Profitez-en, après celui là c'est fini

Un exemplaire à gagner

février 12th, 2012 Posted in Lecture, Personnel | 12 Comments »

Pourquoi ne pas organiser un concours qui me permettrait d’offrir un exemplaire de mon livre à un lecteur ou à une lectrice ? Comme à la télé !
Je me suis creusé la tête pour trouver un moyen de choisir l’élu(e).
Un concours de dessins ? Un questionnaire plein de pièges ? Un questionnaire trop facile, comme à la télé ? Une lettre de motivation ?

L’idée la plus douteuse qu’on m’ait trouvé consistait à organiser une compétition de critiques élogieuses du livre (sans l’avoir lu, ainsi que devraient être rédigées toutes les critiques, peut-être — car comment être plus impartial qu’en n’étant pas influencé par le livre ?) postées sur les pages des boutiques en ligne qui accueillent des critiques rédigées par leur clientèle. Le plus éhontément dithyrambique aurait bien entendu gagné. Une idée sympathique, mais que certains trouveraient, à raison, fort malhonnête.
Reste le bon vieux tirage au sort. C’est la solution que je retiens. Si vous voulez avoir une chance de remporter la timbale, vous devez m’envoyer un e-mail à l’adresse jnlafargue (chez) gmail (point) com avec votre nom avant mercredi prochain. Je chargerai une main innocente de décider quelle personne aura eu de la chance. Le tirage au sort sera montré sur Youtube, en mondovision. Comme à la télé, vous dis-je.

Parution de «Entre la plèbe et l’élite»

février 11th, 2012 Posted in Bande dessinée, Personnel | 14 Comments »

Eh bien voilà, ça y est, j’ai reçu mes exemplaires d’auteur. Mon nouveau livre, Entre la plèbe et l’élite1 sort donc incessamment dans les meilleures librairies.
Il s’agit d’un essai sur la bande dessinée, et même d’un essai sur la culture de la bande dessinée. J’y rappelle rapidement son histoire, j’essaie d’établir la chronologie de sa légitimation en tant qu’objet culturel (et en tant qu’objet tout court, car la bande dessinée a existé longtemps avant d’être nommée et identifiée) mais aussi de faire l’histoire des oppositions auxquelles le médium a du faire face. Tout cela (et d’autres choses) me sert à proposer une de définition de la bande dessinée qui ne se cantonne pas aux questions de grammaire sémiologique (la case, la bulle, l’ellipse,…) et qui ne dédaigne ni l’aura d’art de masse de la bande dessinée, n’aie pas de mépris pour sa tradition d’objet de distraction, ni, inversement, de dégoût envers sa capacité à produire des œuvres esthétiquement ambitieuses. D’où le titre. J’essaie aussi d’établir que la bande dessinée n’est pas un média « prometteur », dont les chefs d’œuvre n’existent qu’à l’état potentiel, comme beaucoup de défenseurs d’une bande dessinée « sérieuse » se sont laissés aller à le dire — moi le premier, d’ailleurs —, mais qu’elle a déjà une longue histoire, qu’elle a eu ses chefs d’œuvre, qu’elle elle a eu ses Dickens, ses Flaubert, ses Mallarmé, ses London, ses Duras, ses Robbe-Grillet, ses Calvino et ses Bukowski2. Je cite des romanciers, mais j’aurais aussi pu établir une comparaison avec le cinéma.

Je ne pense pas que le sujet ait déjà été traité en suivant ce genre d’approche, mais peut-être m’abusè-je sur ce point — on se trompe souvent sur sa capacité à être original, qu’on la sous-estime ou, plus souvent, qu’on la sur-estime. Même si je suis persuadé qu’ils ne le verront pas de la même manière, je me sens (humblement) assez en phase avec des gens comme Harry Morgan (Principes des littératures dessinées), mais aussi Thierry Groensteen (avec Un objet culturel non identifié : La bande dessinée surtout) ou encore Thierry Smolderen (dont j’ai dévoré le récent Naissances de la Bande Dessinée). Je pense malgré tout que j’apporte un regard différent de ceux de ces différents auteurs.

J’ai par ailleurs tenté d’aller aux sources, de débusquer des documents plus ou moins méconnus, ou mentionnés mécaniquement en tant que référence historique, mais que l’on ne s’est pas toujours donné la peine de relire dans leur contexte. J’ai passé un certain temps à fouiller des microfilms à la Bibliothèque Nationale car certains des documents en question ne peuvent plus se trouver autrement que sous cette forme.

Le livre est peu assez peu illustré, car le tapuscrit a rapidement excédé d’un bon tiers les limites qui avaient été convenues au départ. Je dois dire aussi qu’il m’a semblé impossible d’établir une sélection pertinente et satisfaisante parmi les œuvres produites en cent quatre-vingt ans d’existence de la bande-dessinée.

À présent, j’attends le retour de mes lecteurs, qui me feront remarquer mes imprécisions, mes raisonnements douteux et sans doute aussi, mes oublis3. Je me sens d’ores et déjà embarrassé de ne pas avoir mentionné un fait que je sais, ou du moins que j’ai su, et dont j’aurais du me souvenir, qui est que la reconnaissance de Rodolphe Töpffer en tant que pionnier de la bande dessinée n’émane ni de Thierry Groensteen ni de David Kunzle, mais de la super-star des historiens d’art, Ernst Gombrich, qui mentionne le genevois dans l’Art et l’Illusion (1960). Je me trouve d’autant plus bête de ne pas l’avoir écrit que je parle d’un autre essai de Gombrich, dans le recueil Méditation sur un cheval de bois, où il est question d’un personnage intéressant mais passablement oublié, George Townshend.

On peut consulter quelques pages de Entre la plèbe et l’élite ici : www.calameo.com.
Sans vouloir faire de réclame éhontée, je vous conseille de ne pas hésiter à pousser vos bibliothèques à commander cet ouvrage (j’écris ça en m’adressant aux universitaires et aux étudiants et enseignants en écoles d’art) et je vous enjoins à signaler son existence aux gens qu’il est susceptible d’intéresser, non dans le but de me faire plaisir, mais pour encourager l’initiative de David Rault, qui m’a fait confiance et, surtout, qui a pris le risque de lancer une collection dédiée à la réflexion théorique sur la bande dessinée chez un éditeur, Atelier Perrousseaux, qui est connu pour ses livres sur l’écriture, le graphisme, la typographie et la bibliophilie4.

Jean-Noël Lafargue, Entre la plèbe et l’élite : les ambitions contraires de la bande dessinée, éd. Atelier Perrousseaux 2012. ISBN 978-2911220425 (25€).

  1. Non non, ne cherchez pas de contrepèterie dans ce titre. [↩]
  2. Je ne parle pas de chefs d’œuvres inconnus, mais de chefs d’œuvres négligés par un public un peu amnésique. Little Orphan Annie a passionné l’Amérique de la Grande Dépression comme Les Mystères de Paris ont façonné la conscience sociale sous la Monarchie de Juillet. Mais Annie reste passablement inconnue, particulièrement en France où on la confond avec Little Annie Rooney, tandis que les Mystères de Paris ont donné lieu à une littérature savante conséquente, sans atteindre bien sûr la popularité dans le domaine des Misérables de Hugo, en grande partie inspiré par Süe et qui est donc aux Mystères de Paris ce que Little Annie Rooney est à Little Orphan Annie. [↩]
  3. Je suis impatient (masochisme ? orgueil ? vanité ? outrecuidance ?) de la notice que me consacreront Morgan et Hirtz dans une éventuelle prochaine édition du Petit Critique illustré, ou en tout cas dans ses mises-à-jour en ligne. [↩]
  4. Deux autres livres sont prévus pour l’instant dans la collection Perrouseaux BD. [↩]

Le machinisme à avatar humain

février 9th, 2012 Posted in indices, Interactivité, Les pros | 22 Comments »

(malgré les apparences, ce billet n’est pas une réclamation de  «consommateur en colère»)

Nathalie a acheté une paire de bottes sur un site de vente en ligne de souliers grandes tailles pour notre cadette, qui chausse du quarante-trois1, pointure très difficile à se procurer ailleurs que sur des sites spécialisés. Le prix était honnête, cela semblait une excellente affaire. Mais le colis n’arrivant pas, il a fallu contacter le vendeur qui a répondu que, selon ses informations, le colis avait été livré, et qu’il fallait se renseigner auprès du transporteur, Coliposte, filiale de La Poste. Nous connaissons bien le facteur qui effectue la tournée habituelle des « Colissimo », nous avons une boîte-aux-lettres au normes, et nous n’avons jamais eu de problème. Il fallait donc que Coliposte fasse l’effort d’une petite enquête : la tournée du jour de la livraison aurait-elle pu avoir été faite par un facteur remplaçant qui connaît mal le quartier, qui aurait laissé le colis chez la voisine décédée et dont la maison est inoccupée ?

Je suis conscient à ce stade que mon histoire de chaussures est particulièrement inintéressante, même pour le plus fidèle, le plus acharné et le plus indulgent de mes lecteurs. Mais cela me permet de revenir sur les questions de machines à voix humaine, que j’ai déjà évoqué brièvement ailleurs.

Nathalie a téléphoné à Coliposte pour tenter de résoudre le problème. Elle a eu un interlocuteur humain, mais celui-ci répétait les mêmes phrases avec de très légères variations.
De mémoire, les phrases qui tournaient en boucle étaient :

« Vous n’avez plus aucun recours, vous pouvez contacter le vendeur ou porter plainte auprès du commissariat. »

« Votre démarche est inutile, madame, vous avez déjà fait une réclamation, une enquête a été menée, votre colis a été livré conforme  dans votre boîte-aux-lettres. »

« Peut-être y a-t-il des problèmes de vol dans les boîtes-aux-lettres de votre immeuble. »

Ces arguments répétés ne résolvent rien et ne correspondent pas à la situation : rien n’a été reçu, c’est la raison de l’appel ; le vendeur a déjà été contacté, évidemment, et ne peut pas se faire accuser de ne pas avoir fait sa part du travail, puisque Coliposte admet avoir transporté le colis et affirme l’avoir livré ; enfin, le troisième argument, qui porte la suspicion sur un mauvais voisinage, a été répété à plusieurs reprises alors qu’il a été chaque fois répondu que nous n’habitions pas un immeuble, mais bien un pavillon, dans un quartier où il ne se passe jamais grand chose.
Le fait que les mêmes phrases reviennent de manière aussi absurde qu’implacable rappelle instantanément le comportement d’un logiciel défectueux, et il y a une bonne raison à cela : le mécanisme est le même, un script précis a été écrit, et puisque celui-ci n’est pas adapté à répondre à la situation, son exécution aboutit à un blocage, à une boucle infernale — comme lorsqu’un logiciel, subitement, gèle et que nous sommes obligés de quitter le programme par force ou même d’éteindre la machine.

L’immense différence entre le logiciel informatique défectueux et le script de conversation du service téléphonique inadapté, c’est que dans le second cas, le problème n’est pas dû à un imprévu ou à une incompétence, il est intentionnel. En effet, le but du service n’est pas d’améliorer quoi que ce soit à un problème, mais d’échapper à toute responsabilité : au bout d’un certain temps, il ne reste qu’une possibilité pour le client, découragé, c’est de raccrocher. Le mur qui se trouve en face ne bougera pas.
À l’autre bout du fil, un être humain, employé par un call-center en Picardie, à Montrouge ou au Maroc, doit en permanence se conformer à ces conversations programmées, avec pour consigne de répéter imperturbablement les mêmes phrases vides de sens dans le contexte. L’humain n’est pas là pour faire preuve de qualités précisément humaines, comme la capacité à prendre des initiatives, à réagir à des situations imprévues ou à faire preuve d’empathie, il est là pour servir d’avatar à la machine. Je parle bien d’avatar et non de masque, car il ne s’agit pas de dissimuler la nature mécanique de la conversation. Celle-ci est au contraire ostentatoire et je pense qu’elle est même un outil majeur du dispositif : nous savons tous qu’une machine ne se fatigue pas, et que nous abandonnerons avant elle. Alors une fois que nous nous sommes résolus à admettre la nature automatique de l’échange, nous abandonnons, terriblement frustrés, mais vaincus.

Mardi à la Gaîté Lyrique, Gwenola Wagon (gauche) et Stéphane Degoutin (3e gauche) présentaient «Cyborgs dans la brume», un film très réussi qui traite de l'obsolescence programmée de l′homme et, entre autres, des mutations du travail. Entre Gwenola et Stéphane se trouve Grégoire Maisonneuve, du «laboratoire de Lutte contre l'Obsolescence Programmée de l'Homme».

L’homme ou la femme que nous avons au téléphone lors d’échanges de ce type ont toutes les apparences de personnes atteintes d’un problème psychiatrique lourd, d’un déficit de capacité à communiquer normalement et à tenir compte de la situation et de la personne qui leur sert d’interlocuteur. Si la confrontation est décourageante pour le client, je suppose qu’elle n’est pas moins déroutante et pesante pour la personne qui est rémunérée pour répondre à ses questions, et que l’on force — violence terrifiante il me semble —, à se comporter en sociopathe ou en psychopathe.

Il faudrait toujours enregistrer ces conversations, bien que la loi nous l’interdise2. Après tout, les call-center ne se gênent pas pour nous enregistrer, eux, « afin d’améliorer le service », disent-ils, c’est à dire dans le but de retirer des primes aux employés qui se seront comportés humainement, ou de les licencier, puisque ce sont généralement eux qui sont surveillés, et pas nous. Enfin presque toujours. Ma belle-sœur me racontait que, en plein contentieux avec son opérateur mobile, elle a eu cette conversation téléphonique :

– « (…) La seule chose que vous pouvez faire c’est de casser l’écran de votre téléphone, et là nous le remplaçerons… »

– « Ah bon, alors je dois casser mon portable exprès ? Bon, d’accord, je vais le faire »

– « Non, vous ne pouvez pas le faire car nous vous avons enregistré.

Le cynisme et la fourberie de ce petit morceau de conversation trahit bien que le client et le service sont en réalité ennemis, qu’il n’y a plus de place pour la bonne foi, la confiance et la coopération dans leurs rapports.
Je doute que cela s’améliore.

  1. Mon professeur de mathématiques en classe de sixième, monsieur Rousseau, promettait toujours aux élèves de « tâter de son quarante-deux fillette ». Cette expression intrigante (pourquoi fillette ?), qui était une manière de promettre des coups-de-pieds aux fesses des cancres, était d’une efficacité d’autant plus grande qu’elle n’a jamais été mise en application : la violence est infiniment moins redoutable que la terreur. Je repense souvent à monsieur Rousseau en regardant pousser les pieds de ma fille : le voilà, le fameux « quarante-deux fillette », enfin quarante-trois. [↩]
  2. Je n’ai jamais essayé de dire à un téléopérateur « cette conversation est susceptible d’être enregistrée afin d’améliorer la qualité de mes réponses », c’est à tenter. [↩]

Tombé dans le panneau

février 6th, 2012 Posted in Personnel | 5 Comments »

Je suis forcé de constater qu’en écrivant l’article précédent, je suis tombé par moi-même et sans que personne ne me pousse dans le collet posé par l’UMP. Je ne peux, piteusement, que souscrire à cet axiome proposé par Arno : « celui qui gagne dans une discussion, ça n’est pas celui qui a les meilleurs arguments, c’est tout simplement celui qui parvient à imposer le sujet même de la discussion ».

Effectivement, le parti qui est au pouvoir depuis dix ans a compris la leçon donnée par l’aile la plus sordide du parti Républicain américain et par leurs alliés objectifs dans la débilisation du monde, les partis islamistes (entre autres) : pour exploiter la masse, pour détourner son attention, il faut l’occuper avec des sujets de société, des sujets viscéraux, déraisonnables, aptes à court-circuiter l’intelligence, mais en même temps des sujets impossibles à épuiser, c’est à dire ce que l’on connaît bien sur les forums en ligne et sur les réseaux sociaux sous le nom de « trolls ». Ce genre de sujet qui pousse des gens parfois informés et formés intellectuellement à dire des âneries de café-du-commerce.
Mais en même temps, que faire ? Comment faire ? Comment se défendre ? Il faut bien discuter les « évidences » et tenter de démonter les glissements lexicaux actuels, qui font du mot « laïcité » un avis d’ouverture de la chasse aux arabes, et du mot « civilisation » une justification du repli nationaliste, si ce n’est de la barbarie. Est-ce qu’on est forcément perdant à tous les coups, que l’on bouge ou pas ? Et qu’aura gagné le parti au pouvoir lorsque les français seront devenus fascistes ? Quel est le calcul à long terme ? Garder le pouvoir ici en abêtissant la masse, et aller prendre des bains de soleil chez des dictateurs ? Pas très glorieux. Assez minable, même.

Il faut me comprendre : j’ai eu dix ans à une époque où l’on ne nous donnait que deux possibilités : soit la troisième guerre mondiale adviendrait, et ce serait la fin du monde tel que nous le connaissons, soit l’humanité progresserait, irait vers l’entente universelle, la prospérité, l’éducation et la coopération. Ça me fait mal de voir revenir les Dieux, tous plus hideux les uns que les autres, les drapeaux, l’ignorance et l’exploitation.
J’aimerais bien croire que le réseau (entre autres outils nouveaux) parviendra à contrarier ce pathétique déclin de la civilisation. J’y crois, en fait, mais je me demande combien de siècles il faudra pour ça.

Ailleurs : Putain, Claude sa race, sur reflets.info ; Eric Fassin : « Guéant cherche à doubler l’extrême-droite sur sa droite », sur Mediapart (pour abonnés) ; Une mission sacrée de civilisation, par Alain Gresh sur Le Monde Diplomatique.
(illustrations : photogrammes extraits du film 10,000 BC, de Roland Emmerich)

Les civilisations contre la civilisation

février 5th, 2012 Posted in Mauvaise humeur, Pas gai | 140 Comments »

J’ai beaucoup de travail en ce moment, et j’évite les sujets d’actualité politique sur ce blog, mais comment m’empêcher de réagir à la sortie de Claude Guéant, ministre de l’intérieur, de l’outre-mer et des cultes, sur la supériorité d’une civilisation (la sienne, évidemment), sur d’autres qui la menaceraient ?
S’il faut que cet article sorte, ce n’est pas par besoin de me défouler, c’est avant tout parce que je suis effrayé par le nombre de gens, et pas uniquement des imbéciles, qui reprennent à leur compte les phrases du ministre et les qualifient d’«évidences». Une «évidence», comme le savent les philosophes, les scientifiques, les artistes et tous ceux qui croient que l’on peut faire autre chose que répéter les gestes et les paroles de ceux qui nous ont précédé, ce n’est pas une vérité, c’est ce qu’on prend pour la vérité, parfois à tort, soit parce que les apparences sont trompeuses, soit parce que l’on est victime de désinformation.

Dans le comique 10,000 BC, de Roland Emmerich, les européens du Néolithique rencontrent la civilisation Égyptienne, infiniment plus avancée que la leur…

Quand nos lointains ancêtres ont cru que le Soleil tournait autour de la terre, ils étaient victimes des apparences. Mais lorsque l’inquisition a persécuté ceux qui démontraient les preuves de l’erreur que répandait l’Église en matière de physique et de cosmologie, c’était parce que la croyance était devenue un autre enjeu, un enjeu de pouvoir. Les pouvoirs s’appuient souvent sur ce qui semble immédiatement évident, et c’est là que naît le problème : être trompé par ce qu’on croit observer n’est pas grave tant que la croyance peut être contredite par des informations actualisées ou par un progrès du raisonnement, mais si cette croyance devient un outil de domination, alors les choses deviennent bien plus dangereuses, comme l’a découvert Giordano Bruno, supplicié sur un bûcher en place publique à Rome parce qu’il avait refusé de désavouer ses découvertes scientifiques1. S’il existe quelque chose que l’on peut nommer « civilisation chrétienne occidentale », alors Giordano Bruno n’y appartenait pas moins que ses juges et ses bourreaux.

Revenons à Claude Guéant. Devant un colloque de l’UNI (syndicat étudiant proche de l’aile la plus à droite de l’UMP), le 4 février, le ministre a dit d’une part qu’il fallait « protéger notre civilisation », et d’autre part, que « Contrairement à ce que dit l’idéologie relativiste de gauche, pour nous, toutes les civilisations ne se valent pas ».

À nouveau le film 10,000 BC. Comme toujours, Emmerich maîtrise assez mal un propos pourtant intéressant, puisqu’il retourne complètement le complexe de supériorité de la civilisation occidentale… mais noie l’ensemble dans un film d’aventure cousu de fil blanc où s’entassent africains sub-sahariens, animaux préhistoriques anachroniques, rois atlantes et divinités mystérieuses… (me semble-t-il, mais je ne suis pas certain d’avoir totalement saisi l’intrigue).

Le lieu choisi n’est pas anodin. Ce n ‘est pas devant un colloque d’historiens ou de philosophes que Claude Guéant s’est exprimé pour improviser des comparaisons entre civilisations, c’est devant une assemblée de gens obsédés — si l’on se fie à leurs affiches —, par la peur de l’autre, par la crainte de l’«indifférenciation»2. Le ministre a beau jeu, ensuite, de prétendre qu’on a extrait ses mots de leur contexte, d’autant que ce sont justement des militants de l’UNI qui ont diffusé, avec une jubilation mal contenue, ces extraits. La séance n’a pas été filmée ou enregistrée mais le Journal du Dimanche a publié aujourd’hui les phrases litigieuses, replacées dans leur contexte :

« Or il y a des comportements, qui n’ont pas leur place dans notre pays, non pas parce qu’ils sont étrangers, mais parce que nous ne les jugeons pas conformes à notre vision du monde, à celle, en particulier, de la dignité de la femme et de l’homme. Contrairement à ce que dit l’idéologie relativiste de gauche, pour nous, toutes les civilisations ne se valent pas. Celles qui défendent l’humanité nous paraissent plus avancées que celles qui la nient. Celles qui défendent la liberté, l’égalité et la fraternité nous paraissent supérieures à celles qui acceptent la tyrannie, la minorité des femmes, la haine sociale ou ethnique. En tout état de cause, nous devons protéger notre civilisation »

Cela ne change pas grand chose au propos, si ce n’est qu’on voit transparaître une pensée assez confuse et une hypocrisie (« nous paraissent plus avancées… ») un peu ridicule qui sont bien dans la ligne de l’UNI, organisme qui s’estime persécuté par les anthropologues, sociologues, historiens et tous les autres scientifiques qui considèrent que la grille de lecture phallocrate et colonialiste qui était fournie dans les écoles catholiques des années 1950 est plus que dépassée.
Je relève un petit souci dans la logique des nationalistes qui défendent une « civilisation » contre d’autres : s’il existe quelque chose que l’on peut appeler « civilisation occidentale », alors le tiers-mondisme, le socialisme, l’anti-racisme, l’anti-cléricalisme et le féminisme (tout ce que Claude Guéant regroupe sous le terme d’idéologie relativiste de gauche, je pense) n’en sont-ils pas des composantes au même titre que les idées opposées ?

Une capture du jeu Civilization IV, par Sid Meier.

Mais la vraie question, c’est de savoir ce qu’est une civilisation.
Quand nos archéologues établissent que pendant des siècles ou des millénaires on a construit les habitations d’une certaine manière et enterré ses morts de telle ou telle façon sur une aire extraordinaire, il est légitime de parler de civilisations. Quand les conquistadors espagnols et les Aztèques sont tombés nez-à-nez, on pouvait parler de civilisations, et même de choc des civilisations : tout, chez les uns, était une surprise et une source d’étonnement chez les autres. Les différences étaient si profondes qu’il a d’abord été impossible aux uns de comprendre ce que faisaient les autres.
Mais le monde actuel est-il si cloisonné ? Vivons-nous dans le quiproquo ? Qui peut être assez ignorant pour croire qu’un français de 2012 est plus proche d’un français de l’an mil qu’il ne l’est d’un de ses contemporains habitant Tunis, Shanghai ou Jakarta, malgré les différences culturelles et linguistiques ? Qui peut croire que nous autres européens actuels avons le moindre rapport avec les habitants d’Athènes à l’époque de Périclès3 ? Certaines oppositions entre la « civilisation chrétienne » et la « civilisation musulmane » que l’on se complaît à faire remonter à Godefroy de Bouillon et à Saladin ne sont pas plus profondes que celles qui opposent les occidentaux des années 1950 de ceux d’aujourd’hui. Mieux encore, c’est souvent au nom de civilisations de rattachement complètement réinventées que s’opèrent les pires reculs . C’est au nom d’un retour à une civilisation fantasmée que les femmes de certains pays se voient contester une émancipation parfois ancienne, ou que l’Europe a connu la barbarie Nazie.

gravure du XVIIe siècle, après la révocation de l’Édit de Nantes : Les moyens surs et honnêtes pour ramener les hérétiques à la foi catholiques : la roue, la prison, le fouet, la potence, les galères et le feu.

Si toute vie disparaissait du globe demain et qu’une civilisation extra-terrestre venait recenser les vestiges de nos existences, je pense qu’elle constaterait beaucoup de points communs entre les différentes villes du monde : technologies de construction, de circulation, de communication, d’échanges économiques,… N’en déplaise aux nationalistes, le monde est mondialisé, il l’est depuis longtemps et il l’est de plus en plus. Ce que l’on nomme la « mondialisation économique » et que certains contestent, à juste titre à mon avis, c’est une mondialisation déséquilibrée et dont ceux qui ont les clefs profitent sans vergogne des taux de change et des variables locales : on exploite quelqu’un au tarif d’un dollar par jour pour mettre au chômage un autre qui achètera ses productions à dix heures d’avion de là… C’est tout cela, la civilisation d’aujourd’hui, et elle n’est pas spécialement occidentale, même si certaines de ses composantes parfois superficielles (le ridicule costume du salary-man, par exemple, mais aussi le fonctionnement de nombreuses institutions) ont été figées à la fin du XIXe siècle, c’est à dire à l’époque où l’Europe se partageait encore le reste du monde, et sont souvent rejetées à ce titre. Mais notre manière de vivre doit aussi énormément, parfois par des biais dont nous n’avons plus le souvenir, à la civilisation mésopotamienne, à la civilisation de l’Indus, à la civilisation chinoise, à la civilisation amérindienne,… Ceux qui confondent « modernité »4 et « civilisation occidentale », et partent chercher dans un passé historique dont ils ignorent tout les explications au monde dans lequel ils vivent et auquel ils ne comprennent rien, se trompent évidemment beaucoup.

La civilisation « supérieure aux autres » a connu ses hauts et des bas… À gauche, les méthodes de torture de la sainte Inquisition. À droite, Vlad Tepes, qui effrayait les Turcs en empalant des centaines d’entre eux…

En 2012, on peut avoir de la famille aux quatre coins du monde, être partagé entre plusieurs religions (ou non-religions), comprendre aussi facilement un épisode des Simpsons qu’un épisode de One Piece,  vivre à 20000 kilomètres de l’endroit où on est né, travailler quotidiennement avec des gens qui résident aux antipodes, parler et comprendre plusieurs langues, s’intéresser à des gastronomies exotiques,… Et non seulement ces choses sont possibles mais elles constituent une réalité quotidienne pour beaucoup d’entre nous.
Dire aux gens de rester entre eux, de craindre leur voisin et de prétendre que ce dernier est envieux et menaçant ne sert qu’à dominer ceux à qui on arrive à le faire croire. C’est assez bien montré dans le 1984 de George Orwell, par exemple.

Une défense de Claude Guéant par Charles Beigbeder, frère de l’écrivain Frédéric Beigbeder et financier qui a récemment décidé de se lancer en politique – sous les couleurs de l’UMP. On se demande quels critères sont définis pour mesurer un niveau de vie qui aurait été mille fois inférieur il y a deux siècles.

Pour finir sur une note agressive, je ne vois pas d’autres qualificatifs que « crétins » et « abrutis » pour désigner ceux qui parlent de « civilisation » en croyant sincèrement que le fait d’être né en Europe les autorise à se réclamer d’Albert Einstein, d’Alan Turing, de Nikola Tesla, de Socrate ou de Friedrich Nietzsche et qui croient que, parce qu’ils sont blancs et baptisés, ils devraient toucher des royalties sur les inventions du feu, de la roue et de l’eau tiède.

Mise à jour du 6/02 : Comme l’écrit Arno, celui qui gagne dans ce genre de polémique, ce n’est pas celui qui a les plus beaux arguments, c’est celui qui parvient à imposer le sujet de la polémique. Mea culpa, je suis tombé dans le panneau. Mais comment faire ? Laisser de la place aux discours vaseux me semble aussi un problème.
Mise à jour du 12/05 : À lire pour nourrir la réflexion, un intéressant article de l’archéologue et historien Jean-Paul Demoulle sur le mythe de la « France Éternelle » et un autre sur le sujet des migrations et des métissages.

  1. L’histoire de Giordano Bruno est un peu plus complexe que la version simpliste que j’en donne ici : hors ses positions scientifiques, Bruno était très marqué par l’hermétisme. [↩]
  2. En fouillant le site de cette organisation, on trouve notamment un dictionnaire de dix mots (Arsouille, Mademoiselle, Indignés, Phobie, Républicain, Populisme, Parité, Diversité, Citoyen et Dérapage) dont l’auteur, Jacques Rougeot, professeur de langue française en Sorbonne, s’insurge contre la pensée socialiste qui entrave son droit à exprimer sa pensée conservatrice et réactionnaire et sa peur panique de la confusion et de la mixité : si on ne distingue plus les hommes des femmes, les supérieurs des inférieurs, c’est la fin du monde ! Enfin du monde de celui qui se considère favorisé, évidemment. Y’a-t-il un psychiatre dans la salle ? [↩]
  3. Ceci étant dit je trouve toujours très émouvants les instants où on découvre que les habitants d’un endroit du monde ont gardé des traits de leur plus lointains ancêtres, de voir qu’un lien s’établit par delà les siècles,… Mais c’est souvent une illusion, bien entendu. [↩]
  4. Au fait, où en est-elle, notre modernité ? Le monde actuel est tributaire d’inventions et de technologies du XIXe siècle, et notamment des années 1830-1840 : Babbage, Töppfer, Morse, Daguerre, les médias de masse,… Quoi de neuf, depuis ? [↩]

La symétrie ou les maths au clair de lune

février 2nd, 2012 Posted in Dans la boite-aux-lettres, Lecture, Sciences | 3 Comments »

Je décourage systématiquement les éditeurs ou les auteurs qui se proposent de m’envoyer des « service-presse » car je ne suis pas journaliste, je blogue pour mon plaisir et sans me sentir ni droits ni devoirs envers quiconque. Par ailleurs, je ne trouve pas le système des « service-presse » très sain : les petits éditeurs se ruinent pour en envoyer, certains journalistes en font un business un peu obscène… J’ai tendance à me dire que si on veut un livre, ou si on veut en parler, on n’a qu’à se le payer. J’avais raconté tout ça dans un article précédent.

Mais les beaux principes sont faits pour être piétinés avec la plus consternante veulerie, et quand les éditions Héloïse d’Ormesson m’ont contacté pour proposer de m’envoyer La Symétrie ou les maths au clair de Lune, par Marcus du Sautoy, je ne me suis pas senti le cœur à refuser de manière trop définitive, car le thème me passionne, puisqu’il s’agit d’un livre consacré, pour dire les choses vite, à la beauté esthétique des mathématiques et à la fascination que peut susciter la symétrie.
Après la déception de l’exposition Mathématiques un dépaysement soudain à la fondation Cartier, j’avais bien besoin d’entendre parler de la beauté de la géométrie et des nombres par un professeur d’Oxford et un vulgarisateur des mathématiques pour BBC 4 — une référence, car s’il existe un endroit au monde où la science est respectée et où le grand public est invité à s’en passionner, c’est bien sur la BBC.
Le livre est une adaptation en français de Finding Moonshine, paru en 2007.

J’ai reçu le pavé (520 pages) ce matin. Je ne l’ai pas encore lu, à peine feuilleté, il semble tout à fait passionnant, il contient notamment beaucoup de récits issus de la grande histoire des mathématiques comme d’expériences plus anecdotiques tirées de l’existence de l’auteur. De loin, ça me fait penser à mes livres préférés sur les mathématiques, comme ceux d’Ivar Ekeland.

La symétrie ou les maths au clair de lune, par Marcus du Sautoy, est publié par les éditions Héloïse d’Ormesson et son prix public est de vingt-six euros.

Graphisme en France

janvier 27th, 2012 Posted in Brève, Dans la boite-aux-lettres, Design, Interactivité, Lecture | 9 Comments »

Graphisme en France est une publication annuelle du Centre national des arts plastiques, dont le format, l’aspect et le thème sont chaque fois différents. Comme beaucoup d’enseignants en école d’art, je le reçois, mais tout le monde peut en réclamer un exemplaire. La dernière livraison, qui est la dix-huitième, m’intéresse tout particulièrement car elle porte sur la pratique de la programmation dans le design graphique.

On y trouve des textes de Kévin Donnot (ancien étudiant de l’École des Beaux-Arts de Rennes) et d’Annick Lantenois (de l’École des Beaux-Arts de Valence). Le travail de divers graphistes concernés (Erik van Blokland, Catalogtree, Amanda Cox, Nicholas Felton, FIELD, LUST, Boris Müller, onformative, Jonathan Puckey, Sosolimited et Trafik) est présenté par Casey Reas et Chandler McWilliams. La conception de cette publication est due à Vanessa Goetz, Guillaume Allard et Johann Aussage (studio Pentagon), qui ont entre autres programmé une coquetterie parfaitement dans le sujet : la couverture de chacun des 10 000 exemplaires de ce numéro de Graphisme en France est unique.

Rencontre avec Papier Gâché

janvier 18th, 2012 Posted in Bande dessinée, Conférences, Images | 2 Comments »

Comme prévu, deux membres de l’association Papier gâché, Bastien Contraire et Volker Zimmermann, sont venus rencontrer les étudiants en Arts plastiques de l’Université Paris 8. Ils ont montré plusieurs exemplaires de leur fanzine, ainsi que les planches qui se trouveront dans le sixième numéro, à paraître cette semaine. Ils ont aussi présenté plusieurs autres fanzines qui les intéressent.

Leur démarche se caractérise par un goût marqué pour le do-it-yourself (chaque couverture est faite à la main), par une ouverture sur la création internationale (Finlande, Allemagne, Italie, Chine, pour l’instant) et par un refus d’énoncer un manifeste explicite : chaque numéro de Papier Gâché est à lire tel quel, sans texte d’introduction qui en justifierait le contenu, constitué de ce qu’on peut nommer « dessin contemporain » et de bande dessinée.
En dehors de leurs publications, les membres de Papier Gâché sont engagés dans des expositions (comme le salon de l’autoédition graphique, qui s’est tenu pour la première fois il y a trois mois à la médiathèque Marguerite Duras à Paris) ou des ateliers de création destinés au public.

Barbarie de l’Internet civilisé

janvier 18th, 2012 Posted in indices, Parano, Pas gai | 7 Comments »

Ce n’est pas la première grève de sites Internet. Il y a trois ans (déjà !), de nombreux sites français arboraient un bandeau noir, en signe de protestation contre la loi Hadopi. Il a existé des actions de ce genre dès la fin des années 19901.
Aujourd’hui, ce sont des acteurs parfois importants du web américain qui interrompent leur service ou effectuent des actions pour protester contre les lois SOPA (Stop online piracy act) et PIPA (Protect intellectual property act), qui sous le prétexte vertueux de protéger les ayant-droits autorisent la fermeture de sites web, l’application de sanctions économiques (interdiction de diffuser des publicités par exemple) ou l’interdiction technique d’accéder à certains sites. Une disposition particulièrement vicieuse garantit aux hébergeurs ou aux fournisseurs d’accès qu’ils ne seront pas poursuivis s’ils se montrent vigilants et bloquent ou suppriment spontanément les sites qui peuvent poser problème. Trouvaille ahurissante qui récompense la censure en amont et le fait, pour des hébergeurs ou des fournisseurs d’accès de mal faire leur travail2. Enfin, tout site qui contiendrait des informations susceptibles de permettre d’utiliser des services diffusant des œuvres illégalement est lui aussi visé par ces lois : même si ce n’est sans doute pas le cas prévu, un guide d’utilisation de Youtube pourrait être potentiellement illégal ! Ne parlons pas des moteurs de recherche dont la neutralité serait totalement remise en question et qui auraient donc à charge de retirer préventivement de leur base de données tout lien pointant vers un service susceptible d’être illégal. C’est pourquoi le logo de Google est caché pour les américains aujourd’hui (Merci à Nicolas qui m’a fourni une capture d’écran) :

Ces lois SOPA et PIPA sont bien dans la philosophie du traité ACTA (Anti-Counterfeiting Trade Agreement), traité mondial, longtemps négocié de manière occulte3 et dont le contenu serait resté secret si son existence n’avait pas été révélée par Wikileaks, et dans la continuité des dispositifs prévus ou effectivement mis en place dans de plusieurs pays réputés démocratiques, comme la France (Hadopi, Lopsi) ; l’Italie (avec un décret qui interdisait la diffusion de vidéos par les blogs) ; l’Australie (où la lutte contre la pédo-pornographie4 a abouti au blocage de dizaines de milliers de sites sans rapport) ; en Grande-Bretagne (où le gouvernement a envisagé une forme de cyber-couvre-feu en période d’émeutes)… Chaque fois, une censure administrative est justifiée par un prétexte lié à la sensibilité locale (ou parfois à la mécompréhension des enjeux, de l’histoire et des causalités par le public) et qui est pourtant déjà encadré juridiquement : droit d’auteur, crimes affreux, peur du terrorisme ou du désordre,… Peu à peu, comme prévu, un verrouillage global nivelle les libertés par le bas et les pays qui se pensent libres s’équipent de dispositifs qui ne se distinguent de ce qui se a cours en Syrie, en Iran ou en Chine que par une couche d’hypocrisie juridique. Même si le sujet est de plus en plus banal, il faut tout de même continuer à en parler.

La liberté sur Internet a beaucoup d’ennemis, et je fais le pari facile que les choses ne feront qu’empirer, au profit d’un verrouillage politique et économique. Ce que les multinationales du médicament et du divertissement (notamment) protègent, ce n’est pas la qualité ou la création, c’est d’abord leur pouvoir. Ce que les états protègent, c’est aussi leur pouvoir. Des pouvoirs extrêmement liés, du reste, même s’ils ne sont pas attentifs aux mêmes questions : la maison-blanche a pris parti contre la loi lobbyiste SOPA, par exemple, mais persiste de manière totalement illégale à peser sur Paypal ou Mastercard pour asphyxier Wikileaks financièrement.

Je n’ai jamais fait mystère de mon inquiétude concernant la dégradation des libertés publiques, notamment sur Internet, lieu qui est de moins en moins distinct du reste du monde : le réseau ne concerne plus une poignée de passionnés d’informatique, c’est devenu le troisième poumon de beaucoup d’entre nous, et qui en sommes sans doute de moins en moins conscients — en disant ça, je pense notamment à tous les services de téléphonie qui s’appuient sur le réseau Internet.

Quelques réactions d’utilisateurs de Wikipédia pris au dépourvu par les 24 heures de fermeture du site. Certains sont à prendre au second degré, mais pas tous.

Ce que je remarque aujourd’hui, c’est que, en travaillant, j’ai tenté au moins six ou sept fois d’accéder à des articles de la Wikipédia anglophone (que j’utilise plus volontiers que son homologue francophone, puisqu’il y a plus d’articles et ceux-ci sont souvent meilleurs). Or chaque fois, j’aurais pu prévoir ce qui allait m’arriver : l’article était remplacé par une page qui, de manière un peu mélodramatique, nous rappelle les menaces que les lois SOPA et PIPA font peser sur la liberté de l’information sur Internet. Il a fallu cette action pour que je constate que je me rends très souvent sur Wikipédia, presque mécaniquement, non en tant que contributeur mais bien en tant qu’utilisateur. Wikipédia, comme tout le réseau Internet, est bien une annexe de ma mémoire.

Je trouve assez belle l’idée d’une encyclopédie en grève, d’une base de connaissance qui décide ponctuellement de faire comprendre ce que serait le monde sans elle.
Ce qui est attendrissant, c’est que l’action est loin d’être radicale : la page noire ne vient pas à la place de l’article, elle ne fait que le masquer et il existe plusieurs moyens de contourner cette limitation, dont certains sont même explicitement fournis sur la page où la fondation Wikimedia détaille ses motivations. Je me demande s’il s’agit de moins punir les utilisateurs avertis que les autres — ceux qui utilisent Internet sans rien savoir de son fonctionnement et sans avoir conscience des enjeux politiques qui l’entourent —, ou s’il s’agit juste d’une preuve qu’il est difficile d’aller contre ses propres principes de généreuse diffusion de la connaissance.

À propos de Wikipédia et de liberté, je ne peux pas m’empêcher de fanfaronner ici (après l’avoir fait sur Twitter et Facebook) avec la citation par Frédéric Joignot dans le supplément Culture du Monde, vendredi dernier, d’une de mes réflexions publiée sur le présent blog l’an dernier.

  1. par exemple la grève européenne de l’Internet, en décembre 1998, suivie par des usagers et par des auteurs de sites (mais peu ou pas relayée par la presse, dans mon souvenir) et dont le but était de protester contre la mauvaise qualité et le coût de l’accès au réseau [↩]
  2. On se souviendra que les pires totalitarismes du siècle précédent ont systématiquement recouru à l’intimidation de ceux à qui elle n’avait rien à reprocher afin d’établir une terreur générale qui pousse chacun à dénoncer son voisin. À bon entendeur, salut. [↩]
  3. Les affaires publiques sont une choses trop sérieuse pour que l’on consulte et que l’on informe les citoyens. Telle semble être le dogme actuel, par exemple en Europe avec le célèbre Traité de Lisbonne qui impose aux peuples des dispositions partiellement rejetées par référendum… Personnellement j’avais voté « oui » au traité constitutionnel, mais cet épilogue m’a plus que déçu sur la nature profondément anti-démocratique de la Commission Européennes et de nos gouvernants. [↩]
  4. La pédo-pornographie est un crime dont l’idée est si répugnante, si odieuse, que le sujet court-circuite la réflexion et qu’on ne pense pas à se poser la question de son importance véritable sur Internet. Est-elle anecdotique ? Relève-t-elle du mythe urbain ? Le seul fait tangible à ma connaissance au sujet de la pédo-pornographie, c’est que l’on vote des lois en son nom. Je ne dis pas que ça n’existe pas, mais je n’ai pas l’impression qu’il s’agisse d’un phénomène en augmentation, ni qu’il soit typiquement lié au réseau, où un crime lié à l’échange d’images est certes plus facile à commettre qu’ailleurs, mais aussi infiniment plus facile à traquer. De plus, il faut le répéter, des lois existent déjà pour combattre la pédo-pornographie ou la pédophilie. [↩]

Littératures graphiques contemporaines #4 : Papier gâché

janvier 12th, 2012 Posted in Bande dessinée, Conférences | No Comments »

Dans le cadre du cycle de conférences « Littératures graphiques contemporaines » que je propose ce semestre à l’Université Paris 8, nous rencontrerons Papier gâché, collectif d’auteurs-éditeurs de bandes dessinées.

Théoriquement, le nom « papier gâché » s’écrit sans accent circonflexe sur le « a » mais je ne peux me résoudre à faire intentionnellement cette faute d’orthographe.

La rencontre aura lieu à l’Université Paris 8 (Métro Saint-Denis Université), le mercredi 18 janvier à 18 heures, dans la salle A1-174. La séance est ouverte au public dans la limite des places disponibles.