Profitez-en, après celui là c'est fini

Souriez, le petit oiseau est un coucou

décembre 16th, 2010 Posted in Images, logiciels, Mémoire, Parano

Tout le monde connaît le principe : le coucou gris pond ses œufs dans le nid d’infortunés passereaux qui se retrouvent à nourrir, contre leurs intérêts, un oiseau rapidement plus gros qu’eux et qui, pour fêter son arrivée, a commencé par projeter les autres œufs hors du nid ou, dans le cas de certaines espèces, par les tuer à l’aide de son bec particulièrement acéré. Ce que l’on sait moins en général, c’est que le parent adoptif du coucou n’est pas dupe de l’imposture, car si l’œuf intrus est au départ une bonne imitation de ses propres œufs, l’oiseau hôte voit rapidement que ce n’est pas sa progéniture qu’il nourrit et, même, qui le terrorise — car les bébés coucous se montrent plutôt brutaux. Mais voilà, c’est irrésistible, il est hypnotisé par le bec ouvert de l’énorme oisillon. La sélection naturelle a favorisé la survie des oiseaux qui, stressés par des piaillements stridents et placé face à un bec béant, ressentent le besoin impérieux d’y envoyer un ver. Le coucou « hacke » cette fonction du passereau, non seulement en imitant le comportement habituel de ses petits, mais en en produisant une version caricaturale, exagérée, monstrueuse, qui agit sur le comportement de l’oiseau hôte. Dans son extraordinaire Gène égoïste, Dawkins compare1 le phénomène à une drogue, ou à la pornographie, qui peut stimuler sexuellement son spectateur contre toute logique, puisque le consommateur d’une image pornographique sait parfaitement que ce qu’il regarde n’est pas réel. Il explique même que, je cite, « la gorge rouge de la progéniture du coucou est si séduisante qu’il n’est pas rare pour les ornithologues de voir un oiseau laisser tomber de la nourriture dans la bouche d’un bébé coucou qui se trouve dans le nid d’un autre oiseau ».

C’est sans doute un mécanisme similaire qui fait que le nombre d’utilisateurs de FaceBook ne cesse de croître malgré tous les signaux d’avertissements que le public reçoit régulièrement. Une fonction fondamentale de nos cerveaux, fonction qui tourne a priori autour des questions de lien social, nous empêche de nous protéger de l’évidente monstruosité du site créé par Mark Zuckerberg — enfin par lui ou par quelqu’un d’autre,  je n’ai pas encore vu le film de David Fincher — et des catastrophes qui découleront presque inévitablement de son pouvoir et de sa capacité, entre autres, à verrouiller le web à son profit.

Depuis aujourd’hui, FaceBook généralise son usage de la reconnaissance faciale. Lorsque nous envoyons une photographie, le site nous suggère un nom à y associer. Cette fonctionnalité apparemment pratique induit que l’identification des visages réalisée jusqu’ici à la main par les utilisateurs n’a fait que nourrir la plus gigantesque base de données biométriques du monde : cent millions de clichés sont téléchargés sur FaceBook chaque jour. Tous ne contiennent pas des portraits, la fonction peut être inhibée par qui veut et il est toujours possible pour une personne identifiée sur un cliché de refuser ladite identification (si elle est inscrite sur FaceBook cependant), mais peu importe, la base de données ne fera que grandir et s’affiner. On peut admirer l’astucieuse perversité du système : les gens ne fournissent pas, volontairement ou non, leurs propres portraits, ce sont leurs amis qui s’en chargent. Quand aux personnes qui insisteront pour qu’on ne les identifie pas sur les clichés, sans doute seront-elles considérées comme doublement intéressantes.

Quelles dérives peut-on attendre d’une telle fonction ? Tout simplement, la mise à la disposition des autorités américaines de cette base de données, sous prétexte de chasse au terroriste, au baron de la drogue ou au pédophile. On a pu voir dernièrement que des entreprises commerciales telles qu’Amazon, PayPal ou MasterCard se sont pliés aux desideratas de quelques sénateurs américains en interrompant brutalement leur collaboration avec Wikileaks, privant le serveur de moyens, malgré l’absence d’un quelconque début de demande officielle de la part d’une autorité judiciaire. Alors quel type de résistance vis-à-vis de demandes de la NSA ou de la CIA peut-on espérer de la part de FaceBook, société qui n’a jamais brillé par son sens éthique ?
On peut tout à fait imaginer aussi la mise au point d’applications commerciales liées aux caractéristiques physiques de personnes, par exemple à leur appartenance « ethnique ». On sait que la chose est à l’étude dans d’autres domaines2. Par ailleurs, ce service sera sans doute l’occasion de faire progresser de manière extraordinaire la technologie de la reconnaissance faciale, et ces progrès pourront, à leur tour, être commercialisés.

Facebook ? Demain j’arrête, comme on dit avec la cigarette ou l’alcool.
En attendant, je continue de nourrir la bête, et Mark Zuckerberg vient d’être désigné « personnalité de l’année » par Time Magazine.

(photos : Rousserole nourrissant un coucou gris, par Per H. Olsen, licence Creative Commons Share Alike 3.0 ; la série d’images Tag your friends provient du blog de FaceBook ; Time magazine)

  1. Richard Dawkins, Le Gène égoïste, p. 332-333 de l’édition de poche. []
  2. cf. l’article Ordinateur raciste. []
  1. 6 Responses to “Souriez, le petit oiseau est un coucou”

  2. By ben on Déc 16, 2010

    Et facebook était down (hs) à 22 h 15 !

  3. By sf on Déc 16, 2010

    Le système est encore bien plus pervers qu’il n’y paraît. Ayant désactivé mon compte durant plusieurs jours, j’ai dû, avant de pouvoir acceder à mon compte, « prouver » mon identité précisément en identifiant/taggant certains de mes « amis » sur des photos extraites de facebook. J’ai, je crois, zappé jusqu’à ce que j’en reconnaisse une que je savais déjà annotée.

  4. By tth on Déc 17, 2010

    Mark Zuckerberg, « personnalité de l’année » ? Pfeueueue… Encore un complot des maitres secrets du monde, oui…

    http://foo.bar.quux.over-blog.com/article-fake-of-the-year-63077587.html

  5. By Stéphane Deschamps on Déc 17, 2010

    Quant à moi, j’ai clos mon compte (à une époque où on ne pouvait pas le supprimer) il y a déjà plusieurs années et je ne le regrette pas (et plus le temps passe, plus le site devient monstrueux alors qu’au départ il ressemblait à un genre d’Orkut mieux pensé, plus je suis content d’avoir clos mon compte).

    J’ai, depuis, repris une vie normale d’addiction aux mails et aux sites web, au code et à la bande dessinée. :)

  6. By Tom Roud on Déc 18, 2010

    Mais à la fin du fin, le coucou, c’est Mark Zuckerberg ?

  7. By Jean-no on Déc 18, 2010

    @Tom : Ma métaphore n’est pas tellement maîtrisée.

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