octobre 17th, 2010 Posted in Après-cours, Lecture, Mémoires | 19 Comments »
Le lendemain de la publication de mon billet consacré à un antique livre des frères Bogdanoff, on a appris par Marianne le contenu d’un rapport interne du CNRS destiné à évaluer les thèses des ex-animateurs de l’émission Temps X. En 1999, Grischka Bogdanoff a soutenu une thèse en mathématiques intitulée Fluctuations quantiques de la signature de la métrique à l’échelle de Planck et son frère Igor a soutenu en 2002 une thèse en physique théorique intitulée État topologique de l’espace-temps à l’échelle zéro. L’un et l’autre, bien qu’ils l’aient nié, n’auraient reçu leurs titres de docteurs qu’avec injonction de revoir leurs textes et avec la mention « honorable », ce qui dans le système universitaire français peut être traduit par « très médiocre » et qui équivaut à empêcher le titulaire du doctorat de prétendre occuper la moindre fonction universitaire. Dès qu’il a été su que les frères Bogdanoff avaient soutenu leurs thèses, ils ont été qualifiés d’escrocs ou de charlatans, d’autant qu’ils se sont appuyés sur leurs titres universitaires pour vendre leurs livres Avant le Big Bang (2004) et Le visage de Dieu (sorti en mai dernier). C’est probablement l’important succès en librairie du Visage de Dieu qui leur a valu de voir le rapport « confidentiel » du CNRS refaire surface après tant d’années. On comprend que leurs théories hérissent le poil de nombreux scientifiques, puisqu’ils utilisent avec légèreté la science la plus inaccessible au profane pour donner du crédit à un déisme assez fumeux. Du moins est-ce que l’on pense, car ceux qui ont un avis sur le livre n’ont pas nécéssairement lu autre chose que son titre — et ceux qui l’ont acheté se sont arrêtés trois pages plus loin, dit-on.
Le rapport du CNRS n’est pas très charitable : Incohérences, confusion, charabia, camouflage, méconnaissance ou mécompréhension de notions élémentaires de mathématiques ou de physique, un travail de niveau DEA, voire de Maîtrise, mais, ajoutent les rapporteurs, « très mal écrit ». Je suppose que ces critiques sont méritées mais je serais bien incapable d’en juger, du haut de mon niveau « troisième » en mathématiques. Les auteurs, révoltés par l’existence du rapport, ont déclaré avec grandiloquence : « On découvre ainsi qu’il existe dans les couloirs obscurs du CNRS une sorte de ‘Stasi’ scientifique, faite d’agents secrets destinés à abattre tel ou tel chercheur ». Là, ils se trompent car le principe même de l’enseignement supérieur est la validation par les pairs et il est plus que normal de vérifier si des thèses ont été obtenues par complaisance.
Difficile pourtant de donner complètement tort aux jumeaux maudits lorsqu’ils résument : « on veut nous flinguer ».

Un hommage au frères Bogdanov par « Colbru95 » sur Youtube. Très « Uncanny Valley »
Car tout de même, le rapport, qui n’est pas une procédure courante, s’attaque simultanément à deux thèses différentes, issues de disciplines différentes, soutenues à quatre ans d’intervalle par deux personnes différentes. N’aurait-il pas été logique d’individualiser les questions ? Bien sûr, on sait que les frères Bogdanoff travaillent ensemble et eux-mêmes présentent leurs thèses comme les deux faces d’une même pièce. Mais justement, « on sait ». On sait beaucoup trop de choses en fait, le tout-Paris a ri ou s’est offusqué du contenu de ces mémoires que personne, bien évidemment, n’a lu. L’affaire était jugée avant le procès public, peut-être tout simplement parce que l’enseignement supérieur ne veut pas s’associer à l’image de deux personnalités trop en vue, un peu ridicules (on les revoit encore combinaisons argentées dans leur vaisseau spatial de télévision), au physique de plus en plus étrange (entre le botox et, si l’on en croit la rumeur, des symptômes d’acromégalie ou d’un dérèglement dû à une utilisation d’hormone de croissance…), et qui tiennent si désespérément et si peu humblement à faire croire qu’ils ont résolu toutes les énigmes de l’univers.
Le rapport (ou en tout cas la version fournie par Marianne) n’évoque absolument pas la responsabilité des directeurs de recherches ou des jury qui ont accepté la soutenance des deux thèses. Leurs noms, mêmes, ne sont pas mentionnés. Pourtant c’est aussi ça la validation par les pairs : le diplôme engage ceux qui le remettent autant que ceux qui le reçoivent.
J’ai l’impression que c’est moins la qualité scientifique des mémoires qui pèse dans cette affaire que le fait de protéger l’institution de ceux qui la ridiculisent de manière trop voyante. Car on ne peut pas dire qu’il y ait une même promptitude à dégainer lorsque des doctorats sont remis pour des mémoires intégralement copiés sur d’autres. Au moins, les frères Bogdanoff ne semblent pas avoir été jugés plagiaires.

Le rapport du CNRS sur les thèses des frères Bogdanoff, surligné par un journaliste de Marianne.
Cette histoire résonne avec ma pratique à l’université puisque je sors de quelques semaines passées à juger des mémoires de Master — diplôme qui ouvre la possibilité d’entamer une thèse de doctorat. Je dois dire que cette session, comme les précédentes, m’a un peu déprimé car si, comme toujours, il y a eu quelques mémoires dignes d’intérêt, une large majorité d’entre eux était constituée de grossiers copier-collers issus de Wikipédia ou d’autres sites web. Une année je suis tombé par exemple sur le mémoire d’une étudiante asiatique au français franchement approximatif qui n’a pas eu peur d’écrire quelque chose du genre : « Pour analyser ce texte, nous avons choisi de nous baser sur la traduction qu’en a fait Marie de Bonaparte car malgré quelques passages quelque peu datés, il nous a semblé que sa définition de l’Unheimliche est celle qui approche le mieux la vision que Freud avait de ce concept presque impossible à traduire en français ». Enfin quelque chose comme ça, je recompose la phrase de mémoire mais l’essentiel y est : une étudiante qui parle mal français prétend pouvoir faire de la philologie ou de la linguistique en comparant les différentes traductions en français d’un texte allemand. On atteint ici un sommet de ridicule, parce que cela se voit. Mais la même phrase aurait pu être écrite par un étudiant totalement francophone et aurait été la marque d’une même imposture : l’étudiant prétend avoir l’autorité suffisante pour émettre un avis sur les différentes traductions d’un texte allemand… Ce qui signifierait un travail conséquent de lecture et de comparaison, tout de même, et ceux qui effectuent réellement un tel travail ont tendance, je pense à le « rentabiliser » en lui consacrant un chapitre.
En fait si des étudiants écrivent ce genre d’âneries, c’est parce que ces âneries sont aussi présentes dans les essais qu’ils recopient, et il n’est pas rare qu’un « Freud scholar » des plus réputés se rende coupable du même genre de formules légères qui laissent penser qu’il a lu toutes les traductions d’un livre, alors qu’il ne fait que répéter lui-même ce qu’un de ses prédécesseurs a écrit avant lui. Du bluff, quoi. Et la question ne se limite bien évidemment pas à Freud : on se rappellera par exemple du livre de Sokal et Bricmont
qui se gaussait des philosophes post-modernes coupables d’avoir laissé croire, avec la plus grande légèreté, qu’ils avaient parfaitement intégré la topologie, l’espace non-euclidien ou encore les démonstrations de Gödel.

Inquiétante étrangeté ?… Les frères Bogdanoff au festival Jules Verne (auteur du cliché inconnu).
Ce qui me dérange dans le copier-coller, ce n’est tant pas la question morale que constitue le fait de s’approprier des textes qui ne sont pas les siens, c’est avant tout la question de la littérature : les mémoires de ce type sont illisibles et affligés d’un style imbuvable. Mélanger des clichés littéraires, des tons, des mots, sans se donner la peine de comprendre véritablement ce qu’on écrit, sans précision, sans finesse, ça me semble dramatique, j’y vois un appauvrissement terrible de l’écriture et, puisqu’à l’université l’écriture sert à structurer ses idées, un possible appauvrissement de la pensée — je dis « possible » car on ne réfléchit pas que par l’écriture, peut-être que les qualités des étudiants aux écrits médiocres doivent être cherchées dans d’autres productions, surtout en arts plastiques justement.
J’ai senti chez de nombreux collègues, et depuis plusieurs années, une lassitude ou un certain embarras face aux mémoires médiocres. Les conditions font que les choses se passent comme ça mais personne n’en est satisfait. La réforme LMD fait qu’un étudiant peut facilement commencer un master 1, qui lui-même ouvre automatiquement la porte à un master 2. Enfin je résume la situation cavalièrement mais c’est l’effet qui est constaté. Le master 2, quant à lui, s’obtient non seulement par la qualité du mémoire ou de la soutenance, mais aussi par le cumul des notes obtenues dans divers cours. La manière dont les directions de mémoires sont distribuées et la manière dont les jurys sont constitués laisse par ailleurs peu de temps à chacun, beaucoup de directeurs de mémoires ne voient les textes qu’ils sont censés avoir dirigés qu’une fois qu’ils ont été déposés (donc bien trop tard), et les membres des jurys se voient quant à eux imposer de lire un grand nombre de mémoires en très peu de temps, jusqu’à plusieurs milliers de pages de texte en quelques jours. Comment est-ce que tout cela pourrait être vraiment bien fait ? Je passe sur les problèmes (très réels) des étudiants qui, si leur soutenance devait être reportée par exemple, peuvent perdre un titre de séjour s’ils sont étrangers, peuvent être forcés de repousser d’un an leur inscription en doctorat, etc. C’est horrible à dire aussi, mais laisser des étudiants quitter l’université avec un Master médiocre est aussi la manière le plus commode de se débarrasser d’eux (zut, je l’ai dit !). Et c’est ainsi qu’un étudiant peut obtenir une note de 17 pour un travail sérieux et impeccable tandis qu’un autre pourra, par le jeu des notes obtenues précédemment, partir avec un 14 pour un travail qui n’aurait jamais dû être présenté.

Raphaël – L’école d’Athènes
Est-ce que l’université vit une crise de l’écrit ? Est-ce général ? Comment est-ce que ça se passe ailleurs ? On dit que les élèves qui intègrent les grandes écoles d’administration, de commerce ou d’ingéniérie sont, depuis quelques années, à la limite de l’analphabétisme. Je n’ai pour ma part aucun moyen d’en juger.
Ce qui est ironique c’est que dans le même temps, les écoles supérieures d’art ont été forcées à se mettre à produire du texte : il faut monter des équipes de recherche, des revues, produire des ouvrages, etc.
L’an passé, mes étudiants en DNSEP des écoles d’art du Havre et de Rennes ont dû fournir un mémoire en rapport avec leur production plastique. Par exemple, une de mes étudiantes du Havre a produit un corpus très fourni sur le documentaire filmé, sujet sur lequel elle peut se vanter de tout savoir à présent. Un étudiant de Rennes s’est interrogé sur les mutations du livre, et là aussi, sa réflexion était de très bon niveau. Je pourrais citer plusieurs exemples, les mémoires médiocres constituaient plutôt l’exception.
En fait j’ai trouvé la qualité générale de ces mémoires d’étudiants en écoles d’art plutôt meilleure que celle des mémoires d’étudiants à l’université. Je vois trois différences importantes qui peuvent expliquer ce fait. La première, c’est que les enseignants en école d’art ont eu plus de temps à consacrer à chaque mémoire : les deux mémoires que j’ai mentionnés ont été lus, relus et discutés chacun par plusieurs enseignants. En école d’art, les étudiants sont bien plus suivis qu’à l’université. La seconde différence, c’est que les étudiants d’école d’art se connaissent et s’encouragent mutuellement, ils savent ce que leurs amis produisent. Ce n’est pas forcément le cas à l’université où les étudiants sont un peu dans leur coin, où beaucoup soutiennent des mémoires sans avoir jamais lu les mémoires d’autres étudiants ou sans avoir assisté à des soutenances. La troisième différence, enfin, c’est que les mémoires des étudiants en école d’art sont assez courts, il n’est pas question de se forcer à pondre cent cinquante pages mais juste d’en produire autant que l’on a besoin d’en produire, ni plus ni moins. À l’université, quel que soit le propos, les étudiants se font conseiller et presque imposer un format. Alors ils remplissent, et parfois ils remplissent avec beaucoup de choses qui ne sont intéressantes ni pour eux, ni pour leurs lecteurs. Ceci dit il y a de très bons mémoires parmi les plus fournis : au printemps dernier à l’université, j’ai eu à corriger un mémoire exceptionnel qui pesait presque aussi lourd qu’une thèse mais dont la rédaction était suffisamment inspirée pour être fluide et agréable à lire. Il s’agissait, pourtant, d’un texte écrit par une étudiante dont la langue maternelle n’était pas le français.

Cette année j’ai eu la surprise de lire mon nom parmi les possibles directeurs de Master 2 à l’université — je ne pensais pas en avoir le droit, n’ayant q’un poste de Maître de conférences « associé » à mi-temps, et j’ai toujours éconduit les étudiants qui me demandaient de les diriger —, je suppose que je vais donc m’acquitter de cette tâche. J’ai écrit le présent billet pour mes peut-être futurs masters, afin qu’ils réfléchissent bien au sujet : à quoi bon passer un an ou deux à rédiger un mémoire si celui-ci ne contient pas ses propres idées, sa propre écriture, sa propre voix, ses obsessions ? Passer du temps à étudier une problématique, une œuvre, un média, ça ne doit pas être une corvée, ça doit être une chance, un temps que l’on se donne pour chercher, pour apprendre, pour transmettre, pour approfondir véritablement un sujet d’étude, et puis bien sûr pour écrire. Un diplôme en arts plastiques n’a de valeur que s’il valide un vrai travail, ce n’est pas le genre de bout de papier avec lequel on épatera un éventuel employeur si l’on ne dispose pas de qualités véritables.
J’ai eu un professeur de dessin impitoyable, Claude Cussinet, honnête peintre figuratif, qui terrorisait les étudiants. Quand il trouvait un dessin nul (et c’était généralement ce qu’il avait à en dire) et qu’un de ses élèves protestait, il posait une question assez simple : « est-ce que vous l’auriez acheté, ce dessin ? Combien l’auriez-vous payé ? » Bien souvent, les étudiants ne trouvaient plus grand chose à répondre.
Eh bien c’est pareil pour un mémoire universitaire : est-ce que vous paieriez pour acheter le livre en librairie ? On doit écrire les textes que l’on aimerait voir exister, que l’on a plaisir à faire exister, pas ceux qu’on se sent forcés d’écrire et que l’on bâcle en espérant que le jury sera indulgent ou y retrouvera ses petits.
On doit écrire pour soi et pour les autres.