Profitez-en, après celui là c'est fini

Anniversaire

septembre 10th, 2008 Posted in Brève | 1 Comment »

Je m’étais juré d’éviter ce genre d’article sans contenu, mais les serments sont faits pour être rompus.

Voilà : j’ai trop de travail ces temps-ci, il n’est pas sérieux que je me lance dans un billet important. Pourtant je tenais à célébrer (?) une date particulière, celle du 10 septembre 2001, le jour le plus libre de l’histoire d’Internet.
En effet, le lendemain, 11 septembre 2001 à 8h46, un avion de ligne percutait une tour du World Trade Center, suivi d’un second dans la deuxième tour vingt minutes plus tard. Je me rappelle que ma fille, qui avait onze ans, est venue m’annoncer un fait qu’elle trouvait tout à fait incroyable : il y avait le même programme sur toutes les chaînes. Les images étaient tout d’abord incompréhensibles : New York en flammes ? On a assisté à l’effondrement des tours, aux interminables discussions d’experts, on ne parlait que de ça, on avait presque du mal à réfléchir, chacun était un peu sous le choc. Il y a eu la suite : Afghanistan, crise entre la France et les États-Unis, guerre en Irak, et, plus près de chez nous, l’utilisation du terrorisme comme épouvantail universel, permettant de réduire les libertés de chacun et dépossédant toujours un peu plus le citoyen de la chose publique. Comme le dit Noam Chomsky (De l’ivresse de la force, entretiens avec David Barsamian, Fayard) : « tous les pouvoirs du monde allaient immédiatement exploiter l’événement à leurs propres fins. La Russie allait durcir ses atrocités en Tchétchénie, Israël en Cisjordanie, l’Indonésie à Aceh, et la Chine dans ses provinces occidentales. Aux Etats-Unis on s’en est servi de la façon que l’on sait, mais aussi de beaucoup d’autres, moins médiatisées »1.
Les attentats du 11 septembre sont donc une date importante dans l’histoire d’Internet, alors je promets solennellement d’en parler plus longuement (trop longuement je sais) ici-même. Mais en attendant, une image, celle des cendres des tours, le lendemain, vues depuis des webcams.
J’avais fabriqué un petit programme destiné à capturer automatiquement ces images.

  1. Au passage, bien qu’il en soit régulièrement accusé, Noam Chomsky ne croit pas à la fameuse « théorie du complot », non pas par foi mais parce qu’il voit bien que ceux qui s’improvisent experts en résistance des matériaux ou en génie mécanique après avoir visionné un documentaire paranoïaque n’ont pas une méthode très sérieuse. Scientifique avant tout, il explique : « ce n’est pas pour rien que les scientifiques font des expériences, qu’ils ne se contentent pas de filmer ce qu’ils voient par la fenêtre. Car ce qu’on voit par la fenêtre est la résultante de tant de variables qu’on ne sait pas ce qu’on a dans cet imbroglio si complexe. On peut y trouver toutes sortes de coïncidences inexpliquées, d’apparentes violations des lois de la nature ». Il a par ailleurs un certain humour en disant que si réellement un complot était si vaste qu’il engageait toute la communauté politique et scientifique,  « on peut aussi bien l’oublier ».
    Je sais que le refus de la théorie du complot (les américains ont causé l’attentat contre eux-mêmes) déçoit certains, comme s’ils avaient le besoin infantile (vaguement déïste ?) de croire qu’il y a une main occulte qui dirige nos vies (je pense pour ma part que Ben Laden, Bush et autres sont aussi largués que vous et moi même si leur capacité de nuisance est supérieure), à moins que ce soit juste un moyen pour continuer à détester les américains (comment supporter d’avoir de la sympathie pour 3000 américains si on veut faire de leur pays la cause de tous les malheures du monde ? La victimisation ne peut supporter de s’appitoyer sur le sort des bourreaux). [↩]

Vox (The Time Machine)

septembre 8th, 2008 Posted in Interactivité au cinéma | 12 Comments »

Les studios Dreamworks ont confié à Simon Wells, arrière petit fils de Herbert George Wells et collaborateur de Steven Spielberg, la réalisation d’un film inspiré du roman The Time Machine (1895). Le film, sorti en 2002, devait par ailleurs se mesurer à l’adaptation classique qu’en avait fait George Pál en 1961. Je n’ai pas l’impression d’avoir entendu parler du film de Simon Wells à sa sortie et j’en ai découvert l’existence tout récemment, dans un mémoire de recherche consacré aux dispositifs interactifs futuristes dans les films de science-fiction signalé sur le site designers interactifs1. La mention de ce blockbuster inconnu m’a intrigué car selon l’article, on y trouvait une intéressante évocation d’un « avatar » (ce qui n’est à mon sens pas le mot qui convient) et d’un dispositif de réalité augmenté, deux éléments plutôt inattendus dans l’adaptation d’un roman qui se situe dans un futur extrèmement éloigné, futur dans lequel l’espèce humaine est revenue à un état primitif, scindée en deux branches séparées, les pacifiques Eloi et les affreux Morlocks.

Ce qui intéressait H. G. Wells en 1895, c’est l’évolution biologique et historique de l’espèce humaine, préoccupation qui découlait de la publication, trente-cinq ans plus tôt, de The Origin of Species, par Charles Darwin, mais aussi des théories socialistes de Marx, Proudhon et Bakounine : si l’homme vient à bout de la faim, de la maladie et de la différence et des conflits, que deviendra-t-il ? Les humains ne deviendront-ils pas indifférents les uns aux autres ? Auront-ils toujours une capacité à l’empathie, à l’entraide et au progrès ?
Dans l’adaptation filmée de 1960, le héros se rendait tout d’abord dans un futur assez proche, celui de la guerre de 1914-1918, puis atteignait la fin des années 1960 où il a le temps de voir l’humanité s’auto-détruire à l’aide de bombes nucléaires. Cela correspond bien aux préoccupations de l’époque. Au tout début des années 1960, quatre pays (États-Unis, Urss, Grande-Bretagne et France) étaient équipés de l’arme atomique et Albert Einstein écrivait : « Je ne sais pas quelles armes seront utilisées au cours de la troisième guerre mondiale, mais la quatrième se fera à coup de bâtons et de pierres »2.
En 2002, les scénaristes du film The Time Machine, reprennent le principe historique du film de 1960 : les hommes s’auto-détruisent. Cette fois, cependant, ce n’est pas la guerre qui en est la cause, mais l’inconséquence des industriels qui, pour creuser des mines dans la lune à coup de bombes atomiques, détruisent notre satellite naturel provoquant la quasi-extinction de l’espèce humaine.

Le héros de ce film n’est plus londonien mais new yorkais. Il est professeur à l’université de Columbia, il entretient une correspondance avec Albert Einstein (un petit jeune très prometteur à qui il faut donner un coup de pouce),  il est un jeune scientifique extravagant et il est notamment l’inventeur d’une brosse à dents électrique et d’un écran numérique steampunk. L’américanisation des récits (U-571, dont on reparlera, Les très britanniques gentlemen extraordinaires, qui se font épauler par Tom Sawyer, etc.) est une pratique de plus en plus courante me semble-t-il dans le cinéma américain. Il est un peu angoissant (mais, au vu des faits, pas étonnant) de constater que les citoyens de la nation la plus influente du monde ont du mal à se sentir concernés par un récit qui ne se rapporte pas directement à eux.
L’ajout de détails familiers et modernes censés prouver chacun à leur manière que le personnage est « en avance sur son temps » (Albert Einstein, la brosse à dents électrique, l’écran numérique) est aussi une pratique typique du cinéma grand public actuel, et particulièrement du cinéma grand public américain3. Rien de très révolutionnaire jusqu’ici, nous sommes bien dans un blockbuster banal des années 2000.
Pour nous faire entrer dans le récit de manière brutale et efficace, les scénaristes y ont ajouté une belle fiancée blonde qui se fait assassiner dès les premières minutes du film, ayant refusé de laisser sa bague à un « mugger » venu troubler la grande scène, très codifiée aux États-Unis, de « proposal ». Effondré de chagrin, le héros passe alors quatre ans à mettre au point sa machine à voyager dans le temps, car il compte retourner dans le passé pour empêcher le meurtre de sa promise (Retour vers le futur et l’Effet papillon sont passés par là). Il y parvient, d’ailleurs, mais la jeune femme se fait aussitôt renverser par un véhicule. Alexander (c’est le nom du héros) comprend alors qu’il est victime d’une sorte de fatalité et décide de se rendre en 2030 pour comprendre la nature de cette fatalité, voir si l’on peut changer le passé…
Si on devait chercher une idéologie dans cette partie ajoutée au récit de Wells et au film de Pál, ce serait, premièrement, que « ce qui est écrit est écrit » (point de vue qui ne heurtera pas les plus croyants) et, deuxièmement, que la curiosité ne suffit pas à expliquer une découverte scientifique, qu’il faut nécessairement un problème pragmatique à résoudre, comme par exemple le fait de récupérer sa fiancée. Passons.

Comme dans le roman, en voyageant dans le temps, le héros voit de manière accéléré ce qui arrive au monde qui l’entoure, notamment grâce à une boutique de mode située face à sa fenêtre — détail emprunté au film de 1961, si je ne m’abuse.
En 2030, dans la bibliothèque publique de New York, Alexander rencontre Vox, l’entité artificielle qui m’a poussé à voir le film puis à écrire le présent article. Vox pense que le voyage dans le temps relève de la science-fiction et conseille à Alexander des lectures telles que les romans d’H.G. Wells, de Jules Verne et d’Isaac Asimov (ces deux derniers ne sont pourtant pas réputés pour leurs récits de voyage dans le temps).
Nous reviendrons à ce personnage.
Déçu de ne pas avoir de réponses, Alexander avance encore un peu dans le temps, jusqu’en 2037. Là, il découvre une terre en crise, la lune a explosé. Il est à noter qu’une partie de ce moment du film a été supprimée au montage, car montrer la destruction de New York quelques mois seulement après l’effondrement des deux tours du World Trade Center aurait été jugé de mauvais goût. Assommé par un choc quelconque, il part à nouveau, inconscient, dans le futur jusqu’en l’an 800 000 et des poussières. Lorsqu’il reprend ses esprits, il a été soigné par une jeune femme, Mara, qui fait partie des « eloi ».  Ouf, nous raccrochons le récit initial de H. G. Wells.
Les eloi vivent dans des cabanes en bambou à flanc de falaise. Le design de leurs maisons est assez beau en lui-même mais il a malheureusement été modélisé en 3D et l’effet général n’est ni crédible ni beau à voir. Les moulins à vent en bambous sont plus réussis.

Les eloi vivent de manière très pacifique (bien qu’ils aient envisagé de jeter Alexander depuis leur falaise). Par chance, ils ont appris l’anglais, qui est en quelque sorte leur langue secrète traditionnelle ou religieuse, et qu’ils appellent la « langue des pierres », puisqu’ils l’ont appris à l’aide de pierres gravées récupérées dans les ruines de la civilisation humaine. La plupart parle très mal anglais, mais par chance Mara est justement prof d’anglais. Fine mouche, elle n’a pas besoin de se faire longuement expliquer ce qu’est une machine à voyager dans le temps et elle a un excellent accent ce qui, 800 000 ans après la disparition des États-Unis, est admirable si l’on veut bien se rappeler à quelle vitesse évoluent les langues. Encore un détail un peu idiot du film. Je ne sais plus ce qu’il se passait à ce sujet dans le film de 1961, mais dans le livre, le récit de l’explorateur du temps est semblable à celui de tous les explorateurs de contrées perdues de son époque, c’est à dire qu’il rencontre une peuplade dont il ne parle pas la langue mais avec laquelle il parvient un peu à communiquer.
Alexander ne tarde pas à découvrir qu’une ombre plane sur la civilisation des eloi : ils sont les proies d’un peuple souterrain, les terrifiants « morlocks ». Au passage, les morlocks du film sont assez bien faits, laids comme il le faut, visiblement inspirés par plusieurs créatures de comic-books tels que Caliban, membre d’une autre bande appelée morlocks, des mutants vivant dans les égoûts de New York et combattant les X-men, mais aussi des démons qui se trouvaient dessinés sur les pochettes du groupe Iron Maiden ou encore de la créature du film Predator. Les morlocks alimentent par ailleurs des hauts-fourneaux dont l’utilité ne nous est pas dévoilée mais qui appuient la référence religieuse eloi-paradis terrestre / morlocks-enfer.

Pour sauver Mara, Alexander cherche à se rendre chez les Morlocks. Il apprend qu’il existe quelqu’un qui peut le renseigner. Et ce quelqu’un, c’est Vox, le personnage virtuel rencontré en 2030 mais qui existe toujours huit cent millénaires plus tard ! Dans le roman, le héros retrouve un musée en ruines.
Une fois arrivé chez les morlocks, le héros tente de sauver Mara mais rencontre le chef des hommes-taupes, interprèté par Jeremy Irons (le seul acteur un peu connu du film), grimé en empereur Palpatine hard-rock. Ce personnage, qui n’appartient pas du tout au récit d’origine, est supérieurement intelligent, lit dans les pensées et dispose de pouvoirs surnaturels qui rappellent furieusement ceux du « côté sombre de la force » dans Star Wars,… Il connaît donc toute l’histoire d’Alexander, dont il raille le projet fou de modifier le passé, et à qui il raconte l’histoire de l’humanité entière, scindée en deux espèces, et où les Morlocks se seraient enx-mêmes distribués en castes (ce qui explique que Jeremy Irons soit moins laid et apparemment inhumain que ses congénères), les super-intelligents et les super-idiots. Magnanime, le méchant super-morlock rend sa machine à voyager dans le temps à Alexander en lui conseillant de quitter cette époque. Mais comme Alexander est un héros, il parvient, dans une scène d’action pas très claire, à utiliser sa machine pour tuer le méchant et pour détruire la taupinière du peuple Morlock.
Dans le récit d’origine comme dans le film de 1960, le héros revenait à son époque. Cette fois, n’ayant plus sa machine et étant résigné au fait de ne pas pouvoir changer le cours de l’histoire, il décide de vivre dans le monde des eloi, avec Mara qui d’ailleurs n’est pas laide (la preuve, les morlocks ne voulaient pas la manger mais l’utiliser à des fins de reproduction).
Un film assez vif, mais sans grande surprise, et même sans grand intérêt, à l’exception peut-être du personnage de Vox.

Vox 114

Ce personnage aurait dû être un robot, mais Steven Spielberg travaillait au même moment sur une autre histoire de robot (AI: Artificial Intelligence) et a insisté pour que Vox 114 soit d’une autre nature.
Alexander rencontre Vox 114 dans la bibliothèque publique de New York, devenue un musée interactif où les livres sont exposés sous verre et racontés par des entités virtuelles.
Personnage holographique qui apparaît derrière des panneaux transparents (il s’agit donc de réalité augmentée), Vox est une intelligence artificielle capable de renseigner ceux qui le questionnent sur la totalité du savoir humain.

Interprété par Orlando Jones, comique de télévision méconnu chez nous et aux yeux assez étranges, le personnage est bien campé. C’est même à mon avis l’unique véritable bon personnage du film, ce qui rend le spectateur (moi en tout cas) indulgent envers les nombreuses incohérences du récit. On ne nous explique comment sa base de données ni ses fragiles écrans de réalité augmentée ont survécu 800 000 ans. Aucune explication ne nous est donnée sur la source d’énergie qu’il utilise. Et on ne sait pas non plus pourquoi l’ordinateur qui contient les connaissances de Vox ressemble à une « Pokéball » géante.
Vox n’est pas une simple borne interactive de musée, il retient ce qu’on lui dit, il retient les personnes (800 000 ans plus tard il n’a pas oublié sa première conversation avec Alexander). Mieux, il est sociable, il ressent le besoin de ne pas être seul, de parler, de transmettre son savoir. À la toute fin du film, on le voit d’ailleurs faisant la lecture aux eloi d’un épisode fameux des aventures de Tom Sawyer, celui ou Tom, Huckleberry Finn et Joe Harper assistent à leur propre enterrement.
Le personnage de Vox aurait pu être au centre d’un récit sur l’évolution de l’humanité, puisque ce qui est intéressant et même fascinant dans l’idée d’une intelligence artificielle, c’est qu’elle peut survivre au temps et ne jamais rien oublier, sa virtualité lui permettant d’échapper à la maladie et à la mort.
Le personnage d’Andrew, dans la nouvelle L’Homme Bicentennaire par Isaac Asimov (adapté au cinéma par Chris Columbus en 1999) est humanisé par sa longévité, tout comme l’enfant-robot David, dans A.I.: Artificial Intelligence, qui réécrit l’histoire de Pinnocchio. Dans les deux cas, c’est le souvenir d’autrui qui est la caractéristique de l’humanité que gagne le robot.
Le personnage de Vox a un potentiel dans le registre mais cela reste au stade de l’ébauche.

Un autre fait intéressant concernant ce personnage logiciel, c’est qu’il est partiellement du domaine du possible. En effet, la « réalité augmentée » est un domaine en perpétuel progrès ; La base de données de tout le savoir humain, la plus grande bibliothèque du monde, ma fois, nous sommes en train de la constituer sur le réseau ;  Quand aux personalités virtuelles capables de tenir une conversation avec naturel, les chercheurs en intelligence artificielle y travaillent de manière de plus en plus convaincante. Une telle invention est à portée de mains.

  1. A Survey of Human-Computer Interaction Design in Science Fiction Movies par Michael Schmitz, Christoph Endres et Andreas Butz, que l’on peut lire au format pdf Sur le site de l’institut de recherches informatiques de l’Université de Munich [↩]
  2. I know not with what weapons World War III will be fought, but World War IV will be fought with sticks and stones, Albert Einstein, dans une lettre au président Truman. [↩]
  3. L’anachronisme comme preuve de modernité est une pratique que l’on retrouve par exemple dans le film Titanic, avec la lamentable conversation autour d’une exposition de Pablo Picasso : les « ringards » trouvent le cubisme scandaleux et prédisent que Picasso ne sera jamais célèbre… conversation qui n’aurait sans doute pas pu se dérouler de cette manière en 1912 sur le TItanic et qui n’est pas destinée à nous édifier sur l’histoire de l’art (le héros, d’ailleurs, fait d’affreux dessins photoréalistes à l’estompe), il s’agit juste d’utiliser le nom de Picasso comme cliché de l’avant-garde, une icône. Et puisque le bonhomme est devenu célèbre, puisqu’il a fallu remettre en cause certains préjugés pour cela, alors ceux qui croyaient en son talent étaient des gens très bien. [↩]

De quoi Edvige est-il le prénom ?

septembre 5th, 2008 Posted in Parano | 8 Comments »

Le fichier Edvige fait couler beaucoup d’encre : à quel point constitue-t-il un recul des libertés publiques ? Et pourquoi s’émouvoir que la police dispose d’informations que chacun inclut de lui-même à son « Facebook », comme le demande l’avocat Vincent Dufief dans Libération/Écrans ?

Depuis les années 1950, on donne systématiquement des prénoms aux cyclones tropicaux : Hugo a dévasté la Guadeloupe, Rita est à Cuba, Katrina s’approche des côtes de la Louisianne, Emily se dirige vers le Mexique… Est-ce que les employés de l’organisation métrologique mondiale ont un grand livre des prénoms, comme les jeunes parents, pour décider comment nommer ces méchants touristes en fonction de leur caractère ou des espoirs que l’on place en eux ? Et est-ce que ces prénoms aux sonorités familières (exclusivement des prénoms chrétiens anglo-saxons ou hispaniques me semble-t-il) ne sont pas là pour atténuer, dans une certaine mesure, l’angoisse de ceux que l’on prévient de l’arrivée du désastre ?  En leur donnant des prénoms, en en faisant des personnes, peut-être donne-t-on à ces catastrophes majeures l’apparence de désastres bénins tels que la visite annoncée d’un lointain cousin perdu de vue ou d’une tante insupportable. Donner un nom à la cause d’une catastrophe permet par ailleurs d’avoir un ersatz de personne à détester (une personne impersonnelle puisqu’un prénom est par définition impersonnel), de pouvoir dire « c’est de la faute de Katrina », même si cela suffit rarement à consoler ceux qui doivent l’être. J’ai appris à ce sujet qu’un nombre non-négligeable d’américains sont persuadés que les cyclones qui les frappent sont causés par une invention militaire russe.
Et tout cela remonte loin. La tradition animiste ou chamaniste — origine de toute religion — donne des noms aux choses et aux phénomènes pour les dominer et pour se donner l’illusion d’avoir une prise sur eux. C’est un peu pour cela aussi que nous appelons le poisson-rouge « Bubule » et le cochon d’inde « Happy », avoir un nom leur donne une place dans la famille (des animaux familiers) et permet de se les approprier en oubliant que cet animal sauvage n’a jamais demandé à vivre dans quelques centimètres cubes d’eau ou dans une cage en fer.

Est-ce que nos gouvernants s’inscrivent dans cette tradition nommant « Edvige » (acronyme de Exploitation documentaire et valorisation de l’information générale) le fichier policier qui saura bientôt tout sur chacun de nous ?
Edvige est une forme assez rare de Edwige ou Hedwig, prénom germanique dont la vogue semble liée en France à la popularité de la comédienne Edwige Feuillère (années 1940 à 1970) et qui vient de Sainte Edwige, une princesse polonaise qui a fini sa vie dans une abbaye. C’est un prénom martial issu de « hadu » et de et « wig », deux mots synonymes de combat ou de bataille. De quelle bataille, de quelle combat est-il question ?

Le précédent fichier de police informatisé à avoir vraiment fait parler de lui s’appelait Safari (acronyme de Système Automatisé pour les Fichiers Administratifs et le Répertoire des Individus). Proposé par un jeune ministre de l’intérieur, Jacques Chirac1 , en 1974, le projet de sa création a été révélé par un article du journal Le Monde (Safari ou la chasse aux français, 21/03/74). Le principe de Safari était d’interconnecter des données jusqu’alors distinctes : sécurité sociale, retraite, identification policière. Le scandale a été tel que le projet a été retiré et que le gouvernement a créé une commission Informatique et libertés, aboutissant quatre ans plus tard à la loi du même nom2 .
Le nom Safari était suffisamment odieux et cynique pour provoquer des réactions. Edvige semble plus neutre, car les réactions à la création de ce fichier, bien que nombreuses dans la presse et dans le monde politique, n’ont pas ému le public qui a regardé passer la nouvelle comme les vaches regardent passer les trains. Cette fois, pourtant, la vache est au milieu de la voie.

Edvige, Cristina et Ardoise

Le fichier Edvige a été présenté avec complaisance par les journaux télévisés comme un système permettant la « traçabilité » des délits et des crimes commis par des mineurs. Parler de crimes commis par des mineurs fait fortement appel à l’imagination et à l’émotion du public, émotion qui, cela a été prouvé expérimentalement par la psychologie sociale3, lui ôte toute capacité à réfléchir posément, en fait un « micro-fasciste » selon l’expression de Deleuze. Une fois convoquée par la rassurante Claire Chazal ou ses collègues (FR3 par exemple, n’a pas fait mieux) l’image de ces terribles « gremlins » venus des cités et dont nous avons si peur, le citoyen — ou le spectateur — n’entend plus grand chose et n’écoute pas ce qu’on lui dit en détail des buts du décret et du public qu’elle vise. Je rappelle au passage qu’un décret est une loi qui n’a pas été discutée à l’Assemblée nationale ni au Sénat.
S’il s’agit bien de ficher les personnes « à partir de treize ans », il n’y a pas de limite d’âge particulière ensuite et, à moins qu’il s’agisse de surveiller les scouts et les membres des charmants mais a priori inoffensifs « conseils municipaux des jeunes », on voir mal quels mineurs sont visés par les données qu’entend centraliser ce fichier, à savoir tous les mandats et engagements significatifs de nature politique, syndicale, économique ou religieuse. Ces données s’appliquent aux personnes mais aussi aux organisations. On a appris par la suite qu’à ce joyeux brouet étaient ajoutées des données telles que l’« orientation sexuelle » (les gens du XXIe siècle sont des sortes de boussoles qui ont, comme ça, une « orientation sexuelle »), l’état de santé, l’origine ethnique et tout ce qui est nécessaire pour déterminer si le comportement ou la biographie d’une personne susceptible de troubler l’ordre public ou de se montrer incompatible avec l’exercice de fonctions ou de missions (dans le service public je suppose).
Le fichier comportera, entre autres données, le recensement des déplacements de la personne, son passif fiscal et l’inventaire de son patrimoine et l’identité des personnes qu’elle fréquente ou qu’elle a fréquenté.
La mise en application du décret, publié au Journal Officiel du 1er juillet 2008, est gelée en attendant quelques ajustements liés à sa totale contravention avec la loi Informatique et Libertés. Un décret n’est pas voté, certes, mais il doit respecter les lois en vigueur, et ce n’est pas le cas ici.
J’imagine que dans les mois à venir on va nous vendre la liquidation de la loi informatique et libertés en nous donnant du « terrorisme », de la « délinquance », de la « criminalité » et autres notions qui transforment des êtres cognitifs et rationnels en canards sans tête — si vous avez déjà vu un canard étêté, je suppose que l’image vous parlera.

Il faut dire que le gouvernement n’a pas qu’Edvige à nous vendre, le « pack » contient aussi Cristina (Centralisation du Renseignement Intérieur pour la Sécurité du Territoire et les Intérêts NAtionaux), un fichier comparable mais classé secret-défense, et Ardoise (Application de Recueil de la Documentation Opérationnelle et d’Informations Statistiques sur les Enquêtes), le logiciel de saisie de données.

On me dira que les renseignements généraux disposaient déjà, de manière occulte, de tous ces renseignements. C’est exact, et en ce sens le porte-parole de l’UMP Frédéric Lefebvre ne ment pas lorsqu’il affirme qu’Edvige va renforcer les protections de ces données, puisqu’elles seront désormais encadrées légalement. Le mot « protection » est ambivalent, cependant. Qui est protégé, exactement : le citoyen et sa vie privée ou bien le fichier lui-même, qui, une fois légalisé, n’est menacé par aucune loi sur les libertés publiques et peut être utilisé sans restrictions ?
La collecte systématique  des données et leur recoupement massif posent de nombreux problèmes et en premier lieu, très pragmatiquement, celui de l’extension de l’accès aux données. Ce ne sont plus quelques milliers d’agents des services de renseignement intérieur qui sauront tout sur chacun de nous, mais bien les centaines de milliers de fonctionnaires de police et de gendarmerie.
En théorie, chaque demande d’accès au fichier devra être motivée par une enquête et encadrée par la hiérarchie. Fort bien, mais combien de billets faudra-t-il débourser pour vérifier si un candidat à l’embauche n’est pas, par hasard, un affreux syndicaliste ? Est-ce qu’un propriétaire pourra vérifier le passif légal, financier et politique de ses futurs locataires ? Est-ce qu’un agent d’assurance pourra vérifier notre passé médical ? Les policiers ne sont pas tous bien formés, ils sont financièrement fragiles (leur salaire ne dépasse généralement le smic que de quelques centaines d’euros), et il suffit d’y avoir eu affaire pour savoir qu’ils ne sont pas tous bien au fait de leur mission.
À ce compte-là, le fichier Edvige pourrait aussi bien être totalement public.
Bien sûr, hors de ce problème de perméabilité prévisible des données, on est en droit de se demander en quoi l’état a le droit de savoir tant de choses sur ses administrés et pourquoi les services de police pourraient être amenés à connaître tant de détails relevant de la sphère privé et n’ayant aucun rapport avec des délits ou des crimes.

Edvige est à mon avis une péripétie supplémentaire (péripétie qu’il faut traiter avec le plus grand sérieux cependant) dans une histoire qui commence avec Napoléon Bonaparte il y a deux cent ans : livret ouvrier (pour surveiller les déplacements et les changements de profession), rapport des conversations entre citoyens… Le pays des droits de l’homme que l’on nous vante si souvent est aussi celui des fichiers de police et celui d’une police qui oublie parfois qu’elle est au service du citoyen. Je ne connais pas beaucoup de démocraties où les gens qui n’ont rien de particulier à se reprocher ont aussi peur de la police et de la justice.

Et Facebook alors ?

Facebook s’inscrit dans la tradition américaine, pays où on dit pour qui on vote, à quelle église on va (et il est mal vu de n’aller dans aucune) et quel salaire on touche. Un pays aussi où l’on peut voir ce qu’il se passe dans le jardin de ses voisins et où les fenêtres servent presque autant à être vu qu’à voir. Je pense que c’est lié à la tradition protestante, basée sur la vertu et sur le fait de ne rien avoir à cacher, ou en tout cas d’entretenir au maximum une telle illusion.

Mais entre Facebook et Edvige il y a deux différences, énormes, qui sont l’identité de celui qui collecte les informations et l’identité de celui qui détient les informations. Si quelqu’un a envie de dire qu’il est catholique, homosexuel et cégétiste sur Facebook, cela le regarde, c’est lui qui décide de diffuser ces informations (et qui peut le faire qu’elles soient vraies ou non, d’ailleurs). Même s’il a tort de le faire et que, dix ans plus tard, cela lui coûte cher d’une manière ou d’une autre, il ne peut s’en prendre qu’à lui-même. Vincent Dufief, dans sa tribune pour Libération/Écrans, convient bien que le consentement de la personne fait une différence mais ajoute :
Il reste en effet à prouver qu’un jeune de 15 ans qui dévoile sur un réseau social ses opinions politiques et ses préférences sexuelles est vraiment consentant au traitement de telles données parce qu’il a accepté, sans les lire, trente pages de conditions d’utilisation écrites en anglais ! N’est-ce pas aussi critiquable de se passer de consentement que de l’obtenir par la ruse ?
Il n’a pas tort en apparence, mais je ne crois pas, pour ma part, que les personnes qui s’inscrivent à Facebook le fassent en ignorant les conséquences que cela peut avoir, et si elles ne lisent pas le contrat de trente pages en anglais, c’est parce qu’elles savent que Facebook ne saura jamais beaucoup plus de choses sur elles que ce qu’elles auront voulu en dire. Ce genre de sites est même un de ceux qui permettent de maîtriser son image sur Internet, puisque l’on est auteur de ladite image et que l’on peut la modifier au besoin.
On peut cependant se laisser abuser par l’apparente neutralité de Facebook et ne pas voir tout de suite quelles implications il y a à inclure telle ou telle personne à ses « amis » (comment la personne le prendra-t-elle ?), par exemple.

Alors oublions donc Facebook pour l’instant : Edvige constitue un recul important dans le respect de la vie privée par l’état mais aussi dans le rapport de confiance qui lie le citoyen à l’administration puisque nous sommes, à présent, tous suspects.
Les personnes visées par le décret sont les gens susceptibles de troubler l’ordre public. Comme l’a fait remarquer Michel Pezet4 , avocat et ancien commissaire de la CNIL, l’ordre public a une définition très vague, jouer de la musique passé 22 heures est un trouble à l’ordre public. De plus le texte de loi ne parle pas de personnes ayant troublé l’ordre public mais de personnes susceptibles de troubler l’ordre public. Nous étions dans un mauvais film paranoïsant des années 1970, nous voici dans Minority Report, on fiche les délits à venir !
Le fichier recense donc les crimes potentiels, et même, les amis, la famille et les relations occasionnelles des auteurs potentiels de crimes envers l’ordre public. Ne vous faites pas d’amis parmi les gens qui mettent la musique fort le soir, vous pourriez finir dans Edvige.
Il y a enfin un message très clair dans le fait de cibler spécifiquement le syndicalisme, l’activisme politique ou la religion, et ce message c’est que le bon citoyen est un citoyen passif.

Parmi les nombreux opposants à ce décret, on trouve plusieurs syndicats de magistrats et d’avocats, la CFDT, la CGT, FO, SUD, la ligue des droits de l’homme, quelques organisations religieuses, la plupart des partis d’opposition (MoDem et Verts en tête), diverses associations de lutte contre les discriminations… De manière peu surprenante, l’UMP défend le texte, mais sans enthousiasme exacerbé cependant. Le porte-parole du parti, dans sa réponse à François Bayrou, utilise les ficelles les plus grossières, et nous vend le fichage des activistes politiques ou syndicaux… comme un dispositif d’urgence nationale permettant à la police de défendre les braves gens contre les hordes de mineurs délinquants qui les menacent.
Je le cite car ça vaut le coup :
L’UMP regrette que dans sa stratégie existentielle, François Bayrou polémique sur tous les sujets, y compris quand cela concerne la sécurité des Français. […] Il y a une nouveauté que nous assumons: dorénavant, pourront figurer les mineurs âgés entre 13 et 18 ans, ayant menacé l’ordre public, et ce pour faire face aux nouvelles formes de délinquance, et notamment la délinquance en bande. […] Monsieur Bayrou considère-t-il que la police ne doit pas avoir les moyens de se défendre contre la délinquance des mineurs et les bandes organisées?

Je ne suis pas très porté sur les pétitions mais je suis tout de même allé signer celle-ci. Par respect de la démocratie qui n’a de sens que lorsque ses institutions sont respectées, j’évite généralement de m’engager contre telle ou telle loi votée, mais celle-ci me semble clairement l’ennemie de chacun de nous, et ce d’autant qu’elle n’a pas été validée par les législateurs.
J’aimerais rappeler aux gens qui se sentent solidaires du gouvernement qu’eux aussi seront fichés, ou fichables, et que le pouvoir changera de mains un jour. Seront-ils heureux de l’existence du fichier Edvige lorsque ce jour sera venu ?

Pour finir, une belle citation de Benjamin Franklin : « Those who desire to give up freedom in order to gain security will not have, nor do they deserve, either one ». Ceux qui ont envie de troquer leur liberté contre leur sécurité n’obtiendront, et ne méritent, ni l’une ni l’autre5

  1. Le saviez-vous : depuis 1981, chaque président de la république française est un ancien ministre de l’intérieur [↩]
  2. On a rappelé à l’époque du projet Safari que le numéro de sécurité sociale, créé par René Carmille sous Vichy, avait pu servir les desseins de l’occupant, ce qui est inexact : le haut fonctionnaire a au contraire tout fait pour empêcher une utilisation autre que statistique des données collectées, tandis qu’il a aidé à ce que la résistance mobilise les soldats français hors du pays. Carmille, torturé deux jours durant par Klaus Barbie, est mort à Dachau [↩]
  3. À lire : 150 petites expériences de psychologie des médias pour mieux comprendre comment on vous manipule, Sébastien Bohler, éd. Dunod, 2008, notamment les chapitres 6 et 8. [↩]
  4. Edvige ou l’embastillement électronique, par Michel Pezet, Le Monde, 5 septembre 2008 [↩]
  5. Très fier de sa formule, Benjamin Franklin en a tiré d’innombrables variantes, certaines définitives (Those Who Sacrifice Liberty For Security Deserve Neither ; If we restrict liberty to attain security we will lose them both) et d’autres plus nuancées (They who can give up essential liberty to obtain a little temporary safety, deserve neither liberty nor safety). [↩]

Google Chrome en bande dessinée

septembre 2nd, 2008 Posted in Bande dessinée, Interactivité, logiciels | 16 Comments »

Google vient d’annoncer la sortie, dans quelques heures, de son navigateur Internet, baptisé Chrome.
En tant que réalisateur de sites web, l’idée d’un nouveau navigateur m’angoisse toujours un peu, car chaque nouvelle offre dans le domaine est souvent en même temps synonyme d’incompatibilités en cascade et de nuits blanches passées à régler les problèmes qui en découlent. La définition précise des standards du web (HTML, Javascript, Css) par le consortium W3 a nettement arrangé la situation, il n’est désormais plus question de développer un site différent pour chaque navigateur comme cela était le cas il y a encore cinq ans.
Cette fois, en tout cas, pas d’inquiétude, car si certains aspects de Chrome sont apparemment atypiques, son moteur d’affichage des pages web est quand à lui bien connu puisqu’il s’agit de WebKit, le moteur open-source créé par Apple pour son navigateur Safari, et qui est utilisé, entre autres, dans le navigateur Konkeror (sous Linux/KDE).
Nous entendrons sans doute beaucoup parler de ce nouveau navigateur dans les jours qui viennent, et des questions de bouleversement de l’équilibre des pouvoirs qu’il induit dans l’économie numérique. Ce qui m’intéresse pour le coup, c’est que Google a embauché Scott McCloud pour réaliser une bande dessinée pédagogique détaillant le fonctionnement de Chrome.

Scott McCloud est un dessinateur de bande dessinée sans grande virtuosité qui est devenu mondialement célèbre en publiant, en 1993, ce qui est peut-être le premier vrai best-seller de la littérature théorique consacrée à la bande dessinée, Understanding comics: The invisible art (L’art invisible, éd. Vertige Graphic, 1999). L’aspect purement théorique du livre n’avait rien d’inédit, il constituait avant tout une compilation de quelques décennies de recherche en sémiologie et reprenait des idées développées par le géant Will Eisner dans ses propres ouvrages théoriques. Ce qui était neuf, outre un intérêt marqué et tout à fait étonnant pour la bande dessinée non-américaine (culture de surface et d’emprunt, ainsi qu’on le découvrira dans l’ouvrage suivant du même auteur), c’est que le livre était lui-même une bande dessinée et appliquait (et donc démontrait) ses théories tout en les énonçant. Il le fait d’autant mieux que l’ouvrage n’est pas soutenu par un dessin flatteur. Malgré quelques passages brouillons et d’autres un peu suspects, L’Art invisible est un livre que je persiste à conseiller aux étudiants intéressés par le fait de raconter par l’image1.
Après L’Art invisible, Scott McCloud a perdu toute sa modestie et s’est engagé sans grande rigueur dans la voie du prophétisme. Conférencier à la mode, il a été invité à donner son avis sur le marché de la bande dessinée, mais aussi sur l’avenir du multimédia, d’Internet et du jeu vidéo. L’ouvrage qui en découle, Reinventing comics, est par bien des aspects navrant, notamment parce qu’il réinvente l’eau tiède à chaque page, présentant comme avenir conjoint de la bande dessinée et de l’interactivité de gentillettes expériences qui relèvent de l’Oubapo (ouvroir de bande dessinée potentielle) et de l’oulipo (ouvroir de littérature potentielle). Or s’il y a une chose que l’Oulipo et l’Oubapo ont prouvé de manière cruelle, c’est que l’astuce conceptuelle peut soutenir ou stimuler le talent mais certainement pas le remplacer. Si les noms de Georges Pérec et d’Italo Calvino restent dans l’histoire de la littérature, c’est uniquement parce que l’un et l’autre étaient de grands écrivains.

J’ai été invité il y a huit ans par Thierry Smolderen à participer à une table-ronde sur l’avenir de la bande dessinée sur Internet — à l’époque, j’étais le créateur et responsable dilettante de Spoutnik, une revue en ligne consacrée à la théorie de la bande dessinée et hébergée sur le serveur de mon département, arpla. Les deux autres invités étaient David Rault, webmestre attitré d’auteurs tels que David B., Lewis Trondheim, Jochen Gerner ou Dupuy et Berberian, et puis Scott McCloud2.
Ma prestation d’orateur a été très médiocre, mais j’ai pris le temps de montrer à l’assistance le cdrom Moments de Jean-Jacques Rousseau, qui constitue une expérience convaincante et originale de récit interactif. McCloud n’avait jamais entendu parler de ce genre de travaux, il n’avait pas réellement réfléchi aux possibilités singulières du jeu vidéo non plus (bien que son livre Reinventing comics en parle), je dois dire que j’ai été déçu par la rencontre, que je me suis dit que le bonhomme n’était ni un théoricien ni un inventeur, qu’il était un de ces conférenciers professionnels qui sont invités de lieu en lieu pour vendre leur livre… Je suis un peu méchant, mais c’est l’impression que j’en ai retenu. Je n’ai jamais eu le courage ou l’envie de lire son troisième ouvrage théorique, qui est peut-être très bien s’il revient aux fondamentaux de l’auteur, et qui est intitulé Making comics.

Coqueluche des séminaires d’entreprise de la Silicon Valley (notammment auprès des créateurs de jeux vidéo), McCloud est donc aussi depuis aujourd’hui l’auteur d’une longue bande dessinée à consulter en ligne qui raconte le fonctionnement interne du logiciel Chrome. Cela fait quinze ans que McCloud réalise des mode-d’emplois, c’est sans doute ce qu’il fait le mieux, et ce travail en est la preuve. Pédagogique et efficacement publicitaire, il nous raconte en quoi la mémoire de Chrome est mieux gérée, que son approche de Javascript est révolutionnaire (et a priori très performante), que sa gestion des modules complémentaires devrait être extrèmement sûre (une animation flash mal faite ne fera pas planter le navigateur), comment Google profite de sa base de données de pages web pour réfléchir aux questions de compatibilité, etc.
On notera que les 38 pages de ce récit très technique sont placées sous une licence libre (Creative Commons). Je trouve intéressant que la bande dessinée soit utilisée ici pour sa qualité en tant que support à des démonstrations pédagogiques. Indépendamment des bêtises que l’on dit souvent sur le « bon dessin » qui vaudrait « un long discours », la bande dessinée est un excellent support pour le récit et pour les explications. Dans la bande dessinée, le lecteur maîtrise le flux de la lecture, il peut revenir en arrière, comparer des images entre elles, comparer les images et le texte bien sûr (l’un soutenant l’autre, en général, mais le décalage entre récitatif et illustration est tout aussi fertile artistiquement parlant, enfin nous nous éloignons de la figure du mode d’emploi3 ). Et ne parlons pas de l’ellipse, de l’inter case, qui en induisant des étapes permet que celles-ci se composent dans l’imagination du lecteur, où tout est parfait — comme le mouton dessiné par Saint Exupéry qui est dans la boite et qui est donc exactement comme le petit prince le voulait.
Enfin, chaque dess(e)in peut être intrinsèquement didactique ou démonstratif, puisqu’il est la synthèse d’une idée. Le lieu n’est pas vraiment adapté à refaire la théorie de l’image alors je rappellerai juste un fait qui donne à réfléchir : les amateurs de champignons qui se réfèrent à des livres de photographies ont plus d’accidents que ceux qui se réfèrent aux livres dans lesquels les champignons sont dessinés.

De fait, le cinéma, y compris le cinéma burlesque qui repose sur le fait de décortiquer la mécanique d’actions des corps et des accessoires, me semble souvent bien moins précis et ouvert à la complexité que ne l’est la bande dessinée. Dans un sens, une bonne planche des Katzenjammer kids (Pim Pam Poum) ou des premiers albums de Suske et Wiske (Bob et Bobette) est souvent plus lisible qu’une séquence filmée des aventures de Buster Keaton, de Charlie Chaplin ou de Harold Lloyd. Évidemment il existe du cinéma pédagogique d’une grande efficacité et d’une grande qualité, il n’y a qu’à se souvenir des Puissances de dix et (plus spécifiquement en rapport avec l’informatique) A computer glossary par les designers Charles et Ray Eames — qui, au passage, s’intéressaient (entre mille autre choses) à la bande dessinée au point de consacrer un petit film, Comics of the fifties, au genre.  Les médias ne se concurrencent pas, ils disposent chacun d’une palette de moyens et s’inspirent les uns des autres.
Le mode d’emploi ou le cours magistral, en tant que figures, me semblent très intéressants à exploiter dans le domaine du cinéma interactif, nous en reparlerons.

Le travail de Scott McCloud pour la promotion de Google Chrome nous rappellera au passage les Aventures d’Anselme Lanturlu, imaginées par Jean-Pierre Petit, physicien sérieux et fantaisiste (selon les sujets ou les points de vue) à la toute fin des années 1970, et notamment L’Informagique (1980).
On peut consulter l’Informagique au format Acrobat/pdf sur le site de l’association Savoir sans frontières.

Plus loin de chez nous, la bande dessinée « mode-d’emploi » occupe une grande place dans le marché de l’édition japonaise : explication de l’économie mondiale, cours de sciences, cours de savoir-vivre, manuels divers,… De nombreux mangas de sport (chaque sport a sa bande dessinée au Japon) sont d’ailleurs, derrière le paravent de la fiction comique ou sentimentale, d’authentiques cours destinés à faire connaître les règles et le fonctionnement de telle ou telle discipline sportive.
Certaines pages « bouche-trou » des périodiques de bandes dessinées françaises des années 1970 contenaient des strips plus ou moins réussis d’apprentissage de techniques diverses, notamment la photographie, le cinéma super 8 et le judo.

  1. Plus court, moins cher et extrêmement bien faits, je conseille à présent deux autres ouvrages réalisés sur le même principe (la bande dessinée expliquée en bande dessinée), Bande dessinée : apprendre et comprendre, par Lewis Trondheim et Sergio Garcia, et L’Aventure d’une bande dessinée, par Sergio Garcia seul. [↩]
  2. Rétrospectivement, je me rends compte qu’aucun de nous n’a anticipé la vogue des blogs d’auteurs de bande dessinée. Bien sûr, les blogs n’existaient pas encore en tant que tels, mais le fait d’utiliser Internet pour diffuser son travail et pour établir un lien avec ses lecteurs était déjà possible. À présent, le « blog bd » constitue un domaine capital dans l’économie de la bande dessinée et, à en juger par l’émergence des nouveaux auteurs, il semble que ce soit presque devenu un passage obligé dans une carrière, plus encore que le fanzine papier à sa grande époque [↩]
  3. L’américain Chris Ware ou encore le français Cizo ont beaucoup utilisé le mode d’emploi comme support à des récits a priori rares dans le registre : le pathétique et l’humour (noir ou pas). [↩]

Le MP3, un mauvais format ?

septembre 2nd, 2008 Posted in Brève, Chansons, Pas gai | 4 Comments »

Le MP3 a longtemps souffert d’une réputation sulfureuse, il a été associé au piratage de musique au point que certains ont même cru qu’il s’agissait d’un format de fichier plus ou moins illégal. Ce n’est pas le cas. Mis au point et breveté par Fraunhofer et Thomson, exploité par Alcatel-Lucent (si j’ai bien compris), le Mpeg Audio Layer III (le vrai nom du MP3) est un format de fichier audio extrèmement compact et donc, particulièrement adapté à Internet. Né pour le public au milieu des années 1990, le MP3 nous est à présent si familier que le nom décrit même les baladeurs numériques (pour noël, j’ai eu un MP3). Depuis peu, les plate-formes de téléchargement légal telles VirginMega et fnacMusic commercialisent des titres au format MP3.

Le Monde 2 vient de publier un article inquiétant de Gilles Tordjman1. Le format MP3 est, selon l’auteur de l’article, je cite, « le pire standard de toute l’histoire de la musique enregistrée ». Gulp ! Le plus mauvais est peut-être un terme excessif, mais plusieurs spécialistes du son interrogés disent eux aussi pis que pendre du MP3.

Un peu comme le format JPEG dans le domaine de l’image, le MP3 supprime des informations considérées comme imperceptibles. Cette opération n’est pas sans conséquences (dans le cas des fichiers sonores en tout cas). Pour bénéficier d’une compression de données importante, les MP3 subissent une compression « dynamique » qui réduit le contraste acoustique entre les différents niveaux. Cette opération diminue le poids des fichiers tout en aplatissant les sons. Pire, la compression dynamique est un traitement sonore très courament utilisé en amont par les producteurs de musique populaire ou les radios qui les diffusent. Le son compressé est artificiellement « densifié », flatté, et il permet aussi d’empêcher le son d’endommager les enceintes qui le diffusent.
L’oreille humaine est plutôt gênée par le résultat assez peu naturel, ce qui pousse l’auditeur à monter le son (et donc à subir une agression plus importante) pour récupérer la sensation perdue du contraste. L’acousticien David Argellies résume les choses ainsi : « Les radios de jeunes sont plus fatigantes à niveau équivalent, parce que l’oreille est habituée à percevoir de forts contrastes dynamiques. Et la compression a tendance à la flouer. C’est comme une illusion d’optique. A l’écoute d’une musique compressée, déjà perçue comme plus forte , on aura tendance à augmenter le volume pour retrouver du contraste ».

L’article ne dit pas dans quelle mesure le phénomène varie selon le taux de compression — puisque la compression MP3 peut être appliquée de manière plus ou moins forte — mais on apprend que, de l’avis de nombreux spécialistes, la surdité guette ceux qui écoutent des fichiers MP3.

  1. Le Mp3 mutile le son et l’audition, par Gilles Tordjman, Le Monde 2, 29/08/2008 [↩]

Jeu de golf (Outland, 1981)

août 30th, 2008 Posted in Interactivité au cinéma | 9 Comments »

Je ne vais pas faire un article sur le film, mais je peux raconter l’histoire rapidement : un policier est envoyé sur Io, troisième lune de Jupiter, pour enquêter sur des morts suspectes qui s’avèrent liées à un trafic de drogue. Pendant son enquête, le marshal O’Neil comprend que le trafic est organisé par la société qui exploite la colonie minière pour rendre ses ouvriers plus performants. O’Neil apprend que des tueurs vont atterrir sur Io pour le tuer. La lâcheté, la peur ou les intérêts particuliers font que personne ne l’aide, O’Neil doit vendre cher sa peau et sauver les colons malgré eux.

Scénarisé et réalisé par Peter Hyams, ce remake de High Noon (Le train sifflera trois fois) mâtiné de paranoïa Dickienne est plutôt habilement fait. Malgré un budget conséquent, des décors magnifiques, des effets spéciaux originaux et naturels et la présence de Sean Connery dans le rôle d’O’Neil, le film n’a pas rencontré un franc succès. Il faut dire que ce thriller est par de nombreux aspects plus angoissant qu’Alien, sorti deux ans plus tôt, ce qui lui a valu d’être interdit aux moins de 17 ans aux États-Unis et aux moins de 18 ans dans de nombreux autres pays… Mais pas en France — le pays le plus permissif qui soit en matière de cinéma — où j’y ai entraîné ma famille, sur le conseil du journal de Spirou. Ma mère, ma sœur et mon frère n’ont pas tenu et sont sortis de la salle au bout de quelques minutes de film.

Parmi les détails qui m’ont durablement marqué, il y a la scène de jeu de golf.

Sheppard, qui dirige la colonie, joue en effet au golf dans son bureau. Il utilise de véritables clubs de golf et de véritables balles. Il lance ses balles en direction d’un  écran (ou d’une projection) situé au mur. Lorsque la balle touche l’image du paysage, elle tombe vers le sol, mais une autre balle, virtuelle, part de l’endroit où s’est produit l’impact et poursuit virtuellement sa course dans le paysage.

Plutôt bien pensé, surtout si l’on se rappelle qu’à l’époque, les jeux vidéo de golf ressemblaient à ça :

En trente ans, le genre a fait beaucoup de progrès, et avec la Wii, on peut même s’infliger une lombalgie ou se luxer l’épaule « pour de vrai » en pratiquant son « swing ».
La Wiimote (le capteur de mouvement de la Wii) ne permet cependant pas une très grande précision pour le golf, enfin il me semble.
La société Electric Spin a lancé cette année un jeu de golf révolutionnaire, utilisable sur PC Wintel, Mac et Playstation 3. Baptisé Golf Launchpad, il s’agit d’un contrôleur sophistiqué qui intègre une balle dans laquelle le joueur peut frapper avec ses propres clubs, et qui peut être utilisé, entre autres, avec les jeux de golf Electronic Arts.
La frappe (réelle) dans la balle est analysée et répercutée dans le jeu virtuel.

Nous n’en sommes pas encore à la simplicité d’utilisation du jeu inventé pour le film Outland, mais on s’en rapproche.

Mise-à-jour 07/09/2026 : je relis cet article, et son contenu est évidemment caduc. C’est plus ou moins au moment de sa rédaction que des systèmes de « golf indoor », recourant à des couples de caméras à très haute vitesse, reliés à des logiciels capables d’interpréter les données instantanément et de simuler la course de la balle au delà de l’écran, ont commencé à être proposés par des sociétés spécialisées. Ces systèmes sont vraiment au point depuis une dizaine d’années, et il existe plusieurs lieux en France qui permettent à des amateurs de jouer avec.

Cher Adobe…

août 28th, 2008 Posted in Brève, Design | 6 Comments »

Un site pour envoyer des mots doux ou aigres au plus important éditeur de logiciels de création : http://www.dearadobe.com

Est-ce que ce sera lu ? Pas sûr, mais beaucoup de requêtes et de conseils mériteraient d’être pris en considération. Pourquoi est-ce qu’Acrobat se bloque sur la question « voulez-vous installer une mise-à-jour » alors qu’on voulait juste ouvrir un fichier PDF ? Pourquoi les fichiers illustrator remplissent-ils un cdrom entier ? Pourquoi est-ce que Photoshop sépare l’enregistrement des fichiers et une mystérieuse fonction « save for web » ? Pourquoi n’ai-je pas le droit d’acheter en dollars si je ne me trouve pas sur le territoire américain ?
De temps en temps, un compliment : Merci d’avoir créé mon métier. Merci pour vos beaux logiciels.

On peut consulter les questions déjà posées et même participer à leur évaluation et à leur classement.

WarGames

août 27th, 2008 Posted in Hacker au cinéma, Ordinateur au cinéma, Ordinateur célèbre | 8 Comments »

Celui-ci, je me le suis longtemps gardé pour la bonne bouche car dans mon exploration des archétypes et des clichés de la culture informatique, WarGames tient une place de choix, c’est une synthèse thématique, un concentré d’époque et par ailleurs un film plutôt réussi.
Avec le chahut qui a entouré la présentation de l’installation Invaders! à la foire du jeu vidéo de Liepzig, il me semble que le moment est venu de parler de WarGames.

Il y a d’abord la Guerre Froide comme toile de fond. Aussi étonnant que cela puisse paraître, la guerre froide a connu un angoissant regain au début des années 1980. Ronald Reagan, fraîchement élu, qualifiait alors les soviétiques d’« Empire du mal » et lançait son bouclier spatial anti-missiles (le projet populairement appelé « Guerre des étoiles »). De chaque côté du rideau de fer, des missiles nucléaires SS-20 et Pershing se faisaient face et l’arsenal dont bénéficiait chaque camp dépassait l’entendement.  Le très populaire groupe Frankie Goes to Hollywood avait écrit sur la pochette du « Maxi 45 tours »1 de la chanson Two Tribes le nombre de terres que l’on pourrait détruire en utilisant tous les missiles nucléaires des russes et des américains. Le clip de Two Tribes, dans le même esprit, montrait la bagarre à mains nues de deux hommes qui ressemblaient vaguement l’un à Ronald Reagan et l’autre à Iouri Andropov, éphémère premier secrétaire du parti communiste soviétique. À la fin d’une rixe sans vainqueur c’est la terre entière qui explosait. Deux ans plus tard, en 1985, le chanteur Sting écrivait Russians, une autre chanson emblématique de la guerre froide qui entendait rappeler à Ronald Reagan que « les russes aussi aiment leurs enfants ». Au cinéma, la peur de la bombe était très présente (Atomic Café, The Day After) mais je ne vois pas beaucoup de grands films spécifiquement consacrés à la guerre froide des années 1980. Les plus emblématiques sont sans doute sortis à la fin de la période : À la poursuite d’Octobre rouge et La maison Russie, par exemple.
Mais il y a eu WarGames.

Wargames, base de lancement d'un missile

Dans le Docteur Folamour de Stanley Kubrick, un millitaire américain complètement fou déclenchait la guerre thermonucléaire entre l’OTAN et le Pacte de Varsovie. Aux dysfonxionnements humains des américains répondait la fragilité systémiques des soviétiques puisque ces derniers avaient mis au point le « Doomsday device », un système automatique de réponse aux attaques nucléaires venues de l’ouest. Une fois la première bombe lâchée, plus personne ne pourraît arrêter l’apocalypse.
C’est un peu à ce stade que commence WarGames. Constatant à quel point l’homme est faillible — au cours d’une simulation, un militaire trop sentimental avait refusé de déclencher le lancement d’un missile nucléaire sur l’URSS —, l’armée américaine décide de confier sa défense à une machine, le WOPR (War Operation Planned Response). L’opération est très bien symbolisée par la suppression des fauteuils (plus personne à asseoir) dans la salle de contrôle d’un missile.
Un vieux général se méfie de cette idée et il a bien raison, car le WOPR va croiser le chemin d’un cyberterroriste malgré lui, David Lightman.

Le Whiz Kid

David Lightman, jeune habitant de Seattle, est un cancre à l’école mais un génie dès lors qu’il s’agit de manipuler son ordinateur. On peut tout de suite s’arrêter sur cette description qui est celle du « Whiz Kid », mot qu’on peut traduire par « Petit Génie ». Supérieurement intelligent, le whiz kid n’est pas un grand sportif, il a la tête mais pas les jambes, et pour cette raison son rôle est souvent secondaire, il est le savant de la bande, l’acolyte capable de tirer le héros d’affaire lorsqu’il faut pouvoir dire quelques mots de grec ou utiliser une calculatrice. En grandissant, il devient un savant lunaire (Geo Trouvetout, le Savant Cosinus, le professeur Tournesol) ou un savant fou (le docteur Cornélius, Fantomas, le docteur No). Le Whiz Kid est le pendant de la bonne brute, il est un être essentiellement incomplet et souvent incompétent pour la communication avec autrui et notamment avec la gent féminine.
C’est pour cette raison d’ailleurs que l’on nous présente David en classe de biologie où son devoir consacré à la reproduction sexuée récolte la note infamante « F ». Par chance, Jennifer, la fille qu’il aime bien et qui l’aime bien a eu la même note au même devoir. Ils sont cependant très différents, mais complémentaires. David passe ses journées devant un écran, tandis que Jennifer fait du jogging. Il ne sait pas nager tandis que Jennifer n’a pas peur à l’idée de parcourir quatre kilomètres à la brasse en pleine nuit2.
David est interprété par Matthiew Broderick, dont le regard éveillé, le sourire avenant, l’astuce et la roublardise sans conséquences (il pirate sa ligne téléphonique et modifie ses notes scolaires) permettent l’identification du spectateur et le rendent crédible comme héros même s’il n’est pas un athlète et que, lorsqu’il rentre chez lui, il se tient à l’arrière de la moto que conduit Jennifer. Le même acteur reprendra un rôle très proche de Whiz Kid décontracté dans le Ferris Bueller’s day off de John Hughes.

S’il est possible de prendre un Whiz Kid comme héros, c’est grâce à l’ordinateur et notamment grâce à l’ordinateur personnel. En effet, en 1983, les indices d’un profond changement des règles de l’économie semblaient s’accumuler : des informaticiens millionnaires à vingt ou vingt-cinq ans (Paul Allen, Bill Gates, Steve Jobs, Mitch Kapor) balayaient l’assurance de l’informatique institutionnelle d’IBM et DEC tandis que des pirates informatiques pas toujours majeurs, se montraient capables d’effrayer le Pentagone. Le stéréotype fictionnel du Whiz Kid de l’ère de la micro-informatique est donc basé sur une réalité économique et sociologique ou plutôt sur la perception médiatique de celle-ci.
Au cinéma, le personnage de David Lightman a été l’incarnation parfaite du Whiz Kid et on dit qu’il a suscité de nombreuses vocations chez les programmeurs et chez les hackers. Il a été soutenu par une série télévisée, diffusée quelques semaines après la sortie de WarGames et intitulée Whiz Kids (Les petits génies). Dans cette série, une bande de gamins passionnés d’informatique menait avec succès des enquêtes policières.
Une série de comic books au sujet similaire (Shana et Alex, deux enfants détectives et férus d’informatique) intitulée Tandy computers Whiz Kids a été publiée entre 1982 et 1991 par le constructeur micro-informatique Tandy et le légendaire éditeur de bande dessinée niaise et sympathique Archie Comics (Sabrina l’aprentie sorcère, Archie, Josie et les Pussycats,…). À l’occasion je ferai un article sur les Archie Comics, méconnus en France mais qui sont l’influence majeure des frères Jaime et Gilbert Hernandez. Dans un épisode, les Whiz Kids parviennent à sauver la mise à Superman. Ils expliquent que grâce au légendaire Tandy TRS-80, chacun est désormais capable de réfléchir à la vitesse de Superman.
Nous reparlerons de Superman.

Revenons à la trame de WarGames. David adore jouer, et sa passion le pousse à tenter de pirater le serveur d’un éditeur de jeux vidéo qui s’apprête à sortir un jeu révolutionnaire. Bien qu’Internet existait à l’époque, ce n’est pas sur le « réseau des réseaux » que cela se passe, mais sur le réseau informel des « Bulletin Board Systems », où chaque serveur (professionnel ou personnel) est raccordé à un modem et accessible à un numéro de téléphone précis. Les BBS, sorte de « radio amateur » de l’informatique personnelle de la fin des années 1970 au début des années 1990, étaient des lieux de convivialité et d’échange de fichiers qui ont joué un rôle très important dans divers circuits de diffusion légaux ou non et qui ont préfiguré aux pratiques du web actuel. Il fallait être un peu initié, se faire parrainer, pour connaître un numéro de téléphone « intéressant » où se trouvaient quelques images, quelques séquences midi à télécharger pour son Atari 520ST, quelques freewares et sharewares, quelques textes électroniques comme ceux du Projet Gutenberg qui balbutiait à l’époque. Certains serveurs se trouvaient situés derrière des numéros de téléphone surtaxés. Les échanges se faisaient bien évidemment en ligne de commande et à une lenteur aujourd’hui inimaginable.

Sachant que la société de jeux qui l’intéresse se trouve à Sunnyvale, David lance sur son ordinateur un programme qui compose tous les numéros de la ville à la recherche de serveurs disponibles. Il finit par en trouver un qui refuse la connexion mais qui lui fournit comme indice une liste de jeux : échecs, dames,… Et guerre thermonucléaire globale. Le premier jeu de la liste s’appelle Falken’s Maze. Grace aux conseils de deux informaticiens plus âgés (un « nerd » asocial et un « geek » ombrageux) et après des recherches acharnées en bibliothèque, David apprend que Stephen Falken fut un programmeur de génie qui avait consacré ses recherches à apprendre aux ordinateurs à jouer. Il est décédé en 1973, peu de temps après la mort de son épouse et de son fils Joshua dans un accident de voiture.
David tente de se connecter avec le nom « Joshua », et cela fonctionne. Le serveur qui lui répond pense qu’il est le professeur Falken et lui propose d’entamer une partie d’échecs, comme il en avait l’habitude jusqu’à la disparition de son créateur.
David, qui se trouve avec Jennifer et qui est toujours animé par l’envie de découvrir un jeu inédit éconduit la proposition et suggère, plutôt, de jouer au dernier des jeux listés : la guerre thermonucléaire mondiale. Il entame une partie, sans savoir qu’il n’est pas connecté au BBS de l’éditeur de jeux vidéo Protovision, mais qu’il est en fait directement relié au WOPR, l’ordinateur de simulations stratégiques du Norad — le commandement de la défense aérienne américaine.
David et Jennifer abandonnent vite leur partie pour retourner à leurs occupations de lycéens, et ce n’est que le lendemain, en apprenant aux informations télévisées que l’ordinateur du Norad a déclenché une fausse alerte, qu’ils comprennent qu’ils sont responsables de ce qui s’est passé.

David panique, jette tous ses listings, et se jure de ne pas rappeler le numéro de téléphone du serveur du Norad. Mais voilà, le programme du WOPR est autonome et persiste à vouloir jouer avec David qu’il prend toujours pour son créateur Steven Falken. C’est l’ordinateur, de sa propre initiative, qui rappelle David et qui, par la même occasion, permet au FBI de le localiser. Rapidement arrêté, David est emmené au commandement du Norad où on veut l’interroger.
Là, on apprend qu’il a le profil de l’espion potentiel : cancre intelligent mais peu sociable. On remarque aussi qu’il a réservé deux billets d’avion pour Paris — dans le but, en fait, d’épater Jennifer en faisant une démonstration de ses talents de hacker — ce qui n’arrange rien. Sa situation est donc difficile, mais on commence par croire sa version de l’histoire, de l’accident, du hasard. Seulement le programme du Wopr ne cesse pas sa simulation guerrière, mettant toute l’armée en état d’alerte, car si les écrans disent que des bombardiers et des sous-marins approchent, ça ne peut être que vrai, ou plutôt, il est impossible de savoir si cela est vrai ou non. David, qui est enfermé dans le bureau du responsable informatique, en profite pour interroger le programme Joshua : « est-ce qu’il s’agit d’une simulation ou est-ce réel ? » Joshua répond par une question : « Quelle est la différence ? ».  David apprend au passage que Stephen Falken n’est pas mort, mais qu’il réside sur une île de l’Oregon, sous une fausse identité. À ce stade, seul David comprend que Joshua continue à jouer et que cela peut avoir des conséquences fâcheuses. En effet, si le niveau d’alerte atteint le « Defcon 1 », l’ordinateur WOPR prendra la main sur la stratégie guerrière réelle. Pire, si on le débranche, chaque missile pensera que le poste de commandement est détruit et déclenchera l’envoi de sa charge nucléaire vers une cible soviétique. Les militaires, qui se fient à ce que disent leurs écrans, ne font pas la différence entre le jeu et la réalité, l’ordinateur ne connaît pas cette distinction non plus, la troisième guerre mondiale est donc en passe d’être déclenchée, d’autant que, constatant des mouvements suspects des bombardiers et des navires américains, les soviétiques se posent des questions.
Astucieux, David parvient à s’échapper avec un groupe de touristes en visite au Norad. Depuis une cabine téléphonique (qu’il pirate), il parvient à joindre Jennifer et à lui demander de venir l’aider, ce qu’elle fait. Tous deux partent pour Goose Island dans l’Oregon afin de retrouver Steven Falken.

Le pionnier

Stephen Falken est un pionnier de la science informatique. Théoricien des jeux, il est peu intéressé par les applications pratiques de ses découvertes (selon son ancien assistant McKittrick). Connaissant trop de secrets d’état, sa retraite a été maquillée en décès. Il vit dans un confortable chalet sous l’identité factice d’un dénommé Robert Hume. Là, il pratique notamment des expériences sur le vol des ptérodactyles. La disparition des dinosaures fait partie de ses sujets d’étude favoris. Il ne dispose pas d’un terminal informatique chez lui.

Ce personnage est intéressant car il rappelle les chercheurs américains de la seconde guerre mondiale et de l’immédiate après-guerre, souvent pacifistes convaincus mais ayant servi malgré eux des buts militaires aux conséquences dramatiques3 .
Devenu passablement désabusé, si ce n’est misanthrope, Falken écoute le récit de David et de Jennifer et leur explique qu’ils n’ont pas à s’inquiéter en cas d’attaque nucléaire soviétique car la proximité d’une cible stratégique majeure leur garantit une mort rapide et sans bavure. Prenant l’extinction des dinosaures comme exemple, il explique que l’humanité a sans doute fait son temps et que la nature s’accomodera très bien de sa disparition, et se relèvera d’une catastrophe par le biais, pense-t-il, des abeilles (ce qui nous rappelle la célèbre phrase apocryphe d’Albert Einstein sur la survie de l’humanité liée à la vie des abeilles : « Si l’abeille venait à disparaître, l’espèce humaine n’aurait que quatre années à vivre »).

Les deux adolescents ne peuvent se résoudre à un tel destin (« Je n’ai que dix-sept ans », dit Jennifer) et décident de retourner seuls au poste de commandement du Norad. Ils ne peuvent cependant pas quitter l’île et regrettent tout ce qu’ils ne vont jamais vivre, ce qui les amène à échanger un premier baiser, baiser interrompu par l’irruption d’un hélicoptère militaire dans lequel se trouve Falken, finalement prêt à les emmener au Norad.

L’absurdité de la guerre

Le programme Joshua continue à jouer. Ignorant toujours s’il s’agit de simulation ou de réalité, les militaires sont prêts à déclencher une contre-attaque. Falken, David et Jennifer entrent dans la base quelques secondes avant qu’elle ne soit verrouillée. Ils convainquent les militaires d’attendre quelques minutes afin de  vérifier si ce qu’ils voient sur leurs écrans correspond à la réalité. Et ce n’est heureusement pas le cas, les bases qui, sur le plan, ont été rayées de la carte, continuent à répondre et ne voient rien de menaçant dans le ciel. Chacun peut reprendre son souffle.
Cependant, rien n’est fini car Joshua continue à jouer et s’apprête à diriger la riposte américaine. Il essaie même de décrypter les codes de lancement des missiles. Pire, il refuse de communiquer avec les gens du Norad, il n’accepte en fait plus qu’un mot de passe, celui de son créateur. David tente d’interrompre le jeu sans succès, et a finalement l’idée de lancer Joshua sur le plus simple des jeux, le morpion (Tic tac toe).

Après quelques minutes de simulation, pendant lesquelles il travaille si intensément que tous les terminaux se mettent à fumer et à lancer des éclairs (seule véritable entorse à la vraisemblance des situations décrites dans le film — c’est un très vieux cliché qui est né en même temps que l’ordinateur au cinéma, dans le film Desk Set), l’ordinateur WOPR découvre qu’il ne peut y avoir de gagnant au jeu du morpion. Il se lance alors dans des simulations accélérées de guerre thermonucléaire et découvre qu’aucune stratégie ne peut aboutir à autre chose qu’à la destruction de chaque camp, sans vainqueur possible.
« Un jeu étrange. La seule bonne tactique est de ne pas jouer », résume-t-il, avant d’abandonner complètement sa simulation et de proposer à Falken une partie d’échecs.
C’est la conclusion du film.

L’image

Montrer l’ordinateur à l’écran est toujours quelque chose d’un peu ingrat d’un point de vue cinématographique. Ici, en plus, le parti pris est clairement de proposer une intrigue crédible, nous ne sommes pas dans le registre de la science-fiction ou de la fantaisie. Le réalisateur John Badham a donc dû inventer ou récupérer de nombreuses astuces dans les décors et dans la mise-en-scène.
Tout d’abord, l’ordinateur WOPR a un design intéressant. C’est une grosse boite aux coins arrondis, comme certains meubles de cuisine des années 1950, mais garnie de panneaux lumineux.

Les panneaux lumineux clignotent tant et plus, notamment chaque fois que le programme Joshua réfléchit. Les autres ordinateurs ont des allures plus banales de placards avec des bandes magnétiques. Le WOPR est complètement isolé de ces autres ordinateurs. Chaque fois qu’on le voit, on entend un ronronnement sourd et régulier qui rappelle celui du moteur d’un très gros bateau.

Comme il est très rapidement ennuyeux de montrer des mots saisis sur un écran, ceux-ci sont rapidement doublés par une voix synthétique. David est en effet équipé d’une carte son, d’un haut-parleur et d’un système de synthèse vocale qu’il branche pour épater Jennifer mais qui reste allumé par la suite… Jusque dans les locaux du Norad, où un autre système de synthèse, avec la même voix, lit les mots qu’écrit le programme Joshua. Curieusement, tout ça semble assez naturel dans le film.
Par ailleurs de nombreux éléments visuels se substituent au texte sur les écrans : cartes stratégiques, animations, jeu de morpion. Les écrans de contrôle du poste de commandement du Norad affichent des images variées (mais liées) avec un sens aigu de la mise en scène en « split screen ». Cette technique des écrans multiples permettant de varier ce qui est montré au spectateur a été reprise bien souvent depuis.
Au passage, il me semble que l’écran noir sur lequel on saisit du texte est bien plus cinématographique que ne le sont les interfaces homme/machine de nos Windows, MacOS et autres Gnome. J’y songe car ce sont les films de l’ère « windows » pour lesquels les cinéastes me semblent avoir été forcés d’inventer les interfaces les plus absurdes ou les plus grossières.

Parmi les trouvailles visuelles de WarGames, on peut ajouter celle du « code en train d’être décrypté ».
Pour montrer qu’il cherche à obtenir par lui-même le code de lancement des missiles atomiques, Joshua affiche sur l’écran central de la salle de contrôle du Norad une combinaison de dix caractères perpétuellement en train de changer. Chaque fois qu’un de ces caractères est bon, il se fige, nous permettant de savoir où en est Joshua de son travail de décryptage. Ce « mème » visuel a fait florès depuis, il remplace souvent un autre cliché traditionnel des films d’action, celui de la minuterie d’une bombe pleine de fils (faut-il couper d’abord le fil rouge ou le bleu ?). Je ne saurais jurer que la figure du « code en train d’être décrypté » a été inventé pour WarGames, mais il me semble que c’est vraiment depuis ce film qu’il est devenu un poncif du cinéma et de la série télévisée4.

Le réalisateur de WarGames, le britannique John Badham, est relativement méconnu bien qu’il ait signé le grand film générationnel et désespéré des années disco, Saturday night fever. On lui doit aussi le film Short Circuit, dont nous reparlerons ici à l’occasion. Pour le reste, en dehors de quelques films d’action (dont un remake du Nikita de Luc Besson), Badham semble surtout être un honnête ouvrier de la série télévisée américaine. C’est sans doute ce genre de réalisateur « solide » qu’il fallait pour réaliser WarGames. Les éléments difficilement crédibles du récit (l’évasion du Norad par David par exemple) fonctionnent et les éléments techniques sont expliqués de manière plutôt pédagogique.
Le scénario est signé par Lawrence Lasker et Walter Parkes, qui sont aussi les auteurs du scénario de Sneakers (Les experts, sorti en 1992),  un autre film « informatique » particulièrement réussi.
La distribution du film fonctione très bien avec notamment John Wood (grand acteur de théâtre britannique) en ingénieur désabusé et Ally Sheedy (la fille à problèmes du Breakfast Club de John Hughes) en girlfriend sportive, auxquels s’ajoutent divers habitués des rôles secondaires dont nous connaissons bien les têtes mais pas forcément les noms comme John Spencer, Michael Madsen, Dabney Coleman, Barry Corbin, Kent Williams, Joe Dorsey, David Clover ou Eddie Deezen.
Je ne vois pas vraiment de faute de goût dans WarGames qui est à mon avis un bon film indépendamment de sa qualité documentaire, de son statut de film « culte » et de son succès (1 500 000 spectateurs en France et le 5e plus gros succès de l’année 1983 aux États-Unis).

Pour fêter les vingt-cinq ans du film, une suite a été tournée, intitulée WarGames: The death code. Diffusé sur support DVD uniquement, ce film fait à la va-vite est sorti en juillet 2008 et sa réputation est, sans surprise, épouvantable.
Je ne crois pas que ce soit pour célébrer les vingt-cinq ans du film, mais le président russe Medvedev vient d’annoncer, concernant la dispute entre l’URSS et le Georgie, qu’il ne craignait pas de relancer la guerre froide !

  1. Le Maxi 45 tour est un disque prévu pour être diffusé à 45 tours/minutes mais gravé sur une galette vinyle de 30 cm de diamètre, format habituel des 33 tours [↩]
  2. La question de la séparation entre l’intelligence et la force, les apparences sociales de l’intelligence et de la force, ainsi que les réponses qui peut y être apportées sont au centre de la plupart des comics de super-héros, ce qui mériterait une étude complète : Bruce Banner, Red Richard, Peter Parker, Clark Kent,… Et cette dychotomie est aussi à l’œuvre dans l’excellent prix Pullitzer 2001, Les Extraordinaires aventures de Kavalier & Clay (10/18), par Michael Chabon, dans une mise en abîme intéressante : les héros sont deux cousins. L’un est un athlète et un survivant, il a quitté Prague sous l’occupation nazie, tandis que l’autre est un new-yorkais laid, malingre et handicapé. Le premier, qui représente l’action et le courage, est un dessinateur de génie, l’autre, qui est dans la réflexion, est scénariste, et à eux deux ils créent des histoires de super-héros…
    Mais je digresse. Il me semble en tout cas que le cinéma a souvent eu beaucoup plus de mal que tout autre support de fiction à accepter des héros qui ne soient pas des modèles d’équilibre tête/jambes. [↩]
  3. Parmi les chercheurs qui me semblent avoir inspiré le personnage de Falken, je citerais :
    – John Von Neumann, théoricien majeur engagé à la fois sur le projet de création de l’ordinateur Edvac et sur le projet Manhattan qui a abouti à la confection de la bombe atomique.
    – Norbert Wiener, l’inventeur de la cybernétique, qui refusa de participer au projet Manhattan.
    – Albert Einstein, déclencheur de la création de la bombe atomique.
    – Robert Oppenheimer, le père de la bombe.
    – L’amiral Rickover, un ingénieur militaire
    On se rappellera qu’Albert Einstein, tout comme Robert Oppenheimer, ont fortement regretté leur implication dans la création de l’arme atomique et ont milité sans relâche pour qu’elle ne soit plus jamais utilisée. Quand à l’amiral Rickover, qui a travaillé à la mise au point du premier sous-marin nucléaire, il est probablement l’inspiration directe du personnage de Falken. En effet, ce scientifique, reçu en grande pompe au congrès américain en 1982 le jour de sa retraite, a expliqué à l’assistance incrédule qu’il regrettait fortement l’existence de l’arsenal nucléaire mais que, s’il devait y avoir une guerre nucléaire, « […] nous nous détruirons nous mêmes alors quelle différence cela a-t-il ? de nouvelles espèces viendront qui seront peut-être plus sages » [↩]
  4. Dans le domaine artistique, je connais au moins une œuvre qui utilise le cliché du « code en train d’être décrypté ». Intitulée In Progress, cette modeste pièce en ligne a été acquise par le Centre National d’Art Contemporain de Grenoble (Le Magasin) en 2004. Je suis bien placé pour le savoir car à vrai dire j’en suis l’auteur [↩]

Les Whiz Kids

août 27th, 2008 Posted in archétype | 1 Comment »

En marge de l’article consacré au film Wargames et dans lequel l’archétype du Whiz Kid (petit génie) est décrit en détails, voici quelques documents qui s’y rapportent.

Dans cette publicité pour l’ordinateur Texas Instruments TI99, on remarque que l’adulte, qui en est resté au jogging (activité physique, opposée à la manipulation des ordinateurs qui est censée être une activité intellectuelle) a une mine perplexe et se tient en retrait, tandis que l’enfant est détendu, souriant et décidé, ainsi que le montrent son index et sa posture.

Tous ces « indices » d’époque annonçaient à tort ou à raison (aux sociologues et aux historiens de le dire) une prise de pouvoir, grâce à l’ordinateur, par les jeunes adultes et même les adolescents de la « génération X », c’est à dire la génération de ceux qui sont nés après le baby boom et avant la chute du mur de Berlin.

Majorité

août 24th, 2008 Posted in Personnel | 4 Comments »

Ça fait drôle, quand même, de voir sa fille aînée fêter ses dix-huit ans.
Ce n’est pas très intéressant à dire, parce que tout le monde le sait, mais le temps passe vite.
Cet été là, en 1990 il avait fait très chaud, une canicule historique. On était même rentrés de vacances plus tôt que prévu parce que l’on ne tenait plus. On avait passé l’été en Bretagne, l’oreille collée sur le poste de radio : Saddam Hussein venait d’envahir le Koweït et George Bush, le père, menaçait de déclencher la guerre — ce qu’il a fait pour finir, sous mandat de l’ONU.
Cela faisait un an qu’on écoutait la radio en permanence d’ailleurs : Allemagne de l’Est, républiques soviétiques, Roumanie, Tchécoslovaquie, Chine, Afrique du sud,… Le monde a rarement autant changé et aussi vite qu’entre 1989 et 1991. Ce furent aussi de très grandes années de vin.

Le 24 août 1990 à Paris, il faisait très beau. Une semaine plus tard en sortant de la clinique, je me rappelle avoir trouvé qu’il faisait frais.