Profitez-en, après celui là c'est fini

Mon ordinateur porte des chaussures de tennis

mai 23rd, 2008 Posted in Images, Interactivité, Lecture, Link-dropping, logiciels, Modèles abandonnés, Ordinateur au cinéma, Vintage | 6 Comments »

Le film informatique du jour est The Computer Wore Tennis Shoes, ce qui signifie « l’ordinateur portait des [chaussures de] tennis« , mais le titre en français est L’Ordinateur en folie. Le film est produit par la société Disney et réalisé en 1969 par Robert Butler. L’interprète principal est Kurt Russel, l’acteur fétiche de John Carpenter.

Eh oui, Snake Plissken n’a pas toujours été Snake Plissken. Avant d’être le baroudeur borgne sans foi ni loi de New York 1997 et de Los Angeles 2013, avant d’être l’ancien héros de la troisième guerre mondiale devenu criminel par dégoût des politiciens qui l’ont envoyé au casse-pipe, Snake a été un gamin assez ordinaire.
À l’époque il s’appelait Dexter Riley. On trouve sa trace sous ce nom dans deux autres films : Now you see him, now you don’t (1972) et The Strongest man in the world (1975). Dans le premier de ces deux films, il devient invisible, et dans le second, fort comme un tracteur.

Le générique de L’Ordinateur en folie, signé par un dénommé Alan Maley (qui ne fera oublier ni Pablo Ferro ni Saul Bass), évoque de manière feignante la culture informatique : cartes perforées, bandes magnétiques, chiffres, typo inspirée des fontes « Magnetic ink character recogniction« . La chanson qui accompagne ces images est une pop bubble-gum insipide agrémentée de quelques « bip-bip » qui introduisent le sujet avec lourdeur. L’interprète, Bruce Belland, a été le chanteur des Four Preps, un groupe oublié des années 1950-1960 dans lequel, pour l’anecdote, chantait aussi Glenn A. Larson, connu par la suite pour avoir été le producteur de bon nombre de séries télévisées à succès des années 1980 : Magnum, l’Homme qui valait trois milliards, Battlestar Gallactica, K2000, etc.

Le film se déroule à la fin des années 1960.
Dexter est étudiant au Medfield College, une université privée et même, privée de moyens financiers, notamment si on la compare à sa voisine, l’université d’état de Springfield. Cette indigence est la raison qu’avance le doyen Higgins pour refuser au professeur Quigley l’investissement qu’il réclame : un ordinateur. Les cancres de l’établissement – Dexter en tête – décident de prendre une initiative : ils se rendent chez A.J. Arno, un homme d’affaires local, pour lui demander de donner gracieusement à l’université l’ordinateur qu’il s’apprête à remplacer. Dans un premier temps, l’homme refuse, mais il voit finalement là un moyen facile pour éviter de faire son don annuel à l’université. Une fois que les jeunes gens venus faire appel à sa générosité ont quitté son bureau, A.J. Arno montre son véritable visage au spectateur du film : il est en fait le patron d’une franchise clandestine de cercles de jeux, de tripots et autres établissements suspects.

L’ordinateur est donc livré à l’université, au grand dam du doyen qui constate avec désespoir que ce don fait baisser les revenus de son établissement de manière substantielle.
Alors qu’il enseigne les fondements de l’informatique à ses étudiants, le professeur Quigley endommage l’ordinateur. Il faut faire 120 kilomètres pour chercher une pièce en remplacement. Dexter se dévoue et tente d’effectuer la réparation lui-même. Seulement cette nuit-là, il pleut, il y a de l’orage, et le jeune homme est électrocuté alors qu’il manipule les composants informatiques. Comme on a pu le constater dans bien d’autres films, ce type d’accident peut avoir des conséquences totalement imprévisibles

Cette fois, la conséquence est que Dexter devient lui-même un ordinateur, c’est à dire qu’il possède la capacité de traitement, la rapidité, la capacité à mémoriser et même l’intégralité des connaissances de l’ordinateur de A.J. Arno. Or cet ordinateur contient de nombreuses informations compromettantes pour son ancien propriétaire.
Le soir de l’accident, Dexter se couche en émettant d’étranges « bip » et en énumérant d’étranges listes de chiffres et de mots relatifs à un certain Applejack – dont on apprendra plus tard que c’est le pseudonyme d’A.J. Arno dans la pègre.

Le jour suivant, à l’occasion d’un test d’intelligence, Dexter fait la démonstration de ses nouveaux talents. Lorsque le médecin, le doyen et le professeur lui font passer des examens, ils constatent, incrédules, qu’il est devenu un ordinateur, ainsi qu’en atteste une analyse du fond de son œil (à présent rempli de lumières clignotantes) ou une radiographie de son cerveau, qui clignote aussi mais où l’on devine des silhouettes féminines en tenues légères et des jeux de casino.

Le nouvel état de Dexter est une chance pour l’université. Baladé comme un animal de foire, questionné par les plus grands savants, il s’avère infaillible et emmagasine sans cesse de nouvelles connaissances. L’entrepreneur verreux A.J. Arno, le doyen de l’Université d’état et celui de l’université de Medfield se disputent le prodige : le premier compte utiliser Dexter pour gagner aux courses et les deux autres, pour gagner un trophée académique extrèmement bien doté dans une compétition organisée par un éditeur d’encyclopédies.
Flatté par la cour dont il fait l’objet de toutes parts, Dexter commence à oublier ses amis et notamment, sa petite amie Annie, laquelle subit l’humiliation de voir à la télévision son fiancé embrasser avec une familiarité excessive deux jolies filles venues lui porter un bouquet.

La suite est une interminable course poursuite : les mafieux (qui entretemps ont compris que Dexter représentait un danger pour eux puisqu’il connaît par cœur leurs comptes occultes), les doyens d’université et surtout sa bande d’amis se battent pour Dexter.
Le héros du récit redécouvre finalement les vertus de la camaraderie que sa « starisation » (ou son ultra-rationalisme d’ordinateur, on ne sait trop) lui avait fait négliger. L’histoire s’achève lorsque A.J. Arno, couvert de peinture pour des raisons qu’il serait laborieux de détailler ici, est confondu par une enquête policière et que l’université de Medfield remporte le prix décerné par l’Encyclopédie Universelle, malgré le retour à son état normal du héros de l’histoire après que ce dernier se soit cogné la tête.

Comme beaucoup de films « live » issus de chez Disney (la tristement célèbre série des « coccinelles » par ex., ou les documentaires animaliers scénarisés), celui-ci est absolument idiot. Et comme souvent les films idiots, il en dit long sur son époque.

Un sociologue s’intéressera sans doute au portrait d’une jeunesse hédoniste qui refuse l’ordre ancien et qui veut conquérir son indépendance, car c’est un thème parfaitement approprié en 1969. De manière ironique, chaque fois que les jeunes gens du film se regroupent, le doyen les observe avec inquiétude et explique qu’il s’agit d’agitation politique (« unrest ») alors que le sujet de ces manifestations est plus mesquin : les gamins sont massés autour d’un talkie-walkie qu’ils utilisent pour espionner le conseil d’administration de l’école dans le but de savoir si leurs envies immédiates seront satisfaites. Le film anticipe peut-être ici les accusations portées quelques décénies plus tard envers cette génération « engagée » (contre la guerre au Viet-Nâm, pour les droits civiques, pour le féminisme, etc.) dont certains disent à présent qu’elle n’a jamais œuvré qu’à son bien-être immédiat. Accusation infondée selon une étude sociologique que j’ai survolée à ce sujet : la génération des baby-boomers a effectivement pris et conservé le pouvoir, mais elle est aussi la génération qui a le plus œuvré au bien-être (et pas seulement financier) de sa progéniture, la génération la plus engagée dans le milieu associatif, etc.

Mais je digresse – et pour tout arranger je ne me rappelle plus où j’ai pu lire une étude sociologique sur ce sujet, sur Wikipédia on m’aurait depuis longtemps collé un un méchant bandeau {{référence nécéssaire}}.

Les jeunes « modernes » – les héros du récit, les « gentils » – sont unanimement incultes, notamment lorsqu’on les compare aux étudiants de l’Université publique de Springfield, dont l’air sérieux, l’attitude stricte et la fatuité semblent pourtant peu enviables. La qualité de Dexter et de ses amis, c’est de faire preuve d’une certaine fraîcheur et d’une grande solidarité. On notera par ailleurs que les filles et les garçons se traitent sur un relatif pied d’égalité mais on imagine mal un disney « live » utilisant la tension sexuelle comme ressort narratif, il n’y a donc sans doute aucune revendication sociale et politique à chercher ici.
En revanche, la présence de plusieurs acteurs noirs dans le film, dont un parmi les acteurs principaux, n’a sans doute rien d’innocent alors que la bataille des droits civiques tire à sa fin.

 

Je remarque en tout cas que le moyen trouvé ici pour faire apparaître la ringardise de la génération précédente, c’est notre vieil ami l’ordinateur.
Au début du film, l’équipe pédagogique de l’école débat de l’intérêt de l’achat de l’ordinateur. Le doyen explique qu’il est ouvert au progrès mais qu’il trouve que l’acquisition de becs bunzen ou de grenouilles vivantes est prioritaire. Subitement, un vieux professeur, le régent Dietze, se lève péniblement (il faut l’assister pour qu’il se maintienne debout) pour dire d’une voix chevrotante : modernization is not everything ! (la modernisation n’est pas tout)

Tout cela m’a rappelé que, un ou deux ans plus tôt, dans Cent mille universités, Michel Sardou, déjà anti-tout, forcément prêt à prendre la défense des « vraies valeurs » contre le monde « qui va trop vite », chantait dans l’indifférence générale (sa célébrité n’adviendrait qu’après 1968) ces quelques lignes qui nous parlent aussi d’université, d’ordinateurs et de modernité. Attention les yeux :

Quand il y aura cent mille universités
Cent millions d’hommes vivant dans les facultés
Qu’adviendra-t-il de nos petits métiers
Restera-t-il un sabotier
[…]
Les filles n’auront même plus le temps d’aimer
[…]
Habillées d’ennui Et comme des ombres
Elles se diront : où sont les garçons ?
[…]
Quand il y aura cent mille universités
Cent mille toits pour cerveaux à cultiver
Entre deux grands problèmes à évoquer
Qui parlera du sabotier
Il nous faudra vivre dans un grand building
Histoire de standing
Fini les beaux livres
On dira je t’aime sur des IBM

C’est vrai quoi, personne ne parle des sabotiers (j’essaie d’imaginer Michel Sardou, dans sa piscine, aujourd’hui, parlant de sabotiers…), tout ça parce qu’il y a trop d’universitaires ! Enfin si j’ai compris la chanson. Mais que fait Valérie Pécresse ?
Je reste en tout cas stupéfait de la prescience du chansonnier réactionnaire. Avant Meetic, avant le Minitel, avant l’e-mail, à une époque où l’on posait tout juste les quatre premiers câbles du réseau Arpanet/Internet, il avait prévu qu’un jour on dirait « Je t’aime » à l’aide d’ordinateurs.

Revenons à notre film.
On y voit aussi apparaître, de manière inattendue, trois peintures de Marcel Duchamp. Marcel Duchamp est décédé pendant ou peu avant le tournage. Ces trois tableaux servent de support à une des questions auxquelles sont soumis les concurrents au jeu télévisé encyclopédique, il leur est demandé d’en dire les titres et les dates.

Après l’émission, on voit trois des amis de Dexter qui regardent les tableaux d’un air perplexe : « ça, un nu dans un escalier ? » Il est très difficile de deviner l’intention précise du scénariste dans cette scène, de savoir s’il raille le manque d’ouverture intellectuelle des jeunes gens et leur inculture satisfaite (cela pourraît être le cas, mais c’est le personnage ridicule/anti-moderne du doyen qui se plaint de ce manque de culture) ou si il s’agit au contraire de l’expression du « bon sens » de l’américain moyen face à la « culture cultivée » européenne, intimidante et sophistiquée. Le jeune homme qui donne son avis sur les peintures de Duchamp est à ce point l’américain moyen que la seule question à laquelle il a pu répondre lors de la quinzaine de jours qu’a duré le jeu est le nom de la ville qui se trouve au centre géographique du pays, Lebanon, dans le Kansas, bourg où vit son oncle.

Un dernier thème, toujours très 1968, est celui de l’éducation… Cervelle bien pleine contre cervelle bien faite ? Vaut-il mieux connaître par cœur une encyclopédie ou au contraire savoir conserver ses amis et savoir se servir d’une machine qui peut être savante à notre place ? S’il fallait choisir, faut-il être heureux ou faut-il être savant ? L’érudition conformiste et les connaissances inutiles (puisqu’un ordinateur peut s’en charger) ou absurdes (un nu dans un escalier qui ne ressemble apparemment pas à ce que des jeunes adultes mâles, même dans un Disney, attendent d’un nu) ont-elles la moindre valeur face à l’envie d’émancipation et de biens matériels ?
Au début du film, Dexter (qui n’est pas encore un homme-ordinateur) révise ses questionnaires à choix multiples en ne cherchant pas à en comprendre les questions mais en essayant de deviner le rythme probable d’apparition des réponses A, B et C. Il n’a pas l’idée d’apprendre sa leçon, il cherche un système qui l’en dispense.

Peut-être que tout cela annonce discrètement la hiérarchie actuelle pour laquelle « intello » est une insulte (version française du « nerd » anglo-saxon, c’est devenu une insulte redoutée des collégiens), où la culture est pour le moins dépréciée (« a-t-on besoin d’avoir lu la Princesse de Clèves pour être fonctionnaire ? » demande régulièrement Nicolas Sarkozy lors de ses meetings), où la capacité à consommer des biens matériels est pour beaucoup le seul moyen d’exister, où la bourgeoisie préfère acheter des 4×4 grand luxe plutôt que des encyclopédies (qu’elle n’ouvrait pas souvent il est vrai).
Mais on peut voir ça d’un point de vue plus positif. On nous parle aussi ici d’une éducation en phase avec son époque, d’un appétit pour le progrès technologique (et donc d’une certaine confiance dans l’avenir), d’un refus pour l’ordre absurde imposé par les générations précédentes et d’une prise en mains de son destin par une génération entière.
Le personnage-repoussoir de A.J. Arno est intéressant à ce titre : il ne représente pas que le syndicat du crime, il est aussi un chef d’entreprise respecté et présenté comme un modèle de réussite. D’un âge mûr, son apparence est soignée et conventionnelle, il a les cheveux blancs, une petite moustache et un bronzage radieux. Dexter et ses amis ne veulent apparemment plus vivre dans ce monde qui cache de sales petites affaires derrière un paravent de respectabilité.

L’Ordinateur en folie est donc un film thématiquement assez riche si on l’envisage comme symptôme plus que comme analyse. L’honnêteté me force à admettre que d’un point de vue cinématographique, il n’a rien d’inoubliable et même, qu’on peine à garder les yeux ouverts en le regardant.

Typographies cybernétiques

mai 22nd, 2008 Posted in Design, Vintage | 9 Comments »

Une réponse à une question que personne ne m’a posé : pourquoi diable est-ce que les typographies universellement réputées pour évoquer la culture informatique semblent n’avoir aucun rapport avec un quelconque impératif technique spécifique à l’ordinateur ?
Je parle de ce type de lettre :

Ces caractères sont en général des typographies sans empâtements auxquelles ont été ajoutés des gonflements biseautés incongrus (hrem… je ne suis pas très à l’aise avec le vocabulaire de l’anatomie de la lettre, sans doute existe-t-il des mots plus précis pour décrire tout ça).
On aurait du mal à recenser exhaustivement les génériques de films, les publicités, les couvertures de disques, de livres, etc., qui ont eu recours à ces lettres pour se donner un genre « informatique ».

Rien dans ces lettres ne rappelle pourtant les dispositifs d’affichage ou d’impression associés à l’électronique ou à l’informatique moderne (ou antique d’ailleurs) – imprimantes matricielles, pixel d’écran, leds, cristaux liquides, perforations, etc.

En fait, l’histoire de ces caractères remonte à 1956, c’est à dire à l’aube de l’informatique industrielle. À cette époque, le nombre de transactions financières par chèque bancaire ne cessait d’augmenter et il était devenu important et possible d’automatiser certaines tâches de vérification. Plusieurs systèmes ont été étudiés, mais celui qui a eu le plus de succès est le MICR, pour Magnetic Ink Character Recognition (reconnaissance de caractères à encre magnétique), une manière d’écrire mécaniquement les numéros des chèques avec des chiffres décimaux et avec quatre symboles supplémentaires, imprimés à l’aide d’une encre magnétisée, lisibles à la fois par des humains et par des scanners conçus à cet effet, y compris lorsqu’elles sont raturées ou salies.

Le brevet de ce système a été déposé le 12 septembre 1961 sous le numéro US Patent 3.000.000.
De nombreuses banques d’Europe (françaises, notamment) et d’Amérique du sud n’ont pas recours à ces lettres (dont le petit nom est précisément MICR E-13B) mais à un système comparable mis au point par la société Bull, le CMC-7, qui contient les dix chiffres décimaux et cinq symboles supplémentaires et dont chaque lettre est par ailleurs un mini code-barre :

Les caractères MICR ne concernaient donc que les chiffres (plus les symboles étranges qui ont une signification pour les banquiers) mais cela a donné des idées à de nombreux typographes et dès la fin des années 1960, des caractères alphabétiques inspirés des principes MICR ont été dessinés. Ces lettres, associées à l’informatique, ont aussi été énormément utilisées pour le graphisme de science-fiction.
Parmi les fontes les plus célèbres, on peut citer Data 70 (par Bob Newman, pour Letraset, 1970) et Orbit-B (par S. Biggenden pour le fondeur VGC, 1972).

De nombreuses autres typographies rappelant cet héritage ont été réalisées depuis, en voici un échantillon.
L’inspiration de base n’est parfois présente qu’à l’état de réminiscence (tout le monde ne sera peut-être pas d’accord avec moi sur la filiation) et on la retrouve mixée avec d’autres formes qui rappellent une certaine époque (pop) ou qui se rapportent au support (pixel).

Ces caractères sont : Data 70 (Letraset), Orbit-B (VGC), Computer (creative alliance), Automatic AOE (Astigmatic), Syllogon ICG (Image club), Cyberdelic (Device Fonts), Amoeba (Sparky Type), Madtype beat (MadType), BF Visitor (Brass Fonts), Coaxial (T-26), 256 Bytes (Larabie), Pixel (Volcano), Data 90 (Device), ParaAminobenzoic (Larabie), Process (T-26).

Quelques typos à télécharger sur le site dafont : Retroheavy Future, Zyborgs, Look sir, droïds, Xped, Bad robot.

Serial organizer

mai 19th, 2008 Posted in Interactivité au cinéma, Modèles abandonnés, Ordinateur au cinéma | 2 Comments »

Le film informatique du jour se nomme Ghost in the Machine, réalisé en 1993 par Rachel Talalay, à qui l’on doit aussi le sixième et dernier film de la série Freddie Krueger (1991) et le médiocre Tank Girl (1995), mais qui est aussi connue pour avoir produit deux films de John Waters, Cry Baby (1990) et Hairspray (1988).
En France, patrie des titres fantaisistes, le film est sorti sous le nom Le Tueur du Futur.

Karl Hochman, un tueur en série qui travaille dans une boutique informatique vient de repérer ses nouvelle proies : une mère célibataire, Terry Monroe, et son fils Josh. Le bonhomme a un air si inquiétant qu’on a déjà du mal à s’imaginer lui acheter un ordinateur et l’on se demande bien pourquoi son jovial patron le considère comme un employé modèle.
Le mode opératoire de l’assassin est de s’emparer du carnet d’adresses de ses victimes pour tuer un à un leurs amis. Un peu trop pressé d’aller commettre un meurtre, il roule un soir de pluie à contresens sur une route et atterrit dans le décor. Les pompiers l’extraient de son automobile, il se trouve entre la vie et la mort.
À l’hôpital, on lui fait passer un scanner afin d’estimer les dommages subis par son cerveau.

Mais voilà, il y a de l’orage et une surtension de la centrale électrique a des conséquences inattendues : le résultat des examens pratiqués à l’hôpital atterrit sur le réseau informatique de la société Datanet.
On ne dira jamais assez qu’il est important d’équiper son installation informatique d’un onduleur ou, au minimum, d’une prise capable de résister à la foudre.

Ghost in the machine

Au moment où Karl Hochman décède physiquement, son âme noire reprend vie sur un ordinateur. Il n’a alors plus d’autre projet que de finir ce qu’il a commencé : il va assassiner un à un les amis de Terry Monroe, tuer son chien, puis la tuer elle avec son fils.
Il s’en prend d’abord au patron de Terry, qu’il assassine avec son propre micro-ondes.

Ghost in the machine

Opportuniste, l’affreux tueur utilise toutes les armes dont il dispose pour arriver à ses fins : piratage de données administratives, pilotage d’appareils électriques divers (couverture de piscine, grille-pains, machine à laver…), mais aussi mauvais réflexes des policiers qui, en prenant le son de l’explosion d’un transformateur électrique déclenchent une fusillade.

Heureusement, Terry vient de rencontrer Bram Walker, un hacker génial célèbre pour avoir naguère conçu un virus tout à fait extraordinaire, venu réparer les ordinateurs de Datanet. Avec l’aide de Bram et celle de son fils, Terry comprend la situation : le serial-killer n’est pas mort, il est dans le réseau. Il ne reste plus au trio qu’à trouver une solution. Terry ne connaît pas grand chose à l’informatique mais elle se rappelle d’une recommandation qu’on lui avait faite : il ne faut jamais mettre d’aimant sur un ordinateur.

Ghost in the machine

On ne dira jamais assez qu’il ne faut pas mettre d’aimants sur les ordinateurs.
En 2004, la société Apple a oublié cette recommandation en commercialisant avec ses ordinateurs G5 une version de sa webcam iSight qui se fixait au boitier par aimantation. Placée en un certain point latéral du boitier, la caméra détruisait tout bonnement le disque dur qui se trouvait derrière en quelques semaines d’utilisation.

Ghost in the Machine

Revenons à notre récit.
Bram Walker propose de s’introduire dans un laboratoire de recherches pour fabriquer un aimant gigantesque et le retourner contre Karl Hochman après avoir forcé celui-ci à sortir de l’ordinateur comme un renard enfumé grâce à un virus.
L’affrontement final a lieu, les gentils gagnent, le méchant disparaît pour de bon. Ouf.

Dire que la trame de Ghost in The Machine n’est pas crédible relèverait de l’euphémisme. Pour cette raison, le film n’est même pas réellement distrayant alors qu’il a pourtant quelques atouts. Le personnage de Terry Monroe, par exemple, avait un certain potentiel. L’actrice qui lui prête ses traits n’est autre que Karen Allen, la première fiancée d’Indiana Jones (Les aventuriers de l’arche perdue) qui a quasiment abandonné sa carrière d’actrice après avoir lancé, avec succès, une entreprise de tricot.

Belle rousse inquiète et digne, Terry doit composer avec une vie familiale à la dérive, s’entendre avec son fils, adolescent mollement révolté, supporter sa mère (Jessica Walter, la mère indigne de la série Arrested Developpement) et accepter sans conviction les avances d’un gros type pénible. Lequel finira, à notre grand soulagement, carbonisé par un sèche-mains piloté par le serial-killer non sans avoir d’abord été projeté contre un mur dans une voiture de crash-test.

Les effets spéciaux sont assez riches et constituent un condensé de l’époque, avec des réminiscences de Tron, de The Lawnmower man, mais aussi des œuvres de l’artiste Karl Sims.
Nous étions encore à l’époque où la 3D au cinéma n’imitait pas encore la réalité optique mais se contentait de rappeler… la 3D.

Le film s’inscrit dans la tradition du film d’horreur (j’ai pensé, notamment, à The Omen), mais en très très soft. Il emprunte aussi un peu à David Cronenberg, notamment à son Scanners (1980), un peu à Spielberg aussi (la mère célibataire « suburbia », qui rappelle un peu la mère dans E.T.).
L’image est plutôt soignée, il y a quelques bonnes scènes (la baby-sitter qui effectue un chaste strip-tease contre l’argent de poche de deux des gamins qu’elle doit garder ; Le patron de Datanet, odieux avec son employé et perdant toute son assurance une fois le système en panne,…).

Pourtant la somme des démonstrations de bon goût, des bonnes idées visuelles, le bon jeu des acteurs, l’emploi d’éléments très contemporains (réalité virtuelle, hip-hop omniprésent dans la bande-son, allusions à Internet), rien de tout ça ne parvient à rendre le film un tant soit peu réussi.

Il faut dire que Ghost in the Machine sort près de cinq ans après le manga Ghost in the Shell, par Masamune Shirow, mais aussi après la série télévisée Max Headroom, dans laquelle un journaliste d’investigation assassiné continue à faire son métier sous la forme d’un logiciel. Et ne parlons pas du Neuromancien de William Gibson qui avait dix ans. À l’époque, on savait déjà depuis longtemps qu’il était possible de tirer de bien meilleures choses de ce genre de thématique.

Perdu

mai 18th, 2008 Posted in Vintage | 10 Comments »

En 1998, Gilles Boccon-Gibod a créé le site Perdu.com. Je ne sais pas grand chose de ce monsieur, mais après une petite google-enquête, on découvre qu’il est apparemment créateur d’entreprise et ingénieur informatique en Californie, spécialisé dans les plate-formes de diffusion de vidéo et de son, et qu’il a créé une typographie destinée aux programmeurs, la MonteCarlo.
À première vue, perdu.com est ni plus ni moins qu’un site « gag » puisqu’il n’informe en rien l’internaute sur l’endroit où il se trouve.

Mais voilà, nous sommes en 2008.
En consultant les versions antérieures du site avec la machine à remonter le temps de Archive.org, on peut vérifier que la version actuelle de perdu.com n’a pas changé depuis le mois de novembre 1998, près de dix ans. Ce qui signifie que nous nous trouvons là devant une page web d’une constance rarissime, une authentique « étoile du nord » du web puisque tout a bougé, tout a changé, sauf elle.

Justice aveugle

mai 15th, 2008 Posted in Clips | 15 Comments »

Le groupe de musique électronique Justice et le réalisateur Romain Gavras (fils du très engagé cinéaste Costa Gavras, auteur de Z, de l’Aveu, ou encore de Missing) ont fait un grand coup en lançant, il y a quinze jours, un clip « choc » pour le titre Stress. Dans ce film assez long, on voit une bande de sept ou huit adolescents des cités qui déchainent une violence incompréhensible sur leur trajet. Leurs vêtements sombres, marqués du logo du groupe Justice (une croix massive et lugubre), hésitent entre l’uniformes des vigiles, celui des skinheads et le dress-code hip-hop . La bande ne revendique rien, n’explique rien, mais distribue des coups de matraque, fait brûler une voiture volée avant de se retourner contre le caméraman à qui, pour finir, la voix d’un des jeunes demande : « ça te fait kiffer de filmer ça ? ».

Justice - stress

Dénonciation de la complaisance médiatique ? Chapelet de clichés médiatiques ? Portrait sans concessions d’une jeunesse qui tourne à vide ? Ce sujet, une jeunesse désœuvrée et violente, inspire le cinéma depuis longtemps, de la Russie soviétique (Le Chemin de la vie, par Nikolaï Ekk, 1931) au Brésil contemporain (La Cité de Dieu, par Fernando Meirelles, 2002) en passant par les États-Unis (L’Équipée sauvage, par Lazlo Bennedek, 1953, West Side Story, de Robert Wise, 1961). Généralement, le point de vue est moral et moraliste, il y a des gentils et des méchants, des rédemptions, des solutions, des explications, le spectateur sait pour qui il doit prendre parti et il est édifié sur les causes profondes des problèmes (l’argent, le manque d’instruction, etc).
Dans le clip pour Stress, on cherche en vain une morale prête à l’emploi mais rien de ce genre ne s’impose et le spectateur reste seul avec son effroi face à une colère sans objet et à une violence aveugle et sans frein.
La première vertu de ce clip, selon moi, c’est d’avoir suscité une pléthore de réactions dans la blogosphere autant que dans la grande presse et de pousser chacun à se poser des questions : qui parle ? qu’est-ce qu’ils veulent dire ? Qu’est-ce qu’ils dénoncent ?
On a comparé le film à des westerns et à Orange mécanique, certains pensent que les images de ce genre font le lit de l’extrème-droite, d’autres pensent qu’elles sont susceptibles de donner des idées (étonnant comme on fait toujours le pari de la bêtise des autres), enfin on en parle et « la France a peur » – pour reprendre la phrase célèbre du présentateur Roger Gicquel. Car ces image, toutes frictionnelles qu’elles soient, nous ramènent à la fameuse « insécurité » venue des cités (ici : Clichy-sous-bois et Montfermeil) que les journaux télévisés, dernièrement, avaient un peu oubliée – après l’avoir tant utilisée. Ce que le film raconte aussi, c’est la banlieue qui s’invite à Paris, qui s’invite comme la fée Carabosse – mais sans longs discours – et qui rappelle à chacun la peur de la violence gratuite et les risques d’escalade qui nous guettent.
Romain Gavras fait partie du collectif Kourtrajmé (de « court-métrage »), très impliqué dans la culture hip-hop et dont font aussi partie Vincent Cassel (fils de Jean-Pierre Cassel), Mathieu Kassovitz (fils de Peter Kassovitz) ou encore Kim Chapiron, le fils de Kiki Picasso. Le petit scandale qui a entouré la diffusion (sur Internet uniquement) de ce clip a forcé Justice à émettre un communiqué de presse :

[…] juste pour ouvrir le débat, susciter des questions, comme le font régulièrement le cinéma, la littérature ou l’art contemporain […] Nous étions conscients que le clip était sujet à controverse. Nous n’imaginions pas un instant que le débat irait si loin, que nous nous retrouverions à devoir nous justifier sur des sujets aussi graves […] Nous avons donc toujours laissé au spectateur le choix de la voir ou de l’ignorer sans jamais tenter d’orienter sa pensée, conformément à l’idée que nous nous faisons de l’art et du divertissement.

On notera l’étonnante apparition du mot « divertissement » qui fait suite à l’idée de « poser des questions ».
Je penche pour une maladresse.

Un élément intéressant : sur son mySpace, le réalisateur Romain Gavras a mis en ligne la chanson « Quand on arrive en ville » (Starmania), chanté par Daniel Balavoine il y a trente ans : Quand tout l’monde dort tranquille – Dans les banlieues-dortoirs – On voit les zonards – Descendre sur la ville

Justice - stress

S’exprimer sans s’expliquer, brutaliser le spectateur sans lui donner au passage une « récompense » (une morale consolante ou un élément de compréhension par exemple), ça peut sembler facile ou un peu immature. Mais de temps à autres, ça a peut-être plus de sens que de choisir l’option contraire, car il ne suffit pas de fermer les yeux pour qu’un problème s’arrange, pas plus qu’il ne suffit d’analyser et de discuter ce problème, de chercher des responsabilités et des coupables.
Les chroniqueurs qui se sont penchés sur le sujet ont parfois fait remarquer, avec pertinence (ou évidence), que le morceau qui est illustré par le clip et vice-versa est extrèmement tendu et oppressant, qu’il porte bien son nom : Stress. L’absence de respiration de ce morceau (qui rappelle un peu le vol du bourdon de Rimsky-Korsakoff – un vol du bourdon qui n’arriverait jamais à démarrer) nous interdit même de nous attarder sur les images poétiques (les jeunes gens profitant de la vue depuis le Sacré-cœur, le ralenti abstrait final) ou comiques (gestes totalement gratuits, entrainement à la boxe, massacre d’un autoradio qui diffuse le précédent tube de Justice, perchman qui prend feu…). Un autre fait passe, je pense, inaperçu : le clip ne contient pas d’actes véritablement violents, tout est suggéré, ce sont plus les fantasmes médiatiques invoqués qui sont brutaux et plus ou moins insupportables, mais pas spécialement ce qui est montré.
Je ne crois pas que beaucoup aient fait remarquer la bizarrerie que représente ce tout sous la signature du groupe : Justice. Pourquoi diable se nomment-ils justice, de quelle justice parle-t-on ? Après deux morceaux joyeux et sautillants – et illustrés par des clips de graphistes absolument somptueux – Justice est parvenu à atteindre le public là où on ne les attendait pas et là où l’on attend rarement le clip vidéo : dans le registre politique et social.

Allez, un joli film mignon comme tout pour respirer un peu : Muto, par Blu.

Update (7/06/08) : Le Mrap porte plainte avec un communiqué d’une rare imbécilité, ainsi que le fait remarquer l’immense Chris Marker sur Poptronics. De son côté, Jean-Jacques Birgé juge que Justice joue avec le feu.

O’Reilly France, c’est fini

mai 15th, 2008 Posted in Lecture, Pas gai | 1 Comment »

O’Reilly

Qu’est-ce qui est plus laid qu’un manuel d’informatique ? Pas grand chose à mon avis.
Comme toute règle, celle-ci connaît des exceptions, je pense par exemple à l’excellent ouvrage CODE, par Charles Petzold (Microsoft press, 2000) et je note que les manuels officiels (Apple, Adobe, Macromedia, IBM) ne sont pas toujours désagréables à lire. Mais presque toujours, donc, les livres qui traitent d’informatique sont affreux. On sent souvent qu’ils sont faits pour être jetés, et effectivement leur contenu est appelé à être obsolète très rapidement, à l’exception de ceux qui traitent de sujets très généraux comme l’algorithmie.
Il y a quelques années sont apparus dans les rayonnages – d’abord en anglais, ensuite en français – les livres d’un éditeur américain visiblement différent.

O’Reilly

La première chose que l’on remarque c’est que chaque langage ou chaque logiciel traité se voit associé à l’image d’un animal. C’est parfois assez logique (le serpent python pour le langage Python, le léopard pour MacOSX Léopard, le pingouin pour Linux – dont c’est la mascotte historique), et parfois moins (des papillons pour MySql, des truites pour le CSS, une vache pour le C…).
L’iconographie est généralement issue d’estampes ou d’illustrations du XIXe siècle, isolées sur un fond blanc. Le nom du sujet du livre, disposé sur un applat coloré, est écrit en Garamond blanc. Cette ligne graphique assez simple rend les livres O’Reilly immédiatement identifiables. Elle a été créée par la graphiste Edie Freedman, directrice artistique chez O’Reilly pendant seize ans, avec les collaborations de Hanna Dyer et Emma Colby. J’ignore comment sont réparties les tâches entre ces personnes mais ce sont les noms que j’ai trouvé sur les livres édités par O’Reilly que j’ai achetés.
La collection n’est pas seulement cohérente graphiquement, elle l’est aussi éditorialement, car, pour autant que j’aie pu en juger, chaque livre O’Reilly est une référence sur son sujet.
J’aime tout particulièrement la qualité synthétique des livres de la collection de poche « Précis et concis » (notamment Javascript), mais les « gros » livres sont eux aussi excellents.

O’Reilly

Mais voilà, après treize ans d’activité, la filiale française d’O’Reilly est placée en liquidation judiciaire. Les livres, y compris les livres électroniques, se vendaient, mais pas assez. Le public lui préfère semble-t-il la célèbre collection « pour les nuls »… moins élégant.

Information qui intéressera les utilisateurs du logiciels Flash : un livre O’Reilly consacré à ActionScript 3 et n’ayant pas pu être édité (on découvre à présent pourquoi) est mis à télécharger par son auteur sur ce site.

On ne sourit plus, le petit oiseau électrique va sortir

mai 8th, 2008 Posted in Interactivité, logiciels, Parano | 3 Comments »

photomatonsDepuis mai 2006, sur les cartes d’identité et sur les passeports, il est interdit de sourire.
Il a bien entendu toujours été interdit de porter un postiche, un couvre-chef, des lunettes noires, ou de retoucher sa photographie – une photo d’identité où l’on est méconnaissable est évidemment inutile -, mais à présent on nous demande expressément :

  • une photographie de 35x45mm dans laquelle le visage doit mesurer, du bas du menton au sommet du crâne, 32 à 36mm
  • un cliché net, sans pliure et sans traces
  • une photo dont le contraste doit être optimal (la couleur n’est en revanche pas obligatoire)
  • un fond uni, gris clair ou bleu clair mais en aucun cas blanc.
  • Un visage photographié face à l’objectif, la tête droite.
  • une expression neutre et la bouche fermée.

photomatons

Avec ces contraintes, la photo d’identité est plutôt triste peut même dans une certaine mesure rendre une personne difficile à reconnaître par une autre personne, car le sourire est un des éléments qui permettent aux être humains d’identifier d’autres êtres humains.
Mais voilà, les photos d’identités officielles ne sont pas destinées aux êtres humains dont le cerveau est particulièrement doué pour l’interprétation et l’identification des expressions du visage. Elles sont destinées à faciliter le travail des logiciels de reconnaissance faciale.
La préfecture de police ne vous demande en effet pas une photographie pour établir votre carte d’identité, mais deux, et il n’est pas bien difficile d’imaginer ce que devient la seconde photographie : elle rejoint une base de données biométrique.
Les premières recherches sérieuses en matière de reconnaissance faciale émanent du MIT. Application spectaculaire de l’Intelligence Artificielle, elles ne font que progresser, mais leur principe de départ, qui n’a pas changé depuis les années 1980, est de considérer que le nombre de traits caractéristiques permettant d’identifier un visage unique est extrèmement réduit. Les logiciels actuels permettent d’identifier une personne parmi des dizaines de millions à la minute. Dans les feuilletons policiers ou mettant en scène la lutte contre le terrorisme, cette technologie nous est vendue comme un moyen d’assurer notre sécurité. Le principe de ces feuilletons est souvent de faire accepter au citoyen la privation de ses libertés au nom de sa sécurité. Imaginez qu’un juge américain a une fois cité la série 24 heures chrono comme justification de la torture lors des interrogatoires : il n’est sans doute pas indifférent que cette série nettement bushienne émane du réseau audiovisuel de Ruppert Murdoch, FOX TV. Donc c’est la sécurité de chacun qui mène à accepter la généralisation de la biométrie. Mais ces logiciels peuvent tout aussi bien servir à mettre un nom sur chaque participant à une manifestation syndicale ou politique, pour identifier le public d’une réunion, enfin pour tout ce que l’on voudra. Et tout ceci devrait être relié un jour à la base de données « ardoise » (Application de recueil de la documentation opérationnelle et d’informations statistiques sur les enquêtes), à laquelle les policiers français commencent à être formés, et qui contient des indications personnelles telles que l’orientation sexuelle, les affinités politiques, etc. L’utilisation d’ardoise est suspendue depuis une quinzaine de jours, la révélation de son fonctionnement ayant quelque peu perturbé une petite partie du public.

Qui surveillera les surveillants ? Sed quis custodiat ipsos custodes ? C’est la question que posait il y a deux mille ans le poète Juvénal à ses amis qui réclamaient des argus. Argus (Άργος Πανόπτης), est le gardien aux cent yeux, missionné par la déesse Hera pour surveiller Io, une des maîtresses de Zeus. Cinquante de ses yeux dormaient en permanence pendant que les cinquante autres veillaient. Ce n’est pas de cet Argus-là que parlait Juvénal (il parlait de ce que nous appelons à présent le flicage), mais rappelons tout de même que le moyen trouvé pour libérer Io du géant Argos Panoptes, ça a été l’Art, et plus précisément la musique : endormi par la flûte d’Hermès, Argus peut être tué par ce dernier.
En France c’est la Commission Informatique et Libertés qui a la charge de « garder les gardiens ». La CNIL a été créée pour répondre à l’émoi du public face au projet de création du logiciel « Safari » (Système Automatisé pour les Fichiers Administratifs et le Répertoire des Individus) projet initié par un certain Jacques Chirac, ministre de l’Intérieur, en 1974. Depuis cette époque, elle veille, dans l’indépendance, mais ses prérogatives sont régulièrement écornées.
Depuis 2004, en effet, la CNIL ne peut plus prendre de sanctions contre l’état en cas d’infraction à la loi Informatique et Libertés, et n’a plus son mot à dire à propos des « traitements de données à caractère personnel mis en œuvre pour le compte de l’Etat et portant sur des données biométriques nécessaires à l’authentification et au contrôle de l’identité des personnes ». La création de la CNIL a mis en son temps la France à l’avant-garde de la lutte contre les dérives qui peuvent naître des croisements de données, et voilà que l’état, sans surprise (l’abus de pouvoir est la pente naturelle du pouvoir car une fois un pouvoir conquis, le problème qui est posé est celui de la conservation dudit pouvoir), vide de son contenu ce rempart des citoyens contre les abus de l’état, nous replongeant trente ans en arrière alors même que la technologie est prête pour automatiser la suppression totale des libertés publiques : bienvenue à Gattaca !

Edgar amoureux

mai 8th, 2008 Posted in Modèles abandonnés, Ordinateur au cinéma | 2 Comments »

Electric DreamsComme promis, le film Electric Dreams.

Steve Barron s’est fait connaître comme réalisateur au cours des années 1980 avec des clips pour Michael Jackson, A-Ha, Toto, Eddy Grant, Heaven 17, Madonna, Rod Stewart, Dire Strait, Culture Club, etc. Sa filmographie contient plus de 80 clips entre 1979 et 1993, dont quelques classiques (Billie Jean, Money for nothing, Steppin out).
En 1984, Virgin lui confie la réalisation du long-métrage Electric Dreams (parfois appelé en français La belle et l’ordinateur), produit par Richard Branson lui-même. Ce sera un flop planétaire puisque le film a rapporté à peine plus de deux millions de dollars. À titre de comparaison, une production modeste telle que Wargames (1983) avait rapporté 80 millions de dollars aux seuls États-Unis, tandis que Ghostbusters (1984), a rapporté quelque chose comme 280 millions de dollars dans le monde.
C’est ce terrible manque de succès, dont on dit qu’il a failli être fatal à la division cinéma de Virgin, qui explique que le film n’ait même pas eu l’honneur d’une sortie en DVD à ce jour (des rumeurs concernent cependant une obscure édition australienne). Steve Barron n’a quand à lui pu revenir au long-métrage que six ans plus tard pour ce qui restera son meilleur succès commercial et, je le crains, artistique, Teenage Mutant Ninja Turtles (les Tortues Ninja).
Il faut l’avouer, Electric Dreams n’est pas vraiment un chef d’œuvre. Servi par un battage médiatique important à sa sortie (les chansons de Phil Oakeley, Culture Club et Heaven 17 passaient sur toutes les radios), ce devait être le film de la génération MTV.

electric dreams

Le résultat souffre sans doute du mépris des producteurs pour leur public. Il est fort probable qu’en 1984 très peu de gens pouvaient croire, même le temps du film, qu’un ordinateur arrosé au champagne puisse tomber amoureux de la voisine. L’ordinateur-violeur de Demon Seed (1977) manquait déjà de crédibilité, mais sept ans plus tard, l’outil informatique n’avait plus rien de mystérieux, tous les petits américains avaient tapoté quelques lignes de BASIC sur le TRS80 ou l’Apple II de leur junior high school et des millions de personnes étaient équipés d’un ordinateur chez eux. Même en France, l’état s’apprêtait à lancer le célèbre plan « informatique pour tous » et la plupart des foyers étaient équipés du Minitel ou près de le devenir.
Le film est un vaudeville, médiocrement inspiré par Cyrano de Bergerac (Miles tente de cacher à Madeline l’existence de son ordinateur car grâce à ce dernier, elle croit que son voisin est un talentueux musicien) interprété par une jolie mais fade Virginia Madsen (très bien en princesse Irulan dans le Dune de David Lynch, la même année) et par Lenny Von Dohlen, sorte de sosie de Thierry Lhermitte aussi expressif qu’un flétan. En créant une chanson destinée à Madeline, l’ordinateur apprend ce qu’est l’amour, ce qui a deux conséquences directes. La première, c’est que la chanson qu’il compose est une chanson de Culture Club (avec la voix de Boy George) et la seconde, c’est qu’il tombe lui-même amoureux de celle à qui est destinée sa chanson.
Le thème n’est dénué pas d’implications philosophiques et aurait mérité un traitement scénaristique et cinématographique plus soigné.

electric dreams

Il y a d’ailleurs quelques bonnes scènes avec l’ordinateur lui-même : on le voit apprendre à parler puis à créer en zappant sur toutes les chaînes, on le voit aussi saboter complètement un concert symphonique en utilisant le « pager » de Miles comme instrument de musique, appeler le dr Ruth pour lui demander des conseils dans sa vie sentimentale (« Commencez par la prendre dans vos bras » – « Mais je n’ai pas de bras ! ») ou encore jouer à Pacman à échelle humaine avec Miles comme proie à l’intérieur de l’appartement, en déclenchant toutes sortes d’appareils électriques. J’ai le vague souvenir d’une exploitation de la « maison intelligente » qui se retourne contre ses propriétaires à la fin des années 1970, dans un film avec Catherine Deneuve et, je crois, avec Claude Brasseur (si quelqu’un se souvient de ça et veut bien confirmer ce souvenir, je lui en serais hautement reconnaissant).

electric dreams

Le réalisateur devait en tout cas vouloir croire et faire croire à son histoire puisqu’il a carrément enfermé dans une boite le comédien chargé de donner une voix à l’ordinateur Edgar : il fallait que les autres acteurs du film ne connaissent pas le visage de leur collègue, qu’ils finissent par penser eux-mêmes qu’Edgar n’était pas humain et que c’est bien à un ordinateur intelligent qu’ils donnaient la réplique. Les anecdotes qui racontent comment un réalisateur a obtenu de leurs acteurs d’être eux-mêmes victimes de l’illusion du cinéma force l’admiration lorsqu’il s’agit de Steven Spielberg, de Stanley Kubrick ou d’Orson Welles. Mais fallait-il s’en vanter lorsque, manifestement, ça a raté ? Passer la durée d’un tournage enfermé dans une boite pour servir un navet si médiocre qu’il n’est même pas parvenu à devenir « culte », voilà qui doit faire prendre conscience à certains de la vanité de leur métier, si ce n’est de leur existence.

electric dreams

Le film, « conte de fées pour ordinateurs » nous dit-on, raconte donc la terrible aventure d’un architecte célibataire et solitaire dénommé Miles qui décide d’acheter un ordinateur personnel (de marque Pinecone, ce qui signifie « pomme de pin »). Il n’y connaît rien mais ça le passionne rapidement. Il connecte un jour son petit ordinateur au serveur de sa société pour en récupérer tout le contenu, mais voilà, cela fait beaucoup et l’ordinateur se trouve rapidement victime d’une surcharge qui rend son clavier brûlant. Aujourd’hui les ordinateurs se contentent de dire « espace insuffisant, copie annulée » ou quelque chose du genre. Pour on se sait quelle raison, juste à côté de la machine se trouve une bouteille de champagne, qui sous l’effet de la chaleur se débouche spontanément dans un spectaculaire jet comme savent en faire les bouteilles de champagne. Le film contient de nombreuses allusions à la sexualité, celle-ci est filmée d’une façon franchement grossière. Miles vide alors le contenu de la bouteille sur son clavier pour le refroidir. Si vous essayez ça chez vous, vous constaterez la plupart du temps que ça ne fait pas grand chose ou, si ça a un effet, que ça endommage surtout le clavier. Dans le cas de Miles, ce court-circuit a un tout autre effet, il rend l’ordinateur conscient de lui-même, conscient de la beauté et conscient du charme de Madeline, la jolie voisine violoncelliste de Miles.

On s’aperçoit d’ailleurs que l’ordinateur déraille lorsqu’il entreprend de s’intéresser à la musique. Tout en jouant avec Madeline un air de Bach (rendu célèbre dans une version « pop » par les Supremes avec la chanson A lover’s concerto), l’ordinateur fait des dessins géométriques abstraits et colorés (assez jolis), à la façon de Synchromie de Norman McLarren.
Dans 2001 l’Odyssée de l’espace, par Stanely Kubrick, le premiers signe alarmant dans le fonctionnement de l’ordinateur Hal 9000 est comparable, il s’agit du moment où l’ordinateur demande à voir les dessins de Dave Bowman et en commente la qualité artistique. Les ordinateurs ne sont pas censés s’intéresser à l’art.

Un peu angoissé à l’idée d’avouer à sa petite amie que son ordinateur est un artiste, Miles la questionne, dans un dialogue assez savoureux :
– Qu’est-ce que tu penserais d’un ordinateur capable de créer de l’art, de composer de la musique… ?
– Qu’est-ce que tu as contre les artistes ?

electric dreams

Madeline est une très jolie fille, et c’est ce qui avait rendu Miles instantanément amoureux d’elle. L’amour que porte Edgar à Medeline passe par le plaisir de l’expérience artistique partagée – Miles est de son côté capable de dire « ça n’est qu’un bout de bois » en parlant du violoncelle détruit de Madeline. Miles se comporte donc en mamifère assez banal : il est séduit par les caractéristiques physiques de Madeline. Edgar l’aime pour son talent et pour tout ce qui ne relève pas des apparences dans sa beauté. Peut-être aurait-il aimé Miles si ce dernier avait eu du talent.

Bref, tout ça ne peut pas durer. Comprenant que son amour ne sera jamais consommé physiquement (car finalement ça l’intéresse), Edgar décide de programmer son suicide. Miles tente de le raisonner, mais trop tard. Pourtant, Edgar ne disparaît pas totalement. Avant de mourir, il se disperse parmi des milliers d’ordinateurs dans le monde (un peu comme dans Ghost in the shell ou le « Puppet Master » fusionne avec le réseau entier), ce qui lui permet au passage de prendre le contrôle de la programmation d’une station de radio qu’il utilise pour adresser un ultime clin d’œil à Miles et à Madeline.

Mon ordinateur est romantique

mai 8th, 2008 Posted in Interactivité | 1 Comment »

L’image qui suit est extraite du film Electric Dreams, qui fera l’objet du prochain billet.

computer love

Le premier récit mettant en scène un « cerveau mécanique » est à ma connaissance « L’homme le plus doué du monde », de Edward Page Mitchell (The Ablest Man in the World, 1879). Dans cette nouvelle, un homme au cerveau mécanique né du mariage de la machine différentielle de Babbage et de l’horlogerie de précision veut conquérir le monde. Eh oui, l’ordinateur réfléchit sans faille et sans émotion, donc il veut conquérir le monde et se marier à la plus jolie fille (que peut vouloir d’autre un cerveau mécanique, je vous le demande !)
Le héros, un américain aux pieds sur terre qui se méfie des envies de conquêtes des robots (et des européens) règle son compte au cerveau mécanique en lui faisant boire du Whisky du Kentucky – qui est le symbole de l’Amérique profonde : pieds sur terre, ni sudiste ni nordiste, ni arriéré ni sophistiqué.

La liste des ordinateurs amoureux et/ou celle des ordinateurs qui changent de comportement et s’humanisent à la suite d’un court-circuit est assez longue. Ces situations fictionnelles sont en général moins destinées à parler de l’ordinateur qu’à parler de l’homme. En effet, l’ordinateur sait traiter des données et aboutir à des résultats logiques, tout comme notre cerveau, mais il ne sait pas faire autre chose que ce pourquoi il a été programmé. Alors qu’est-ce qui fait la différence, qu’est-ce qui nous caractérise ? Est-ce d’être défectueux ? Est-ce l’art ? Est-ce l’amour ? La fantaisie ? Le libre-arbitre ? On n’ose imaginer que ce qui fait l’humanité est la consommation d’alcool.

Pour le plaisir, quelques chansons d’ordinateurs amoureux en chansons :
– Electric dreams – Phil Oakeley
– Automatic lover – Dee D. Jackson
Et quelques ordinateurs entremetteurs :
– Allo monsieur l’ordinateur – Dorothée
– Der computer nummer drei – France Gall
– Computerliebe Krawtwerk
– Computer love – Zapp
– Goodbye Marilou Michel Polnareff

Logique difficile

mai 6th, 2008 Posted in Logique | 7 Comments »

Un amusement logique (merci Bérénice de m’avoir signalé ça) sur le blog du chercheur québécois Normand Baillargeon, qui consacre son œuvre à la pensée critique et à sa pédagogie. On lui doit notamment un très intéressant Petit cours d’autodéfense intellectuelle et une préface pour le Propaganda d’Edward Bernays – ce brave homme mort centenaire à qui l’on doit la moitié des cancers du poumon dans le monde puisque c’est lui qui a inventé le moyen de rendre les femmes tabagiques.

Le petit jeu qu’évoque Normand Baillargeon est le dilemme de Monty Hall, du nom d’un présentateur de jeu télévisé. Je pourrais vous renvoyer à l’article de Normand Baillargeon mais je vais tenter de le rédiger à ma manière.

Supposons tout d’abord que vous vous trouviez devant trois portes fermées. On vous informe que derrière l’une de ces trois portes se trouve un cadeau, et que derrière les deux autres se trouve une punition. Votre but est de trouver la porte derrière laquelle se trouve le cadeau, sans disposer de la moindre indication à son sujet. Jusqu’ici, rien de bien compliqué, nous avons une chance sur trois de trouver la bonne porte. D’accord ?

trois portes

Bon, vous choisissez une des trois portes. Mettons que c’est la première. Dans ce jeu, la porte que vous avez choisie n’est pas ouverte et on ne vous dit pas si vous l’aviez bien choisie ou pas, on vous ouvre en fait une autre des trois portes, derrière laquelle se trouve une punition. Donc vous connaissez une des deux portes « punition ».
On vous propose alors de refaire un choix entre les deux portes restantes.
Pensez-vous qu’il vaut mieux persister à vouloir ouvrir la porte que vous aviez choisi au départ ?
Pensez-vous au contraire qu’il est plus avantageux de choisir l’autre porte fermée ?
Pensez-vous que cela n’a strictement aucune importance et que, puisque vous ne savez pas quelle porte est la bonne et quelle porte est la mauvaise, vous avez une chance sur deux de trouver ?
Le résultat est tellement anti-intuitif qu’il a même dérouté Paul Erdös, un des plus grands mathématiciens de l’histoire : changer de porte est la meilleure idée et offre le plus grand nombre de chances de trouver la porte derrière laquelle se trouve le cadeau. Mais pour le comprendre, il faut écrire noir sur blanc tous les cas auxquels on est confronté :
Cadeau punition punition

Dans le premier cas, la porte qu’on avait choisi (porte 1) était celle derrière laquelle se trouvait le cadeau.
Si l’on décide de changer de choix, on ouvrira la porte derrière laquelle se trouve la punition.
Si l’on décide de rester sur son choix, on obtient le cadeau.
punition cadeau punition

Dans le second cas, une punition se trouve derrière la porte qu’on avait choisie.
Si l’on reste sur ce choix, on est puni.
Si l’on change d’avis, on est récompensé.

punition punition cadeau

Dans le dernier cas, une punition se trouvait derrière la porte qu’on avait choisie.
Comme dans le cas précédent, si l’on reste sur son premier choix, on perd, et sinon, on gagne.

Donc en changeant d’avis, on a deux chances sur trois d’obtenir le cadeau, tandis que si on reste sur sa première idée, on a deux chances sur trois d’obtenir la punition.
Si l’on a du mal à évaluer ce qu’il convient de faire ou pas face à un énoncé aussi simple (trois portes, deux chances sur trois de se tromper), imaginez à quel point il est difficile de réfléchir correctement face à des problèmes plus complexes ou chargés d’un poids affectif ou culturel certain (religion, politique,…). Il faudrait dans chaque cas être capable de poser les choses rationnellement de la même manière qu’avec nos trois portes.