avril 29th, 2011 Posted in Design, Ordinateur au cinéma, Série | 63 Comments »
Martin Landau, qui ne voulait pas nuire à sa carrière d’acteur de cinéma (commencée dans North by Northwest d’Alfred Hitchcock, excusez du peu), avait refusé d’interpréter Mr Spock dans la série Start Trek et n’avait accepté d’apparaître dans la série Mission: Impossible (1966) que comme « special guest » et non comme acteur permanent. Très populaire dans le rôle de Rollin Hand — « l’homme aux mille visages » — il a figuré au générique de la quasi-totalité des épisodes de la première saison et est finalement devenu membre titulaire de l’équipe pour la seconde saison, tout en persistant à refuser de signer le même contrat de longue durée que le reste de l’équipe. Au cours de la troisième saison (1969), Landau s’est plaint de ce que Peter Graves (Mr Phelps) touchait un salaire supérieur au sien, il a réclamé à être augmenté, ce que la production lui a refusé, provoquant son départ. Solidaire, son épouse Barbara Bain — l’autre vedette de Mission: Impossible — a quitté Mission: Impossible elle aussi. L’un et l’autre ont alors subi une assez longue traversée du désert tandis que la série a tranquillement continué d’exister.
De leur côté, les britanniques Gerry et Sylvia Anderson, qui avaient abandonné quelques années plus tôt le projet de produire une seconde saison à la série UFO — saison qui aurait dû se dérouler principalement sur la lune et être destinée plus précisément au public américain —, se sont lancés dans l’aventure de Space 1999, connu en France sous le titre Cosmos 1999, distribué par ITC Entertainement et la RAI. Contre l’avis de Sylvia Anderson, qui lui aurait préféré Robert Culp, acteur surtout connu pour son duo avec Bill Cosby dans la série Les Espions (1965), Martin Landau s’est vu confier le rôle du commandant John Koenig tandis que son épouse est devenue le docteur Helena Russell. Le couple hollywoodien est venu s’installer à Londres avec leurs deux filles Susan et Juliet Landau — cette dernière est connue du public pour son rôle de Drusilla dans les séries Buffy contre les vampires et Angel.

Il est intéressant de noter qu’en 1975, Barbara Bain était âgée de quarante-quatre ans et son époux, de quarante-sept, ce qui fait d’eux un couple plutôt atypique pour une série télévisée de ce genre. Le docteur Helena Russell, malgré un glamour indéniable, n’a rien de l’habituelle femme-enfant plus ou moins écervelée qu’il convient de protéger à chaque épisode. C’est au contraire une femme forte, indépendante, reconnue pour sa grande compétence professionnelle et qui se montre capable de garder la tête froide dans des situations dramatiques. Un tel rôle correspond sans aucun doute à l’évolution de la place des femmes dans la société au milieu des années 1970 et précédait la domination de l’adolescence comme âge de référence que nous vivons à présent — une adolescence toute nouvelle, qui en remontre à ses aînés.
Le troisième acteur important est le canadien Barry Morse, qui approchait la soixantaine au moment du tournage et qui interprète un rôle du scientifique en chef de la base, le sage Victor Bergman, seul capable avec Helena Russell de raisonner Koenig lorsque celui-ci fait une crise d’autorité ou d’héroïsme mal placé. Cette vision du « chef » dont la qualité principale est d’être celui qui décide refuse de perdre une seconde à justifier ou a expliquer ses choix était déjà présente dans UFO, avec le personnage de Straker, dirigeant du SHADO. Cette manière de procéder n’est pas vraiment idéalisée : le nombre de pertes humaines ou matérielles dues à l’entêtement de Koenig est très important et il n’est pas rare qu’il doive reconnaître ses torts.

Le 9 septembre 1999, John Koenig arrive sur la base lunaire Alpha, dont il s’apprête à prendre le commandement. Il a été nommé à ce poste pour accélérer la préparation d’un vol spatial vers la planète Meta, expédition qui rencontre des problèmes car une dizaine des trois-cent résidents de la base Alpha sont atteints d’une maladie mortelle inconnue. Malgré les ordres reçus, Koenig interrompt les préparatifs du vol vers Meta et accepte d’écouter le docteur Russell, qui pense que l’épidémie est liée à un problème dans un dépôt de déchets radioactifs — car en 1999, la Lune sert de dépotoir à l’industrie nucléaire terrestre. Il s’avère finalement que c’est un autre lieu de stockage de déchets radioactifs, abandonné depuis des années, qui provoque une émission croissante de rayons magnétiques mortifères. Koenig décide de déménager les fûts radioactifs en catastrophe, mais pendant l’opération, le 13 septembre 1999, une réaction en chaîne explosive a lieu et la lune est arrachée à l’orbite de la terre, propulsée dans le vide spatial. Très rapidement, les émissions de la terre ne peuvent plus être captées, et sur la planète-mère, elle-même secouée par des séismes un peu partout, on ne se préoccupe plus des trois-cent-onze occupants de la base Moon Alpha, qu’on suppose morts. Moon Alpha est seule dans l’univers et ses occupants devront retrouver le chemin de la terre ou trouver une autre planète où s’établir. C’est le point de départ de la série.

Comme toutes les productions de science-fiction de Gerry et Sylvia Anderson, Space 1999 souffre d’un manque total d’intérêt pour la vraisemblance scientifique. Les distances spatiales, les phénomènes de gravitation et les lois de la thermodynamique sont assez mal compris et feraient pouffer le plus inattentif de collégiens. Ne parlons pas du ridicule de l’utilisation de notions telles que l’anti-matière, les trous noirs ou la théorie de la relativité. La lune à la dérive croise régulièrement l’orbite de planètes habitables et même, s’y établit temporairement avant de repartir, sans qu’aucune précaution scénaristique, aucune astuce pseudo-scientifique ne soit proposée pour permettre au public un peu averti d’activer son « willing suspension of disbelief » — sa « suspension volontaire d’incrédulité ».
Mais en 1975, à la diffusion de Cosmos 1999, j’avais sept-huit ans et rien de tout ça ne m’a gêné. Au contraire, j’étais fasciné par l’aspect sobre des décors et des véhicules qui me semblaient extrêmement crédibles, idéalement réalistes. Du scénario, je comprenais très bien l’angoisse de la solitude spatiale, le manque d’humour quasi absolu et le désespoir né des échecs successifs essuyés par l’équipe. J’acceptais parfaitement cette base lunaire où ne vit aucun enfant (l’enfant, c’était moi) mais qui ressemblait à un foyer, dirigé en quelque sorte par un papa et une maman, à savoir le couple platonique formé par John Koenig et Helena Russell. Au fond, les productions Gerry et Sylvia Anderson ont toujours été destinées aux enfants et, malgré une puissance visuelle et thématique véritables, Cosmos 1999 n’est pas beaucoup moins puéril dans ses scénarios que The Thunderbirds. Les points de départ de chaque épisode sont souvent empruntés à des récits classiques de la Science-fiction. Le second épisode, par exemple, est un grossier pastiche de Solaris. D’autres épisodes empruntent des éléments évidents à 2001: l’Odyssée de l’espace, Star Trek, Twilight Zone, à la mythologie greco-romaine, à des auteurs tels que Brian Aldiss ou John Wyndham (le village des damnés).

Au gré des épisodes, les habitants d’Alpha découvrent des mondes inconnus et rencontrent des espèces extra-terrestres de diverses natures, aux intentions généralement hostiles. La seconde saison de la série dégénère un peu, notamment avec la disparition inexpliquée du professeur Bergman et avec l’apparition du personnage de Maya, une extra-terrestre capable de se métamorphoser en animaux variés. Interrompue après cette seconde saison, la série a eu droit à quelques re-montages destinés à l’exploitation cinématographique, à des novellisations ou des adaptations en bande dessinée, mais on peut parler à l’époque d’un échec. Malgré cela, Cosmos 1999 est resté une série « culte », régulièrement rediffusée et soutenue par une importante communauté d’amateurs, comme en témoigne le nombre de sites web qui lui sont consacrés dans le monde entier.
La force de Cosmos 1999 ne réside ni dans sans scénarios ni dans le raffinement de son imaginaire spéculatif (on est très loin de Dr Who, de Twilight Zone ou de Star Trek, même s’il y a de temps à autres de bonnes idées), c’est avant tout son ambiance, la qualité de ses acteurs et l’excellence générale et la cohérence de son design visuel.

Les décors lunaires blafards, qui s’inspirent des images authentiques de la Lune que le monde entier avait découvert cinq ans plus tôt sont assez réussis. La maquette circulaire mais biscornue de la base Alpha fonctionne assez bien. Les véhicules « Eagle », peut-être parce qu’ils n’ont pas une ligne très élégante, ont un aspect utilitaire assez crédible. L’ensemble est assez inspiré par 2001: L’Odyssée de l’espace, sans doute aussi par Dark Star (1974) ou encore Silent Running (1972), deux films dont les protagonistes errent dans le vide spatial. Il n’est pas surprenant de trouver au générique de Cosmos 1999 des créateurs d’effets visuels ou de maquettes tels que Brian Johnson (2001, Alien), Nick Alder (Alien, L’Empire contre-attaque), Harry Oakes (Flash Gordon, Aliens), Terry Reed (Moonraker, Aliens, Titanic), Martin Bower (Alien, Outland) et bien d’autres. Beaucoup des créateurs cités avaient commencé leur carrière avec des production Gerry & Sylvia Anderson.
Le décor intérieur est composé de meubles en plastique moulé aux formes arrondies, dans la mode « space age » (qu’on appelle parfois « pop » en France), souvent issus de séries connues. Les fenêtres ont des coins arrondis aussi et les portes s’ouvrent toutes mécaniquement. On regrettera que les décors des scènes situées hors de la lune, sur des planètes exogènes, ne soient en général pas aussi soignées. Un peu comme dans Star Trek, l’exotisme et l’étrangeté sont souvent obtenus par des choix chromatiques assez lourds (suffit-il que l’herbe soit rouge pour qu’on se sente « ailleurs » ?) et l’emploi de brumes artificielles qui semblent avant tout destinées à limiter la surface des plateaux de tournage.

Les principales typographies que l'on aperçoit dans Cosmos 1999. "Countdown", de Colin Brignall (1965) ; "Data 70", de Bob Newman (1970) ; "Microgramma" par Alessandro Butti et Aldo Novarese (1951) - fonte utilisée aussi dans Star Trek et dans 2001 - et enfin la très classique Futura Black de Paul Renner (1929), employée exclusivement dans le générique. Je n'ai pas réussi à identifier précisément le caractère (pourtant très familier) utilisé pour le titre "Space 1999", dont le S et le 9 sont très caractéristiques.
Dans la première saison de la série, les occupants d’Alpha sont vêtus d’une combinaison ou d’une tunique en tissu moulant. Les grades ou les fonctions de chacun se distinguent par les couleurs des vêtements, mais de manière bien plus discrète que dans Star Trek, car ils sont tous gris-beige et ne se différencient que par la teinte des manches ou par la discrète présence de bandes colorées sur les coutures. Tous portent des bottines beige discrètes et une large ceinture de plastique transparent à laquelle est accrochée leur « commlock », un petit appareil qui sert à la fois de clef magnétique, d’horloge et de module de télécommunication audio et vidéo. Ces appareils peuvent être reprogrammés à distance par l’ordinateur. Ils sont assez proches du « communicateur » de Star Trek, donc du téléphone mobile mais aussi, du smartphone.

Toute la base est équipée d’écrans disposés sur les murs ou sur des poteaux divers. Ils cadrent toujours ce qu’ils sont censés montrer mais on ne voit jamais les caméras qui sont utilisées pour filmer. De temps en temps, ces écrans affichent un message tel que « RED ALERT », ou encore des animations abstraites d’oscilloscopes. Très généralement, comme dans UFO, la visiophonie est une évidence dans Cosmos 1999, de même que la présence de l’ordinateur, même si on y voit encore des machines à écrire mécaniques. On note au passage que les ordinateurs affichent peu d’informations à l’écran mais les impriment ou les déclament de vive voix — une voix féminine, dans le cas de l’ordinateur central de la base. Comme dans Star Trek, il faut souvent un interprète humain pour communiquer avec l’ordinateur — ici David Kano, qui a la particularité (on l’apprend dans l’épisode 8) d’avoir participé à une expérience d’implant cybernétique afin d’associer l’intelligence humaine aux capacités computationnelles propres à l’ordinateur. De ceux qui ont tenté l’expérience, il est, malgré la douleur extrême qui lui cause la connexion, le seul dont le cerveau ait survécu à l’opération.
Pour parler aux ordinateurs, il faudrait être un peu un ordinateur soi-même ?

L’ordinateur est très présent, notamment pour effectuer des choix, par exemple pour décider le nom de la personne qui doit être envoyée dans une expédition sur terre ou pour sélectionner les membres de l’équipage d’un vaisseau mis à l’abri d’une catastrophe. L’idée est ici que l’ordinateur saura se montrer objectif, rationnel, et que c’est l’unique démarche souhaitable.
Dans le cinquième épisode, le » Commissioner » Simmonds refuse de se soumettre au choix de l’ordinateur et dit : « I’ve been a politician all my life don’t believe in chance » — « j’ai été un politicien toute ma vie et je ne crois pas au hasard ». Il est intéressant de noter que ce refus du jugement de l’ordinateur vient d’un personnage extrêmement négatif, terriblement égoïste, qui projette sans ciller de sacrifier les derniers représentants d’un monde détruit, puis tous les résidents de Moon Alpha, pour avoir une chance de regagner la terre, seul. La carrière de politicien est paradoxalement associée ici au refus de la solidarité et de l’intérêt général, tandis que le froid jugement de l’ordinateur est considéré comme l’unique démarche qui vaille. On notera que Simmonds n’est pas seulement un politicien, il est aussi l’unique personne sur Alpha qui n’ait pas d’utilité, c’est à dire qui ne soit ni scientifique, ni pilote.
Pour autant, la confiance aveugle dans les machines n’est pas automatique. Le huitième épisode de la première saison aborde la question de la fiabilité de l’ordinateur : que faut-il croire lorsque tous les instruments, tous les capteurs, prétendent que la situation est normale alors qu’elle ne l’est manifestement pas ?

Gwent
Dans l’épisode vingt-et-un de la première saison, baptisé The Infernal Machine, John Koenig, Helena Russell et Victor Bergman se rendent dans un vaisseau où ils ont été invités. Une fois à l’intérieur, ils font la connaissance d’un vieillard, appelé « compagnon », qui leur apprend qu’il n’est pas celui qui les invités à monter à bord mais que le responsable est Gwent, le vaisseau lui-même. En fait, Gwent est le double ou plutôt la continuation de Delmer Powys Plebus Gwent, de la planète Zemo, un scientifique au génie mésestimé des siens qui a transmis sa personnalité au vaisseau « vivant » qu’il a construit et qui, au delà de la mort, « augmenté des capacités supérieures d’un cerveau informatique », peut parcourir l’espace à sa guise, s’arrêtant de temps à autres pour récolter des matériaux dont il a besoin. Mais voilà, cet ordinateur pensant ressent la solitude et peut en souffrir au point de devenir paranoïaque : « My experience over these years… travelling the universe alone… blind… dependant on Companion, has left me untrusting, suspicious, cynical, perhaps paranoid. You see, having built this, yes, machine, to preserve my personality, I discovered too late its inherent weakness. I need… company. None of us exists except in relation to others. Alone, we cease to have personalities. Isolation. Do you understand? ». Lorsque celui qu’il nomme « compagnon » meurt, il tente d’emmener avec lui Helena Russell et John Koenig. La seconde faille de Gwent, c’est que contrairement à HAL 9000, il est aveugle, état qui permet à Koenig de communiquer par écrit avec son équipage à son insu. Comme l’ordinateur central de Moon Alpha, Gwent n’affiche rien sur des écrans, il imprime sur papier listing. Visuellement, l’intérieur du vaisseau Gwent est plutôt une réussite et rappellera un peu l’intérieur d’un autre ordinateur-vaisseau autonome, le satellite Space Intruder Detector de UFO.

Ce n’est pas l’assaut physique dont il fait l’objet qui réduira les plans de Gwent à néant, c’est une remarque de Victor Bergman qui lui dit qu’il s’est trompé, que de vouloir conserver sa personnalité pour l’éternité était la pire des vanités. Convaincu, Gwent décide de mourir, rien que ça !
Cet épisode aborde donc deux intéressants thèmes de la science-fiction, celui de l’ordinateur autonome, et celui de la transmission d’une personnalité existante dans une machine, de l’immortalité conquise par un moyen technologique. Ici, comme souvent, ces thématiques servent en creux à parler de ce que c’est qu’est un être humain (quelqu’un qui ne peut exister sans les autres, nous dit-on) et à parler de l’angoisse de la disparition et de la vanité qu’il y a à espérer survivre à la mort.
La conscience de l’inéluctabilité de la mort et l’obligation de survivre malgré tout, sans grand espoir, est sans doute le thème universel qui parcourt Cosmos 1999 et qui en fait une série tout à fait regardable aujourd’hui encore.
