Profitez-en, après celui là c'est fini

Images en vrac (2)

novembre 8th, 2010 Posted in Surveillance art, Vrac | 15 Comments »

Quelques images trouvées à droite et à gauche, que je commente dans le pire désordre.

Sur Google Street View, les visages ou les plaques minéralogiques sont généralement floutées, mais ici c’est (sur demande de son propriétaire), une maison entière qui a subi ce traitement :

La librairie d'Oberstaufen ? On ne peut pas se tromper, c'est juste après la maison floue.

Si on regarde attentivement les émissions tournées dans des lieux publics, on s’aperçoit que, pour prévenir tout problème de droit à l’image et toute accusation de publicité déguisée, les réalisateurs ont tendance à appliquer des flous sur les visages, les noms de rue, les numéros, ou les publicités. Sur les photogrammes qui suivent, une peintre de rue et un accordéoniste voient leurs figures escamotés à l’image de cette manière.

Il a existé plusieurs procédés de masquage plus ou moins discrets en vidéo (pastilles, bandeaux, pixellisation), mais deux méthode semblent s’imposer à présent : le flou et l’inversion des images. L’inversion des images rend illisible les plaques, les enseignes, les affiches. L’effet est souvent discret mais désorientant, car certains lieux ou objets familiers deviennent subitement étrangers, comme (ci-dessous) la rue de la Paix ou l’étiquette d’un produit.

Ces effets sont tellement faciles à appliquer numériquement que les chaînes y ont recours quasi-systématiquement et construisent peu à peu un monde visuel qui, sans que nous en ayons toujours conscience, trouble nos repères spatiaux et notre capacité à reconnaître des objets ou des visages. Comme dans les rêves, peut-être, dont certains détails nous semblent à portée de mains tout en étant impossibles à identifier ou à fixer.

Avec les marques, l’identification peut se faire malgré les techniques de dissimulation, comme par exemple avec les rayonnages de soda aperçus dans l’émission On a échangé nos mamans.

On remarque au passage dans cette émission que l’adresse du site de la campagne sanitaire « manger-bouger » ne s’affiche pas devant les produits de consommation « trop gras, trop salés, trop sucrés », mais dans une séquence où une « maman » montre à une jeune fille comment on épluche et comment on cuisine des légumes frais.

À propos de marques, le créateur de jouets Lansay importe en France un concept qui a déjà fait fureur en Grande-Bretagne, le Jeu du Logo et des marques, un jeu de société, qu’on est même en droit d’appeler « jeu de société de consommation ». Les publicités destinées au jeune public à l’heure des émissions de dessins animés vantent ce jeu « éducatif ».

Très Idiocracy, on peut tout à fait imaginer que dans nos sociétés, l’identification des marques supplée un jour définitivement à la lecture.

Toujours à propos de logos, voici un carton qui a été distribué dans toutes les boites-au-lettres de ma ville :

Édité par une société domiciliée dans les Yvelines, cette carte n’a (comme l’indique une ligne illisible sans loupe) aucun rapport avec des services administratifs officiels. C’est un bon exemple de « cuckoo design », d’imposture entretenue par une parenté graphique : profitant de l’identification immédiate du logo du conseil général du département et mélangeant ses numéros de téléphone à ceux de services publics (pompiers, police), une société privée se fait passer pour ce qu’elle n’est pas et profite à coup sûr de la confiance qu’inspirent les institutions territoriales.

Dans un registre radicalement différent, je découvre la championne du monde d’échecs, Alexandra Kosteniuk. Son site contient des milliers de photographies. Sur certaines couvertures de magazine, le grand maître est doté des attributs de l’intelligence et de la concentration : expression sévère, vêtements sobres, cheveux tirés en arrière, lunettes et, plus généralement, attitudes qui évoquent la réflexion.

D’autres supports de presse s’intéressent à cette jeune femme pour son physique particulièrement avenant : plus mannequin de mode ou rock star que « mastermind », elle se prête volontiers au jeu et prend des poses :

Mais ce qui m’étonne le plus, ce sont les clichés que réalise son photographe habituel — que je suppose être son mari et manager. Ici, l’image n’est plus du tout maîtrisée et semble parfois même extrêmement malhabile, comme avec les portraits présentés ci-dessous, notamment celui où la championne du monde pose en maillot de bain sur une plage de Miami, les fesses maculées de boue et un pamplemousse à la main. Nous sommes clairement dans le registre de la photo de vacances.

Alexandra Kosteniuk, photos @pufichek.

Les différentes images que renvoie cette championne montrent sans doute que l’iconographie des femmes dans le monde du jeu d’échecs n’est pas fixée. Est-ce que cela signifie que l’image de la beauté et de la jeunesse d’une femme ne colle pas, visuellement parlant, avec celles de l’intelligence et de la stratégie qu’évoque le jeu d’échecs ? Qu’il faut des lunettes et les cheveux tirés en arrière pour être crédible dans le rôle ? Est-ce que c’est une dichotomie iconique spécifique à la culture russe (toujours plus exotique qu’on ne l’aurait cru) ? Je n’en ai aucune idée mais il me semble que ça pose des questions.

Pour finir, sans rapport, les photos incroyables du japonais Kohei Yoshiyuki, qui a découvert au début des années 1970 l’existence de couples exhibitionnistes et de voyeurs dans un jardin public de Tokyo. Intrigué, il s’est mêlé à eux pendant des semaines et a pu les photographier à leur insu à l’aide de pellicules infra-rouge et d’un discret éclairage portatif adapté.

Kohei Yoshiyuki / Yossi Milo Gallery

Ces images sont plutôt chastes et rappellent le documentaire naturaliste, on s’attendrait presque à entendre la voix de Sir David Attenborough décrivant avec détachement les comportements de chacun. Ce qui distingue ces photographies des films animaliers de la BBC, c’est que nous nous situons, en en étant spectateurs à notre tour, à la même place que les curieux des parcs tokyoïtes. Ces images de surveillance documentent donc aussi notre propre propension au voyeurisme.

La bande dessinée à la Biennale du Havre

novembre 7th, 2010 Posted in Bande dessinée | 7 Comments »

Jean-Marc Thévenet connaît bien la bande dessinée : ancien directeur du festival d’Angoulême, ancien rédacteur en chef du journal Pilote, scénariste, essayiste, créateur de la mythique « collection X » (intense laboratoire de création narrato-graphique du début des années 1980) chez Futuropolis,… la liste de ses états de service dans le domaine est longue comme le bras. À présent directeur de la biennale d’art contemporain au Havre, il a choisi de placer la troisième édition de cette manifestation sous l’intitulé « Bande dessinée et art contemporain, la nouvelle scène de l’égalité ».

La biennale est éclatée entre plusieurs lieux du Havre. Puisque je n’avais qu’une heure pour la visiter, je n’ai vu que l’exposition située au musée maritime.
J’ai apparemment raté des choses très intéressantes sur les autres sites.

Depuis la mémorable exposition Bande dessinée et figuration narrative, qui s’est tenue au musée des arts décoratifs en 1967, on entend régulièrement que « La bande dessinée entre au musée » ou que « la bande dessinée fraie avec l’art contemporain ». Pour une fois, c’est vrai, l’hybridation n’est pas artificielle, on n’a pas l’impression d’assister aux noces de la carpe et du lapin. Enfin pas tout à fait.

L’exposition ne se contente pas de présenter des pop-artists qui s’inspirent avec condescendance de la bande dessinée, ni d’exposer des planches originales ou des agrandissements de cases de Pratt ou d’Herriman, non, nous sommes placés ici devant une création de caractère hybride et qui ne paraît souffrir d’aucun complexe.
Car il n’est pas question ici de déguiser la bande dessinée en art contemporain mais juste de montrer la production d’auteurs de bande dessinée pour qui le livre n’est qu’un des supports possibles (Winshluss, Ruppert et Mulot, Atrabile, Ilan Manouach, Olivier Bramanti, Brecht Evens,…) ou d’artistes contemporains tout à fait ouverts à la bande dessinée, comme Wim Delvoye, Raymond Petitbon, Franck Scurti ou Jean-Michel Alberola.

Cette exposition est sans doute moins un manifeste que le bilan d’étape d’un processus démarré depuis bien longtemps et où l’on peut inclure diverses manifestations passées (MoMa, Maison rouge, Bibliothèque nationale,…) et pour lequel on peut citer des auteurs tels que Philippe Druillet, Enki Bilal, François Schuiten/ Benoît Peeters et Marc-Antoine Mathieu (autant pour son travail sur l’objet-livre que pour ses remarquables scénographies d’expositions liées à la bande dessinée au sein de l’agence Lucie Lom), Jochen Gerner (présent à la biennale), Benoît Jacques, Thomas Ott ou encore les membres de l’Oubapo. C’est aussi l’aboutissement de plusieurs décennies d’expositions réalisées dans le cadre du festival d’Angoulême notamment, et de vingt ans de bande dessinée « indépendante », avec des micro-éditeurs qui ont souvent cherché à donner une pertinence au principe de l’exposition, je pense particulièrement (dans le champ francophone) à l’Association, Fremok, Atrabile, le dernier cri, Six pieds sous terre, la cinquième couche ou encore Café Creed.

Mais l’égalité que proclame le titre de la biennale existe-t-elle vraiment sans arrières-pensées ? La bande dessinée pose un pied dans le « white cube », c’est vrai, et nombre de ses auteurs ne semblent plus se sentir concernés par les frontières du genre/médium. Bien souvent, ces auteurs ont fréquenté les mêmes écoles d’art que les autres artistes et ne sont manifestement plus intimidés par l’art contemporain, contrairement aux visiteurs des expositions qui ne se sentent pas toujours bienvenus dans les galeries ou les centres d’art : la réputation sympathique et sans façons de la bande dessinée devient subitement un énorme avantage vis-à-vis du public non-averti. Dans le rapport entre art contemporain et bande dessinée, les problèmes ne font peut-être que commencer.

Lire ailleurs : Rencontre au Havre, par Pilau Daures, sur du9 ; Entre la BD et l’art contemporain, un certain flou conceptuel, par Thierry Groensteen, sur Neuvième art 2.0.
Les photographies sont de Charlie Varin.

La mémoire double

octobre 31st, 2010 Posted in Lecture, Ordinateur célèbre | 10 Comments »

Continuons à explorer le mystère des terribles frères Bogdanoff en nous penchant sur leur production dans le domaine de la science-fiction.

J’ai lu à sa sortie un recueil de nouvelles des jumeaux maudits, La machine fantôme (1985). Je l’avais jugé sympathique, sans plus, relevant (dans mon souvenir) de la « hard-science » façon Isaac Asimov, en moins stimulant1. Une discussion sur un forum consacré à la science-fiction vient de m’amener à lire La mémoire double (1984), un roman qui, selon la rumeur, est « Matrix avec quinze ans d’avance », rien que ça.
C’est d’ailleurs vrai, il existe des similitudes indiscutables avec Matrix. Les frères Bogdanoff attribuent cet air de famille à l’indélicatesse de producteurs hollywoodiens qui avaient pris une option sur La mémoire double avant de renoncer à l’adapter, non sans y voler quelques idées au passage.  La liste des emprunts plus ou moins assumés qui constituent le scénario de Matrix est interminable et il n’est pas impossible que les frères Bogdanoff aient raison d’y inclure leur roman, mais ce n’est pas la seule hypothèse qui vaille : La mémoire double, comme  Matrix, me semble surtout avoir été inspiré par le visionnaire Simulacron 3 (1964), de Daniel F. Galouye, roman que les frères Bogdanoff ont d’ailleurs lu puisqu’ils en parlent dans leur essai Clefs pour la Science-fiction (1976), où ils le qualifient même d’œuvre importante.

La grosse différence entre le scénario de Matrix et le récit de La mémoire double, c’est que le héros ne s’appelle pas Néo ni Thomas Anderson, mais Antoine Dirac, et qu’il n’est pas un informaticien vivant dans une grande ville, mais un ouvrier agricole résidant dans un village perdu du département du Gers. Les auteurs, qui ont grandi dans ce même décor, en font une évocation très complète et on sort du livre avec l’impression confuse qu’on saurait graisser une moissonneuse ou démarrer un tracteur. Entre deux descriptions de travaux, de repas ou d’amourettes bucoliques, sont insérés de courts chapitres situés dans un tout autre monde, qui évoquent d’incompréhensibles questions de sécurité internationale : les soviétiques et les américains s’empoignent au sujet d’un code de sécurité perdu…
Je ne voudrais pas éventer tout suspense aux éventuels futurs lecteurs du roman, qui devrait bientôt être réédité. Le principe est que le héros découvre peu à peu que sa réalité très terrienne n’est pas celle qu’il imagine, que lui-même n’est pas la personne qu’il pense être et que la sécurité du monde dépend de son numéro de sécurité sociale2.

De nombreux chapitres sont inutilement redondants et je n’ai pas été surpris d’apprendre que La mémoire double est en fait la version étendue d’une nouvelle issue du recueil Chroniques du temps X (1981), Psychogramme, que j’ai donc lu aussi et qui est dédiée à Michel Jeury — important auteur français de science-fiction — et « À tous ceux qui aiment la Terre sans jamais douter »3.
Dans la nouvelle, qui est plutôt longue, le héros se nomme Antoine Nortier. Le récit est strictement identique si ce n’est qu’il y manque deux éléments centraux du roman : l’histoire d’amour et l’intervention d’un énigmatique curé en soutane (très Matrix, pour le coup).

Si l’on se fie à la quatrième de couverture de l’édition de poche, Paul Guth aurait dit de la mémoire double qu’il s’agit d’un « Hiroshima des lettres, le premier roman du XXIe siècle ». On ne sait pas ce que l’auteur de la Lettre ouverte aux futurs illettrés entendait par « Hiroshima des lettres » dans le contexte.
D’un point de vue purement littéraire, on notera des tentatives poétiques de description de la vie et de la langue des paysans ainsi que des efforts méritoires d’analyse des sentiments amoureux qui n’échappent cependant pas à un certain kitsch à l’eau-de-rose (« elle ne connaît plus que cette main qui frôle sa chair, la fait frissonner ; elle devient quelqu’un d’autre qu’elle ne connaît pas encore, une femme peut-être. » ).
Les conversations entre paysans taciturnes aux caractères bien trempées sont d’un pittoresque un peu convenu et on jugera carrément scolaire l’emploi de l’oxymoresque « obscure clarté » de Corneille (non crédité).
Ce genre de défaut n’est pas forcément grave en science-fiction où la cohérence de l’imaginaire est autorisé à primer sur le soin apporté à l’écriture.
La fin du roman s’attarde avec un ton un peu professoral sur des questions philosophiques et cosmologiques. Le lecteur se voit au passage infliger une définition un peu douteuse de la mécanique quantique : « cette branche de la physique selon laquelle il n’existe pas de réalité en soi mais simplement une interaction entre une conscience et des phénomènes »4.
Ce résumé pour le moins cavalier et aux relents mystico-sceptiques est plutôt étonnant si l’on considère que les auteurs ont, pour le reste, esquivé la tentation (mais en auraient-ils eu les moyens ?) de construire un univers perturbant à la façon de Philip K. Dick, où l’on doute de tout en permanence. Ici, le héros comprend sa nature profonde et s’en accommode finalement bien.

La « réalité tangible » est celle des rapports de force absurdes de la guerre froide, tandis que la « réalité virtuelle », née du souvenir d’enfance d’un homme à l’agonie puis simulée sur un ordinateur (puisque c’est de cela qu’il s’agit), est celle d’un hameau paysan, c’est à dire d’un monde qui a toujours eu la réputation d’être plus « réel » que tout autre, puisque destiné à produire des choses essentielles en étant soumis aux caprices des éléments et au rythme de la nature.
C’est peut-être cette opposition paradoxale qui est la vraie bonne idée du livre.

  1. Car oui, l’ayant découverte quand j’étais collégien, je fais partie de ceux qui trouvent la littérature asimovienne particulièrement stimulante. [↩]
  2. J’ai lu à plusieurs reprises que les frères Bogdanoff se vantaient de ne jamais avoir eu de carte vitale, c’est à dire de ne pas être affiliés à l’assurance maladie. Cela rend amusante l’importance qu’un numéro de sécurité sociale prend dans le récit. [↩]
  3. Au passage, je remarque que la biographie des auteurs de Chronique du temps X gratifie les Bogdanoff, apparemment avides de reconnaissance universitaire, du titre de docteurs en sémiologie. [↩]
  4. On notera pour l’anecdote qu’Antoine se nomme Dirac, patronyme qui sonne « sud-ouest » mais qui est sans doute aussi une allusion à Paul Dirac, théoricien majeur de la physique quantique, décédé en 1984. [↩]

Images en vrac

octobre 24th, 2010 Posted in Filmer autrement, indices, Parano, Vrac | 9 Comments »

Je manque de temps pour écrire, alors voici un billet qui saute du coq à l’âne…

Tout d’abord, une image amusante, « réalisée sans trucage » dans un hôtel crasseux de Béziers par Laurence Guenoun, sur la route des vacances :

Cette scène de film d’horreur est un peu le remake « vidéosurveillé » d’une scène très habile de L’Étoile mystérieuse, par Hergé. Tintin, venu observer une étoile menaçante au télescope, connait un instant d’effroi en voyant apparaître l’image d’une araignée gigantesque. En fait, celle-ci avait une taille banale mais se baladait sur la lentille.
Cette araignée revient ensuite à deux reprises dans le récit, une fois sous forme de rêve et une autre fois, sous la forme d’une simple araignée rendue effectivement géante au contact d’un aérolithe aux propriétés étranges.

Toujours dans le registre astronomique, j’ai aimé l’initiative de Luc Geissbühler, un directeur de la photographie qui, à titre personnel et avec l’aide de sa famille et de ses amis, a entrepris de filmer la terre vue de l’espace, à l’aide d’un iPhone et d’un ballon météorologique.
Le Brooklyn space program a été un succès complet.

Grâce à son système de vidéo-surveillance, la famille Mann de Coventry a pu comprendre comment son chat Lola s’est retrouvé piégé dans une poubelle pendant une quinzaine d’heures : une passante, Mary Bale, employée de banque de quarante-cinq ans, a ressenti le besoin subit de jeter le chat qu’elle caressait dans la poubelle. Une plaisanterie qu’elle n’a pas su expliquer elle-même et en a fait la personne la plus haïe de Grande-Bretagne. Un groupe Facebook rassemblant 30 000 personnes a permis de l’identifier.

Je vois un rapport entre le Brooklyn Space Project de la famille Geissbühler et l’aventure du chat Lola : dans les deux cas, une caméra a permis à de simples particuliers de réaliser (expressément ou accidentellement) un témoignage scientifique : astronomie ou géographie dans le premier cas, éthologie ou psychologie (je ne sais de quoi, au juste, relève l’accès de cruauté incongru et un peu pervers de Mary Bale) dans l’autre.
La multiplication des caméras est un fait récent qui ne semble pas en voie de ralentir : les nouvelles générations de smartphones ne contiennent plus un mais à présent deux objectifs, qui sont parfois capables de filmer en haute définition. La vidéo-surveillance, quand à elle, se démocratise et les particuliers ou les commerçants s’en équipent de plus en plus couramment et sans respecter un cadre législatif très strict.
Des caméras robotisées et de plus en plus autonomes, associées aux possibilités de stockage et de transmission des données vont nous permettre d’observer la nature comme jamais auparavant.

J’aime beaucoup le principe du Suivi photographique des insectes pollinisateurs, lancé par le Muséum d’Histoire Naturelle, qui compte sur la collaboration des particuliers équipés d’appareils numériques pour observer la pollinisation des fleurs, par sessions de vingt minutes. Un protocole scientifique a été rédigé à destination des participants volontaires. Le principe est simple : il faut veiller sur une fleur et observer les insectes pollinisateurs qui la visitent. Ici, la contribution d’une foule d’amateurs permet de collecter des informations qu’il serait terriblement coûteux d’obtenir autrement, dans le but de documenter et peut-être de comprendre un des plus graves phénomènes écologiques récents : l’inéluctable disparition des abeilles.

Le « crowdsourcing » peut aussi s’appliquer à la lutte politique. Jean-Luc Mélénchon et le parti de Gauche ont recommandé, je cite, « de photographier et filmer beaucoup et de tout mettre sur les réseaux sociaux », ajoutant que « c’est la meilleure des protections ». C’est un conseil assez avisé. On a vu l’impact que pouvait avoir un film amateur sur le traitement médiatique d’un dérapage policier, comme avec le tir de flashball reçu en pleine figure par un lycéen de seize ans à Montreuil (ci-dessus) : face aux images, la préfecture a rapidement abandonné sa ligne de défense, qui consistait à affirmer que le jeune homme, victime de deux fractures du crâne et d’un décollement de la rétine, avait provoqué les policiers par des jets de projectiles.

La multiplication des points de vue peut pallier aux manquements de la presse, dont la couverture des évènements peut souffrir d’angles morts. La photo qui suit, scannée dans 20 Minutes,  est assez éloquente : les photographes professionnels ont tous leurs objectifs braqués sur trois jeunes « pilleurs » (ou pilleuses, semble-t-il), occupés à voler des sacs à main dans une vitrine brisée. Plutôt que de rendre compte d’évènements, les photojournalistes font ici des clichés, au sens figuré autant qu’au sens littéral.

On le sait, l’irruption médiatique des « casseurs » dans un mouvement social est souvent le moment où une partie de l’opinion publique se retourne contre le principe de la grève et des manifestations. C’est pourquoi on soupçonne fréquemment les « casseurs » d’être de provocateurs issus des rangs de la police et commettant des dégradations dans un but de communication.
J’ai eu un voisin viré de la police, employé au service d’ordre la RATP qui se vantait d’être régulièrement recruté pour ce genre d’action… Je n’ai jamais su si c’était vrai. Mais comme j’ai aussi connu des activistes d’inspiration (prétendument) libertaire (indubitablement) amateurs d’arts martiaux et toujours prêts à en découdre contre le fascisme, contre ce qu’ils estiment être du fascisme (ceux qui ne partagent pas leurs idées) ou encore la société de consommation, j’ai d’abord accepté les images qui suivent comme ce qu’elles prétendaient être :

Un homme au visage dissimulé par une capuche démolit une vitrine. Un quinquagénaire s’approche pour l’en empêcher mais est agressé d’un coup de pied de karaté dans le dos.
En visionnant la vidéo, beaucoup ont tout de suite dit : « ce sont des flics ». Pas moi, mais j’ai sans doute eu tort. L’élément déterminant de cette vidéo, ce n’est ni l’usage des arts martiaux, ni l’emploi d’une matraque « tonfa », ni même le ballet étrange des pseudo-anarchistes. Ce qui est troublant c’est tout simplement l’origine de la vidéo. Postée sur Youtube le soir-même de la manifestation par un particulier qui a ensuite supprimé son compte, ces images émaneraient de l’agence Reuters mais n’avaient, au moment de leur diffusion sur Internet, montrées sur aucune chaîne de télévision. La première chose qu’il faut vérifier lorsque l’on trouve une information sur Internet, c’est son origine : qui l’a produite, qui la diffuse ? Une bonne leçon.

Beaucoup se sont ému des deux autres vidéos postées sur Dailymotion par l’agence MoasPress, association de journalistes indépendants. L’une montrait un journaliste de Canal+ se faisant matraquer par des CRS, la seconde, un journaliste de TF1 lui aussi brutalisé par les forces de l’ordre. L’un et l’autre tentent de rappeler leur statut : « Je suis journaliste ». On entend même à un moment : « Ne nous tapez pas dessus, on n’est pas comme les autres ». Ce cri du cœur a choqué beaucoup de gens sur les forums ou sur Twitter, qui au lieu d’entendre « la presse doit être libre de circuler pour rapporter des informations impartiales » ont compris « les journalistes sont au dessus des autres citoyens, du côté de la police et de l’état ». Cette réaction est une nouvelle illustration de la crise de confiance dont sont victimes les journalistes, et notamment les journalistes de télévision, accusés de servir le pouvoir en diffusant les informations qui l’arrangent.

Une autre image produite par MoasPress m’a intéressé. Dans une gare, des manifestants mettent hors d’état une caméra de surveillance…

Il y a quelques jours, Reporters sans frontières a remis son rapport annuel sur la liberté de la presse : si l’on excepte la Suisse, les Pays-Bas et la Scandinavie, la liberté de la presse est en recul dans toute l’Europe. La France se situe actuellement au 44e rang du classement, en baisse à peu près constante depuis la création de cet indice, en 2002. À l’époque, la « patrie des droits de l’homme » était classée au 11e rang. Le caractère démocratique de la France n’est-il plus qu’un vieux mythe ? A-t-il jamais été autre chose, au fait ?

Lire ailleurs : Policiers ou casseurs ?, sur Arrêts sur images ; L’imaginaire démocratique, meilleur allié de l’autocratie française, par A. Gunthert.

(images : Laurence Guenoun ; ©Hergé/Moulinsart/Casterman ; Brooklyn Space Program ; Sky News ; Bibi ; Rue89 ; 20 Minutes ; Reuters ; MoasPress)

Mes Jeux (21) AudioSurf, par Sophie Daste

octobre 24th, 2010 Posted in Invité, Mes jeux | 1 Comment »

(Le dernier blog invite Sophie Daste pour la série Mes Jeux. Sophie a expérimenté Audiosurf en visitant l’exposition Arcade! Jeux vidéo ou pop-art?, qui a lieu jusqu’au 27 novembre au théâtre de l’Agora à Évry, puis qui sera remontée de janvier à mars 2011 à Valence)

Je suis face à la borne d’arcade : un joystick dans la main gauche, deux boutons à porté de mon index et de mon majeur droit, je fixe l’immensité de l’espace… avec la musique mon voyage commence. Tel un cow-boy de space opera, je chevauche sur le rythme de ma musique électro dans le tube de cette bête sauvage aux angles quelques fois saccadés.

L’expérience est intense, le joueur rentre instantanément en transe, il se déplace sur la piste en collectionnant des briques de couleur, qu’il classe, range dans l’unique but de performer : de dompter la vague. Je glisse entre ces briques que j’emmagasine, je compte : un, deux, trois et elles disparaissent au profit de mon score, je recommence inlassablement mon manège de valse à trois temps. Je les visualise, les attrape (bouton de gauche enfoncé) et les lâche (bouton de gauche relâché) au sein de ma collection, le score gonfle, enfle, je veux faire exploser le tabloïd.

Ma progression se calque sur la musique, je savoure les moments calmes et m’enflamme lorsque le rythme reprend son allure effrénée. La balade dure le temps du morceau de musique sélectionné, mon rapport avec ce morceau change, je ne l’écoute plus, je le traverse, je tente une improbable symbiose en sortant de cette enveloppe charnelle pour voler en lui. Ce temps nous est désormais imparti, nous demeurons seuls : lui et moi et nous mourrons ensemble à la fin de ses 2 minutes 33 secondes.

Je reprends mes esprits, le monde reprend vie autour de moi, il y a du bruit, des discussions, d’autres bornes d’arcade à jouer.

Jeux électrocutants (Never say never again)

octobre 23rd, 2010 Posted in Interactivité au cinéma, James Bond | 4 Comments »

Le cerveau de Bond enregistrait et bourdonnait,
sélectionnant les cartes perforées
comme une machine IBM
.
Ian Fleming, Au service secret de sa majesté (1963)

Pour qui s’intéresse à la représentation de l’informatique au cinéma, les aventures de James Bond constituent un sujet très riche, tant ses auteurs ont cherché à connaître la pointe de la technologie du moment sans jamais s’interdire des extrapolations audacieuses et parfois très fantaisistes.

Never Say Never Again (1983), ou en français Jamais plus jamais est un James Bond atypique. Fruit d’une bataille judiciaire entre le créateur de James Bond, Ian Fleming, et le co-scénariste d’un projet inabouti mais indélicatement recyclé ensuite par Fleming, ce film partage de nombreux éléments (notamment les personnages de Largo et Domino) avec Opération Tonnerre (Thunderball, 1965), dans lequel jouait déjà Sean Connery.
Never Say Never Again est sorti la même année que le film Octopussy, avec Roger Moore, produit par Eon, à qui on doit tous les autres James Bond à l’exception de l’étrange et charmant Casino Royale — première version.
Opération Tonnerre était un James Bond « sérieux », tandis que Jamais plus jamais tire souvent vers la comédie et contient de nombreux clins d’œils à l’âge de Sean Connery et à la promesse qu’il avait faite de ne plus jamais interpréter le rôle de l’agent 007. Dans Opération Tonnerre, le méchant Largo était un sosie de Jean-Pierre Raffarin (c’est assez troublant à voir), muni d’un cache-œil. Dans Never Say Never Again, il est personnifié par Klaus Maria Brandauer, taquin et séduisant. La candide Domino, qui avait été interprétée par la française Claudine Auger, est ici jouée par Kim Basinger.
Je ne vais pas raconter le film, mais juste parler d’une scène emblématique.

Comme d’habitude, James Bond fait tout son possible pour attirer l’attention de ses ennemis et les pousser à la faute. Il le fait ici en cherchant ostensiblement à séduire la petite amie de Largo, le numéro deux du S.P.E.C.T.R.E., la jolie Domino. Il se rend pour ça au casino.

Le lieu est bourré de jeux d’arcade. On reconnaît notamment les productions Atari Dig Dug, Centipede et Gravitar. Je ne pense pas qu’aucun de ces jeux ait jamais été transformé en machines-à-sous de casino, il y a quelque chose d’incongru à voir cette salle d’arcade géante où évoluent des gens en tenue de soirée.
Dans une arrière-salle se trouve un jeu bien différent de ces amusements en 16 couleurs.
Ce jeu particulier se nomme Domination.

Les deux joueurs s’affrontent de part et d’autre d’un hologramme où l’on reconnait une carte du monde découpée en un certain nombre de faces triangulaires. Le déroulement du jeu en lui-même est plutôt incompréhensible et mêle adresse et stratégie. Chaque joueur dispose de deux manettes et d’un écran. Les règles du jeu sont expliquées par une voix synthétique.

Les parties de Domination ne se jouent pas sur une borne d’arcade, mais sur une table d’ébéniste un peu précieuse, faite de matériaux choisis et qui nous rappelle le mobilier dédié  aux jeux de casino. Je suppose que ce choix d’accessoire a été fait pour que l’affrontement des deux hommes échappe à la culture triviale du jeu vidéo : il faut que l’on se croie dans un casino, pas devant une partie de flipper entre copains. Sans doute pour cette même raison, le jeu Domination sanctionne les erreurs des participants en leur adressant des chocs électriques. La douleur perçue augmente régulièrement au fil de la partie et donne une réalité tangible à ses enjeux.

J’ignore si la jeune artiste Corine Stübi a pensé à cette scène de Never Say Never Again en programmant son dispositif AirOne (2003). Dans cette œuvre, le spectateur tente d’amener une jeune femme déguisée en hôtesse à effectuer un strip-tease sur une borne interactive, mais pour que l’effeuillage ait bien lieu, il faut maintenir des boutons qui se révèlent électrifiés. Ici aussi la douleur augmente avec l’enjeu, mais sert aussi à punir non l’erreur, mais la curiosité ou le désir : c’est le sentiment de culpabilité qui gagne ici une réalité tangible.

Les portes

octobre 19th, 2010 Posted in Interactivité, stationspotting | 6 Comments »

Argenteuil (Val-d’Oise). Un tunnel passe sous les voies de chemin de fer afin de permettre d’accéder aux quais, mais aussi afin de relier entre elles deux parties de la ville séparées par la ligne ferroviaire.
L’accès aux trains se faisait jusqu’ici de manière libre, le voyageur ayant la responsabilité de composter son billet avant de monter dans le wagon.

Afin de limiter la fraude, des portillons automatiques ont été placés à l’entrée du tunnel à l’occasion d’une réhabilitation de la gare. Les gens qui empruntaient le tunnel pour passer du centre-ville au quartier dit d’Orgemont doivent à présent faire un détour de près d’un kilomètre. Pour l’instant, ces portillons ne sont pas en service et le tunnel n’est pas fermé la nuit, la ville veut négocier quelque chose. Plusieurs gares de la même ligne SNCF ont connu des problèmes similaires, comme Herblay ou Conflans-sainte-Honorine.

Les portillons limitent aussi le flux des passants puisqu’ils prennent en largeur la place de deux personnes mais n’en laissent passer qu’une. Lorsqu’ils seront en service, ces portillons seront, comme les autres, des machines hostiles, enfin programmées pour l’être par des gens qui préfèrent brutaliser l’usager un peu lent ou étourdi que de laisser les fraudeurs passer sans punition.
Au dessus, des caméras, bien sûr.

La société qui vient est à la fois une société de contrôle et une société disciplinaire, une société de méfiance et une société de violence, nous sommes régulés, autorisés ou non à passer et à accéder à des informations, mais nos corps sont contraints et plutôt moins bien traités que certaines bêtes à viande.

Les retraites

octobre 18th, 2010 Posted in Les pros, Parano, Pas gai | 12 Comments »

J’ai visionné avec intérêt la fin de la dernière émission Arrêts sur Images, où le sociologue Louis Chauvel expliquait, comme il l’a fait dans le Monde dernièrement, que l’état de la démographie française condamne sans appel les jeunes d’aujourd’hui à vivre moins bien que leurs parents et leurs grands parents, et qu’ils ne profiteront pas des retraites pour lesquelles ils défilent dans les rues.
Bref, notre système social a mangé son pain blanc.

Louis Chauvel, dans Arrêts sur Images (15/10/2010).

Les abonnés d’Arrêts sur Images qui participent au forum consacré à l’émission prennent très mal cette intervention dans l’ensemble. Ils y entendent un discours ultra-libéral et particulièrement réactionnaire. Pourtant le chercheur ne semble pas défendre de ligne politique particulière et ne donne pas vraiment de pistes politiques à suivre, si ce n’est qu’il faut selon lui réfléchir à long terme et pas en fonction des élections présidentielles de 2012. Je pense que l’hostilité que provoque son discours est due au fait que le chercheur manipule les chiffres et égrène des constats angoissants sans pour autant proposer la moindre solution satisfaisante et, pire, en désignant une génération comme responsable de la ruine des suivantes.

Pour régler tout à la fois une catastrophe écologique majeure - la terre est à bout de forces, il devient impossible de produire de la nourriture pour tous les (trop nombreux) habitants de la planète - et la question des retraites, le futur de "Soylent Green" (Richard Fleischer, 1973), situé en 2022, aboutit à la légalisation de l'euthanasie. Les cadavres sont recyclés sous forme d'une nourriture verte que l'on fait ensuite passer pour un extrait de plancton.

Sur le papier, il a vraisemblablement raison. Arithmétiquement, le système des retraites repose sur des projections optimistes déjà anciennes et qui n’ont plus cours depuis longtemps. Non seulement le financement de ce système ne fonctionne pas, mais les choses, sans doute, ne peuvent qu’empirer. Chauvel dit aussi que les actuels « jeunes » (ceux qui prendront leur retraite dans plus de cinq ou dix ans) auront connu des conditions de vie et de travail infiniment moins favorables que celles de leurs aînés : embauche au rabais, périodes de chômage, stress,…

Autre solution expéditive pour régler les problèmes de démographie... Dans le film "Logan's Run" (Michael Anderson, 1976), situé au XXIIIe siècle, les gens qui ont atteint trente ans doivent se soumettre au rite public du "carrousel", où ils sont exécutés en étant persuadés d'être réincarnés.

Il me semble que ce constat implique surtout que notre société est acculée à changer profondément, parce qu’il est absurde que nos conditions d’existence soient appelées à se dégrader alors même que toutes les conditions technologiques sont réunies pour que nous profitions d’un état de prospérité sans précédent historique.
Citons Bertrand Russell, en 1932 déjà : « Les méthodes de production modernes nous ont donné la possibilité de permettre à tous de vivre dans l’aisance et la sécurité. Nous avons choisi à la place le surmenage pour les uns et la misère pour les autres : en cela, nous nous sommes montrés bien bêtes, mais il n’y a pas de raison pour perséverer dans notre bêtise indéfiniment »1.

Les guichets de ma gare SNCF ont été remplacés par des portillons automatisés. Il sera désormais impossible d'atteindre le quai sans avoir composté son billet préalablement. La gare n'a pas encore été réouverte (les travaux ne sont pas terminés) mais à l'intérieur, des voyants clignotent, des écrans sont allumés en permanence (quel gâchis) et on peut apercevoir plusieurs caméras de surveillance. Il y avait un bureau de réservations et trois guichets, ils sont remplacés par un seul et par des distributeurs de billets. La personne préposée à l'accueil dans le préfabriqué qui a été installé le temps des travaux n'est pas formée pour vendre des billets grandes lignes, elle n'est là que pour coller les photos d'identité sur les cartes d'abonnement et pour se faire crier dessus les jours de grève ou de pannes.

Mais trois quarts de siècle après le vœu du philosophe, nous n’avons pas progressé, les conditions exceptionnelles dont nous pourrions tous jouir ne servent qu’à pérenniser un système qui court comme un canard étêté et qui ne profite, en fait, à personne. Le management « moderne » pousse les sociétés à rendre leurs employés interchangeables (ils n’ont pas de compétence particulière à monnayer), à les remplacer par des machines chaque fois que c’est possible, à baisser tous les coûts humains, à placer les individus sous une pression constante, en concurrence les uns avec les autres et dans une peur panique de perdre leur emploi — peur que justifie précisément le fait d’être à ce point interchangeables.

La banque postale transfère la compétence du guichetier sur ses clients : à nous d'apprendre à remplir des bordereaux laborieux, de savoir quelle partie du formulaire conserver, de l'horodater, etc. Le travail effectué par le client permet tout simplement de supprimer des emplois.

L’automatisation et les technologie de communication, qui devraient fluidifier les échanges et nous soulager de diverses tâches (ah, ce rêve de l’homme qui n’aura plus à travailler, obéi par les robots) servent souvent un but totalement contraire2. Où allons-nous ?
Je me demande si je ne suis pas en train d’entamer ma (bénigne) déprime automnale annuelle. Quelques indices le laisseraient croire : l’autre jour je suis resté plusieurs minutes à regarder avec émerveillement du savon liquide brillant et ambré couler d’un récipient vers un autre, avec une lenteur réconfortante.

Quoi qu’il en soit, je me dis que nous ne devrions plus nous demander s’il faut partir à la retraite à tel âge ou à tel autre, combien de trimestres il faudra avoir cumulé et à quel montant doivent s’élever les cotisations — il ne me semble d’ailleurs pas que ce soit en pensant avoir la réponse définitive à toutes ces questions que les gens manifestent ces jours-ci. Je pense que nous devrions nous demander plus généralement quel avenir collectif nous voulons nous donner, si nous voulons vivre ensemble dans le confort et la liberté ou si nous renonçons à tout espoir de progrès collectif.

  1. Bertrand Russell, Éloge de l’Oisiveté. Dans cette démonstration implacable et désopilante, le grand philosophe prouve que l’obsession du travail est artificielle et avant tout mue par les besoins de la classe dominante. Pour lui, quatre heures de travail quotidien sont bien suffisantes.
    On peut bien évidemment citer aussi Paul Lafargue, pour le Le Droit à la paresse, qui date de 1880. [↩]
  2. Précision : le mouvement vers l’automatisation, la disparition des tâches idiotes, le partage de ces tâches entre usagers et travailleurs est un mouvement irrépressible et sans doute souhaitable, mais son bénéfice en termes de temps de travail économisé doit lui aussi être partagé entre tous. [↩]

De la production de textes universitaires

octobre 17th, 2010 Posted in Après-cours, Lecture, Mémoires | 19 Comments »

Le lendemain de la publication de mon billet consacré à un antique livre des frères Bogdanoff, on a appris par Marianne le contenu d’un rapport interne du CNRS destiné à évaluer les thèses des ex-animateurs de l’émission Temps X. En 1999, Grischka Bogdanoff a soutenu une thèse en mathématiques intitulée Fluctuations quantiques de la signature de la métrique à l’échelle de Planck et son frère Igor a soutenu en 2002 une thèse en physique théorique intitulée État topologique de l’espace-temps à l’échelle zéro. L’un et l’autre, bien qu’ils l’aient nié, n’auraient reçu leurs titres de docteurs qu’avec injonction de revoir leurs textes et avec la mention « honorable », ce qui dans le système universitaire français peut être traduit par « très médiocre » et qui équivaut à empêcher le titulaire du doctorat de prétendre occuper la moindre fonction universitaire. Dès qu’il a été su que les frères Bogdanoff avaient soutenu leurs thèses, ils ont été qualifiés d’escrocs ou de charlatans, d’autant qu’ils se sont appuyés sur leurs titres universitaires pour vendre leurs livres Avant le Big Bang (2004) et Le visage de Dieu (sorti en mai dernier). C’est probablement l’important succès en librairie du Visage de Dieu qui leur a valu de voir le rapport « confidentiel » du CNRS refaire surface après tant d’années. On comprend que leurs théories hérissent le poil de nombreux scientifiques, puisqu’ils utilisent avec légèreté la science la plus inaccessible au profane pour donner du crédit à un déisme assez fumeux. Du moins est-ce que l’on pense, car ceux qui ont un avis sur le livre n’ont pas nécéssairement lu autre chose que son titre — et ceux qui l’ont acheté se sont arrêtés trois pages plus loin, dit-on.

Le rapport du CNRS n’est pas très charitable : Incohérences, confusion, charabia, camouflage, méconnaissance ou mécompréhension de notions élémentaires de mathématiques ou de physique,  un travail de niveau DEA, voire de Maîtrise, mais, ajoutent les rapporteurs, « très mal écrit ». Je suppose que ces critiques sont méritées mais je serais bien incapable d’en juger, du haut de mon niveau « troisième » en mathématiques. Les auteurs, révoltés par l’existence du rapport, ont déclaré avec grandiloquence : « On découvre ainsi qu’il existe dans les couloirs obscurs du CNRS une sorte de ‘Stasi’ scientifique, faite d’agents secrets destinés à abattre tel ou tel chercheur ». Là, ils se trompent car le principe même de l’enseignement supérieur est la validation par les pairs et il est plus que normal de vérifier si des thèses ont été obtenues par complaisance.

Difficile pourtant de donner complètement tort aux jumeaux maudits lorsqu’ils résument : « on veut nous flinguer ».

Un hommage au frères Bogdanov par « Colbru95 » sur Youtube. Très « Uncanny Valley »

Car tout de même, le rapport, qui n’est pas une procédure courante, s’attaque simultanément à deux thèses différentes, issues de disciplines différentes, soutenues à quatre ans d’intervalle par deux personnes différentes. N’aurait-il pas été logique d’individualiser les questions ? Bien sûr, on sait que les frères Bogdanoff travaillent ensemble et eux-mêmes présentent leurs thèses comme les deux faces d’une même pièce. Mais justement, « on sait ». On sait beaucoup trop de choses en fait, le tout-Paris a ri ou s’est offusqué du contenu de ces mémoires que personne, bien évidemment, n’a lu. L’affaire était jugée avant le procès public, peut-être tout simplement parce que l’enseignement supérieur ne veut pas s’associer à l’image de deux personnalités trop en vue, un peu ridicules (on les revoit encore combinaisons argentées dans leur vaisseau spatial de télévision), au physique de plus en plus étrange (entre le botox et, si l’on en croit la rumeur, des symptômes d’acromégalie ou d’un dérèglement dû à une utilisation d’hormone de croissance…), et qui tiennent si désespérément et si peu humblement à faire croire qu’ils ont résolu toutes les énigmes de l’univers1.

Le rapport (ou en tout cas la version fournie par Marianne) n’évoque absolument pas la responsabilité des directeurs de recherches ou des jury qui ont accepté la soutenance des deux thèses. Leurs noms, mêmes, ne sont pas mentionnés. Pourtant c’est aussi ça la validation par les pairs : le diplôme engage ceux qui le remettent autant que ceux qui le reçoivent.
J’ai l’impression que c’est moins la qualité scientifique des mémoires qui pèse dans cette affaire que le fait de protéger l’institution de ceux qui la ridiculisent de manière trop voyante. Car on ne peut pas dire qu’il y ait une même promptitude à dégainer lorsque des doctorats sont remis pour des mémoires intégralement copiés sur d’autres2. Au moins, les frères Bogdanoff ne semblent pas avoir été jugés plagiaires.

Le rapport du CNRS sur les thèses des frères Bogdanoff, surligné par un journaliste de Marianne.

Cette histoire résonne avec ma pratique à l’université puisque je sors de quelques semaines passées à juger des mémoires de Master — diplôme qui ouvre la possibilité d’entamer une thèse de doctorat. Je dois dire que cette session, comme les précédentes, m’a un peu déprimé car si, comme toujours, il y a eu quelques mémoires dignes d’intérêt, une large majorité d’entre eux était constituée de grossiers copier-collers issus de Wikipédia ou d’autres sites web. Une année je suis tombé par exemple sur le mémoire d’une étudiante asiatique au français franchement approximatif qui n’a pas eu peur d’écrire quelque chose du genre : « Pour analyser ce texte, nous avons choisi de nous baser sur la traduction qu’en a fait Marie de Bonaparte car malgré quelques passages quelque peu datés, il nous a semblé que sa définition de l’Unheimliche est celle qui approche le mieux la vision que Freud avait de ce concept presque impossible à traduire en français ». Enfin quelque chose comme ça, je recompose la phrase de mémoire mais l’essentiel y est : une étudiante qui parle mal français prétend pouvoir faire de la philologie ou de la linguistique en comparant les différentes traductions en français d’un texte allemand. On atteint ici un sommet de ridicule, parce que cela se voit. Mais la même phrase aurait pu être écrite par un étudiant totalement francophone et aurait été la marque d’une même imposture : l’étudiant prétend avoir l’autorité suffisante pour émettre un avis sur les différentes traductions d’un texte allemand… Ce qui signifierait un travail conséquent de lecture et de comparaison, tout de même, et ceux qui effectuent réellement un tel travail ont tendance, je pense à le « rentabiliser » en lui consacrant un chapitre.

En fait si des étudiants écrivent ce genre d’âneries, c’est parce que ces âneries sont aussi présentes dans les essais qu’ils recopient, et il n’est pas rare qu’un « Freud scholar » des plus réputés se rende coupable du même genre de formules légères qui laissent penser qu’il a lu toutes les traductions d’un livre, alors qu’il ne fait que répéter lui-même ce qu’un de ses prédécesseurs a écrit avant lui. Du bluff, quoi. Et la question ne se limite bien évidemment pas à Freud : on se rappellera par exemple du livre de Sokal et Bricmont qui se gaussait des philosophes post-modernes coupables d’avoir laissé croire, avec la plus grande légèreté, qu’ils avaient parfaitement intégré la topologie, l’espace non-euclidien ou encore les démonstrations de Gödel3.

Inquiétante étrangeté ?… Les frères Bogdanoff au festival Jules Verne (auteur du cliché inconnu).

Ce qui me dérange dans le copier-coller, ce n’est tant pas la question morale que constitue le fait de s’approprier des textes qui ne sont pas les siens, c’est avant tout la question de la littérature : les mémoires de ce type sont illisibles et affligés d’un style imbuvable. Mélanger des clichés littéraires, des tons, des mots, sans se donner la peine de comprendre véritablement ce qu’on écrit, sans précision, sans finesse, ça me semble dramatique, j’y vois un appauvrissement terrible de l’écriture et, puisqu’à l’université l’écriture sert à structurer ses idées, un possible appauvrissement de la pensée — je dis « possible » car on ne réfléchit pas que par l’écriture, peut-être que les qualités des étudiants aux écrits médiocres doivent être cherchées dans d’autres productions, surtout en arts plastiques justement4.

J’ai senti chez de nombreux collègues, et depuis plusieurs années, une lassitude ou un certain embarras face aux mémoires médiocres. Les conditions font que les choses se passent comme ça mais personne n’en est satisfait. La réforme LMD fait qu’un étudiant peut facilement commencer un master 1, qui lui-même ouvre automatiquement la porte à un master 2. Enfin je résume la situation cavalièrement mais c’est l’effet qui est constaté. Le master 2, quant à lui, s’obtient non seulement par la qualité du mémoire ou de la soutenance, mais aussi par le cumul des notes obtenues dans divers cours. La manière dont les directions de mémoires sont distribuées et la manière dont les jurys sont constitués laisse par ailleurs peu de temps à chacun, beaucoup de directeurs de mémoires ne voient les textes qu’ils sont censés avoir dirigés qu’une fois qu’ils ont été déposés (donc bien trop tard), et les membres des jurys se voient quant à eux imposer de lire un grand nombre de mémoires en très peu de temps, jusqu’à plusieurs milliers de pages de texte en quelques jours. Comment est-ce que tout cela pourrait être vraiment bien fait ? Je passe sur les problèmes (très réels) des étudiants qui, si leur soutenance devait être reportée par exemple, peuvent perdre un titre de séjour s’ils sont étrangers, peuvent être forcés de repousser d’un an leur inscription en doctorat, etc. C’est horrible à dire aussi, mais laisser des étudiants quitter l’université avec un Master médiocre est aussi la manière le plus commode de se débarrasser d’eux (zut, je l’ai dit !). Et c’est ainsi qu’un étudiant peut obtenir une note de 17 pour un travail sérieux et impeccable tandis qu’un autre pourra, par le jeu des notes obtenues précédemment, partir avec un 14 pour un travail qui n’aurait jamais dû être présenté.

Raphaël – L’école d’Athènes

Est-ce que l’université vit une crise de l’écrit ? Est-ce général ? Comment est-ce que ça se passe ailleurs ? On dit que les élèves qui intègrent les grandes écoles d’administration, de commerce ou d’ingéniérie sont, depuis quelques années, à la limite de l’analphabétisme. Je n’ai pour ma part aucun moyen d’en juger.
Ce qui est ironique c’est que dans le même temps, les écoles supérieures d’art ont été forcées à se mettre à produire du texte : il faut monter des équipes de recherche, des revues, produire des ouvrages, etc.
L’an passé, mes étudiants en DNSEP des écoles d’art du Havre et de Rennes ont dû fournir un mémoire en rapport avec leur production plastique. Par exemple, une de mes étudiantes du Havre a produit un corpus très fourni sur le documentaire filmé, sujet sur lequel elle peut se vanter de tout savoir à présent. Un étudiant de Rennes s’est interrogé sur les mutations du livre, et là aussi, sa réflexion était de très bon niveau. Je pourrais citer plusieurs exemples, les mémoires médiocres constituaient plutôt l’exception.

En fait j’ai trouvé la qualité générale de ces mémoires d’étudiants en écoles d’art plutôt meilleure que celle des mémoires d’étudiants à l’université. Je vois trois différences importantes qui peuvent expliquer ce fait. La première, c’est que les enseignants en école d’art ont eu plus de temps à consacrer à chaque mémoire : les deux mémoires que j’ai mentionnés ont été lus, relus et discutés chacun par plusieurs enseignants. En école d’art, les étudiants sont bien plus suivis qu’à l’université. La seconde différence, c’est que les étudiants d’école d’art se connaissent et s’encouragent mutuellement, ils savent ce que leurs amis produisent. Ce n’est pas forcément le cas à l’université où les étudiants sont un peu dans leur coin, où beaucoup soutiennent des mémoires sans avoir jamais lu les mémoires d’autres étudiants ou sans avoir assisté à des soutenances. La troisième différence, enfin, c’est que les mémoires des étudiants en école d’art sont assez courts, il n’est pas question de se forcer à pondre cent cinquante pages mais juste d’en produire autant que l’on a besoin d’en produire, ni plus ni moins. À l’université, quel que soit le propos, les étudiants se font conseiller et presque imposer un format. Alors ils remplissent, et parfois ils remplissent avec beaucoup de choses qui ne sont intéressantes ni pour eux, ni pour leurs lecteurs. Ceci dit il y a de très bons mémoires parmi les plus fournis : au printemps dernier à l’université, j’ai eu à corriger un mémoire exceptionnel qui pesait presque aussi lourd qu’une thèse mais dont la rédaction était suffisamment inspirée pour être fluide et agréable à lire. Il s’agissait, pourtant, d’un texte écrit par une étudiante dont la langue maternelle n’était pas le français.

Cette année j’ai eu la surprise de lire mon nom parmi les possibles directeurs de Master 2 à l’université — je ne pensais pas en avoir le droit, n’ayant q’un poste de Maître de conférences « associé » à mi-temps, et j’ai toujours éconduit les étudiants qui me demandaient de les diriger —, je suppose que je vais donc m’acquitter de cette tâche. J’ai écrit le présent billet pour mes peut-être futurs masters, afin qu’ils réfléchissent bien au sujet : à quoi bon passer un an ou deux à rédiger un mémoire si celui-ci ne contient pas ses propres idées, sa propre écriture, sa propre voix, ses obsessions ? Passer du temps à étudier une problématique, une œuvre, un média, ça ne doit pas être une corvée, ça doit être une chance, un temps que l’on se donne pour chercher, pour apprendre, pour transmettre, pour approfondir véritablement un sujet d’étude, et puis bien sûr pour écrire. Un diplôme en arts plastiques n’a de valeur que s’il valide un vrai travail, ce n’est pas le genre de bout de papier avec lequel on épatera un éventuel employeur si l’on ne dispose pas de qualités véritables.
J’ai eu un professeur de dessin impitoyable, Claude Cussinet, honnête peintre figuratif, qui terrorisait les étudiants. Quand il trouvait un dessin nul (et c’était généralement ce qu’il avait à en dire) et qu’un de ses élèves protestait, il posait une question assez simple : « est-ce que vous l’auriez acheté, ce dessin ? Combien l’auriez-vous payé ? » Bien souvent, les étudiants ne trouvaient plus grand chose à répondre.
Eh bien c’est pareil pour un mémoire universitaire : est-ce que vous paieriez pour acheter le livre en librairie ? On doit écrire les textes que l’on aimerait voir exister, que l’on a plaisir à faire exister, pas ceux qu’on se sent forcés d’écrire et que l’on bâcle en espérant que le jury sera indulgent ou y retrouvera ses petits.
On doit écrire pour soi et pour les autres.

  1. Lire cet intéressant portrait des frères B. sur le site du Point.  [↩]
  2. Voir le salutaire site Archéologie du copier-coller, par Jean-Noël Darde. [↩]
  3. Je suis pour ma part réservé sur la question des Impostures intellectuelles, car si je me méfie du mélange des disciplines, je me méfie aussi de leur cloisonnement, et je ne trouve pas idiot d’emprunter un concept, même en le comprenant de travers, pour en forger un autre. De plus, entendre Einstein parler de philosophie, Gödel de théologie, Pierre Gilles de Gennes de dessin ou Claude Allègre d’écologie me semble potentiellement plus embêtant que de savoir si Julia Kristeva ou Jacques Lacan ont écrit des bêtises en s’aventurant à chercher des métaphores dans les sciences exactes, d’autant qu’il me semble que la réponse est suffisamment évidente pour ne pas avoir besoin d’être dite. [↩]
  4. Sur ce qu’est la littérature, l’écriture, le style, il existe mille et un bons livres, à commencer par les bêtes dictionnaires de figures de rhétorique et de figures de style, ou encore les nombreux livres consacrés à la littérature de Roland Barthes. Mais si je devais n’en conseiller qu’un, peut-être parce qu’on le cite, je trouve, assez peu, ce serait Les fleurs de Tarbes, par Jean Paulhan. [↩]

L’effet science-fiction (1979)

octobre 14th, 2010 Posted in Lecture | 7 Comments »

Pour sa collection Ailleurs et demain chez Robert Laffont, Gérard Klein avait l’ambition de publier non seulement des romans de science fiction mais aussi des essais consacrés au genre. Il y en a eu trois, reconnaissables à leur couverture cuivrée et non argentée : Les faiseurs d’univers, par Donald Wollheim (1973), Histoire de la science-fiction moderne, par Jacques Sadoul (1984) et, en 1979, L’effet science-fiction, par Igor et Grichka Bogdanoff.

Quelques mois avant la publictation de ce livre, les jumeaux Bogdanoff ont créé l’émission Temps X, qui allait être diffusée pendant dix ans à la télévision et qui a fait leur renommée médiatique. Mais ils s’étaient surtout fait connaître précédemment comme spécialistes et comme défenseurs de la science fiction avec l’ouvrage Clefs pour la Science-fiction, sorti en 1976 chez Seghers.
L’objet et la méthodologie de l’Effet science-fiction sont plutôt originaux puisqu’il s’agissait d’aller à la rencontre de toutes les personnes importantes du pays pour leur poser la question : qu’est-ce que la science-fiction ? La liste des interviewés donne le vertige : hommes politiques, écrivains, sportifs, acteurs, chanteurs, hommes d’église… Ainsi qu’un nombre plutôt inhabituel de représentants de vieilles familles aristocratiques, ce qui n’est en réalité pas tout à fait étonnant, puisque c’est de ce monde-là que sont issus les frères Bogdanoff, petits fils de la comtesse Colloredo entre autres (Igor a même récemment épousé une descendante de Louis XIV, Amélie de Bourbon-Parme).
C’est ainsi que l’on apprendra que le Prince Murat considère que la science fiction « n’est pas une littérature », que Sixte de Bourbon pense que le genre a de bons écrivains mais des lecteurs médiocres, que la princesse de Polignac trouve le nom « science-fiction » mal choisi et que le prince Otto de Habsbourg trouve l’imaginaire des auteurs de science-fiction bien pauvre, comparé à la réalité du monde présent. Moins anecdotique, on apprend aussi que la reine Farida d’Égypte trompait l’ennui de son palais en lisant de la science-fiction et que, des années après que son époux ait été chassé d’Égypte par Nasser, elle avait adoré se rendre dans le désert pour lire Dune, de Frank Herbert. Vieille noblesse ou non, une large majorité des interviewés se montrent assez dubitatifs vis à vis de la science-fiction. Les frères Bogdanoff jouent un tour à ceux qui leur ont répondu : ils établissent une typologie des opinions et montrent bien, au fond, ce qu’elles ont de banal : certains interviewés n’ont jamais entendu parler de science-fiction et n’arrivent même pas à comprendre de quoi il est question, comme Jacqueline Kennedy, le commandant Cousteau, l’attaché culturel de l’ambassade de Chine Populaire ou un responsable de l’ambassade du sultanat d’Oman — qui croit qu’on lui demande des statistiques économiques sur son pays ; d’autres n’en ont jamais lu, mais sont certains de pouvoir détester ; d’autres ont de très bons souvenirs de Jules Verne (parfois aussi de H.G. Wells ou encore de René Barjavel) mais sont persuadés que le genre n’a fait que régresser depuis ; d’autres encore ont un âge d’or précis mais se sentent déçus ou trahis par les courants de science-fiction trop littéraires ou trop ambitieux ; etc.
Au fil des interventions, on se demande si les frères Bogdanoff ne se montrent pas un brin paranoïaques lorsqu’ils considèrent que tel écrivain ou tel scientifique voudrait détruire, rien moins que ça, la science-fiction, et lorsqu’ils considèrent la méconnaissance ou l’indifférence de ceux qu’ils interrogent comme autant de formes d’hostilités.
Une réflexion étonnante revient dans la bouche de plusieurs interviewés : la science-fiction leur fait peur. Et cette peur n’est pas due à la fiction mais à la science, jugée froide, inhumaine, métallique, et dont l’élément humain serait exclu. « Que dire de l’œil d’un extra-terrestre ? », demande Rosy Carita. Michèle Morgan explique qu’à elle aussi le genre lui fait peur, mais pour une autre raison : la science-fiction parle de merveilles inaccessibles, éloignées dans le temps, et ramène chacun à la brièveté de son existence ou plutôt, à la conscience du fait que le monde existera un jour sans soi : le genre devient presque l’injurieux et frustrant rappel de tout ce que l’on est sûr de ne pas vivre.

Les frères Bogdanoff invités en 1977 par Danièle Gilbert à parler de leur essai « clefs pour la science-fiction »

Certaines interventions sont un peu délirantes, comme celle de Salvador Dali (forcément) ou encore celle de Marcel Dassault, pour qui la question constitue un prétexte rêvé pour expliquer que l’application du « programme commun » allait mener la France à la ruine et que là était la vraie science-fiction. On regrette qu’aucun cinéaste ne soit interrogé, à l’exception de Roger Vadim. Aucun auteur de bande dessinée n’est mis à contribution non plus. Certains rapportent la question à eux-mêmes ou à leur métier, comme Lionel Poilane qui remarque qu’on ne voit jamais un morceau de pain dans la science-fiction, ou Philippe Sollers qui se dit, après mûre réflexion évidemment, qu’il est à sa connaissance l’unique véritable auteur de science-fiction. Quand à David Bowie, il n’a pas peur d’aller encore un peu plus loin encore : « La science fiction, c’est moi ».
Avec l’humour grinçant qui le caractérise, Jean-Christophe Averty propose quant à lui un concept d’émission aux frères Bogdanoff : pourquoi ne pas lancer une série de quinze ans pendant laquelle on verrait, je cite, « deux jumeaux interrogeant les grands de ce monde à propos d’un truc dont ils n’ont rien à foutre » ?
Au fil de la progression du livre, les témoignages sont de plus en plus favorables à la science-fiction et de plus en plus savants dans le domaine. Quelques auteurs de science-fiction, y compris parmi ceux qui sont qualifiés de « classiques » à longueur d’ouvrage, donnent leur opinion sur le sujet : Asimov, Heinlein (qui écrit sa réponse en français), Van Vogt, Ballard, Dick, Brunner, Spinrad,… et même René Barjavel qui explique que la science-fiction est la seule littérature encore en vie puisqu’elle n’est pas tombée, et ce n’est pas surprenant dans la bouche de l’auteur de Ravage, « aux mains des femmes et des professeurs ».

Les princes de Bogdanoff placent, entre deux lettres des grands de ce monde, des anecdotes sur Roland Barthes dont ils ont suivi les cours et qui, apprend-on, mettait une écharpe de laine pour faire plaisir à sa maman lorsqu’il sortait ; une évocation des coups de téléphone à Jacques Lacan qui, chaque semaine pendant des mois, a demandé qu’on le rappelle la semaine suivante, affirmant que le sujet était bientôt mûr, avant de finir par fournir une longue explication totalement inintelligible. Sans oublier de curieuses tranches de vie des jumeaux gentlemen farmers dans leur village natal de Saint-Lary (Gers), où leurs métayers jurent en patois gascon et ne parlent jamais pour ne rien dire, où le facteur décachette et lit à haute voix le courrier reçu du Palais du Vatican puisqu’il est le seul à ne pas avoir les mains sales du raisin des vendanges, où les amis d’enfance font partie de l’équipe de France de Rugby, etc. Ces intermèdes un rien narcissiques sont distrayants mais pas toujours utiles et finissent par être un peu redondants.

Il n’est pas interviewé dans le livre, mais il aurait mérité de l’être : le petit blond bien élevé de 13 ans qui est passé en 1979 dans l’émission TempsX pour expliquer ce qu’il pensait de la science-fiction est aujourd’hui devenu l’écrivain mondain Frédéric Beigbeder !

Un constat empirique se dégage : l’opinion des personnes interrogées sur la science-fiction dépend certes du tempérament et du passé de lecteur de chacun, mais aussi de son profil sociologique. Ainsi, les sportifs semblent favorables à la science-fiction qu’ils lisent, disent-ils, pour s’évader. Les gens d’église préfèrent ne rien dire mais méditent la place de l’homme dans la littérature. Les écrivains, hormis les écrivains de science-fiction évidemment, sont presque unanimement opposés au genre dont l’existence même leur déplaît (quelques exceptions : Robert Sabatier, Max Gallo ou Roger Peyrefitte par exemple), et ceci pour des raisons diverses et parfois contradictoires : déficit de qualité littéraire, pauvreté de l’imaginaire, absurdité scientifique, etc. Les personnalités politiques ont presque toutes une même réponse : le genre ne les intéresse pas, leur charge est de gérer le présent, pas de réfléchir à l’avenir. Rétrospectivement on peut voir dans ce terrifiant aveu la cause profonde du désastre écologique (entre autres) que nous vivons. On notera les avis contraires du président du Costa Rica, Daniel Oduber (qui explique avoir planifié l’avenir de son pays jusqu’en 2100), de Françoise Giroud et de Jacques Chirac. Les philosophes (Deleuze, Derrida, Althuser, Lyotard) se disent tous intéressés par l’idée de la science-fiction mais répugnent à émettre un avis, se jugent ignorants du domaine et expliquent qu’il leur faudrait un temps considérable, qu’ils n’ont pas, pour se pencher sérieusement sur le sujet. Les prospectivistes, enfin (Attali, Fourastié,…), sont tous vivement intéressés et même, plutôt connaisseurs du domaine. Bertrand de Jouvenel, un des pères du prospectivisme, raconte même avoir bien connu Herbert George Wells.
Certaines catégories sont moins homogènes, leurs membres sont plus hésitants : les scientifiques — parmi lesquels on trouve des enthousiastes autant que des indignés — ou encore les acteurs.

Pour finir, s’ils n’ignorent pas que chaque catégorie sociologique dispose de références culturelles propres qui peuvent expliquer que telle ou telle forme de littérature y soit couramment consommée ou au contraire honnie, les frères Bogdanoff osent cette thèse : le regard posé sur la science-fiction dépend de la capacité de celui qui l’exprime à « penser l’avenir ». Les avis tranchés — favorables ou non — qu’expriment certaines personnes qui n’ont jamais lu de science-fiction semblent leur donner raison.
Au final, un livre intéressant, pertinent et plutôt bien écrit. La rumeur annonce une réédition pour le second semestre 2011, dans la même collection.