abou Ghraib et de Guantanamo.
Il y aurait beaucoup à dire sur les toilettes publiques en France, au delà du métro parisien.

  1. On me fait remarquer qu’il y a, sous la borne Navigo, une fente servant à passer un ticket de métro. Je l’avais bien remarquée, malgré l’absence d’indications écrites et le fait qu’elle ne semble pas adaptée au format du ticket, mais elle n’a pas fonctionné en ce qui me concerne et j’avais supposé qu’elle était destinée à un autre type de carte magnétique… Je referais une tentative à l’occasion. []
  2. Lire aussi : Machines hostiles et Les portes. []

Mission: Impossible – propagande cinématographique (1967)

novembre 24th, 2010 Posted in Écrans et pouvoir, Série | 1 Comment »

Action! (1967) est un épisode particulièrement intéressant de Mission: Impossible. L’ennemi à neutraliser est un dénommé Miklos Klaar (nom qui évoque la lumière dans plusieurs langues), cinéaste qui a produit un film qui représente les soldats américains en Asie comme des meurtriers sanguinaires : la manipulation consiste à profiter d’un premier plan sombre pour monter des images de fiction à la suite d’images documentaires tout en conservant l’apparence d’un plan continu — c’est la méthode employée par Alfred Hitchcock pour donner l’illusion d’un long plan-séquence dans le film La Corde (1948), malgré les changements de bobines toutes les douze minutes.

L’équipe de Dan Briggs (le prédécesseur de Jim Phelps) détruit le film afin d’imposer qu’il soit réalisé à nouveau, en studio, sous la surveillance clandestine d’un caméraman de l’Impossible Mission Force.
Le méchant producteur présente son film, qui indigne comme il se doit la communauté internationale, réunie à Genève. La scène est intéressante : on voit les diplomates mal à l’aise sur leurs sièges, suant à grosses gouttes, respirant péniblement… Mais le film est aussitôt ridiculisé par la projection d’un making-of, qui expose les conditions du tournage et prouve la manipulation.

On trouvera rapidement un autre niveau à cette histoire de manipulation par l’image : elle se déroule en pleine phase d’intensification de la guerre du Viêt Nam, donc la vraie propagande ne se trouve pas dans cette histoire abracadabrante de studio de cinéma communiste, la propagande, c’est l’épisode lui-même !

Si l’on se fie à Une histoire mondiale des cinémas de propagande, dirigé par Jean-Pierre Bertin-Maghit, la date de naissance de la propagande cinématographique pourrait être 1898. Cette année-là, un navire militaire américain, le Maine, avait été envoyé à La Havane pour protéger les intérêts des États-Unis. Sans que l’on ait pu dire exactement pourquoi et comment depuis, le bateau avait explosé avec deux-cent cinquante hommes à son bord. Les opérateurs de la compagnie Edison, entre autres, avaient été envoyés pour filmer l’épave et la recherche des survivants… et pour convaincre les américains de la nécessité d’une « ingérence humanitaire » et d’un soulèvement des cubains contre la domination des espagnols, accusés d’avoir torpillé le navire.
Les images documentaires avaient été diffusées en même temps que des « reconstitutions » — entendre des fictions — comme le film Cuban Ambush.

Processing – le livre

novembre 24th, 2010 Posted in Brève, Lecture, Personnel, Processing | 8 Comments »

La couverture n’est pas encore finalisée, le livre pas encore imprimé (le texte est en phase de correction), mais puisqu’on le trouve en pré-commande sur Amazon et à la Fnac, je peux annoncer la parution, début février 2011, de Processing : Le code informatique comme outil de création, un livre en français édité par Pearson et rédigé par mon estimable collègue Jean-Michel Géridan et par moi-même. Le prix annoncé est de 28 euros, ce qui n’est pas rien mais qui n’est pas non plus exagéré sachant qu’il contiendra près de 300 pages, dont un cahier en couleurs, et que si tout se passe bien, l’objet ne devrait pas être laid à regarder et à manipuler et devrait en tout cas se démarquer du manuel informatique lambda. Une version électronique sera aussi éditée mais son ou ses formats (pdf, iTrucs,…) ne sont pas arrêtés.

Au sommaire, on trouve une initiation à toutes les fonctions du langage Processing, complétée par des explications relatives aux librairies externes et extensions diverses (vidéo, son, arduino…). Bref, une bible, qui a été pensée pour être accessible aussi aux gens qui ne connaissent rien à la programmation, jusque dans certaines fonctions plutôt complexes, comme la programmation dite « orientée objet ». Notre principe de départ a été de faire un livre pour les artistes et les graphistes, ce qui devrait changer des habituels manuels illustrator, actionScript et autres qui, tout en s’adressant en théorie à des créateurs, sont constitués d’exemples dans lesquels il est difficile de projeter sa pratique créative.
Comptez sur moi pour en reparler !

Mission: impossible

novembre 23rd, 2010 Posted in Série | 3 Comments »

Je visionne en ce moment des épisodes de la série télévisée Mission: Impossible, série que j’ai adoré enfant et adolescent mais que je n’avais pas revu depuis bien longtemps.
Et c’est un petit choc, comme je vais l’expliquer plus loin.

D’un certain point de vue, mes souvenirs ne sont pas trahis, rien n’a changé : le générique simple et futé, différent à chaque fois ; l’excellente musique de Lalo Schifrin ; l’ouverture sur un enregistrement mécanique qui s’auto-détruit ou qu’il faut détruire et qui détaille la mission ; l’avertissement que « si vous ou un de vos agents venait à être capturé ou tué, le département d’état nierait avoir eu connaissance de vos agissements ». Et puis il y a cette ambiance cérébrale, ces scénarios dont les protagonistes sont toujours parfaitement concentrés,… Sans oublier Martin Landau « Rollin Hand l’homme aux mille visages » et Barbara Bain « Cinnamon Carter », qui apparaissaient à la même époque (pour le spectateur français) dans Cosmos 1999, où ils formaient le couple platonique et glamour du commandant John Koenig et du Dr Helena Russell.
Certains épisodes sont plus faibles que d’autres, il arrive que les stratégies planifiées, qui ne laissent presque aucune place au hasard ou à l’improvisation, soient abusivement tirées par les cheveux, mais en règle générale, cette série est d’une excellente tenue. Dans les épisodes les mieux réalisés, les héros ne se parlent que pour se dire le strict minimum, et l’essentiel de leurs échanges passe par leurs regards, mais aussi parfois, par le contact physique muet (petites tapes, accolades,…), d’une manière devenue inhabituelle chez l’humain, toujours soucieux de se distinguer des autres grands singes. Presque imperceptiblement, cela nous fait comprendre qu’il existe une amitié et une confiance infaillibles entre les différents membres de l’équipe.

On dit que Mission: Impossible est inspiré par Topkapi (1964), un film de Jules Dassin qui s’inscrit dans la longue tradition des films de cambriolage, aux côtés de Ocean’s Eleven (dont la première version date de 1960), The Italian Job (1969), The Anderson tapes (1971), ou de nombreux autres. Topkapi a ses qualités, mais ce n’est pas une œuvre très marquante. Je suppose que le rapprochement avec Mission: Impossible vient du fait que l’équipe des cambrioleurs est constituée de gens de talent mais qui ne sont pas des professionnels du « casse ». Dans Mission: Impossible, l’équipe change régulièrement et est constituée de gens dont l’espionnage n’est pas le premier métier : Cinnamon Carter est un mannequin ultra-célèbre (mais personne ne la reconnaît dans la rue !) ; Rollin Hand est un acteur, un prestidigitateur et un spécialiste du déguisement ; Barney possède une société d’électronique ; Willy Armitage est quand à lui un record-man du lever de poids — ce qu’était effectivement l’acteur, Peter Lupus.
L’ambiance du film The Ipcress file (1965), de la série Harry Palmer, est une autre influence souvent citée.

Peut-être dot-on chercher dans la mise en scène des meilleurs épisodes une lointaine influence du Pickpocket (1959), de Robert Bresson, où la psychologie du protagoniste principal passe par les gestes des mains, l’expression du visage et la circulation des objets.

Les scénarios de Mission: Impossible reposent généralement sur des constructions tellement sophistiquées que ceux qui en sont victimes n’ont, après coup, aucune chance de comprendre ce qui leur est arrivé.
Il n’est pas rare que les plans conçus par l’Impossible Mission Force impliquent une distorsion de la réalité : leur victime croit avoir passé des années dans le coma, pense être interné dans un hôpital psychiatrique ou croit se trouver dans une prison située dans un autre pays. Les permutations de personnes, grâce à des masques parfaitement réalisés, sont très courantes aussi. Sous l’effet de la désorientation, l’esprit embrumé par des psychotropes ou des électrochocs, pensant que ses alliés d’autrefois le prennent pour un traître ou bien encore persuadé que cela n’a plus d’importance, le malheureux cobaye finit par avouer son plan ou par dénoncer ses complices.

Ce que je ne comprenais pas du tout quand je regardais cette série dans mon enfance et qui me frappe à présent, c’est la portée politique et le degré de cynisme des scénarios. On se trouve ici en permanence amené à cautionner les dirty tricks de la CIA ou du pentagone, dans des actions motivées par des spéculations douteuses (« si cet homme devient président de son pays, il supprimera la démocratie et les libertés publiques… ») et qui ne s’embarrassent pas de contradictions (« …votre mission consiste à truquer l’élection »). Truquer une élection pour le bien de la démocratie, il fallait oser !
Bien sûr, les « méchants » s’avèrent finalement aussi méchants que prévu, ce qui justifie a posteriori les actions préventives. Et peu importe la légitimité des moyens : seul compte ce qui est bon pour l’Amérique.

Il m’avait toujours semblé que les actions de l’Impossible Mission Force étaient nettes, propres, sans bavures : pas de meurtres, pas de dégâts. Mais ce n’est pas du tout le cas, bien au contraire. Toute l’astuce consiste à faire en sorte que les ennemis s’entre-tuent, ou se trouvent atomisés par leur propre bombe, ou soient contaminés par leur propre virus, pris à leur propre piège. Cela se passe toujours hors-champ, on n’a aucune preuve de la mort de l’ennemi, mais on peut difficilement en douter, d’autant qu’un bruitage (« bang! », « boum », « argh ») nous permet de savoir à quoi nous en tenir. En général, lorsqu’ils comprennent le succès du meurtre qu’ils ont programmé, les membres de l’équipe se regardent en souriant ou en lançant un bon mot : le plan a fonctionné, la nuisance est éradiquée.

C’est ainsi qu’un chef de la mafia, qui avait le tort de vouloir se lancer dans la politique (en zigouillant des sénateurs, précisément), est tué par ses associés qui croient qu’il a tenté de les escroquer. Après avoir assassiné leur ancien compère, ces « parrains » retourneront à leurs activités habituelles : proxénétisme et trafic de drogue ; Un dictateur antipathique (et sa garde) se trouvent tués par l’explosion de ce qu’ils croient être une machine à synthétiser les diamants ; Un néo-nazi qui voulait créer le IVe Reich est assassiné par ses propres amis qui croient (à tort) avoir vu leur ancien ami tuer Martin Bormann (la mission avait été introduite ainsi : « your mission, should you accept it, will be to get these nazis out of business » — l’euphémisme « out of business » pour « exécuté » est repris plusieurs fois).
Il arrive que les tours de passe-passe aboutissent à des situations encore plus suspectes, sans que cela soit franchement montré au spectateur. Dans l’épisode Shock (saison 1, épisode 25), par exemple, un ambassadeur américain dans un pays neutre est remplacé par un imposteur venu de l’autre côté du rideau de fer qui doit commettre un meurtre puis simuler son suicide. Cet imposteur est remplacé par un membre de l’Impossible Mission Force qui fait mine d’exécuter le plan tout en gardant l’imposteur en détention. À la fin, la première imposture est dénoncée, le faux diplomate est mort… Mais si l’on récapitule l’épisode à tête reposée, on s’aperçoit que sa mort ne peut être intervenue que lors de sa détention par le service d’action… Et puisqu’il était en parfaite santé, cette mort ne peut avoir qu’une cause : il a été froidement exécuté par les « gentils ».

La question du financement de l’Impossible Mission Force n’est jamais abordée, mais il semble clair que ce service apparemment privé est rémunéré par les services secrets officiels américains. Lorsque le but de la mission est de ruiner un dictateur, on ne nous dit pas où vont l’argent, les diamants ou la drogue. On pense alors à la tradition de l’auto-financement par la CIA — service qui a par exemple eu recours au trafic de drogue pour constituer son budget, ainsi que les documents « déclassifés » le révèlent régulièrement.

Le monde présenté par Mission: Impossible est un territoire hostile envers les États-Unis. Les pays communistes d’Europe de l’Est ne rêvent que de détruire l’Amérique ; Les Sud-Américains risquent à tout instant de basculer dans le marxisme… On note une évocation discrète mais régulière de la françafrique. Aucun pays ennemi n’est désigné avec précision et souvent, plusieurs pays semblent se confondre : Allemagne de l’Est, Russie et Italie, par exemple. Les indications signalétiques sont rédigées dans des langues à la fois compréhensible des anglophones et exotique de par leur orthographe. Au passage, on se demande parfois comment les membres de l’Impossible Mission Force résolvent la question des langues lorsqu’ils se font passer auprès des indigènes d’un pays slave ou d’une île Caraïbe pour leurs compatriotes.
On voit ici exposés de nombreux thèmes toujours utilisés aujourd’hui : le terrorisme, les armes bactériologiques ou encore la prolifération d’armes nucléaires, et notamment de nucléaire « discount ».

Parfois, l’ennemi est intérieur : mafia, bien sûr, mais aussi nationalistes américains dont les intentions patriotiques ne sont pas mises en cause mais dont les méthodes grossières imposent qu’ils soient neutralisés. Dans l’épisode 22 de la saison 1, The Confession, un sénateur redneck simule son assassinat par un agent de pays communiste afin de provoquer une guerre. Son associé est un milliardaire du pétrole. La situation rappelle le film Billion dollar brain, de la série Harry Palmer, qui est antérieur de quelques mois à l’épisode en question.

On peut être pris d’une petite nausée en rapprochant l’activité de l’Impossible Mission Force, que nous soutenons en tant que spectateur, de ce que nous savons de l’histoire réelle : le corollaire Roosevelt à la doctrine Monroe, par lequel les états-Unis se sont arrogé le droit de faire du sous-continent un terrain de jeu ; la doctrine du containment-endiguement ; la Charte économique des Amériques, droit du plus fort qui interdisait l’industrialisation au pays d’Amérique latine1; l’United fruit company (Chiquita), qui installait à sa guise des républiques (le mot vient de là) bananières ; les coups d’état en Argentine, au Chili, en Bolivie, au Guatemala, au Honduras, au Salvador, au Nicaragua,… ; l’opération Gladio, en Europe ; le projet MK-Ultra ; le Guatemala Syphilis experiment ; le soft power ; etc.
Je n’ai revu que la première saison2, je suis curieux de voir de quelle manière les choses évoluent ensuite, et notamment, après l’année 1968.

Si cette série n’a rien à envier à 24 heures chrono en termes de propagande atlantiste, on peut bien sûr trouver des points positifs à Mission: Impossible. Une mécanique superbe, un suspense parfaitement mené, une belle image, une bande originale parfaitement adaptée à l’action… J’y vois aussi un mystère : qui sont, dans leur vie de tous les jours, ces gens de talent qui exécutent les basses besognes de leur pays ? On les suppose extrêmement solitaires, liés entre eux par leur intelligence et leur sang-froid, peut-être aussi par un brin de perversité. Ils ne questionnent jamais le bien-fondé de leurs missions, seule semble compter pour eux la performance artistique ou sportive qu’ils vont exécuter.

  1. Lire à ce sujet : Sur le contrôle de nos vies, par Noam Chomsky. []
  2. Dans ce début de série, le « chef » de l’Impossible mission force n’est pas Jim Phelps mais un dénommé Dan Briggs. []

Mission: Impossible – ordinateur-vêtement (1966)

novembre 23rd, 2010 Posted in Ordinateur célèbre, Série | No Comments »

L’ordinateur qui se porte (au sens ou on porte un vêtement : wearable computer) a été inventé en 1961 par Edward Thorp, auteur d’une méthode pour compter les cartes au blackjack, et par Claude Shannon, le créateur de la théorie de l’information.
Ce système portatif, destiné à prédire les résultats de la roulette, était éclaté entre plusieurs éléments : un ordinateur analogique au format d’un paquet de cigarettes traitait les données envoyées par un capteur situé dans les chaussures du parieur et destiné à évaluer la vitesse de la roulette. La zone sur laquelle il convenait de miser était ensuite indiquée à l’aide de notes de musique envoyées par radio à un écouteur dissimulé dans le conduit auditif du joueur.
L’existence de ce dispositif, qui a été testé avec un certain succès, n’a été révélée au grand public qu’en 1966.

C’est cette année là qu’a été tourné Odds on evil, le sixième épisode de la première saison de la série Mission: Impossible. On y voit les agents de l’Impossible Mission Force entreprendre de ruiner dans son propre casino le dirigeant d’une principauté européenne qui rêve d’acheter des armes pour conquérir un pays voisin producteur de pétrole.
Parmi les méthodes employées pour tricher, il en est une qui repose sur un ordinateur-vêtement porté par Willy (le costaud de la bande, car nous dit-on, cet ordinateur pèse 80 livres, soit 36 kilos), ordinateur qui traite les données envoyées par un capteur dissimulé dans le sac de la belle Cinnamon Carter et qui affiche le prochain numéro gagnant à l’aide d’une montre.
Il me semble évident que cet ordinateur-tricheur est directement inspiré de celui qu’ont effectivement créé Thorp et Shannon quelques années plus tôt.

Appareils et cerveaux électroniques

novembre 20th, 2010 Posted in Sciences, Vintage | 7 Comments »

Encore un peu d’Albert Ducrocq : Appareils et cerveaux électroniques, publié par en 1952 par Hachette dans la collection Bibliothèque des merveilles, destinée à édifier l’honnête homme du XXe siècle au sujet de toutes les avancées récentes de la science.
J’adore la dégaine de savant fou du jeune homme qui fait une démonstration de chauffage par induction (ci dessous à droite).

Le livre traite comme d’un ensemble de toutes sortes d’appareils électroniques : télécommunications, télécommandes (avec lesquelles, dans le futur, « la main de l’homme agira partout à distance et de manière invisible »), capteurs, instruments de mesure, servo-commandes, cybernétique, etc. L’ordinateur est abondamment cité, sous le nom de « cerveau électronique » — rappelons que le mot « ordinateur » n’a été employé qu’à partir de 1955.
On notera que la programmation est nommée ici « conditionnement du cerveau ».

Ducrocq affirme que cette technologie révolutionnaire n’est que la dernière étape d’une longue évolution : boulier, pascaline, etc., mais voit le « cerveau électronique » (dont le prototype est selon lui l’ENIAC) comme bien autre chose qu’une simple machine à calculer électrique. Il rêve de « cerveaux portatifs » qui ne contiendraient que quelques centaines de lampes et pourraient, par exemple, être placées à l’intérieur d’avions.

Il insiste sur les performances extraordinaires de ces machines : William Shanks a passé trente ans de sa vie à calculer les sept-cent-sept décimales de π, alors que l’ordinateur en calcule plus de 1000 en une dizaine de minutes seulement. Des applications précises sont mentionnées : prévision météorologique, compréhension des mécanismes de l’économie, établissement de statistiques, fichage.
Il n’est cependant pas question d’ordinateurs effectivement pensants comme l’ont proposé les auteurs de science-fiction Murray Leinster (Un logic nommé Joe, 1946) ou Isaac Asimov (Multivac, 1955).

Ducrocq ne parle pas encore du fameux « bureau sans papier » (qui n’a été prédit sous ce nom qu’au milieu des années 1970), mais suppose que l’ordinateur permettra à l’avenir de réduire considérablement les besoins des administrations en termes d’encombrement comme en termes de personnel.

Les cerveaux électroniques n’apporteront rien à l’homme sur le plan de la pensée, mais dans le domaine de l’organisation, leur puissance paraît fabuleuse. Ne nous y trompons pas : sous mille variantes ils administreront demain la terre entière.

Ce petit livre, qui se présente comme destiné au grand public, effectue des prédictions raisonnables, que les faits n’ont pas fait mentir, et est illustré d’une quantité de schémas ou d’explications techniques plutôt pointues.

GERTY (Moon, 2009)

novembre 18th, 2010 Posted in Ordinateur au cinéma | 10 Comments »

Cette fois, je me retiendrai de raconter le film, car une bonne partie de son intérêt réside dans la compréhension progressive de la situation par le protagoniste du récit comme par le spectateur. Moon, réalisé par Duncan Jones, le fils de David Bowie, est sorti directement en DVD en France, sans être d’abord exploité en salles, ce qui est plutôt étonnant si l’on considère qu’il a connu un certain succès en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Comparé à 2001: L’Odyssée de l’espace, à Solaris et à Outland, il pourrait aussi être rapproché du roman Destination vide (Frank Herbert) comme du médiocre Saturn 3, de Stanley Donen.

Au moment où commence le film, Sam Bell (Sam Rockwell) est l’unique résident d’une station lunaire qui alimente la terre en énergie. Son contrat avec la société Lunar Industries se termine dans quelques jours et il se trouve dans un état de dépression complet, car cela fait trois ans qu’il vit seul, séparé de sa compagne Tess et de sa fille Eve qu’il n’a jamais vu. Pire, le système de communication satellite est en panne et il ne peut communiquer avec la terre que par le biais de messages différés. Sa santé n’est pas fameuse, il commet des fautes d’inattention, il a des hallucinations, bref il est temps qu’il soit remplacé et qu’il puisse rentrer.

Sa solitude n’est pas totale car il a, pour lui tenir compagnie et pour l’aider, un ordinateur, GERTY , dont le modèle est « GERTY 3000L Robotic Assist », de Lunar Industries Ltd.

C’est l’acteur Kevin Spacey qui donne sa voix à GERTY : une voix calme, sans expression, mais pourvue d’une certaine personnalité. GERTY n’est pas un simple ordinateur, c’est aussi un robot, fixé sur un rail suspendu au plafond et disposant de bras. GERTY 3000 peut donc passer d’une pièce à l’autre, mais il n’est pas partout à la fois, comme l’était HAL dans 2001, et ne peut pas non plus apparaître n’importe où à n’importe quel moment, ni sortir de la base, comme les robots-compagnons habituels.

Physiquement, GERTY se présente comme un objet un peu baroque, volumineux, un peu sale et sur lequel sont collés des post-it. Il rappelle les blocs d’instruments modernes des chirurgiens dentistes ou d’autres dispositifs médicaux comparables. Comme HAL, il dispose d’un œil unique, sous lequel se trouve un petit écran qui affiche un « smiley » jaune sur fond bleu destiné à indiquer l’humeur de GERTY. Comme HAL 9000, qui avait été programmé pour dissimuler des informations à Dave Bowman, GERTY sait des choses que Sam ignore mais sa mission de départ est malgré tout différente de celle de l’ordinateur de bord de 2001.

Je n’en dirai pas plus, mais cet excellent film à petit budget (petit budget dont l’image ne pâtit pas) annonce une belle carrière de réalisateur de films de science-fiction pour Duncan Jones, qui est en train de terminer un second film intitulé Source Code et qui a d’ores et déjà annoncé qu’il donnera une suite à Moon.

Albert Ducrocq : l’ère des robots

novembre 17th, 2010 Posted in Images, Sciences, Vintage | 9 Comments »

Albert Ducrocq, décédé il y a neuf ans, a été pendant longtemps le vulgarisateur scientifique de référence à la télévision, à la radio et dans la presse. Ma grand-mère me racontait une fois qu’elle l’avait connu, à la toute fin des années 1940. Elle avait organisé une fête sur une péniche, si j’ai bonne mémoire, et Albert Ducrocq y avait fait une démonstration de ses animaux robots : « ça ne marchait pas du tout ».
Scientifique de formation, ingénieur, expert en électronique, il a été un des pionniers français de la cybernétique et de l’automation. Les thèmes de ses nombreux essais couvrent tout le champ de la modernité scientifique de l’immédiat après-guerre : armement, vol spatial, atome, énergie, robotique, informatique. Il était sans doute moins intéressé par la médecine et la biologie (ou encore par les spéculations exobiologistes) mais il en a parlé aussi.

L’Ère des robots, paru en 1954 chez Julliard. Enthousiaste et positif, ce livre présente assez pédagogiquement de nombreux aspects techniques de la robotique (capteurs, mémoire, autonomie d’action, information, communication, langage binaire,…) mais fait aussi de l’anthropologie prospective : avec des milliards d’automates pour travailler à notre place, notre premier souci sera de trouver comment nous occuper alors que nous serons condamnés « aux loisirs forcés comme autrefois (…) aux travaux forcés ». Pour l’auteur, cette évolution technologique est impossible à stopper, et il ajoute même :

Une politique d’opposition serait criminelle puisque le sens profond du robot est la libération totale de l’homme : à l’usine comme au laboratoire, au bureau ou au foyer, le robot est en effet capable d’effectuer des travaux complets, c’est-à-dire qu’avec son avènement, il ne tient qu’à l’homme d’instaurer enfin cet âge d’or rêvé depuis toujours…

Pour Ducrocq, le robot et l’ordinateur (qu’il appelle « cerveau mécanique »), en assumant une partie des fonctions humaines, parfois mieux que l’homme lui-même, permettront de réfléchir d’une manière neuve à la condition de l’homme, à sa définition et à la question de sa place dans l’univers.
Quelques inquiétudes, cependant, car si le robot amène la liberté, il peut aussi servir un but opposé :

Les hommes seront demain « enregistrés », constamment suivis par des machine : ce peut être un abominable instrument policier ou, au contraire, le véritable agent de la justice et de la bonté.

On remarque, parmi les photographies, les œuvres réalisées à l’aide du dispositif « Calliope », mis au point avec un autre cybernéticien, Louis Couffignal, et qui est à la fois (si je me fie aux évocations trouvées ici et là, mais je ne suis pas certain qu’il n’y ait qu’une seule machine) un outil d’imagerie numérique et un outil de génération littéraire. Ducrocq est nettement pionnier dans ces deux domaines.

La couverture du livre me semble très intéressante. Le portrait de l’auteur est dramatique, presque cinématographique dans son éclairage et dans l’expression du visage. Outre la photographie du robot — le célèbre renard électronique, créé en 1947 —, on note en surimpression une abstraction géométrique qui évoque le schéma classique de l’atome : tout l’avenir (et la peur, et le courage qu’il faut pour l’affronter) tel qu’on l’entendait à l’époque se trouve ici condensé.