Profitez-en, après celui là c'est fini

Processing 1.5

avril 23rd, 2011 Posted in Brève, Processing | 1 Comment »

Il n’était pas prévu de nouveauté pour Processing avant la sortie de la version 2.0, à l’automne prochain, mais une version 1.5 a malgré tout été publiée il y a quelques jours, notamment pour améliorer les performances des applets Processing dans les navigateurs Chrome et Firerfox 4.

De nombreuses corrections de bugs et aménagements très bienvenus ont été ajoutés à cette version. Comme d’habitude, aucun élément fondamental de la syntaxe ou du lexique n’ont été supprimés ou modifiés. Processing reste un langage particulièrement stable dont les évolutions ne sont jamais arbitraires ou précipitées.

On notera un changement spectaculaire : l’apparition des « modes » de développement qui permettent de choisir l’environnement de destination des applications. Pour l’instant, deux modes sont prévus, un mode « classique » (applications windows/mac/linux et applets java) et un mode « Android », destiné à la création d’applications tirant parti des fonctionnalités de la plate-forme Android. D’autres modes devraient être ajoutés à l’avenir — pourquoi pas un mode « Html 5 » qui intégrerait définitivement à Processing l’excellent projet ProcessingJs, ou encore un mode destiné au « live coding » ?

La peur des ondes

avril 22nd, 2011 Posted in indices, Interactivité | 11 Comments »

Quand un élu de premier plan — au hasard, un président — rend visite à ceux qu’il est censé représenter, c’est avec la certitude qu’on ne viendra lui parler que de ce qui concerne son fil conducteur politique du moment, son « agenda » comme on dit. Si son discours du jour porte sur le pouvoir d’achat, il ne rencontrera que des gens qui ont envie de parler de pouvoir d’achat et qui ont été choisis pour leur bonne figure et, parfois, pour leur sympathie politique, voire, si on en croit les mauvaises langues, pour leur taille. Si l’élu a décidé de parler de sécurité, c’est sur ce thème qu’il sera apostrophé et qu’il feindra d’improviser des promesses, dans une parodie de confrontation citoyenne et démocratique dont les médias se feront ensuite l’écho complaisant, négligeant presque toujours de rappeler au public les conditions dans lesquelles se font les choses et acceptant paresseusement de relayer les mantras officiellement fournis par les attachés de presse1.

Bref, lorsque le simple citoyen veut se faire entendre sur des sujets imprévus, il doit souvent employer d’autres moyens que l’interpellation des élus. Internet semble être un bon vecteur d’idées, mais on n’y atteint souvent que les gens qui appartiennent au même réseau que soi et qui ont peu ou prou les mêmes opinions.
Et que faire lorsque ce que l’on veut dénoncer est justement le moyen d’accès à Internet ?

Dans les Hautes-Pyrénées, on peut voir en ce moment le long des routes du Tour de France des calicots qui entendent sensibiliser le public aux dangers supposés de la technologie Wimax, un équivalent au Wifi en bien plus puissant qui a séduit plusieurs conseils généraux de départements ruraux, notamment dans les Pyrénées, car il permet d’amener Internet dans des endroits où l’ADSL, technologie très sensible à la distance filaire, n’est pas viable. Certains soupçonnent cette technologie d’être dangereuse, précisément, dans les zones où son champ d’action est étendu, et d’être en conséquence plus pertinente en conditions urbaines que dans les zones à faible densité de population, tout comme la téléphonie mobile, donc. Les licences régionales de la technologie Wimax sont détenues par la société Bolloré Télécom, qui semble avoir beaucoup de peine à l’implanter.

Les études restent contradictoires quant aux risques sanitaires des micro-ondes de téléphonie GSM, des émissions Wifi ou Wimax, et il n’est pas rare que ceux qui s’inquiètent ou qui se disent « électrosensibles » soient un peu méchamment comparés aux psychotiques qui délirent sur les « ondes » qui les traversent ou prétendent entendre des radios dans leur tête2.
Certains se montrent tout de même plus prudents, par exemple les assureurs qui, au niveau mondial, ont cessé de couvrir les risques liés aux rayonnements de micro-ondes de télécommunications il y a une dizaine d’années.

Cette manière d’utiliser la route pour interpeller Internet me rappelle, dans un genre différent, le graffiti « Google lies » repéré en périphérie de Pau l’été dernier.

  1. Digression : je pourrais raconter le passage du ministre de l’intérieur et candidat Sarkozy en 2006 à Cormeilles-en-Parisis. Une semaine avant, la ville était déjà patrouillée par une proportion étonnante de policiers en civil ou en uniforme et les commerçants recevaient des invitations à un dîner organisé à leur intention. Le soir même du discours, le futur président n’a fait qu’une apparition. Il y avait deux cent policiers, peut-être plus, beaucoup trop en tout cas pour la modeste commune bourgeoise en question, largement acquise au candidat. Le lendemain, les journaux télévisés résumaient ce passage à « Nicolas Sarkozy retourne à Argenteuil » — Argenteuil où, un an plus tôt, le ministre de l’intérieur avait promis de s’occuper des « racailles », participant sans doute à créer les conditions de l’embrasement des cités qui a eu lieu quelques jours plus tard. Présenter cette visite de courtoisie comme un courageux retour en banlieue était d’une grande malhonnêteté de la part des médias, car si Argenteuil jouxte bien Cormeilles-en-Parisis, les deux villes n’ont strictement rien à voir du point de vue social ou politique, ce serait aussi idiot que de confondre Bagneux et Neuilly-sur-Seine, qui se trouvent dans le même département. []
  2. Philip K. Dick a beaucoup exploré la frontière qui sépare l’angoisse vis à vis de technologies invasives et la folie paranoïaque. Dans un sens il n’a pas tort, mais ce sont sans doute les auteurs cyberpunk qui voient le plus juste : on se fait à tout, on finit par s’accommoder de toutes les situations, mêmes les plus inquiétantes ou les plus inconfortables. []

Télécommande

avril 21st, 2011 Posted in Interactivité | 1 Comment »

Lors de son passage à Paris, la philosophe Donna Haraway avait évoqué sa chienne Cayenne, un berger australien. Pour l’auteur du Manifeste Cyborg, la coopération entre l’homme et ses animaux compagnons, notamment le chien, s’inscrit dans l’histoire de l’évolution des deux espèces et pose tout un tas de questions passionnantes sur la définition même de l’humain, de l’animal et des technologies1.
On peut voir une séquence de dressage de ce genre de chiens dans Un film abécédaire, d’Éléonore Saintagnan. C’est très impressionnant.

J’y ai repensé hier, aux pieds des Pyrénées2, en voyant à l’œuvre deux border-collies, la race de chiens de bergers la plus répandue en France. Je n’ai pas osé photographier leur maître, un solide gaillard d’une soixantaine d’années qui tenait un bâton dans une main et un téléphone mobile dans l’autre et donnait sans bouger des ordres (en occitan, je pense) que les chiens suivaient avec une très grande exactitude, apparemment sans marge d’interprétation, avançant vingt mètres puis se stoppant net, les oreilles dirigées vers le berger, dans l’attente du prochain ordre.

Leur tâche était juste d’amener le troupeau de brebis — autre animal compagnon de l’espèce humaine — à un endroit précis. Je soupçonne le berger, avec qui nous avons échangé quelques mots, d’avoir en partie piloté ses chiens pour nous faire la démonstration de leur dressage impeccable, ou plutôt, de la coopération sophistiquée qui s’établit entre trois espèces vivantes, coopération qui repose sur l’apprentissage (les chiens ont été dressés mais leur maître a lui aussi dû apprendre à les piloter), l’instinct (le chien, programmé pour les rapports hiérarchiques, obéit à son maître ; le mouton obéit vraisemblablement à sa peur du loup que réveillent certains gestes précis du chien) et de communication sonore et verbale (les chiens signalent leur état d’attente par un bref aboiement ; le berger donne des indications précises).

Ce protocole, sans doute très au point depuis des millénaires, a quelque chose d’assez beau à voir fonctionner.

  1. Je ne me sens pas qualifié pour résumer le propos de Donna Haraway, je vous renvoie à son Manifeste des espèces de compagnie, éd. L’Éclat, 2010. []
  2. 43.027849N, 0.571828E []

Ceux qui nous veulent du bien

avril 15th, 2011 Posted in Lecture, Parano | No Comments »

Les éditions de La Volte et la Ligue des droits de l’homme se sont associés pour publier en août 2010 Ceux qui nous veulent du bien, une sélection de dix-sept nouvelles centrée sur le sujet des libertés publiques et privées face aux nouvelles technologies. Le livre, qui contient trois-cent quarante pages, a une sur-couverture sur laquelle est juste écrit : Souriez, vous êtes gérés. Le graphisme général, assez réussi quoiqu’un peu littéral, évoque les circuits imprimés. Chaque nouvelle est introduite par des données anthropométriques et biographiques consacrées à son auteur, en clin d’œil, bien sûr, aux questions de fichage policier. Le recueil est introduit par une préface de Dominique Guibert, secrétaire général de la ligue des droits de l’homme.

L’ensemble est inégal, mais certains textes sont franchement pertinents ou réussis. J’ai apprécié Échelons, par Thomas Day, qui raconte l’histoire d’une fillette qui communique mieux avec les machines qu’avec les humains et qui est pourchassée pour cette raison ; Spam, par Jacques Mucchielli, qui évoque les séquelles d’un vétéran de la guerre au cerveau littéralement infecté de publicités virales ; Les événements sont potentiellement inscritset non modifiables, par Bernard Camus, qui montre comment on peut lire une dépêche AFP ; Paysage Urbain, par Ayerdhal, qui évoque la manière dont des décisions urbanistiques apparemment de bon sens servent à créer de l’exclusion ; Remplaçants, de Gulzar Joby, où des petits bourgeois, traqués à chacun de leur déplacement, embauchent des « périphériques » pour aller au zoo à leur place tandis qu’eux sortent de la ville pour s’encanailler ; Ghost in a Supermarket, par Éric Holstein, où une société de « profilage » sur Internet est déstabilisée par les incohérences d’un acheteur : et si ce n’était pas un homme mais une intelligence artificielle ? Trajectoires, par Danel, un peu dans la veine des Rapports minoritaires de Dick ; Annah à travers la Harpe, un Orphée 2.0 par Alain Damasio ; Des myriades d’arphides, par Sébastien Cevey, Un spam de trop, par Philippe Curval, et Le point aveugle, par Jeff Noon, qui se demandent comment on peut disparaître dans un monde de traçabilité totale ; Sauver ce qui peut l’être, par Prune Matéo et Vieux salopard, par Paul Beorn, qui explorent la question du libre-arbitre ; etc.

La plupart des textes renvoient à d’autres grands textes de la science-fiction. Impossible de ne pas penser à Philip K. Dick, William Gibson, Bruce Sterling ou encore John Brunner. On peut supposer que le sujet rend inévitables l’invocation de telles références. Reste que l’idée de recourir à la science-fiction pour évoquer des mutations technologiques et sociales en cours me semble une idée très intéressante. La science-fiction fait cela depuis qu’elle existe, bien évidemment, puisque c’est même en grande partie son objet, mais elle le fait depuis sa tour d’ivoire : ses auteurs parlent à ses lecteurs, et les spéculations qu’elle propose n’atteignent souvent un large public qu’avec un grand retard et sous la forme diminuée et consensuelle des blockbusters hollywoodiens. Ici, la réflexion d’auteurs de fiction fraie avec des débats politiques urgents, et cela me semble une excellente initiative.

Minitel

avril 10th, 2011 Posted in Interactivité, Mémoire, Vintage | 13 Comments »

« J’entends : Ah ! Nous sommes en retard mais ce n’est pas vrai ! Nous avons en France le minitel. La boulangère d’Aubervilliers sait parfaitement interroger sa banque par minitel alors que la boulangère de New-York en est incapable. » — Jacques Chirac, France 2, le 10 mars 1997.

Négocié dans les allées d’un vide-grenier dimanche dernier : « Combien pour le minitel ? »« Combien vous m’en donnez ? »« Euh… Deux euros ?… »« Hmmm… bon, d’accord, deux euros ». Plus loin, un autre vendeur, qui remballait son stand a laissé un Minitel qui n’a pas trouvé acheteur sur le trottoir. Ces petites boites encombrent, il doit en rester dix millions en circulation. France-Télécom, qui en est le propriétaire légal, n’a pas fait et ne fera pas d’effort particulier pour les récupérer. Il existe pourtant au moins un exemplaire de ce terminal dans toutes les collections de musées de l’informatique du monde et les histoires de l’informatique ne manquent jamais de le citer. Il faut dire que le projet était unique au monde : bien avant la naissance du web, bien avant que le public entende parler du réseau Internet, au début des années 1980, chaque foyer français a eu la possibilité d’accueillir un de ces engins, dans le but, entre autres, de remplacer les annuaires téléphoniques imprimés. Très rapidement, d’autres services se sont imposés, comme les messageries « roses » ou les réservations de billets de train ou d’avion.

Ma cadette Florence, bientôt quatorze ans, n’avait jamais entendu parler du Minitel. Il faut dire qu’Internet est arrivé chez nous avant elle. Elle a tenu à brancher la machine, qui fonctionne (increvable !), mais en tentant de l’utiliser j’ai constaté que je ne me souvenais de rien. Qu’est-ce qu’on devait faire exactement ? Il y a bien une « invite » lumineuse qui clignote et qui nous permet d’écrire des choses, mais c’est tout. À force d’essais, j’ai fini par retrouver la procédure : appeler le bon numéro (le 36 11, précisément), attendre la porteuse puis appuyer sur le bouton « connexion ». L’interface de l’annuaire apparaît, assez incompréhensible, j’arrive à faire une recherche sur mon propre nom, mais à cause de je ne sais quelle mauvaise manipulation, la recherche porte sur la côte-d’Or et pas sur le val-d’Oise. Je me sens assez malhabile face à cette interface trentenaire.
L’annuaire sur Minitel, devenu payant (0,112€/minute — autrefois les trois premières minutes étaient gratuites), aurait dû être supprimé il y a deux ans, mais sa base d’utilisateurs reste trop importante et l’interruption du service est régulièrement repoussée. Il existerait encore près de quatre mille autres services commerciaux actifs sur Minitel.
Le Minitel a beaucoup pesé dans l’histoire d’Internet en France, car les sociétés (à commencer par France Télécom) autant que les utilisateurs se sont d’abord montrés rétifs à s’engager sur le réseau mondial, qui semblait complexe et coûteux à pratiquer puisqu’il fallait posséder un ordinateur, s’inscrire chez un fournisseur d’accès et apprendre à manipuler plusieurs logiciels différents. C’est aussi le Minitel qui a fait la fortune de Xavier Niel, devenu ensuite fondateur de l’opérateur de télécommunications Free. Le minitel a donc ralenti les progrès d’Internet dans une certaine mesure mais aussi, a préparé les français à l’usage de réseaux télématiques.

L’argent

avril 9th, 2011 Posted in Interactivité, Les pros | 14 Comments »

Le budget du projet Protei est bouclé. À l’heure où j’écris près de 32 000 dollars ont été récoltés, notamment grâce à un mécène qui a apporté à lui seul plus de 6 000 dollars.
Je rappelle le principe : il s’agit de mettre au point un drone marin autonome capable de contribuer à nettoyer les effets d’une marée noire1, robot dont les plans et les technologies seront « libres », c’est à dire offertes à la communauté et impossibles à breveter à l’avenir2.

On voit ici à l’œuvre une économie neuve typique de l’ère Internet et de sa capacité à mettre en contact des gens qui ont des préoccupation communes. Bien sûr, on peut avoir mauvais esprit et discuter des arrières-pensées qui sous-tendent les systèmes basés sur le don : l’altruisme ostentatoire n’est en rien gratuit, il permet, selon les cas, de se faire connaître, de se faire admirer, de prouver son savoir-faire,… L’éthologie a établi le caractère heuristiquement « donnant-donnant » de l’altruisme3 et la psychologie sociale a même démontré que le comportement altruiste était lié à la visibilité : exposée à des millions de téléspectateurs, une même personne se montrera plus spontanément et plus fortement généreuse que si son acte n’a pas de témoins4. On sait par ailleurs que les bénéfices « symboliques » peuvent souvent être convertis en bénéfices matériels, et ça ne date pas d’hier. Quand un avocat offre de défendre, à titre gracieux, un cas perdu d’avance (crime abominable, terrorisme) mais très médiatique, il se rend célèbre et peut donc augmenter les tarifs pratiqués envers ses autres clients — il faut dire que la situation des avocats est particulière puisque cette profession n’a pas le droit de pratiquer la publicité. Quand un commerçant lambda vous fait cadeau d’une denrée quelconque, il vous fait plaisir et ça lui fait plaisir, sans aucun doute, mais il n’ignore pas que dans bien des cas, son cadeau lui assurera la fidélité de votre clientèle.

Dans son roman Dans la Dèche au Royaume Enchanté (vendu en librairie mais aussi offert en téléchargement sur Internet), Cory Doctorow imagine un futur assez proche où la mort, le travail, l’argent et la rareté sont des notions caduques, où tous sont plus ou moins artistes et où la seule monnaie existante est le « whuffie », version technologique du karma hindouiste ou du κῦδος grec, une estimation de la valeur sociale de chacun. Le roman n’est pas extraordinaire (difficile d’inventer une trame palpitante adaptée à ce genre d’univers, peut-être ?), mais l’utopie décrite est intéressante d’autant que notre monde présent tend vers un tel système (qui constitue un retour à une situation très ancienne, selon Doctorow) car l’économie de la rareté est entretenue de manière de plus en plus artificielle (par la surconsommation, les addictions et les frustrations induites par la publicité, par la rétention intentionnelle d’information ou de denrées et, par l’application du principe d’obsolescence programmée et plus généralement, par le fonctionnement pyramidal de l’économie entière), tant les capacités de production humaines sont devenues importantes5. Il existe plusieurs systèmes souvent bien antérieurs à Internet dont je ne sais pas grand chose, comme le micro-crédit, la tontine africaine ou les monnaies alternatives, qui permettent de modifier le rapport à l’investissement, à la spéculation ou à l’argent, et d’éviter des situations de captation, de prédation et d’oppression. L’enjeu est de taille car les citoyens peuvent difficilement être libres si le système des échanges d’argent se décide sans eux.
Comme l’a dit Thomas Jefferson : « banking institutions are more dangerous to our liberties than standing armies »« les banques sont plus dangereuses pour nos libertés que des armées prêtes à combattre »6.

Je saisis l’occasion pour tenter de faire le tour des systèmes de contribution ou d’investissement nés sur Internet.
N’hésitez pas à m’en suggérer d’autres.

  • KickStarter, sans doute le plus célèbre site de crowdfunding (financement par la foule) actuel, permet aux particuliers de défendre des projets créatifs très divers : financement d’un court-métrage, d’un livre, d’un enregistrement de disque, d’un système high-tech de conservation de la chaleur du café, etc. Seuls des américains peuvent proposer des projets, mais le service a vocation à s’étendre à d’autres pays.
    Chaque investisseur fait un don, et si l’objectif de financement est atteint, ces dons sont effectivement collectés. Sinon, chacun récupère la somme engagée. Le site KickStarter ne dispose d’aucun droit sur les créations mais récupère (en cas de succès) 5% du budget.
  • Ulule, autre société française, fonctionne aussi comme KickStarter, en prélevant le même taux : 5% des sommes collectées en cas de succès.
  • KissKissBankBank, start-up française, fonctionne comme KickStarter, mais prélève 10% du budget des collectes réussies.
  • Babeldoor, site français, toujours, participe apparemment surtout au financement de projets liés à l’écologie, aux pays en voie de développement, au handicap, etc. Le service perçoit 5% des sommes collectées.
  • Sponsume, équivalent britannique (mais ouvert aux gens de tous pays) aux services précédents, lui aussi orienté vers la création (documentaire, arts, écologie,…). Le service perçoit 4% des sommes collectées. Importante différence avec les autres systèmes mentionnés : si l’objectif n’est pas atteint, les dons restent acquis et Sponsume en perçoit 9%.
  • Mutuzz permet aux internautes de souscrire à des projets sous forme d’un pré-achat dans les domaines de la création artistique principalement. Par exemple, pour la création d’un disque, chaque souscripteur doit verser 5 euros. Si la somme prévue est atteinte, les disques sont pressés et chaque souscripteur reçoit son exemplaire. La commission perçue par Mutuzz est de 7,5%. Il s’agit de la réinvention d’un système très ancien : c’est sous ce mode que beaucoup de livres ont été édités dans le passé, comme par exemple l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert. Note : voir quelques précisions apportées en commentaire par quelqu’un de chez Mutuzz.
  • Microcultures se présente comme une maison de production artistique (uniquement musicale pour l’instant). Le service sélectionne les projets dans lesquels les internautes investissent, là aussi sur le mode de la souscription. Selon les sommes engagées, les investisseurs reçoivent des gratifications définies par avance : accès à l’écoute sur Internet, cd audio en avant première, etc.

Certains sites proposent à leurs utilisateurs de partager un statut de co-producteurs d’œuvres. Il ne s’agit plus uniquement de mécénat car il est alors possible de récupérer sa contribution et même, de la voir fructifier.

  • My Major Company, fondé en 2007 par d’anciens acteurs du domaine, se présente comme un label de musique à part entière et collabore avec Warner pour assurer la distribution de ses productions. L’esprit est donc très proche de l’industrie de la musique : production, diffusion, promotion,… chaque projet a un montant final fixe de 100 000€, auquel les internautes souscrivent par parts de 10€.  Chaque investisseur perçoit un pourcentage des éventuels bénéfices engrangés. Des dizaines d’artistes ont déjà été produits, parfois avec un vrai succès, par exemple le chanteur Grégoire.
    Si l’idée était de produire des artistes rares, nouveaux, selon des modalités qui échappent à l’industrie musicale, c’est sans doute un peu raté. Le pari est apparemment surtout que si un artiste attire 100 000€ avant la sortie du disque, c’est qu’il se vendra bien ensuite. Les « investisseurs » reçoivent une promesse de rémunération en échange d’une activité de consommateurs-test et, une fois le disque sorti, pour la promotion qu’ils lui feront naturellement.
  • Buzz My Band fonctionne à peu près comme My Major Company.
  • TousCoprod, dédié à la co-production de films (longs-métrages, courts-métrages, documentaires, séries) mais aussi au financement de l’exploitation des films (sortie en salles, sortie en DVD) lorsque les films existent déjà. Certains projets ont de gros budgets, d’autres en ont de plus petits, la mise minimale est de 10€. La rémunération de TousCoprods est de 10%. Il s’agit de mises, avec des contrats assez précis : si tel film dépasse les x spectateurs, le co-producteur récupère sa mise, au delà d’un autre chiffre il recevra un pourcentage supplémentaire, etc. La mise offre parfois le droit à des gratifications (qui varient selon les projets) : une édition du DVD, l’accès à des films diffusés sur Internet, la possibilité d’assister au tournage ou d’être figurant, d’assister aux avant-premières, d’être crédité au générique, etc. Lorsque le budget prévu n’est pas atteint, la somme investie par l’internaute reste chez tousCoprods mais peut être investie sur d’autres projets.
    Personnellement, j’ai investi là-bas dans le dernier film de Pierre Carles, dans un court-métrage en relief sur le catch féminin, d’une fiction sur les femmes célibataires iraniennes par l’artiste Shirin Neshat, d’un mocumentaire, de la sortie en DVD d’un film de Jean-Pierre Mocky, de la sortie en salles d’une comédie musicale suédoise, d’un film argentin sur la vie virtuelle, etc.
  • People for cinema permet d’investir dans des projets cinématographiques en passe d’être diffusés. Il s’agit donc d’investir dans la distribution/promotion et non dans la production des films. Les films choisis sont typiquement des longs-métrages avec des chances de réussite commerciale.
  • Motion Sponsor, comme TousCoprod, permet de participer à la production de longs et court-métrages. Les mises se font par tranches de 25€ minimum. Là aussi, les internautes perçoivent une partie des recettes en fonction de leur investissement.
  • Your Major Studio est aussi orienté cinéma (documentaire, long et court-métrage, télévision). Apparemment en version beta, un peu caffouilleux, je n’ai pas réussi à trouver les informations de base sur le fonctionnement de ce service.
  • FABrique d’Artistes permet aux internautes d’être mécènes de plasticiens. Il s’agit en fait de financer des campagnes de promotion pour chaque exposition. Les investissements fructueux peuvent ensuite être réinvestis dans d’autres projets, dans l’acquisition d’œuvres ou être remboursés aux mécènes.
  • My Major Company Books applique les principes de MyMajorCompany au domaine de l’édition de livres.
  • Sandwave est dédié à l’édition d’albums de bandes dessinées. Les parts sont de 10€ et la commission perçue par le site est de 15%. Les bénéfices sont partagés entre les investisseurs. À partir de 20€ d’investissement, les investisseurs reçoivent un exemplaire du livre. L’orientation artistique semble exclusivement dirigée vers la bande dessinée grand public.
  • MyFashionLine est dédié au financement de lignes de vêtements (service encore au stade de projet).
  • Il existe aussi des fonds collaboratifs de financement d’entreprises qui relèvent du capitalisme à l’ancienne, mais qui ne se distinguent (si je comprends tout) du système boursier car il n’y a pas de système de revente spéculative des parts : Wiseed (startups) pour un montant minimal de 100€ ou Cofundit (en anglais).
  • Il existe enfin des systèmes de prêt de personne à personne (p2p lending) : FriendsClear (en français), ProsperCommunitylend (Canada), Zopa (Grande Bretagne). Ces services me semblent relever de la banque traditionnelle si ce n’est que les prêteurs choisissent où leur argent est investi et en assument tous les risques.

Il existe aussi des systèmes de Micro-crédit permettant de financer une ferme au Kyrgistan qui a besoin de 900€, une association de travailleuses en Bolivie qui a besoin de 400€, une petite entreprise au Texas, un taxi au Cambodge, etc.

Certains proposent un (modeste) retour sur investissement tandis que chez d’autres, les prêts sont à taux zéro, c’est à dire que le prêteur ne s’enrichit que de son geste. Tous ces sites fonctionnent un peu pareil et fournissent aux investisseurs-mécènes des fiches détaillées sur chaque projet et sur les personnes qui les portent, généralement avec l’aide de banques implantées localement :

  • Kiva (organisation à but non lucratif. Ne prend pas de commission. On récupère théoriquement son investissement mais sans intérêts)
  • United Prosperity (organisation à but non lucratif mais envisagent de percevoir une petite commission afin d’être moins dépendants de leurs sponsors. Les prêts peuvent être effacés, et donc transformés en dons)
  • Microplace (société appartenant à eBay. Les prêts sont rémunérés)
  • BabyLoan (commission de 2% minimum, prêts non rémunérés)

Il existe bien entendu aussi des services dédiés à la collecte de dons de charité tels que Better PlaceDonors ChooseSmall Can Be BigFirst GivingMicro Pledge,…

Le plus innovant de tous les systèmes — et le plus proche du whuffie de Cory Doctorow — est sans doute Flattr, créé par Peter Sunde (co-fondateur de The Pirate Bay), un service qui permet à qui le veut de rémunérer ce qu’il veut. Chacun détermine la somme mensuelle qu’il veut distribuer (au minimum 2€) et, lorsqu’il a envie de soutenir, de « flatter » un « truc » (selon la terminologie employée par Flattr : article, commentaire, photo,…), il clique sur le bouton correspondant. À la fin du mois, la somme est divisée en autant de clics. Ainsi si vous engagez 2€ par mois et que vous avez « flatté » quatre « trucs », les auteurs de chacun de ces « trucs » percevront 0,5€ (ou plutôt 0,45€ car le service perçoit au passage 10% de la somme). C’est un peu comme si les actuelles marques de sympathie des réseaux sociaux (« likes », « retweets », « follow friday ») se convertissaient en argent. On doit impérativement donner soi-même pour pouvoir recevoir. La notion clef est donc ici le partage, plus que la rémunération.
Ce système, s’il se développe, peut devenir vraiment intéressant et permettre aux lecteurs de blogs de participer au financement de l’hébergement de leurs sites favoris, par exemple.

Aucun des systèmes dont il est question ci-dessus ne sauvera le monde à court terme, probablement, mais il me semble que des pistes intéressantes se dessinent et qu’un changement important du fonctionnement de l’économie est possible, du moins dans de nombreux secteurs d’activité.
Est-ce qu’il existe déjà des économistes spécialisés dans l’étude es échanges qui transitent via le réseau Internet ? Il y aurait beaucoup d’autres sujets à traiter : les sites d’enchères ou de vente entre particuliers, les trafics d’artefacts ou de propriétés immobilières dans les univers virtuels et autres jeux massivement multi-joueurs, les régies de publicité en ligne qui permettent à tout particulier de transformer son site en support publicitaire, les partenariats commerciaux7, billets sponsorisés, etc.
Tout cela relève sans doute du commerce traditionnel si ce n’est que les simples particuliers peuvent y participer à leur échelle (une partie de l’économie business-to-business leur étant donc transférée), et même si je suppose que ce sont essentiellement les organisateurs de ces systèmes qui en sont les seuls véritables bénéficiaires pour l’instant, il est possible que les rapports entre « producteurs », « diffuseurs » et « consommateurs » changent à l’avenir. L’accélération du nombre de lois qui sont votées, à l’échelle mondiale, dans le but d’organiser et de verrouiller les échanges sur le réseau (Davdsi, Hadopi, Acta, loi italienne sur les contenus amateur, etc.) me semble un bon indice de la fébrilité de nos gouvernants (je pense surtout à nos gouvernants non-élus), et donc du fait qu’un changement est effectivement possible.

  1. On m’a fait remarquer qu’un tel projet ne règle en rien les problèmes de fond, comme l’importance du pétrole dans le monde actuel, et c’est vrai, mais puisqu’il y a et qu’il aura encore des désastres de ce type, il faut bien se charger de les gérer. []
  2. Je ne suis pas juriste, mais pour dire les choses rapidement, le fait de placer une œuvre ou une technologie sous licence « libre » permet à son ou ses auteurs d’en revendiquer la paternité, mais interdit à quiconque (même à l’auteur) d’en revendiquer l’exclusivité et donc, d’utiliser son droit comme frein industriel. Pour comparer, les dons destinés à faire progresser la recherche médicale (cancer, maladies génétiques, sida) peuvent tout à fait profiter in fine à des sociétés commerciales qui pourront ensuite breveter, c’est à dire verrouiller économiquement, le fruit de leurs découvertes.  []
  3. cf. par exemple Le Gène égoïste, de Richard Dawkins, en poche chez Odile Jacob. []
  4. cf. 150 petites expériences de psychologie des médias, par Sébastien Bohler, éd. Dunod, pp180-183 : Exposition médiatique et altruisme. []
  5. À lire et relire : le manifeste 2010 de l’association Ars Industrialis ; À aller voir aussi, Le revenu de vie, projet d’allocation universelle et inconditionnelle ; Pour finir La gratuité selon Anderson : de l’économie du don au commerce de la reconnaissance, chez Olivier Ertzscheid.  []
  6. Il y aurait énormément à dire sur Jefferson, qui voulait que les citoyens soient libres face à l’état, et que l’état soit libre face à la religion comme face aux grandes fortunes. []
  7. Par exemple les liens Amazon : si vous achetez un livre chez Amazon en venant du présent blog, cela me fera gagner un pourcentage. []

Protei, robot nettoyeur (qui a besoin de votre aide)

avril 6th, 2011 Posted in Brève, Design | 11 Comments »

César Harada, né en 1983 d’une mère française et d’un père japonais (le sculpteur Tetsuo Harada), est un jeune homme plein de talent qui a fait des études à droite et à gauche dans les domaines de l’art, du film d’animation, du design graphique et du design tout court. Il a fréquenté l’école Boulle dont il est diplômé, l’école nationale supérieure des Arts décoratifs à Paris, l’Université Central Saint Martins de Londres, l’École nationale supérieure de création industrielle et le Royal College of Art de Londres. Il s’est même inscrit en Master à Paris 8, où j’ai eu le plaisir de l’avoir comme étudiant.  Il a été chercheur au senseable Lab du MIT, et il parcourt le monde avec ses projets divers et variés.

Depuis quelques années, j’entends surtout parler de ses travaux relatifs à la mer, notamment au sein du projet Open Sailing, grand œuvre collaboratif dont il est l’initiateur et dont le but est de créer une station océanique open source dédiée à l’exploration et à l’étude de la mer. Ce projet a, entre autres, obtenu le prix [Next Idea] du festival Ars Electronica en 2009.
À présent, César se trouve dans le Golfe du Mexique d’où il coordonne une équipe internationale qui travaille à la mise au point de Protei, un drone marin autonome destiné à nettoyer les dégâts des fuites de Pétrole comme celle qui souille les côtes américaines depuis un an. Il s’agit d’un projet innovant et « libre », c’est à dire que les technologies mises au point pourront être diffusées sans être brevetées et donc, être utilisées par qui veut. Dans un esprit très do-it-yourself, Protei s’appuie sur Arduino mais aussi sur des composants de Wii détournés de leur usage d’origine.

César Harada / FlickR

On peut aider financièrement Protei grâce au site américain KickStarter. Ce service collecte les contributions (à partir de 1$) en fonction d’un objectif précis. Si cet objectif est atteint ou dépassé, l’argent est transmis aux initiateurs du projet. Si l’objectif n’est pas atteint, les dons ne sont pas collectés, chacun récupère son argent.
Des gratifications symboliques ou tangibles récompenseront les investisseurs, selon le montant du don : être mentionné comme « renfort » du projet (dès 5$), avoir un lien vers son site (dès 10$), recevoir un mode d’emploi imprimé pour construire son propre Protei (à partir de 20$), recevoir le matériel pour construire son propre Protei (au delà de 275$ d’investissement), etc.

Il ne reste plus que cinq jours pour atteindre l’objectif de 27500$. À l’heure ou j’écris, plus de 20000$ ont été engagés.
Si vous croyez à l’esprit Do-it-yourself et au open-hardware, si vous êtes sensible aux questions d’environnement, bref si vous voulez  aider Protei, cliquez ici : kickstarter.com.
La procédure est extrêmement simple mais impose de disposer d’un compte sur le site Amazon.

La Kallocaïne

avril 5th, 2011 Posted in Lecture, Parano | 1 Comment »

La romancière et poétesse suédoise Karin Boye est morte le 24 avril 1941, à l’âge de quarante-et-un an, intoxiquée aux somnifères, vraisemblablement dans une intention suicidaire. Son œuvre devrait entrer dans le domaine public le 1er janvier 2012, ce qui sera peut-être une bonne occasion pour la redécouvrir car elle est très peu éditée ici1.

La Kallocaine (1940) est directement inspiré par Nous autres (1920) de Ievgueni Zamiatine et Le Meilleur des mondes (1932) d’Aldous Huxley, eux-mêmes inspirés par Quand le dormeur s’éveillera (1899), de H.G. Wells, et Le Talon de fer (1907), par Jack London. Peut-être plus que tous ces romans cités, La Kallocaïne a servi d’inspiration majeure à George Orwell pour son 1984 (1949). Ce roman est donc d’une très grande importance dans l’histoire de la littérature dystopique mais sa dernière édition en français date de 1988, dans une traduction passablement ancienne puisque la seule traduction en français qui soit disponible date de 19472.

Le roman raconte l’histoire de Leo Kall (le narrateur), un chimiste qui a mis au point la Kallocaïne, une drogue qui place celui qui la prend dans un tel état de confiance qu’il ne peut plus dire autre chose que la vérité. Il semble à Leo Kall que son invention permettra à « l’état mondial » de confondre les criminels et les traîtres. La société future décrite par Karin Boye a atteint un degré de paranoïa quasiment absolu : personne n’a confiance en personne, chacun craint que son conjoint, ses enfants ou ses collègues le dénoncent. Les murs ont des oreilles et des yeux — littéralement, puisque les appartement sont équipés de micros et de caméras — et chaque foyer est hanté par une aide ménagère elle aussi chargée de rapporter toute activité suspecte. La plus infinitésimale des déviances politiques est sanctionné par l’obligation de procéder à une auto-critique radiophonique. Enfin, même la géographie est une donnée secrète et chacun ignore tout des contours de son pays et de la localisations des autres villes que celles où il réside.
Leo Kall n’a aucun doute sur la validité du système dans lequel il vit, qu’il considère comme seule forme de civilisation véritable, opposé à une époque historique primitive d’individualisme et à un autre système, celui de « l’état voisin », dont personne ne sait rien si ce n’est qu’il est en guerre avec « l’état mondial ». Kall est obsédé par Edo Rissen, son supérieur, un homme doux qu’il soupçonne d’être l’amant de sa femme. On comprend vite que ce soupçon infondé est motivé par une forme d’admiration inconsciente envers Rissen qui, par ses regards, ses gestes, semble détenir une connaissance ou une sérénité que les autres n’ont pas.

En effectuant des tests sur des volontaires, Kall et Rissen découvrent que tout citoyen a quelque chose à cacher. Les « sacrifiés volontaires » (premiers sujets d’expérience) n’aiment pas leur condition, les époux se veulent du mal, certaines personnes voudraient en tuer d’autres, etc. Ils découvrent aussi une forme de conspiration menée par de simples particuliers qui essaient de ne plus vivre dans la crainte des autres et qui ont mis au point un rituel : faire semblant de dormir paisiblement alors qu’un de leurs pareils, un couteau dans la main, pourrait bien les tuer.

Je vais me retenir de raconter tout le livre, disons juste qu’il se dévore et qu’il est d’une grande efficacité narrative. La psychologie de Kall, qui ne s’avoue ni ses doutes ni ses angoisses, qu’il projette sur Rissen, est parfaitement campée et le récit parvient à rendre de manière très crédible le sombre futur qu’il annonce. Il faut dire que Karin Boye, marquée à la fois par le contexte luthérien dans lequel elle a grandi et par son engagement socialiste (trait commun à de nombreux auteurs de dystopies classiques), avait été fortement ébranlée dans ses convictions par un voyage effectué en Union Soviétique en 1928. Il n’est sans doute pas inopportun de remarquer aussi que le livre a été écrit au moment même où l’Allemagne nazie conquérait l’Europe.
Au delà de son lien à l’histoire et à la politique, La Kallocaïne porte des réflexions très actuelles sur les questions de vie privée, de transparence, de surveillance et de confiance, qui sont au centre du rapport que les citoyens de 2011 entretiennent avec les états dans lesquels ils vivent, de Pékin à Götteborg, depuis l’émergence des télécommunications de masse.

  1. C’est peut-être triste à dire, mais l’entrée d’une œuvre dans le domaine public, qui permet aux éditeurs de faire une économie substantielle sur les droits d’auteurs, est souvent l’occasion de nombreuses rééditions. Dans le cas des ouvrages étrangers, cependant, les choses ne sont pas nécessairement simples car un livre peut être dans le domaine public sans que sa traduction ne le soit. []
  2. La traduction, due à Marguerite Gay et Gert de Mautort, est a priori très correcte. []

Sleep Dealer

avril 2nd, 2011 Posted in Hacker au cinéma, indices, Interactivité au cinéma, Ordinateur au cinéma, Robot au cinéma | 10 Comments »

Au xénophobe1 et paranoïaque Camp des saints de Jean Raspail, on peut opposer le très riche et plutôt réussi Sleep Dealer (2008), un film américano-mexicain du digital media artist (ainsi qu’il se présente sur son site) et réalisateur Alex Rivera2.

Le personnage principal, Memo, est un jeune adulte mexicain qui vit avec sa famille dans une région agricole autrefois prospère mais à présent victime d’un barrage qui prive les cultures d’eau. L’électricité produite part au loin et l’eau est rationnée et vendue à prix d’or par des robots sentinelles armés et antipathiques.
Un peu hacker, mais pas très prudent, Memo s’amuse à intercepter des communications radio. Il rêve de voyager, de quitter sa région. Un soir, il est découvert et considéré comme un terroriste car les abords du barrage sont une zone sensible que des activistes altermondialistes tentent fréquemment de saboter.
Un jour, alors que Memo et son frère sont chez un oncle, ils assistent en direct sur grand écran à un spectacles abominable : le bombardement de leur maison et l’assassinat de leur père par un pilote américain employé par la société Del Rio Water. Le fait qu’une antenne permettant d’intercepter les communications se trouve sur le toit de la maison avait tenu lieu de preuve d’appartenance à un groupe terroriste. Au moment de tirer, le pilote, lui-même d’origine mexicaine, avait hésité, d’autant qu’il avait pu voir sa victime face à lui, ou plutôt face au drone qu’il pilotait. Mais il l’a fait quand même.

Memo, accablé par un sentiment de culpabilité compréhensible, quitte son village. Il veut se rendre à Tijuana avec l’espoir d’y trouver du travail pour envoyer à son frère et à sa mère de quoi vivre. Sur le chemin, il fait la connaissance de Luz, une jeune femme avec qui il échange quelques mots dans le bus. Elle est écrivain, nous verrons ce que ça signifie plus tard.
Memo est résolu à travailler pour un Sleep Dealer, un atelier de misère depuis lequel il pilotera un robot dans un pays développé, par exemple les États-Unis. La technologie employée implique la pose de « nodules » de connexion numérique sur les avant bras et dans le dos. Elle est dangereuse car des accidents électriques peuvent se produire, provoquant la cécité ou la mort des ouvriers, qui travaillent jusqu’à atteindre un état d’épuisement important, jusqu’à se vider de leur énergie, jour après jour, d’où leur nom de sleep dealers.
La pose des « nodules » par des médecins est coûteuse et Memo est forcé de trouver des artisans plus ou moins clandestins pour s’en charger. Luz lui recommande une rue mal fréquentée pour le faire, mais Memo s’y fait assommer et dépouiller de ses quelques économies. Il part vivre dans un bidonville.

Sur le réseau, Luz raconte sa rencontre avec Memo, dont les rêves d’avenir meilleur, quoique banals, l’ont émue. Le nom du village de Memo, très recherché — sans doute depuis l’attaque aérienne, dont elle ignore tout —, vaut un beau succès à Luz. À sa grande surprise, elle vend très bien cette histoire et un client la paie même d’avance pour retourner voir le jeune paysan. Elle le trouve facilement. Il raconte son agression, ce dont Luz se désole sincèrement. Elle décide de l’aider, car elle a la compétence suffisante pour poser des « nodules ».
Enfin équipé, Memo peut commencer à travailler. Son métier est de piloter un robot sur un chantier, sans doute aux États-Unis, peut-être à Los Angeles, il ne peut pas le savoir. Ce système de travail à distance permet aux pays développés de réaliser leur rêve, explique à Memo son patron : « Le travail, sans les travailleurs ». Son premier salaire lui permet d’envoyer de l’argent chez les siens.
Luz continue à rencontrer Memo puis à raconter ces rencontres sur le réseau. Les deux jeunes gens tombent amoureux. Luz ne parvient pas à expliquer à Memo son métier, elle a peur qu’il se sente blessé, et elle a raison, car lorsqu’il découvre que sa vie a été exposée de cette manière, il la quitte.
De son côté, le pilote de drones Ramirez décide de se rendre au Mexique pour rencontrer Memo, car il veut se racheter du meurtre du père de ce dernier…

Je ne vais pas raconter tout le film, je m’arrêterai donc là.
Ce récit cyberpunk tiers-mondiste est assez riche thématiquement et il rappellera au spectateur de nombreuses références issues de la science-fiction aussi bien que du monde actuel. La destruction de la maison de Memo peut rappeler Anaconda Target, court-métrage de Dominic Angerame réalisé à partir d’images de la guerre en Afghanistan, et précède le film Collateral murder, extrait des archives de l’armée américaine en Irak révélé au public par Wikileaks il y a un an. On pense aussi à eXistenZ (ou à l’artiste Stelarc) pour l’intrusion un peu répugnante des câbles dans l’organisme de ceux qui se connectent au réseau. On pense enfin à Starship Troopers (ou à Fox News) pour la spectacularisation de la guerre.
Le sujet dominant, ce sont bien sûr les rapports entre le nord et le sud. Les ressources naturelles et humaines du Mexique sont exploitées par les États-Unis, suivant un contrat unilatéral qui ne peut se justifier que par la loi du plus fort. De manière ironique, c’est un mexicain d’origine, le pilote Ramirez, qui est l’instrument violent de l’arrogante captation des richesses du Mexique par les États-Unis, sous les rires et les applaudissements bêtement complices de Memo et de son frère, émerveillés par le spectacle que cela constitue, du moins jusqu’à ce qu’ils réalisent que les « terroristes » pulvérisés pour un show télévisé, ce sont eux-mêmes. La victime de la farce, c’est son spectateur. L’allégorie vise juste.

Parmi les évocations futuristes intéressantes, je retiendrais celle du métier d’écrivain. Luz, qui débute dans cette profession, voyage et rencontre des gens, pour vendre ensuite ses souvenirs, ce qui l’inscrit dans une tradition assez précise de l’écriture, celle des écrivains voyageurs, aux franges du journalisme ou de l’immersion sociologique empirique.
Le modèle économique du métier d’écrivain tel qu’il est décrit semble assez simple : l’auteur dépose sur le réseau (ici nommé Truenode) des histoire que les clients achètent à l’unité. Le soir, en rentrant chez elle, Luz se connecte pour voir l’état de son compte : telle histoire a-t-elle plu ? Combien de personnes l’ont achetée ?
Le mode de rédactions littéraire est montré mais pas vraiment expliqué. Tout d’abord il ne s’agit pas de littérature écrite : Luz expose à haute voix son propos, et sa connexion physique avec le réseau permet d’illustrer ses paroles avec des images directement issues de sa mémoire. La part de création véritable de la part de l’auteur paraît assez faible car l’ordinateur intervient chaque fois qu’il semble que son récit contient des omissions. L’intervention de Luz consiste donc surtout à vivre des choses intéressantes à raconter, puis à sélectionner les bonnes anecdotes.
On trouvait déjà l’idée de la littérature informatique où l’ordinateur dicte en partie ses volontés à l’écrivain dans La mort en direct (Bertrand Tavernier, 1980).

Sleep Dealer utilise un certain nombre de clichés du registre CyberPunk : les cliniques clandestines où l’on se fait poser des implants cybernétiques dans l’arrière-salle crasseuse d’un bar mal famé, un bar, justement, où l’on reçoit sa dose de cyber-drogue ou de cyber-sexe,… Ce genre d’élément pourrait presque sembler vieillot vingt-cinq ans après la publications de Johnny Mnemonic, mais le film fonctionne pourtant très bien. Loin d’être une simple fable sur les rapports entre Nord et Sud, Sleep Dealer propose une réflexion sur notre futur technologique et sur la manière dont les interfaces et les machines dont nous nous entourant permettent, selon les cas, d’éloigner ou de rapprocher les personnes.
Les acteurs sont très bien, l’image semble au départ artificielle, mais on l’oublie rapidement pour se concentrer sur ce qui est raconté.

  1. Xénophobe : qui craint ceux qui viennent d’ailleurs. Les journalistes l’emploient souvent, à tort, comme synonyme pour « raciste ». []
  2. Je ne connais pas du tout le travail d’Alex Riviera mais il semble exclusivement consacré (vidéos, court-métrages, écrits) à étudier les rapports entre Internet et l’immigration, la globalisation et la politique. []

Paris city graffiti

mars 31st, 2011 Posted in Lecture, Personnel | 6 Comments »

Je dois le confesser, j’ai un petit passé dans le graffiti. Il y a prescription, en fait : j’ai peint assez activement entre 1983 et 1990, et plus jamais depuis. Je n’étais pas un voyou ou un vandale, je n’avais pas vraiment de rage à exprimer, j’étais plutôt un sage banlieusard des classes moyennes supérieures, même pas révolté contre cet état, mais en revanche très enthousiaste à l’idée d’une créativité urbaine qui ne demande pas la permission d’exister, et amoureux de la culture hip-hop, qui commençait timidement à émerger en France.

Je me faisais appeler Spray, mon frère (qui n’avait que dix ans) était Risk, nos copains se faisaient appeler Shaz, 34 Skidoo, Won, Fred, et on a fondé le groupe Twilight Zone Crew, qui a grandi jusqu’à atteindre une trentaine de membres entre Paris et Londres. Nous n’étions pas très bons, mais le fait est que nous avons appartenu à la toute première vague du graffiti à Paris.

J’ai raconté toute cette histoire sur le site Twilight Zone Crew.com, ce qui m’a permis de me réconcilier un peu avec le graffiti et qui m’a valu de surprenantes retrouvailles, par e-mail ou au bistrot, avec des amis de l’époque. Un peu par hasard, ça m’a même permis de rencontrer Seen, un des mythes vivants du graffiti international. Cela m’a aussi valu beaucoup de questions et de demandes de photographies de la part de chercheurs ou de journalistes. En effet, si mon nom à l’époque ou mon groupe étaient loin d’être les plus en vue (nous étions trop banlieusards et trop timides,…), j’ai conservé de l’époque une collection de photographies relativement importante en volume et, en tout cas, très fournie en images complètement inédites. Une douzaine de ces images ont atterri dans le livre In situ : Un panorama de l’art urbain de 1975 à nos jours (Stéphanie Lemoine & Julien Terral, éd. Alternatives, 2005).

Un nombre sans doute plus important (mais plus difficile à estimer) de numérisations de mes diapositives des années 1980 est présent dans le livre Paris City, par Merco, qui vient tout juste de paraître aux éditions Da Real.
Le livre In Situ se voulait très ouvert sur toutes les formes du graffiti, jusqu’au post-graffiti, très représenté. À l’inverse, Paris City ne parle que du graffiti inscrit dans la tradition du hip-hop new-yorkais, et donne la part belle aux « old-schoolers », les vieux de la vieille du graffiti à Paris, y compris méconnus. Le résultat, dont les textes sont bilingues français-anglais, constitue une somme imposante de 300 pages, avec 2200 photographies. Il ne s’agit pas d’un ouvrage théorique ni d’un florilège des plus belles réalisations dans le domaine, mais plutôt une balade visuelle dans plus de vingt-cinq ans d’histoire du graffiti à Paris.

J'ai eu une grosse surprise en voyant ma tête de l'époque dans le livre, car je n'ai aucune idée de la provenance de cette photographie (mise à jour : cette photographie appartient en fait à Olivier Megaton, aujourd'hui réalisateur). En tout cas, pour être célèbre aux yeux de ses propres enfants, avoir son portrait dans un livre sur le graffiti est plus impressionnant que de publier dans une revue universitaire avec comité de lecture international.

Apparemment on ne peut pas commander Paris City sur Amazon, mais on le trouve dans de nombreuses Fnacs. On peut consulter une liste de points de vente sur le site officiel du livre.
Il vaut 35 euros.