Profitez-en, après celui là c'est fini

Bohemian Rhapsody

septembre 15th, 2010 Posted in archétype | 15 Comments »

Une vieille intuition personnelle (que bien d’autres que moi ont sans doute eue, j’ai chaque fois l’affreuse sensation de réinventer l’eau tiède lorsque j’en parle), est que de nombreux sujets — notamment des groupes humains : nations, ethnies, corps professionnels, etc. —, ont deux existences concurrentes, une existence réelle, constituée d’une multitude de faits, et une existence fictionnelle, constituée d’une multitude de récits, que, à la suite de Thierry Smolderen1, j’appelle la narratosphère.
Mon hypothèse est que la fiction n’est pas une simple représentation des faits qu’elle évoque, mais que ces deux mondes, ces deux bulles, évoluent en s’influençant mutuellement.

On dit souvent que c’est l’autobiographie (romancée) de François Vidocq qui a provoqué la naissance du roman policier au début du XIXe siècle, donc c’est le souci de rendre compte d’une réalité qui a fait naître le roman policier. Mais rapidement, notamment avec les aventures du Chevalier Dupin par Edgar Poe, le genre a conquis une certaine indépendance vis à vis de son sujet, et chaque histoire policière répond plus à l’ensemble des histoires policières préexistantes (notamment dans leur rapport au schéma mystère-enquête-résolution) qu’à la réalité du métier de policier.

On se doute par exemple, comme le dit avec humour la talentueuse Marion Montaigne, que la journée quotidienne d’un médecin-légiste actuel n’a quasiment rien de commun avec celle des « Experts » qui démasquent à la télévision des criminels sous le soleil de Miami. Pourtant, des millions de gens sont capables de suivre chaque semaine, et sans s’indigner2, la série Les Experts: Miami. Dans le même temps, des milliers de jeunes gens décident chaque année de s’engager dans la police sur la foi de ce que leur ont appris les séries télévisées qu’ils ont suivies, et leur pratique du métier sera sans doute influencée par cet imaginaire de fiction — ou par la déception née du décalage qui sépare la fiction de la réalité. De leur côté, les auteurs de fiction font régulièrement preuve d’une ambition de ce que l’on nomme rapidement le « réalisme », c’est à dire qu’ils cherchent à construire une représentation qui soit fidèle à son modèle. Puisque la fiction obéit à ses propres règles (être suffisamment intéressante pour qu’on ait envie de la suivre, déjà), la « réalisme » n’investit que très superficiellement les œuvres, en mettant l’accent sur des points de détail qui passionnent le public à un moment donné.

Un bon exemple de la naïveté du « réalisme » des fictions est le dessin animé Le Prince d’Égypte (1998), adaptation du récit biblique de l’Exode produit par le studio Dreamworks et pour lequel ont été mis à contribution des historiens, des théologiens, des anthropologues et des archéologues. Mais ces spécialistes (au nombre de six cents, dit-on) ne semblent avoir été consultés que dans le but de trancher un débat américano-américain, celui de la couleur de la peau des pharaons égyptiens : étaient-ils « noirs », comme l’affirment certains tenants de la « black supremacy »3, « blancs », comme dans la peinture orientaliste du XIXe siècle et dans les péplums classiques qui en sont la continuation ?…

À aucun moment le film n’entend se pencher sérieusement sur l’histoire et l’archéologie antiques, qui pourtant font débat. En effet, malgré le récit Biblique, l’esclavage n’existait a priori pas en Égypte et les constructeurs des pyramides étaient des hommes libres. Quant à l’Exode, certains archéologues contemporains se demandent4, devant l’absence de traces, s’il ne faudrait pas y voir qu’un épisode mythologique et a priori fantaisiste, sans parler du destin aussi improbable de Moïse qui n’est mentionné dans aucune chronique égyptienne.
Ce n’est pas sur ce genre de sujet, ni sur l’évaluation de la vraisemblabilité des miracles divers et des plaies divines que Le Prince d’Égypte se veut « réaliste ». On m’aura compris je pense : la quête de « réalisme », même très sincère, est un moyen de convaincre et de se convaincre plutôt qu’une authentique quête de vérité. Parfois, c’est même un moyen faussement objectif qui sert à glisser des éléments putassiers dans une fiction, dans le but de dédouaner le lecteur ou le spectateur de la culpabilité qu’il ressent face à ses propres penchants au voyeurisme ou à son attirance pour les détails sordides.

Revenons à nos gens dits « du voyage »

Je ne pourrais prétendre m’engager dans une étude méthodique exhaustive du traitement des Rroms dans la littérature, en peinture, dans la bande dessinée ou au cinéma, mais il me semble que le sujet mérite d’être ne serait-ce qu’effleuré, et c’était le but de ce billet avant que je ne me lance dans l’introduction bavarde qui précède.
J’espère que l’on me pardonnera un article un peu brouillon.

Jan Griffier, « Famille de bohémiens devant un paysage de la vallée du Rhin » (1703) ; Vincent Van Gogh, « Les roulottes » (1888)

Hors toute actualité politique récente, mon intuition est que le rapport entre fiction et réalité est particulièrement intéressant dans le cas des Rroms. En effet, puisqu’ils vivent ou ont longtemps vécu dans l’instant5, dépouillés d’un récit collectif trop encombrant (mais ne manquant pas de contes merveilleux à se transmettre), les communautés nomades ont abandonné à des gens extérieurs à leurs communautés le soin de chercher à comprendre leur histoire et à l’écrire. Moins bienveillants, ce sont aussi des gens extérieurs qui ont construit leur réputation, entre soupçons divers (celui qui s’en va a toujours tort) et calomnies terribles (consommation de chair humaine et bien sûr, enlèvements d’enfants — une thématique que l’on retrouve encore après guerre, par exemple dans Le Club des cinq, d’Enid Blyton).
À propos des ennemis déclarés des Bohémiens, ou plutôt des « Égyptiens », comme on disait, on notera avec intérêt que les philosophes dits « des lumières » ne se sont pas montrés tendres : Voltaire parlait de « prophètes vagabonds et voleurs dont il faut évidemment combattre la superstition et les mœurs » ; l’Abbé Prévost a écrit des choses assez proches ; l’Encyclopédie, enfin, qualifie les égyptiens de voleurs et de pillards qui se griment le visage pour commettre leurs méfaits. Rousseau, souvent qualifié de « bohémien » au XIXe siècle, s’est montré bien plus concerné par la question, et certains y voient même une forme d’identification6.

Quand à l’aura de liberté, de malheur et de poésie qui entoure les Rroms, il me semble qu’elle émane autant des Rroms eux-mêmes (par les chansons surtout)7 que de non-Rroms, depuis La petite gitane, de Cervantès, jusqu’au Temps de Gitans d’Emir Kusturica en passant par les Bohémiens en Voyage de Baudelaire, l’Esmeralda de Victor Hugo, la Carmen de Mérimée,…
Plusieurs thèmes reviennent fréquemment : le rapport à la nature ; le rapport au malheur8 ; le rapport à l’art — musique et danse9 ; la liberté, bien entendu, vis à vis de toutes les autorités ; enfin, un thème très courant est celui du bonheur que l’on trouve dans le fait de ne pas demander grand chose10

Jeunes gitanes, par William-Adolphe Bouguereau (1879); Gitane, par Theodor Aman (1884) ; Gitane, par Nikolaj Alexandrowitsch Jaroschenko (1886) ; Esmeralda, par Gustave Brion (1877)

On sent à l’époque romantique un vif intérêt pour les questions de séduction, comme le montre la description que Mérimée fait de Carmen dans la nouvelle éponyme :
Ma bohémienne ne pouvait prétendre à tant de perfections. Sa peau, d’ailleurs parfaitement unie, approchait fort de la teinte du cuivre. Ses yeux étaient obliques, mais admirablement fendus; ses lèvres un peu fortes, mais bien dessinées et laissant voir des dents plus blanches que les amandes sans leur peau. Ses cheveux, peut-être un peu gros, étaient noirs, à reflets bleus comme l’aile d’un corbeau, longs et luisants. Pour ne pas vous fatiguer d’une description trop prolixe, je vous dirai en somme qu’à chaque défaut elle réunissait une qualité qui ressortait peut-être plus fortement par le contraste. C’était une beauté étrange et sauvage, une figure qui étonnait d’abord, mais qu’on ne pouvait oublier. Ses yeux surtout avaient une expression à la fois voluptueuse et farouche que je n’ai trouvée depuis à aucun regard humain. Œil de bohémien, œil de loup, c’est un dicton espagnol qui dénote une bonne observation. Si vous n’avez pas le temps d’aller au Jardin des plantes pour étudier le regard d’un loup, considérez votre chat quand il guette un moineau.

Bref, l’exotisme des bohémiennes semble presque aussi attirant ici, aussi sulfureux que celui des femmes d’orient.
Bien qu’il ne les juge généralement pas très belles, Mérimée semble impressionné par l’apparent affranchissement des gitanes vis à vis des conventions sociales, notamment en matière de séduction :
Dans quelques grandes villes d’Andalousie, certaines jeunes filles, un peu plus agréables que les autres, prennent plus de soin de leur personne. Celles-là vont danser pour de l’argent, des danses qui ressemblent fort à celles que l’on interdit dans nos bals publics du carnaval.

La méfiance

Je ne sais pas de quand date la réputation de « voleurs d’enfants » des gitans, mais elle semble devenir un poncif des littératures populaires au XIXe siècle. On la voit illustrée avec un certain humour dans la première aventure de Bécassine :

L’enfance de Bécassine, par J.P. Pinchon (1913). Lorsque sa mère lui apprend qu’elle n’a plus de quoi la nourrir, la petite Bécassine décide de s’enfuir avec pour projet de se faire voler par des bohémiens. Elle rencontre le père Chevaudebois, qui lui explique qu’il ne peur rien pour elle, il a déjà assez de bouches à nourrir comme ça. Bécassine personnifie la simplicité provinciale (officiellement bretonne, elle porte un vêtement Picard,…).

Cet épisode est ironique puisque c’est Bécassine elle-même qui réclame d’être enlevée, sans succès. Plutôt que de courir les routes au grand air, elle deviendra donc domestique de madame la marquise de Grand Air.
Où est la liberté, où est la servitude ?

On retrouve une histoire d’enlèvement dans Le club des cinq et les gitans (Five fall into adventure, Enid Blyton, 1950), où les « famous five » deviennent ami de Jo, une petite gitane aussi garçon-manqué que Claude (George, en anglais), mais qui exécute de basses besognes pour le compte de son père, un truand dangereux qui a enlevé Claude dans le but d’obtenir un document en rançon.

club_des_cinq_gitans

À la fin de Le club des cinq et les gitans, le père de la gitane Jo est envoyé en prison. ce qui est égal à sa fille, qui sera ensuite envoyée par un policier quelque part (on ignore où) pour être éduquée : « Elle a sans doute quelques défauts, mais on l’éduquera bien et elle deviendra une gentille petite fille ». Dans ses éditions récentes, ce livre s’appelle Le club des cinq pris au piège.

À ma connaissance, au XXe siècle le thème de l’enlèvement d’enfant a fini par disparaître des fictions destinées aux enfants, et la suspicion porte surtout sur le chapardage.

Spirou et Fantasio : Il y a un sorcier à Champignac – André Franquin, éd. Dupuis 1951. Le bohémien qui vient d’arriver dans le village de Champignac est très mal accueilli par le maire du village et aussitôt soupçonné d’être responsable d’une série de faits mystérieux…

L’hostilité et les soupçons aboutissent assez rapidement en explosion de violence populaire.

Les faits mystérieux étaient en fait dus au respectable comte de Champignac. Le maire veut sermonner son administré mais, dès qu’il se trouve en sa présence, redevient son vassal. Champignac serait-il la version belge du Guépard de Lampedusa ? Le bohémien est lavé de tout soupçons et Spirou lui promet d’intercéder en sa faveur auprès des habitants de Champignac. L’histoire ne dit pas s’il a eu envie d’y rester, après avoir été roué de coups, traité de sorcier et de voleur.

Dans la bande dessinée belge d’après-guerre, le thème qui me frappe est celui de la méfiance populaire, de la mauvaise réputation. Spirou ou Tintin, qui luttent contre les injustices, défendent les Romanichels qui se trouvent aux prises avec l’autorité (le maire, la police) et avec les préjugés des « braves gens ». Mais le scénario, dans les deux cas, nous a d’abord fait croire qu’il y avait lieu de se méfier : dans Il y a un sorcier à Champignac, on voit le Tzigane sortir en pleine nuit du domaine du comte, un lièvre étrangement grand sur l’épaule. Dans Les bijoux de la Castafiore, les Romanichels ont quitté Moulinsart juste avant la découverte de la disparition d’une émeraude de grande valeur.

Les héros se sont donc montrés parfaits, mais le lecteur a été conduit à se montrer soupçonneux.

Frédéri le guardian « Sur la piste des Carpathes » – Labois/Rigot, éd. Fleurus 1954. Frédéri est un « guardian » camarguais, une sorte de cow-boy français. Il insiste régulièrement sur le fait que ses bonnes actions sont dictées par sa foi religieuse. Ici, il se réjouit de savoir que les gitans qu’il a rencontré sont catholiques.

Frédéri constate que les gitanes n’ont pas volé leur réputation de grandes danseuses.

L’épilogue est savoureux : un bohémien fait arrêter l’intrigant Rodolph, un « gadjo » voleur de chevaux qui est accusé je cite de « Séjour clandestin sans passeport, violences, délit de fuite et rébellion à agents de l’autorité ». On s’amusera en pensant que cet album est aujourd’hui publié par les éditions du Triomphe, qui ont racheté le fonds de la maison Fleurus et dont on doit pouvoir qualifier sans exagérer la ligne politique de « vieille droite nationaliste catholique ».

La bande dessinée Sur la piste des Carpathes, publiée en France, ne traite pas de la réputation des Tziganes, mais la couverture peut faire croire au lecteur que ceux-ci ont quelque chose à se reprocher. En effet, au milieu d’un ensemble de roulottes, on voit le vertueux Frédéri, à cheval, saisir un Tzigane par le col. Le récit, un peu tiré par les cheveux, raconte l’enlèvement d’Ulysse Galoubet, un ami du père de Frédéri, que l’on veut faire passer pour un violoniste virtuose dont il est le sosie.

Les cases suivantes sont extraites de la série Bob et Bobette, par Willy Vandersteen, auteur extraordinaire que l’on peut comparer au japonais Osamu Tezuka par l’étendue de son œuvre et par l’humanisme qui la parcourt — même si l’on vient d’apprendre tout récemment que, durant l’occupation de la Belgique, le « Brueghel de la bande dessinée » a commis quelques caricatures antisémites dont il ne s’est jamais vanté par la suite.

Bob et Bobette : Le Cygne noir – Willy Vandersteen, éd. Érasme 1960. « Le Cygne noir » est une jeune femme qui sera élue reine des gitans si elle se marie. Ses deux frères sont des musiciens fainéants et orgueilleux… Le style foutraque et l’immoralité sympathique et bon-enfant qui caractérisent les œuvres de Vandersteen font du « Cygne noir » une histoire curieusement proche du « Chat noir chat blanc » d’Emir Kusturica (enfin je doute que beaucoup de gens me suivent sur cette comparaison audacieuse).

Grand classique, quelques cases extraites des Bijoux de la Castafiore, qui est sans doute l’album le plus atypique qu’ait réalisé Hergé puisque l’aventure, si l’on peut parler d’aventure, est circonscrite à un périmètre géographique plutôt limité, et que le lecteur est baladé de fausse piste en fausse piste, jusqu’à découvrir qu’il n’y avait rien à découvrir, ou en tout cas aucun méchant à envoyer sous les verrous.

On en verra un peu plus sur le site de Christian Fauré dont l’article m’a donné envie de publier le présent billet.

Tintin : « Les bijoux de la Castafiore », éd. Casterman 1963. Face aux conditions de vie des tziganes, le capitaine Haddock propose généreusement que les roulottes soient installées sur son terrain.

Deux cases assez étonnantes : Tintin se montre ici contemplatif et sensible, ce qui ne lui arrive pas souvent.

Le fait de voyager rend les romanichels suspects.

L’enquête est résolue : les vols étaient commis par une pie. La conclusion des Dupond est superbe : « C’est bien notre chance ! Pour une fois que nous tenions des coupables, il faut qu’ils s’arrangent pour être innocents ! »

Les scouts de « La patrouille des Castors » n’ont aucun doute sur l’honnêteté des gitans qui passent sur les terres de Monsieur Monicelli, propriétaire d’un ranch en Camargue. En revanche, le malhonnête Gomez, « guardian » du ranch, se sert de la mauvaise réputation des nomades pour aider des investisseurs américains à racheter à bas prix le domaine de son employeur, qui abrite un gisement de gaz naturel.

La patrouille des Castors : « Menace en Camargue », Charlier/Mitacq, 1965.

Un incendie criminel ? Pas de problème pour la police : « Tous les gitans campant aux environs vont être interpellés ». Ce qui n’empêche pas les boy-scouts de conseiller au petit Chico d’avoir confiance en… leur capacité à prouver l’innocence de sa famille.

L’album Alerte en Camargue contient en introduction une intéressante prémonition de l’erreur judiciaire qui parcourt récit : une femme, qui passait la tête hors du train pour prendre l’air reçoit en pleine face un fromage malodorant jeté par les scouts depuis un autre compartiment. Persuadée d’avoir trouvé le coupable, la dame s’en prend à un voyageur qu’elle traite de tous les noms, et notamment de « Romanichel ».

J’ignore si c’est conscient, mais le récit des Bijoux de la Castafiore, par Hergé, cité plus haut, a directement inspiré une autre histoire, Pero le gitan est arrêté, par Huescar et Ollivier, dans la série Les vélodétectives :

Les vélodétectives : « Pero, le gitan est arrêté », par Huescar et Ollivier, dans Pif Gadget #645 (1981). Les vélodétectives volent au secours de leur ami Pero, injustement accusé d’un vol de pièces d’or et d’argenterie.

Comme dans « Les bijoux de la Castafiore », le coupable s’avère être une simple pie. C’est le dernier épisode de cette série très éphémère.

Pour finir, un étonnant petit texte de Gustave Flaubert. Avec cent-quarante ans d’avance, l’auteur du Dictionnaire des idées reçues semble se moquer de nos politiques, à moins que ce soient nos politiques qui aient cent-quarante ans de retard :

Je me suis pâmé, il y a huit jours, devant un campement de Bohémiens qui s’étaient établis à Rouen. Voilà la troisième fois que j’en vois et toujours avec un nouveau plaisir. L’admirable, c’est qu’ils excitaient la haine des bourgeois, bien qu’inoffensifs comme des moutons.
Je me suis fait très mal voir de la foule en leur donnant quelques sols, et j’ai entendu de jolis mots à la prud’homme. Cette haine-là tient à quelque chose de très profond et de complexe. On la retrouve chez tous les gens d’ordre.
C’est la haine que l’on porte au bédouin, à l’hérétique, au philosophe, au solitaire, au poète, et il y a de la peur dans cette haine. Moi qui suis toujours pour les minorités, elle m’exaspère. Il est vrai que beaucoup de choses m’exaspèrent. Du jour où je ne serai plus indigné, je tomberai à plat, comme une poupée à qui on retire son bâton.

Lettre de Gustave Flaubert à George Sand.
[Croisset, vers le 15 juin 1867].

(Illustrations : ©Fleurus/éditions du triomphe ; ©Marion Montaigne ; ©Dreamworks ; @Gautier-Languereau ; ©Dupuis ; ©Érasme ; ©Moulinsart/Hergé/Casterman ; les peintures sont dans le domaine public ; @Vaillant)

  1. Thierry Smolderen est auteur de la bande dessinée de science-fiction Gipsy, puisque l’on parle de tziganes… [↩]
  2. Par la magie du Willing suspension of disbelief. [↩]
  3. Le pasteur Louis Farrakhan a par exemple déclaré en 1995 que Napoléon avait fait tirer au canon sur le nez du grand Sphinx de Gizeh afin de dissimuler sa négrtitude : « White folk to try to rewrite history and write us out. White supremacy caused Napoleon to blow the nose off of the Sphinx because it reminded you too much of the Black man’s majesty ». [↩]
  4. Lire à ce sujet : La Bible dévoilée, par Israel Finkelstein et Neil Asher Silberman, éd. Folio (Histoire). [↩]
  5.  Occupés du présent, et peu de l’avenir / La nature prend soin de nous entretenir ; écrivait Nicolas de Grandval dans Cartouche ou le vice puni, 1725. [↩]
  6. Rousseau et la Bohémienne à marier dans le théâtre comique du XVIIIe siècle – Jacques Berchtold, dans Le Mythe des Bohémiens dans la littérature et les arts en Europe. éd L’Harmattan, 2008.  [↩]
  7. On ne perdra pas son temps en lisant un joli texte d’Alexandre Romanès : Les corbeaux sont les gitans du ciel. [↩]
  8. Jacques Callot, qui avait rallié une troupe de bohémiens pour se rendre en Italie, avait légendé sa gravure La marche des bohémiens (1624) : « Ces pauvres gens, plein de malaventures, ne portent rien que des choses futures ». [↩]
  9.  Nous sommes, par notre art, maîtres de l’Univers ; Grandval, Cartouche ou le Vice puni.  [↩]
  10.  Nous avons ce que nous voulons puisque nous nous contentons de ce que nous avons — Cervantès.  [↩]

Processing en français / flossmanuals

septembre 13th, 2010 Posted in Brève, logiciels, Processing | 3 Comments »

Présenté à Mains d’Œuvres le 11 septembre 2010, voici enfin le premier manuel francophone dédié à Processing, édité et publié sur la plate-forme flossmanuals (« Manuels libres pour logiciels libres »). Il est dû à Adama Dembele, Julien Gachadoat, Elisa Godoy de Castro Guerra, Adam Hyde, Alexandre Quessy, Horia Cosmin Samoïla, Douglas Edric Stanley et Lionel Tardy. On peut le consulter en ligne ici : fr.flossmanuals.net/Processing.
Deux autres logiciels libres ont aussi leur manuel sur le même site : Audacity et Inkscape.

Toujours dans le domaine, j’ai de bonnes raisons de penser qu’un second manuel dédié à Processing sortira dans quelques mois aux éditions Pearson, mais j’en reparlerai à ce moment-là.

Claude Chabrol

septembre 12th, 2010 Posted in Au cinéma, Personnel | 9 Comments »

Tiens, Claude Chabrol est mort. Tel que je le voyais, il était un peu à la nouvelle vague ce que Degas était aux Impressionnistes : il avait beau faire officiellement partie de la bande, en être même un des fondateurs, en tant que pilier des cahiers, il appartenait pour moi à un monde bien différent, celui de ses films qui semblaient être l’autoportrait grinçant d’une bourgeoisie feutrée qu’il devait aimer et détester avec une égale intensité… Amusant comme on assimile les réalisateurs à leurs œuvres, à leurs personnages, à leurs acteurs fétiches.
Je ne sais pas si j’aimais son cinéma d’ailleurs. Je pense que j’ai toujours regardé ses films avec plaisir, notamment pour les numéros d’acteurs qu’on y voit (Stéphane Audran, Marie Trintignant, Isabelle Huppert, Jean Poiret, Jean-Claude Brialy, Philippe Noiret…), mais je ne me suis jamais précipité pour voir le dernier Chabrol. D’ailleurs je crois n’en avoir jamais vu un seul en salle.

J’ai un souvenir personnel de Claude Chabrol : il tournait Le Sang des autres dans le fort de Cormeilles-en-Parisis, c’est à dire chez moi. J’étais en classe de troisième, j’ai séché le cours de madame Legros, avec le plein accord de ma mère qui avait écrit comme excuse quelque chose comme : « Jean-noël est parti assister au tournage d’un film », ce qui lui a valu de se faire sermonner car, lui a-t-on dit, il aurait fallu inventer un mensonge acceptable, dire que j’étais malade ou quelque chose du genre. L’affaire n’est cependant pas allée très loin.
Aujourd’hui, madame Legros est la prof de sciences physiques de mes deux derniers.
L’actrice principale du film était la petite Jodie Foster, déjà légendaire pour son rôle dans Taxi Driver (que je n’avais évidemment pas vu) mais dont la carrière n’avait pas encore été relancée par Le Silence des agneaux. Le film de Chabrol n’a pas fait grand chose pour sa carrière d’ailleurs, ni pour celle du cinéaste, car même s’il était l’adaptation d’un roman de Simone de Beauvoir, c’est sans doute un de ses films les moins connus.

Je me rappelle de la patience du réalisateur et de son équipe qui ne nous ont pas virés du tournage alors que nous étions une dizaine de collégiens à y assister et après qu’un de nous, Daoud, ait ruiné une prise de son en voulant commenter, pensant qu’elle était terminée, la séquence d’action où Michel Robin (qui était surtout pour nous l’inventeur « Doc » dans la série Fraggle Rock) devait aider des gens à quitter une ferme dans une voiture. Toute l’équipe s’était tournée vers lui avec un regard atterré et un « sssshhhtt » bref et incroyablement sonore.
C’est là que j’ai pu vérifier à quel point le cinéma est un métier laborieux, technique, intense et sans doute passionnant.
Voilà, c’était l’anecdote sans intérêt du jour.

(photos : le fort de Cormeilles-en-Parisis)

La dixième victime

septembre 9th, 2010 Posted in Ordinateur au cinéma, Robot au cinéma, Surveillance au cinéma | 4 Comments »

Le cinéma italien de science fiction n’a pas très bonne réputation. Il est essentiellement composé de séries Z qui tentent de recréer, sans y ajouter grand chose en général, des succès étrangers : Mad Max, Alien et Escape From New York, notamment — autant de films qui ont l’immense avantage de pouvoir être pastichés sans grand budget. Pour l’essentiel, cette production est faite de Star Wars plein de vampires en carton-pâte et en papier crépon, de The Day The earth stood still mâtinés de Créature du lagon noir prétextes à dénuder de belles actrices italiennes au pseudonyme anglo-saxon, et d’impossibles histoires de cow-boys ou de gladiateurs de l’espace servant à recycler les décors et les costumes d’autres productions. Certains films se détachent du lot, comme Caltoko il mostro immortale (1959) et Terrore nello spazio (1965), de Mario Bava, ou plus près de nous, l’ambitieux conte cyberpunk Nirvana (1997) de Gabriele Salvatores.

Parmi les rares titres qui méritent attention, se trouve La decima vittima (1965), de Elio Petri, qui est une adaptation de la nouvelle The Seventh victim (1953), par Robert Sheckley. Le thème de The Seventh victim est assez proche de celui d’une autre nouvelle de Sheckley, The Prize of Danger (1958), adaptée à la télévision en Allemagne (Das Millionenspiel, 1970), puis au cinéma en France (Le Prix du danger, 1983) et aux États-Unis (The Running man, 1987) .

Elio Petri, souvent qualifié de réalisateur « politique », est connu notamment pour son Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon (1970) et surtout pour La classe ouvrière va au paradis (1971), qui a obtenu la palme d’or en 1972 au festival de Cannes. La decima vittima est un film ambitieux puisqu’il s’agit de l’adaptation « sérieuse » d’une œuvre de science-fiction étrangère, à l’affiche de laquelle se trouvent deux acteurs au faîte de leur gloire : Marcello Mastroiani, qui venait de tourner Huit et demi et La Dolce Vita, et Ursula Andress, qui venait de connaître une renommée planétaire avec une aventure de James Bond, Dr No. Le scénario est notamment dû au prolifique Tonino Guerra, scénariste pour Antonioni (l’Avventura, et plus tard Blow up et Zabriskie point), de Sica (Mariage à l’Italienne), Fellini, Rosi, Tarkovski, les frères Taviani, Theo Angelopoulos,…

Le film s’ouvre sur une scène de poursuite. Un homme tente d’assassiner une femme dans les rues de New York, avec l’assentiment d’un policier. Il poursuit cette femme, mais on sent qu’elle se joue de lui, elle l’attire vers un dancing, le « Masoch Club ». Là, il ne trouve plus la femme qu’il poursuivait mais arrive pendant un spectacle où une plantureuse  jeune femme masquée et vêtue d’un bikini pop métallique effectue une danse lascive et étrange où elle excite l’intérêt d’hommes avant de les giffler. C’est, en fait, la femme que poursuivait l’homme, mais celui-ci le découvre trop tard : il est tué d’un coup de feu tiré par les pointes du soutien-gorge de la jeune femme — emplacement surprenant qui a inspiré les réalisateurs du film Austin Powers (1997) avec les « fembots » dont les poitrines sont des mitraillettes.

L’assassinat s’est déroulé dans un grand calme. Le public présent n’est pas spécialement ému, il applaudit la performance. On apprend que la meurtrière, Caroline Meredith (Ursula Andress), et son poursuivant sont l’un et l’autre participants à « la grande chasse » — La grande caccia —, un jeu mondial dont les participants sont alternativement proies et chasseurs. Les chasseurs savent tout de leur proies tandis que les proies ignorent qui les chasse et le découvrent souvent trop tard. Les combinaisons chasseur/proie sont décidées par un ordinateur situé à Genève, enfin plutôt par deux ordinateurs, dont l’un sélectionne les victimes et l’autre les chasseurs. Bien que la salle dans laquelle se trouvent ces machines soit totalement vide, une voix monocorde commente l’action de l’ordinateur en séparant chaque syllabe : « ca-ro-li-ne mé-re-di-th,… ».
Chaque fois qu’un joueur parvient à en tuer un autre, il reçoit une récompense. Une personne qui parvient à survivre à dix tours du jeu est proclamée « décathlete » et reçoit un million de dollars.

En Italie, Marcello Polletti (Marcello Mastroiani) doit tuer le baron Von Aschenberg, un jeune champion d’équitation qui porte un uniforme nazi. Rusé, Marcello trompe la vigilance de sa proie en plaçant un explosif dans ses bottes. À Genève, deux ordinateurs tirent chacun une fiche pour la prochaine chasse : Caroline Meredith sera le chasseur et Marcello Polletti, la proie.
Caroline Meredith arrive à Rome accompagnée d’une véritable petite équipe, et même, d’un sponsor. En effet, les thés Ming veulent la rémunérer pour qu’elle tue Marcello pendant le tournage d’un spot publicitaire. En hélicoptère, Caroline et ses associés font un repérage dans la ville éternelle pour décider du lieu où devra avoir lieu le meurtre : « pourquoi venir à Rome si c’est pour tourner en studio ? », demande quelqu’un.
Le Vatican ? Pas sûr que le pape accepte, même si, apprenons-nous, il est américain et donc moderne. Le Colisée ? Le terrain n’est pas très pratique. C’est finalement le temple de Vénus qui est choisi.

Marcello ne sait pas ce qui l’attend mais il semble extrêmement détendu. Insouciant, il passe ses journées à prendre le soleil et à lire des « fumetti », en tournant sa maîtresse en bourrique. Il n’a pas de fortune mais il a besoin d’argent. Son épouse, dont il dit vouloir faire annuler le mariage, lui prend tout ce qu’il gagne et les huissiers défilent continuellement chez lui pour prendre les meubles qu’ils peuvent emporter et pour mettre la main sur sa précieuse collection de comic-books — ce qui ne l’atteint pas spécialement tant sa désinvolture est grande. Il est représenté par un agent et il fréquente une salle d’entraînement dont il ne paie pas les cotisations.
Caroline approche Marcello. Il se méfie aussitôt d’elle mais n’est pas totalement sûr qu’elle soit bien la personne qui doit l’assassiner. Or les bavures ne sont pas bien vues, en marge de la « grande chasse » : tuer quelqu’un par erreur est puni de trente ans de prison. De son côté, Caroline prend son temps et prétend être en Italie pour effectuer une enquête sur le rapport des italiens à l’amour. Un petit jeu s’installe entre eux deux, Caroline tente d’attirer Marcello au temple de Vénus, où elle projette de l’assassiner, et Marcello l’attire chez son ex-épouse tout en préparant de son côté un assassinat « sponsorisé » très sophistiqué : catapultée dans une piscine depuis un siège piégé, Caroline doit être dévorée par un aligator.

En suivant Marcello, Caroline le découvre grand-prêtre d’un étrange culte au coucher du soleil. Pour l’argent que cela lui rapporte, il prend un produit qui lui fait sortir des larmes et brave les projectiles que lui envoient les adversaires de sa religion, les « néo-réalistes ». On peut imaginer dans cette scène un clin d’œil appuyé aux débats qui ont entouré les arts en Italie, et notamment le cinéma, opposant la vision lucide et complète des rapports humains et sociaux des néoréalistes à des formes de représentation du monde sentimentales et symboliques. Au cours du film on mentionne aussi une rue (Federico ?) Fellini et une (Nino ?) Rota, ce qui ressemble là aussi à des clins d’œil au cinéma italien.
Le mobilier présent dans l’appartement de Marcello ou chez son épouse est très « arty » et très « pop » : motifs optiques, bandes dessinées agrandies, mobilier courbe, sculptures animées,… Parmi ses accessoires, Marcello possède un petit robot à quatre pattes, qui semble avoir des mains de poupées, des plumes, de gros yeux globuleux et une carapace d’insecte. Il tient plus de l’assemblage dadaïste que du gadget high-tech mais il n’en répond pas moins aux appels et sait prodiguer des massages.

Le principe de la « grande chasse » est que le meurtre légalisé  a rendu inutiles les guerres et les violences de droit commun. Dans la nouvelle originelle de Robert Sheckley, ce n’est pas l’unique attraction prévue à cet usage puisque des combats de gladiateurs et des courses mortelles sont organisés aussi. L’idée du combat de gladiateur apparaît d’ailleurs brièvement dans le film. En revanche, dans la nouvelle, le fait de tuer quelqu’un sans en avoir le droit est puni de la peine capitale, tandis que dans le film, un tel crime n’est puni que de trente années de prison.
Le meurtre encadré et utilisé comme remède catharsique est un thème redondant chez Robert Sheckley, puisqu’on le trouve dans les nouvelles The Seventh victim (1953) et The Prize of danger (1958), mais aussi dans les romans The 10th victim (novélisation du film, 1965), Victim Prime (1987. En français : Arena) et enfin Hunter/Victim (1988. En français : Chasseur/victime).

La particularité du film est de mélanger cette préoccupation somme toute assez courante en science-fiction (Rollerball, Death Race 2000, etc.) avec des thèmes typiques du cinéma italien de l’époque, comme le rapport au divorce et au mariage. Entre Marcello et Caroline s’installe une amourette qui est contrariée par la situation de départ (ils sont censés s’entre-tuer) mais aussi par la maîtresse et l’épouse de Marcello. Ces deux bonnes amies s’entendent pour ruiner cet amateur de farniente, lequel se plaint de la rigidité de la loi italienne vis à vis de la possibilité d’annuler un mariage, tout en étant heureux de profiter de sa situation d’époux pour laisser sa maîtresse languir.
On apprend aussi que dans le futur de La decima vittima, les personnes âgées ne prennent pas leur retraite, la société s’en débarrasse. Mais, explique Marcello à Caroline, les italiens sont très attachés à leur famille, alors tout le monde cache ses parents chez soi.
La critique des médias et de la publicité n’est malheureusement qu’ébauchée. De tous les thèmes sociaux du film, c’est pourtant celui qui a le moins vieilli.

La Decima Vittima est une comédie de science-fiction pleine d’idées visuelles et de situations savoureuses, accompagnée d’une bande son agréable. Le film souffre cependant de l’interprétation épouvantable d’Ursula Andress dont le scénario tente de nous convaincre, en vain, que son personnage est calculateur, manipulateur, pervers et bien entendu séduisant, tandis qu’elle nous apparaît molle et sans jugeote. Le personnage de Marcello fonctionne mieux (il est interprété par un véritable acteur) et on le soupçonne d’être bien plus intéressant que le fainéant vénal qu’il est censé être. Pour autant, le jeu de séduction qui anime les deux héros ne fonctionne pas et, puisque c’est le ciment du film, l’ensemble ne tient pas vraiment debout. Dommage, car il n’aurait sans doute pas manqué grand chose pour que La Decima Vittima soit un bon film.
Le DVD n’a pas été édité en France, on ne le trouve qu’en édition américaine et en Zone 1, bien qu’il s’agisse à l’origine d’une production franco-italienne.
Un remake par John McTierman (bon réalisateur de Die Hard, mais saboteur impardonnable du remake de Rollerball) a été envisagé au début des années 2000, mais ce projet semble avoir été abandonné.

Amusement 9

septembre 6th, 2010 Posted in Amusement, Brève, Interactivité | 17 Comments »

Le neuvième numéro du magazine Amusement (août – octobre 2010) est en kiosque depuis quelques jours.
Son fil rouge est la compétition sportive.

On peut y lire des textes d’Abdel Bounane, Léo Bourdin, Julia Coulibaly, Yan Alexandre Damasiewicz, Sylvain Fesson, Jeff Groves, Daniel Ichbiah, Alexis Jeanne, David Kushner, Jean-Noël Lafargue, Philippe Mora, Craig Owens, François Pannequin, Brice Roy, Brett Staebell, Pierrick Thébault, Allen Varney et Rémi Vermont.
Pour ma part, j’ai signé quelques pages sur le sport dans la science-fiction et j’ai improvisé une interview de plusieurs membres de la très intéressante structure /tmp/lab, un « hacker space » situé à Vitry-sur-Seine qui organise des ateliers sur des thèmes aussi divers que le biohacking, la sécurité informatique, la cuisine ou le vee-jaying.

Les photographies ou les illustrations sont de Virginie Boubée, Barnaby Coote, Léon Dauvois, Théo Delhaste, Matthieu Deluc, Vincent Desailly, Théo Gennitsakis, Clare McGibbon, Gustave Studio, Fabrice Laroche, Jean-Yves Lemoigne, Jean Leblanc, Romain Lenancker, Mathilde Nivet, Marc Paeps, Ludovic Parisot, Babette Pauthier, Plastic Bionic, Alexis Raimbault, Ben Sandler, Jimmy Turrel, Grégoire Vieille et Quentin Vijoux.

Le prix est toujours de 5 euros seulement, toujours pour 200 pages, et les libraires ont sans doute toujours le même air ahuri quand on leur demande Amusement.
On peut connaître la liste des dépôts de presse qui diffusent Amusement en cliquant ici.

Röyksopp : The drug

septembre 5th, 2010 Posted in Clips | 6 Comments »

Certains clips musicaux ne sont pas directement destinés à illustrer ou à soutenir visuellement ou thématiquement les morceaux musicaux qu’ils accompagnent mais à emmener le spectateur ailleurs : le son va quelque part, l’image autre part, et c’est au spectateur de donner un sens à l’expérience.

The Drug, Le dernier clip réalisé pour le duo norvégien de musique électronique Röyksopp, est une réussite du genre. Il a été révélé au public hier mais il semble qu’il s’agisse en fait d’un premier extrait d’un film plus long qui devrait contenir d’autres titres issus de l’album Senior.

L’introduction nous situe l’action temporellement : « after the upheaval ». Upheaval peut avoir le sens français de bouleversement (au sens émotionnel ou mécanique) ou celui de soulèvement (au sens social mais aussi au sens géologique d’un soulèvement de terrain). Une voix saturée et à peine audible annonce des coordonnées qui, si j’entends bien, sont : 34 degrés 20 minutes et 53 secondes au nord, 23 degrés, 2 minutes et 44 secondes à l’ouest. C’est à dire un endroit complètement perdu entre l’archipel de Açores et l’Île de Madère, à un millier de kilomètres à l’ouest de Casablanca.
Les indications sont donc précises mais en même temps, sans utilité puisque nous ignorons de quel « bouleversement » il est question et puisque le lieu indiqué n’est qu’un point au milieu de l’océan Atlantique1.

À l’image, on voit d’abord des volutes qui peuvent indifféremment être des nuages ou de la fumée. Apparaissent ensuite les visages de trois jeunes filles jolies, maquillées, coiffées, chacune vêtue d’un short, de baskets et d’un tee-shirt blanc sur lequel on peut lire un nom écrit de façon chamarrée : Traci, Terri et Kristal. Elles portent avec elles un poste radio. Le nom du groupe, Röyksopp, est dessiné par des flammes. Le titre du morceau, The Drug, est montré sous la forme d’un graffiti assez laid.
Les trois adolescentes déambulent dans un paysage urbain dévasté. Au loin on constate que les volutes que nous avions aperçues étaient bien de la fumée, ce qui rappelle assez immédiatement le nuages de cendres et de fumée succédé pendant des jours à l’effondrement des deux tours du World Trade Center, il y a neuf ans.

Les jeunes filles croisent des symboles morbides — un chien noir qui croque un crâne humain, une tête de mouton décharnée — et des personnages sales, à la peau abimée et aux yeux vides. Certaines de ces visions rappellent la série de photographies de films d’horreur nigérians réalisée par Pieter Hugo en 2008, Nollywood, et nous évoquent des images de guerres contemporaines qui tranchent avec l’apparence de teenagers proprettes des trois jeunes filles.
L’atmosphère est lourde de menaces et des gestes violents sont souvent ébauchés.
Dans une maison abandonnée, une des adolescentes découvre un fusil mitrailleur et s’en saisit avec un sourire de contentement.

Pour finir, les trois jeunes femmes s’endorment au coin d’un feu, sous une lune pleine.
La musique est répétitive, hypnotique, plutôt séduisante.

On dispose de peu d’indices pour interpréter le film : parle-t-il des « drogues acoustiques », tellement en vogue en ce moment ?2 Parle-t-il du gouffre qui sépare les conditions d’existence des habitants de la planète selon l’endroit où ils vivent ? Faut-il chercher des allusions au 11 septembre 2001, à la crise financière, à la catastrophe de Tchernobyl ? Faut-il voir des références à des films tels que Stalker ou 28 jours plus tard ? Accompagnons-nous l’imaginaire morbide de trois lycéennes ou nous faisons-nous raconter un monde sans espoir ? Le fait de ne pas avoir de réponses à ce sujet permet d’imaginer ce que l’on veut mais le film fonctionne suffisamment bien pour qu’on n’aie pas l’impression de se faire promener de manière totalement vaine : on ne sait pas de quoi cela parle, mais cela en parle plutôt bien.

The Drug est réalisé par Noel Paul et Stefan Moore. Ces deux jeunes gens sont originaires de Seattle, où a été tourné le film, et sont fraîchement diplômés de DXart (Center for Digital Arts at the University of Washington). Ils se sont associés sous le nom That Go — nom que l’on trouve plusieurs fois sous forme de graffiti au cours du film — et ont connu un certain succès avec les clips réalisés pour des groupes de leur région : Jerk It (pour Thunderheist) et Sophisticated side ponytail (pour Natalie Portman’s shaved head). Ils ont aussi réussi à faire parler d’eux avec un clip qui n’est montré que dans des festivals dédiés au cinéma expérimental, Golden Prize, pour l’éphémère groupe new-yorkais Apes and Androids.
Leur carrière ne fait que commencer mais je leur prédis un certain avenir.

  1. Mise à jour du 29/09/2010 : en fait, j’avais bien mal entendu, les coordonnées exactes sont 42° 19′ 53 N, 83° 2′ 45, c’est à dire la position d’un parking situé dans la ville de Detroit. C’est nettement moins mystérieux que ce que j’imaginais. [↩]
  2. Le Parisien a consacré deux pages cet été au « battement binaural » (effet de certaines fréquences sonores sur le cerveau, découvert l’année du dépôt du brevet de la photographie, en 1839, et aujourd’hui appelé drogue internet ou drogue 2.0, car une société américaine a décidé de vendre des séquences sonores sous l’appellation subversive « drogue »), je m’étonne que Nadine Morano n’ait pas encore promis un dépôt de loi et qu’Alain Finkielkraut n’ait pas publié une tribune à ce sujet dans Le Monde. En tendant l’oreille, on entend en sourdine dans The Drug des séquences sonores qui ressemblent. [↩]

Transplant

septembre 1st, 2010 Posted in Design | 32 Comments »

Le village Norvégien de Dale (prononcer da-leu) est le centre administratif de la commune de Fjaler, qui est située dans le Dalsfjord, à une centaine de kilomètres au nord de Bergen. Dale est peuplé d’un peu moins de mille habitants, ce qui ne l’empêche pas de disposer de nombreux équipements scolaires et administratifs, d’une bibliothèque, d’un centre commercial et même, d’un commissariat et d’un policier.
C’est à Dale que l’on trouve Transplant, un « centre de compétences en design » voulu et dirigé par deux anciens parisiens, Birgitta Ralston et Alexandre Bau.

Venus passer six mois en résidence au Nordic Artists’ Center, Birgitta (graphiste suédoise-américaine) et Alexandre (designer français) ont décidé de rester à Dale où ils ont fini par construire Transplant, bâtiment disposé à quelques pas de la rive et conçu par Attila Eris, ancien collaborateur de Renzo Piano et architecte du Paul Klee Center à Berne.

Dans un article récent de l’hebdomadaire économique Finansavisen, la journaliste venue en reportage à Transplant trouvait ironique le fait que ce lieu si moderne de par son activité et de par son aspect soit situé à l’intérieur d’un village bucolique, à quelques mètres d’un magasin d’ameublement norvégien typique, avec mobilier rustique en sapin, petits napperons et bibelots… voisinage un peu ringard de l’avis de cette journaliste d’Oslo, capitale de la Norvège, où « tout se passe ».

Mais sur l’atlas mondial du design, Oslo ou Bergen ne sont ni New York, ni Berlin, ni Tokyo, ni Amsterdam, ni Milan, ni Barcelone, ni même Saint-Étienne, alors plutôt que de tenter de faire leur place au pied des immeubles d’une grande ville plus ou moins crasseuse, les « transplanteurs » ont construit un lieu à eux, au milieu d’une nature dont il doit être difficile de se lasser, et c’est le monde qui vient les y voir — C’est ce que nous avons fait cet été.

Le centre d'art de Dale, créé il y a une quinzaine d'années, qui accueille des créateurs en résidence.

Le projet a mis quelques années à émerger. Une ancienne usine a d’abord été envisagée comme local, mais son occupation aurait coûté nettement plus cher que la solution finalement retenue, qui a été de construire un bâtiment neuf avec l’aide financière de la commune, qui est engagée dans le capital de Transplant à hauteur du tiers.
La bâtisse, construite en bois, est spacieuse et lumineuse, avec quatre mètres cinquante de hauteur de plafond et six-cent mètres carrés au sol. Elle contient un atelier, une agence de design, une salle de conférences et d’exposition, un bar, une matériauthèque et un lieu d’habitation.

Birgitta Ralston et Alexandre Bau

Outre leur activité de design objet / design graphique au sein de l’agence Ralston & Bau, Birgitta, Alexandre et leur équipe ont toute une activité évènementielle autour de la rencontre entre création et industrie : expositions, concerts, workshops1, résidences, séminaires, conférences. Deux heures par jour, on y sert à boire et à manger. Les « transplanteurs » ont même un temps caressé l’idée d’ouvrir en permanence un véritable restaurant, mais ce projet a été abandonné. Il faut dire que la Norvège n’est pas exactement un pays de gastronomie2.

La matériauthèque, Nordic Materials, est une composante essentielle de Transplant. Plus qu’une bibliothèque de matériaux de fabrication, il s’agit d’un centre permanent de veille sur le sujet.
Diverses sociétés industrielles viennent profiter de l’expertise des « transplanteurs » pour se renseigner sur le le sujet : quel est le coût écologique du processus de production, de l’utilisation puis du recyclage ou de la destruction de chaque matériau, quelles sont ses qualités ou ses inconvénients à l’usage, etc.

Nordic Materials

Les « transplanteurs » sont aussi à l’initiative du programme de recherche IdealLab, qui explore les questions de design et de société. Ce programme s’articule en deux cycles annuels : Longer Participation puis Precious Food en 2010, Rights through making et Empathic house pour 2011.  La première session, Longer participation, s’est conclue par une exposition sur le thème de la longévité de la participation de chacun à la société, malgré l’âge et même au delà de la mort. Longer participation a notamment bénéficié de la collaboration de Mathieu Lehanneur, de James Auger et de Jimmy Loizeau.

Longer participation : si, après votre mort, vous étiez transformé en biomasse productrice d'énergie - en batterie -, à quel objet voudriez-vous donner de l'énergie et pourquoi ?

Le foisonnement des activités de Transplant se retrouve tout naturellement sur la page FaceBook de Transplant et sur le site Transplant.nu.

  1. Par exemple, en 2008, un atelier sur le thème des trolls avec Genneviève Gauckler. [↩]
  2. Ce n’est pas moi qui le dis : un de mes oncles, tout ce qu’il y a de plus norvégien, prétend que dans son pays on ne mange ni pour le plaisir du goût ni pour celui de la convivialité du repas, mais juste pour se remplir l’estomac. C’est peut-être un peu sévère, il existe quelques plats traditionnels tout à fait corrects, et certains produits, comme le lait ou le poisson, sont sans doute meilleurs qu’en France, mais il est vrai aussi que l’on peut y acheter du bacon en tube. [↩]

Press play – esthétique du jeu vidéo

août 29th, 2010 Posted in Brève, Cimaises, Interactivité | 15 Comments »

En visitant le sympathique musée d’art et d’industrie de Bergen, je découvre qu’une exposition consacrée à l’esthétique du jeu vidéo va s’y tenir du 18 septembre 2010 au 20 février 2011. Je ne pourrai pas la visiter, mais je la signale ici.

Cette exposition est intitulée Press Play – Kunsten i dataspill. Son originalité est de se focaliser sur l’esthétique du jeu vidéo, et notamment l’esthétique des jeux nordiques (?) dans une mise en perspective historique qui mettra notamment l’accent sur le processus industriel qui se cache derrière les jeux vidéo. L’exposition, qui bénéficie de l’appui du fonds culturel scandinave Nordic Culture, voyagera dans plusieurs pays septentrionaux.

Mes savants américains (2)

août 26th, 2010 Posted in Brève, Personnel | 18 Comments »

J’ai posté mon article un peu tard, hier, pressé de le terminer sans doute, et je m’aperçois que j’ai complètement oublié d’évoquer un pan de l’histoire de ce site : ses opportunités d’exploitation hors web.

Dans les heures qui ont suivi la publication de l’article d’Astrid Girardeau dans Libération, j’ai reçu un coup de téléphone urgent de la part d’une société de production liée à Canal+ qui me proposait rien moins que de lancer une mini-série télévisée dans la veine de Caméra Café ou de Kaamelott. Mon interlocuteur, qui semblait presque étonné que je n’aie pas déjà signé avec quelqu’un d’autre, avait une idée extrêmement précise de ce qu’il voulait faire et il m’a semblé que ça s’éloignait un peu de mon propre projet d’origine, mais l’expérience me tentait malgré tout. Après quelques échanges de coups de fils et d’e-mails, considérant les emplois du temps des uns et des autres, il a été décidé que nous nous rencontrerions à la rentrée.
J’ai évidemment annoncé glorieusement à tout mon voisinage que Scientists of America allait passer sur Canal+, rêvant pour ma part à yacht de cinquante mètres que je pourrais m’acheter, une fois devenu roi du pétrole.
Après quoi, je n’en ai plus jamais entendu parler.

Quelques jours plus tard, les éditions Alternatives — éditeur libertaire historique, à présent intégré au groupe Gallimard, connu notamment pour des ouvrages sur les modes de vie alternatifs, le graphisme et le graffiti — m’ont contacté dans le but de me commander un livre basé sur le principe de Scientists of America1. Je me suis très bien entendu avec la personne que j’ai rencontré, un des fondateurs de la maison d’édition si je ne dis pas de bêtises, mais tout en discutant, je me suis dit que nous n’avions pas vraiment le même livre en tête. Il aurait voulu un ouvrage canulardesque orienté vers les sciences naturelles, tandis que je voyais pour ma part un almanach à la façon des « manuels des castors juniors » de mon enfance, ce qui, apparemment, ne parlait qu’à moi.
Je me suis fait expliquer le principe des droits d’auteur, des avances sur recettes, du pourcentage que je pouvais espérer, etc. Nous nous sommes quittés sur une poignée de mains virile, j’avais quelques mois pour fournir un manuscrit. Je me suis empressé d’annoncer au monde entier que mon livre sortait pour Noël.
Après quoi ni moi, ni les éditions Alternatives ne nous sommes donné signe de vie.

  1. Alternatives m’avait déjà embauché sans le savoir puisque j’avais autorisé les auteurs de In situ : Un panorama de l’art urbain de 1975 à nos jours (2005) à utiliser une dizaines de photos que j’avais prises au début des années 1980. [↩]

Mes savants américains

août 25th, 2010 Posted in Personnel | 14 Comments »

Je n’ai jamais raconté l’histoire du site Scientists of America ici. Il est sans doute temps d’en faire le bilan, d’autant que ce projet est de moins en moins actif.
J’ai eu envie d’écrire ce billet lorsque l’on m’a fait parvenir une brève publiée par l’édition du 21 août (n°696) du journal Marianne et qui annonce que des chercheurs de l’Université Paris 8 ont inventé un classement alternatif au célèbre classement dit « de Shanghai », mis au point par des chercheurs de l’université Jiao Tong :

En lisant ces lignes, je me suis demandé s’il fallait rire ou pleurer, parce que l’information transmise ici par Marianne est en fait directement issue d’un article du site Scientists of America, article que je connais bien puisque j’en suis l’auteur. Le classement universitaire, qui porte le nom de « Échelle de Vincennes » et qui a la vertu de placer Paris 8 à sa toute première place, n’a jamais existé. Je suppose que la journaliste a compris qu’il y avait un certain humour dans le fait de mettre au point un barème qui classe ses créateurs à la première place. Son but, m’a-t-on dit, était de faire réfléchir. C’était le mien aussi. Néanmoins, qu’en tireront ses lecteurs ? Certains détails sont par ailleurs un peu légers. Imaginer que l’université de Saint-Denis puisse être placé en 39e place du classement de Shanghai est comique, c’est en fait Paris VI qui est dans ce cas : presque exclusivement orientée sciences humaines, Paris 8 ne peut même pas apparaître dans le classement dit « de Shanghai », qui ne prend en compte que des critères applicables aux sciences dites « dures ».
Mais ne tirons pas sur le journaliste (c’est l’été, après tout, et cette brève se veut humoristique…), la faute, finalement, m’incombe, et incombe au fait que de nombreux sites ont repris mon article ou ont évoqué son contenu, toujours en étant conscients de sa nature humoristique il me semble, mais en n’ayant pas toujours pris la précaution de le signaler. Ainsi, la multiplication des liens externes a transformé l’article en un véritable canular, ce qui n’était pas son but d’origine, car un des principes de base de Scientists of America est que, en lisant les articles avec un minimum d’attention, on ne peut pas ignorer leur nature fallacieuse.
Je veux bien jouer avec l’idée du vrai et du faux, mais faire tenir pour vraies des choses qui ne le sont pas ne m’intéresse pas particulièrement.

L’idée de créer Scientists of America est née autour d’un bon repas, avec mon voisin et ami Pierre Lecourt (connu pour avoir monté blogeee, le premier site consacré aux « netbooks »), et cette idée, c’était de donner une contenance à une vieille boutade qui consistait à annoncer de la manière la plus sérieuse des chiffres absurdes en commençant nos phrases par « des savants américains ont calculé que… ».
Nous avions déjà décidé que le site se nommerait Scientists of America et qu’il permettrait à n’importe qui de payer pour obtenir la rédaction d’articles pseudo-scientifiques aux résultats souhaités. Par exemple, si vous venez de lancer devant un apéritif que  « 10% des chats savent ouvrir les réfrigérateurs » et que l’on vous demande si vous ne venez pas d’improviser cette statistique, vous pouvez passer commande à Scientists of America pour qu’un article fasse une démonstration qui confirme vos dires. Le projet a traîné des mois, et, puisque Pierre était bien occupé avec ses propres sites, j’ai lancé Scientists of America tout seul en juin 2007. J’ai conçu un système de publication sur mesure, capable de gérer des commandes d’articles, de mettre en page lesdits articles de manière unifiée et d’être utilisé par plusieurs contributeurs. J’en suis assez fier car à l’époque, ça constituait une petite prouesse technique pour moi.
Parmi mes choix de départ, il y avait celui de permettre assez facilement aux lecteurs de comprendre la nature du projet, le refus de dater les articles, le mélange un peu vaseux d’articles intégralement francophones et d’une interface anglophone et la création d’une « équipe » factice de journalistes à qui sont attribués tels ou tels sujets.

L'équipe de Scientists of America

J’ai diffusé parcimonieusement l’adresse du site dans mon cercle amical, et les premières commandes d’articles sont tombées. Certaines avaient des intitulés ostensiblement humoristiques (les plaisanteries les plus courtes sont-elles les moins longues, lire des textes mal écrits donne des douleurs abdominales, les chants de messe provoquent des fausses-couches,…) mais très rapidement, certaines propositions d’articles m’ont mis en face de mes contradictions, car leurs sujets n’étaient pas spécialement amusants et semblaient émaner de personnes convaincues de leur justesse ou souhaitant convaincre, dans des domaines tels que la politique et la religion,… Si les sujets recoupaient mes opinions ou portaient sur des faits qui me semblaient justes, je n’arrivais pas à en tirer grand chose ; s’ils étaient, à l’inverse, contraire à mes principes personnels, l’affaire n’était pas moins difficile à traiter, quoique je m’en sois souvent tiré par des pirouettes. Par exemple, affirmer que le téléphone mobile est bon pour les adolescents1 en démontrant que les dégâts neurologiques subis étaient plutôt un bienfait à certains âges où les individus doivent se focaliser sur leur vie amoureuse — j’ai d’ailleurs eu le nez creux sur cette dernière affirmation puisque l’on vient de démontrer de manière plus sérieuse qu’une hormone inhibait temporairement les capacités cognitives des adolescents : le fameux « âge bête » existe bel et bien, c’est scientifiquement prouvé. Ce n’est pas la seule fois que j’aurais été rattrapé par la réalité d’ailleurs. Dans l’article en question, la principale vertu que je proposais pour le processus d’abêtissement des usagers de téléphones était économique : en rendant plus précoce l’adolescence, en allongeant la durée de cette adolescence et en privant les jeunes gens de jugeote, le téléphone mobile rend un service à l’économie capitaliste actuelle dont le consommateur de référence est justement l’adolescent.
Ce thème d’une industrie naïvement cynique, odieuse, dénuée de principes moraux et mue par l’idée qu’un individu doit toujours servir à quelque chose (consommer ou être consommé), revient fréquemment dans les articles de Scientists of America. La question est traitée par l’absurde mais il s’agit, évidemment, d’un positionnement politique de ma part.

À la mi-juin 2007, Astrid Girardeau (à l’époque journaliste pour Libération) a commandé à Scientists of America un article qui prétendrait que les jeux vidéo améliorent le niveau scolaire des enfants2. J’ai rédigé l’article, Astrid m’a ensuite questionné sur le projet et a publié un article sur le site Écrans, mais aussi et surtout dans le quotidien Libération, où le sujet a même eu l’honneur d’une illustration commandée à la talentueuse québécoise Élise Gravel. L’impact a été immédiat et de nombreux médias francophones en ont parlé : des journaux, TGV Mag, la radio suisse romande, Télé matin, la télévision quatre saisons au Québec, etc. Des blogueurs ont proposé leur analyse ou leur commentaire. Les meilleures réactions au projet ont souvent émané d’authentiques scientifiques, comme Antoine Blanchard3.
J’ai eu droit aux compliments de gens que j’admire, comme le scientifique « atypique » Joël Sternheimer, diplômé de Princeton, ancien étudiant de Louis de Broglie, qui poursuit des recherches délirantes sur l’influence du son sur la croissance des plantes et qui a en partie financé son indépendance, il y a quarante ans, en produisant quelques quarante-cinq tours sous le non d’Évariste.
Parmi les nombreuses expériences nées de Scientists of America, j’aurais aussi eu le plaisir de me faire commander un texte par Marc Lecarpentier pour le Festival du Mot : lire des livres prolonge l’existence.
J’ai aussi écopé de quelques critiques, parfois violentes, souvent liées au fait que j’étais à l’époque un des administrateurs de l’encyclopédie Wikipédia. Certains se sont même appuyés sur Scientists of America dans le but de discréditer Wikipédia.
J’ai connu quelques échecs avec des articles qui n’ont fait rire que moi, comme une nécrologie de Pierre-Gilles de Gennes4 qui se contentait de reprendre toutes les platitudes proférées à l’occasion du décès du prix Nobel, mais sans jamais parler de ses travaux : difficile de caricaturer les médias lorsqu’eux-mêmes le font si bien.

À l’usage, j’ai défini quelques principes stylistiques : trouver des noms aux sonorités amusantes mais qui ne sont pas des calembours et n’ont pas de sens caché ; employer des photos au grain professionnel issues d’image banks « discount » ; s’astreindre, enfin, à employer des poncifs littéraires comme ceux qui ont cours dans la presse de vulgarisation scientifique, dont les auteurs font parfois des raccourcis comiques, en concluant par exemple par « Il suffisait d’y penser » la tentative d’expliquer une notion mathématique telle que la contiguité de je ne sais quoi dans un espace à n dimensions, notion que peut-être seules cent personnes dans le monde peuvent comprendre. J’ai toujours aimé la vulgarisation scientifique, d’abord pour comprendre le monde et m’émerveiller à son sujet, et à présent pour me distraire, car bien souvent je ne vois pas de différence notable entre un article de Scientists of America et une brève de vulgarisation dans Science & Vie ou dans la presse généraliste.
Il y a bien sûr dans Scientists of America une réflexion sur le statut de la vérité et sur l’autorité de la science. Une nouvelle scientifique incroyable est-elle plus vraie si le laboratoire qui l’a annoncé se trouve de l’autre côté de l’atlantique ?
Pour ajouter un peu de crédibilité toc à l’ensemble, j’y ai intégré des publicités Google Adsense qui me rapportent quelques euros par mois en égayant mes mises en pages avec des réclames contextuelles, pour des effets parfois très drôles.

Il y a donc dans ce site un propos (modestement) politique (relatif notamment aux rapports troubles entre recherche, business et industrie) et une réflexion personnelle sur une certaine forme de littérature journalistique. Très rapidement, la blague m’a un peu dépassé et j’ai eu du mal à écrire des articles en partant des propositions que l’on me faisait. J’ai aussi eu les pires difficultés à accueillir de nouvelles plumes en renfort. Il y avait pourtant matière car plusieurs personnes, notamment des scientifiques tout ce qu’il y a de sérieux, se sont spontanément proposés pour écrire des article. La motivation de la plupart, je pense, était le goût pour les démonstrations pataphysiques. J’en profite pour remercier ici Julien, François-Xavier et Mathieu qui ont chacun apporté leur pierre au site mais qui ont certainement été un peu déçus ou étonnés par mes « rewritings » sans doute assez brutaux. Je remercie aussi bien sûr Nathalie, qui a accompagné la vie du site et a été la relectrice attentive de chaque article.

Aujourd’hui, j’ai plus de soixante-dix commandes d’articles en cours (je demande à tous ceux qui attendent que je traite leurs demandes de m’excuser de traîner ainsi !), quelques articles bien entamés mais que je ne parviens pas à terminer de manière satisfaisante. Mon niveau d’exigence a tellement augmenté que je ne me sens moi-même plus capable d’y répondre.
Je n’abandonne pas Scientists of America mais il est en demi-sommeil et chaque fois que je pense à relancer la machine, je rêve à d’autres projets : pourquoi pas un site généraliste de fausses nouvelles, comme feu lexamineur, site disparu en 2003 et auquel j’avais d’ailleurs collaboré (hmm… je vais finir par penser que je suis un farceur) ? Pourquoi ne pas changer de support, aussi ? La réalisation de « documenteurs » me plairait bien, quoique je ne voie pas bien comment dépasser le niveau de l’excellente série Look around you, produite par la BBC au début des années 2000 et que j’ai découvert récemment.
Le site continue à attirer un certain public de manière régulière, il vient juste d’atteindre le million de visiteurs uniques, ce qui n’a rien d’exceptionnel après trois ans pour un site qui a connu un certain « buzz » dans les médias, mais régulièrement on m’en reparle. Il m’est même arrivé une fois qu’un inconnu m’accoste pendant une conférence et me félicite comme si j’étais une forme de célébrité.

Parmi mes succès, je peux citer : L’état de santé de Mona Lisa, Les gens qui ont les yeux bleux aiment les films allemands, La différence d’âge idéale dans un couple est de onze ans (article énormément lu par le biais de Google translation, notamment depuis des pays arabophones), Plus de neuf chinois sur dix parlent un excellent français, La fin du monde a sans doute eu lieu, L’industrie réduit intentionnellement l’espérance de vie des consommateurs afin de se conformer à la Bible, Qui est le plus fort, les filles ou les garçons ?, Ondes et tumeurs, la piste psychiatrique, La disparition de l’homme de Néanderthal serait due à l’obésité,…

Mes deux favoris ne sont pas des commandes et sont relativement atypiques, puisque l’un est une interview (L’étrange destin de Franz Werhboten) et l’autre, que je tiens pour mon chef d’œuvre finalement, prend la forme d’un courrier des lecteurs : Que faire d’un oiseau blessé ?

  1. Le téléphone cellulaire est bon pour les adolescents. [↩]
  2. Les jeux vidéo améliorent le niveau scolaire. Cet article a été repris par les éditions Belin pour un manuel de Français de classe de terminale, dans le but de faire réfléchir les lycéens sur la fiabilité des sources d’information, notamment sur Internet. [↩]
  3.  Les dessous de Scientists of America. Antoine, que j’ai rencontré depuis, m’avait commandé à l’époque un article en forme de paradoxe : Tous les articles publiés par Scientists of America sont faux.  [↩]
  4. Un monsieur très gentil. [↩]