Profitez-en, après celui là c'est fini

L’ordinateur de Barbarella

décembre 6th, 2009 Posted in Ordinateur au cinéma | 8 Comments »

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Je dois à Jean-Claude Forest ma première vraie émotion esthétique, ou en tout cas la première émotion esthétique dont j’ai eue conscience, à la lecture de quelques pages de Mystérieuse, matin, midi et soir, récit qui avait été publié dans Pif Gadget et dont la parution avait été interrompue, dit-on, pour cause d’imagination excessive.
Le maigre aperçu que j’ai eu de cette bande dessinée avait pourtant suffi à m’ouvrir à un univers visuel et littéraire vif, élégant, puissant, fait de réminiscences de Daniel Defoe, de Robert Louis Stevenson et surtout de Jules Verne, un monde rempli de personnages denses et complexes, notamment des personnages féminins. Dans les séries télévisées du samedi après-midi, dans les films que j’ai pu voir à l’époque ou dans les bandes dessinées que je lisais, les filles n’avaient que peu d’intérêt. Lorsqu’elles existaient, c’était comme faire-valoir de héros eux-mêmes assez fades. Les femmes et les filles chez Forest n’étaient rien de cela, elles étaient libres, fortes, intelligentes et séduisantes.

C’est bien plus tard, évidemment, que j’ai pu lire les aventures de l’héroïne qui a rendu Jean-Claude Forest vraiment célèbre : Barbarella. Née en 1962 dans le coquin V Magazine, cette série a connu un succès critique international mais aussi, en France en tout cas, lors de sa parution en album en 1964, la censure. Le dessin était chaste et les dialogues n’avaient rien de spécialement cru, mais le comportement de la protagoniste principale était quant à lui immoral selon les critères de l’époque, même pour de la science-fiction, puisque, en marge de ses aventures intersidérales, la jeune femme vivait sa vie affective et charnelle comme elle l’entendait, sans être assujettie à l’autorité d’aucun mâle. La censure a par ailleurs été motivée par le fait qu’il s’agissait d’une bande dessinée, média qui, hors quelques médiocres feuillets diffusés sous le manteau, n’avait jamais été destiné à un public adulte.

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Jean-Claude Forest a fait partie des fondateurs du Club des bandes dessinées — un groupe historique de nostalgiques des récits d’aventure des années 1930 (Flash Gordon, Mandrake, etc., période dont l’influence sur Barbarella est évidente) — avec Francis Lacassin mais aussi avec Alain Resnais et, si je ne m’abuse, Chris Marker. C’est malheureusement un cinéaste bien moins inspiré que les deux derniers cités qui a signé l’adaptation cinématographique de Barbarella : Roger Vadim. Assimilé à la nouvelle vague sur un malentendu (on le qualifie souvent de précurseur du mouvement pour Et dieu créa la femme), Vadim me semble surtout être le symptôme de l’appétit de vie de la jeunesse d’après-guerre, une jeunesse plombée par un phénomène de retour à l’ordre moral hypocrite censé laver les pêchés de l’entre-deux guerres et qui s’est notamment manifesté par des lois très contraignantes pour les artistes : le code Hays, le Comics code authority, la loi française sur les publications destinées à la jeunesse, etc.

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En 1968, à la sortie de Barbarella-le-film, le monde était en mutation et la « révolution sexuelle » atteignait les couches populaires (exemple emblématique : la pilule contraceptive venait d’être légalisée en France), notamment par le cinéma, qui peut-être pour cette raison a connu une brève période où des auteurs formellement ou thématiquement audacieux ont recueilli un véritable succès critique et parfois même, un succès public qu’ils n’ont plus retrouvé dans la suite de leur carrière : Godard (et toute la nouvelle vague), Antonioni, Fellini, Pasolini, et, une décennie plus tôt, Ingmar Bergman.

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Ce qui me semble intéressant avec cette adaptation cinématographique de Barbarella, c’est qu’elle est plutôt en recul vis à vis de l’œuvre de départ, car la Barbarella maîtresse d’elle-même de Forest n’est plus ici qu’une ingénue passablement bécasse qui passe de bras en bras non parce qu’elle le veut mais parce qu’elle ne sait pas se refuser à qui a envie d’elle. Parmi les épisodes escamotés au cinéma, je remarque celui où Barbarella entraîne dans son lit le servile robot Aiktor : le plaisir sensuel qu’elle en obtient lui appartient à elle seule, son valet mécanique n’en retirant pour sa part aucun. Ici, Barbarella n’est la chose de personne. Les allusions à l’homosexualité féminine qui parsèment le récit d’origine, et qui évoquent une autre façon de se passer des hommes, ont aussi plus ou moins disparu dans la version filmée.

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Je ne sais pas si on peut dire que Barbarella-la-bande-dessinée est une œuvre féministe, mais son adaptation cinématographique ne l’est en tout cas pas du tout, elle l’est peut-être même moins qu’Angélique marquise des Anges, c’est dire. Malgré la manière humoristique avec laquelle Jane Fonda interprète le personnage, qui semble à chaque mot nous dire qu’elle n’est pas dupe de son rôle, il n’y a là qu’un prétexte à nous montrer, derrière des paravents en plastique translucide, un bout de fesse par ci, un bout de sein par là. La production (Dino de Laurentiis, à qui l’on doit Conan le barbare, Flash Gordon, Dune,…) n’est pas franchement soignée et il faut pas mal d’imagination pour voir ici le beau film pop et kitsch que beaucoup ont célébré. Il faut tout autant d’imagination pour se figurer que 2001: a space oddyssey est sorti la même année.

L’ordinateur de bord (absent de la bande dessinée), qui s’exprime dans un anglais assez suave, est nommé Alfie. Clin d’oeil au film britannique Alfie le dragueur (1966), qui racontait de manière douce-amère l’histoire d’un coureur de jupons persuadé de pouvoir vivre l’amour avec légèreté, mais finalement rattrapé par les évènements ?

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Visuellement, cet ordinateur est plutôt réussi, mais le décor qui l’entoure, fait de fourrure synthétique, est malheureusement assez laid.
Les créateurs de trucages se sont en revanche fait plaisir avec des  effets spéciaux aquatiques ou sidéraux et avec les séquences de titres, mais s’il y a là plein d’idées, celles-ci sont tout de même réalisées avec une désinvolture attristante. L’ensemble n’est franchement pas fameux. La musique est correcte, sans plus, et le scénario un peu simplet, dénué du foisonnement imaginatif de J.-C. Forest. L’ensemble ne mérite à mon avis pas son aura de « film culte ».

Roman Coppolla, fils de Francis Ford Coppolla et frère de Sophia Coppolla, a réalisé en 2001 un étonnant petit film, CQ, qui racontait les errances d’un apprenti cinéaste américain soucieux d’intégrité artistique mais venu assurer à Paris le montage d’un mauvais film de science-fiction en lequel on n’a pas de mal à reconnaître Barbarella. L’acteur John Phillip Law, qui interprète l’ange Pygar, est aussi au générique de CQ.

Un remake de Barbarella, toujours produit par Dino de Laurentis, devrait sortir en 2010. On ignore pour l’instant qui en assurera la réalisation.

3e entretiens du nouveau monde industriel

novembre 27th, 2009 Posted in Design, Interactivité | 6 Comments »

Pour la troisième année consécutive, donc, se tiennent les Entretiens du nouveau monde industriel organisés par l’Ensci, l’Iri et Cap Digital. J’ai pu assister à la première journée mais je ne serai pas là demain pour la seconde.
Le thème de cette édition est Les objets communicants, nouveau « système des objets ».

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Une grève au centre Pompidou a forcé les organisateurs à se replier sur le Conservatoire National des Arts et Métiers. L’amphithéâtre utilisé le matin était trop petit, le public s’est entassé sur les escaliers, puis par terre dans la salle. Tout le monde n’a pas pu entrer. La première session, intitulée Le retour de la matière, comportait des introductions de Bernard Stiegler (IRI/IUT Compiègne), Alain Cadix (Ensci), Bernard Benhamou (Délégué aux usages de l’Internet) et Henri Verdier (Président de Cap Digital) : philosophie, pédagogie, politique et industrie (le curé, l’instituteur, monsieur le maire et le boulanger, a résumé un intervenant du public).

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L’après-midi, les intervenants et le public ont déménagé pour un amphithéâtre nettement plus grand. La session était baptisée Le nouvel objet industriel.
Jean-Louis Fréchin (ci-dessus) a présenté ses objets interactifs et son approche humano-centrée du design et des interfaces. Nicolas Nova (Liftlab), Frédéric Kaplan (Epfl) et Jean-Louis Beylat (Alcatel Lucent) ont présenté des pistes pour l’avenir des objets et rappelé, chacun à sa manière (c’est ma conclusion en tout cas) et sans être forcément d’accord sur tout, que rien ne se fera contre les utilisateurs ou sans les utilisateurs. Il a notamment été rappelé qu’il ne suffit pas de décréter qu’un objet est « pratique » ou « utile » pour que les utilisateurs s’en emparent effectivement : qui a besoin d’un frigo intelligent ou d’un service qui dit à nos amis où nous nous trouvons physiquement à dix mètres près ?

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La seconde session de l’après-midi, intitulée Nouveaux standards, nouveaux logiciels et nouvelles infrastructures pour les néo-objets a en fait principalement traité des questions de pouvoir, avec trois intervenants : Xavier Barras, Christian Fauré et Valérie Peugeot. Qui dirige quoi, qui trace (traque) qui, quoi, comment ? Qui produit les données, qui les exploite ?
Questions urgentes, puisque c’est en ce moment que les choses se passent et, peut-être, se cristallisent.

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C’est d’ailleurs l’idée que je retiens de cette journée : c’est en ce moment que les choses se passent et nous oublions souvent la vitesse à laquelle tout cela est allé : il y a quinze ans, Internet était une réalité lointaine pour la plupart des gens. Il y a dix ans, Google était un projet d’étudiants. Il y a cinq ans, Youtube, FaceBook et Twitter n’existaient pas. Dans cinq, dix ou quinze ans, où serons-nous ?
Ci-dessus : Olivier Cornet, enseignant à l’Esad d’Amiens (gauche) et un groupe d’étudiants en design interactif d’e-artsup (droite).

Cyber-jus de fruits

novembre 26th, 2009 Posted in Design | 2 Comments »

Conservatoire national des arts et métiers, aujourd’hui vers seize heures, dans le hall de l’amphithéâtre Jean Fourastié. En marge des Entretiens du nouveau monde industriel, troisième édition (consacrée au « nouveau système des objets »), Mael Le Mée fait une démonstration publique du « jus de fruit informé ».

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J’ai pris les explications en cours alors je n’y ai pas compris grand chose : des oranges bio venues de Sicile connectées à des fichiers musicaux Mp3 libres de droits,… ? Le dispositif, apparemment complexe, fait un peu gag1.
J’ai beaucoup aimé la fin de la démonstration :
— « Bon, qui veut commencer, qui veut un jus d’oranges ? »
— « Moi je veux bien »
— « Alors, mademoiselle, est-ce que votre téléphone a la 3G ? »
— « Non parce que… » (sa voix se perd un peu)
— « Ah c’est pas malin ça ! »

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Angoissante perspective : le jus de fruit augmenté d’informations réclame une connexion 3G ! Je ne suis pas resté pour voir si la jeune femme s’est fait servir le verre qu’elle avait réclamé malgré son retard technologique.

  1. Maël Le Mée est par ailleurs impliqué dans l’Institut Benway, une société fictive qui fabrique des organes de confort. [↩]

Nouveau blog, pour étudiants

novembre 25th, 2009 Posted in Après-cours, Brève, Études | 4 Comments »

elvispresleyJ’ai créé le présent blog pour mes étudiants, avec pour projet d’en faire un complément de cours. Mais les articles que j’écris sont longs, beaucoup trop longs, et ne se rapportent pas toujours à mes cours. Avec Nathalie, qui enseigne aussi depuis cette année, nous lançons donc un blog-notes pédagogique qui est appelé à contenir des références, des images, des liens, des messages personnels, des éléments d’inspiration, bref un peu tout et rien, dans le plus grand désordre : heureux qui s’y retrouve.
Ce blog, baptisé Whatever, ne sera pas accessible via Google.

Bref, comme le chantait Elvis Presley : a little less conversation, a little more action.

Insupportables Pieds Nickelés

novembre 25th, 2009 Posted in Bande dessinée | 3 Comments »

nouvelles_aventures_des_pieds_nickelesJ’ai toujours trouvé les Pieds Nickelés foncièrement antipathiques. Leur monde se divise en trois catégories seulement. Il y a les policiers (et assimilés : juges, huissiers, etc.), dont il faut éviter la compagnie, les « poires », à qui l’on doit prendre ce qu’on peut, et puis il y a eux-mêmes, Filochard, Ribouldingue et Croquignol.
Leur opportunisme et leur débrouillardise sont toujours mis au service d’entreprises douteuses dont les conséquences négatives ne leur semblent regrettables que lorsqu’elles les envoient en prison. Antipathique mais très française, cette manière de se servir, de faire du mauvais esprit sur tout, de confondre paresse et clairvoyance politique, cet esprit « crevard », cet esprit Choron, cet esprit Crapouillot, limite Thénardier, que l’on retrouve de manière plus ou moins adoucie, idéalisée ou poétisée dans le cinéma français d’avant-guerre, mais aussi chez Michel Audiard, Gilles Grangier, Jean-Pierre Mocky ou Jean Yanne. Peut-être bien qu’elle est là, la fameuse « identité nationale » que l’on cherche si activement ces temps-ci.
Si leurs aventures n’avaient pas été interrompues sous l’occupation, je me demande ce qu’elles auraient été : auraient-ils trafiqué des jambons ou des tickets de rationnement ? Aurait-ils vendu des explosifs périmés aux résistants ? Je me le demande car s’il y a une chose que les Pieds Nickelés font bien et depuis plus d’un siècle, c’est de traverser leur époque. Leur immersion sociologique reste toujours superficielle puisque pour eux, ce qui compte, c’est juste de trouver comment profiter d’une situation, mais tout de même, on peut apprécier un peu de l’air du temps dans chacune de leurs aventures. Au delà des magouilles, cependant, ce qui m’a toujours embêté dans cette série, c’est que, en dehors de jouer aux cartes et de boire des coups,  ses protagonistes ne font pas grand chose de leur liberté. Très français, là aussi ?

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La force de l’album que viennent de sortir (à grand peine car l’éditeur Ventillard, qui s’estimait détenteur des droits sur la série, a failli en faire interdire la parution) Trap (co-scénariste) et Oiry (aux pinceaux et au scénario) est d’avoir parfaitement respecté l’esprit de la série d’origine. Des héros toujours aussi dépourvus de grandeur, mais toujours aussi industrieux et imaginatifs, qui s’attaquent, à leur seul bénéfice, au grand problème des parisiens de 2009 : le logement. Ils montent un hôtel dans une laundrette, sont pris pour des marchands de sommeil, deviennent conseillers au logement dans une mairie, organisent des loteries et jouent les clefs des HLM au poker, jettent une chanteuse idéaliste dans le lit d’un politicien qui a « une promesse pour chaque revendication », écrivent pour la starlette une chanson1.

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Bref, l’air du temps et le mauvais esprit, tout y est. Les calembours, les contrepèteries et les histoires de flatulences aussi.

Le dessin de Oiry2 est vif mais aussi tout à fait contemporain (on rêverait de le voir sans mise en couleur). Certaines cases, les scènes de bagarre générale par exemple, rappellent les compositions de Pellos, mais le découpage est, discrètement, bien plus élaboré. Le trait, si l’on tient à faire des comparaisons un peu grossières, peut rappeler Pétillon dernière manière, le Rochette de Napoléon et Bonaparte, Dupuy et Berbérian (dès qu’il s’agit de Paris, difficile de ne pas les voir partout) ou encore Blain, mais aussi les dessinateurs obscurs du dessin d’humour des années 1950 ou 1960.

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Pour finir, l’ensemble est plutôt pertinent, toujours aussi amoral et même drôle, qualité que j’ai pour ma part rarement apprécié dans la série d’origine. On rêve de voir les Pieds Nickelés continuer à semer le désordre un peu partout. Dans leur prochain album, nous dit la quatrième de couverture, il seront « bio-profiteurs ». Tout un programme.

  1. Dans sa chanson, écrite par Ribouldingue, la chanteuse raconte que le maire est « sa came »  – ça vous rappelle quelque chose ? – et qu’elle profite grâce à lui de logements de fonction et de bons gueuletons [↩]
  2. Stéphane Oiry, ancien rédacteur en chef adjoint du regretté Capsule cosmique, est notamment co-auteur avec Appollo de l’étrange Pauline et les loups-garous et des Passe-murailles, avec Cornette. Il a par ailleurs été embauché pour enseigner la bande dessinée en Arts plastiques à l’université Paris 8 cette année. [↩]

Espion invité

novembre 21st, 2009 Posted in indices, Parano | 9 Comments »

Ces temps-ci on me demande souvent si je suis obsédé par la surveillance. Difficile de nier que le sujet m’intéresse, en observateur, car je perçois qu’une mutation technique et sociologique est en train de s’opérer dans le domaine, sous nos yeux, et dans une indifférence quasi-générale, ou plutôt avec notre accord tacite.
La technologie a beaucoup changé en quelques années et ne va pas cesser de le faire : miniaturisation, qualité, traitement « intelligent » des données (reconnaissance faciale, observation de comportements, lecture sur les lèvres,…)1. L’offre commerciale se modifie aussi, les solutions de surveillance deviennent accessibles aux particuliers et ne réclament plus une infrastructure lourde.
Voici un extrait d’un prospectus qui vient d’être diffusé dans ma ville :

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Le principe du service en question est qu’un poste de contrôle distant est averti en permanence des éventuelles intrusions de notre domicile, et peut ensuite vérifier la réalité de l’effraction par le biais d’une caméra puis à l’aide d’un microphone. Si cela semble approprié, les forces de police sont ensuite prévenues. Le système communique par téléphonie mobile, c’est à dire qu’il fonctionnera même si les lignes électriques ou téléphoniques ont été sectionnées. Cela signifie que depuis ce poste de contrôle mutualisé (il n’est pas dédié à surveiller un unique domicile) on peut voir et entendre ce qui se passe chez ses clients — uniquement lorsque l’alarme est branchée je suppose.

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Bien entendu, plus la technologie permettra de choses et plus le public en demandera, car l’angoisse sécuritaire n’a, par essence, aucune limite raisonnable. Mais c’est aussi un symptôme parmi d’autres de la progressive disparition de la sphère intime2.
De nos jours, il n’est pas rare que des parents fassent des procès (ou en tout cas des problèmes) aux municipalités lorsqu’elles voient le visage de leur enfant dans le bulletin municipal. Ce sont les mêmes, peut-être, qui font installer un système de surveillance à l’intérieur de leur logis. Alors que les états sont regardés avec suspicion (théorie du complot, thème du « tous pourris », dénigrement des services publics, etc.), et que le « vivre ensemble » est rejeté (c’est lié), c’est à des sociétés privées que l’on fait confiance pour assurer notre sécurité et prospérité3.

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Le goût du profit est, paradoxalement, une motivation rassurante. Il peut pousser au mensonge, à la tromperie et à l’exploitation, mais finalement il ne s’agit que d’argent, le but est connu de tous et, tant que l’argent circule, le citoyen, devenu consommateur, a bien le droit de vivre comme bon lui semble et d’avoir les opinions qu’il lui plaira d’avoir.

  1. À ce propos, en ce moment se tient le salon Milipol, dédié aux technologies de la sécurité. J’ai réclamé une accréditation au titre de membre d’un laboratoire de recherche en esthétique des nouveaux médias du départements arts de l’Université Paris 8, mais je n’ai même pas eu droit à un refus poli. Je suppose que je n’existe pas, pour ce monde-là, qu’il n’y a pas plus de raisons de me répondre que si j’étais un enfant de dix ans qui cherche à faire croire qu’il est majeur.  [↩]
  2. « La fin programmée de la vie privée », comme l’écrit Philippe Quéau. [↩]
  3. Le film Rollerball pousse cette logique assez loin : plus d’états, plus de liberté mais personne n’en souffre, les frigos sont remplis et la vie plutôt douce. [↩]

Programming Interactivity

novembre 20th, 2009 Posted in Interactivité, Lecture, Processing | No Comments »

ineractivity_joshua_nobleDans la préface de Programming Interactivity, Joshua Noble explique qu’il s’agit de l’ouvrage qu’il aurait aimé trouver lorsqu’il était étudiant en art et qu’il commençait à créer des dispositifs interactifs.
Le résultat est une somme imposante de plus de sept-cent pages qui couvrent trois outils libres et complémentaires : Processing (et ses librairies), Arduino et OpenFrameworks. L’auteur saute d’un outil à l’autre, d’une piste à l’autre, et chaque page suggère des dizaines d’idées de réalisations. Outre la programmation, sont évoquées des notions d’électronique, de théorie des images numériques, la manière dont on peut se servir de logiciels de reconnaissance d’objets, les liens entre objets tangibles et réseaux Internet… Joshua Noble a envie de tout dire sur tout, il évoque même divers outils non-traités dans l’ouvrage (Pure Data, Max Msp,…). Il n’arrive même pas à s’empêcher d’expliquer comment on peut récupérer les données cryptées qui transitent en clair sur un réseau wi-fi ! Les idées fusent et on peut prendre le livre par n’importe quel chapitre, mais l’ensemble est plutôt cohérent. La promesse est donc tenue, c’est bien le livre que tout artiste ou designer concerné par les questions d’interactivité gagnera à avoir entre les mains.
Seul problème : l’éditeur O’Reilly ayant fermé sa filiale française, ses livres ne sont plus disponibles qu’en anglais. On trouve Programming Interactivity chez Amazon pour une trentaine d’euros.

Face aux feux du soleil

novembre 18th, 2009 Posted in Interactivité, Lecture | 11 Comments »

asimov_feux_du_soleilFace aux feux du soleil (The Naked Sun, 1957) s’inscrit dans la série des histoires de robots d’Isaac Asimov.
Le prétexte est typique de l’auteur : l’inspecteur Elijah Baley et le robot humanoïde Daneel R. Olivaw1 partent sur la planète Solaria où, selon toutes les apparences, le premier meurtre commis depuis deux cent ans ne peut avoir été perpétré qu’avec l’aide d’un robot. Or la chose est impossible puisque les cerveaux « positroniques » des robots interdisent à ces derniers de ne pas respecter les trois lois énoncées par Asimov :

  1. Un robot ne peut porter atteinte à un être humain, ni, restant passif, permettre qu’un être humain soit exposé au danger.
  2. Un robot doit obéir aux ordres que lui donne un être humain, sauf si de tels ordres entrent en conflit avec la première loi.
  3. Un robot doit protéger son existence tant que cette protection n’entre pas en conflit avec la première ou la seconde loi.

L’enquête consistera à découvrir la faille logique, la séquence d’évènements ou la raison supérieure qui ont permis que le crime soit commis malgré les lois de la robotique2 ou même à cause d’elles.
Je vais me retenir de raconter le livre car ce n’est pas tant la trame (une enquête savoureuse à la logique stimulante et à la mécanique familière aux lecteurs des récits de robots d’Asimov) qui m’intéresse, mais bien l’univers décrit : la planète Solaria.
Il n’y a pas de forces de police sur Solaria, et c’est ce qui a motivé les autorités de cette planète à faire appel à d’autres mondes pour les aider à résoudre leur problème. Les terriens et les auroriens ont, pour des raisons différentes, besoin de se documenter sociologiquement sur la vie des habitants de la très secrète Solaria. La Terre, au moment où se déroule le récit, est une planète surpeuplée et grouillante dont les habitants vivent confinés sous des dômes climatisés et éclairés artificiellement. Pour un terrien de ce futur éloigné (cela se passe dans trois mille ans environ), voir la lumière du jour ou respirer le grand air constituent une perspective insupportable, névrotiquement angoissante. Confinés sur leur planète écologiquement sinistrée et dépendants du commerce avec d’autres mondes, les terriens n’ont pas le droit de se rendre sur leurs anciennes colonies, les mondes extérieurs. De leur côté, les habitants d’Aurora sont les « spaciens » les plus puissants et les plus nombreux de la galaxie.
La planète Solaria est bien différente. Un programme de contrôle des naissances extrêmement strict y limite le nombre d’habitants à vingt mille individus dont chacun jouit d’un domaine de 4000 kilomètres carrés — quarante fois Paris ! Pour exploiter un territoire aussi vaste, chaque propriété est peuplée d’environ dix mille robots : ouvriers d’usines robotiques, ouvriers agricoles, robots d’exploitation minière et domestiques divers et variés.

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Les habitants de Solaria ne se rencontrent jamais et leurs rapports se font exclusivement par le biais des télécommunications. Le principe d’une société de la communication où les rencontres physiques sont rarissimes avait déjà été imaginé par Didier de Chousy dans son roman Ignis, en 1880, mais le trait est encore plus accentué ici. L’historien de l’informatique et théoricien de la communication Philippe Breton consacre quelques pages à The Naked Sun dans son livre L’utopie de la communication3. En s’appuyant sur la société solarienne telle qu’Asimov l’expose, qui lui semble très pertinente pour évoquer l’évolution de notre société actuelle autant que l’utopie cybernétique de Norbert Wiener, il résume : « Les êtres, dans une société de communication, sont faiblement rencontrants et fortement communicants ». Reprochant à demi-mot son optimisme à Asimov, Philippe Breton l’oppose à Philip K. Dick, qui, pour décrire toute évolution technologique, se penchait avant tout sur les désastres sociologiques qui en découleraient.
Je ne pense pas pour ma part qu’Asimov ait une approche si positive. En effet, si Solaria est bien une société où l’espérance de vie est de trois cent ans et où la prospérité et la sécurité sont totales, c’est aussi un monde d’éloignement et d’égoïsme où la promiscuité constitue le tabou ultime et où les rapports exclusivement intellectuels, visuels et sonores qu’entretiennent les gens entre eux s’avèrent insatisfaisants. Les enfants sont pris en charge par des robots depuis le stade de l’embryon, les époux, dont les unions sont décidées en fonction de leur complémentarité génétique4, ne se fréquentent que pour accomplir un devoir conjugal imposé qui les dégoûte au plus haut point. Fiers de leur « perfection » génétique, les habitants de Solaria n’en ont pas moins une santé plus fragile que leur belle constitution physique le laisse croire, car leur environnement aseptisé rend risqué pour eux tout contact avec les germes qu’un terrien comme Baley porte avec lui sans en souffrir5. L’oisiveté des solariens n’est par ailleurs pas très fertile et Elijah Baley remarque le manque d’imagination ou de culture des uns et des autres. Un médecin n’a par exemple pas l’idée de vérifier la nature d’une substance empoisonnée ; l’adjoint au responsable de la sécurité de Solaria trouve l’enquête policière inutile car il pense savoir qui est coupable ; enfin, l’unique sociologue de la planète ne connaît rien aux mathématiques et a une culture historique extrêmement faible. Asimov décrit une société qui, certes, ne manque matériellement de rien, mais qui s’avère sans objet, abêtie, morne, et dont les habitants ne sont liés les uns aux autres que par un certain sentiment d’indifférence. Pour finir, il démontre même que cette société est bien plus fragile qu’on ne peut le penser. Il ne s’agit donc pas d’une évolution souhaitable des sociétés humaines.

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Les dispositifs de visioconférence décrits sont assez intéressants : les interlocuteurs vivent l’illusion parfaite d’être ensemble, si ce n’est que les décors ne se raccordent pas ou que l’image tridimensionnelle peut être mobile. Asimov décrit par exemple ce qui se passe lors d’une conversation en téléprésence dont un des correspondants est en mouvement :

La mise au point restait fixée sur Leebig si bien que la silhouette ne bougea pas du centre du bloc tridimentionnel, même en marchant. Mais la pièce, derrière lui, semblait se déplacer à reculons avec de légers mouvements de haut en bas et de bas en haut, réglés sur le roboticien.

Un détail amusant, pour nous qui débattons beaucoup de la question de l’exposition de soi sur Internet, est que les habitants de Solaria, s’ils sont incapables d’avoir des contacts physiques, n’ont en revanche aucune forme de pudeur et il n’est pas rare qu’ils se fréquentent par visioconférence en étant totalement nus. Cela étonne et embarrasse Baley à qui il est plusieurs fois dit que la nudité n’a rien de problématique puisqu’il ne s’agit que d’images. On imagine le caractère subversif de la description de cette société dans un roman étasunien de la fin des années 1950.

Asimov décrit par ailleurs les créations artistiques d’un des protagonistes de son récit, Gladïa Delmarre. Il s’agit de sculptures immatérielles abstraites en « plasto-color », dont la vision étonne énormément le terrien Elijah Baley :

Il pivota lentement sur lui-même, essayant de comprendre ce que ses yeux voyaient, car ce n’étaient que purs jeux de lumière, sans objet matériel. Les émanations lumineuses reposaient sur de vastes socles. C’était de la géométrie animée, des « mobiles » faits de lignes et de courbes de couleurs pures, se fondant en un tout bariolé, mais conservant cependant des identités distinctes. Il n’y avait pas la plus vague ressemblance entre deux spécimens.

J’ignore si Isaac Asimov avait eu vent des sculptures de Nicolas Schöffer, des travaux de de Frank Malina, György Kepes  et autres, qui sont strictement contemporains du roman (1957), ou s’il a extrapolé les créations cinétiques et/ou lumineuses de la première moitié du XXe siècle par Marcel Duchamp, Alexander Calder, Thomas Wilfred, László Moholy-Nagy, etc., mais cette description d’un art immatériel, abstrait et géométrique me semble vraiment intéressante. En tout cas, Asimov connaissait l’actualité de la cybernétique, dont se réclamait Nicolas Schöffer. La science de la psycho-histoire, qui est au centre de la fresque de l’histoire future d’Asimov, semble être une application directe des lois de la thermodynamique ou des travaux de Norbert Wiener (proche de John Campbell, qui dirigeait la revue Astounding où Asimov était publié) à la prospective socio-historique.

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À la fin du roman, on comprend que l’art abstrait de Gladïa tient dans le récit le rôle de symptôme d’une société qui a perdu son « humanité ». Même si Asimov tente de se rattraper en expliquant qu’il existe aussi un art abstrait sur terre mais que l’art ne s’y limite pas à l’abstraction contrairement à ce qui se passe sur Solaria, l’amalgame entre art abstrait et refus de l’humain n’en reste pas moins un peu réactionnaire et, bien entendu, passablement ignorant de l’histoire de l’art où la figuration est plutôt rare dès que l’on ne se focalise plus sur l’Europe du second millénaire de notre ère. Mais c’est un autre débat.

  1. Baley l’enquêteur terrien et Olivaw le robot venu de la planète Aurora sont des personnages récurrents de l’univers d’Asimov. Leur destin a finalement été rattaché à la série Fondation par deux récits tardifs, Les robots de l’aube et Les robots et l’empire. [↩]
  2. Le terme « robotique » a été inventé par Isaac Asimov. [↩]
  3. Breton, Philippe, L’utopie de la communication, 1997, pp.114-116. [↩]
  4. Je ne suis pas certain qu’Asimov le dise explicitement, mais c’est très logique : avec 20 000 habitants, faire attention au brassage génétique est vital — c’est un problème bien connu des îliens. [↩]
  5. Situation qui évoque tout autant la princesse au petit pois de Hans Christian Andersen que la conclusion évolutionniste de la Guerre des Mondes de H.G.Wells. [↩]

Le Cinéma graphique

novembre 17th, 2009 Posted in Images, Lecture | 3 Comments »

Dominique Willoughby, cinéaste et enseignant-chercheur au département cinéma de l’Université Paris 8, vient de sortir un livre de référence sur le dessin animé : Le cinéma graphique, éd. Textuel (40 euros).
Près de trois-cent pages abondamment illustrées censées couvrir cent-soixante quinze ans d’histoire du dessin animé, depuis le Phénakistiscope (1833) aux plus récents développement de l’animation informatique, d’Étienne-Jules Marey au studio Pixar, d’Émile Cohl à Edmond Couchot.

cinemagraphique

Il existe de nombreuses histoires du dessin animé, mais celle-ci a la grande vertu de ne pas accorder une place exagérée au cinéma de divertissement puisque l’on y traite aussi d’animation abstraite, de cinéma expérimental, de cinéma scientifique, d’interactivité… On croise pèle-mèle les noms d’Oskar Fischinger, Norman McLarren, Len Lye, Alexandre Alexeïeff, Jean Painlevé ou Charles et Ray Eames côtoient ceux de Walt Disney, Hayao Miyazaki, John Lasseter, les frères Fleischer ou Tex Avery.
Je n’ai pour l’instant fait que parcourir le livre, mais j’apprécie son point de vue et l’éclectisme de ses références. Une seule lacune me saute aux yeux : il semble que les grands auteurs de génériques (Maurice Binder, Pablo Ferro et Saul Bass) ne figurent pas dans l’index.

Jump in music

novembre 17th, 2009 Posted in Interactivité, logiciels | 4 Comments »

maestro_couvJ’ai d’abord acheté Maestro! Jump in Music pour soutenir un courageux studio de création et de développement de jeu vidéo parisien, Pastagames. Je les connais bien, à vrai dire, et c’est chez eux que mon fils effectue son stage de classe de troisième (le descriptif de son poste  est   »testeur de jeux vidéo », je ne vous dis pas les jalousies qu’il a suscité). L’histoire de Pastagames a commencé au début des années 2000 par le développement de jeux en Java pour Internet puis pour téléphone portable, avec Joann Sfar et Lewis Trondheim comme collaborateurs et associés, excusez du peu. Ils ont ensuite été pionniers de la diffusion de bande dessinée sur mobile, et ils sont prestataires pour la réalisation de jeux pour consoles portables Nintendo DS.
Leur dernière production, Maestro! Jump in music, est le premier jeu pour DS dont ils soient non seulement les réalisateurs mais aussi les auteurs. Et c’est une grosse réussite, comme l’a souligné la presse spécialisée (gamekult, jeuxvideo.com, etc.). Il s’agit d’un jeu de plateau musical extrêmement addictif que certains n’hésitent pas à comparer à Super Mario, parallèle qui donnera des frissons aux joueurs chevronnés. En tout cas, chez moi, tout le monde se bat pour avoir la console.

maestro

On peut voir des vidéos extraites du jeu sur son site officiel : maestrojumpinmusic.com, ce qui donne une idée même si ce genre d’évocation ne peut évidemment pas rendre compte de l’expérience du joueur, qui est la seule chose qui compte en la matière.