Profitez-en, après celui là c'est fini

La science en train de se faire (Andromeda Strain)

juin 2nd, 2008 Posted in Au cinéma | 3 Comments »

Michael Crichton est un peu le Jules Verne américain. Ses romans emblématiques sont basés sur les implications d’une découverte scientifique récente ou crédible. Ils ont souvent été adaptés au cinéma : Mondwest (dont on reparlera), Jurassic Park, Sphere,… Comme Jules Verne, Crichton a une écriture parfois laborieuse. Soucieux d’exactitude, il ne nous épargne rien du détail qui rend crédible le prétexte scientifique de départ de ses intrigues.
La première adaptation d’un de ses romans est The Andromeda Strain (en français : Mystère Andromède. Strain signifie « souche » au sens d’une souche de virus), réalisé en 1971 par Robert Wise, dont tout le monde connaît West Side Story et La Mélodie du bonheur. Wise est aussi l’auteur de Le jour où la terre s’arrêta, un classique de la Science-Fiction américaine.
Mystère Andromède est un film d’un ennui terrible, car il tente d’expliquer de manière aussi réaliste que possible ce que pourraît être un centre top-secret dédié à la recherche de germes extra-terrestres. Après deux heures passées à regarder des bras-robot manipuler des boites de pétri, le spectateur espère un peu d’action, mais en dehors de la crise d’épilepsie d’une biologiste, il ne se passe pas grand chose. Le film a pourtant quelques petites choses pour lui.
Le générique, agréable, est dû à un dénommé Attila De Lado qui n’a pas fait parler de lui par la suite.

L’histoire commence à Piedmond, un bled perdu de l’Utah où l’armée américaine tente de récupérer une capsule spatiale. Seulement voilà, tous les habitants du village sont morts ou se sont suicidés, et ceux qui s’approchent du bourg ne tardent pas à mourir eux aussi d’une affection effrayante : leur sang coagule spontanément et devient pareil à du sable. Vêtus de combinaisons étanches, des militaires trouvent tout de même deux survivants – un bébé et un vieillard souffrant d’un ulcère à l’estomac.
L’exploration du village fantôme par les militaires est l’occasion d’une scène cinématographiquement intéressante. L’écran est découpé en deux images (Split Screen), où l’on voit chaque fois à gauche un militaire qui regarde à l’intérieur des maisons des habitants de Piedmond, et à droite, dans des cadrages divers apparaissant comme des diapositives, l’image fixe des cadavres.
Le procédé du split screen était assez à la mode au début des années 1970 (L’Affaire Thomas Crown, l’Étrangleur de Boston, Woodstock), mais il est utilisé ici d’une manière relativement différente de celles qui avait généralement cours. Il ne s’agit pas seulement de montrer des actions synchronisées, mais de montrer une personne en train de voir, et de confronter cette action à la vision qui en découle.

Donc, tout le monde meurt mais on ne sait pas réellement de quoi.
Il convient alors d’activer en urgence le plan « Wildfire » : cinq chercheurs (volontaires) sont extraits à leurs familles et à leurs travaux pour être placés au secret dans un laboratoire souterrain du Nevada. Ils ont la charge d’identifier le germe pathogène extra-terrestre et de trouver le moyen de lui enlever toute dangerosité. Suit une laborieuse description de l’organisation de la sécurité dans une base secrète américaine. Je ne pense pas que la mythologie des bases secrètes (Zone 51, Roswell, etc.) était bien connue avant ce film. Alors on nous explique tout : le vrai-faux centre de recherches agronomiques, les mots de passe ridicules (« ça va ? » – « ça va fort » – « vous avez l’heure ? » – « ma montre est arrêtée à 11h46 » – « c’est dommage » – « ça doit être à cause de la chaleur »), la cabane de jardinier qui est aussi un ascenseur, etc.

Depuis 1971, on en a vu défiler des bases secrètes en Arizona, dans le Nevada ou ailleurs. Ma préférée est peut-être celle du Hulk de Ang Lee : tout comme dans Mystère Andromede, le protocole qui permet de descendre aux plus bas niveaux de la base est interminable et procédurier, en revanche le monstre vert, une fois très en colère, remonte les étages à toute vitesse, en défonçant les portes et débarque à l’air libre par un cinéma désaffecté.

La suite, ma foi, c’est « la science en train de se faire », sujet dont les pédagogues, les muséologues et bien entendu les scientifiques se demandent toujours comment il peut être montré de manière à la fois captivante et instructive (je vous renvoie au récent billet qu’Enro a consacré à la question sur son blog).

Comme WildFire est un projet top-secret de l’armée, on ne nous inflige pas ici ce qui constitue, pour les non-initiés, la partie la moins spectaculaire, qui est aussi la partie immergée de l’iceberg de la vie des chercheurs : la paperasserie. Non, ici, les savants voyagent luxueusement dans des avions de ligne dont ils sont les seuls passagers, ils n’ont pas de chef de service, ils ne soumettent aucun texte à un comité de lecture. Ils sont directement dans le vif du sujet, à savoir le sacrifice de macaques rhésus et de rats, l’observation microscopique, l’enquête épidémiologique, etc. Et ils peuvent même s’offrir le luxe de faire savoir qu’ils désapprouvent certaines recherches menées par leur employeur, l’armée (car si j’ai compris, le germe fatal a été amené sur terre exprès pour mettre au point une arme biologique).
Au passage, on apprendra que l’erreur 601, pour les ordinateurs de l’époque, c’est quand un germe vivant en forme de cristal (nanotechnologie extra-terrestre ?) s’est tellement reproduit que son observation fatigue trop la machine qui doit tout laisser choir non sans avoir émis ce râle désespéré : « overloooad ! ».

Bon, je vous raconte la fin ?
Alors à la fin, après une petite peur due à un bout de papier coincé dans une imprimante (qui a eu pour effet de couper le labo secret du reste du monde), l’humanité triomphe de la menace grâce à une astuce trouvée par le moins diplômé des savants, qui n’était que médecin et dont les autres se moquaient en l’appelant « Prix Nobel ». En effet, le garçon a l’idée qu’en respirant beaucoup comme les bébés et en ayant un taux de je ne sais quoi comme quelqu’un qui prend un traitement contre les ulcères à l’estomac, eh bien on survit au germe de l’espace, lequel germe est finalement neutralisé et envoyé mourir dans l’océan dont la salinité le tue. Ouf, sauvés. Mais cela se passera-t-il aussi bien la prochaine fois ? On ne sait pas, mais le film se termine sur un inquiétant chiffre qui clignote : 601… 601…

Au chapitre informatique, on remarquera un peu de 3D pour montrer le plan des lieux. Même s’il s’agit plutôt d’une simulation de 3D que de 3D véritable, c’est sans doute un des tout premiers exemples du genre au cinéma, je ne vois en fait rien de similaire avant 1977, avec le plan en relief de l’étoile noire dans le premier film de la série Star Wars. Il faut dire que Michael Crichton a toujours suscité (quand il ne les a pas créées lui-mêmes) des adaptations de ses romans à la pointe de la technologie du moment et même au delà : la vision robotique du Yul Brynner dans Mondwest (dix ans avant Terminator), le personnage virtuel de Looker (1981, vingt ans avant S1m0ne), l’interface d’un système d’exploitation en 3D dans Jurassic Park, etc. Ici, les effets visuels sont signés par l’immense Douglas Trumbull (2001, Silent Running, Brainstorm, Blade Runner), mais aussi par John Whitney Sr., pionnier parmi les pionniers dans le domaine de l’image numérique.
Un des protagonistes de l’histoire est par ailleurs amené à travailler sur ordinateur à l’aide d’un stylet optique. Le stylet optique existait depuis la fin des années 1950 (il a notamment été utilisé dans le cadre de la surveillance aérienne militaire américaine), mais il était loin d’être répandu ou même connu au début des années 1970.

Andromeda Strain est avant tout un film terriblement long. Bourré de bonnes choses, mais désespérément mou. J’aurais du mal à recommander son visionnage autrement qu’à titre historique. Une version récente du même scénario a été tournée sous la forme d’une mini-série télévisée. Les commentaires que j’ai lu au sujet de cette seconde adaptation ne donnent guère envie de voir le résultat.

Bon, promis, la prochaine fois j’essaie de parler d’un bon film.

École d’Art en danger

juin 1st, 2008 Posted in Dans la boite-aux-lettres, Pas gai | 1 Comment »

Je viens d’être averti par un e-mail d’une collègue de l’École supérieure d’art du Havre.
L’École Supérieure des métiers d’Arts d’Arras semble être en passe de perdre son principal soutien financier, la communauté urbaine d’Arras, alors qu’elle s’agrandit, que la région Nord/pas-de-Calais a doublé sa subvention et que le ministère de la Culture semble favorable à une procédure d’habilitation qui ferait entrer l’établissement dans le club des écoles supérieures d’art territoriales permettant à leurs étudiants de voir leur cursus couronné par un diplôme tel que le DNAP, le DNAT et le DNSEP. L’abandon de l’école par la communauté urbaine signerait l’arrêt de mort de l’établissement.
Il semble donc s’agir d’une crise de croissance (ça devient sérieux, on retire ses billes) et en tout cas pas d’un problème de changement de municipalité puisque le président de la communauté urbaine-sénateur-maire d’Arras, Jean-Marie Vanlerenberghe (MoDem), est en poste depuis 1995. Cependant ce genre de décision brusque advient plus souvent juste après une élection que juste avant, la consigne pré-électorale étant toujours d’éviter les remous.

Je ne connais ni le détail ni le fond de l’affaire, mais tout cela me rappelle les malheurs subis en 2002 par l’École Supérieure d’Arts d’Amiens, école d’où, avec dix-huit collègues (si je compte bien), j’ai été viré une semaine après la rentrée (interruption de contrat à effet rétroactif !). Notre crime fut d’avoir osé contester les méthodes et les décisions du directeur de l’établissement, Alain Snyers (talentueux re-créateur de l’école douze ans plus tôt mais franchement pas au mieux de sa forme à ce moment-là), et pour avoir indisposé le maire, Gilles de Robien, qui venait d’obtenir un portefeuille ministériel et qui tenait apparemment à maintenir son autorité sur Amiens bien que, officiellement et légalement, il n’en était plus le maire. Il faut dire que certains enseignants étaient en contrat à durée déterminée depuis plus de dix ans et que la mairie se trouvait dans l’illégalité la plus complète : je doute qu’une telle affaire ait pu fragiliser De Robien, mais lui semble l’avoir cru.
Rétrospectivement, je trouve l’affaire incompréhensible et irrationnelle, quoique très humaine : les questions de fond sont rapidement devenues de minables questions d’égo. Les profs ont nettement sous-estimé la peur que leurs interlocuteurs (direction, élus, services municipaux) avaient les uns des autres.
Un sacré gâchis. On dit que l’école s’en est finalement bien relevée. Tant mieux. Je n’irai pas vérifier, la page est tournée.

Parmi mes collègues malheureux se trouvait Yves Faure, qui dirige actuellement l’École des métiers d’art d’Arras – et que je salue au passage.

On trouvera le détail et l’actualité de l’affaire (celle d’Arras) ici. Je souhaite aux diverses partie de s’entendre et de se montrer moins bêtes que nous ne l’avons été à Amiens, dans l’intérêt des étudiants notamment.

Mise à jour (2/06) : Il semble que l’avenir de l’École des métiers d’art d’Arras soit un petit peu moins sombre que ne le laissaient penser mes premières informations. La communauté urbaine continuerait à soutenir l’établissement, mais au prix d’une importante réduction de budget.
Lire aussi : Arras se mobilise (blog)
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Cyber pop (2)

juin 1st, 2008 Posted in Design, Vintage | No Comments »

Un joli téléphone trouvé par mon frère dans un vide-grenier.

Il fait téléphone, radio et réveil.
La marque, inconnue au bataillon, est Electra, fabriqué à Hong-Kong en 1983. On reconnaît le design « futuriste » anguleux typique du début des années 1980, mais il y reste quelques réminiscences de Cosmos 1999, ne serait-ce que dans le principe même de l’objet multi-fonctions et dans le choix de la typo.

Coïncidence, Electra est le nom d’une des premières expositions de groupe réellement importantes dans le domaine des nouveaux médias (Electra : l’Électricité et l’électronique dans l’art au XXe siècle), organisée par Frank Popper pour le Musée d’art moderne de la ville de Paris, en 1983 justement.

Neurologie et hormones

mai 29th, 2008 Posted in Lecture, Personnel, Sciences | 16 Comments »

Peu après le lancement de Scientists of America, j’ai été contacté par le magazine FHM (For Him Magazine) qui me demandait en urgence de rédiger un article démontrant que la lecture des journaux masculins facilitait la compréhension des femmes par la gent masculine. Le principe du site, rappelons-le, c’est de créer des études scientificomorphes dont les conclusions sont fournies à l’avance par le commanditaire – de la science à la carte, un peu comme ce que font les très grands laboratoires avec les géants de l’industrie pharmaceutique, mais en version discount. Pour me documenter, je suis allé, légèrement honteux, acheter un numéro de FHM dans un kiosque impersonnel situé dans une grande gare bien loin de chez moi. J’étais à deux doigts d’expliquer au vendeur que j’avais en quelque sorte une raison professionnelle de faire cet achat, que je n’étais pas du tout du genre, que ce n’était pas la plantureuse Clara Morgane, en couverture, qui m’avait poussé à dépenser trois euros. Quand on m’a demandé si je voulais un sac en plastique pour mon magazine, j’ai dit « oui oui oui » avec un empressement qui a dû sembler suspect.
Je n’ai osé sortir l’objet de son sac qu’une fois rendu chez moi et après le coucher des enfants.
Nathalie me disait que, de son côté, ça l’embêtait parfois de se retrouver dans le train à lire des journaux comme Marie-Claire dont la couverture – la face que l’on montre aux autres voyageurs, un média à part entière finalement – est saturée de titres racoleurs tels que « J’ai couché avec ma meilleure amie », « j’ai trompé mon mec avec son meilleur copain », « et si l’infidélité c’était mieux ? » ou autres « les sex-toys ne nous font plus peur » – titres souvent bien plus pimentés que le contenu du journal.

En lisant le magazine j’ai constaté que, effectivement, il n’était pas fait pour moi, notamment parce que je ne suis ni automobiliste, ni amateur de football. Je n’utilise pas de produits de beauté, je n’achète pas de gadgets électroniques chers et inutiles et je n’attends pas d’aide à la compréhension de la psyché féminine de la part d’actrices pornographiques en pré-retraite.
J’ai écrit mon article (bof), j’ai signalé sa publication à FHM et j’ai attendu qu’ils rédigent, à leur tour, un article. Ne recevant aucune réponse, j’ai acheté (toujours aussi embarrassé) le numéro du mois suivant – pour rien puisqu’il n’y avait toujours pas d’article qui soit consacré à mon travail – puis celui du mois d’après où, enfin, Scientists of America était minusculement évoqué dans une article ras-les-pâquerettes consacré aux arnaques et notamment aux « pièges » d’Internet.

C’est un peu le même genre de gène diffuse qui m’a embarrassé au moment d’acheter le livre Les secrets du cerveau féminin ( Louann Brizendine, éd. Grasset 2008). Comment lire dans les transports en commun un livre qui laisse supposer que son lecteur cherche à percer le fameux « mystère des femmes » ? Je n’ai jamais cru à un tel mystère, je vois bien des différences entre hommes et femmes, que je ne trouve pas spécialement mystérieuses, mais je vois aussi bien plus de similitudes encore.
J’ai acheté ce livre après en avoir lu un résumé dans Le Point, journal lui-même acquis par désespoir de n’avoir rien à lire au wagon-bar du TGV Tarbes-Paris. C’est bizarre que je me sente à ce point forcé de justifier les raisons de tous mes achats. L’article me laissait entrevoir qu’il ne s’agissait pas d’un énième Les hommes viennent de Mars, les femmes de Vénus, mais d’un ouvrage scientifique exposant l’état de l’art sur la question du rapport entre l’état hormonal d’une personne et la construction de son cerveau.

Le livre, écrit par une neuro-biologiste, raconte très bien le fonctionnement du cerveau. Concret, dénué de jargon, d’une lecture agréable, presque légère, il est ostensiblement destinée au grand public tout en évoquant des découvertes qui sont pour la plupart à peine sorties des laboratoires de recherche. Si l’ouvrage est centré sur les femmes, c’est avant tout parce qu’il y a beaucoup plus à dire à leur sujet qu’à celui des hommes, qui sont plus constants, moins complexes et, il faut l’admettre, moins intéressants.
La première chose qui ressort du livre c’est que que les hormones ne sont pas de simples messagers des humeurs de chacun, elles sont ce qui fabrique notre structure neurologique au jour le jour, qui décide du câblage synaptique, lequel fabrique nos sentiments, nos réactions, notre mémoire, bref notre personne. Un boost de testostérone reçu à un certain stade de la construction d’un fœtus pourra être un facteur déterminant dans la personne qu’il deviendra plus tard : bavard ou taciturne, homosexuel(le) ou hétérosexuel(le), sociable ou au contraire totalement incapable de tisser des liens affectifs avec son entourage, etc. Un certain taux de telle hormone aura tendance à favoriser les connexions dans la zone dédiée à l’attachement. La baisse de toutes les hormones favorisera la déprime passagère ou même la dépression, etc. Évidemment, tout cela s’observe surtout sur les rats et les chimpanzés, on n’effectue pas trop d’expériences de ce type sur des humains. Le hasard y pourvoit parfois : on s’amusera de l’anecdote d’une femme mûre traitée à la testostérone afin de retrouver sa libido de jeune femme qui, par erreur, avait pris une dose double de ce qu’on lui avait prescrit et qui avait découvert ce que pouvait être les pensées d’un adolescent mâle.
L’attachement envers autrui est une donnée neurologique qui est là aussi construite par les hormones. Imaginez qu’il suffit de modifier la capacité à répondre à une hormone donnée dans l’organisme d’un campagnol des montagnes (rongeur polygame) pour le rendre monogame comme ses cousins les campagnols de prairie. On peut inhiber ou stimuler tel ou tel trait de caractère (agressivité, bienveillance, ouverture à autrui, fidélité amoureuse, indifférence, égoïsme, etc) par voie hormonale ou en inhibant les récepteurs à telle ou telle hormone qui se trouvent dans le cerveau : testostérone, œstrogène et progestérone, bien sûr, mais aussi ocytocine, cortisol, vasopressine, dhea, androstènedione, alloprégnanolone,…

Par ailleurs, et c’est le premier sujet du livre, on peut enfin comprendre les phases de la vie d’un homme ou d’une femme, notamment dans leur rapport aux autres. Et il vaut mieux les connaître par avance. Plutôt que d’apprendre à appeler les ballons des « référenciels bondissants », les futurs profs formés dans les IUFM devraient être avertis de ce qu’est la poussée de croissance d’un petit singe de l’espèce homo sapiens sapiens ! Mais je crois qu’on s’y refuse car dans l’imaginaire collectif (forgé sur ce point par les pères de l’église catholique mais aussi par la manière dont nous ressentons les choses), l’âme et le corps sont deux choses distinctes, la chair n’étant que l’écrin de l’esprit.

Grâce aux méthodes d’observation non-intrusives (IRM, EEG, etc.), on peut observer le fonctionnement de telle ou telle zone du cerveau. On a pu ainsi mesurer que les femmes consacraient une part importante de leur cerveau au mimétisme, ce qui les rend particulièrement douées pour interpréter les expressions du visage des personnes qui se trouvent face à elles (en se « calant » sur leur expression faciale, leur respiration,…) et développer une capacité à l’empathie mais aussi à la divination : la fameuse « intuition féminine » est donc un fait objectif et explicable. De son côté, lorsqu’un homme a oublié une dispute ou un moment important de sa vie de couple, ce n’est pas spécialement de sa faute, sa mémoire se construit moins dans les zones affectives du cerveau.
On apprend bien d’autres choses étonnantes. Par exemple le fait qu’une femme soit la plupart du temps réceptive à l’odeur de son compagnon, mais qu’elle se trouve indifférente à cette odeur au moment de son pic de fécondité… et bien plus attirée par l’odeur d’hommes plus virils (virilité qui s’évalue d’un point de vue hormonal).
Je ressors de ma lecture avec l’impression que, du point de vue affectif, les hommes et les femmes s’associent temporairement autour de la reproduction et de l’éducation de leur progéniture, mais poursuivent ensuite des buts qui peuvent être différents si (j’extrapole un peu ma lecture) il n’y a pas de connivence intellectuelle pour justifier qu’un couple continue d’exister. Cependant, et c’est aussi un enseignement du livre, l’espèce humaine échappe en grande partie au déterminisme qui pilote la vie d’autres mammifères : chez certaines espèces, le lien (neurologique) de l’attachement maternel ne peut se réaliser que selon un scénario extrèmement précis, tandis que chez l’humain, une mère adoptive ou une grand-mère peuvent tisser de tels liens. De plus, les hormones font le cerveau mais le cerveau cognitif influe lui aussi sur l’équilibre hormonal.
Enfin je raconte tout ça très mal, dans le désordre, d’une manière imprécise et qui hérisserait sans doute le poil de tout scientifique digne de ce nom, alors je n’ai qu’un conseil : lisez le livre !

J’en ressors avec une conviction : les diverses psychothérapies et les méthodes psychologiques d’exploration de l’esprit humain sont terriblement empiriques et souffrent d’un retard terrible sur la neurologie – même si on constate que les découvertes rapportées ici sont elles-mêmes extrèmement récentes. J’ai cependant un peu de mal à suivre l’auteur sur le terrain de la médicamentalisation de l’existence qui lui semble une évidence, comme si les changements qui touchent le métabolisme étaient des maladies.
Du reste on découvre peu à peu que les hormones peuvent être manipulées sans l’aide d’aucun laboratoire pharmaceutique. Par l’art, notamment, ou en tout cas par la fiction ! Une étude issue de l’Université du Michigan et publiée dans la revue Hormones and behaviour a en effet démontré que le taux de testostérone (agressivité, libido, pilosité, calvitie – je sais c’est curieux) d’un sujet pouvait être modifié par le film qu’il visionne. Ainsi, un documentaire sur la forêt amazonienne n’a aucun effet hormonal, tandis qu’une scène de meurtre du film Le Parrain II augmentera sensiblement le taux de testostérone des hommes et que le film sentimental Sur la route de Madison fera nettement baisser le taux de cette hormone chez les hommes comme chez les femmes. L’étude mériterait d’être affinée mais il est tout à fait étonnant, formidable et un peu angoissant (si l’on pense aux manipulations qui peuvent en découler) d’imaginer qu’une fiction puisse agir sur non seulement sur l’état émotionnel, mais sur le comportement, la mémoire et la construction du cerveau. Il faut à ce sujet que je lise Storytelling, de Christian Salmon, qui n’est pas axé sur la neurobiologie mais qui semble expliquer de quelle manière le récit est un outil de manipulation et de quelle façon cette technique intuitive et artisanale est devenue une pratique industrielle avec la diffusion de masse des œuvres de l’esprit.

Sur ma lancée, j’ai entamé un autre ouvrage consacré à la neuro-biologie, le Voyage extraordinaire au centre du cerveau, par Jean-Didier Vincent, chez Odile Jacob. J’avais déjà lu sa Biologie des passions, il y a une vingtaine d’années, ouvrage dont j’avais surtout retenu que le chocolat, consommé en quantité raisonnable, le café et un alcoolisme léger étaient tout à fait indiqués pour bénéficier d’une bonne santé mentale (mais peut-être que je confonds avec un autre livre lu exactement à la même période, la diététique du cerveau, par JM Bourre – j’ai un doute subit).
La lecture du voyage extraordinaire au centre du cerveau, quoique tout à fait captivante, est un peu plus ardue que celle du livre de Louann Brizendine, car c’est un ouvrage à la fois plus pointu, plus technique, plus complet mais aussi plus littéraire, au sens où son auteur (membre de l’Académie des sciences) ressent le besoin de faire des phrases et d’égrener les références littéraires jusqu’à rendre son propos parfois un peu confus.

J’aime bien en revanche le fait que l’auteur se montre vraiment précis et qu’il invite de nombreux confrères à intervenir et à fournir leur propre vision de tel ou tel sujet, notamment Yves Agid, qui si je ne m’abuse est le frère de l’artiste Olivier Agid.

(mise à jour 06/2010 : Les Secrets du cerveau féminin et Voyage extraordinaire au centre du cerveau sont sortis au format « poche »)

(mise à jour 06/2011 : j’ai appris que Grasset n’éditera pas en français l’ouvrage jumeau, The Male Brain, pourtant édité avec succès aux États-Unis ou en Allemagne. Je suppose que l’auteur paie ici le titre racoleur Les secrets du cerveau féminin, car il est probable qu’un livre intitulé Les secrets du cerveau masculin n’aurait pas beaucoup de succès)

Habillage télévisuel

mai 28th, 2008 Posted in Dans le poste, Design, Link-dropping | 2 Comments »

À quoi aurait ressemblé France-Télévision si l’habillage de la chaîne avait été réalisé par Intégral Ruedi Baur & Associés et l’artiste Grégory Chatonsky ? On trouve la réponse à cette question et à bien d’autres sur le blog Lenodal.com, qui est consacré à l’actualité de l’identité des chaînes TV.

Un lien diablement intéressant, piqué à Benoît.

Cyber-pop

mai 27th, 2008 Posted in Au cinéma, Modèles abandonnés | 6 Comments »

Le meilleur film de Science-Fiction de l’année 1973 est sans doute Soylent Green (Soleil Vert). Feu Charlton Heston y incarne un policier qui, comme toute l’humanité fait de son mieux pour survivre dans un monde surpeuplé et sur-pollué. Son enquête sur le décès d’un notable l’amène à découvrir un terrible secret…
Un jour, j’écrirais peut-être sur ce qui me semble être la scène marquante du film : l’euthanasie d’un vieillard qui, pendant sa douce agonie a le droit de visionner vingt minutes d’images de ce qu’était la nature autrefois, accompagné par le matin du Peer Gynt d’Edvard Grieg. Mais ce sera pour une autre fois. Ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est le jeu vidéo.

Dans l’appartement de la victime, qui fait partie des rares personnes à vivre dans le luxe (et à savoir à quoi ressemble un beefsteak), on voit Shirl (belle demoiselle faisant partie, nous explique-t-on, du mobilier de l’appartement) jouer à un jeu vidéo, Computer Space.
En 1973, le plus grand luxe imaginable, c’est apparemment d’avoir une console de jeu d’arcade chez soi. Je pense que c’est la toute première fois qu’un jeu vidéo est montré dans un film de fiction.

Computer Space a véritablement existé, c’est même le premier jeu électronique à monnayeur puisqu’il a été créé en 1971, soit un an avant la sortie du Pong d’Atari. Le jeu lui-même est un jeu de tir inspiré de Space Wars (le tout premier jeu vidéo) et qui semble fonctionner comme un Asteroids (1978) rudimentaire.
On peut remarquer l’effort fait sur le design de l’objet. Il se déclinait dans de nombreuses couleurs.

Après le Cyber-Punk (le futur sans avenir de Blade Runner, Neuromancien, Ghost in the Shell) et après le Steam-Punk (le monde dans lequel nous vivrions si Charles Babbage était parvenu à finir son ordinateur à vapeur, la machine différencielle – cf. The Difference engine, SteamBoy, les gentlemen extraordinaires,…), on peut imaginer un univers science-fictionnel Cyber-Pop, ou Cyber-Jerk, dans lequel la modernité de la toute fin des années 1960 / début des années 1970 n’aurait jamais cessé, où toutes les portes seraient arrondies, où on se vêtirait de pyjamas, façon Cosmos 1999, où les fenêtres seraient des hublots, où le orange et le marron seraient les couleurs préférées de tout le monde, où Nicolas Schöffer et Victor Vasarely serait les artistes de référence, où Bach et Beethoven ne serait plus joués que par Wendy Carlos, où les synthétiseurs seraient restés analogiques, où la 3D n’existerait pas, où on vivrait dans des dômes ou dans des modules d’habitation minuscules et où toute l’Île-de-France ressemblerait à La Défense.
Moderne, quoi.

Charles Fréger – Exposition/Performance, le 29 mai 2008

mai 26th, 2008 Posted in Cimaises, Dans la boite-aux-lettres | No Comments »

Eurokitsch

mai 26th, 2008 Posted in Dans le poste | 3 Comments »

Sébastien Tellier - Laurent Bochet 2007 - Courtesy Record Makers

J’oublie souvent de regarder le concours Eurovision de la chanson. Il faut dire que c’est généralement un supplice : qui écoute ce genre de chansons ? Pourquoi ces gens sont-ils déguisés en patineurs artistiques ? Cette année, il y avait d’ailleurs un vrai patineur artistique sur scène. L’ensemble donne souvent l’impression que la plupart des pays participants ont des goûts musicaux désastreux, non seulement parce que les concurrents semblent pour la plupart issus d’une anomalie spatio-temporelle (toujours vingt ans de retard sur l’histoire de la musique pop) mais aussi parce que les votes effectués depuis chaque pays renforcent cette impression d’un mauvais goût généralisé.
Cette année, j’étais assez impatient de voir la prestation du concurrent français, Sébastien Tellier.
Le bonhomme est une figure de la musique électronique, il est notamment l’un des trois auteurs de la bande son de Steak (où il interprète par ailleurs un rôle marquant) dont nous parlions il y a quelques semaines.

Sa particularité dans le monde de la musique électronique, outre une dégaine de Bee-Gee timide et une passion pour la musique de film, c’est d’être un compositeur rigoureux, un vrai musicien et un chanteur. Par ailleurs ouvert à l’art contemporain, il a travaillé notamment avec Xavier Veilhan, tout en revendiquant le fait de produire une musique qui est tout sauf conceptuelle. Bref, un musicien à la pointe, le bon goût, le hype, un des plus brillants représentants de la French Touch actuelle.

On peut féliciter France Télévisions d’avoir pensé à le sélectionner pour l’Eurovision. L’an dernier, ce sont les Fatals Picards (amusants et talentueux auteurs de l’Enterrement de Derrick ou de Goldorak est mort) qui représentaient la France, avec un texte un tout petit peu trop fin et presque trop approprié puisqu’il évoquait les distortions culturelles vécues par les langues lorsqu’elles sont utilisées dans des chansons, et les clichés touristiques. Philippe Katerine a été approché, aussi. Ces manifestations d’audace sont rendues possibles par le fait que la France est dispensée de présélections. Je ne suis pas chauvin mais pour moi il est évident que « nous » (si ce « nous » signifie quelque chose) présentions le meilleur titre, et de loin.
Le chanteur chevelu-barbu à lunettes noires et pantalon immaculé arrive sur scène dans une petite voiture. Ses choristes sont affublées de barbes (on n’accusera personne d’avoir joué la carte du racolage) et il tient, dans les mains, un ballon-mappemonde en plastique transparent. Boite-à-rythmes un peu sèche, des synthétiseurs qui rappellent ceux de Louis Chédid au début des années 1980, des wap-doo-wap fifties, une ritournelle qui fonctionne… En plein milieu de la chanson, Tellier ôte le bouchon du ballon et respire l’hélium qui se trouve dedans pour continuer la chanson avec une voix cartoon. Puis il s’agenouille, et derrière lui le décor (très poster 70s) montre une éclipse de soleil. Le chœur l’accompagne religieusement… Et puis la boite à rythmes repart. Fin de la chanson, le public n’a pas l’air de détester.
Sans surprise, cependant, le bon goût est puni et le titre Divine, de Sébastien Tellier, ne recueille péniblement que quelques votes symboliques. L’Islande lui a attribué 8 points. J’aime imaginer Björk, la reine des neiges, explosant son forfait comme disent les jeunes, pour attribuer un maximum de votes au seul vrai auteur-compositeur-interprète intéressant présent dans la compétition (mais je ne crois pas, en fait, que Björk vive effectivement en Islande).

Pour le reste, les anciens vassaux de la Russie (et ils sont nombreux) ont voté pour leur oppresseur, les anciens frères ennemis des Balkans ont voté les uns pour les autres et les pays fondateurs du concours (et de la communauté européenne d’ailleurs) se sont rétamés en beauté – sauf l’Italie ou le Luxembourg qui ne veulent même plus participer. La Russie remporte le concours, pour la première fois, peut-être parce qu’ils avaient amené un champion du monde de patin artistique sur scène ? Le pauvre faisait des tours sur lui-même dans quelques mètres carrés, on a rarement vu spectacle plus lamentable.
L’Europe change, son centre se déplace, et nous nous en éloignons.

On peut voir la prestation à l’Eurovision et le clip officiel de la chanson sur Youtube. Pour la bonne bouche, toujours sur Youtube, une bande-annonce de l’albums Politics (2004), une autre et une troisième.

Mass-media interactif

mai 26th, 2008 Posted in Interactivité au cinéma | 5 Comments »

Dans Fahrenheit 451, de Ray Bradbury, le livre imprimé est devenu un objet défendu, au mieux inutile, au pire dangereux et déroutant, puisque, nous explique-t-on, chaque philosophe contredit les autres, puisque les romans parlent de personnes qui n’existent pas réellement, puisqu’un roman peut faire pleurer. Dans le monde de Fahrenheit 451, les pompiers n’éteignent plus les incendies – les maisons sont ignifugées – ils brûlent les livres. La citation placée en exergue explique le titre : 451 degrés Fahrenheit, la température à laquelle les ouvrages en papier prennent feu et se consument.

La société, privée de lecture autres qu’utilitaires, est en revanche saturée d’images et de son, des téléviseurs géants diffusent en permanence des messages plus ou moins dénués de sens et racontant au jour le jour l’existence de la « famille », terme qui définit à la fois la société entière et les personnages qui figurent à l’écran, appelés « cousins » et « cousines ». Le récit est focalisé sur le personnage de Guy Montag, un pompier modèle qui prend conscience de son désespoir, constate le fonctionnement aberrant de la société et, peu à peu, subtilise des livres au feu pour les lire.

Face au livre, nous avons le loisir de penser, c’est un peu le message de Ray Bradbury. Du reste, libre, livre, libertaire et libertin (libre-penseur au XVIe siècle mais l’église s’est empressée de donner au mot la connotation de « débauché »), ces mots ont tous la même racine.

Vibrant plaidoyer pour la littérature, Fahrenheit 451 est souvent étudié au lycée, c’est un des trois classiques populaires de la science-fiction dystopique, les deux autres étant le 1984 de George Orwell et Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley. Les trois livres ont au moins un thème commun : l’abolition de la connaissance de l’histoire, la privation de toute mémoire – qui prend ici un tour tangible lorsque l’épouse du héros est incapable de se remémorer leur toute première rencontre.
Puisque Fahrenheit 451 est un classique, je ne vais pas raconter le livre, ça n’intéressera pas ceux qui l’ont lu, et ceux qui ne l’ont pas lu seraient bien inspirés de le faire, d’autant que la prose de Ray Bradbury est toujours plaisante (publicité : quatre euros et quelques, port compris).

Ce qui m’intéresse ici n’est pas extrait du livre, mais de l’adaptation qu’en a fait François Truffaut en 1966.
On peut s’amuser de l’idée incongrue qu’il y a à mettre en images un récit qui porte sur la lutte entre le texte et les images (lutte plus fine et plus complexe qu’il n’y paraît de prime abord, voir par ex. l’analyse qu’en fait Jessi Bi sur le site Du9), et ce d’autant plus que les adaptations filmées causent parfois beaucoup de tort aux livres, soit en les trahissant purement et simplement soit en laissant croire qu’on peut se dispenser de les lire puisqu’on les a vus.
L’esthétique générale du film est en tout cas cohérente et étrange, notamment grâce à la bande son de Bernard Hermann et au futurisme sixties qui nimbent l’ensemble.
Dans la version littéraire, Mildred, l’épouse du pompier Montag, participe à une « dramatique » télévisée. Elle doit apprendre un rôle et donner la répartie aux acteurs filmés.
Les émissions diffusées sont complètement absurdes, puisque les acteurs ne font que discuter dans le vide sans que l’on sache ce que sont leurs rapports et ce dont ils parlent : « Il faut faire quelque chose ! » – « Oui, il faut absolument faire quelque chose ! » – « Eh bien ne restons pas là à causer ! » – « C’est ça, agissons » – « Je suis dans une de ces rages ! ». Quand Montag demande à son épouse de quoi ces personnes parlent et qui elles sont, celle-ci est incapable de répondre.

Certains feuilletons diffusés en continu depuis des décénies comme The Young and the restless (Les feux de l’amour) ou Guiding Light (Haine et passion) me semblent fonctionner exactement sur ce mode complètement absurde : des scènes de dialogues conflictuels mais dénués de contexte s’alternent, les personnages ne sont pas présentés et ils changent d’ailleurs parfois d’interprète d’une semaine sur l’autre. Peut-être que l’on voit les choses différemment si l’on parvient à en supporter plus d’un quart d’heure d’affilée et à suivre véritablement la série, mais je me suis toujours dit pour ma part que ces séries interminables constituent une angoissante simulation de ce que l’on doit vivre en étant atteint de la maladie d’Alzheimer.

Dans la version Truffaut de Fahrenheit 451, l’épouse de Montag s’appelle Linda (Julie Christie). Cette fois, elle n’a pas reçu un scénario à lire, elle joue son propre rôle dans une « dramatique » interactive (le mot « interactif » n’est pas prononcé bien entendu) : au milieu du récit, les acteurs se tournent vers elle et lui posent des questions : « qu’en penses-tu Linda ? » (une petite lumière rouge clignote alors durant l’attente d’une réponse), « Linda, dans quelle chambre doit-on placer les enfants ? ».
Complètement abrutie par les cachets dont elle se gave, Linda ne se rend pas compte qu’on l’a remerciée de sa première réponse avant qu’elle ait seulement réussi à ouvrir la bouche. Elle ne se rend pas compte non plus que sa troisième réponse n’a aucune importance puisque les acteurs qui lui font face se contentent de la féliciter : « Linda a raison ! Linda, tu es absolument fantastique ! » .
Après l’émission, Linda espère que ses amies l’ont toutes vue et se dit qu’elle pourrait faire une excellente actrice.
L’idée d’une télévision qui fait croire à son public qu’elle les prend en compte, qui donne une importance factice à ce public, est aussi présente chez Bradbury mais de manière moins claire qu’ici.

Montag n’est pas dupe et dit à Linda qu’elle doit être une des 200 000 Linda du pays qui ont été appelées en même temps pour participer à l’émission. Peut-être pas si dupe non plus, finalement, Linda lui répond que même si c’est vrai, il est méchant de le lui faire remarquer.
En voyant cette séquence, mes enfants m’ont appris que le dessin animé Dora l’exploratrice fonctionnait exactement sur ce principe (je crois que je ne me lève pas assez tôt pour le voir) : l’héroïne du dessin animé éducatif pose des questions aux téléspectateurs (pour éteindre l’incendie, faut-il utiliser un jet d’eau, un lance-flammes ou un lapin ?) et les remercie de leurs réponses, elle le ferait même s’il n’y avait qu’un chat assoupi devant le poste ou si les enfants (et il semble qu’ils le fassent) choisissaient expressément les mauvaises réponses.
Je me rappelle de travaux télévisuels qui simulaient une forme d’interactivité, par exemple Papivolle (années 1970) qui imposait qu’on pose du papier découpé sur l’écran (tenu par l’électricité statique), ou, plus récemment, des émissions pour enfants réalisés par la jeune artiste Atsuko Uda pour la NHK qui demandait au public de toucher l’écran à des endroits précis. Les uns et les autres reposent sur la connivence du spectateur.

Au fond, cette scène imaginée par Truffaut n’est-elle pas surtout une simple exagération de ce qu’est la télévision ? J’entends par là un objet quasi-vivant, constamment bruyant, qui nous impose sa temporalité et ses préoccupations, qui fait mine de prendre en compte chacun des individus qui composent son public (et qui pour cela utilise notamment la banalisation : La télévision désavantage les personnalités trop nettes, écrivait Marshall McLuhan en 1964.
La télévision nous refuse toute solitude, donc toute distance, contrairement au livre, en tout cas depuis Saint-Ambroise de Milan qui étonnait Saint-Augustin en lisant les livres in silentio, c’est à dire sans les dire à haute voix (ainsi que le racontait Marina Bakic récemment).

La télévision refuse aussi toute participation véritable du spectateur, à qui l’on fait pourtant régulièrement penser le contraire. « Appelez vite pour sauver votre candidat préféré, c’est très important ! » , dit chaque semaine la présentatrice de La Nouvelle Star. Important, dit-elle, sans avoir la moindre idée du candidat que nous préférons.
Cela me rappelle toujours une page de Daniel Goossens, dans son Encyclopédie des bébés, où, après avoir lu un emballage qui affirme que son contenu est « Votre petit-déjeuner préféré », un bébé se rend chez son épicière pour lui demander avec émotion : « comment avez-vous deviné ? comment saviez-vous que c’était mon petit-déjeuner préféré ? ».

Une grosse webcam steampunk

mai 24th, 2008 Posted in Cimaises, Interactivité | 2 Comments »

L’artiste britannique Paul St George a réalisé, à l’occasion des 125 ans du pont de Brooklyn, une œuvre baptisée Telectroscope (qui est aussi le nom d’un des tous premiers projets de télévision, à la fin du XIXe siècle). Sous la forme de l’entrée d’un tunnel/longue-vue à l’aspect rétro-futuriste, façon Jules Verne, le Telectroscope permet à des gens qui se trouvent à New York de communiquer visuellement avec des gens qui se trouvent devant un dispositif symétrique, à Londres. Bien que l’artiste prétende que les images sont transmises, par un jeu optique, à l’intérieur d’un tunnel sous l’Atlantique, il semble raisonnable de penser qu’elles sont simplement diffusées par un dispositif informatique assez standard (une caméra et un écran), en très haute définition. L’artiste s’est cependant amusé à inventer toute un passé à son Telectroscope, dont il attribue l’invention à son arrière-grand-père, et à mettre en scène son arrivée de manière assez spectaculaire, puisque le public a d’abord vu le foret géant d’un tunnelier sortir du sol.
On peut voir le résultat sur le blog associé au projet.

Cela ressemble un peu aux téléviseurs qu’imaginaient nos ancêtres, comme le Téléphonoscope. Le nom et même la forme de l’objet marquent fortement cet héritage.

Le dessin montré ci-dessus, signé par Georges du Maurier en 1879, est issu du journal Punch. Il présente le Telephonoscope de Thomas Edison, une invention qui n’a jamais existé. Le scientifique américain avait bien créé ce nom, mais l’appareil qu’il imaginait n’était qu’un système d’écoute à distance – un mégaphone à l’envers. L’imagination de Georges du Maurier s’est enflamé, ce dessinateur a donc inventé, sur un malentendu, l’idée même de la visio-conférence. Quatre ans plus tard, le dessinateur Albert Robida a proposé de nombreuses applications à un tel système, et notamment, la diffusion d’actualités filmées (le cinéma n’existait pourtant pas encore), le télé-achats ou la tenue de cours à distance. Le fantasme de la vision à distance était dans l’air puisqu’au même moment, le journaliste scientifique Louis Figuier a attribué de manière tout aussi fantaisiste une invention similaire à Graham Bell, sous le nom de… Télectroscope (on y revient).

De nombreuses œuvres ont exploité la téléconférence et l’industrie expose régulièrement des procédés de visioconférence extrèmement sophistiqués.
Dans le registre de l’art contemporain et dans un genre bien différent, je me rappelle notamment du très beau projet Light on the net (1996), par Masaki Fujihata. L’internaute (où qu’il se trouve sur la planète) pouvait allumer ou éteindre les lampes d’une rampe lumineuse placée dans un centre d’activités économiques japonais (Gifu Softopia). Pas de vision réciproque ici, mais une forme de communication visuelle muette : l’internaute signalait son existence aux passants d’un lieu distant, et pouvait la vérifier en images. Il y a eu de nombreux projets artistiques permettant à l’internaute d’agir sur un lieu lointain, mais celui-ci m’a toujours semblé particulièrement poétique.
Un an plus tôt, le projet MIT<->Lyon Information Transcript, par Piotr Kowalski (1995) reliait la 3e biennale de Lyon et le MIT de Cambridge selon un procédé complexe : la parole des uns et des autres était traitée par un logiciel de reconnaissance vocale, traduite par un logiciel de traduction, puis restituée par un logiciel de synthèse vocale. La même année, Maurice Benayoun proposait son Tunnel sous l’Atlantique pour relier le Centre Pompidou à Paris au Musée d’Art Contemporain de Montréal.
On peut même faire remonter l’art « télématique » (qui a commencé avec le téléphone, le fax ou l’e-mail) au tout début des années 1980 avec notamment Roy Ascott ou encore Hole in space et l’Electronic Cafe (Kit Galloway & Sherrie Rabinowitz).
L’idée n’a rien de radicalement neuf donc, si ce n’est qu’elle touche cette fois un public très large.

Hole in space, par Sherrie Rabinowitz et Kit Galloway. Le 11 novembre 1980, pendant deux heures, des habitants de New York et de Los Angeles ont eu la surprise (car l’événement n’avait pas été annoncé) de pouvoir échanger en direct des gestes et des sourires par transmission satellitaire — ce genre de transmission est banale pour nous mais les artistes avaient à l’époque dû demander de l’aide à la Nasa !

L’intérêt principal de ce Telectroscope est qu’il s’agit d’un monument situé en plein air, ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre aux flâneurs new-yorkais et londoniens. Les monuments (du latin moneo, avertir) servent à signaler des faits, des souvenirs, des hommes. Ici, c’est tout simplement l’existence d’autres visages, d’autres latitudes, d’autres pays, qui est rappelée. Ce contact purement visuel, dénué de médiation ou de commentaire, crée une proximité d’un nouveau genre : les gens se prennent en photo, se saluent, s’écrivent des mots et se regardent les uns les autres un peu comme on se regarde soi-même dans une glace. Quand verra-t-on la même chose entre Israël et le Cisjordanie, entre Bagdad et Washington, entre Pyong Yang et Séoul, ou bien même – mais là, je suppose qu’il y a une vraie impossibilité culturelle – entre Paris et une ville qui se situerait au delà du boulevard périphérique (ironique, moi ?).

On regrettera malheureusement que cette construction soit provisoire, puisque, sauf succès exceptionnel (c’est arrivé à la Tour Eiffel et à l’Atomium, donc pourquoi pas), elle sera démontée le 15 juin prochain.