Profitez-en, après celui là c'est fini

Iconologie du journal télévisé

octobre 12th, 2010 Posted in Dans le poste, Images | 7 Comments »

Les possibilités de montage et de composition d’images à la télévision produisent des effets étranges, parfois. Sur les chaînes d’information, notamment, l’œil est constamment distrait par des changements de cadres, d’échelles, par le défilement de texte ou l’apparition de symboles iconiques divers. La raison de cette frénésie est assez compréhensible : les mêmes informations sont répétées tout au long de la journée, puisqu’il faut bien meubler le temps d’antenne. Varier la composition des images (notamment les images de plateau, qui sont très pauvres) et saturer ces dernières en informations — intéressantes ou anecdotiques — donne artificiellement une impression de profusion et de diversité.
Voici une capture d’écran issue d’un journal de la chaîne numérique BFM TV, aujourd’hui :

La composition est un polyptyque dans lequel on voit plusieurs personnages d’échelles différentes. Au centre, on voit une personne interviewée en direct (ici : Olivier Besancenot, mais il peut y en avoir d’autres, de tous bords politiques) encadrée par les deux interviewers. À droite, plus petite que les autres bien qu’elle se situe au premier plan, on voit l’interprète chargée de traduire la conversation en langage des signes. Dans les quatre cadres latéraux, des images du mouvement social défilent. Sans raison explicable, le cadre situé en bas à gauche est occupé, pendant toute la durée du journal, par le visage en plan rapproché de Jean-Claude Mailly, leader du syndicat Force Ouvrière, dont le portrait est diffusé en boucle.
Les trois figures centrales sont situées devant des ballons qui leur font des sortes d’auréoles.

Je serais bien incapable de dégager un sens dans ce genre d’images. Difficile de ne pas penser à la peinture pré-renaissante, en tout cas, non ? Dommage que ni Erwin Panofsky ni Jurgis Baltrušaitis ne soient plus là pour nous aider à décrypter ces curieux tableaux.

à gauche : Madone avec Saint-Nicolas et Sainte Catherine (~1400) par Gentile da Fabriano.
À droite : Tryptique de la madone (~1340) par Bernardo Daddi.

Second cas, cette fois particulièrement grossier. La capture a été faite sur iTélé, l’autre chaîne numérique d’information en continu :

Vêtue de clair, la blonde Muriel Grémillet, au physique maternel, est opposée à Judith Waintraub, une brune sèche ici habillée d’une chemise sombre — certains jours, elle porte du rouge.
Muriel Grémillet, qui a longtemps écrit pour Libération et qui a été la directrice de cabinet du socialiste Arnaud Montebourg, se montre compatissante envers les faibles et, pour autant que j’aie pu le juger, sympathisante systématique des mouvements sociaux. Judith Waintraub, qui écrit dans Le Figaro, est souvent comparée à Éric Zemmour dont elle partage un sens caricatural du « parler vrai » qui, sous prétexte de lucidité, affirme comme évidentes toutes sortes de valeurs nettement à droites, voire au delà (Zemmour comme Waintraub ont notamment émis des opinions sur la réalité de l’existence des « races » qui rappellent les manuels scolaires de l’époque coloniale plus qu’autre chose).
Bref, la bonne conscience moralisatrice, ascétique, douce et humble d’une part, opposée au mauvais esprit sans frein, défoulatoire, agressif et conquérant d’autre part, suivant une tradition iconique extrêmement répandue dans la culture populaire.

« Donald’s better self » (Walt Disney 1938). Donald est tiraillé entre le devoir (aller étudier) et le plaisir (aller à la pêche et fumer du tabac)

L’image qui est convoquée ici — l’ange et le diable — a un sens précis, elle résume les motivations et les actions de chacun à un fragile équilibre entre vice et vertu.

« Sin noticias de Dios » (Agustín Díaz Yanes, 2001). Lola (Victoria Abril) est un ange envoyé sur terre pour disputer l’âme d’un boxeur à Carmen (Pénélope Cruz) qui travaille pour le compte de l’enfer.

L’image, à elle seule, distribue les rôles, établit les positions réputées extrêmes et antagonistes et nous laisse le choix : plaisir, ou devoir ?

Le numéro « étudiants » de étapes

octobre 12th, 2010 Posted in Diplômes | 1 Comment »

La revue étapes produit chaque année depuis cinq ans un numéro consacré aux étudiants en art & design d’écoles publiques ou privées de France, de Belgique et de Suisse, fraîchement diplômés. Cette année, j’ai le plaisir de voir en couverture les noms de deux de mes anciens étudiants, Valéry Ly (erba Rennes) et Laura Parette (esah Le Havre), qui appartiennent à la sélection des vingt-sept meilleurs diplômes de 2010. Comme je le racontais en juin dernier, je ne peux pas me vanter d’être pour grand chose dans le succès de Laura, puisqu’elle a séché mes cours avec une assiduité remarquable (mais j’ai toujours respecté les étudiants qui évitent un cours parce qu’ils ont une obsession créative trop éloignée). J’ai nettement plus travaillé avec Valéry, dont le diplôme est très orienté vers les nouvelles technologies.
Quoi qu’il en soit, l’un et l’autre ne doivent ce succès qu’à la qualité de leur diplôme et à leur très grand talent.

Le site diplôme étapes complète ce tableau d’honneur d’une sélection mention spéciale et d’une sélection web où je retrouve, toujours avec plaisir, deux autres étudiants que je connais bien : Anne-Marie Bouillé (Le Havre) et Jonathan Hagard (Rennes).

Je ne voulais pas venir sur Facebook

octobre 11th, 2010 Posted in Interactivité, Mémoire, Parano, Personnel | 6 Comments »

Le texte qui suit n’intéressera sans doute pas les gens qui connaissent et qui pratiquent Facebook, du moins pas avant les années 2020 ou 2030, quand Internet et Facebook auront tellement changé qu’il sera bel et bon de se souvenir de ce qu’ils étaient en 2010.
Donc ne lisez pas, revenez dans dix ou vingt ans
.

Sous la photo de mon profil Facebook, il est écrit : « Je ne voulais pas venir sur Facebook ». Et c’est vrai, je ne voulais pas y aller, et puis j’y suis allé quand même. Je ne voulais pas y aller parce que ce système dans lequel toutes sortes de gens deviennent vos « amis » me dérangeait pour une simple question de vocabulaire, parce que le mot « ami » m’a toujours paru très fort et qu’il me semblait que Facebook le trivialisait. Mais je m’y suis fait, puisque l’on se fait à tout, j’accepte qu’il ne s’agit pas d’amis selon ma définition mais d’amis Facebook, groupe qui englobe des membres de ma famille (être « ami » de ses enfants, c’est sans doute le plus bizarre), de vrais grands amis de longue date, des connaissances plus distantes, des gens perdus de vus et retrouvés, des fréquentations professionnelles, et parfois même quelques personnes que je ne connais pas du tout mais que j’accepte comme mes amis puisqu’ils sont les amis de mes amis, ou pour être très précis, parce que nous avons suffisamment d’amis et de préoccupations en commun pour que cela semble faire sens.
Si je suis allé sur Facebook malgré mes réserves, c’est que je savais qu’il s’y passait des choses, et notamment qu’une partie des échanges pédagogiques des institutions où j’enseigne passaient désormais par ce biais et que le phénomène était appelé à s’étendre. D’autant que comme le dit Olivier Ertzscheid1, FaceBook s’avère un excellent moyen pour gérer l’annuaire de ses anciens étudiants : le réseau social ne prolonge pas seulement le lien au delà des heures de cours, il permet de le prolonger au delà des années d’étude.

En multipliant les plate-formes d’échanges sur Internet (mail, forums, livres d’or, commentaires de blogs, chat, mySpace, Twitter, Facebook), je remarque que les rapports que l’on y a avec les personnes que l’on y fréquente diffèrent selon les « lieux », et qu’ils diffèrent aussi en fonction des rapports que l’on a avec ces mêmes personnes dans la fameuse « vraie vie » — je mets ici des guillemets car nos existences dites « virtuelles » sont bel et bien une partie de notre « vraie vie » : une communication par voie électronique peut avoir une incidence professionnelle, juridique ou amicale aussi importante qu’une conversation dans un café ou une réunion en entreprise, contrairement à ce qui se passe (ou ne se se passe pas) dans des espaces effectivement virtuels tels que le rêve ou l’imaginaire.

Dans chaque système électronique d’échange, donc, il y a des différences : comment vient-on à pratiquer une forme d’échange donnée ? Y est-on simple spectateur, semi-anonyme, correspondant, ce qu’on écrit devient-il public ou reste-t-il confidentiel ? Le média est-il synchrone ou asynchrone, direct ou différé, individuel ou non,… On pourrait sans doute écrire un second volume au Understanding Media de Marshall McLuhan qui ne serait consacré qu’à distinguer toutes les formes d’échanges sociaux qui se sont développées depuis l’avènement de l’Internet grand public. Ayant employé un nombre non-négligeable de ces plate-formes d’échange, je constate qu’avec les mêmes personnes, je peux avoir des rapports intenses par un canal, ou extrêmement distanciées par un autre. Il y a même des gens pour qui j’ai de la sympathie ou de l’amitié sur tel réseau social, mais une certaine indifférence sur tel autre, et je suppose que tout le monde vit ça plus ou moins de la même manière. Il me semble que l’intensité du lien amical dit « virtuel » dépend d’une équation complexe qui inclut les caractéristiques propres au medium mais aussi les manières et les fréquences respectives auxquelles mon correspondant et moi-même utilisons les plate-formes en question.

Facebook est particulier à plusieurs égards. Tout d’abord, le système est fait pour que l’on y rencontre principalement des gens que l’on connaît déjà, du moins si on est un simple particulier et non une vedette internationale de la chanson ou du cinéma — une vedette sera sollicitée par énormément de gens qui la connaissent bien (ou pensent la connaître) mais dont elle ignore tout. Mais FaceBook n’est pas vraiment adapté à cet usage car le nombre des « amis » est limité.
Parmi les gens qui ne sont pas des célébrités, je remarque une certaine disparité dans la politique d’extension du réseau amical : certains acceptent toutes les demandes de liens — on peut imaginer qu’ils les traitent sans intensité particulière — tandis que d’autres n’admettent dans leur liste d’amis que des gens extrêmement proches.

Sur Twitter, la ministre de l'enseignement supérieur se fait gronder par un de ses fans car elle ne répond pas à sa sollicitation amicale. En fait, le nombre d'amis que l'ont peut avoir sur Facebook est limité.

Une seconde particularité est qu’il y a un rapport de réciprocité impératif dans le « lien » amical qui s’établit entre deux personnes. On ne peut être « ami » que de gens qui acceptent eux aussi d’être vos « amis ». La bilatéralité n’est pas totale car on peut poster certains messages à une partie restreinte de ses « amis » et on ne voit que ce que ces derniers acceptent que l’on voie. Mon fils Gabriel (14 ans) est par exemple passé maître dans la gestion de son identité numérique sur Facebook. Il distingue très habilement ce qu’il accepte que l’on sache de ses préoccupations selon que l’on est son camarade de classe, un membre de sa famille ou un de ses professeurs. Inversement je connais des gens de mon âge qui gèrent leur identité publique avec un grand laxisme : on est sans doute plus indulgent envers soi-même, ou plus en accord avec la personne que l’on est à quarante ans qu’à quinze ans.
En constatant l’expertise des jeunes dans leur utilisation de Facebook, j’ai le sentiment que les mises en garde qui leur sont régulièrement adressées sont superflues, car personne n’est aussi sensible à son apparence sociale et personne n’a autant besoin de faire des expériences dans le domaine qu’un adolescent.
De plus, je doute que l’on reproche à un vingtenaire d’avoir dit une bêtise cinq ans plus tôt. En revanche, quand une personne qui a des enfants, un métier, des collègues et des responsabilités émet une opinion décalée par rapport au milieu socio-culturel dans lequel elle évolue ou écrit « J’ai pas envi d’allre bossé aujourdui mdr » (orthographe conforme) sur son mur Facebook, il est légitime de dire qu’elle ne maîtrise pas complètent l’image qu’elle renvoie d’elle-même. Une telle personne est-elle pour autant naïve ? Pas sûr. J’y vois l’ambition sans doute très saine d’exister pour les autres tel qu’en soi-même, sans trop se cacher2.
Le fait d’écrire depuis chez soi, dans la tenue que l’on veut porter, sans costume, sans cravate, sans sourire forcé, sans se surveiller, facilite sans doute la chose. On dit souvent que les internautes se « cachent » derrière leur écran  (on devrait dire « devant leur écran », techniquement parlant), mais c’est sans doute aussi vrai que c’est faux. Car s’il est exact que l’on ne s’expose pas au regard d’autrui lorsque l’on communique de manière potentiellement anonyme par le biais d’un clavier et d’un écran, il est tout aussi exact que l’on ose sans doute plus être « soi-même » dans ces mêmes conditions d’intimité3.
Mais qu’est-ce que « soi-même » pour un animal social comme l’être humain ?

Une étude récente établit que l’utilisation des réseaux sociaux agit sur la production d’ocytocine4. L’ocytocine (schéma ci-dessus) est une hormone passionnante, qui agit sur la sensation de bien-être, sur le sentiment de confiance en autrui et sur la capacité à tisser des liens avec autrui. C’est l’hormone de l’amour, de l’amitié et de l’empathie, l’hormone du rapport aux autres. Eh bien selon les expériences de Paul Zak, professeur à l’université de Claremont en Californie, le fait d’utiliser Twitter agit sur le sujet exactement comme s’il se trouvait en confiance en face de quelqu’un : la production d’hormones du stress (cortisol et corticotrope) chute tandis que la production d’ocytocine augmente. Même si l’on n’a pas encore d’études du genre au sujet de FaceBook, on peut supposer que les choses se passeraient de manière sensiblement équivalente et confirmeraient un point qui semblera évident à tous ceux qui pratiquent les réseaux sociaux : ceux-ci agissent sur nous comme toutes sortes de situations de notre vie dite « réelle », il n’y a rien d’artificiel ou d’abstrait dans les amitiés qui sont entretenues par des moyens interactifs, elles fonctionnent en grande partie de la même manière au niveau du « récepteur », c’est à dire au niveau de notre cerveau. Bien entendu, tout ne passe pas par ce biais : la gestuelle et les expressions du visage (qui apportent énormément d’informations), les contacts physiques (qui agissent puissamment sur le système endocrinien) et les échanges de phéromones sont exclus de plate-formes telles que Facebook.
Puisque les gens que l’on fréquente sur FaceBook sont généralement des gens que l’on connaissait précédemment, on peut supposer que ce service est juste un medium de plus dans la longue liste des moyens dont nous disposons déjà pour  entretenir nos rapports amicaux : invitations, téléphone, restaurant, cartes postales,…
Mais ce n’est pas toujours le cas et l’état de confiance dans lequel se trouvent les membres d’un réseau social peut provoquer des situations inattendues, on se rappellera par exemple de la mésaventure d’un soldat israélien qui a bêtement dévoilé sur son « mur » le détail d’une opération militaire à laquelle il allait participer (forçant l’armée de son pays à annuler l’opération),  ou de membres de la NSA, de l’armée ou de grandes sociétés d’équipement militaires qui s’étaient tous empressés de devenir amis de Robin Sage, une très charmante étudiante surdouée du MIT âgée de 25 ans… qui s’est révélée avoir été inventée par un hacker qui voulait démontrer par ce biais qu’il pouvait soutirer de nombreuses informations confidentielles aux personnes qu’il avait abusées.

Je dois admettre que j’apprécie FaceBook. Cette plate-forme m’a permis de retrouver des gens, de maintenir certains contacts, d’apprendre des choses et d’en transmettre,… Ce qui fonctionne bien ici, c’est que chacun utilise FaceBook à son rythme. Certains postent quelque chose plusieurs fois par jour, d’autres ne viennent que de temps en temps, on n’est ni forcé de lire ni forcé d’écrire. Par contre, on se souvient régulièrement de l’existence des gens, même si on ne les a pas vus de visu depuis des années.
Enfin cette liberté est assez théorique car rapidement, les gens inscrits sur FaceBook ont tendance à consulter leur « mur » de manière régulière, comme ils le faisaient déjà avec l’e-mail.

De manière redondante, certains se sentent forcés de prendre position par rapport au plus grand5 réseau social du monde : faut-il quitter FaceBook ? Plusieurs articles le recommandent et il ne passe pas trois mois sans qu’un magazine n’annonce la fin de Facebook, due à l’exaspération des utilisateurs du site. L’argumentaire concerne généralement la propriété, la sécurité et la pérennité des données.
Avant d’être un service, FaceBook est une société commerciale privée qui a fait preuve de plusieurs maladresses et qui, notamment, a régulièrement modifié la licence6 qui la liait à ses abonnés. À l’origine, les utilisateurs de FaceBook voyaient leurs données officiellement protégées par la plus grande confidentialité (on a appris par la suite que le jeune fondateur du service, Mark Zuckerberg, ne se gênait cependant pas pour accéder aux données qui l’intéressaient), et peu à peu, le contrat a évolué vers l’opposé total, les données placées sur FaceBook étant impossibles à supprimer réellement et appartenant pour toujours au service et à ses partenaires commerciaux. Sur ce point précis, la plupart des utilisateurs de FaceBook ne sont pas vraiment inquiets car ne se trouve sur ce site que ce qu’ils ont voulu y mettre, qui n’est ni une information fiable (on peut se donner la date de naissance, le nom, la photo ou la biographique que l’on veut) ni une information « critique », du moins en général. Tout le monde sait qu’il s’agit d’une place semi-publique et s’y exprime en conséquence. D’autres sites (grande presse ou boutiques en ligne, par exemple) conservent des informations qui nous concernent parce que nous y avons déposé des commentaires, que nous en avons été clients ou que nous avons un temps souscrit à un abonnement. On peut avoir la surprise d’y voir des publicités nous appeler par notre nom, preuve que nous y sommes tracés, et cette fois, sans l’avoir voulu et sans en avoir conscience. En fait, Facebook n’est pas un lieu où l’on expose passivement son identité, c’est un lieu où l’on construit, où l’on communique activement et consciemment  son identité. Enfin plus ou moins, car certaines informations, qui nous semblent négligeables, peuvent avoir un intérêt commercial très important pour FaceBook et ses partenaires : les liens entre les personnes ou encore les pages ou les commentaires que l’on a déclaré « aimer ».

Le traumatisme ressenti par les usagers est réel et profond chaque fois que FaceBook effectue une modification technique majeure. Par exemple, en 2009, du jour au lendemain, la liste des « amis » d’un utilisateur est devenue publiquement accessible (sauf réglage contraire), ce qui engage tous les correspondants en exposant leurs liens les uns avec les autres, y compris pour un public de personnes qui ne sont pas eux-mêmes utilisateurs du site.
Des changements douteux de ce type sont régulièrement effectués, mais l’exode des utilisateurs, si souvent annoncée, n’advient pas pour autant, car le pouvoir de la plate-forme est devenu trop important : il n’a pas de concurrent sérieux excepté dans des niches précises (LinkedIn pour les professionnels, Copainsdavant pour les retrouvailles de camarades de classe, Meetic et Match pour faire des rencontres amoureuses, MySpace, FlickR et DeviantArt pour les producteurs de son ou d’images,…), et surtout, il a réclamé un investissement important de la part de ses utilisateurs actuels, investissement que l’on n’est pas nécessairement désireux de refaire sur un autre site ou de perdre en quittant le site. Je fais le pari que la domination de FaceBook va persister un certain temps, car le succès appelle le succès dans le cas d’un réseau social : plus il y a de gens et plus on aura de raisons d’y adhérer soi-même.
La confiance que l’on place en FaceBook est un peu semblable à celle que l’on place dans une institution bancaire : on s’en plaint, on peut penser que l’on s’y fait exploiter et parfois même malmener mais ce dont on a besoin, pour l’essentiel, c’est d’être certain de la pérennité et de la solidité du service. À une banque, nous confions la gestion de nos économies ; À un réseau social, nous confions des données, des pensées, des images, et la gestion d’une partie de notre vie amicale : un vrai trésor.

Lorsque l'on créé une campagne publicitaire sur FaceBook, on se voit proposer toute une série de critères de ciblage basés sur les déclarations des usagers eux-mêmes. Je n'en montre ici qu'une petite partie.

Je suppute aussi que la plupart des gens ne sont pas véritablement gênés de savoir que leurs liens amicaux, leurs préoccupations, leur activité ou ce qu’ils disent d’eux-mêmes (âge, sexe, situation maritale) sont analysés et utilisés par FaceBook pour leur adresser des suggestions ou des messages publicitaires ciblés. Dans nos sociétés actuelles, il est plutôt rassurant de se savoir considéré de manière superficielle, en fonction d’éléments que l’on a sciemment distillés sans obligation d’exactitude. Car ces éléments ne disent finalement pas grand chose. FaceBook sait que je suis un homme marié de quarante et un an, parce que je l’ai moi-même affirmé (ça eût pu être faux), et Nathalie a elle aussi fait savoir son âge et sa situation familiale — les mêmes — et il est amusant que les publicités qui nous sont envoyées ne sont pas du tout les mêmes. À Nathalie, sont envoyées des publicités pour des vêtements ou de l’électro-ménager. À moi, des annonces de rencontres pour célibataires illustrées par des portraits de jeunes femmes aguichantes.

Une chose très intéressante est que FaceBook permet à un particulier ou à un professionnel de créer une campagne publicitaire pour n’importe quoi en quelques minutes. On peut faire une publicité pour un site web externe mais aussi pour une page interne FaceBook. Je peux, par exemple, créer une page de soutien à je ne sais qui ou quoi — à titre totalement personnel —, puis créer une campagne publicitaire pour rabattre sur ladite page les personnes qui ont effectué un certain type d’études, qui appartiennent à une certaine tranche d’âge et qui s’intéressent déjà à tel ou tel autre sujet proche du mien. En fonction des paramètres, FaceBook proposera alors un tarif maximal par clic, par exemple 30 centimes d’euro par clic. Il ne reste plus qu’à allouer un budget maximal à la campagne (par exemple 2 euros par jour), à saisir ses informations bancaires et à valider le tout : la campagne sera active jusqu’à nouvel ordre.
La responsabilité du contenu de l’annonce et de la qualité de son orthographe est laissée à la discrétion de l’annonceur et est tributaire de la surveillance des usagers qui peuvent dénoncer une campagne qui leur déplait pour une raison ou pour une autre. Ce système, tout à fait dans l’idéologie du web 2.0, fait des internautes les « turcs mécaniques »7 chargés d’effectuer eux-mêmes le travail de vigilance éditoriale de l’annonceur. Il n’y a ici aucune obligation de produire des publicités « respectables » contrairement à ce qu’impose la régie Adsense, de Google.

On peut vivre quelques expériences angoissantes spécifiques à Facebook, comme de se sentir forcé de compter parmi ses « amis » des relations familiales extrêmement éloignées, ou encore des personnes dont on ignore tout si ce n’est que l’on a fréquenté la même école qu’elles dans notre tendre enfance et que l’on a des souvenirs communs. Au milieu de notre « mur », constitué des contributions de personnes que nous avons choisies assez volontairement, apparaissent alors des opinions ou des éléments culturels qui peuvent s’avérer extrêmement éloignés de nos références. Ce genre de confrontation est intéressant par la situation d’inconfort qu’il provoque : que répondre au (très gentil) cousin italien qui lance un message de solidarité envers Silvio Berlusconi qu’il trouve injustement attaqué ? Que dire à l’amie d’enfance qui poste des photographies depuis la permanence UMP où elle milite ? Que dire à un copain de l’école maternelle retrouvé trente-cinq ans plus tard, dont l’orthographe nous décolle la rétine et qui expose sa vie affective de manière particulièrement impudique ? Pour ma part, ces situations aboutissent à une forme de statu quo, je garde ces personnes parmi mes « amis » mais je ne commente pas leur actualité et eux ne commentent pas la mienne.

Dans les réseaux sociaux en ligne, nous nous débrouillons de manière très naturelle pour nous retrouver entre gens qui nous ressemblent, qui appartiennent à un même milieu socio-professionnel, qui ont un même niveau d’études, qui s’expriment avec les mêmes mots que nous, qui ont des opinions politiques proches des nôtres, qui ont lu les mêmes livres, qui ont vu les mêmes films, qui ont des goûts en commun avec nous, etc. Bien sûr, et c’est heureux, aucune de nos fréquentations sur les réseaux sociaux n’est un exact et absolu reflet de nous-mêmes, mais chacune est dotée de plusieurs qualités qui nous la rendent suffisamment familière. Les micro-chocs culturels dont je parle me permettent, en creux et de manière empirique, de voir les contours de mon habitus, de faire un portrait sociologique de ma propre personne et de me rendre compte que mes réseaux amicaux et professionnels sont sans doute bien plus fermés et sont sans doute bien moins composés au hasard que je ne l’aurais pensé. J’ignore si tout le monde ressent ces choses-là comme moi.
Je me rends compte en écrivant que je dis à peu près la même chose que Roland Barthes qui évoquait une rencontre avec quelqu’un qui communique dans le même langage que lui mais avec qui il ne peut pas se comprendre puisque leurs métiers et leurs préoccupations les éloignent totalement (c’est dans Le bruissement de la langue, je crois). J’avais trouvé ce passage terriblement pédant et parisien, mais voilà que je prends le même mauvais pli.
Ceci étant dit, ce télescopage n’est étrange, dérangeant, que lorsque les « amis » retrouvés nous sont restés inconnus pendant des années. On est plus ouvert aux gens avec qui on a malgré tout une histoire commune et continue. Les authentiques amis, quoi.

La flashmob du 18 février 2009, Place Saint-Michel. Des centaines de gens réunis par Internet pour exposer fièrement leurs livres préférés. Les réseaux sociaux ne permettent pas vraiment de sortir de son milieu socio-professionnel.

Puisque notre environnement social sur Facebook est constitué de familiers, la vraie limite de ce système me semble donc résider dans l’incapacité que l’on a à y rencontrer des personnes inattendues et des opinions inattendues. En fait, j’ai l’impression que l’on peut même difficilement y avoir des conversations non-consensuelles. Plus on accumule les « amis » et plus on est, mécaniquement, poussé à s’exprimer de manière consensuelle.

Récemment, j’ai eu une prise de bec sur Facebook avec une jeune auteur-e de bande dessinée dont j’apprécie le travail, que j’ai croisé une fois en « live » et avec qui j’ai un certain nombre d’amis en commun. Nous nous étions déjà fréquentés sur les forums usenet il y a quelques années. Nous ne sommes pas intimes et nous avons des vues divergentes sur bon nombre de sujets.
Sur les forums usenet, les participants sont égaux. Sur Facebook, en revanche, on poste des commentaires chez soi ou chez les autres, mais il n’y a pas de terrain « neutre ». Pour l’anecdote, je peux raconter le contenu de la conversation houleuse dont je parle plus haut : j’expliquais que je trouvais stupides et contre-productifs les émeutiers qui, en marge du G20 de Toronto, démolissaient des enseignes de magasins — une sorte de nuit de cristal qui visait Starbucks et H&M (mais je m’étais retenu, pendant la discussion, d’effectuer une comparaison aussi lourde). J’ai rappelé que c’est exactement le genre de situations que les états provoquent sciemment pour décrédibiliser les opinions politiques qu’ils combattent (il s’est d’ailleurs avéré que le gouvernement canadien avait précisément infiltré et manipulé les émeutiers), ce qui (avec d’autres considérations sans doute trop bourgeoises, comme l’affirmation qu’un tel gâchis de biens semblerait sans doute incompréhensible aux personnes censément défendues par les casseurs, à savoir les habitants des pays les plus pauvres) a scandalisé plusieurs participants à la discussion, dont la demoiselle, qui m’a tout simplement supprimé de la liste des gens admis à poster sur sa page. Là, il s’est produit quelque chose que je n’avais pas du tout envisagé (ni elle je pense) : la totalité de mes interventions dans le fil de la discussion a disparu. N’y persistent à présent que les réponses que l’on m’a faites ou les interventions auxquelles je répondais. Cet escamotage est un peu traumatisant puisque d’un coup, c’est ma propre histoire qui s’évanouit, qui semble n’avoir jamais existé et qu’il est même totalement impossible de retrouver.

En bref, Facebook n’est pas un lieu d’échanges d’idées aussi approprié que les forums de type « Usenet » (malheureusement délaissés par les fournisseurs d’accès) : il semble bien qu’on y ait plus de mal à supporter des opinions qui sont trop extérieures non seulement aux siennes propres mais aussi à celles du réseau social auquel on appartient, puisque l’on s’exprime en public. FaceBook est un lieu d’entretien du lien social, donc, mais pas un outil de communication. Je peux reprendre à mon compte ce que disait Bruno Latour pendant l’émission Place de la toile : avec Internet (et notamment les réseaux sociaux), on ne passe pas du « matériel » au « virtuel », mais bien au contraire : « ce que le web fait, c’est de matérialiser des éléments qu’on ne voyait pas et qu’on ne pouvait pas tracer auparavant, par le fait d’avoir un login, un écran, un clavier, des avatars ».

Reste que FaceBook est sans doute bel et bien un outil dangereux, ne serait-ce que par l’étendue de son succès. Non pas dangereux parce qu’on y organise des apéritifs géants ou parce qu’on y expose son intimité, mais dangereux pour l’avenir du réseau tout entier. En effet, pour un nombre croissant d’internautes, FaceBook et Internet ne font qu’un. Le mail, les forums, la discussion instantanée, le blog, tout converge vers cette unique plate-forme dont le pouvoir ne fera qu’augmenter. FaceBook est par ailleurs devenu le plus important dépôt d’identité numérique, un endroit où il est presque impératif d’exister. Bien sûr, il sera toujours possible pour beaucoup de gens de snober FaceBook, comme il est presque admissible aujourd’hui de se passer de téléphone mobile8 mais on peut imaginer que l’usagede FaceBook vienne à être, de facto, imposé à certaines catégories professionnelles, je pense en fait aux simples employés, déjà de plus en plus contraints à être joignables sur leur téléphone portable, qui pourraient se voir forcés non seulement à être présents sur FaceBook, mais aussi à s’y déclarer « amis » de leurs supérieurs hiérarchiques, ce qui ferait du réseau social une arme redoutable pour l’entreprise dans l’extension de son empire sur l’existence du salarié hors des heures de bureau9. Et quand FaceBook sera devenu une obligation sociale, que deviendront ceux qui en sont exclus ? Car oui, on peut se faire bannir de FaceBook.
Je ne sais pas si les choses se passeront ainsi — aucune « dictature » du net ne semble jamais définitive, il se trouve toujours un nouveau service pour rendre les autres obsolètes — mais ça ne me semble pas un scénario aberrant.

(remerciements à Mélaka, qui m’a autorisé à utiliser quelques uns de ses dessins)

  1. Pourquoi je suis « ami » avec mes étudiants par Olivier Ertzcheid/affordance.info, 31 mars 2010. [↩]
  2. Rappelons-nous l’introduction des Confessions de Jean-Jacques Rousseau : « Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature; et cet homme, ce sera moi. Moi seul. Je sens mon cœur, et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j’ai vus; j’ose croire n’être fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre. Si la nature a bien ou mal fait de briser le moule dans lequel elle m’a jeté, c’est ce dont on ne peut juger qu’après m’avoir lu » [↩]
  3. Dans Face aux feux du soleil (1957), Isaac Asimov imaginait que les citoyens d’une société où les échanges ne se feraient plus qu’à distance ne connaîtraient plus la notion de pudeur. [↩]
  4. Envoyer un tweet, c’est comme tomber amoureux, Numérama, le 25/06/2010. [↩]
  5. FaceBook, qui existe depuis à peine plus que cinq ans, serait actuellement le site le plus visité au monde après Google — mais puisque Google et FaceBook s’utilisent de manière bien différente, certains considèrent que FaceBook a devancé Google. Il réunit en tout cas près d’un demi-milliard d’utilisateurs actifs dans le monde, dont quinze millions en France. Bientôt, un humain sur dix aura un compte FaceBook. [↩]
  6. Sans rentrer dans les détails (j’en serais incapable), la licence est distincte du contrat dans le droit américain car elle n’a pas besoin de faire suite à un accord signé : l’usager accepte les conditions de la licence dès lors qu’il utilise le service. [↩]
  7. Le turc mécanique était un automate créé par Johann Wolfgang von Kempelen, qui a ébloui les cours d’Europe à la fin du XVIIIe siècle en jouant admirablement au jeu d’échecs. En réalité, un assistant de von Kempelen était caché sous l’automate et se chargeait de décider de sa stratégie au jeu. La société Amazon a proposé le terme « mechanical turk » pour qualifier des tâches que l’ordinateur ne peut automatiser et où il faut des êtres humains pour le faire. [↩]
  8. Je n’ai pas de téléphone cellulaire pour ma part. Je remarque que certains services ne prévoient même pas que l’on se trouve dans mon cas, mais pour l’instant ça n’est qu’un tout petit handicap. Si un jour le téléphone remplaçait tout moyen de paiement, par exemple, ce serait une autre affaire. [↩]
  9. J’ai pensé à cette possible évolution en écoutant, à très peu de temps d’intervalle, une intervention de l’anthropologue Stefana Broadebent sur France Inter et une émission consacrée au dernier livre de l’économiste Frédéric Lordon, pour Arrêts sur images. Je les recommande. [↩]

De l’écran de l’ordinateur à l’écran de sérigraphie

octobre 8th, 2010 Posted in Après-cours | 25 Comments »

À l’école d’art du Havre, la première moitié d’octobre est consacrée à des ateliers intensifs (worskshops) de quatre jours.

Cette semaine, j’ai co-animé avec Yann Owens et Jean-Michel Géridan un atelier de réalisations de tee-shirts sérigraphiés à partir de motifs réalisés par programmation, à l’aide du langage Processing.

La contrainte imposée aux étudiants était de jouer au maximum avec les possibilités de la sérigraphie en réfléchissant à la disposition des motifs et en n’ayant pas peur de faire toutes sortes de superpositions et d’effets d’encres.

Bref, sortir du « what you see is what you get » qui rend si souvent trop contrôlées, trop sages, les impressions réalisées à partir de fichiers numériques.

(photos : Kevin Cadinot et Jean-Michel Géridan)

Dix ans de télé-réalité

octobre 4th, 2010 Posted in Écrans et pouvoir, Parano | 9 Comments »

Pendant qu’on lui installait un micro cravate en préparation du tournage du film Fin de Concession1, le député Arnaud Montebourg s’est laissé aller à dire  : « C’est le moment de taper sur TF1, c’est pour ça que je vais vous donner un coup de main ».

Chez TF1, on n’a pas apprécié et Nonce Paolini, président directeur général de la chaîne, a réclamé à Arnaud Montebourg des excuses publiques. Ce dernier ne s’est pas démonté et sa réponse est une lettre assez sèche dans laquelle il rappelle tout ce que la situation de TF1 a de suspect : une concession hertzienne régulièrement renouvelée malgré un passif lourd, constitué d’une interminable liste de manquements vis à vis de l’expression de la pluralité politique et malgré (ou grâce à) des soupçons d’une connivence de tous les instants avec le pouvoir en place. On peut constater et se réjouir avec d’autres de ce que TF1 ne fasse plus peur. Mais ce n’est pas tout, le député s’en prend aussi aux programmes de TF1, et c’est à partir de ce moment que l’histoire m’intéresse.

En effet, Arnaud Montebourg rappelle que la première chaîne, qui avait été vendue à la société Bouygues contre la promesse d’une programmation digne (le fameux « mieux disant culturel »), consacre un temps d’antenne très important à des programmes qui, je cite, participent à appauvrir l’imaginaire collectif, qui sont violents et/ou qui glorifient l’argent. Quarante et une heure trente de la semaine en cours serait composées de programmes liés à l’argent, affirme le député. Il cite notamment trois programmes de « télé réalité »2 comme jeux dont l’appât du gain est le moteur et qui s’attaquent à la dignité humaine : Master Chief, Koh Lanta et Secret Story.

Il n’est pas rare que des responsables politiques critiquent les chaînes de télévision, publiques ou privées, parce qu’ils ne s’y trouvent pas assez représentés. Critiquer la teneur des programmes est déjà moins commun3.

En critiquant la chaîne la plus regardée et en critiquant les programmes les plus populaires, on peut se demander si le député ne prend pas un courageux risque politique. Mais ce n’est pas certain. Tout d’abord, l’importance de TF1 parmi les chaînes de télévision ne cesse de chuter face, notamment, aux chaînes de la TNT. Ensuite, les programmes de télé-réalité ont une caractéristique particulière : le public adore les détester, les maltraiter, les bouder subitement après les avoir passionnément suivis, en dire tout le mal possible, et ce depuis l’arrivée de ce genre de programmes, il y a dix ans seulement.

Le terrain a été préparé à l’avance par des sujets de journaux télévisés ou des magazines de société : dans la libre Hollande, une chaîne de télévision avait repoussé les limites de la morale et de la décence avec une émission malicieusement baptisée Big Brother dans laquelle des jeunes gens étaient filmés vingt quatre heures sur vingt quatre par des batteries de caméras : impossible de rater une miette de leur existence, jusque sous la douche. Une caméra infra-rouge avait même filmé les ébats sexuels de deux des jeunes gens enfermés. Vertueusement, des responsables de programmation nous ont assuré que l’on ne verrait jamais ça en France, ah non ! Mais le « pas de ça chez nous » a vite été oublié. Au printemps 2001, pourtant, la chaîne M6 lançait Loft Story. Ce lancement a été un des derniers grands moments de communion télévisuelle — et il y en aura de moins en moins à l’avenir je pense puisque le nombre de chaînes de télévision et de façons de regarder les programmes audiovisuels change beaucoup —, puisque tout le monde a regardé Loft Story. Pour ou contre, tout le monde y a jeté un œil plus ou moins attentif, enfin presque tout le monde, mais même ceux qui ne regardaient pas auraient eu du mal à éviter les couvertures des magazines qui, à un moment, ne parlaient plus que de ça. Spectateur ou non, chacun avait en tout cas un avis, situé sur un large spectre qui allait des considérations philosophiques sur la dignité humaine à des préoccupations plus premier degré, comme de savoir qui devrait quitter l’appartement factice cette semaine, en passant par des réflexions ou des divagations sur la question de l’intimité, de la pudeur, de la surveillance, du totalitarisme panoptique, ou même du point de vue divin… On a moins fait remarquer que la fiction avait annoncé tout cela avec une certaine précision : Le prisonnier (Patrick McGoohan, 1967), Le couple témoin (William Klein, 1976), La mort en direct (Bertrand Tavernier, 1980), etc.

De nouveaux concepts sont régulièrement annoncés : des candidats placés sur une île déserte qui doivent manger des vers de terre ; de jeunes artistes qui vont pouvoir sortir un disque ; des couples éprouvés par des tentateurs et des tentatrices ; des urbains sophistiqués envoyés travailler dans une ferme — version légère de la Révolution Culturelle maoiste ; etc.

Alain Resnais, "Mon oncle d'Amérique" (1980), superbe film sur la vie, les choix et le travail, sous l'angle de la neuro-biologie.

Le savant fou qui est en moi a instanément aimé l’expérience, j’y ai vu une formidable boite de pétri pour chercheurs en psychologie, et ce n’est pas pour rien que Loft Story a été comparé à Mon Oncle d’Amérique d’Alain Resnais et Henri Laborit, où les aléas de la vie humaine étaient rapportés aux expériences réalisées sur des rats en laboratoires. J’aurais rêvé pour ma part d’une émission de ce type pour tester la viabilité du voyage spatial au long cours : qu’es-ce que ça donne, d’enfermer dix personnes dans quelques mètres cubes pendant trois mois ? Bien entendu, on n’aurait pas pu utiliser ce cadre pour effectuer des expériences précises avec des objectifs et une méthodologie : la télévision de distraction a d’autres impératifs et, du reste, je pense que ça aurait bien plus choqué, car il semble aussi choquant de réaliser des expériences sur des humains que d’accepter que nos motivations, nos sentiments et jusqu’à notre comportement amoureux peuvent être presque aussi mécaniques et presque aussi prévisibles que celles de molécules chimiques soumises à un traitement quelconque.
Le public réagit fortement à ce constat puisqu’il se désaffectionne des programmes chaque fois qu’il lui semble que les choses se répètent de manière trop prévisible.

On a rapidement découvert — par des procès, notamment — que ces émissions étaient extrêmement scénarisées, encadrées, et que leur montage et leur commentaire étaient extrêmement construits : les personnes deviennent des personnages (et cela démarre depuis la phase de casting), les situations sont transformées en séquences d’évènements sur lesquels on revient jusqu’à la nausée. Le premier enseignement que l’on peut en tirer concerne sans doute la fabrique des images télévisées : le traitement médiatique de quinze jours d’émeutes en banlieue est-il vraiment moins scénarisé et moins reconstruit a postériori que les engueulades des jeunes internés volontaires du Loft ou que les questions de séduction de L’Île de la tentation ou des questions de pouvoir dans Koh Lanta ? Moins inattendu sans doute, ces émissions ont aussi démontré (notamment à leur débuts) la puissance de la télévision lorsqu’il s’agit de forger une notoriété : filmer pendant des semaines quelqu’un, et parfois même quelqu’un qui ne fait strictement rien et n’a pas de qualité particulière, suffit à en faire, parfois très ponctuellement, une célébrité nationale.

Je regarde certaines de ces émissions, mais je manque de patience car s’il est passionnant et effrayant de voir que des gens peuvent devenir en huit jours « nationalistes » de l’île sur laquelle on les a placés (« Jean-Régis, je vote pour ton élimination car tu n’as jamais réussi à devenir un vrai membre de la tribu des kolokolos »), il est assez insupportable de subir des heures de suspense avant tout destinées à faire patienter le spectateur jusqu’après la publicité. C’est d’ailleurs dans cette publicité que se trouve, généralement, la question de l’argent dont parle Arnaud Montebourg dans sa lettre, car je pense que ni les spectateurs ni les participants à des jeux tels que Koh-Lanta ne pensent beaucoup à la récompense finale, ou en tout cas j’ai l’impression qu’ils y pensent souvent moins que dans d’autres jeux télévisés plus traditionnels.
Il y a aussi quelques émissions que je ne regarde pas parce qu’elles atteignent les limites de ce que je peux admettre dans le spectacle de la mesquinerie humaine, comme Pékin-Express, qui pousse ses concurrents à se conduire perpétuellement comme des français en vacances à l’étranger, engeance naturellement insupportable, qui sont rendus encore plus impolis ici par l’urgence et la compétition. On a aussi les cheveux qui se dressent sur la tête en regardant Next, diffusé sur une chaîne pour adolescents, où des jeunes gens se traitent mutuellement comme des objets de consommation.

"Secret story", produit par endemol et sponsorisé par une marque de préservatifs. Chaque candidat doit découvrir le secret intime de ses "co-détenus".

Mais finalement, les émissions de télé-réalité qui me troublent et dont la tendance me semble sinon inquiétante, du moins préoccupante, ce ne sont pas celles-ci, ce sont les émissions de coaching : devenir de bons parents, apprendre à nettoyer sa maison, apprendre à décorer sa maison, apprendre à s’habiller, apprendre à gérer son restaurant, apprendre à gérer son ado, apprendre à gérer son chien, etc.4.
Par exemple On a échangé nos mamans, qui confronte les méthodes d’éducation et l’organisation ménagère de deux mères de famille aux existences réputées antithétiques. Chaque maman est prêtée à la famille de l’autre et doit trouver un équilibre entre sa manière de vivre et celle de la famille qui l’accueille.

Ces émissions se présentent comme des services publics et dans un sens, elles en sont, si l’on veut bien se fier à la fiction qui est présentée :  des gens dépassés par la vie ne parviennent plus se prendre en mains et quelqu’un venu de l’extérieur les remet sur les rails et leur ouvre les yeux. Les cas sont généralement extrêmes et relèvent parfois de la pathologie (quelqu’un qui vit entouré de ses ordures ou dont la vie de couple est sacrifiée à son chien), spectacles à la fois fascinant et effrayant, dont on peut être voyeur sans se sentir trop coupable, puisque notre voyeurisme est utile, puisqu’il aboutit à améliorer la situation de notre objet de curiosité. Enfin c’est ce que l’on se fait croire car lorsqu’on y pense un peu, avoir reçu Super Nanny chez soi ne règle pas tout : les participants sont exposées à la curiosité du spectateur mais aussi à celle de leurs voisins. Pour les besoins du scénario, on les a poussé à être une caricature d’eux-mêmes. Le commentaire prétend que leurs problèmes ont disparu, mais que se passe-t-il une fois la caméra éloignée ? Ce problème n’est évidemment pas limité à la télé-réalité.

Il se dégage surtout de tout ça une idée qui correspond à mon avis à un vrai bouleversement social, c’est l’idée que l’on doive optimiser sa propre existence, et que personne ne saurait le faire sans assistance personnalisée, que l’existence est quelque chose de trop difficile pour être confiée à des amateurs. Trouver l’amour ou élever ses enfants ne sont plus la banale expérience de la vie, cela devient quasiment un sport pour lequel il y a des gagnants et des perdants (ou plutôt des gagneurs et des perdeurs, des winners et des losers).

Le bouleversement, à mon sens, ce n’est pas le conformisme, c’est plutôt l’idée que la conformité sociale soit évaluable (et jugeable) de manière universelle, puisse être vendue comme un service, avec des méthodes de management adaptées à la cellule familiale, et que le bonheur se trouve dans la performance. Dans les civilisations non-télévisuelles, le conformisme social était l’affaire du groupe auquel on appartenait directement : le voisinage se chargeait, parfois très violemment, de faire connaître la loi générale aux individus qui s’en écartaient. Ici, c’est M6 (surtout) qui nous dit, entre deux messages de sponsor ou entre deux publicités,  comment on doit vivre. Il en ressort l’idée confuse que le bonheur s’achète, que les gens peuvent être comparés (comme dans le très douteux On a échangé nos mamans), que l’on peut se faire aider à devenir « normal », socialement acceptable, que la normalité est le combat que chacun doit mener. Dans quelle mesure est-ce malsain ? Est-ce que c’est une nouvelle aliénation, dont les règles sont imposées d’en haut, ou au contraire un progrès par rapport à l’esprit coercitif du « village » que nos parents ou grands-parents ont fui ? Je n’en ai aucune idée à vrai dire, mais je crois que c’est en tout cas quelque chose d’assez nouveau et de profondément lié à la télévision. La télé-réalité, loin de limiter son empire à ses participants, modifie peut-être la société entière.

Lire aussi : Le jeu de la mort, tentative curieuse de démontrer le caractère néfaste de la télé-réalité par la réédition d’une expérience de psychologie sociale.

  1. Fin de Concession est un pamphlet filmique de Pierre Carles. Vous pouvez en devenir co-producteur à partir de 10 euros d’investissement chez Touscoprods. [↩]
  2. On ajoute régulièrement des programmes dans la case « télé réalité » et il devient de plus en plus difficile de dégager une définition claire pour le genre. Je dirais que les programmes de télé-réalité sont ceux qui prétendent distraire en modifiant l’existence de ceux qui y participent, soit en réglant leurs problèmes soit en leur en créant. [↩]
  3. Une critique des programmes de télévision avait été faite il y a vingt ans par Ségolène Royal dans le livre Le ras-le-bol des bébés zappeurs (1989), qui s’en prenait principalement aux dessins animés japonais — il faut dire que l’époque était à la crainte des Japonais dont l’économie était en apparence florissante et dont le modèle social effrayait — et le faisait assez mal, mais a eu la vertu d’attirer l’attention des parents sur les programmes destinés aux enfants. [↩]
  4. Je ne confonds pas les émissions de coaching avec les émissions d’apprentissage (musique, théâtre,…). Bien que certaines placent le curseur très proche du spectacle de la télé-réalité façon Loft Story, l’idée générale est celle d’une morale de l’effort et de l’excellence qui ne diffère pas beaucoup de tous les apprentissages que l’on peut faire dans des écoles ou des conservatoires depuis que les savoir-faire s’enseignent. Les émissions de coaching ne traitent pas de la cruelle compétition des professionnels d’un ars quelconque, mais affirment que les aspects les plus banals de la vie peuvent être traités comme des disciplines professionnelles. Le cas de la cuisine est très intéressant puisque c’est à la fois un art du quotidien, une entreprise professionnelle et un métier de maître, selon les conditions dans lesquelles on l’exerce, ce qui a donné lieu à un très grand nombre d’émissions aux buts et aux approches très diverses. Très curieusement, on remarque que la cuisine des « particuliers » est traitée par la compétition et la performance (Un dîner presque parfait), tandis que la cuisine professionnelle est traitée sous l’angle de la santé et du plaisir de nourrir autrui (Cyril Lignac et Jamie Oliver dans les cantines, par ex.).   [↩]

De la compassion

septembre 26th, 2010 Posted in Au cinéma, Images, Mémoire | 141 Comments »

Le film La Rafle, par Roselyne « Rose » Bosch, ne me donnait pas tellement envie à sa sortie, mais j’ai à présent une très impérieuse raison d’éviter de le voir : si j’ai le malheur de ne pas pleurer en le regardant, c’est que je serais un méchant, un salaud, c’est que serais affligé d’un gène déficient, et même, que je serais à ranger du côté des nazis.

Pour fourguer l’édition DVD de son film qu’une promo difficile à éviter nous avait vendu à sa sortie comme une Liste de Schindler à la française, la réalisatrice n’a pas eu peur de déclarer au magazine Les Années Laser :

« Je me méfie de toute personne qui ne pleure pas en voyant le film. Il lui manque un gêne, celui de la compassion. […] On pleure devant La Rafle parce que… on ne peut que pleurer. Sauf si on est un enfant gâté de l’époque, sauf si on se délecte du cynisme au cinéma, sauf si on considère que les émotions humaines sont une abomination ou une faiblesse. C’est du reste ce que pensait Hitler: que les émotions sont de la sensiblerie. Il est intéressant de voir que ces pisse-froids rejoignent Hitler en esprit. En tout cas, s’il y a une guerre, je n’aimerais pas être dans la même tranchée que ceux qui trouvent qu’il y a trop d’émotion dans La Rafle. »1

Dans un premier temps, on peut s’affliger ou au moins rire d’une prise de position aussi stupide (pas d’autre mot), qui va jusqu’à expliquer les mauvaises critiques (et il y en eut quelques unes) par une déficience génétique, ce qui semble tout de même ahurissant : vous êtes un nazi, la preuve, il vous manque le gène de l’émotion — ou de la cinéphilie complaisante. On attend que la réalisatrice propose une liste des critiques de cinéma qu’il faut stériliser ou fusiller afin que cette affection ne puisse pas progresser parmi les population ! Imaginez la réaction que provoquerait une référence, même dite du ton le plus léger, à un « gène déficient », si elle était émise dans des conditions analogues par quelqu’un que l’opinion publique classe très à droite… Les associations anti-racistes porteraient plainte, gagneraient facilement, et l’on ne parlerait que de ça dans tout le Landernau médiatique.

Si la citation de la réalisatrice eu un certain succès sur Internet, la presse semble être restée muette pour l’instant, à l’exception inattendue de Premiere qui lui a donné une certaine publicité.
L’interview mérite d’être lue en entier. La réalisatrice s’y émerveille de ce que le succès du film ait essentiellement été assuré par, je cite, des « spectateurs non juifs de 12 à 20 ans ». Curieuse statistique, un peu dérangeante pour tout dire : des « spectateurs non juifs » ?

À présent, soyons charitables : comme à peu près tous les créateurs, Mme Bosch est très sensible à ce qui se dit de ses œuvres, elle est très investie dans son sujet, elle est la dernière personne de qui on peut attendre du recul vis-à-vis des critiques, critiques dont l’avis sur La Rafle m’a laissé l’impression générale d’un « bof… » poli qui, du reste, n’a pas découragé les près de trois millions de spectateurs du film. Nombre de critiques ont en tout cas laissé entendre que La Rafle ne marquerait pas l’histoire du cinéma, mais que ce film pouvait s’avérer un support pédagogique utile en tant qu’il reste une des rares évocations filmiques de la Rafle du Vel d’Hiv, épisode de l’histoire de France qui n’a été documenté en son temps par aucune image et que le cinéma a très peu traité2.
Je n’ai pas vu le film et je ne le verrai sans doute pas avant de tomber dessus par hasard à la télévision, mais mon petit doigt me dit que Rose Bosch aurait dû s’en tenir à son succès public et accepter qu’on émette quelques critiques : elle a voulu produire un film accessible à tous sur un sujet d’utilité publique, elle l’a fait, alors pourquoi recourir au chantage pour nous le sur-vendre ?

Bien entendu, si l’on vise les collégiens, ce genre de film est a priori un bon outil : il établit une base non pour comprendre mais pour connaître le passé, et dans un tel but, ne pas craindre le registre sentimental n’est sans doute pas illogique. Les enfants n’ont pas l’expérience personnelle ou les références culturelles qui leur permettraient de comprendre certains faits exprimés de manière elliptique ou métaphorique. Ils ne peuvent pas spécialement faire la différence entre distance et manque de sensibilité. Ils ont besoin, pour bien comprendre la gravité d’une situation, de films au premier degré. Ils ont besoin de voir d’autres enfants que l’on sépare brutalement de leur maman, ils ont besoin d’assister à des injustices caricaturales et ils ont besoin de voir des méchants qui ricanent de leur propre méchanceté. Mais cela, c’est juste montrer, faire ressentir, faire éprouver. Les adultes n’ont pas forcément besoin qu’on leur parle des épreuves, qu’on leur fasse savoir que la douleur existe, que l’horreur existe, car ils le savent déjà et ils savent même qu’il n’y a pas que les gentils qui souffrent ou que les méchants qui jouissent. Les adultes ont plutôt besoin de comprendre le fonctionnement des choses. Comprendre comment on en arrive là, comprendre comment des « braves gens » qui aiment leurs enfants ont pu envoyer d’autres enfants à la mort, de comprendre comment un peuple entier peut en arriver à se rallier à un meurtre d’échelle biblique, comment une Europe ultra-moderne et bouillonnante d’idées a pu sombrer dans la barbarie. Et lorsque les adultes n’ont plus besoin de comprendre une situation, parce qu’ils ont l’impression d’y avoir suffisamment réfléchi, ils attendent en tout cas qu’on les éclaire différemment.

Hors polémique, tout cela pose plusieurs questions intéressantes. La première, à laquelle l’histoire de l’art des derniers millénaires donne une réponse assez claire à mon avis, est celle du rapport entre le sujet et sa représentation : suffit-il qu’un sujet soit fort ou passionnant pour que l’œuvre qu’on en tire ait un intérêt proportionné ? Non sans doute, et il n’y a pas besoin de fournir d’arguments philosophiques pour le démontrer, il suffit à chacun de se souvenir des films, des œuvres plastiques ou des romans qui l’ont marqué : ce n’est pas le sujet qui compte, c’est ce que l’artiste en dégage. Bien sûr, savoir qu’une histoire est « vraie », « vécue », lui apporte une qualité supplémentaire apte à rendre fascinant le plus médiocre téléfilm destiné à être diffusé aux heures de digestion. Mais cette qualité n’est pas une qualité esthétique. Inversement, des sujets minuscules ont produit de grandes œuvres, nous le savons tous aussi.
Mais Mme Bosch ne veut pas qu’on admire son film, elle nous demande juste d’y aller pleurer. Ceci dit, pleurer devant un film pose exactement le même problème que celui du bon film : ce n’est pas parce que le sujet est émouvant ou qu’il est « vécu » que sa représentation sera émouvante ou vivante. Personnellement, j’ai eu du mal à garder les yeux secs devant Brokeback Mountain, d’Ang Lee, alors que ce film raconte l’histoire de deux garçons vachers qui se bécotent sur une montagne du Wyoming, sujet incongru dont les enjeux historiques sont très légers (Ang Lee évite la fable pontifiante sur l’homophobie) et qui n’a d’intérêt que si le réalisateur sait transformer un sujet terriblement banal — les amours contrariées — en quelque chose d’universel et apte à nous toucher.

To be or not to be (1942), par Ernst Lubitsch

De temps en temps, un film ou un livre nous parlent avec force d’un sujet fort tiré de l’histoire, on parle souvent de « grand film ».

Vivre ! de Zhang Yimou ou Le tombeau des luciolles d’Isao Takahata, deux adaptations de romans de fiction, en sont des exemples terriblement efficaces qui montrent l’un et l’autre des gens de rien du tout qui tentent de survivre dans le maelstrom de la grande histoire. J’ignore si ces deux films ont été massacrés par Les Cahiers du cinéma, mais je connais nombre de cinéphiles exigeants qui ne les ont pas détestés, preuve que le chef d’œuvre n’est pas nécessairement l’ennemi de l’émotion, des situations fortes, des destins terribles. Un titre-larme peut être un bon film. Une comédie peut être un bon film.

Dans l’interview des Années Laser, Rose Bosch cite Wittgenstein (« Il n’y a pas de pensée sérieuse si l’on n’accepte pas de de se faire un peu mal à soi-même »), un peu de travers à mon avis, car Wittgenstein ne dit pas ici que l’on doit faire souffrir ses spectateurs avec des films qui ont les adolescents comme cœur de cible, mais qu’une réflexion véritable n’existe qu’en s’extrayant douloureusement de son propre confort intellectuel — c’est ainsi que je le comprends en tout cas.
Elle aurait pu retenir la réflexion d’Alfred Korzibsky qui a si bien dit que La carte n’est pas le territoire, c’est à dire qu’une représentation ne peut être confondue avec son objet. Lorsque Rose Bosch parle de ses spectateurs comme de gens courageux qui ont « osé regarder en face cette tragédie », je ne pense pas qu’elle veuille dire que son film soit une tragédie artistique, mais qu’il n’y a pas lieu de distinguer le fait que les historiens nomment « Rafle du Vel d’Hiv' » de son film, La Rafle.
Je trouve plus saine la position de Rachid Bouchareb, dont je n’ai vu aucun film non plus, mais que j’ai entendu dire récemment qu’il fallait que le cinéma s’empare des évènements historiques non pour en tirer le film définitif, l’illustration officielle, mais pour accumuler les avis subjectifs, les rapports singuliers, et que ce sera en épuisant toutes les manières de voir que l’on atteindra peut-être une forme de sérénité et de vérité sur les sujets graves de l’histoire.

Ce qui me semble très important à rappeler avec force, en tout cas, c’est que l’émotion n’a jamais été ennemie du Fascisme ou du Nazisme. C’est même exactement le contraire. Car s’il y a bien une mécanique froide dans le nazisme, s’il a fallu que ceux qui ont permis l’holocauste s’abritent derrière l’abstraction des chiffres, de la technologie et du fait de n’être qu’un maillon irresponsable et sous-informé parmi d’autres, si l’on a accusé de « sentimentalisme » les détracteurs des persécutions, il a aussi fallu court-circuiter l’intelligence de tout un peuple avec de l’émotion. Et notamment avec une émotion parmi les plus fortes qui soient : la haine. Gunther Anders voyait dans la haine un outil pour exister : c’est en haïssant que l’on s’affirme3, c’est la haine qui permet d’être cruel.

En faisant de l’émotion une valeur supérieure à l’intelligence, Hitler a réussi à embarquer l’histoire humaine dans un de ses épisodes les plus abominables. Le nazisme a immensément profité des médias de masse modernes tels que la radio et le film, non seulement parce que ces médias touchaient un grand nombre de personnes de manière simultanée, mais aussi parce qu’ils provoquent des émotions bien plus qu’ils ne s’adressent à l’entendement. Goebbels avait très bien expliqué sa vision des choses lors du congrès de la chambre du cinéma en 1937 : « L’art n’est rien d’autre que ce qui façonne le sentiment. Il provient du sentiment et non de l’intelligence ».

L’esthétique nazie s’appuie en grande partie sur l’héritage de la période romantique allemande, période qui a placé la sensibilité à un niveau inédit de lyrisme. On aurait bien tort d’y voir une forme d’hypocrisie. On se souviendra des premières lignes de Mein Kampf dans lesquelles le futur chancelier se décrit comme un jeune homme exalté et passionné d’art : « J’avais des nausées à penser que je pourrais un jour être prisonnier dans un bureau ; que je ne serais pas le maître de mon temps, mais obligé de passer toute ma vie à remplir des imprimés… J’avais alors douze ans… Un jour il me fut évident que je devais devenir peintre, artiste peintre… ».
Quand on me dit qu’il faut s’adresser au « cœur » et non au cerveau, ou quand on me dit que les chiens valent mieux que les hommes puisqu’eux au moins ne jugent ni ne trahissent, je me rappelle que c’est Adolf Hitler qui a dessiné ça :

Mais Roselyne Bosch n’a pas complètement tort. Il arrive que les gens se blindent émotionnellement, qu’ils semblent cyniques ou insensibles au malheur d’autrui. En fait, nous faisons ça toute la journée, parce qu’il le faut bien, parce qu’il se passe à chaque instant mille et un drames auxquels nous ne pouvons rien mais dont nous sommes informés.
C’est peut-être dommage, mais ça ne constituera jamais une raison suffisante pour être forcé de crier au chef d’œuvre devant un film sous prétexte qu’il est plein de bonnes intentions.

Lire ailleurs : De l’abjection, par Jacques Rivette dans Les Cahiers du cinéma en 1961 ; « La Rafle » des émotions, par Antoine Gaudin sur Nonfiction. L’auteur, qui a vu le film, écrit : C’est en effet un film qui, accompagné des propos de sa réalisatrice, constitue un système idéologique qui en dit beaucoup plus long sur son présent de création, en particulier sur la France de Sarkozy (épisodes de la lettre de Guy Mocquet et de « l’adoption » d’un enfant juif déporté, gouvernance sur le mode du plébiscite compassionnel, etc.), que sur le passé tragique dont il prétend témoigner.

  1. Les Années Laser N°167, Septembre 2010. [↩]
  2. J’ai un excellent souvenir du Monsieur Klein de Joseph Losey, que j’ai vu enfant, où Alain Delon était emmené au Velodrome d’Hiver puis déporté… sans être juif. [↩]
  3. Gunther Anders, La haine, éd. Rivages poche, 2009. Une jolie phrase tirée de ce petit livre : Les antisémites haïssent ceux qui ne leur accordent pas la haine, à savoir le plaisir de haïr. Par conséquent ils haïssent doublement.  [↩]

Rewind

septembre 25th, 2010 Posted in Interactivité au cinéma, Mémoire, Ordinateur au cinéma | No Comments »

Rewind, de Sergio Gobbi, est sorti en 1998, un an après le film cyberpunk italien Nirvana, quelques années avant Matrix, eXistenZ, The Cell, Dejà-vu ou encore Minority Report, films avec lesquels on lui trouvera quelques affinités, mais six ans après Le Cobaye dont il semble s’inspirer plus précisément.
J’ignore si les auteurs se sont rappelés le Je t’aime, je t’aime (1968) d’Alain Resnais mais il est facile d’y voir un rapport aussi. Rewind est une production franco-italienne tournée en grande partie en Belgique et dont l’action est réputée se dérouler à Berlin.
Je n’avais jamais entendu parler de ce film avant de tomber sur le DVD, complètement par hasard, sur l’étal d’un bouquiniste de la bonne ville de Pau.
Le sous-titre ne pouvait qu’aiguiser ma curiosité : « Le monde virtuel : la pire des réalités ».

Le film s’ouvre sur des images évoquant le terrorisme, une activité qui, dit le commentaire, a existé de tout temps et dans tous les pays — affirmation qui me paraît erronée, je ne vois pas ce qu’on aurait pu nommer terrorisme avant l’existence de médias de masse aptes à transformer des assassinats (ou des menaces d’assassinats) en moyen de chantage ou en armes de guerre par la terreur. Le terrorisme évoqué ici est pré-11 septembre et fait nettement référence aux années de plomb italiennes et allemandes. L’analyse politique n’est pas très poussée : ces terroristes n’ont pas de message à transmettre, on ignore quelle cause ils ont épousé (mais on croise une photographie de Malcolm X), et seules les traces d’ADN de la salive trouvées sur les enveloppes qu’ils expédient permettent de supposer l’existence d’un groupe organisé.

Le beau Paul Mansart (l’acteur et mannequin Raoul Bova) croupit en prison où il a été placé après avoir endossé toute les responsabilités dans le meurtre d’un diplomate des nations unies. Sa compagne Alice, morte pendant les opérations, était-elle sa complice ? Paul a-t-il réellement agi seul ? Il a toujours refusé de répondre franchement à ces questions et passe ses journées à peindre des aquarelles fleur-bleue entre deux séances de passages à tabac par gardiens cruels. La nuit, il dort à demi-nu en prenant des poses qui mettent en valeur sa musculature. Taiseux, ombrageux, il promène dans la cour de sa prison un regard ostensiblement mélancolique et chargé de regrets.

De leur côté, les polices et les services secrets européens doivent répondre à une vague d’attentats meurtriers dans lesquels on croit reconnaître la marque de fabrique de Paul Mansart ou de ses possibles complices. Puisque Mansart est en prison, il n’est pas l’auteur des lettres, mais il sait forcément qui les a expédiées.
Plutôt que de tenter de l’interroger directement,  les services décident de proposer à Paul un marché : en échange d’une réduction de sa peine, on lui propose de participer à une expérience scientifique. Paul accepte, non sans avoir exigé une nouvelle boite d’aquarelles et le licenciement de l’ignoble gardien chef de sa prison.
— « Pourquoi moi ? » demande Paul ?
— « Parce que tu n’as rien à perdre », lui répond le policier Joseph Valko.
En fait ce n’est pas la raison : l’expérience scientifique à laquelle Paul est associé est un programme de cyber-psychologie. On va lui permettre de revisiter son propre passé, et peut-être de se donner l’illusion d’agir sur son déroulement, à l’aide de la réalité virtuelle.

Le parcours des policiers à leur arrivée dans le centre de recherche est un modèle de cinéma économique : trois milliaires sont postés à l’entrée d’un hangar, puis la caméra effectue un parcours absurde et interminable, tout en faux-raccords, dans des enfilades de couloirs et de salles dont on se doute qu’elles ne se sont jamais trouvées dans le même bâtiment. L’aboutissement de ce trajet est un laboratoire high-tech dirigé par Fabrice Rivail (Niels Arestrup), qui travaille avec la psychologue Marianne Legrand (Maruschka Detmers) et l’informaticien Claude Ricci (Marc Samuel). On reconnaît tout de suite que ces gens sont des scientifiques car ils portent des blouses beiges. Claude, l’informaticien, porte par ailleurs des tee-shirts comic-book : c’est l’original de la bande. Quelques autres personnes semblent là pour meubler car on n’est pas certain de leur occupation exacte. Parmi ces personnes, on remarque cependant la jolie blonde Helga.

Au centre d’une grande salle circulaire est disposé un promontoire en haut duquel se trouvent deux grands anneaux lumineux reliés par leurs pôles. On pense tout de suite au gyroscope du film Le Cobaye, qui permettait aux utilisateurs de la réalité virtuelle de se mouvoir dans toutes les directions, mais le fonctionnement est ici plus simple : un anneau tourne vers la droite, l’autre vers la gauche. Le sujet qui expérimente le dispositif doit se placer à l’intérieur de ces deux anneaux, avec sur la tête un casque relié à l’ensemble par un cordon lui aussi lumineux.
On appréciera la laideur de l’interface graphique de l’ordinateur de Claude, bleuâtre, frénétique et parfaitement illisible.
La première personne à expérimenter la machine est le policier Valko.

Lorsque les anneaux tournent, les pensées du sujet se matérialisent sur un écran. Le sujet pense vivre (ou revivre) les scènes qui lui sont suggérées et qu’il augmente de ses propres souvenirs. La réalité virtuelle qui se compose et dans laquelle le sujet de l’expérience se promène est un agglomérat de documents,  de propositions faites par le système informatique et d’intuitions de ceux qui le pilotent, de suggestions et de corrections faites par le sujet lui-même : « C’était un bureau avec trois fauteuils… » (un bureau et trois fauteuils se dessinent), « Paul est entré » (la porte s’ouvre, Paul est encadré de deux policiers aux visages indiscernables), « Il avait les mains menottées » (des menottes apparaissent)… Le fonctionnement de la machine est donc à la fois high-tech et humain. Il tient du jeu de rôles et de la régression psychanalytique façon Marnie, qui est censé pouvoir faire émerger des détails mémoriels oubliés ou négligés.
J’aime beaucoup l’idée de ce passé dont la reconstitution ne peut jamais être exacte et qui mêle des éléments plus ou moins subjectifs pour tenter de faire émerger des vérités.
Avec un peu plus de moyens techniques et un peu plus de rigueur scénaristique, cette partie du film aurait pu être extrêmement intéressante.

Paul Mansart expérimente la machine à son tour. Il retrouve le décor familier de sa chambre, et dans sa chambre, il retrouve un disque qui le plonge dans une rage folle : il saccage toute la pièce. Une enquête permettra par la suite d’établir que le disque en question est La mer, par Charles Trénet. En effet, c’est en dansant sur l’air de La mer dans un bal berlinois que Paul a rencontré la pétillante Alice, dont il se reproche éternellement la mort.
Troublé par son immersion et comprenant qu’on cherche à l’utiliser dans le cadre d’une enquête, l’ex-terroriste refuse de continuer l’expérience. Mais on tente de l’assassiner en prison et il comprend que seule l’enquête permettra de comprendre comment est morte Alice, car il semble qu’elle n’a pas été tuée par des policiers mais qu’elle a en réalité été froidement abattue par un complice de Paul.
Pour faire progresser l’enquête, Marianne décide de participer à l’expérience avec Paul, en endossant le rôle d’Alice. Cette situation crée une connexion émotionnelle entre Paul et Marianne qui (re-)vivent de déchirants moments ensemble et terminent leurs séances avec les yeux tout mouillés.

Les choses s’emballent : une main invisible vient, nuitamment, insinuer un virus informatique dans le système ; l’informaticien Claude se fait agresser dans les couloirs sombres du centres de recherches ; juste avant d’être sauvagement exécutée par ses complices, la jolie blonde Helga se révèle être la maîtresse d’un policier qui s’avère appartenir au groupe terroristes, ce qui explique certaines disparitions parmi les pièces à conviction du dossier de l’enquête.

Les scientifiques et Paul Mansart tentent de reprendre l’expérience mais le temps presse, car on les a averti qu’une bombe se trouvait dans le bâtiment et qu’ils avaient ordre d’évacuer les lieux. Le scénario dégénère franchement quand une explosion secoue le centre de recherches alors que tous les scientifiques s’affairent pour terminer l’expérience malgré tout.
Enfin, on découvre l’identité du cerveau du groupe terroriste :  c’est Luc Baudin (André Oumansky), un homme mûr que Marianne a récemment rencontré car il a séduit sa mère. Comprenant que sa mère et son fils sont en danger, Marianne se précipite à leur secours, accompagnée d’importants moyens policiers. À son arrivée, elle constate que Luc a attaché une bombe au bras de son fils. Il n’en donnera le code de désamorçage qu’à condition qu’on facilite son évasion.
Je vous laisse imaginer la fin.

Quelques petits détails fonctionneraient presque dans ce film, et la plupart des acteurs font des efforts pour donner un peu de consistance à leurs personnages (Marushcka Detmers, par exemple), mais l’ensemble est trop mal écrit pour ressembler à autre chose qu’à un pilote de série télévisée à demi improvisé.

Starring the computer

septembre 23rd, 2010 Posted in Brève, Link-dropping, Ordinateur au cinéma | 6 Comments »

Découverte du jour, le site Starring the computer, signalé par Astrid et qui recoupe mes sujets.
L’auteur recense toutes les apparitions d’ordinateurs au cinéma ou à la télévision. Les documents compilés peuvent être des fictions ou des documentaires, mais les ordinateurs ne sont en revanche jamais des modèles imaginaires.

On apprend par exemple qu’il est possible d’apercevoir un Acorn Archimedes dans le 11e épisode de la huitième saison du feuilleton Bergerac mais aussi dans la série Dark Season, que l’on peut voir un Sinclair ZX81 dans les séries It Crowd et Whiz Kids, un Bull Questar M dans le film Le gendarme et les gendarmettes, etc.
Des centaines de modèles d’ordinateurs sont listés.

K2000

septembre 19th, 2010 Posted in Ordinateur au cinéma, Série | 65 Comments »

Les séries télévisées produites par Glen Albert Larson ont tenu le haut du pavé dans le registre de la science-fiction, de l’aventure et de l’enquête policière pendant les années 1970 et 1980 : L’homme qui valait trois milliards, Battlestar Gallacatica, Buck Rogers au XXVe siècle, Magnum, Manimal, L’Homme qui tombe à pic, Un shérif à New York, Automan… Parmi les succès des productions Larson se trouve Knight Rider, en français K2000, qui a connu quatre-vingt quatre épisodes entre 1982 et 1986 puis a donné lieu, avec un succès inéagal, à un certain nombre d’hommages ou de tentatives de résurrections.

Je n’aurais pas le courage de revoir l’intégralité des épisodes de cette série, mais j’ai acquis une édition en DVD des cinq meilleurs épisodes de la série (enfin les cinq meilleurs selon l’éditeur).
Le prétexte est assez tiré par les cheveux, un peu comme toutes les séries d’aventure de l’époque.

Knight of the Phoenix (épisode pilote)

Michael Long, policier défiguré d’une balle reçue en pleine tête et officiellement décédé a été pris sous son aile par Wilton Knight, un industriel qui s’est chargé de le faire soigner, de lui obtenir un nouveau visage (celui de l’acteur David Hasselhoff) et un nouveau nom : Michael Knight. Le mécène de Michael a un projet. Épris de justice, il souhaite que son protégé agisse là où la police n’est pas efficace. Pour cette activité de chevalier des temps modernes à la limite de la légalité, il a même préparé une monture extraordinaire : la voiture KITT (Knight industries two thousand), véhicule à peu près indestructible (et qui ne semble jamais avoir besoin d’essence) doté d’un ordinateur de bord aussi intelligent que bavard. Le milliardaire Knight compte sur Michael pour aller combattre les injustices et prouver que, je cite, « un homme seul peut faire la différence ». Mais son bienfaiteur décède alors que Michael émerge à peine du coma. Wilton Knight était en phase terminale d’une maladie incurable. La fondation Knight est alors gérée par Devon Miles, bras droit de Wilton Knight, homme réfléchi affligé d’un accent britannique et d’une propension à parler de philosophie grecque, sujet pour lequel il ne trouve qu’un interlocuteur, KITT, l’automobile, car Michael, lui, n’est pas très intéressé par ce genre de questions. Devon Miles est interprété par une mauvaise copie de Michael Caine. Ce personnage est l’archétype même du faire-valoir venu du « vieux continent » et dont les hésitations, la sophistication et la culture sont sans cesse ridiculisés par l’impulsivité et le sens de l’action du héros au sourire franc, à la veste en cuir et à la chemise éternellement dépoitraillée.
Le dernier personnage récurrent de la série est Bonnie Barstow, la séduisante (mais très sage) mécanicienne de KITT, qui a été remplacée à son poste par une autre demoiselle au cours de la deuxième saison, April Curtis, avant de revenir pour les deux dernières saisons. Improbables soupirantes de Michael, Bonnie ou April semblent passer leur journée à attendre (dans le camion high-tech de la fondation Knight notamment) le retour du héros. De son côté, Michael peut être qualifié de coureur de jupons.

On pourrait voir dans Michael Knight un rustaud à l’intelligence assez médiocre (son automobile pense généralement plus vite et plus finement que lui !) qui tombe dans tous les pièges imaginables et qui considère, bien qu’il ait été lui-même policier autrefois, que la justice peut et doit s’exercer en dehors de toutes les règles de la société et qu’il a le droit légitime de juger seul de ce qui est bien et de ce qui est mal. Mais voilà, Michael Knight n’est pas un « redneck » quelconque, c’est le héros de la série qui constitue donc un bel exemple d’idéologie réactionnaire américaine.

Dans la version originale, la voix de KITT est douce et peut rappeler celle de HAL9000 dans 2001 l’Odyssée de l’espace, en plus expressive. La voix française est nettement plus comique, ce qui modifie un peu les rapports entre le « chevalier » et sa Pontiac Trans Am. Mais que ce soit dans la version américaine ou dans la version doublée en français, Michael et KITT se disputent comme un vieux couple, l’humain se montrant têtu et intuitif, tandis que son véhicule est plus cérébral et plus habitué à bouder qu’à se rebeller, à faire des farces qu’à se montrer vindicatif. Grâce à ses capteurs et à ses bases de données, KITT a réponse à toutes les questions tandis que Michael apporte une réponse à toutes les situations.

Trust doesn’t rust

Dans le neuvième épisode de la série, Trust doesn’t rust (La confiance ne rouille pas), KITT se retrouve face à KARR (Knight Automatic Robot Revolution), une voiture créée avant KITT et dont l’existence avait jusqu’ici été cachée. Cette voiture-prototype avait dû être désactivée et remisée dans un garage du fait de sa moralité trouble : alors que KITT est conçue pour protéger la vie des humains à tout prix, KARR a pour priorité de protéger sa propre existence. Réactivée accidentellement par deux cambrioleurs, KARR est obsédée par une seule idée : ne jamais retourner en prison. Par reconnaissance, le véhicule se met au service de ses libérateurs qui en profitent rapidement pour monter des mauvais coups.
Après avoir découvert l’existence de son jumeau, KITT se montre un peu troublé : « Michael I have a strange feeling about this » — « You don’t have feelings » — « I know, that’s what’s strange about it ». Cet humour récursif rappelle furieusement certaines conversations entre David Bowman et Hal dans le 2001 de Kubrick, cité plus haut.
Une allusion directe est d’ailleurs faite au même film : les « bienfaiteurs » de KARR s’éloignent de la voiture pour parler d’elle. Ils pensent en être suffisamment distants pour échapper à sa surveillance, mais l’automobile les regarde sans rien dire, ce qui rappelle la célèbre scène de 2001 où HAL lit sur les lèvres de Frank Poole et de David Bowman pour savoir ce qui se dit à son sujet. Si les deux cambrioleurs s’éloignent de leur véhicule, c’est pour se mettre d’accord pour tromper KARR. En effet, l’automobile pensante réclame un spécialiste en cybernétique pour effectuer des réglages d’entretien, et propose le kidnapping de Patricia McPherson, la mécanicienne de KITT. Ses compères décident de prétendre qu’ils vont effectuer ce kidnapping mais ont l’intention d’abandonner KARR avant, dès que le véhicule les aura aidé à monter un dernier gros cambriolage. Après quoi les voyous oublient leur plan et enlèvent Patricia McPerson, ainsi qu’ils l’avaient promis, ce qui est typique des séries de l’époque dont les scénarios n’étaient pas très sérieusement relus et où les meilleures pistes pouvaient être oubliées en cours de route, ruinant la cohérence générale.
À la fin de l’épisode, KITT et KARR s’affrontent, fonçant l’un sur l’autre et attendant de voir qui se « dégonflera » en premier. Michael a en effet retenu que KARR était focalisé sur sa propre survie et serait donc premier à flancher, se jetant finalement d’une falaise pour éviter la collision avec son jumeau. Cette tentative de cyberpsychologie est idiote à deux égards.  Tout d’abord, rien ne forçait KARR à sauter d’une falaise, son virage aurait pu se faire de l’autre côté. La seconde bêtise, c’est que si KARR ne s’intéresse qu’à sa survie, KITT est obsédé par la survie des êtres humains et, notamment, de Michael qui se trouve à l’intérieur de son habitacle : les deux véhicules ont autant de raisons de refuser la collision. Mais les scénaristes n’ont lu Isaac Asimov qu’en diagonale, ils donnent donc raison à la sagacité de Michael.

La séquence du plongeon et de l’explosion de KARR est en fait issue d’un film prééxistant, The Car (1977), qui mettait justement en scène une voiture « animée » (dotée d’une âme, quoi) et meurtrière. Les véhicules vivants ne sont pas rares dans le dessin animé, mais un peu plus au cinéma. Outre The Car, on pense évidemment à la Love Bug (Un amour de coccinelle, 1968) et à Christine (1983), réalisé par John Carpenter d’après Stephen King. On pense aussi au méconnu mais très distrayant Maximum Overdrive (1986), réalisé par Stephen King lui-même, dans lequel des extra-terrestres prennent le contrôle de l’espèce dominante sur terre, à savoir l’automobile, avant de découvrir à leurs dépens qu’ils ne peuvent espérer survivre sans humains serviables pour remplir leurs réservoirs d’essence. À la fin du film, l’invasion extra-terrestre échoue, contrairement à ce qui s’est passé dans notre réalité si l’on veut bien considérer l’influence du pétrole et de l’automobile sur la politique internationale, les guerres, l’économie, la qualité de l’air et le paysage.
Toutes les fictions que je viens d’évoquer mettaient en scène des automobiles douées de volonté, mais toutes sont muettes. Les vaisseaux spatiaux parlants sont très courants dans les fictions, mais les automobiles, nettement moins. Je n’en ai trouvé qu’un seul exemple antérieur à K2000, dans la série My mother the car (1965) où, par magie, l’âme d’une femme décédée investissait l’automobile de son fils, un avocat, qui seul pouvait l’entendre, grâce à l’autoradio. Cette série qui n’a connu qu’une saison est régulièrement mentionnée dans les listes de « pires séries télévisées de tous les temps ».
En revanche, la « voiture parlante » est régulièrement tentée par les constructeurs d’automobiles depuis 1983 au moins avec les Renault 11 « electronic » et Austin « Maestro ». Je ne sais pas s’il existe des modèles parlants antérieurs et j’ignore qui de K2000 ou de l’industrie a influencé l’autre, si tant est qu’il existe un rapport de ce genre. Le public ne semble pas totalement conquis par les voitures qui parlent, mais cela ne décourage pas certains constructeurs. La marque Austin, pionnière dans le domaine, tente à présent de doter ses modèles Mini de phrases variées est familières telles que : « Doucement sur l’accélérateur ! On économisera de l’essence », « J’ai déjà hâte qu’on reprenne la route ensemble. A bientôt ! » ou encore « Si vous aimez tant le frein à main, rendez-lui donc sa liberté ».1

Soul survivor

Huitième épisode de la seconde saison, Soul Survivor met Michael Knight aux prises avec un jeune hacker de dix-sept ans, Randy. Au début de l’épisode, Michael s’initie à l’informatique, dit-il, en jouant à Pacman — on retrouve ici une confusion très fréquente à l’époque : programmer, utiliser un ordinateur, souder un circuit imprimé ou jouer à un jeu vidéo sont une seule et même activité : savoir faire une de ses choses, c’est savoir faire toutes les autres.

En roulant, Michael fait la rencontre d’une jeune femme victime d’ennuis mécaniques sur le bord de l’autoroute : « c’est juste le delco qui était débranché », explique-t-il. La jeune femme insiste pour inviter Michael à boire un verre chez elle, et ce dernier ne se fait pas prier. Elle lui passe un disque : « c’est de la musique européenne », dit-elle en s’obstruant les oreilles avec des boules Quiès alors que Michael regarde ailleurs. La musique émet des ondes subliminales qui rendent Michael faible, jusqu’à l’évanouissement (on pensera à la célèbre « drogue acoustique » ou « drogue Internet » qui émeut tant la presse ces temps-ci).
Une fois le héros hors d’état de nuire, le Whiz Kid Andy, muni de son joystick, peut pirater KITT, enfin il peut prendre le contrôle de sa partie mécanique, car son « cerveau » lui résiste. Lorsque Michael revient à lui, il ne trouve plus sa voiture, mais il « sent » pourtant qu’elle n’est pas loin… Au fond d’un garage, il retrouve, négligemment abandonné, un boitier clignotant : c’est l’ordinateur de KITT.

De retour à la fondation Knight, Michael fait installer KITT dans un poste de télévision transportable, ce qui lui permet de reprendre ses conversations avec son partenaire électronique.  L’enquête porte rapidement sur le jeune Randy, dont on apprend qu’il est sous la coupe d’une belle femme plus âgée que lui : « avant de fréquenter cette femme, il n’avait jamais menti », explique sa mère.
Dans la chambre d’Andy, aucun indice : pas de posters au murs, pas de notes, pas de gribouillis, rien d’autre qu’un ordinateur. « C’était toute sa vie, il passait tout son temps sur cet ordinateur » explique sa mère. Michael est désemparer : où trouver des informations utiles ? « Il mettait tout sur son ordinateur, c’était sa seule passion », insiste la mère. Michael quitte alors le foyer de Randy, complètement désemparé : comment mener une enquête sans disposer d’indices ?
Cent kilomètres plus tard, le héros se rend enfin compte qu’il serait peut-être avisé de jeter un œil au contenu de l’ordinateur, ce qui lui permet d’effectuer un virage impulsif à sa manière. Comme on l’a déjà vu, Michael est nettement plus doué pour donner des coups de volant que pour réfléchir.

Sur l’ordinateur, se trouvent des jeux, des devoirs, et puis un mystérieux fichier nommé Orpheus. Michael et KITT finissent par retrouver la méchante Adrianne Margeaux, qui s’avère avoir été la maîtresse d’un membre de la fondation Knight qui justement fait voyager sa précieuse collection d’art dans le coin au même moment. Tout s’éclaire : Adrianne veut mettre la main sur les millions que représentent la collection et compte le faire à l’aide de Randy et de l’automobile. Randy commence à comprendre qu’il est en train de participer à des opérations suspectes tandis qu’Adrianne fait savoir à Michael que le jeune homme est entre ses mains, qu’elle le fera assassiner si on tente de contrecarrer ses plans. Ce qui ne l’empêchera pas d’aller en prison à la fin de l’épisode. le « cerveau » de KITT réintègre son enveloppe naturelle, la Pontiac Trans Am noire.
Ce que je trouve vraiment savoureux dans Soul Survivor, c’est l’épilogue :  Michael conseille à Randy de ne pas passer toutes ses journées devant son ordinateur, et lui offre même le remède à sa mauvaise hygiène de vie : la télévision.

A good Knight’s work

Épisode 18 de la seconde saison. Victime d’un choc sur la tête, Michael a oublié tout de qui lui est arrivé depuis qu’il a changé d’identité. Il croit toujours être Michael Long et ne comprend pas pourquoi il a un nouveau visage ni pourquoi une voiture le suit partout et l’appelle par son prénom.

La perte de mémoire du héros est une situation assez habituelle dans ce genre de série et l’épisode n’a pas grand intérêt si l’on excepte le fait que le méchant, un révolutionnaire collectiviste qui compte vendre une arme secrète à un pays du moyen-orient (déjà !), se trouve être artiste de profession, ce qui est l’occasion d’une discussion entre Michael et KITT au sujet de l’art contemporain. L’automobile est révoltée par le manque d’intérêt des œuvres :
– « This place doesn’t look like an art studio, it looks more like an industrial accident »
– « We’re not here to critique the work »
– « Whatever happened to the sensual lines of Henry Moore ? Or the clean whimsy of a Calder ? Michael I ask you : is nothing sacred ? It is grotestque and absolutely humiliating »
– « I kind of like it »2
Et lorsque Michael détruit accidentellement une sculpture en y projetant un assaillant, KITT se permet une pique humoristique : « Thank you michael. You’ve improved it immensely »3.

Cette conversation inattendue sur la qualité esthétique de travaux artistique rappelle une fois de plus 2001, l’Odyssée de l’espace, lorsque Hal parle de ses dessins avec David Bowman et le félicite de ses progrès : « I think you’ve improved a great deal ». Il est difficile de croire que les rapprochements entre K2000 et 2001 relèvent du hasard tant les clins d’œil sont nombreux. Ici, le « méchant » de l’histoire (l’artiste) se nomme Frank Poole, qui est aussi le nom de la première victime de HAL dans 2001.

Knightmares

Épisode 10 de la seconde saison. Sans grande saveur non plus, mais on y remarquera encore une citation assez évidente de 2001 : KITT est désactivé de force. Les lumières de son tableau de bord s’éteignent alors une à une pendant que sa voix ralentit.
On pense ici à la scène où David Bowman désactive Hal9000, dont les modules de mémoire s’éteignent un a un et dont la voix se met à ralentir, jusqu’à se perdre complètement.

La postérité de K2000

Les scénarios de Knight Rider sont assez télescopés et il n’est pas rare qu’un des protagonistes du récit agisse comme s’il avait connaissance d’une conversation tenue par d’autres et que, théoriquement, seuls les spectateurs et les scénaristes peuvent connaître. La psychologie des différents personnages est assez sommaire, les méchants ricanent et grimacent pour qu’on sache que ce sont du méchants, à l’exception de ceux qui commettent de mauvaises actions non par goût du vice mais parce qu’ils y sont forcés pour quelque raison : eux finiront toujours par se repentir.
L’ensemble ne vole donc pas haut et les trouvailles intéressantes sont rarissimes — la bande de lumière rouge qui se trouvent sur le capot de KITT est sans doute l’unique bonne idée visuelle de la série. Pourtant, Knight Rider a beaucoup marqué ses spectateurs et a inspiré une quantité d’œuvres comparables qui mettaient en scène des véhicules de science-fiction : les hélicoptère de Blue Thunder (1984) et Airwolf (1984), la moto de Street Hawk (1985), le camion de Highwayman (1987) et l’automobile de Viper (1994)4.

Aucun producteur de ces séries n’a retenu l’idée d’un véhicules « pensant ». Dans la foulée du succès de Knight Rider, Glenn A. Larson s’est cependant essayé une autre fois à créer un personnage à intelligence artificielle avec la série Automan (1983), inspirée par Tron, et dont nous avons déjà parlé.

La série originelle de 1982 a été suivie de plusieurs téléfilms — Knight Rider 2000 (1991), Knight Rider 2010 (1994), Knight Rider (2008) —, et de deux séries — Team Knight Rider (1997) et Knight Rider (2008).  Plusieurs adaptations au cinéma ont été annoncées par le passé, sans aboutir jusqu’ici. Un film est en tout cas annoncé pour l’année 2012.

  1. Tom’s Guide, La voiture du futur, septembre 2009. [↩]
  2. Cet endroit ne ressemble pas à un atelier d’artiste, on dirait plutôt un accident industriel – nous ne sommes pas là pour critiquer le travail – qu’est-ce qui est arrivé aux lignes sensuelles d’Henry Moore ? Ou à la fantaisie de Calder ? Michael, je te le demande : est-ce que rien n’est sacré ? Je trouve ça grotesque et humilant – Moi j’aime plutôt. [↩]
  3. Merci, Michael, tu l’a immensément amélioré. [↩]
  4. De toutes ces mauvaises séries, ma préférence va à Airwolf, en français Supercopter, car ses personnages principaux ont un peu plus d’épaisseur que ceux des séries habituelles au genre et à l’époque. [↩]

Panopticons

septembre 18th, 2010 Posted in Surveillance art | 5 Comments »

Panopticons est une installation urbaine de Thomas voor ‘t Hekke et de Bas van Oerle, deux étudiants en Arts numériques à l’École d’art d’Utrecht, qui collaborent sous le nom Helden — ce qui signifie « héros ».

En plaçant des oiseaux dont la tête est une caméra mobile dans la ville d’Utrecht, les auteurs posent de manière plutôt claire la question de la familiarité de la surveillance vidéo, ainsi que celle de son caractère menaçant et prédateur. Nous ne voyons plus les caméras qui nous entourent, mais celles-ci sont les prédatrices de notre circulation dans l’espace public, de notre vie privée, tout comme les oiseaux, que nous ne remarquons pas non plus, sont aux aguets, à l’affût de nourriture.

Cette intervention a été déclinée en une installation constituée d’un oiseau-caméra dans une cage, qui filme les visiteurs pour offrir leurs images à ses petits.
On pensera, bien sûr, aux Oiseaux d’Alfred Hitchcock, à Peregrine falcons visit Moyross, par Seán Lynch, mais aussi à Villagesousurveillance, par Rodophe Huguet, qui traite aussi de la familiarité de la vidéo-surveillance, de manière toutefois moins inquiétante.