Profitez-en, après celui là c'est fini

Adobe contre Apple

juin 16th, 2008 Posted in Brève | 6 Comments »

Apple tente de remettre en cause l’hégémonie de Adobe Flash en lançant l’environnement de développement SproutCore (bon sang que ce nom est vilain), basé sur Javascript, open-source et multi plate-forme. Qu’une société comme Apple, qui n’est pas du genre à improviser ses choix technologiques, se lance dans la course au web dynamique est sans doute une bonne nouvelle. On n’en saura pas beaucoup plus car à l’heure où j’écris ces lignes, le site officiel de SproutCore est en panne ! Le mot « SproutCore » doit signifier quelque chose comme « germe de graine » (?)
lire : MacPlus et MacGenrations.

Cassette

juin 15th, 2008 Posted in Chansons, Pas gai | 7 Comments »

J’ai eu mon premier radio-cassette en 1982, pour mes treize ans. Mes parents m’avaient cérémonieusement emmené chez Darty pour le choisir, il était noir et vert, de marque Brandt, c’était un premier prix mais il devait valoir quatre ou cinq cent francs, ce qui n’était pas rien.

Je passais mes nuits à écouter France Inter, Carbone 14, Radio 7 ou la Voix du Lézard, le doigt sur le bouton « REC », prêt à enregistrer tous les titres à l’intro prometteuse ou familière. Chaque enregistrement était tronqué et commençait par un « gruiiiik » porcin — le son de mon doigt enfonçant la touches « REC ».
Je ne le savais pas mais j’étais un pirate, coupable de contrefaçon d’œuvres relevant de la propriété intellectuelle.

Tous les jours, j’enregistrais mes disques vinyles sur des cassettes. Je dessinais de belles pochettes pour leurs boitiers transparents, et je les donnais à mes copains, qui eux aussi me faisaient des cassettes.
Nous étions des pirates, sans le savoir. Si on nous l’avait dit, on n’y aurait pas cru. On pensait juste adorer la musique et on tatouait au marqueur les noms de nos groupes préférés sur nos sacs de toile kakis : Téléphone, Kiss, Renaud, Iron Maiden, AC/DC, U-Roy, Bob Marley, Peter Tosh, Led Zeplin, The Clash, Sex Pistols, Starshooter, Bijou, Trust, UB40… À la télévision, ces gens n’existaient pas, ou quasiment, le poste diffusait une soupe Dupond-Lajoie insupportable et Drucker n’osait pas inviter Michael Jackson (le Michael Jackson d’avant Thriller) dans son émission, car il craignait que son public change de chaine s’il voyait apparaitre dans le poste un noir autre que Henri Salvador.
Pourtant il ne serait pas parti bien loin, le public : il n’y avait que trois chaines de télé.

Aujourd’hui aussi les amateurs de musique sont toujours des criminels, mais ce qui est nouveau, c’est qu’ils ne peuvent plus l’ignorer, ils sont les méchants et ils sont encore pires que ça puisqu’ils le savent. Ce qui est nouveau aussi, c’est qu’avec Internet, on peut quantifier les pirates, et même les trouver individuellement et leur demander réparation à un taux qui n’est pas toujours vraiment proportionné au préjudice.
Les gentils de l’affaire, ce sont de grosses sociétés qui n’ont notoirement jamais voulu le bien d’aucun artiste et qui vendraient sans doute les organes de ces derniers si cela pouvait se faire sans courir aucun risque légal. Ces « gentils » décident de l’ordre du jour à l’Assemblée, soufflent leurs répliques aux ministres et obtiennent qu’on rédige les lois qu’ils exigent et qu’on instaure les taxes absurdes qu’ils réclament. Comment peut-on être contre le fait que les chanteurs gagnent leur vie, nous demandent Pascal Nègre et Denis Olivennes avec leurs petits yeux mouillés… Pour télécharger illégalement un fichier, il faut vraiment manquer de cœur.

Mais ils n’ont pas réellement peur des gamins qui s’échangent illégalement des MP3. Ils ont bien plus peur du téléchargement légal, car celui-ci rend une partie de leur travail plus ou moins inutile. Quelques groupes débutants ou installés l’ont prouvé : on peut créer un studio sonore assez professionnel dans sa cave pour quelques milliers d’euros, on peut distribuer ses titres sans frais sur les plate-formes légales et on peut se faire connaitre sur MySpace ou sur Youtube. Je prédis que de plus en plus de groupes y viendront, car ils voient bien comment les « majors » maltraitent leurs collègues : vedettes d’hier abandonnées lorsque les ventes s’érodent, artistes interchangeables créés1 pour un ou deux titres vendus à coup de matraquage télévisuel et radiophonique.

On est revenus aux années Giscard : soupe unique sur toutes les chaines, sur toutes les stations. Ce n’est plus de l’accordéon et du Mireille Mathieu, c’est du « R’n’B ». Il y a à présent des centaines de télévisions et de radios c’est vrai, mais elles martèlent les mêmes titres en boucle, car c’est apparemment le seul moyen d’être sûr de vendre, que la chanson soit bonne ou pas (je suis sûr qu’une explication neurologique de ce fait existe).
Aujourd’hui, on nous propose donc une surveillance généralisée des internautes par des cyber-milices privées, un filtrage de nos échanges de données, des sanctions non-judiciaires (et sans appel ?) — le pirate verra son accès coupé mais il pourra aussi être poursuivi pour contrefaçon.
Ce n’est plus « surveiller et punir », c’est « surveiller, tondre et punir ».

Et rien n’est fait pour rendre le modèle du téléchargement légal franchement attractif. Dernièrement, j’ai changé d’ordinateur. J’ai installé dessus tous les titres que j’avais acquis le plus légalement du monde, au prix fort, soit 0,99 euros chaque. Et puis j’ai réinstallé le système d’exploitation, pour régler une sombre affaire de disque dur configuré en RAID, j’ai réinstallé tous mes titres. Depuis, une trentaine de chansons que j’ai acheté sur les sites de Virgin ou de la Fnac refusent de se lancer et m’expliquent que j’ai téléchargé leur licence trop de fois pour être honnête (j’avais apparemment droit à trois fois). Imaginez si un jour votre réfrigérateur se connectait au serveur de son constructeur pour savoir si vous n’avez pas déménagé une fois de trop. C’est bien du téléchargement légal qu’ils ont peur, car avec lui, les artistes n’ont plus forcément besoin d’Universal ou de la Fnac.

  1. Certains musiciens ne s’appartiennent pas : leur nom est une marque déposée par une société de production. S’ils abandonnent leur contrat, ils perdent aussi leur public. Rien de neuf, on se rappellera du destin de « Sœur sourire », qui a perdu son public le jour où elle a été contrainte de changer de nom. [↩]

L’ordinateur redneck

juin 15th, 2008 Posted in Ordinateur au cinéma | No Comments »

Billion-Dollar brain (1967), en français Un cerveau d’un milliard de dollars, est un long-métrage britannique de Ken Russel, à qui on doit entre autres le film Women in Love et la comédie musicale des Who, Tommy. Ce film est le troisième et dernier d’une série consacrée à un agent-secret, Harry Palmer, interprété par Michael Caine.

Harry Palmer est un espion bien différent de James Bond. Il porte des lunettes correctrices, il ne connaît pas le luxe et il a assez peu de prise sur les évènements qu’il vit. Son flegme n’est pas celui d’un homme qui disposerait de tous les atouts mais celui d’une personne qui ne disposerait d’aucun atout si ce n’est l’insignifiance qu’on lui prête. James Bond obsède ses ennemis au point que ces derniers ne peuvent jamais s’empêcher de lui raconter leurs plans dans les détails ni de tenter de l’assassiner. En revanche, les ennemis comme les amis de Harry Palmer (qui ne sont pas bien différents sur ce point comme sur d’autres) se moquent de savoir ce qu’il veut, s’il va vivre ou mourir, s’il est d’accord pour qu’on lui demande de faire, s’il a compris l’histoire dans laquelle on l’embarque, s’il saura se débrouiller seul derrière le rideau de fer ou s’il va devoir faire des kilomètres à pied lorsqu’on l’abandonne dans une plaine gelée de Finlande.
Palmer a des aventures sentimentales avec de belles espionnes qui le séduisent dans le but d’obtenir des choses de lui, comme c’est le cas de James Bond, mais contrairement à ce dernier, il n’a pas eu le temps de dépasser le stade du flirt lorsqu’on décide de l’assassiner.

Le générique du film, réalisé par Maurice Binder (à qui l’on doit les génériques de la série James Bond jusqu’en 1991), ne laisse aucun doute sur l’importance qu’y aura l’ordinateur. Typographies inspirées des chiffres MICR, bandes magnétiques, voyants lumineux, claviers, cartes perforées, tout y est.
Le générique de fin nous apprend que les éléments informatiques présentés ont été prêtés par la société Honneywell, un pionnier américain de l’informatique, connu chez nous pour son éphémère association avec le constructeur français Bull pendant les années 1970.

Le film s’ouvre sur une scène de cambriolage assez réussie. Une lampe de poche et une main gantée fouillent silencieusement le bureau-appartement de Harry Palmer, détective privé (il a abandonné son métier d’agent secret). Cette séquence sert à nous présenter le personnage. Son désordre, ses goûts, ses habitudes alimentaires désastreuses. Nous apprenons finalement que le cambrioleur n’était autre que l’ancien supérieur hiérarchique de Palmer, venu (avec un mandat de perquisition) enquêter sur ce dernier afin de le convaincre de reprendre du service. Quand Harry Palmer refuse net en disant au Colonel Ross : « si vous voulez que je vous suive, il faudra que vous soyez accompagné de deux gorilles », on se doute que cela se passera exactement comme ça.

Mais avant cela n’arrive, Palmer est toujours détective privé et il accepte une mission étrange qui lui est confiée par téléphone par une voix atone qui achève ses phrases par « confirm » et qui comprend difficilement les réponses élaborées. En 2008, un service vocal interactif de ce genre est banal, mais en 1967, cela n’existait tout simplement pas. La voix lui demande de livrer une thermos en Finlande, sans en connaitre le contenu. Curieux, il trouve un moyen, sans l’ouvrir, de voir que le récipient contient six œufs. Il effectue la livraison. Son contact est une belle jeune femme, Anya, interprétée par Françoise Dorléac. Palmer ne s’attendait pas à voir Anya, il refuse donc de lui livrer l’objet qu’il transportait sans rencontrer le docteur Kaarna, son contact, en personne.

Le docteur Kaarna, qui prend un bain de vapeur dans son sauna, s’avère être en fait Leo Newbigen (Karl Malden), un ancien collègue de Harry Palmer qui affirme que Palmer, qui l’a sauvé de la noyade naguère, est son seul vrai ami. Palmer comprend rapidement que Leo n’est pas le docteur Kaarna. Leo propose à Harry de travailler avec lui sans lui expliquer en quoi consistent ses activités.
Les deux anciens espions et Anya forment un trio assez trouble, une forme de complicité s’installe très rapidement entre eux alors que chacun a de bonnes raisons de se méfier des autres.

Rentré en ville, Palmer découvre le véritable docteur Kaarna, mort d’un discret coup de poinçon dans la moelle épinière et laissé à geler devant sa fenêtre ouverte.
C’est à ce moment-là que le colonel Ross et deux gorilles enlèvent Palmer pour lui donner des instructions : il doit accepter l’offre de Leo et s’infiltrer dans son organisation et il doit récupérer les œufs livrés (qui contiennent en fait un virus mortel).

Dans une base secrète située dans les combles d’un musée (qui est en réalité le chateau de Turku, m’apprend Marina), Harry fait connaissance avec le supérieur hiérarchique de Leo : il s’agit d’un ordinateur qui est lui-même relié à un autre ordinateur situé au Texas.
« What does it do ? Tells fortune ? » (Qu’est-ce qu’il fait ? il dit la bonne aventure ?) — « it makes fortunes ! Ours ! » (il crée les richesses, les nôtres). Pour mémoire, l’année précédente, en 1966, la société Astroflash a proposé, avec un grand succès, un service d’horoscopes personnalisés générés par ordinateur.
Leo explique que cette machine n’est certes qu’un jouet mais que ce jouet renvoie le MI5 et la CIA à l’époque de la préhistoire.
Tous les jours à une heure précise, quelqu’un doit se trouver devant l’ordinateur pour recevoir ses instructions et lui transmettre des informations. L’ordinateur impose à Leo d’assassiner un agent ennemi. Mais cet agent est Anya et Leo n’a pas le courage d’exécuter l’ordre, il ment à l’ordinateur. De son côté, Palmer est envoyé en Lettonie, à Riga, avec pour mission de récupérer des documents avec l’aide de patriotes anticommunistes. Ces patriotes, qui se présentent à Harry comme étant des cousins de Leo, sont plus des pillards qu’autre chose. Ils tentent d’assassiner Palmer sur ordre de Leo, mais celui-ci leur échappe.
Toujours à Riga, Palmer retrouve le Colonel Stok, un millitaire soviétique qui a une certaine tendresse pour l’agent britannique — ce sera le seul protagoniste de l’histoire à se montrer constamment bienveillant vis à vis de Harry — et qui le met en garde contre ses nouveaux amis.

De retour en Finlande, Palmer ne se montre pas rancunier envers Leo mais réclame à ce dernier une association plus équitable d’un point de vue financier. Leo et Harry s’envolent alors pour le Texas.
Leur employeur est le Général Midwinter (Ed Bigley), un patriote américain obsédé par la menace communiste, suffisamment fortuné pour avoir acquis un super-calculateur d’un milliard de dollars et pour avoir monté son propre réseau d’espionnage et d’activisme politique.

L’ordinateur sert à collecter toutes les informations utiles et à décider de stratégies militaires en conséquence. « Ça évite d’avoir à réfléchir », résume Palmer.

Premier convaincu des prêches exaltés qu’il déclame à ses troupes, Midwinter considère que le Texas est le seul lieu libre et non pollué au monde — il explique que les américains de la côte est sont soumis à des gaz empoisonnants envoyés par les communistes.
Passionné par les armes, il passe son temps à tirer sur des cibles à l’image de Joseph Staline. Le logo et les symboles de son organisation ressemblent furieusement aux symboles nazis.
Si le film était sorti récemment, le monde entier y aurait vu une allusion saignante à George Bush père et fils, à Ronald Reagan et autres American Talibans. Je suppose qu’un remake américain transposerait tout ça au moyen-orient et remplacerait le général Midwinter par un extrémiste religieux musulman dont on apprendrait pour finir que seul l’argent l’intéresse puisque l’idéologie hollywoodienne actuelle respecte la barbarie religieuse tant qu’elle est sincère.

Harry surprend Leo en train de modifier le programme de l’ordinateur : il efface ses traces pour que l’on ignore qu’il n’a pas toujours suivi les ordres et, notamment, qu’il s’est refusé à assassiner sa compagne Anya que l’ordinateur considérait (avec raison) comme une espionne soviétique. D’ailleurs, Leo fournit de faux renseignements à l’ordinateur depuis longtemps. En mentant à Midwinter sur le nombre d’hommes qui sont prêts à partir en guerre contre les soviétiques, il a pu détourner des sommes considérables.
Pour un film de 1967, on saluera une approche assez raisonnable de l’ordinateur : si l’on fournit de fausses données au programme, si évolué soit-il, celui-ci aboutira à de mauvaises conclusions.

Harry veut avertir Midwinter de la trahison de Leo, mais dans un premier temps, c’est lui qui est soupçonné de traitrise, ce qui laisse à Leo le temps de fuir. Midwinter accepte de laisser la vie sauve à Harry pour qu’il capture Leo. Mais pour Palmer, la mission la plus importante est d’empêcher le texan de déclencher la troisième guerre mondiale.

Palmer ne parvient pas à raisonner Midwest. Le général et ses hommes sont attaqués par l’aviation soviétique alors qu’ils entrent en Lettonnie. Ils sombrent dans l’eau glacée et meurent tous. Palmer, qui les poursuivait, parvient à s’en sortir, mais Leo meurt d’une balle perdue.
Le colonel Stok et Anya rejoignent Palmer en hélicoptère pour lui rendre les œufs qui contiennent le virus. Le colonel Stok explique à son ami que les soviétiques font leurs propres recherches sur les armes bactériologiques et n’ont donc pas besoin de celles qui émanent de l’autre camp.
Palmer rentre dans son pays.

Billion-Dollar brain est un des premiers films dont le titre lui-même désigne un ordinateur. La place de la machine n’y est cependant pas passionnante et l’intérêt du film vient plutôt du reste : le personnage cérébral de Palmer, interprété avec une grande sobriété par Michael Caine, le charme de Françoise Dorléac (dont c’est le tout dernier film), l’ambigüité des personnages et des situations, le manque de repères moraux ou politiques qui en découle, l’image très soignée, la caméra et le montage assez vifs.

Perfect woman – épilogue

juin 14th, 2008 Posted in Interactivité | 3 Comments »

Finalement, le site Perfect Woman était là pour nous vendre un rasoir et un gel de rasage. Si vous avez la flemme d’y aller voir, je vous raconte.

En arrivant sur le site, on s’y voit interrogé sur son nom, son e-mail et ses caractéristiques physiques : brun aux yeux verts, chauve aux yeux bleus, etc.
Une fois ces données renseignées, Lisa — la « femme parfaite » — nous explique qu’elle est bien contente d’avoir été sélectionnée (ce qui n’est pas le cas, la souris a bougé toute seule), qu’elle adore les bruns/blonds/roux/chauves aux yeux verts/bleus/marrons (selon le cas) et qu’elle va même danser pour notre plaisir. Après quelques secondes de pole-danse (un peu trop souple pour un robot, un peu trop mécanique pour être véritablement lascive), la gynoïde s’apprête à dégrafer son chemisier lorsque des éclairs crépitants l’entourent et lui font subir quelques convulsions avant qu’elle s’effondre lamentablement : le robot a buggué.
L’interface – les boutons, les menus – s’écroule aussi. Arrive alors la conclusion : la femme parfaite existe, il suffit de la chercher, elle n’est pas un robot, et tout ce qu’il faut pour la séduire, c’est d’être bien rasé.
S’agit-il de récupérer le marché des geeks barbus qui vivent dans leurs fantasmes technophiles et peinent à entrer en contact avec des femmes ?

Pour finir, on nous propose rien moins que « piéger un ami » :

…Magie du petit monde de la communication qui nous propose, à son bénéfice exclusif, de faire preuve de duplicité envers ceux que nous sommes censés aimer.

La femme parfaite

juin 12th, 2008 Posted in Interactivité | 2 Comments »

Il existe un mythe de la femme parfaite, dont un ordinateur pourrait créer les contours physiques et psychologiques.
Je me sens loin d’être capable de rédiger un texte construit et intéressant sur le sujet pour l’instant, ce petit billet a pour but premier de m’aider à rassembler mes idées — de réfléchir à voix haute, en somme.

Les exemples de femmes construites et parfaites sont innombrables, à commencer par l’Ève future (1880) de Villiers de l’Îsle-Adam, roman dans lequel un Thomas Edison romanesque construit une femme parfaite dont les traits imitent ceux de l’épouse belle mais sotte de son ami Lord Ewald — qui est absolument ravi de faire l’échange.
Au passage, avec plus d’un siècle d’avance sur « ghost in the shell », Ewald apprend que l’automate abrite en fait l’esprit de la défunte Sowana, une femme qui fut l’assistante d’Edison.
Pour mémoire, Sowana est le nom d’une œuvre en ligne lancée en 1997 par Paul Devautour et Yoon Ja / Cercle Ramo Nash.

Cette Ève Future a sans doute inspiré la perverse femme-robot du Métropolis de Fritz Lang, film qui mérite bien évidemment de se voir consacrer un article à part entière. Cette beauté glacée, créée au à l’image d’une autre femme pour combler l’absence d’une troisième est un personnage particulièrement curieux. Elle effectue des danses lascives dans un night-club pour les hommes de la classe dominante de la société avant de descendre dans les bas-fonds de la ville pour pousser les ouvriers à se révolter.

On peut citer d’autres fictions plus récentes telles que Les femmes de Stepford (Ira Levin, 1972), roman dans lequel les femmes d’une petite ville américaine sont remplacées par des gynoïdes idéalement douées pour le rôle de maîtresse de maison, d’épouse et d’amante. Nous parlerons de l’adaptation cinématographique qui en a été tirée en 1974 dans un avenir proche.

Le film S1m0ne (2002) m’a laissé un bon souvenir. On y voit Al Pacino dépassé par le succès de l’actrice virtuelle qu’il utilise, jusqu’à devoir rendre des comptes sur la disparition de cette dernière. Le sujet ici est sans doute avant tout le rapport entre les réalisateurs et les acteurs à Hollywood.
La Vénus anatomique, de Xavier Mauméjean (2004), semble être un roman très intéressant mais je ne l’ai pas lu. Son action se situe au milieu du XVIIIe siècle, à Berlin, où Julien de la Mettrie (l’auteur de l’homme-machine) convoque le créateur d’automates Jacques de Vaucanson et l’anatomiste Honoré Fragonard (cousin du peintre Jean-Honoré Fragonard) pour créer une femme mécanique avec l’aide de Casanova et du chevalier d’Éon. Du steampunk à la française.

Ces histoires sont bien entendu autant de réactualisations du mythe de Pygmalion : l’homme (masculin), désespéré de ne trouver la perfection physique ou intellectuelle qu’il estime mériter chez aucune femme qu’il rencontre décide de créer la femme de ses rêves.

Le mythe se perpétue mais le contexte a changé, modifiant du coup le sens de la fable, car s’il fallait une intervention divine pour donner la vie à Galathée, nous savons que la création ou la modification d’êtres vivants est partiellement à la portée de la science actuelle et ne cessera de l’être de plus en plus.
La chirurgie plastique ou dentaire, le génie génétique et les traitements médicamentaux (le roman d’Ira Levin évoque sans doute plus l’addiction de la desperate housewive des années 1960 aux psychotropes qu’autre chose), le « coaching » et autres méthodes plus ou moins honnêtes d’ajustement du comportement, permettent déjà à chacun d’échapper, avec un succès variable, à ce qu’il aurait dû être d’un point de vue physique ou psychologique. Pas la peine d’évoquer les dérives qui en découlent et pas la peine de rappeler le caractère illusoire de tout cela.
En dehors de ce que l’on peut faire pour changer sa personne, on peut constater que la science progresse à pas de géants dans un autre domaine, celui de la création d’êtres artificiels. Les robots commerciaux de Sony, Honda, Sanyo ou Panasonic sont de plus en plus sophistiqués. Le Japon, peut-être parce qu’il a vu naître Atom Boy, et peut-être parce que l’automatisation des usines automobiles a fait sa fortune dans le passé, est la patrie des robots, et cela procède d’une volonté politique forte : les sociétés qui investissent dans le domaine profitent en effet de conditions fiscales avantageuses. Tous ces robots ne sont pas « humanoïdes », mais ils permettent à la recherche d’avancer dans des domaines qui permettront la mise au point de robots humanoïdes de plus en plus ressemblants à leur modèle : sens du toucher, de l’ouie, de la vue, sens de l’équilibre…
On peut déjà créer un faux être humain inanimé (mais articulé) en silicone qui ressemble (de loin) à un humain véritable, comme les célèbres mannequins Real Doll qui ont tant fait couler d’encre à leur sortie.
Mais ce n’est pas tout : on peut imaginer de grands progrès dans des domaines tels que la synthèse vocale, l’intelligence artificielle et la bionique. Quand nous y serons, si cela arrive, comment le vivront-nous ? Combien de « no-life » préfèreront avoir une vie sentimentale avec un robot plutôt que d’accepter les rapports sentimentaux dans leur complexité ?

J’aime la réponse purement informatique du film Weird Science (John Hughes, 1984), dans lequel deux adolescents créent une jeune femme virtuelle, Lisa, qui leur est totalement dévouée et qui correspond à leur idéal de beauté et de tempérament. Espiègle, Lisa parvient à ce que le fantasme (ils ne l’ont pas créée pour lui offrir des fleurs) échappe toujours à ses créateurs. Elle consacre son énergie à aider les deux jeunes gens à sortir de leurs rêves, à accepter la réalité, et notamment à accepter qu’on ne peut pas aimer une personne dont on maîtrise tout.
Une morale comparable court dans plusieurs épisodes de la série Buffy contre les vampires, de Joss Whedon, et notamment dans celui qui est astucieusement intitulé I was made to love you (j’étais faite pour t’aimer), ou une souriante jeune fille nommée April, qui s’avèrera de nature robotique, cherche son créateur Warren, un adolescent aussi doué pour la robotique que lâche dans ses rapports humains. Mais ici, pas de happy-end, le personnage de Warren ne cessera de s’enfoncer dans son égoïsme.
La perfection n’existe pas — étant par définition virtuelle — et il me semble intéressant que certains veuillent l’imaginer mécanique, ou informatique, c’est à dire sans capacité à décider par soi-même. Régulièrement, la presse expose la physionomie de « la femme parfaite », réalisée à partir de sondages, d’une moyenne de visages existants, selon des procédés de modélisation 3D, de montage ou de morphing.
Cette « femme parfaite » inventée, qui nous permet de réfléchir aux rapports contemporains entre hommes et femmes, me semble souvent être une femme à qui l’on a enlevé quelque chose. Sa liberté, son droit à la parole, son droit à vieillir ou à enfanter, aussi.

Le dernier exemple en date est assez amusant. Le robot « Perfect Woman », prénommé Lisa (tiens, tiens…), serait en passe d’être commercialisé par une mystérieuse société japonaise, AI Robotics, qui aurait bénéficié de dons privés très important et du soutien d’une université japonaise…
Les vidéos qui circulent sur Internet depuis quelque temps sont bien faites, la paire de créateurs est bien imaginée (Étienne Fresse, le français sympa et fumiste ; Yoichi Yamato, le japonais psycho-rigide) et le site est soigné, seraient-ce quelques fautes d’orthographe de ci de là.
Ici revient — au second degré, manifestement — le même souhait immature de la relation amoureuse qui serait dépouillée des inconvénients de l’altérité.

(à suivre)

Typographie pour humains

juin 12th, 2008 Posted in Design, logiciels | 1 Comment »

Si le spam relève parfois de l’art brut, c’est aussi le cas du Captcha auquel on peut même prêter des implications philosophiques, puisqu’il cherche à identifier si une intelligence est de nature humaine ou automatique. Nous revoilà plongés dans une des questions fondamentales de la théologie, de la politique, du droit et de la pensée : « qu’est-ce qu’un homme ? ».

Tout ce qui peut-être modélisé numériquement, tout ce qui passe par le réseau, donc, peut ou pourra être répliqué, dupliqué, simulé, émulé. Il en va ainsi de la présence humaine, et c’est ce qui a motivé le Captcha (Completely Automated Public Turing test to Tell Computers and Humans Apart), un moyen mis en place pour détecter les automates en tirant parti de leurs maladresses. Car Internet est rempli d’automates (« bots« ) qui font mine d’avoir une activité « humaine ». Ils envoient des e-mails, commentent des articles sur des blogs, cliquent régulièrement sur des bannières publicitaires, inscrivent massivement des faux utilisateurs à des services divers, cherchent à entrer sur des sites à l’accès protégé, effectuent des requêtes répétitives, etc. Le but de tous ces robots est presque exclusivement publicitaire et/ou malveillant.
La publicité n’est pas toujours directe : quand un blog reçoit en commentaire un message inintelligible mais contenant quelques liens, ce n’est pas destinés à des lecteurs humains mais au robot référenceur de Google, qui évalue le « google rank » d’un site selon le nombre d’autres sites qui pointent vers lui. Mettre un lien en commentaire d’une centaine de blogs permet à un site d’obtenir un référencement exceptionnel.

La parade élémentaire contre toute utilisation frauduleuse d’un service sur le réseau, c’est l’accès réservé par mot de passe. Mais un tel procédé va à l’encontre de la philosophie du Web 2.0 qui est de transformer les visiteurs des sites en consommateurs actifs de contenu (je détaille tout ça dans un article qui devrait paraître bientôt dans la revue Marges).
Puisqu’il est généralement plus important pour le Web 2.0 de distinguer les robots des humains que de connaître l’identité des visiteurs, on a donc mis au point le Captcha, qui a l’avantage majeur d’être non-intrusif puisqu’il ne réclame pas d’informations confidentielles de la part de l’utilisateur.

Le captcha le plus populaire est le recours à des images de texte que l’on doit identifier. En effet, lire une chaîne de caractères est quelque chose d’élémentaire pour un programme informatique, mais comprendre un texte diffusé sous forme d’image gif ou jpeg est nettement plus complexe et réclame une interprétation de ce qui est écrit.
La reconnaissance de caractères est un des domaines qui a le mieux réussi à l’intelligence artificielle, et cette réussite a eu pour moteur les besoins de l’industrie pour qui chaque action automatisable permet de faire des économies importantes (en matière de personnel). Dans un premier temps, les moyens mis au point pour lire les textes réclamaient un effort important en amont, on se rappellera que c’est pour cela qu’a été mise au point la typographie « MICR » utilisée sur les billets de banque. Les codes-barre sont aussi un moyen de faciliter la lecture pour la machine. Il n’est pas rare qu’on adapte des traits humains aux limites cognitives d’un logiciel, par exemple en imposant une expression neutre aux personnes dont on veut reconnaître le faciès, en adaptant son articulation et ses intonations aux besoins des logiciels de reconnaissance vocale ou encore en imposant des gestes précis à ceux dont on veut interpréter l’écriture manuscrite.
Le logiciel Graffiti, des assistants personnels Palm impose par exemple une néographie – un alphabet, ou plutôt des gestes d’écriture précis – adaptée à son entendement :

Graffiti (néographie PalmOS)

Mais malgré les difficultés, la science de la reconnaissance des caractères progresse sans cesse et accepte à présent des documents mal scannés, des photocopies douteuses et des textes inclinés. Il est donc relativement facile d’identifier une série de lettres et de chiffres écrits en noir sur blanc dans une typo standard telle que Times.
Alors les images « captcha » sont de plus en plus compliquées : changements de typo, déformation des lettres, baisse du contraste (plus le contraste est fort et mieux l’ordinateur comprend), augmentation du « bruit » dans l’image, tout est bon pour rendre les mots illisibles.
Ces méthodes rappellent furieusement la créativité typographique qui a entouré les débuts du graphisme sur ordinateur, à se demander s’il ne s’agit pas de se moquer des « Dirty faces » de Neville Brody ou des typographies du fondeur 2rebels. Il semble qu’il existe des captcha sonores mais je n’en ai pas rencontré à ce jour.

À l’usage, il y a un problème logique : chacun de ces captcha est généré par un algorithme informatique. Il suffit donc de comprendre l’algorithme pour mettre au point un moyen de contourner la protection. C’est ainsi que les systèmes des grands webmails gratuits (Google, Yahoo, Hotmail) ont récemment été « crackés », devenant des plate-formes de rêve pour la diffusion de spams massifs : des logiciels créent des comptes e-mail, les emploient pendant quelques heures puis les délaissent pour en créer d’autres, etc.
Le problème de fiabilité du système ne vient d’ailleurs pas toujours du captcha mais de la manière dont les lettres saisies par l’internaute sont comparées à l’image proposée, car pour que le serveur puisse effectuer une telle comparaison, il faut que l’utilisateur lui envoie les moyens de le faire. Je me rappelle être tombé sur un captcha illisible mais pour lequel le code à identifier était écrit en toutes lettres dans l’HTML de la page web en question, sous forme de champ caché de formulaire (si vous ne comprenez pas ce que je raconte, disons que ça revient à mettre la clef de sa maison sous le paillasson).
Mais un autre problème apparaît vite, celui des limites de l’utilisateur non-robotique. Combien de fois avez-vous du re-saisir un code parce que vous ne pouviez pas différencier un 0 d’un O, un 9 d’un q, un A d’un 4, un i ou un l d’un 1, etc ? D’ailleurs l’humanité ne réside-t-elle pas partiellement dans le fait de commettre des erreurs ? Le programme, s’il a la bonne règle à appliquer, ne se trompera pas. Et que se passe-t-il pour les dyslexiques ou pour les personnes qui ont de gros problèmes de vue ? Le consortium W3C, qui édicte les normes du web, voit dans le captcha (qu’il considère comme souvent inutile et inefficace) une entrave à la navigation de nombreuses personnes handicapées.
Au chapitre des idées originales, il faut mentionner le ReCaptcha du chercheur Luis Von Ahn à l’université Carnegie Mellon. Ce système ne propose pas un mot à identifier mais deux. Un des deux mots a été généré par ordinateur, l’autre provient d’une numérisation qu’un logiciel de reconnaissance de caractères n’est pas parvenu à interpréter. Si le mot généré est correctement compris, le programme en déduit que le second l’a probablement été aussi et il peut donc participer à enrichir le fonds d’ouvrages tombés dans le domaine public numérisés pour le compte de l’Internet Archive Foundation.

Une mode actuelle est de rendre le message sophistiqué et inattendu. Demander par exemple combien fait la somme de trente-deux et de zéro, quelle est la quatrième lettre du mot Gwplz1 ou quelle est la couleur du cheval blanc d’Henri IV sont autant de questions qui réclament une réflexion d’un type que l’on ne peut pour l’instant pas exiger de la part des machines. Elles ont aussi la vertu — ou l’inconvénient — de permettre de limiter son audience aux locuteurs d’une langue précise. Ainsi, seule une personne parlant le français pourra répondre à la question « quelle est la couleur du cheval blanc d’Henri IV ».
On peut imaginer de créer des captcha qui serviraient à réserver l’accès à un site non seulement à des êtres humains, mais à des êtres humains appartenant à un milieu culturel bien précis.
Des gens qui connaissent suffisamment bien Star Wars pour répondre à la question « À quel ordre de chevalerie appartient Luke Skywalker ? » ou qui utilisent tel ou tel vocabulaire d’une manière fortement codée (les gens qui disent « extrème droite » ne votent pas comme ceux qui parlent de « droite nationale » par ex.), ou qui savent que Donatello, Leonardo, Michelangelo et Raffaelo ne sont pas (que) des Tortues Ninja.
On peut aussi imaginer un système dynamique et invisible qui épie l’internaute, qui vérifie si le curseur de sa souris bouge, s’il visite plusieurs pages et s’il passe du temps sur chaque, ou si au contraire il poste un commentaire au moment même où il charge la page.

Il existe de nombreuses alternatives au captcha promises à un certain succès dans l’avenir, comme la biométrie et/ou l’identité généralisée (une seule identité, un seul mot de passe pour tous les services web). Les problèmes qui ont imposé la création du captcha sont en tout cas loin d’être résolus.

À lire aussi : Es-tu humain ? (Gregory Chatonsky), Captcha échaudé craint l’eau froide, Recaptcha : 10 secondes rendues utiles et Quand le spam pourrit les blogs (Sébastien Delahaye/Écrans).
À voir, l’œuvre en ligne « OK » (2005), par Claude Closky, qui récupère dynamiquement les captcha de Google. Quelques autres oeuvres : Halt! Robot (2006), par Guthrie Lonergan ; Winter 2006 (2006) par Dragan Espenschied ; Word Verification (2008), par Max Kotelchuck. Dream Captcha (2008), par Jeffrey Augustine Songco. Are you human?, par Aram Bartholl. Humains après tout ? chez Scriptopolis.

Publicité augmentée (Looker)

juin 10th, 2008 Posted in Ordinateur au cinéma, Parano | 4 Comments »

A présent, un film relativement méconnu sorti en 1981 qui, sauf erreur, n’a pas été édité en DVD Zone 2, Looker.
Looker est le quatrième film de Michael Crichton à être sorti en salles. Il fait notamment suite au succès très important de Westworld (Mondwest) dans lequel les robots d’un parc à thème, avec Yul Brynner à leur tête, décidaient subitement de massacrer les visiteurs du lieu. Nous reparlerons de Westworld et de sa suite Futureworld une autre fois. Souvent comparé à Runnaway, le film suivant du même auteur, Looker est considéré comme un film négligeable dans la carrière de l’auteur de Urgences et de Jurassic Park. Il est vrai que nous sommes loin de la densité thématique du Videodrome de Cronenberg, mais Looker reste intéressant à bien des égards.

Looker est un terme familier anglo-saxon qu’on pourrait traduire par « canon », au sens où on emploie le mot dans une expression telle que « cette fille est un canon ».

Larry Roberts, expert en chirurgie esthétique, compte parmi sa clientèle quatre femmes qui entretiennent des similitudes. Toutes sont mannequins (elles se connaissent d’ailleurs les unes les autres), toutes ont déjà des physiques parfaits et toutes s’étaient présentées à son cabinet munies d’une liste extrèmement précise des corrections qu’elles aimeraient voir pratiquées sur leur visage : un millimètre de nez ou de pommette en moins, un œil légèrement plus ouvert, etc.

Un lieutenant de police se présente un jour chez le chirurgien et lui apprend que deux de ces jeunes femmes sont mortes récemment, chaque fois dans des accidents curieux. Ce qu’il ne dit pas, c’est que le stylo et un bouton de la veste du médecin ont été trouvés dans l’appartement d’une des mannequins et qu’il est le premier suspect.

Une des deux patientes encore en vie vient le voir dans un grand état d’agitation. Son discours, passablement incohérent, laisse à penser qu’elle craint pour sa vie et qu’elle se trouve embarquée dans une histoire grave et importante. Elle mourra très peu de temps après.
Le docteur Roberts décide alors de tout faire pour protéger la dernière jeune femme, Cindy. Celle-ci a un petit béguin pour lui et le laisse la suivre partout lorsque ce n’est pas lui qui exige qu’elle le suive. Elle finira par apprendre par hasard que sa vie est en danger, car en bon mâle protecteur, le médecin n’avait pas jugé bon d’avertir sa protégée de assassinat prévisible.

En enquêtant, il apprend que toute l’affaire est liée à un mystérieux centre de recherches nommé Digital Matrix. Ce lieu, qui dépend de la société d’un homme d’affaires surpuissant, John Reston, concentre ses travaux sur une exploitation scientifique de la beauté et de la séduction.

On y analyse les mouvements oculaires des spectateurs (ce qui ne relève pas de la science-fiction, les plus grandes agences de communication mondiales ont consacré de gros budgets à ce type de recherches), on y analyse les corrections à apporter au physique ou au jeu des actrices des publicités, on y modélise des voix « parfaites », on place des personnages virtuels « parfaits » dans des décors réels, et pour finir on y mène une expérience top-secret baptisée « Looker » dont le but est d’hypnotiser le public. Nous ne tardons pas à comprendre que les applications ne sont pas exclusivement publicitaires et qu’un sale type risque de remporter les élections présidentielles.

Mais ce n’est pas tout. Un mystérieux moustachu qui porte d’étranges lunettes se balade avec une arme de poing qui envoie des flashs capables de provoquer des absences neurologiques chez ceux qui y sont soumis.

Le film pâtit rapidement d’une petite faute de goût en matière de casting : le héros est âgé d’une cinquantaine bedonnante, une homme « mûr » comme on dit, ce qui correspond bien à son statut de grand chirurgien, mais qui rend sa romance avec une actrice vingtenaire et ses scènes d’action légèrement décalées. Les scènes d’action ne sont d’ailleurs pas ce que le film a de plus intéressant à offrir. Bagarres molles, courses-poursuites tout aussi molles… On appréciera cependant l’utilisation créative du pistolet à flashs neurologiques qui, du point de vue de celui qui le subit, a pour effet de raccourcir le temps1. On ne voit donc souvent pas les coups portés, mais seulement l’effet qu’ils ont sur celui qui vient de les recevoir et qui émerge d’une absence dans une situation inattendue : assommé au sol, accidenté au milieu d’une fontaine publique, etc.

La fin du film est assez réjouissante. L’homme d’affaires John Reston donne une conférence de presse où il annonce que les procédés mis au point chez Digital Matrix vont révolutionner le monde de la publicité. Son public l’écoute attentivement mais la présentation déraille rapidement lorsque ses publicités, tournées en direct en studio et dans lesquelles apparaissent des acteurs virtuels, sont perturbées par l’apparition de personnages incongrus : le tueur à la moustache, Larry Roberts et enfin, John Reston lui-même. Des publicités au contenu banal prennent un caractère délirant : une jeune fille parle de son produit de nettoyage tandis que derrière le meuble émerge le visage inquiet de Roberts ; une petite famille disserte sur ses corn flakes alors que le cadavre du tueur moustachu se trouve étendu au milieu de la table ; Reston agonise au milieu d’un groupe d’aérobic.

La télévision est sans doute le grand thème de Looker. Dans une scène très étrange — car complètement caricaturale —, la jeune Cindy passe voir ses parents chez eux. Elle aimerait leur parler, mais ils ne la regardent absolument pas, ils lui répondent de manière automatique en fixant leur poste de télévision.

Lors de sa présentation, John Reston explique l’intérêt de la télévision dans des termes que n’aurait pas désavoués Edward Bernays :
« La télévision peut contrôler l’opinion publique plus surement qu’une armée ou une police secrète car regarder la télévision est une action totalement volontaire. Le gouvernement américain force nos enfants à se rendre à l’école, mais personne ne les oblige à regarder la Télévision. Les américains de tous âges se soumettent au téléviseur. La télévision est l’idéal américain. La persuasion sans coercition. Personne ne nous demande de la regarder. Qui aurait pu prédire que des gens « libres » passeraient volontairement quinze années de leur vie assis devant une boite à images ? Quinze ans de prison, c’est une punition, mais quinze ans devant un téléviseur, c’est de la distraction [entertainement]. L’américain moyen passe à présent plus d’une année et demie de sa vie devant des écrans publicitaires. Quinze minutes chaque jour de sa vie, devant des publicités »
(traduction approximative par votre serviteur).

Le film souffre d’une mise-en-scène un peu plan-plan, d’un manque de suspense véritable et d’une incohérence scénaristique majeure : le manque de mobile. Pourquoi tuer les jeunes filles dont les mensurations ont été enregistrées ? Ce sont ces meurtres inutiles qui ont provoqué la chute de Digital Matrix et de Reston Industries en attirant l’attention sur le côté suspect de leur activité. Ils sont cependant, comme on peut s’en douter, un bon prétexte pour de nombreux plans sur de jolies filles peu vêtues ou totalement (mais chastement) dévêtues, ce qui a d’ailleurs valu à Looker d’être réservé à un public adultes ou adolescent dans de nombreux pays.

Toujours au registre des incohérences, on voit mal pourquoi les décors des publicités devaient absolument être filmés en direct deux étages plus haut. Cependant les scènes plutôt drôles qui en découlent nous font pardonner au scénariste les incongruités de ce genre.

En résumé, Looker se regarde assez bien, contient de nombreuses trouvailles, mais ne peut pas prétendre laisser une trop grosse empreinte dans l’histoire du cinéma pas plus que dans celle de l’analyse des médias et de la dénonciation de leurs dérives.
Michael Crichton a souvent raison, mais il manque un peu de folie, de fantaisie, de bizarrerie. De plus, sa rigueur scientifique — car il est assez rigoureux — fait que ses récits sont de véritables réflexions prospectives plutôt que l’expression des fantasmes d’une époque. Et c’est sans doute moins intéressant.

Mise-à-jour : le film Le Congrès, par Ari Folman (2013), qui s’appuie sur Le Congrès de Futurologie, de Stanisław Lem, joue avec l’idée du remplacement d’une actrice par son double informatique, mais va bien au delà du thriller et nous emmène sur le terrain de l’irrémédiable évaporation du réel derrière les images.

  1. L’idée a été reprise dans Men In Black [↩]

Sarah Connor ?

juin 9th, 2008 Posted in Robot au cinéma | 11 Comments »

J’avais promis de consacrer mon prochain article de la série « l’ordinateur au cinéma » à un bon film. Mais je viens de visionner Terminator et j’aurais du mal à m’empêcher d’y consacrer un billet. Du reste ce n’est pas un mauvais film, c’est un concentré d’époque, bourré d’idées, bourré de clichés cinématographiques ou culturels, avec quelques scènes tout à fait inoubliables. Un film marquant, à défaut d’être véritablement bon.

Je sais d’avance la seconde objection qu’on me fera : pourquoi parler de Terminator alors que tout le monde l’a vu et revu et re-revu ? Pourquoi raconter le film ? Effectivement, la question se pose, mais peut-on imaginer une série d’articles consacrés à la vision de l’ordinateur au cinéma qui négligerait de mentionner un classique de la science fiction tel que Terminator ?

Terminator est une mine d’or pour l’amateur de cyber-inculture que je suis. Imaginez le tableau : en 2029, un réseau informatique mondial de défense aérienne créé par le NORAD et nommé Skynet1, a gagné une conscience autonome et décidé, en toute logique, comme le robot Bender dans Futurama, de tuer tous les humains. « Et pas seulement ceux d’en face », comme nous explique un des héros du film qui fait allusion au bloc soviétique – je le signale pour les jeunes générations.
Un réseau informatique mondial créé par l’armée américaine ? Hmmm… Ça me dit quelque chose. L’histoire ne dit pas si ce réseau informatique est devenu conscient après qu’on ait renversé du champagne sur ses processeurs, comme dans Electric Dreams.
Bon, Skynet, aidé par des robots construits dans des usines automatisées, tue presque tous les humains à coup de bombes atomiques (très à la mode en 1984) et place ceux qui restent dans des camps d’extermination. Un survivant nommé John Connor, qui s’avère avoir été prêt à mener cette bataille depuis longtemps, dirige un puissant mouvement de résistance à l’oppresseur électromécanique. Tandis que des chars automatiques broient des millions de crânes humains, Connor et ses compagnons vivent dans des abris souterrains où ils préparent des explosifs en consommant des rats. Puisque Connor est très doué, son plan marche, le système central est à deux doigts de subir une défaite fatale. Alors dans un dernier effort, le méchant réseau Skynet décide de régler le problème en amont, c’est à dire en empêchant Connor d’être né.

Et pour cela, il faut envoyer dans le passé, en 1984 précisément, un robot très méchant, le Terminator de modèle T-800. Il a une apparence humaine et il ressemble même furieusement au gouverneur de Californie, Arnold Schwarzenegger.
Débarqué nu en pleine rue, le robot commence par voler leurs vêtements à un groupe de voyous qu’il massacre de manière assez sanglante.

Une fois habillé, il consulte les pages blanches à la recherche des Sarah Connor qui vivent à Los Angeles dans le but de les exterminer une par une. Heureusement il n’y en a que trois et par chance, la bonne est la dernière de la liste – comme toute bête machine, Terminator traite les listes dans l’ordre.
Mais John Connor est au courant et il envoie dans le passé un humain, Kyle Reese, un sergent de « Tech-Com » (on ne nous expliquera pas ce qu’est Tech-Com), chargé de neutraliser le robot et de protéger Sarah Connor. En réalité il a une mission supplémentaire, mais il l’ignore, qui est de devenir le père de John Connor.

La boite de nuit où Sarah Connor rencontre le futur père de son enfant et Terminator est toute droit sortie d’un clip de Billy Idol : brume artificielle, grillages, néons, futurisme no-future.
Au passage, il y a une assez belle scène qui nous montre l’instant où les Sarah, Kyle et Terminator se croisent avant de s’identifier les uns les autres, au milieu des danseurs au ralenti.
Le night-club s’appelle Tech-Noir. Le Tech-noir est un sous-genre de la science-fiction, du roman noir futuriste. On mentionne souvent Blade Runner ou Alien – et bien entendu Terminator – comme exemples de Tech Noir. Il semble que la boite de nuit du film ait donné le nom au genre et non le contraire. Aujourd’hui, on parle plus volontiers de Cyber-punk.

Le scénario ne nous épargne rien : les fausses peurs (une personne sursaute à cause d’un lézard ou d’un farceur alors que nous nous attendions à voir débarquer Terminator), les fausses fins (les héros, qui se croient victorieux, s’enlacent sans voir que derrière eux le méchant se remet à bouger… le spectateur, comme au guignol, a envie de crier « attention ! derrière vous ! ») les petits problèmes de logique spatio-temporelle (un type qui en envoie un autre dans le passé parce qu’il va y devenir son géniteur), les coupes de cheveux eighties, les scènes d’amour avec un walkman, la colocataire délurée, les policiers qui se charrient, le psychiatre du commissariat qui trouve la cohérence du discours de l’homme du futur admirable, les gens qui mettent une heure à comprendre une situation évidente,… Et jusqu’aux chiens alliés des humains qui savent détecter les méchants robots et aboyer sur leur passage.

Enfin, Terminator est en pleine ère « gun » à Hollywood (Rambo, Scarface, Cobra, Delta Force, Commando) : la beauté chorégraphique et sportive des arts martiaux du cinéma chinois était encore méconnue, la perversité froide des serial killers (qu’on s’est plu à imaginer supérieurement intelligents) n’était pas encore devenue un standard non plus mais la mode était déjà à une surenchère de violence. Les années Reagan, quoi. Tout le monde tire sur tout le monde sans économiser ses balles perdues, de manière complètement irréaliste. On est parfois embarrassé : qu’est-ce que c’est que ce grand robot hyper-sophistiqué mais complètement pataud qui n’arrive jamais à en mettre une dans le mille, qui ne zigouille que les figurants et les petits rôles ?
Le film, considéré en son temps comme un film d’horreur plutôt que comme le blockbuster grand public qu’il est a été interdit aux moins de dix-huit ans dans la plupart des pays. À mon avis, il ne risque pas de traumatiser les enfants de dix ou douze ans d’aujourd’hui – les miens en tout cas ne m’ont pas semblé souffrir et nous sommes loin de l’angoisse que peuvent susciter certaines séries policières diffusées en prime-time.

Certains effets spéciaux ont plutôt bien supporté la patine du temps. L’inversion des rôles finale (Sarah quitte sa position passive, prend l’initiative, protège Kyle et trouve le moyen de se débarasser d’Arnold Schwartzenegger) est plutôt moderne pour un film d’action de ce genre et de cette époque – même si le lieutenant Ripley de Alien avait ouvert la voie.
Je défends souvent le point de vue que les films de James Cameron (Terminator, Aliens, Abyss, Titanic) étaient déjà ringards à leur sortie, opposés à Star Wars, Alien, Rencontres du 3e type, Blade Runner ou encore Dune. Mais en les revoyant, je me demande si ce que je leur reprocherais n’est pas, avant tout, d’être dénués de toute vision poétique, car leur vieillissement est nettement moins dramatique que je l’avais prédit.

La vision informatique du robot, que l’on trouvait déjà dans Mondwest (Michael Crichton), est graphiquement assez belle : l’image est rouge, noire et blanche avec des textes qui s’affichent en surimpression.

Un clin d’œil réussi dans le film est l’importance donnée à un répondeur. Le message enregistré, que nous entendons à deux reprises, dit chaque fois « Salut ! ha ha, je vous ai bien eu, vous êtes en train de parler à une machine. Mais ne soyez pas timide, pas de problème, les machines aussi ont besoin d’amour, alors parlez-lui… » (Hi, there. Ha ha ha. Fooled you. You’re talking to a machine. But don’t be shy. It’s OK. Machines need love, too, so talk to it…). Nous entendons le message la première fois lorsque les policiers cherchent à joindre Sarah et la seconde fois lorsque Sarah cherche à joindre son amie Ginger, à qui elle donne l’adresse du night-club Tech Noir, ignorant que son amie vient de se faire assassiner par Terminator qui écoute attentivement le message laissé par le répondeur : affreuse ironie, Sarah est bien en train de parler à une machine, mais à une machine qui l’écoute vraiment.
Les communications à distance sont utilisées à plusieurs reprises dans le film, car s’il a du mal à passer inaperçu lorsqu’il se montre, le T-800 sait admirablement imiter les voix et les intonations pour obtenir certaines informations par téléphone. On n’a tout de même pas droit à des dialogues tels que : « Allo… Madame Sarah Connor ? Bonjour madame Sarah Connor, je me présente, je suis Alexandre Legrand de la société cyber cuisine et j’aimerais vous annoncer que vous avez gagné un superbe service à thé madame Sarah Connor. Nous vous attendons dans notre nouvel espace conseil pour récupérer votre cadeau madame Sarah Connor ».

La première saison d’une série intitulée Terminator : The Sarah Connor Chronicles vient d’être diffusée aux États-Unis. L’action se déroule chronologiquement après le second épisode de Terminator et semble assez réussie. Dans le casting, on trouve notamment la belle Summer Glau, qui interprétait la taciturne et inquiétante River Tam dans la série Firefly et dans le film Serenity.

  1. Le nom Skynet a utilisé pour baptiser un des premiers fournisseurs d’accès à Internet de Belgique, créé en 1995 et racheté par l’opérateur Belgacom quelques années plus tard. [↩]

Infaillible

juin 8th, 2008 Posted in Interactivité, Vintage | No Comments »

Le 4 novembre 1952, alors que le public a à peine entendu parler de l’existence des ordinateurs (qu’on appelle depuis quelques années « Radio Brains » – cerveaux à lampes), le network CBS révèle que la victoire de l’élection présidentielle par Dwight Eisenhower avait été prédite par un ordinateur de modèle UNIVAC 1 – le tout premier ordinateur commercial américain.
Ce résultat était si surprenant que CBS, pourtant commanditaire de l’analyse des sondages, n’en avait finalement pas publié le résultat avant la fin de l’élection. L’analyse statistique venait d’entrer dans une nouvelle ère, avec des réponses rapportées aux milieux socio-culturels d’appartenance et basés sur des échantillons représentatifs. Mais du point de vue du public, l’ordinateur devenait subitement une machine ésotérique, un oracle électronique à la réputation d’infaillibilité. Les explications telles que « l’ordinateur ne peut pas se tromper » (il ne fait que traiter les informations qu’on lui a fourni selon la procédure qu’on lui impose) ont accentué le malentendu.

Magic Robot, fabriqué pendant trois décennies par la société J & L Randall Ltd sous la marque Merit depuis la fin des années 1950 est un jeu éducatif astucieux composé de cartons présentant des questions et des réponses. Un robot en plastique placé sur un socle métallique signale la réponse correcte aux questions qu’on lui soumet… Il ne peut pas se tromper puisque c’est un robot !
La boite photographiée ci-dessus date de 1962.

En 1955, avec sa nouvelle Franchise (Le votant), Isaac Asimov pousse le principe des échantillons jusqu’à l’absurde, en imaginant une élection présidentielle de 2008 où un seul homme, censément représentatif de l’opinion de ses concitoyens, est sélectionné par l’ordinateur Multivac pour donner son avis sur les orientations que doit connaître le pays. L’enjeu de l’élection au sein de cette « démocratie électronique » n’est donc plus un programme politique, mais le suspense qui précède l’annonce de l’électeur choisi.

Art brut algorithmique

juin 7th, 2008 Posted in Dans la boite-aux-lettres, Interactivité, logiciels | 8 Comments »

Le spam (e-mail publicitaire non-sollicité) est une étonnante source de créativité.
En effet, pour passer les filtres anti-spam divers et variés mis en place sur le réseau et sur les ordinateurs, il faut impérativement que chaque e-mail envoyé expédié à se faire passer pour un courrier normal. Il peut le faire par exemple en trichant sur les mots employés (les i deviennent de 1, les S deviennent de 5, les o des 0, les A deviennent de 4, etc.).
La répétition trahit souvent la nature de ces courriers et il faut pour cette raison que chacun soit différent : nom d’expéditeur, nom de destinataire, contenu, titre… chacun de ces éléments est généré de manière plus ou moins aléatoire en combinant un nombre fini d’éléments. Certains envoient aussi les textes sous forme d’images, mais sachant que ces images sont parfois interprétées par des systèmes de reconnaissance de caractères, il a fallu rendre les textes illisibles pour les logiciels tout en étant accessibles à l’œil humain, ce qui donne des petits tableaux abstraits où des textes raturés, déformés ou couverts de paillettes flottent sur des formes aux couleurs variées et dont les formats sont décidés aléatoirement.
Ce qui me fascine ici c’est de penser que chacune de ces images est absolument unique et n’a été envoyée qu’à un seul destinataire.

Comme le raconte Philippe Dumez sur son blog, les e-mails génératifs viennent d’atteindre un pallier supérieur dans l’absurde grâce à la traduction automatique. En effet, une nouvelle génération d’e-mails que l’on sait généralement de provenance chinoise (bien qu’ils insistent sur le mot Euro – euro software, euro pharmacie – et prétendent souvent être d’origine canadienne), sont tout d’abord rédigés dans un anglais approximatif (ainsi qu’en attestent les mails de même origine qui nous arrivent dans la langue de Shakespeare & Company), combinés logiciellement puis traduits dans la langue de Molière (et compagnie) grâce à un logiciel de traduction automatisée.
Il y a encore quelques jours le contenu des e-mails de ce type que je recevais était toujours plus ou moins le même et seuls changeaient les titres et les noms d’expéditeurs. Les anti-spams ont dû être réglés pour identifier ces courriers, qui ont du s’adapter à leur tour. À présent, c’est donc tout l’e-mail qui est rédigé dans une langue à la fois familière et incompréhensible.

Ce matin, j’ai ainsi reçu des e-mails dont les expéditeurs avaient des noms étranges tels que « Nous Repondons No Malade », « Dire au revoir à la maladie », « D’ame avec les comprimes« , « Avec une recette« , « Pilule pour toi« , « pilules pour la joie », « Ici, il y a tout dit merci de votre sante » et « No Plus aveugle ».
Au milieu de tout ça, j’ai failli jeter un e-mail dont l’expéditeur était « Au jour le jour » et qui émanait en fait d’une galerie rennaise.

Ces e-mails ont des titres tels que : « Nous craignons, vous etes tous les medicaments » – « EuroPharmacie est, qui est trop long » – « Il nous donnera les pilules. » – « Mon estomac est tout a fait et encore. » – « Aucune Maladie, n’Essayez pas Meme! » – « Etiez-vous deja sejourne chez EuroPharmacie? Spectacle » – « Tout dont avez besoin est une santé. » – « Je me demande, Ce qui Peut je Se passer de Vous. »

Quand au corps des e-mails, ils contiennent des textes comme ceux-ci :

– EuroPharmacie – un des rares pharmacies de l’Internet qui a eu lieu avec succes son prix si bas peut-etre, meme si elle vend des medicaments generiques bobines
– la qualite et les alternatives prouvees aux medications de prescription de nom de marque plus cheres. Nous avons le systeme d’escompte flexible et vous pouvez sauver l’achat de vos medications
– EuroPharmacie et je remarque sur une pharmacie en ligne international avec confiance et des fournitures aux clients une variedness de haute qualite a bas prix de medicaments generiques. Vous pouvez compter sur l’experience de EuroPharmacie et une excellente reputation.
– Nos pharmacies en ligne est ecrit pour vous informer sur la vente a venir de tous les medicaments dans notre e-boutique […] nous vous offrons sans avoir a courir tous les risques […] Comprimes absolument juridiques

Si l’on fait un peu abstraction des raisons, des moyens et des contraintes qui ont abouti à la création de ces e-mails, on se retrouve face à une poésie expérimentale aux thèmes furieusement contemporains (le logiciel, l’automédication, l’addiction aux marques) et face à une abstraction géométrique aux formes un peu précieuses.

Selon la définition de Jean Dubuffet, le champ de l’Art Brut recouvre les créations dont les auteurs sont indemnes de toute culture artistique. Ici, nous nous trouvons devant des œuvres si éloignées de toute culture artistiques qu’elles ne sont même pas mues par la moindre intention artistique, tout en étant bien des créations visuelles ou littéraires.
Parfois, l’intérêt de ces e-mails publicitaires repose dans le décalage qui sépare le message de son expression : on n’est pas loin de ce que Hans Robert Jauss nommait l’« écart esthétique » lorsque l’on reçoit des courriels qui recourent à des images, à des périphrases ou à des euphémismes plus ou moins raffinés et à un vocabulaire choisi, parfois inventé pour l’occasion, dans le but d’échapper aux anti-spams : Immense augmentation of your tool. Your love weapon may grow. Possess longer dong. Breath a new life into your love organ. Outsized schlong for you and your gf! maximize your potential. Be an important man.

Le spam a en tout cas été traité comme matériau par un certain nombre d’artistes, notamment :

– Alex Dragulescu avec ses plantes virtuelles créées à partir d’e-mails.
– Jung von Matt/Neckar, avec Spam Recycling (une exposition au ZKM semble annoncée)
– Claude Closky avec My latest things
– La machine à Spam de Frédéric Madre (signalé par Bobig)
– Linzie Hunter, qui va publier un recueil d’illustrations inspirées par le spam.
– Les Spam paintings de Johannes Wohnseifer (signalé par Claude)
– Astrid Girardeau (Écrans/Libé) me signale sa compilation de spam art.

Nathalie s’était inspirée des spams graphiques que nous recevions à l’époque pour notre carte de vœux 2007. Le clin d’œil n’a pas été apprécié universellement car tout le monde ne recevait pas ces mêmes spams.