Avatar
décembre 27th, 2009 Posted in Au cinéma | 25 Comments »
J’ai toujours eu des sentiments mitigés vis à vis du cinéma de James Cameron.
Le créateur de Terminator est un bon technicien de son art, je le dis sans mépris, c’est une qualité, capable de produire une science-fiction efficace, chargée d’un message sans grande sophistication apparente, mais souvent bien plus engagée politiquement qu’on ne pourrait le supposer au premier abord.
Parfois, je suis un peu rebuté par le kitsch qui se niche dans certains détails ou par le goût de l’épate technique, même s’il faut reconnaître à James Cameron qu’il prend soin d’inventer les effets spéciaux que réclament ses scénarios plutôt que d’adapter son scénario aux derniers effets à la mode, comme le font nombre d’autres cinéastes. Les conversations « cultivées » de Titanic ou la 3D des extra-terrestres de Abyss réussissent par exemple à me gâcher un peu ces films. Le souci de rigueur scientifique de Cameron peut aussi m’irriter par sa naïveté, comme c’est le cas dans Titanic dont le héros, Jack (Leonardo di Caprio), nous est présenté comme historiquement et sociologiquement crédible — son âge, son prénom, son origine sociale et géographique et son destin final sont censés faire de lui le passager moyen du Titanic alors que le récit en lui-même est complètement farfelu.
Cette fois-ci en revanche je marche totalement. Et pourtant, je suis allé voir le film sans conviction, les quelques images que j’en avais vu ne me donnaient pas tellement envie.
Beaucoup de commentateurs ont critiqué Avatar en faisant remarquer que son scénario était simpliste. C’est le cas, mais est-ce vraiment un défaut ? Au contraire, cela me semble souvent être une condition au dépaysement en science-fiction à l’écran1 — dépaysement qui est une des grandes qualités de Avatar à mon avis.
Dans une des premières scènes du film, on voit Jake Sully, le héros, utiliser le grand corps bleu athlétique de l’espèce Na’avi qui est mis à sa disposition en remplacement de son corps d’humain handicapé. Il court, il jouit de chaque sensation de ce corps et dès cet instant l’affaire est entendue : malgré les ordres qui lui sont donnés (et qu’il accepte avec détachement), il se retournera évidemment contre la mesquinerie belliqueuse de ses congénères humains.

Cette histoire de civilisé-naïf qui découvre qu’il est plus barbare que les sauvages qui l’accueillent n’a pas besoin d’être développé par le scénario puisqu’il s’agit d’un cliché maintes fois rebattu depuis le XVIIIe siècle : des Houyhnhnms du quatrième voyage de Gulliver et de Tristes tropiques à Pocahontas en passant par Little Big Man, La forêt d’émeraude et bien sûr Danse avec les loups, nous sommes en terrain bien balisé. Le poncif n’est ici jamais contourné, il n’est assorti d’aucune ombre, d’aucune forme de surprise, les gentils sont gentils, les méchants sont méchants et on nous sert par le menu toutes les situations les plus attendues dans ce genre de récit : la fille du chef qui tombe amoureuse du bel étranger, l’animal mythologique qu’il faut dompter (on pense au ver des sable de Dune ou aux Mustangs des récits de blancs parmi les indiens) et autres rites iniatiques servant à gagner l’estime de la tribu, le gentil américain qui devient un leader des indigènes Na’avi et qui semble désigné par une prophétie (Dune, encore),… et jusqu’à Sigourney Weaver qui reprend sans grand changement le rôle de scientifique soucieuse de protéger son objet d’étude de Gorilles dans la brume. Sans surprise, les principaux acteurs qui interprètent les Na’avi sont noirs ou amérindiens, preuve évidente qu’il y a là l’expression de la culpabilité de l’homme blanc face à quelques uns de ses démons historiques comme les guerres indiennes, la colonisation ou la ségrégation raciale. Cependant certains détails — on mentionne ici ou là des guerres au Nigéria ou au Vénézuela — prouvent que James Cameron ne se lamente pas hypocritement sur un passé irréparable, mais qu’il parle aussi et sans doute surtout de l’actuelle action géopolitique américaine et du complexe militaro-industriel qui en est le principal outil. Le paradis perdu des jungles amérindiennes ou africaines du passé n’est ici qu’un prétexte à nous parler des conflits très actuels qui entourent la question du contrôle des matières premières.
Tout cela baigne dans un new-age de bon aloi : la nature est harmonieuse et capable de penser, les Na’avi communient avec leurs ancêtres et disent une petite prière pour les animaux qu’ils chassent…

Les influences de James Cameron semblent innombrables. Il s’est ostensiblement inspiré de sources japonaises telles que les films de Miyazaki (Princesse Mononoke, sur lequel, mutatis mutandis, Avatar semble presque décalqué ; Le château dans le ciel pour ses terres aérolithes elles-mêmes empruntées à Swift ; peut-être aussi Nausicaä) et les bandes dessinées de Masamune Shirow (pour les mechas — déjà présents dans Aliens, ceci dit — et les véhicules aériens)2. Je doute que Cameron les connaisse mais j’ai aussi pensé à deux bandes dessinées de science fiction française : Le cycle de Cyann, par Bourgeon et Lacroix, et surtout L’or & l’esprit, par Rochette et Legrand, deux séries parues dans le journal (à suivre) au cours des années 1990. J’ai aussi pensé à Le nom du monde est forêt, classique de la science-fiction des années 1970 par Ursula Le Guin, mais je dois admettre que j’ai lu ce livre il y a bien vingt-cinq ans, mes souvenirs à son sujet sont un peu confus.
Thématiquement, Avatar ne contient donc sans doute pas la moindre idée originale. Mais au fond, où est le problème ? Son propos est de fournir un récit simple et épique comme l’étaient les meilleurs films de la série Star Wars. Pour une exploitation plus intelligente, plus ambiguë et plus sophistiquée du même genre de préoccupations, on peut revoir Starship Troopers, de Paul Verhoeven (qui force vicieusement le spectateur à ne partager que le point de vue des « méchants »), ou encore le bluffant District 9 de Neill Blomkamp, dans lequel un homme est poussé à devenir un extra-terrestre bien malgré lui. Mais ces deux films, que j’aime énormément pour ma part, ne peuvent prétendre à l’évidence quasi-mythologique d’Avatar.

James Cameron ressasse dans Avatar une une de ses obsessions récurrentes, à savoir son point de vue sur le rapport entre l’homme et la technologie. Apprenti sorcier, l’homme utilise ses machines, ses véhicules et ses armes pour palier sa faiblesse physique, mais plus encore pour éviter de se poser des questions sur ses faiblesses morales telles que l’orgueil, l’égoïsme et l’avidité. Une scène symbolique de ce fait est celle où le colonel qui commande aux Marines se bat au corps à corps (si l’on peut dire puisqu’aucun des deux combattants n’utilise directement son propre organisme) contre le héros : il le fait en utilisant un mecha (ou plutôt un exo-squelette robotique) et à l’aide d’un couteau de combat géant : les technologies de pointe et le progrès scientifique sont mis ici au service de la plus vile barbarie. C’était le sujet de Aliens, de Abyss, de Terminator 2 (où l’on apprend que l’homme est totalement responsable de la révolte des machines), de l’excellente série Dark Angel, mais aussi de Titanic. La manière dont une équipe de chercheurs désintéressés est instrumentalisée par les militaires et les financiers de l’opération est tout aussi typique de Cameron.
Cette question du rapport à la technologie est d’autant plus intéressante que James Cameron, scientifique de formation et fils d’ingénieur, est un cinéaste obsédé par la science et la technologie, qu’il met au service de ses réalisations3.
En creux, l’auteur parle de la terre, de ce qu’elle est devenue en 2154. Il nous dit qu’elle n’a pas beaucoup changé, qu’elle n’a pas pas progressé, qu’elle est juste plus puissante que jamais mais que cette puissance ne se fait au profit d’aucun projet positif ou humain au sens philosophique et moral du terme : on continue à envoyer des marines aux quatre coins du monde et même de l’univers pour défendre les intérêts de pools d’actionnaires de sociétés privées. L’auto-destruction semble une évidence.

La vraie réussite du film est esthétique : la forêt de la lune Pandora est somptueuse. Sa flore et sa faune sont définies avec un grand soin et mélangent les jungles terrestres avec les grands fonds marins. En la matière, tout a déjà été inventé par la science-fiction depuis l’entre deux guerres au moins : la peau bleue, les animaux à six pattes, etc. Ce n’est pas par son inventivité que Cameron peut nous étonner, c’est par la qualité de l’intégration de sa 3D informatique. Les lunettes polarisées font perdre beaucoup de luminosité à l’image, mais sans elles, les teintes du film n’auraient rien à envier au technicolor du Robin des bois de 1938 avec Errol Flynn. Un film à la fois terne et chamarré, si j’ose dire. Peut-être que cette perception est particulière aux verres polarisés, il faudra que je voie plus de films de ce genre pour pouvoir le dire.
Certains films intègrent les images calculées en 3D aux images tournées en « live » par des astuces plus ou moins pertinentes (mouvements « naturels » de caméra et d’éclairage comme dans La guerre des mondes, Cloverfield et District 9 ; étalonage gris-bleu-vert dans comme plusieurs films de super-héros, comme dans le Seigneur des Anneaux ou Harry Potter). Rien de ce genre ici, pas de cache-misère, nous sommes à l’intérieur d’un Viewmaster où tout est outré, un peu comme dans le Hulk d’Ang Lee, mais où cette outrance fonctionne avec un étonnant naturel. L’effet aurait sans doute été affreux s’il n’avait pas été obtenu avec talent : les expressions des visages ou les mouvements des corps ne constituent jamais une gène et, au contraire, sont ce qui fait fonctionner l’ensemble. C’est avant tout la qualité de l’animation qui fait la qualité du film. Je m’en rends particulièrement compte en regardant les visuels que j’intègre au présent article : ces images fixes ne donnent aucune idée du film.

Avatar a englouti un budget pharaonique — en dollars constants on estime qu’il a dépassé les records du Cléopâtre de Mankiewicz (1963) ou de Titanic (1997) —, mais s’il y a bien une chose que l’on peut reconnaître avec James Cameron, c’est qu’il ne jette pas l’argent par les fenêtres et qu’il sait fabriquer du grand spectacle. À aucun moment le spectateur ne s’extrait du récit à cause d’une image trop ou au contraire trop peu travaillée et aucun effet visuel n’a besoin de justifier sa présence.
J’aurais adoré pouvoir jouer les blasés de service et continuer à appeler Avatar « Danse avec les Schtroumpfs », mais je suis forcé d’admettre que j’ai apprécié le film sans réserves et je parie dès maintenant qu’il restera une date dans l’histoire de la science-fiction au cinéma.
Lire ailleurs : Quand l’humanité a fui, il ne reste qu’à fuir l’humain (par André Gunthert) – Avatar ou les trois dimensions de la platitude (par Olivier Beuvelet) – À propos d’Avatar, de James Cameron (par Christian Fauré) – Sommes-nous tous le même avatar (Jean-Jacques Birgé)
- En littérature, il en va bien autrement, mais au cinéma, entrer dans un nouvel univers s’accommode mal d’une intrigue trop alambiquée, du moins je ne vois pas de contre-exemple convainquant. [↩]
- James Cameron connaît bien la science-fiction nipponne, il est d’ailleurs en train d’adapter le célèbre Manga Gunnm, qui raconte l’histoire d’une dangereuse fillette cyborg [↩]
- Cameron se donne à lui-même une mission de scientifique : il fait partie d’une équipe de la Nasa concernée la question des futurs dispositifs de tournage qui seront envoyés sur la planète Mars et il a réalisé plusieurs documentaires sur les fonds marins notamment. [↩]
Une habile campagne de communication a réussi à faire passer Avatar, de James Cameron, pour le premier vrai film en « relief », ou en tout cas pour un film qui exploiterait la sensation de relief d’une manière totalement neuve. La technologie employée n’a pourtant rien de récent puisqu’il s’agit d’une bête stéréoscopie séparée par des verres polarisés — technologie portée sur support numérique depuis quelques années déjà. Exploitée sur des écrans d’un format supérieur au champ de vision du spectateur, le relief peut constituer une expérience saisissante — j’ai vu des œuvres numérique reposant sur cette technologie qui, sans m’avoir passionné en tant que créations artistiques d’ailleurs, ont réussi à provoquer chez moi une puissante sensation d’immersion. Ce n’est pas cet aspect qui m’aura véritablement marqué dans Avatar, et au fond, je ne m’en plains pas, car un relief « forcé » et spectaculaire aurait sans doute été épuisant à regarder pendant les deux heures et quarante minutes que dure film : Cameron n’a pas inventé le cinéma en relief, mais son relief est sans doute le moins tape-à-l’oeil qui soit.










La galerie de l’École supérieure d’art du Havre expose 














Puisque j’en parle dans l’article précédent, voici quelques images prises à Jean-Claude Forest dans 

