Profitez-en, après celui là c'est fini

Femmes-objets et lieux publics

janvier 9th, 2012 Posted in indices, Les pros | 18 Comments »

La société de prêt-à-porter Etam, connue pour sa confection de sous-vêtements, diffuse des vidéos « virales » dans lesquelles trois grandes gigues en balade dans un lieu parisien quelconque jettent subitement leur imperméable et, devant un public théoriquement stupéfait, improvisent un défilé de lingerie.

Ce type d’évènement est plus embarrassant qu’autre chose :  des vidéos dites « virales » de ce genre, le web en regorge, et il faut à présent en faire des tonnes ou, plus difficile encore, avoir de véritables idées pour que l’on s’y intéresse un tant soit peu.
Un faux happening, faussement spontané, où les gens filmés font semblant de s’amuser, n’intéresse personne. À l’heure où j’écris, le défilé Etam sous la tour Eiffel a été vu 47 fois et le défilé qui perturbe une séance de promotion dans une Fnac n’a eu que 20 spectateurs. Sans vouloir me vanter, il existe une vidéo où on me voit donner un cours de Ukulélé qui a attiré en peu de temps près de 500 personnes, ce qui constitue une performance si l’on veut bien prendre en compte que je ne sais pas jouer de cet instrument, ni d’aucun autre d’ailleurs — je n’en suis pas fier, c’est au contraire une des douleurs de ma vie, je ne sais pas faire de musique et cela me rend très envieux de ceux qui ne sont pas affligés du même problème.

Ce qui m’intéresse ici c’est qu’un de ces défilés se déroule dans le musée d’Orsay. Le musée d’Orsay est un musée national parisien créé dans une ancienne gare rénovée et aménagée grâce à l’argent des contribuables, et qui a été rempli d’œuvres d’art du XIXe siècle qui font partie du trésor national et qui, à ce titre, appartiennent à tous les français.  Ajoutons que les droits de reproduction des dites œuvres sont tombés dans le domaine public, quasi sans exception. Malgré ce statut sans ambiguïté, celui de patrimoine commun, la direction du musée interdit depuis plus d’un an aux visiteurs de prendre des photos des salles d’exposition, créant une fâcheuse jurisprudence. Nous en avons déjà parlé l’an dernier. Le prétexte invoqué pour cette spoliation manifeste est que les photographes amateurs, dans les musées, ça perturbe les visiteurs.

Récemment, Christophe Girard, adjoint à la culture de la mairie de Paris qui publie dans deux jours un ouvrage intitulé Le petit livre rouge de la culture: Propositions pour une République culturelle, avait osé appeler à une généralisation de l’interdiction de la photographie dans les musées, non parce que cela gêne la visite de ceux qui ne prennent pas de photographies, mais parce que c’est vulgaire, parce que cela rappelle les allées des magasins Ikéa :

Les lois qui encadrent l’expression publique m’interdisent malheureusement d’exprimer avec franchise ce que ce genre de réflexion méprisante m’inspire. Si les gens veulent prendre des photographies sans regarder les peintures (et qui dit qu’ils ne les regardent pas ?), en quoi est-ce le problème de quiconque ? La gêne des visiteurs — notamment en cas de photo au flash —, est un argument recevable (mais discutable dans le détail). En revanche, reprocher aux gens de s’approprier leur visite, de ne pas se conformer à ce que certains considèrent comme la bonne manière de rentabiliser le prix du ticket d’entrée, voilà qui semble pour le moins tyrannique, et plus encore venant d’un élu « de gauche » qui parle de République (res publica : la chose publique) culturelle. Assez comiquement, l’auteur du billet fait un beau contre-sens en prétendant partager l’opinion de Manuel Borja-Villel, directeur du musée Reina Sofia de Madrid, qui dans une interview à un supplément du Monde exprimait son opposition à ce que les musées se transforment en entreprises commerciales, et qui disait entre autres : « Un musée, d’abord, ne doit plus se comporter en propriétaire d’oeuvres qu’il garde ou loue, mais au contraire favoriser les échanges, partager ».

Je ne pense pas que les jeunes filles qui courent en talons, presque nues, riant fort, au milieu d’une exposition du Musée d’Orsay, l’aient fait sans l’accord du musée. Elles sont filmées par plusieurs caméras, leur démonstration n’est pas spécialement discrète et n’est pour autant gênée par aucun gardien. Cette action navrante qui associe une transgression à deux sous façon Helmut Newton à la fausse jubilation des mannequins du catalogue des 3 Suisses, cette morne démonstration du manque d’imagination des professionnels de la communication, n’est vraisemblablement pas destinée à dénoncer la politique du musée d’Orsay en matière d’appropriation des œuvres par le public, d’autant que les jeunes femmes ne semblent pas porter un grand intérêt à leur visite.

Est-ce que cela aussi fera jurisprudence ? Est-ce que, comme le demande Bernard Hasquenoph sur louvrepourtous.fr le Musée d’Orsay autorise désormais les visites en petite culotte ?
Ces jeunes filles, qu’on a le sentiment de devoir plaindre, n’en sont pas moins bruyantes, et leurs rires faux tout à fait horripilants. Elles perturbent visiblement les visiteurs et en poussent même certains à sortir leurs appareils photo, pourtant interdits, rappelons-le. Je ne suis pas sûr, pour ma part, que ce soit la manière de vivre l’expérience muséale qui soit la meilleure pour tout le monde.

Cette opération lamentable m’a rappelé l’époque où j’étais étudiant aux Beaux-Arts, à Paris, et où, certains jours, l’entrée du Palais des études (et de la si belle bibliothèque de l’école) était interdite aux étudiants, car l’endroit était loué à des sociétés qui y organisaient des défilés de haute-couture. Les défilés avaient lieu le soir, après la fermeture de la bibliothèque, mais on ne voulait pas que nous gênions le passage des petits fours et des caisses de champagne.

Mise à jour du 10/01/2012 : Le musée d’Orsay affirme n’avoir donné aucune autorisation au tournage. Comme on dit : dont acte ! Mais ça restait une bonne occasion de râler contre le refus de prendre des photos au musée.
Mise à jour du 21/01/2012 : Le musée d’Orsay a exigé de louvrepourtous.fr un droit de réponse très formel. Le verbiage juridique est assez savoureux : « Dans l’article rectificatif « le musée d’Orsay (n’)autorise (pas) la visite en petite culotte » , il est notamment affirmé que « les personnes qui filment ne se voient à aucun moment signifiés qu’il est interdit de le faire au même titre que de faire des photos » et que cette action « ne rencontre de résistance de personne ». Il s’agit d’accusations graves qui sont portées à l’encontre du Musée d’Orsay. ».

De la bagarre

décembre 25th, 2011 Posted in indices, Les pros, Personnel | 22 Comments »

La bagarre d’hier, c’est la loi votée par l’Assemblée qui propose des condamnations (jusqu’à un an de prison et 45 000 euros d’amende) pour toute personne qui ne respecterait pas l’histoire officielle et qui aurait la mauvaise idée de nier un génocide, enfin un génocide reconnu comme tel par la loi française, ce qui n’inclut pas, par exemple, le massacre des populations amérindiennes par les colonisateurs Européens puis par les États-Unis, mais inclut le massacre des Arménien par l’Empire Ottoman pendant la première guerre mondiale. La Turquie s’est sentie visée par cette loi. Elle l’est. Je ne sais pas s’il faut se donner la peine d’expliquer ce qui ne va pas dans une telle loi : tout le monde est contre les génocides, et ceux qui nient la réalité des faits de ce genre lorsqu’ils font consensus parmi les historiens peuvent difficilement avoir de bonnes raisons de le faire, mais pour autant, la loi n’a pas à écrire l’histoire, elle n’a ni à édicter les « effets positifs de la colonisation » ni à menacer le travail des historiens à coup de peines de prison. Par ailleurs, insulter la Turquie à des fins (me semble-t-il) de politique intérieure est complètement irresponsable et contre-productif. Comme bien d’autres nations, la Turquie devra un jour ravaler sa fierté et assumer le sang qu’elle a fait couler, qu’il s’agisse des arméniens ou des grecs pontiques, mais on voit mal en quoi le vote d’une loi liberticide, anti-scientifique, peut aider qui que ce soit à regarder son histoire en face, le message est absurde. Si l’histoire se décrète, alors elle n’est plus qu’une question d’opinion et de foi, on quitte le domaine de la science pour celui de la religion. On n’impose pas des œillères à un aveugle en espérant qu’il marchera droit.
Par ailleurs, comment démonter un raisonnement ou opposer des faits à un discours qui n’a pas le droit d’être exprimé ? Ce qui n’a pas le droit d’être dit ne peut pas non plus être contredit.

La bagarre d’aujourd’hui, c’est le petit coup de gueule poussé par le blogueur Seb Musset en réponse à Éric Mettout, rédacteur en chef de lexpress.fr. Ce dernier a en effet publié sur l’Observatoire des médias une tribune intitulée Qu’est-ce que « la gauche » a à voir avec la rémunération des blogueurs ?, où, tout en se défendant d’avoir une réponse toute faite sur la question, Mettout explique que « aujourd’hui, à LEXPRESS.fr, nous ne payons pas les blogueurs. Par souci de bonne gestion, mais aussi par principe. Nous leur offrons une tribune, de la visibilité, ils nous apportent leur expertise, posent un regard décalé sur notre fond de commerce, l’actualité, bref nous alimentent et nous différencient. Valeur contre valeur, l’échange est égal – et s’il ne l’était pas, me dis-je, les blogueurs nous fuiraient ». En résumé : la presse n’a pas les moyens de rémunérer les blogueurs, mais elle en a un besoin vital, et les blogueurs, de leur côté, sont suffisamment flattés qu’on les prenne au sérieux pour accepter ce contrat léonin. Leur soumission est justement apte à légitimer la presse « ayant pignon sur rue » : puisqu’elle attire à ce point-là, c’est qu’elle est importante, et ceux qu’elle embauche sont par ricochet jugés sérieux dans leur champ d’expertise. Le même Éric Mettout a commis il y a trois jours un autre article du même tonneau, sur lexpress.fr : Ah bon, blogueur c’est un métier ?

Visite de l’imprimerie de Clément Plomteux à Liège vers 1784, par Léonard Defrance (1735-1805).

La réponse de Seb Musset, titrée Les blogueurs sont-ils des cons ?, propose, sur un ton ironique, cette piste : « Comme vous, je ne suis pas loin de penser que si les blogueurs étaient un peu moins cons, ils vous diraient « merde » et se constitueraient eux-mêmes en Scop, en association, voire en site de presse. Ce qui chamboulerait probablement le PIF (Paysage Internet Français) de l’info en ligne ».
Bonne suggestion, bien sûr, mais il me semble qu’on peut aller plus loin en revenant aux sources, en se rappelant de ce qui a changé dans le monde des médias après le milieu des années 1990 : aujourd’hui, n’importe qui peut louer un nom de domaine et un hébergement pour une vingtaine d’euros par an, et être indépendant du Monde, de Rue89, de l’Express, mais aussi d’hébergeurs tels que Blogger, Skyblog ou Canalblog. N’importe qui peut installer le logiciel WordPress, qui est gratuit, ou de nombreux autres logiciels de gestion de contenu. Sans connaissances techniques, sans gros moyens financiers, n’importe qui peut donc créer son propre média et le rendre potentiellement accessible au monde entier. Qui dit mieux ? Pour vingt-cinq euros, donc, ou peut-être moins, on peut faire entendre sa voix, faire connaître son travail, partager ses enthousiasmes et ses indignations, à son rythme, selon ses propres modalités éditoriales, dans un état d’indépendance absolue. Il n’a jamais existé de moment, dans toute l’histoire de l’humanité, où il a été possible à n’importe qui de communiquer librement en direction d’un public aussi nombreux. Il me semble presque fou que l’on puisse ne pas avoir l’envie ou l’idée d’en profiter. On peut aujourd’hui réaliser presque sans moyens les rêves qui se trouvaient à l’œuvre dans la micro-presse telle que l’entendaient les révolutionnaires (Desmoulins, Fabre d’Églantine,…) ou les pionniers de la presse américaine (Benjamin Franklin, Mark Twain,…), dans le domaine du fanzinat ou encore de la radio-libre.

La presse à imprimer : l'ennemie du tyran et l'amie du peuple (devise britannique du XIXe siècle).

On peut s’exprimer par le texte, par l’image, en couleurs, par le son ou par l’image animée. Puisqu’ils ne sont pas soumis à des contraintes économiques, les blogueurs peuvent même s’offrir le luxe de n’avoir qu’un public peu nombreux, et même de choisir leur public. Il faut profiter de cette puissance qui nous est offerte, parce qu’on finira, sans surprise, par nous l’ôter. Dans le monde entier on vote, suivant les prétextes locaux (droit d’auteur, droit de la presse, fiscalité des médias, respect des religions ou des personnes morales et physiques, respect des bonnes mœurs, devoir de mémoire, etc.), des lois qui restreignent potentiellement ou effectivement l’exercice des médias personnels. Avoir son blog n’est pas seulement un luxe nouveau, c’est aussi une zone d’autonomie temporaire, pour reprendre la formule d’Hakim Bey, un espace de liberté qui finira par être condamné, encadré, et de moins en moins praticable. La presse « traditionnelle » française estbien moins libre qu’on peut l’imaginer : malgré la loi de 1881 (« tout journal ou écrit périodique peut être publié, sans autorisation préalable… »), son taux de TVA ou le coût de sa distribution sont liés à l’appréciation de la Commission paritaire des publications et des agences de presse, organe aux décisions opaques qui édicte ce qui est un journal et ce qui ne l’est pas. Je trouve étrange que l’on éprouve tant besoin de placer son travail sous le logo d’un journal qui est moins libre que nous ne le sommes, cela revient un peu à se tatouer des chaînes pour avoir l’air d’un esclave comme les autres, d’un « pro ». Mais je sais bien, je vois bien, que la liberté n’est pas le trésor le plus recherché au monde. Et je vois bien aussi que beaucoup de blogs n’existent que parce que leurs auteurs rêvent de devenir un jour des journalistes — ou sont des journalistes au chômage, situation dont on peut trouver suspect que la presse profite, soit dit en passant.

La bagarre de demain, pour moi en tout cas, c’est un nouvel ouvrage dont on vient de me confier la création (j’en parlerai plus en détail un autre jour), sur le thème de la fin du monde, et pour lequel je n’ai que quelques mois, même si j’ai déjà accumulé un certain corpus documentaire depuis l’été dernier. Autant prévenir que je risque, à nouveau, d’avoir du mal à alimenter le présent blog de manière régulière pendant un petit temps. Mais je reviendrai, je reviendrai, je reviens toujours. Au passage, je rappelle à ceux que le sujet intéresse que mon prochain livre, consacré aux enjeux de la légitimation de la bande dessinée, sort dans un mois (fin janvier — début février).
Les trois livres pour lesquels j’aurai signé un contrat m’ont été proposés par trois éditeurs différents, non parce que j’enseigne, non parce que je dispose de diplômes, mais bien pour ce que j’écris sur Internet et uniquement pour cela. Le présent blog n’a pas de modèle économique (en dehors du fait que lorsque vous cliquez sur un lien qui pointe vers la boutique Amazon et que vous y achetez quelque chose, je gagne quelques centimes sous forme de bons d’achat — cela me rapporte environ dix euros par mois, ce qui est loin d’être ridicule, tout en ne constituant pas véritablement un revenu), n’est soumis à aucune tutelle, aucun label, aucune estampille. Je n’ai pas spécialement cherché à me faire éditer, j’ai déjà un métier, et même plusieurs, je n’ai jamais rien planifié de tout cela. Et pourtant, c’est bien grâce à ce site et à d’autres que j’ai pu me lancer dans des aventures éditoriales passionnantes. Est-ce que mon travail aurait eu l’air plus intéressant s’il y avait écrit « un blog de lexpress.fr » en bannière ? Je parie que non, et je parie même que ce genre de mention ne rend pas toujours service et fait parfois passer le support devant le propos et son auteur.

En attendant, je souhaite à tous ceux qui m’ont lu jusqu’ici d’excellentes fêtes de fin d’années, et puis une année 2012 riche en projets passionnants et en réalisations formidables.

Rencontre avec Agnès Maupré

décembre 14th, 2011 Posted in Bande dessinée, Conférences, Images | No Comments »

Comme prévu, Agnès Maupré est venue rencontrer les étudiants en Arts plastiques de l’Université Paris 8. Elle a évoqué son parcours, sa technique, et nous a un peu raconté comment fonctionnent les rapports entre éditeurs et auteurs.

Au passage, nous avons pu voir quelques documents inédits, comme des impressions tirées de Milady de Winter tome 2 (qui paraît le mois prochain), ou des travaux en cours qui concernent un nouveau projet, avec pour protagoniste principal une figure aussi méconnue que passionnante du XVIIIe siècle.

La barbe et la lucarne

décembre 11th, 2011 Posted in Écrans et pouvoir, Les pros | 32 Comments »

Les féministes du collectif La barbe arborent un postiche pour perturber des réunions publiques (une convention du parti au pouvoir, par exemple) en félicitant les intervenants de leurs efforts pour pérenniser la domination masculine et en brandissant des slogans tels que « le racisme c’est bien, le sexisme c’est mieux ». L’humour grinçant de ces happenings est plutôt bienvenu, quoique, en tant que vaguement barbu, il me fasse tiquer sur la forme — qu’est-ce qu’ils ont fait de mal, les barbus ? —, mais c’est une autre affaire1.

Le 9 décembre, deux représentantes du collectif étaient invitées au Petit Journal de Yann Barthès, sur Canal+. Le Petit journal est une émission de divertissement qui traite de l’actualité avec une certaine légèreté et tourne les médias et la classe politique en dérision, en montrant par exemple les coulisses d’une interview, ou en comparant des discours actuels à d’autres plus anciens. D’abord simple rubrique du Grand Journal, le Petit Journal est devenu une émission à part entière cette année. Derrière le divertissement, cette émission révèle parfois de petits moments de vérité quant à la manière dont sont fabriquées les représentations de l’actualité, mais son fonctionnement un peu répétitif et ses tics font de ce programme une sorte de tribunal professionnel qui ne cherche pas tant à nous expliquer le monde qu’à sanctionner ceux qui ne respectent pas au mieux la règle du jeu : ceux qui bafouillent, ceux qui hésitent, ceux qui se contredisent, ceux dont les bons mots tombent à plat, etc.
Lorsque Le Petit Journal permet un décryptage édifiant des médias et de la communication politique, c’est par simple accident collatéral, car son effet véritable est au contraire de pousser chacune de ses cibles à plus de professionnalisme médiatique, à plus de « fluidité », à mieux respecter les règles du divertissement : que rien n’accroche, que rien ne gène, ne perturbe, que l’on affirme plutôt que de se poser des questions, que l’on parle plutôt que de réfléchir, que l’on se complaise dans sa caricature, dans son rôle, plutôt que de surprendre véritablement. Je ne pense pas que ç’aient été les intentions initiales du Petit Journal, mais le résultat est bien là : seul compte le spectacle et un couperet impitoyable s’abat sur ceux qui ne se plient pas à sa morale.

Le Petit Journal a régulièrement des invités, qui sauf erreur ou oubli de ma part (je ne le regarde pas tous les jours ceci dit) sont exclusivement issus du monde médiatique, qu’il s’agisse de journalistes, de bêtes politiques du petit écran, ou tout simplement de gens qui aiment se trouver devant les caméras, comme un « hacker médiatique » qui, depuis plus de quinze ans, se débrouille pour apparaître parmi les badauds anonymes devant les lieux où sont postées des caméras et qui expose régulièrement un avis plat et banal (donc fluide, donc incapable d’apporter des informations, donc télévisuel) à ceux qui lui tendent le micro2.
Le collectif La Barbe utilise le spectacle comme mode d’action et il était presque logique de les inviter au Petit Journal. Sauf que le sujet de La Barbe est un vrai sujet, d’une part, et que, d’autre part, leur recours au happening et leur discours sont loin d’être aussi professionnels qu’il l’aurait fallu pour profiter d’une connivence médiatique de la part de ce qui est devenu, bon gré mal gré, la cour d’assises du divertissement politique et médiatique. La séquence n’a duré que six minutes mais elle s’est extrêmement mal déroulée, plaçant les spectateurs dans une atmosphère d’inconfort et de malaise : il est absolument rarissime que des chaines nationales présentent à une heure de grande écoute des invités qui ne soient pas puisés dans le réservoir de ce que les professionnels du domaine appellent les « bons clients », c’est à dire des gens qui parviennent à participer au flux médiatique sans hésitations, sans contretemps, qui sont capables d’entretenir le jeu de domination et de séduction qui caractérise la parole dans les émissions de grande écoute à la télévision et à la radio, et qui, tant qu’à faire, acceptent sans trop protester la place arbitraire qu’on leur attribue : expert pointu, expert en tout, amuseur, râleur, etc.

On remarque au passage que seul le présentateur a le droit d’aller chercher la complicité du spectateur en regardant la caméra en face…

Infortunées Céline et Amélie (les deux jeunes femmes qui cachent sous « une barbe un peu moche » des « visages qui ne sont pas moches », selon leur intervieweur), donc, qui sont allées se fourvoyer sur le plateau d’une émission où l’on n’avait pas prévu qu’elles aient l’idée de s’attaquer à la manière dont est dirigée la chaîne Canal+ (comme l’a écrit Pierre Bourdieu en son temps, les médias exigent que personne d’autre qu’eux-mêmes ne fasse la critique de leur fonctionnement), où il n’était pas convenu qu’elles osent répondre à des questions par d’autres questions ni qu’elles esquiveraient les perches tendues telles que la dernière question posée par Yann Barthès qui demandait en substance aux jeunes femmes de rassurer les hommes en affirmant qu’elles ne leur voulaient pas de mal (« pouvez-vous dire aux hommes que vous n’avez rien contre eux ? »).
Ce genre de séquence, que la télévision fait tout pour éviter, est une puissante cause de stress pour le spectateur mais n’en est pas moins instructive en ce sens qu’elle permet de comprendre la nature même des médias audiovisuels de masse et leur incapacité à accepter ce qui sort du format. Bien sûr, tout cela est contenu depuis bientôt cinquante ans dans la célèbre affirmation de Marshall McLuhan, « le message, c’est le médium ».
Lorsque les invités d’une émission causent du déplaisir et du stress au public, celui-ci est aussitôt envahi par des pulsions qui vont de la commisération (« les pauvres, elles ont eu le trac, elles sont intimidées ») à une forte agressivité, et ce indépendamment du fait de souscrire ou non au message qui entendait être transmis. Le message peut d’ailleurs pâtir de la manière dont il est représenté, comme le suggère Sophie-Pierre Pernaud quand elle conclut un article sur cette édition du petit journal par une question à ses lectrices : « Te sens-tu trahie par la cause féministe après avoir regardé leur intervention qui frôle l’humiliation ? »

On peut adopter de nombreuses stratégies. On peut, comme certains, refuser de s’exprimer dans les médias audiovisuels de masse. On peut, comme André Gunthert, s’engager sciemment dans le piège pour étudier le fonctionnement de la machine médiatique. On peut, comme Jean-Luc Mélenchon ou Jean-Marie Le Pen3, accepter le jeu médiatique comme un défi à relever, presque une bataille (bataille qui doit se mener avec sérénité et assurance, cependant : l’agressivité non-victorieuse est toujours punie dans ce genre de cas). On peut, comme beaucoup de politiques de premier plan, imposer aux intervieweurs un contrat extrêmement clair et connaître par avance toutes les questions qui seront posées.
Mais j’ai peur qu’on ne puisse plus espérer faire passer des idées sur ce genre de support sans un minimum de préparation et de connivence. Le public, et je m’inclus dans cette catégorie, n’est absolument plus capable de le supporter nerveusement.

Rien à voir, quoique…

L’événement du jour sur les réseaux sociaux (qui, comme les médias, aiment bien parler d’eux-mêmes), c’est la découverte que François Fillon, toujours premier ministre, fréquente Twitter de manière discrète sous le nom @fdebeauce. Que des dirigeants politiques se faufilent dans la plèbe avec l’espoir d’y entendre en personne ce qui se dit loin de leur regard n’a rien de neuf : après tout, le mot incognito nous vient de l’antiquité romaine et on ne compte pas les anecdotes de ce genre au fil de l’histoire humaine. Ne pas se faire connaître est une manière de s’informer autrement que par le filtre des membres de cabinet, des collaborateurs, des flatteurs, des services secrets, des médias ou des sondages, qui ont tous un intérêt à maîtriser le contenu des informations qu’ils fournissent et très peu de raisons d’être honnêtes. Je ferais tout de même remarquer à l’intéressé même s’il ne me lira pas, que les quarante-trois personnes dont ils suit les tweets sont exclusivement des journalistes ou des politiques, population qui s’exprime généralement à titre professionnel, voire officiel, qui constitue une classe sociale à part entière et n’est donc représentative que d’une partie mesquine de la société française, mesquine quoique déjà bien favorisée par les médias, qui sont son milieu naturel. L’intérêt de Twitter réside à mon sens dans sa capacité à permettre à des mondes différents d’entrer, même de manière très temporaire, en friction.

  1. N’importe quel iconologue ou sémioticien peut témoigner de la richesse sémantique des attributs pileux (barbe taillée, négligée, avec ou sans moustache, barbe d’instituteur socialiste, barbe salafiste, barbe du sage, barbe du patriarche, bouc second-empire, etc.) et il me semble maladroit de s’emparer de ce symbole sans précautions… [↩]
  2. À rapprocher des Apparitions de l’ami Matthieu Laurette, qui s’est débrouillé pour se trouver filmé parmi le public de diverses émissions (Frou frou, Tournez manège, etc.), et qui a ensuite tiré de ces images des montages qui isolent ses apparitions.   [↩]
  3. Politiquement, Mélenchon et Le Pen sont aux antipodes l’un de l’autre mais il est intéressant que les journalistes les associent si naturellement alors que ne les rapprochent que des détails formels, tels que la (rare) capacité à s’exprimer dans un français correct et le fait de ne pas accepter de se laisser dominer par les intervieweurs tout en étant suffisamment séduisants ou intéressants pour que lesdits intervieweurs ne résistent pas à l’envie d’essayer de s’y frotter tout de même. [↩]

Littératures graphiques contemporaines #3 : Agnès Maupré

décembre 4th, 2011 Posted in Bande dessinée, Conférences | No Comments »

Dans le cadre du cycle de conférences « Littératures graphiques contemporaines » que je propose ce semestre à l’Université Paris 8, nous rencontrerons Agnès Maupré, auteur de bandes dessinées.

Née à Marseille en 1983, elle abandonne des études en architecture puis passe une année à l’École d’art d’Angoulême avant de s’inscrire à l’École des Beaux-Arts de Paris, sur le conseil de Joann Sfar qui lui en recommande les cours de morphologie de Jean-François Debord. Ces cours lui inspireront un album, le Petit traité de morphologie, publié par Futuropolis en 2008. L’année précédente, elle a entamé l’adaptation des Contes du chat perché de Marcel Aymé pour les éditions Gallimard (deux tomes). En 2010, elle entame la publication chez Ankama Milady de Winter, un récit en deux tomes qui rend justice au tragique personnage éponyme imaginé par Alexandre Dumas. Agnès Maupré réalise par ailleurs de nombreuses illustrations, a collaboré à la bande dessinée collective en ligne Les autres gens et à la production du film Le Chat du Rabbin.

La rencontre aura lieu à l’Université Paris 8 (Métro Saint-Denis Université), le mercredi 14 décembre à 18h, dans la salle A1-174.
Ouvert au public dans la limite des places disponibles.

Rencontre avec Isabelle Boinot

novembre 30th, 2011 Posted in Bande dessinée, Conférences, Images | 2 Comments »

Comme prévu, Isabelle Boinot est venue aujourd’hui rencontrer des étudiants en arts plastiques à l’Université Paris 8, amenant avec elle une collection de ses éditions, dont certaines sont très rares, du fait de leur tirage extrêmement confidentiel. Elle nous a raconté ses études, ses collaborations, sa manière de concevoir son métier et sa vision de la liberté du dessinateur.

J’ai trouvé très réjouissante l’explication de la genèse de son unique bande dessinée, Nicoptine (éd. En Marge), qui reprend les images d’un incompréhensible roman-photo hollandais et dont le scénario a été inventé après que l’album ait été dessiné.

La sœur de poche (nouvelle à télécharger)

novembre 28th, 2011 Posted in Brève, Lecture, Mémoire, Personnel | 15 Comments »

En réfléchissant au séminaire de recherche Auto-archivage immédiat, j’ai exhumé une nouvelle qui se rapporte au sujet, écrite il y a un an, envoyée à quelques éditeurs de science-fiction, qui a reçu un accueil encourageant de la part de ceux qui m’ont répondu, mais qui ne les a pas enthousiasmée au point d’être jugée publiable (zut, une fois que j’ai dit ça, qui voudra me lire ?).
Pourquoi ne pas diffuser ce texte ici, finalement ?
Allez hop !

> Télécharger au format epub
(recommandé si vous utilisez une liseuse compatible, une tablette ou un smartphone Android, un iPad, une liseuse Sony, Bookeen, etc.).

> Télécharger au format pdf
(recommandé pour la lecture sur ordinateur et sur liseuses n’affichant pas les epubs, notamment les Kindle d’Amazon).

Ces fichiers peuvent être librement diffusés et copiés, mais restent la propriété de leur auteur.

(Mise à jour 30/10/2012 : la nouvelle sera publiée bientôt, dans une version un peu différente, par l’excellente revue Galaxies. Je la retire donc du téléchargement pour l’instant)

Charmantes petites filles

novembre 27th, 2011 Posted in indices, Interactivité, Pas gai | 17 Comments »

Florence, ma cadette, passe un temps certain chaque semaine sur Ohmydollz. J’avais aperçu ce site du coin de l’œil : dessin mignon, un peu manga, un peu Bruno Bellamy1, jeu de poupées-mannequin associé à un forum de discussion.

La présentation du site résume son fonctionnement comme ceci : « Ohmydollz est un divertissement à la croisée d’un site de jeu et d’un site communautaire. Les joueuses s’occupent de leur dollz, leur poupée virtuelle, en la personnalisant : couleur de peau et des yeux, coiffure, look, etc. Au fil de sa progression, la Doll devra soigner son look, dévaliser les boutiques et pourra même participer à un super défilé de mode ! Elle pourra aussi montrer ses talents de séductrice et vivre de nombreuses petites aventures qui lui permettront peut être de devenir la Doll la plus célèbre du jeu ». Ce jeu a quatre ans et rencontre un succès important, au point d’être devenu une des premières communautés de pré-adolescentes sur Internet — l’éditeur, Feerik2, revendique « quinze millions de joueuses ».

Je ne suis pas vraiment le cœur de cible de ce genre de site, je n’y avais donc prêté aucune attention particulière, jusqu’à ce que ma fille me rapporte une controverse : une participante a créé sa poupée en se donnant le pseudonyme « Raciste2 », accompagné d’une description sans ambiguïté que je préfère ne même pas reproduire ici.

Cela a déclenché une logique avalanche de protestations. Certaines menacent de saisir la HALDE, d’autres s’empressent de signaler l’affaire aux modérateurs du site, et d’autres encore se lancent dans des réponses qui laissent penser que leur compréhension de la définition du mot « racisme » est assez médiocre :

Au fil de la lecture de cette page, on est un peu mal à l’aise face à l’étrange mélange des genres : des dessins mignons, un peu puérils, qui servent d’avatars pour des dialogues insultants, parfois orduriers, intercalés par d’autres totalement indifférents au débat mais cherchant à obtenir un avantage de la part de la titulaire de la page :

(l’intervention qui précède signifie en substance : « je te promets de te donner des points si tu m’en donnes toi aussi »).

Un petit extrait de la conversation — qui s’étend sur cinq pages :

Certains propos sont complètement incompréhensibles, entre l’orthographe, le vocabulaire vernaculaire et les codes intrinsèques à la génération et au support.
La plupart des messages sont des réactions assez fortes et plutôt saines à la provocation d’origine, mais certains viennent au contraire l’appuyer :

Ça fait un peu drôle, tout de même, d’imaginer des préoccupations pareilles, et une pareille dose de haine sordide, parfois, dans la tête de gamines, et sous le masque avenant de poupées kawaii.

En envisageant de créer un compte sur Ohmydollz pour aller suivre toutes ces conversations, j’ai pensé à une campagne paranoïsante de l’association Action Innocence, qui montrait des petits blondinets aux yeux vides dont le visage servait à masquer la figure sombre d’hommes adultes : et si les enfants que l’on croise sur Internet n’étaient en réalité que des adultes mal intentionnés ? En me rappelant de cette publicité je me suis dit que non, à quarante-trois ans, je ne pouvais pas décemment me faire passer pour une pré-adolescente.

Ici, les intervenants les plus âgées sont de jeunes adultes (j’ai lu jusqu’à vingt-deux ans comme âge annoncé mais la manière de s’exprimer semblait indiquer un âge nettement inférieur) et je doute qu’il s’agisse d’une imposture. Comme dans un bon film d’horreur, les monstres sont donc des petites filles !
La bêtise et la méchanceté qui s’étalent sont dérangeantes, mais Internet, ou le jeu Ohmydollz (dont ces échanges sont peu représentatifs, me dit ma fille) ne sont sans doute pas déterminants ici, et ne font que servir de déversoir (ce que l’anonymat propre à ce genre de sites, certes, favorise) pour des idées nées ailleurs et qui s’expriment sans doute aussi sous les préaux des cours d’école. Ce qui est positif, je l’espère, c’est que ces provocations suscitent à leur tour des confrontations de point de vue argumentées qu’un échange d’injures ne permet pas toujours dans la « vraie vie ».
Néanmoins cette banalisation du racisme est assez sombrement pathétique.

  1. Bruno Bellamy dessinait des pin-ups cartoon et girondes (mais tout ce qu’il y a de chastes) dans le journal ST-Mag, que lisaient les possesseurs d’ordinateurs Atari ST au milieu des années 1980. Cette intervention incongrue dans un journal d’informatique participait à la personnalité du magazine, qui a existé pendant une douzaine d’années, c’est à dire longtemps après qu’Atari ait cessé de produire des ordinateurs. Bruno Bellamy dessine toujours, bien sûr, on le croise notamment sur Internet. [↩]
  2. Feerik est une start-up de Montpellier qui produit une quinzaine de jeux en ligne, parmi lesquels Élevez un dragon, Eredan, Mafia Rox, Tara Duncan et Poney Vallée.  [↩]

Auto-archivage immédiat – Lorient, les 7-8-9 décembre

novembre 27th, 2011 Posted in Conférences, Dans la boite-aux-lettres, Mémoire | No Comments »

Les 7, 8 et 9 décembre 2011 aura lieu à l’école des Beaux-Arts de Lorient un séminaire de recherche intitulé Auto archivage immédiat, qui traite de ce qu’implique l’extraordinaire prolifération des supports de mémoire et de la collecte de données que fait chacun de nous. Ce séminaire s’inscrit dans le cadre de la ligne de recherche « de l’auto-archivage immédiat comme œuvre », piloté par Julie Morel, avec une équipe composée de Reynald Drouhin, Dominique Moulon, Grégory Chatonsky, Karine Lebrun, Sylvie Ungauer et Gwenola Wagon.

Les intervenants seront Julie Morel, Yann Sérandour, Jean-Noël Lafargue, Maurice Benayoun, Christophe Bruno, Joëlle Bitton, David Guez, Reynald Drouhin, Jérome Joy, Sylvie Ungauer, Dominique Moulon, Damien Schultz, Manuel Schmalstieg, Hassan Helahi, Lionel Broye et Gwenola Wagon.
J’interviendrai pour ma part le 7 décembre pour parler de la manière dont j’utilise mes blogs non seulement pour communiquer, pour penser à voix haute, disons, mais aussi pour suppléer à ma mémoire défectueuse.

Littératures graphiques contemporaines #2 : Isabelle Boinot

novembre 20th, 2011 Posted in Bande dessinée, Conférences | No Comments »

Dans le cadre du cycle de conférences « Littératures graphiques contemporaines » que je propose ce semestre à l’Université Paris 8, nous rencontrerons la dessinatrice Isabelle Boinot.

Née en 1976, diplômée de l’École des Beaux-Arts d’Angoulême, elle fait partie en 2004 des fondateurs de Frédéric Magazine (d’abord site internet et collectif d’artistes dont tous prétendaient se prénommer Frédéric, et à présent revue de dessin) avec Frédéric Fleury, Emmanuelle Pidoux, Frédéric Poincelet et Stéphane Prigent. On lui doit entre autres la bande dessinée Nicoptine (2007), le carnet de voyage Sumimasen (2009), le livre de cuisine Mes recettes à emporter (2011) ainsi que les illustrations pour l’Humanisme de Michel Foucault (2008), un essai philosophique de Didier Ottaviani.

La rencontre aura lieu à l’Université Paris 8 (Métro Saint-Denis Université), le mercredi 30 novembre à 18h, dans la salle A1-174.
Ouvert au public dans la limite des places disponibles.