Profitez-en, après celui là c'est fini

Voir du pays

avril 20th, 2008 Posted in Après-cours, Clips | 1 Comment »

Le « Wanderlust », c’est l’envie de voir du pays, l’envie de partir à la découverte du monde. C’est aussi le titre du dernier single issu de l’album Volta, par Björk. Dans une interview, la chanteuse islandaise explique que Wanderlust traite (en s’en moquant un peu) de sa faim de nouveauté (« I have periods when I’m hungry for something new ») et de la quasi-impossibilité qu’il y a à arriver là où on avait décidé d’aller.
La nouveauté est bien le moteur de Björk Gudmundsdottir qui ne s’est jamais satisfaite de ses succès. Lolita punk ultra-populaire dans son pays (une espèce de Lio ?), elle a appartenu à de nombreux groupes islandais, du rock gothique au jazz fusion, avant de percer internationalement avec le rock alternatif/new wave des Sugarcubes. Mais à peine le groupe découvert aux États-Unis et en Europe, sa chanteuse se lance (1992) dans une carrière solitaire, parce qu’elle vient de s’emballer pour les musiques électroniques émergentes de l’époque, house et techno. Et cela continue… En pleine mode techno, Björk reprend une balade de Betty Hutton ou fait jouer des ensembles de cordes. Toujours à l’affut de ce qui se fait de bien en musique, elle récupère les idées sans s’imposer de cohérence particulière, sa personnalité, sa voix inimitable et l’honnêteté de sa démarche suffisant amplement à rendre son œuvre cohérente.

Wanderlust

Depuis son album debut, Björk prête une attention particulière aux images et notamment au video-clip. Les films de Stéphane Sednaoui (son compagnon de l’époque), de Sophie Müller ou de Jean-Baptiste Mondino restaient assez banals malgré le talent de leurs rélisateurs, mais le célèbre Human Behaviour, par Michel Gondry, embarquait tout un univers écolo puissant et un rien torturé (ébauché dans le très amateur clip Birthday des Sugarcubes), que l’on retrouve dans Joga ou dans Wanderlust et qui colle de manière évidente à la musique de Björk. L’approche scandinave de la nature (bien visible dans les peintures romantiques des norvégiens August Cappelen et Johan Christian Dahl) est un mélange de fascination et d’effroi, de beauté et de mystère. Un rocher peut aussi bien être un troll (chez l’illustrateur Theodor Kittelsen par ex), les rivières sont meurtrières,…
Digression au passage : sans doute marqué par cet aspect très scandinave de l’univers de Björk, le cinéaste Bruno Nuytten a réalisé un très beau film, passé totalement inaperçu, et intitulé Jim, la nuit (Pierre Javaux productions). L’héroïne est une petite fille, Géraldine, adoptée par un couple d’enseignants français après que sa famille ait été massacrée en Afrique. Géraldine rêve d’aller dans le grand nord rencontrer la reine des neiges, l’ourse blanche qui la dévorera, et qui est aussi Björk. J’espère toujours une sortie en DVD de ce film, vu par hasard sur Arte (il n’est pas sorti en salles d’ailleurs). Fin de la digression.

Wanderlust

Le clip de Wanderlust a été créé pour être visionné en trois dimensions (stéréoscopie), il a d’ailleurs été montré par la New York Stereoscopic Society au musée américain d’Histoire Naturelle avant de sortir dans une version 2D. Le choix d’un musée d’histoire naturelle comme lieu d’exposition est assez logique car l’image est fortement inspirée par les panoramas et les dioramas des musées scientifiques, avec leur grande beauté picturale, leurs perspectives et leurs lumières étranges
Ce n’est pas la seule influence du clip, je note entre autres : les animaux géants de Princesse Mononoke et les divinités élémentaires de Chihiro. Les textures décoratives de Azur et Asmar. La peinture romantique américaine de paysages – qui montrait l’ouest sauvage et ses bisons (alors même qu’ils disparaissaient) et voyait souvent le « nouveau monde » dans une perspective religieuse, celle du paradis terrestre retrouvé. La peinture chinoise et les masques asiatiques. On pense peut-être à certaines scènes de Rêves, de Kurosawa.
Réalisé par le collectif Encyclopedia Pictura (Isaïe Saxon et Sean Hellfritsch, qui travaillent à San Francisco, passionnés par la résistance de la nature contre l’homme et s’inspirent notamment de la poésie et de la bizarrerie qui ressortent des illustrations scientifiques en couleurs du XVIIIe siècle) et produit par Ghost Robot, le clip de Wanderlust se situe dans un monde ancien où les rivières sont creusées par des dieux géants et où les forces de la nature ne sont pas domptées par l’homme.
Composé de films « live » réalisés dans l’atelier de l’artiste Matthew Barney (père du second enfant de Björk) et d’animation informatique, le clip a coûté plus d’un million de dollars puis a du être fini bénévolement.

Wanderlust

Le résultat, c’est un des clips les plus innovants et les plus beaux qui aient été produits depuis longtemps.
On peut voir la version 2D au format Quicktime sur le site de Ghost Robot, et un making-of sur Youtube. Est-ce qu’un musée ou une galerie française auront l’idée de présenter la version 3D de par chez nous ?

Défendre son steak

avril 19th, 2008 Posted in Au cinéma, Clips | 14 Comments »

SteakÀ la suite d’un précédent article, une micro-polémique a éclaté en commentaires au sujet de la qualité du film Steak (2007), de Quentin Dupieux. Un film quasi-unanimement méprisé par la critique et totalement ignoré du public. Je l’ai vu l’été dernier dans une salle absolument vide, et je viens de raffraîchir mes souvenirs en visionnant le DVD.
On dit souvent que le chef d’œuvre n’est jamais très loin du navet, et c’est bien normal. Contrairement au « grand film » qui obtient l’excellence en respectant toutes les règles, sans brusquer le public, le chef d’œuvre n’a pas le droit d’être un objet banal. Beaucoup de cinéastes, beaucoup d’artistes d’ailleurs, ont tenté de produire des chefs d’œuvre en prenant la question par le mauvais bout : d’abord originaux, d’abord différents, et on verra bien si ça plait. Une originalité qui n’obéit pas à des raisons impérieuses sera par essence artificielle et, sauf malentendu, sauf coup de bol, sans intérêt. Les amateurs et les détracteurs du film s’affrontent autour de cette question : originalité sincère, ou originalité feinte ?
Steak parle précisément de l’originalité, ou plutôt de son pendant, le conformisme. Georges, l’ancien souffre-douleur, et Blaise, son ami naïf interné injustement, veulent chacun son tour faire partie des « Chivers », des petites frappes obsédées par les apparences qui boivent du lait, ne fument pas, n’acceptent dans leur bande que ceux qui ont subi une chirurgie esthétique, jouent à des jeux violents et absurdes et roulent dans d’affreux et gigantesques 4×4. Le nom du groupe est un discret hommage au film Shivers, de David Cronenberg.
Pour appartenir aux Chivers, Georges trahit Blaise, Blaise trahit Georges et bien sûr, chacun se trahit lui-même. Le thème est assez grave, mais pas inconnu, puisque c’est celui de la grande majorité des teenage movies américains, bons (Breakfast Club) ou plus banals (Mean Girls), dont le happy-end advient lorsque les héros ont trouvé le savant dosage qu’il convient d’opérer entre « personnalité » et « intégration », le degré de compromission auquel on doit s’astreindre pour ne pas vivre totalement seul sans cesser pour autant d’être une personne. Le graal de l’adolescence.

Steak

Les teenage movies américains, et cela peut être un trait détestable, constituent souvent aussi des catalogues détaillés de ce qui est « cool » et de ce qui ne l’est pas : vêtements, coupes de cheveux, musique, passe-temps, préoccupations, attitudes, vocabulaire. À la fin de ce genre de film, en plus d’une moralité gentillette, le spectateur part avec un assortiment de biens de consommation à acheter : le jean’s et la cigarette, le skateboard, les patins à roulettes, les grosses voitures, le jeu vidéo, le dernier disque, etc. Dans Steak, rien à vendre, et la société de la consommation est raillée de manière plutôt savoureuse : « Qu’est-ce que c’est que ça ? Ton blouson bouloche complètement ! » — « C’est p’têt ma mère qui l’a mal lavé, ça se voit beaucoup ? »
Généralement, dans le teenage movie lambda, les protagonistes positifs du récit sont ceux qui sont déjà « cool », déjà « beaux », et dont le problème est seulement de rendre leurs qualités évidentes pour les autres ou pour eux-mêmes, et de montrer ou de comprendre en quoi les protagonistes détestables (mais souvent enviés) méritent d’être détestés. Le spectateur n’est pas spécialement surpris, car lui sait déjà depuis le départ à qui il doit s’identifier et qui il doit détester.
Dans Steak, personne ne mérite ni n’obtient le salut. Les deux héros sont lâches et prêts à toutes les bassesses pour gagner une illusion de considération, les Chivers sont ridicules et les filles qui les suivent sont idiotes. Les inconnus s’adressent les uns aux autres comme à des chiens. Les parents de Blaise abandonnent leur fils, le corps médical est absolument inhumain. L’enseignement devient une activité répétitive et monotone (on voit ainsi les cours étranges d’un prof de sciences, d’un prof de sport et d’un prof de piano). Quelques personnages plus compassionels font une brève apparition : un infirmier, un serveur dans un café, un infirme sur fauteuil électrique et une mère (apparemment) célibataire. Tous semblent pourtant poursuivre un but qui leur appartient et dont l’objet de leur attention passagère, Blaise, n’est que l’instrument.

Steak

Quentin Dupieux a dit avoir intitulé son film Steak parce que ce mot n’évoque rien de précis et qu’il est universel (en fait c’est un vieux mot scandinave), informant le spectateur que le récit ne se déroule pas à Limoges, à Saint-Tropez ou à Las Vegas, mais qu’au contraire il pourrait se passer n’importe où (le film est tourné au Canada). Mais n’importe où, bien entendu, c’est nulle part. Dystopie (utopie non positive), Steak constitue pourtant un patchwork familier car il nous rappelle le monde à venir, brutal, où chacun se sert des autres comme il peut, où la tendance hygiéniste (« un chivers se doit d’être irréprochable au niveau de la tenue comme du mental ») ne sert aucun projet cohérent (ne pas fumer mais rouler dans un véritable tank ; passer des vacances dans un chalet en forêt mais n’aimer que les physiques dénaturés ; boire du lait mais jouer à s’esquinter à coup de battes de cricket) et de sens (absurdité des passe-temps, mépris pour la culture, disparition des liens amicaux et familiaux…). Le film est aussi un peu l’illustration fantasmée de cette promesse habituelle, de ce cliché qui énonce que nous ne faisons que reproduire les travers des américains « avec dix ans de retard ».
Mais comme rien n’est jamais vraiment nouveau sous le soleil, ce futur proche est constitué de beaucoup d’éléments fin 1970 début 1980 (et parlera sans doute pour cette raison, je pense, plus ceux de ma génération qu’à d’autres plus jeunes) : la typo utilisée pour Steak, les morceaux de musiques électro inspirés par les compositions de John Carpenter, de François de Roubaix, de Wendy Carlos ou de Giorgio Moroder, par le Rock It! de Herbie Hancock, mais aussi les plans, les couleurs, les ambiances, l’emploi de focales longues (qui me rappellent par exemple Footloose), le tout assorti de détails volés au clip Thriller de Michael Jackson ou aux films d’horreur de la même époque. Des références plus nobles ne sont pas difficiles à trouver : Elephant ou Orange mécanique notamment.
En bon deejay, Dupieux mixe harmonieusement les ambiances et les époques et obtient au résultat un film qui ne ressemblera jamais qu’à lui-même – sur ce point les thuriféraires comme les détracteurs du films semblent pouvoir s’entendre.

Steak

Vielle histoire bien connue : le roi Crésus, avant de partir en guerre contre la Perse avait demandé à la Pythie de Delphes ce qu’il fallait en penser. L’Oracle lui avait répondu qu’« un grand royaume sera détruit ». Optimiste, le roi de Lydie ne s’est pas demandé de quel pays il était question et a persisté dans son projet, pour son malheur puisque c’est son propre royaume qui a été anéanti. Steak fait partie de ces œuvres que je qualifie d’oracles, car elles apportent à nos questions sur l’avenir une réponse qui ne sera sans doute claire qu’une fois qu’il sera trop tard et font des prédictions que nous ne pouvons pour l’instant pas interpréter complètement. Steak est un film moraliste qui ne nous inflige pas de morale explicite. Le scénario de Dupieux condamne tout ses protagonistes sans tendresse et n’offre au spectateur aucun rôle plaisant auquel s’identifier. Cette position qui consiste à ne pas se mettre le spectateur dans la poche en lui faisant croire que « les méchants, ce sont les autres » nous éloigne considérablement des pratiques habituelles du teenage movie (en dehors peut-être de productions indépendantes comme But I’m a cheerleader et Saved! qui attaquent des catégories politiques ou culturelles précises).

Steak

Alors oui, bien entendu, c’est un vrai film (chef d’œuvre, je ne sais pas, attendons de voir à quel point il nous sera resté en mémoire dans dix, vingt, trente ans), il a un propos particulier, un ton unique, un grain musical et visuel très à part. Je ne pense en tout cas pas que ce soit un malentendu si Steak a été apprécié par les Cahiers du cinéma, Chronic’art ou Libération mais s’est fait incendier par Premiere, Le Parisien Libéré et Le Quotidien du dimanche. Que les spectateurs un peu bourrins qui attendaient une grosses comédie franchouille (Taxi 4 ou Le Boulet) n’aient rien compris au film, je le conçois sans peine, mais je connais aussi des personnes dont les goûts ne sont pas bornés et qui ont cordialement détesté Steak. Et cela m’a étonné.
Éric et Ramzy, qui se mettent courageusement en danger en participant à ce genre de film, donnent ici un sens différent à leurs rôles habituels de gentils imbéciles et à leurs dialogues de cour d’école primaire (La tour montparnasse infernale) sans en modifier grand chose, pourtant.
Le fait que ces deux acteurs jusqu’ici exclusivement cantonnés à la comédie tiennent les premiers rôles dans un film au genre mal balisé (comédie, anticipation, fable,… aucun mot ne peut à soi seul définir Steak) a été la cause d’une grande incompréhension d’une part du public, les 200 critiques négatives des spectateurs sur Allocine.fr sont éloquentes (je ne résiste pas au plaisir de conserver leur orthographe) : « Je n’ai pas ris de tout le film, c’est pourtant sensé être une comédie, non ? Bref, c’est vraiment de l’humour au 36e degré. Le réalisateur Quentin Dupieux nous montre ici un film pas drôle, glauque, et sans aucun intérêt et absolument pas une comédie, ou du moins un humour plutôt « spécial » » — « On ne rit pas, l’histoire d’un ridule, et le film fait pitié. J’espére qu’Eric et Ramzy vont au prochain film retrouvé leur côté hilarant qui leur va bien » — « A éviter… histoire incomprehensible, humour nul, film nul.. Bref, meme gratuit c est à fuir, ennuyeux a mourir…Des sois disant « critique de cinema » qui ecrivent dans certains prestigieux magazine l’ont qualifié de « bon film »… Sans doutes ont ils recut des cadeaux pour ecrire ce mensonge… » — « Les blagues sont pathétique, bien lourdes, pas drôle enfantine… Les acteurs s’en donne pas à coeur joie, enfin bref, j’ai trouvé ce film extremement plat avec rien deriere et je ne vous le conseille pas!! » — « J’ai rarement vu un film qui respire autant l’amateurisme » — « Plus ca va plus eric et ramzy sont mauvais. […] Pour dire j’apprehende meme leur prochain film ».

Steak

Mais Steak n’a pas seulement déçu ceux qui n’ont aucune idée qu’un film ne se juge pas à l’aune des blockbusters les plus banalement fabriqués. Comme je le disais plus haut il a aussi été détesté par un public plus choisi, et ce avant même sa sortie et dans des proportions qui ne lassent pas de m’étonner considérant le nombre pour le moins symbolique de ses entrées en salles. Je n’irais pas dire qu’il y a plus de gens qui ont détesté le film que de gens qui l’ont vu mais pas loin. Je pense en tout cas que tout ça est dû à un préjugé.
Les gens comme Quentin Dupieux, issus du clip et du monde de la musique (Dupieux est aussi Mr Oizo, célébrité internationale de la French Touch il y a près de dix ans – on notera au passage que les membres des Chivers sont pour l’essentiel eux aussi des acteurs importants du monde de la musique) , rencontrent souvent des difficultés à être pris au sérieux dans leurs rôles de cinéastes : Spike Jonze, Sofia Coppolla, Roman Coppolla , Tarsem Singh ou encore les Daft Punk ont tous essuyé ce genre de critiques… Même un réalisateur aussi aguerri que Michel Gondry (cinq longs-métrages !) se voit souvent reprocher (sans véritables preuves) de faire de jolies images sans grandes idées, tout dans la forme, rien dans le fond. Je pense au contraire que ces cinéastes sont souvent extrèmement créatifs ou en tout cas très ouverts à l’expérimentation conceptuelle, scénaristique, sonore et visuelle.
Et il me semble par ailleurs qu’on ne peut pas aborder notre époque (et encore moins la suivante) avec le cinéma sans tenir compte de la richesse de l’iconosphère – le monde des images – et du syndrome d’accumulation et de confusion qui procède de l’hyper-mémoire audiovisuelle actuelle (hyper-mémoire née des procédés de reproduction inventés depuis Edison mais qui prend, avec Youtube et Dailymotion, des proportions qui auraient été complètement inimaginables il y a peu).
Je suis du reste plus convaincu par la pertinence du télescopage des images et des époques qu’opère Dupieux que par les citations parfois jubilatoires mais au fond plus nostalgiques et passéistes qu’autre chose de Tarantino (un autre Quentin, tiens).

L’Île aux aspirines

avril 18th, 2008 Posted in Images, indices | 2 Comments »

Michel-Édouard Leclerc, rebondissant sur les propositions de Jacques Attali, veut vendre des médicaments tels que l’aspirine dans ses supermarchés. Cette information n’a pas grand intérêt en elle-même. En revanche, la campagne qui entoure l’affaire est plus distrayante, notamment avec les contre-attaques parfois violentes des pharmaciens qui rappellent à Leclerc leurs vérités sur l’automédication (dangereuse, disent-ils, après en avoir été les premiers promoteurs et les uniques bénéficiaires), sur les prix des médicaments (plus chers dans les pays où leur vente n’est pas règlementée, disent-ils), et qui au passage ont un petit commentaire grinçant sur l’hypocrisie de la grande distribution, sur la pratique des marges-arrière et sur le fait que Leclerc pèse plus qu’eux sur le pouvoir d’achat des français.

Leclerc automédication

Mais on parle peu du spot de publicité réalisé pour Leclerc. Sur un forum j’ai lu une jeune fille qui se plaignait de la réutilisation du langage de Jean-Pierre Jeunet dans Le Fabuleux destin d’Amélie Poulain. Ce n’est pas complètement faux (l’inclusion d’images d’archives pour illustrer le propos est assez proche du résultat obtenu par Jeunet) mais ce spot a une autre influence transparente, et c’est l’Île aux fleurs (Ilha de Flores, 1989), l’exceptionnel court-métrage du brésilien Jorge Furtado, qui en douze minutes explique pédagogiquement le fonctionnement de l’économie et la grande cruauté avec laquelle, parfois, le monde est organisé. On y voit à la fin des êtres humains nourris avec des aliments refusés aux cochons. Qu’un film aussi dur et aussi beau soit éhontément recyclé au profit des prétentions d’un hypermarché à marcher sur les plates-bandes des pharmaciens (quel combat de philanthropes !) me semble assez odieux mais pas spécialement inattendu, le domaine de l’industrie que l’on nomme « communication » n’ayant jamais eu froid aux yeux dans ce domaine (cf. le site Joe la pompe).
Au passage, Jeunet, dans Amélie Poulain, ne s’est pas inspiré de l’Îles aux fleurs puisque son court-métrage Foutaises, qui annonce Amélie, date de 1989 tout comme l’Île aux fleurs. Je pense en revanche qu’il a été impressionné par la mécanique superbe du roman (des romans) de Pérec, La vie mode d’emploi (1978).
On trouve le court-métrage l’Île aux fleurs ansi que Foutaises sur le double DVD 25 ans de courts-métrages édité par Repérages.

Toujours dans le registre médical, la pub karaoké pour la Ligue contre le Cancer est assez effrayante. On y voit un petit personnage en 3D, nommé « Lali », évoluant avec ses amis Glap Glap, Puic Puic et Flap Flap (je n ‘invente rien) dans un monde parfait (dit-elle), où il n’y a pas de soucis, pas de maladies, pas de thérapies et où il n’y a pas de chercheurs (« pas de chercheurs, c’est tout le temps le bonheur »).

Le pays de Lali

La première strophe de la chanson dit ceci : « Sur nos chemins, on ne croise rien de malin« . J’ai bien compris que « chercheur » devait être entendu comme « chercheur en médecine » et que « malin » s’appliquait aux tumeurs malignes. Cependant un chercheur ce n’est pas seulement quelqu’un qui résout les problèmes médicaux, c’est aussi quelqu’un qui consacre son énergie à faire progresser la connaissance universelle. Quand au mot « malin », il a toujours eu un double-sens extrèmement curieux (pervers/ingénieux) et même idéologiquement voire religieusement orienté (la Genèse voit Adam et Ève maudits pour avoir croqué dans le fruit de la connaissance et Jésus, Saint-Paul ou encore Saint-Augustin ont plusieurs phrases très claires disant que le paradis est destiné en priorité aux imbéciles – on se demande comment il faut prendre ça d’ailleurs – avec cette injonction : ne pensez pas !). Mais pourquoi l’employer sans pincettes dans cette chanson ? Quel est le message ? Que le monde n’est pas parfait et qu’il faut donc que la médecine soulage les misères humaines ? Oui, mais alors qu’est-ce que c’est que ce monde « parfait », ce paradis, qu’on nous vend ? La disparition de l’intelligence comme valeur – réfléchir serait juste un mal nécessaire ? Le sourire forcé, les personnes qui se déplacent comme des pantins dans une nature simplifiée ? Brrrr…
On va me dire que ce n’est qu’une pub maladroite et peu inspirée comme les agences de communication sont payées pour en faire. Mais j’y vois bien autre chose, j’y vois un des innombrables épisodes de la guerre que livre la bêtise contre la curiosité.
Depuis quelques années, la bêtise marque beaucoup de points.

Jean-Jacques reloaded

avril 14th, 2008 Posted in Cimaises | 3 Comments »

La Morale sensitive (table)À l’heure qu’il est, Jean-Louis Boissier vient de prendre son vol pour Tokyo où il part présenter la dernière version en date d’une installation historique dont il est l’auteur, La morale sensitive. Comme le Cdrom Moments de Jean-Jacques Rousseau (qui est dérivé de la morale sensitive, ou inversement) il s’agit d’un des tous premiers projets d’envergure sur lesquels j’ai travaillé, on peut dire que j’y ai fait mes armes de programmeur.
La morale sensitive relève du cinéma interactif, ce que je ne vais pas me hasarder à décrire en détails ici. Disons juste que, contrairement à ce que l’on supposerait d’instinct en entendant parler de « cinéma interactif », il ne s’agit pas ici de récit « à choix multiples » à la façon des livres dont vous êtes le héros ou du Smoking/no Smoking d’Alain Resnais (ou bien…). L’interactivité se situe à un autre niveau, le spectateur est ici invité à manipuler le défilement des séquences, sans le contrôler et sans contrôler la manière dont les images réagissent à son intervention. S’il est pressé, il ne verra pas les mêmes choses que s’il est patient, par exemple. Et s’il n’est pas très attentif, il ne comprendra sans doute que très superficiellement en quoi il agit sur les séquences.
La morale est le fruit du travail d’une équipe très réduite : Jean-Louis Boissier, Liliane Terrier, Maren Köpp et Hajime Takeuchi ont tourné les séquences animées (avec l’aide de trois jeunes gens : Christine Voto, Philippe Donadini et Thierry Guibert), Jean-François Rey s’est occupé de la composition typographique, et j’ai pour ma part assuré la programmation de la partie que le spectateur ne regarde pas, à savoir le défilement des textes de Rousseau et le passage d’une animation à une autre par le texte, en fonction encore une fois de l’activité ou de l’inactivité du spectateur.

La Morale sensitive

La première présentation publique de La Morale a eu lieu après près de deux ans de travail, en 1998, au Fresnoy, sous le titre La deuxième promenade. J’avais passé une nuit blanche dans l’école (le Fresnoy est notamment une école) à régler des problèmes terribles de gestion du hasard. Et le lendemain, c’est la table qui ne marchait pas bien. Car cette installation est composée d’images projetées, et d’une table, en apparence très simple, qui capte les mouvements du spectateur : s’il pose la main à droite, cela déclenche certaines images, s’il la pose à gauche cela en déclenche d’autres. La première version de la table repérait de manière astucieuse, si j’ai compris, la modification du champ électrique induite par les actions du spectateur. Ou quelque chose comme ça. Cette version pionnière se déréglait facilement et, selon le poids du spectateur notamment, elle pouvait réagir bizarement. Le créateur de la table était trop loin de Tourcoing pour nous aider. Pour tout arranger, on nous avait mis à disposition les premiers Macintosh G3 d’Apple (les gris), complètement défectueux. En tout cas j’étais tellement fatigué que je n’ai plus qu’un souvenir confus et irréel de l’arrivée de la meute de critiques parisiens déversés par un bus affrété pour l’occasion. Est-ce que ça fonctionnait ? Est-ce qu’ils ont dit quelque chose ?

Quelques semaines plus tard, je suis reparti installer l’installation dans un immense musée vide à Bonn (qui était encore très partiellement la capitale de l’Allemagne). Moins de stress, mais là encore, j’ai du modifier le programme jusqu’au moment de l’ouverture de l’exposition.
Au fil des ans, le programme s’est étoffé, des séquences ont été ajoutées, la table a été arrangée, puis complètement changée (de l’électricité aux infra-rouges).
Dans la dernière version, la table est encore différente, les mouvements du spectateurs sont cette fois repérés par une caméra à infra-rouges, pilotée par un système mis au point par le jeune et talentueux Dominique Cunin.

La Morale sensitive

Jean-Louis m’a demandé de remettre le nez dans mon programme pour réaliser l’interface entre le système créé par Dominique et le programme existant, mais aussi pour l’adapter en japonais et en anglais. Cela m’a pris plus de temps que prévu, car j’ai eu toutes les peines du monde à relire mon propre code. Le langage que j’utilisais ici (Lingo), a beaucoup changé en dix ans, mais ce n’est pas tout : mon écriture a changé elle aussi, mon style. J’ai progressé, je me trouve à présent une écriture plus légère, plus assurée, moins faussement astucieuse. Je ne tartine pas mes programmes de vérifications de leur bon fonctionnement ou de béquilles, de rustines et d’arc-boutants plus ou moins appropriés. J’essaie avant tout d’être lisible pour moi-même et pour. J’ai cessé de donner des noms idiots à mes variables et à mes fonctions, aussi.
En relisant mon code, je pouvais retrouver l’époque de rédaction de chaque ligne et la version du logiciel Director correspondante : 1997, 98, 99, 2000… J’avais la furieuse et pénible impression d’être en train de relire les écrits philosophiques ou politiques que j’ai pu commettre à 15 ou 16 ans.
Après un petit mois passé à souffrir sur un programme dont le fonctionnement me semblait fort mystérieux malgré la familiarité de ce que j’y lisais, je me suis dit, il y a pile une semaine, que j’allais tout reprendre à partir de zéro, refaire intégralement la Morale sensitive que j’avais mis, dans un premier temps, plusieurs années à réaliser. Le premier jet était près au bout de quelques heures et le programme était fini lundi dernier. Il ne restait plus que quelques tests à faire.

La Morale sensitive

Le résultat se trouve sur un petit disque dur firewire, dans un avion, prêt à être montré (re-montré, si je ne m’abuse, d’ailleurs) aux visiteurs de l’Intercomunication center (ICC) de Tokyo.
Au printemps 2009, La Morale sensitive sera présentée à la galerie de l’école d’art du Havre et, à partir d’une date que je ne sais plus, au musée d’Annecy.

Princesse aime princesse

avril 12th, 2008 Posted in Bande dessinée | 4 Comments »

Lisa Mandel - Princesse aime princesseJe m’emballe parfois pour un(e) artiste, mais ce n’est pas si souvent que je me sente « fan » au point d’attendre avec fébrilité le jour et l’heure de la sortie des livres ou des disques. Pourtant ça m’arrive. Et ces derniers temps, l’objet de ma fan-itude (le mot fanatisme semblerait excessif), c’est une dessinatrice marseillaise de bandes dessinées, Lisa Mandel. Le scénariste Appollo (dont je recommande au passage les séries récentes La grippe coloniale et Biotope) m’a dit un jour « Il faut absolument lire Nini Patalo« . Peut-être a-t-il ajouté quelque chose comme « c’est ce qui se fait de mieux en ce moment ». Je pense que c’était il y a six ou sept ans.
Nini Patalo est la première bande dessinée qu’a publié Lisa Mandel sous forme d’album. J’ai rangé le conseil dans un coin de ma cervelle sans y prêter une attention exagérée. J’avais croisé le livre et à vrai dire sa couverture ne me disait rien de spécial, le dessin ne m’emballait pas plus que ça, j’ai donc attendu une occasion de le lire. C’est dans Capsule Cosmique – regretté mensuel pour enfants publié par les éditions Milan – que j’ai découvert Lisa Mandel avec sa série Eddy Milveux. Cette série raconte l’histoire d’un petit garçon qui s’attache les services d’une blatte magique capable d’exaucer un de ses souhaits (mais un seul) chaque jour. Bien entendu tout se passe toujours très mal car Eddy manque de jugeotte et la blatte, plutôt malicieuse, interprète les demandes comme ça l’arrange et change les règles du jeu quand ça l’amuse (c’est ainsi qu’Eddy se retrouve rapidement affublé de cheveux roses, et apprend avec consternation que ce premier vœu ne pourra jamais être annulé). C’est évidemment très moral : la magie n’existe pas, chaque chose a son revers. Le principe redondant et presque banal de cette série (la trame est identique à celle de séries comme Code Lisa, Mr Merlin ou encore Sabrina the Teenage Wich, par exemple) est contrebalancé par une férocité, par un humour et par une fantaisie d’un niveau exceptionnel. On a souvent comparé Lisa Mandel à Reiser (ils ont en commun un dessin relâché) ou à Claire Bretecher (toutes femme auteur d’humour a droit à cette comparaison rarement pertinente) mais au fil des lectures on s’aperçoit que Lisa Mandel fait du Lisa Mandel et que son univers lui appartient bel et bien. La mécanique des contes de fées est omniprésente dans ses récits (Nini Patalo commence aussi par un vœu raté), mais ce n’est pas tout : considérations politiques ou sociales (assez rares dans les publications destinées aux enfants), une espèce d’imbécilité générale et joyeuse qui rappelle de grandes heures du strip (Popeye), peut-être aussi certaines périodes de Franquin… Au fil des lectures, je pense pouvoir reconnaître en Lisa Mandel un auteur d’exception, un des trois grands auteurs d’humour révélés au cours de la décénie pour moi, les deux autres – plus âgés et plus expérimentés du reste – étant Bouzard (Plageman) et Winshluss (vous savez, le type en smoking qui se cache derrière Marjane Satrapi aux Oscars ou à Cannes, et que la presse connaît sous le surnom de Vincent Parronaud…) Bien sûr il y a des tas d’autres auteurs très capables dans le registre de l’humour, mais ces trois-là trimbalent, chacun dans son genre, une drôlerie dont ils ne semblent pas capables de se départir même quand ils veulent subitement parler de choses graves.

Avec son dernier livre, Lisa Mandel est justement plus sérieuse que d’habitude. Intitulé Princesse aime princesse, il raconte l’éveil amoureux de deux jeunes filles l’une pour l’autre. Le livre avait été annoncé bien avant sa sortie comme une bande dessinée jeunesse, mais Lisa Mandel a finalement prévenu sur son blog que Princesse aime princesse n’est, je cite, « pas un album jeunesse » (le mot « pas » est deux fois souligné). Ce sur quoi elle se trompe d’ailleurs (postulat : un auteur ne devient un artiste à part entière que le jour où il se méprend sur la portée de son travail), car son histoire au fond très fleur-bleue est exactement ce qu’aiment les enfants : un conte un brin cruel, parfois effrayant, et qui se termine mieux qu’il n’a commencé. Quand à l’homosexualité, malgré le titre sans ambiguité et malgré le fait que les deux jeunes filles soient deux jeunes filles, ça n’est pas le sujet et au contraire, cette singularité passe comme une lettre à la poste, prouvant une fois de plus (après Les rêveries d’Hélène Georges par Hélène Georges) que le public, vous-et-moi, quoi, avons suffisamment évolué pour accepter des histoires d’amour non-conventionnelles et pour ne pas considérer ces dernières pour on ne sait quelle prise de position politique qu’il faudrait soutenir par devoir et par politicaly-correctness.
Les deux héroïnes de l’histoire trimbalent chacune sa croix. La première a une mère possessive qui espère qu’elle ne quittera jamais sa maison et lui laisse croire qu’elle est folle et dangereuse pour elle-même et pour les autres. La seconde a perdu sa mère et quitté son pays dans des conditions dramatiques. L’une et l’autre vont se donner les forces dont elles manquent pour arriver à vivre et à construire leur avenir. Dit comme ça, ce n’est pas spécialement amusant.
Tout cela se passe dans une utopie d’anticipation où l’on trouve des prototypes de téléphones extraordinaires et où une bande de savants se déguise en Power Rangers pour commettre un cambriolage (légitime). La trame générale est assez irracontable car malgré une structure plutôt sérieuse, rythmée cette fois encore par les contes de fées et les comptines, le récit est d’une très grande liberté. L’équilibre entre le sens du comique et la sensiblerie de l’expérience intime parvient à tenir tout du long sans jamais frôler la moindre catastrophe, et se concentre dans la scène proprement hilarante où les deux jeunes filles découvrent le plaisir charnel.

Lisa Mandel - dédicace Je me suis procuré le livre quelques jours avant sa sortie. Je venais de lire sur le blog de l’auteur qu’elle participait quelques heures plus tard à une séance de dédicaces à la librairie Albums à Paris, en avant-première. Je n’habite pas Paris, donc j’ai avalé un morceau rapidement et j’ai couru comme un dératé pour attraper un train, puis un RER, puis pour atteindre la librairie Albums. J’avais pris soin, par téléphone, de faire réserver un livre à mon nom (s’il n’y en avait pas eu à mon arrivée, j’aurais été déçu). J’arrive essoufflé, et du coin de l’oeil je remarque une masse importante de gens venus faire dédicacer leurs livres. Hmmm… Je fonce à la caisse réclamer le livre réservé, et, surprise, tous les vendeurs sont au courant et connaissent mon nom. Je dois être le seul au monde à téléphoner pour ce genre de choses.
Je ne suis pas très porté sur les dédicaces : dans ma bibliothèque il doit y en avoir une quinzaine, obtenues sur un malentendu. Mais puisque je suis fan…
En m’approchant de la table de dédicaces, j’aperçois Lisa qui est en fait toute seule, l’attroupement autour des tables s’avère concerner ses collègue les talentueux Frederik Peeters et Buno Heitz, disposés de part et d’autre de l’auteur-e de Princesse aime princesse. Zut alors, ce n’est pas le grand succès ! Mais tant mieux pour moi finalement. Lisa me reconnaît – on s’était parlé pendant l’Université d’été de la bande dessinée à Angoulême, j’y intervenais dans une table-ronde sur le thème « Art Contemporain et bande dessinée » tandis que Lisa était là en tant que bloggueuse.
Elle m’a fait un petit dessin, très rapide, car elle dédicace vite (ce qui explique le manque d’affluence devant sa table). On a causé deux secondes : Marseille, la santé,… ça va ça va… En fidèle lecteur de son blog je sais qu’elle vient de déménager. Et en me relisant je me trouve l’air bête du fan de base (j’avais prévenu).
Je lui ai offert l’ultime exemplaire de ma propre bande dessinée et puis je suis rentré chez moi.

L’album Princesse aime princesse (125 pages) est publié aux éditions Gallimard dans la collection Bayou, dirigée par Joann Sfar. On le trouve dans toutes les maisons sérieuses pour 16,5 euros. Dans la même collection, on sera bien inspiré de lire les livres de Lucie Durbiano (notamment Orage et Désespoir), ancienne des Arts-déco de Strasbourg, comme Lisa Mandel, ainsi que la série Aya de Yopougon par Marguerite Abouet et Clément Oubrerie.

Logiciel « libre » et création artistique

avril 12th, 2008 Posted in Après-cours, logiciels | 4 Comments »

Le logiciel « libre » (librement modifiable et librement diffusable) a fait ses preuves dans plusieurs domaines : les systèmes d’exploitation BSD et Linux ont mis des outils très puissants à la portée de tous, ils constituent même l’épine dorsale du réseau Internet avec l’aide de logiciels comme Apache, Sendmail ou encore mySql (serveurs web, mail et gestionnaire de bases de données). Le logiciel « libre » émane au départ d’ingénieurs, comme Richard Stallmann, excédés par les situations irrationnelles qu’implique parfois la rigidité du copyright : en corrigeant un bug dans un driver d’imprimante, un programmeur se met hors-la-loi ! C’est d’ailleurs toujours le cas la plupart du temps, mais les logiciels distribués en open-source et sous licences « libres » (Gnu, Bsd,…) ont une toute autre philosophie et favorisent le principe même de l’amélioration constante des logiciels, lesquels logiciels ont en plus la vertu de suivre les besoins et les envies de leurs usagers qui ne sont plus forcés de s’en remettre à la sagesse des services markéting d’IBM, Microsoft ou Novell et aux stratégies commerciales parfois calamiteuses de ces derniers.
On a vu des logiciels cesser d’être mis à jour ou disparaître sans être véritablement remplacés pour des raisons qui n’arrangeaient strictement personne et qui s’inscrivaient dans le cadre d’alliances ou de fusions entre grands éditeurs : Sound Edit, Fontographer, PageMaker, Freehand, Hypercard, BeOS, Lotus Organizer… Ce genre de choses n’existe pas dans le logiciel « libre » où les outils sont améliorés et maintenus tant qu’il y a quelqu’un pour vouloir qu’ils le soient.

Mais voilà, le « libre » est bien une invention d’ingénieurs et pendant longtemps, ce domaine de la création logicielle a principalement concerné des outils extrèmement techniques : drivers, systèmes d’exploitation, serveurs, compilateurs,… Il a fallu des années pour que les programmeurs du « libre » s’intéressent un peu aux interfaces graphiques et aux outils bureautiques « conviviaux » et il a fallu plus de temps encore pour qu’ils se penchent sur les outils de création artistique. Je crois me rappeler que le tout premier outil de création diffusé gratuitement et sous une licence proche des licences libres a été POV (Persistence of vision), un outil de rendu d’images 3D. La 3D a toujours été pour moi un domaine étrange de la création visuelle, à mi-chemin entre le défi technique et l’épate artistique, où généralement plus un créateur veut faire de l’art et plus il s’en éloigne – la 3D qui émane des laboratoires de recherche scientifique a longtemps été plus belle à regarder et plus intéressante ou plus originale que les nature-mortes-mortes-mortes pleines de jolis reflets brillants que nous ont infligé tant de créateurs dans le domaine. La tendance a changé, sous l’impulsion notamment du jeu vidéo – où l’immersion et le récit donnent un sens nouveau à la 3D -, sous l’impulsion aussi de gens comme John Lassetter du studio Pixar, qui a rappelé, par ses films, qu’une image épatante ne valait rien sans un bon scénario, et peut-être aussi parce que la culture visuelle des créateurs de 3D a progressé, qu’ils sont moins primaires, qu’ils veulent sortir de la peinture pompier.
Dans le domaine musical, les premiers logiciels de production artistique émanaient de l’industrie et étaient donc des logiciels propriétaires. Les outils de pré-presse et de retouche d’image eux aussi émanaient de l’industrie. Parce que ces outils nécéssitaient pour la plupart une interface graphique, ils sont nés sur Macintosh, sur Atari, sur Amiga et sur le système Irix (l’unix des Silicon Graphics). Or les programmeurs et notamment les programmeurs du domaine du « libre » étaient quand à eux équipés d’ordinateurs sous MS-Dos ou sous Unix non-graphique. Les choses ont sans doute commencé à évoluer au milieu des années 1990, avec le logiciel The Gimp, un logiciel d’image qui ambitionnait d’être un véritable clone de Photoshop. Bientôt quinze ans plus tard, Photoshop est loin d’avoir perdu ses atouts face à Gimp. À la suite de Gimp, de nombreux « clones » de logiciels de création ont été crées avec plus ou moins de bonheur.

Blender

Depuis quelques années j’essaie de tirer le maximum de ces outils libres et je délaisse les autres, afin d’évaluer véritablement leurs atouts et leurs lacunes.
Petit point provisoire et subjectif :

  • The Gimp : clone de Photoshop. Toutes les images de ce blog sont retouchées avec ce logiciel. L’interface de Gimp, notamment sa gestion des fenêtres ou encore celle des calques sont extrèmement pénibles. Certains outils fonctionnent très bien, d’autres sont des gadgets et d’autres encore ne permettent pas toutes les finesses qu’autorise le vétéran des logiciels de retouche photo. Les filtres standard (niveaux, lumière, contraste, etc.) sont souvent d’une qualité médiocre et peuvent « cramer » les images. Gimp ne gère que la séparation Rouge-Vert-Bleu, ce qui en fait un outil inutile dans le domaine de l’impression professionnelle. Pourtant, chaque année le nombre des aptitudes de Gimp augmente mais plus dans une optique de défi technique (la meilleure utilisation de la mémoire, la plus grande rapidité d’exécution, etc.) que dans une optique de production, où l’expertise d’Adobe semble pour l’instant difficile à concurrencer. Le grand point fort de Gimp c’est la possibilité de programmer des scripts. Contrairement aux scripts de Photoshop (qui ne sont pas écrits mais enregistrés), les scripts de Gimp sont difficiles à mettre au point. En contrepartie, leur potentiel est illimité.
  • Des logiciels dérivés de Gimp ont été créés, comme CinePaint, un outil de traitement d’image vidéo, lui aussi distribué sous licence « libre », et qui contrairement à Gimp est véritablement utilisable et effectivement utilisé dans des conditions professionnelles (les films de la série Harry Potter tirent par exemple parti des qualités de CinePaint). L’espace colorimétrique utilisé par CinePaint est (au maximum) en 3×16 bits, c’est à dire des milliers de milliards de valeurs colorées différentes.
  • Inkscape : logiciel de dessin vectoriel qui ambitionne de concurrencer Illustrator mais qui rappelle plutôt Freehand, Corel Draw ou le regretté Corel Xara. Plutôt spartiate pour l’instant, il est assez bien fait et embarque quelques fonctions originales comme la génération de codes-barres et la fausse 3D.
  • Scribus : concurrent déclaré de QuarkXpress et de Adobe Indesign. Un gros potentiel et une approche qui se veut professionnelle (support des langues exotiques, support de la séparation quadri, etc.). Je ne suis pas assez graphiste moi-même pour juger de l’intérêt véritable de cet outil en conditions de production.
  • Audacity : logiciel d’enregistrement de son et de traitement audio multi-pistes. Il me rappelle très fortement feu Macromedia Sound Edit. Bien fichu, assez simple à manipuler, assez puissant, il contient pas mal de bugs mineurs et il lui arrive que tel ou tel filtre aboutisse à un plantage.
  • Pour de la musique non linéaire, on peut utiliser Jmax, une version Java (et libre) du célèbre Max.
  • Pure Data sert aussi au traitement de signal (audio ou vidéo) en temps réel. Comme pour jMax je suis forcé d’être un peu évasif car je n’utilise aucun de ces deux outils.
  • Processing : un logiciel de création visuelle animée qui est en fait une surcouche de Java. Extrêmement pédagogique pour montrer à des étudiants ce qu’est la programmation, très rapide dans la mise en œuvre. Agréable, mais plutôt inadapté aux projets un peu lourds, pour lesquels on préfèrera Adobe Director ou Adobe Flash.
  • Open Framework, une librairie C++ pour le codage créatif.
  • ContextFree, une interface de programmation graphique en 2D non animée.
  • Il existe un projet de logiciel permettant la création visuelle d’animations flash, Flash for Linux (F4l), qui comme son nom l’indique est destiné à la plate-forme Linux. Pour les programmeurs, il existe aussi des librairies et des outils divers comme SwfMill, qui permet de créer des animations à partir d’un code XML, comme le compilateur Actionscript Mtasc, la librairie Ming, et d’autres.
  • Pour la 3D, les outils Blender et BrlCad sont à la mode. BrlCad remplace AutoCad, tandis que Blender est un logiciel complet de modélisation, de rendu et d’animation 3D. Blender a la réputation d’être difficile à maîtriser, mais il est puissant, il a notamment été utilisé pour la chorégraphie de certaines scènes du film Spiderman 2.
  • VideoLAN (VLC) : lecteur multimédia universel, VLC est devenu un outil incontournable dans son domaine. Il ne sert pas qu’à visionner des animations puisqu’on peut l’utiliser pour extraire des vidéos (d’un DVD par exemple) ou pour diffuser des vidéos, notamment sur Internet.
  • Pour le montage vidéo linéaire (iMovie, Premiere, Final Cut), le seul logiciel libre à avoir atteint un certain niveau de maturité semble être Virtual Dub, qui ne fonctionne malheureusement qu’en environnement Windows.
  • OpenOffice : pas un logiciel de création artistique, mais il est difficile de ne pas le citer. Cette suite bureautique remplace assez avantageusement Microsoft Office.

En conclusion, le logiciel « libre » a fait de gros progrès mais le niveau de professionnalisme des outils de ce genre reste assez inégal. De nombreux logiciels en cours de développement peuvent être testés par le biais de la plateforme SourceForge, qui fédère de nombreux projets.

edit : un site dédié au recensement de logiciels libres destinés à la création artistique, artsoftware.

2^4

avril 11th, 2008 Posted in Personnel | 2 Comments »

Seize ans de mariageTout le monde s’en fiche, mais Nathalie et moi-même fêtons aujourd’hui nos seize ans de mariage. On était tout beaux à cet âge-là. Il faisait grand soleil – avant et après de grosses pluies. La petite fille que je porte d’un bras détendu passe son bac dans deux mois et prépare les concours d’entrée aux écoles d’art. Elle a pas mal grandi, donc – il me faudrait deux bras pour la porter maintenant (si elle se laissait faire !). À l’époque, j’étais aux Beaux-Arts de Paris, section peinture, atelier Carron, en attendant le début de mon service national, tandis que Nathalie étudiait la slavistique à Paris IV. Un mariage, c’est bien parce qu’on voit plein de gens qu’on avait plus ou moins perdus de vue. C’est ce jour-là que Bruno, le parrain de mon frère, m’a conseillé d’étudier à l’université Paris 8.

Neige tardive, le lendemain matin

avril 7th, 2008 Posted in Depuis ma fenêtre | No Comments »

Neige tardive

Neige tardive, le lendemain matin

Neige tardive, le lendemain matin

Camille music hole

avril 7th, 2008 Posted in Chansons, Link-dropping | 5 Comments »

Le nouveau site de la chanteuse Camille, réalisé par le studio Fleur de papier à l’occasion de la sortie de l’album Music Hole… vaut le détour, avec sa navigation frontale et pêchue, dans un registre à la fois lounge et agressif.

Camille music hole

Je ne connais pas grand chose à la musique de la talentueuse Camille. Pour moi, cette demoiselle est surtout l’interprète de quatre titres du groupe Nouvelle Vague (qui reprend de la New Wave en Bossa Nova dans un esprit Nouvelle Vague – les trois mots sont synonymes) : Making plans for Nigel d’après XTC, Too drunk to fuck d’après les Dead Kennedys, In a manner of speaking d’après Tuxedomoon et Guns of Brixton d’après les Clash.
Choses à entendre que je recommande, il va sans dire.

Neige tardive, la nuit

avril 7th, 2008 Posted in Depuis ma fenêtre | No Comments »

Neige tardive, la nuit