Profitez-en, après celui là c'est fini

Lu, vu

août 10th, 2008 Posted in Lecture, Robot au cinéma

Tout d’abord, Kaos, un album d’Osamu Tezuka publié par l’excellent éditeur Cornélius. Les livres publiés par Cornélius sont très soignés. Les couleurs sont denses (au point que beaucoup croient que, comme à ses débuts, cet éditeur travaille en sérigraphie), les noirs sont profonds, le papier épais, les textes sont bien composés, les numérisations sont faites à partir des meilleurs documents d’origine. Tous ces points font que les livres publiés par Cornélius servent parfaitement leurs auteurs. Ils sont aussi nettement plus chers, pour les raisons énoncées mais aussi parce qu’ils sont beaucoup plus grands.
En ne publiant que des auteurs underground japonais comme Takashi Kurihara (Cornigule) ou Isami Nakagawa (Poguri), Cornélius serait resté inaperçu dans le monde des amateurs de mangas. Les choses se sont passées bien différemment lorsque l’éditeur parisien s’est mis à publier deux auteurs historiques, Shigeru Mizuki (le maître de l’horreur, jamais publié en France auparavant) et Osamu Tezuka (qui est à la fois le Hergé, le Vandersteen et le Disney japonais). Peu sensibilisés à la qualité bibliophilique, de nombreux amateurs de manga ont reproché à Cornélius de faire de trop beaux livres ! Mais pour les autres, voir enfin Tezuka gratifié en France de beaux ouvrages imprimés de manière franche, sans fautes d’orthographe, sans français approximatif, et dans un format lisible, c’est plutôt un soulagement et ça vaut bien les deux ou quatre euros de plus. La télévision publique japonaise (NHK) doit être du même avis puisqu’ils ont réalisé un documentaire sur Cornélius — fait que j’ai appris par le plus grand hasard, en rentrant d’Angoulême en train avec l’équipe de tournage. Le réalisateur m’expliquait que, pour lui, Cornélius est un modèle.

Pourquoi est-ce que Cornélius est connu au Japon mais ne voit pas ses ouvrages commentés par toute la presse française ? C’est simple : cet éditeur refuse de sacrifier au rite des « services-presse », préférant faire un cadeau de bon cœur plutôt que d’envoyer un dixième du tirage, gratuitement, à des critiques dont on peut au mieux espérer qu’ils paraphrasent le dossier de presse et qui, souvent, revendent derechef l’ouvrage chez Gibert ou sur Internet. Un journaliste assez connu m’a dit une fois que les éditeurs qui agissent de cette manière « crachent dans la soupe ». Mais quelle soupe ? Que vaut la critique d’un journaliste qui n’a pas acheté ce qu’il lit ? Cette pratique qui est la norme ici serait considérée comme un manquement à la déontologie dans de nombreux pays.
Je ne vais pas raconter Kaos, ça n’a pas d’intérêt particulier : c’est bien du Tezuka et cette indication suffira aux amateurs. Bouffon, épique, mythologique, cruel, comique, trivial, grandiose, fantaisiste, classique, rien que de très habituel venant de cet auteur. Tezuka s’est intéressé à tous les genres, à tous les sujets, à tous les publics. Ici il nous embarque dans le registre de la science-fiction. Du pur point de vue graphique, toujours chez Cornélius, je préfère deux œuvres plus anciennes de Tezuka : Hato et Prince Norman. J’attends tout de même avec impatience les deux prochains tomes de Kaos.

Galaxy Express 999, de Leiji Matsumoto, ne bénéficie pas d’un traitement aussi respectueux. Leiji Matsumoto est le premier auteur de mangas dont j’ai aimé l’univers, il est l’auteur d’Albator (Captain Harlock), qui passait à la télévision lorsque j’étais enfant. Romantique et sombre, Albator possédait une densité à laquelle aucun autre dessin animé de l’époque ne pouvait être comparé. J’ai vu d’autres dessins animés de Matsumoto depuis, dont le long-métrage Interstella 5555, réalisé avec le duo de musique électronique Daft Punk (Matsumoto, après plus de cinquante ans de carrière, continue à produire). En revanche je n’avais jamais eu l’idée de lire une de ses œuvres sur papier, jusqu’à ce que Philippe Dumez n’évoque Galaxy Express 999 sur son blog.
Un véhicule intergalactique dont l’apparence est celle d’un train-vapeur (car cela rassure, nous explique-t-on), qui embarque ses passagers vers Andromède, que tout le monde aimerait prendre mais dont aucun passager n’est jamais revenu… Beaucoup de mystères, de récits secondaires lugubres et cruels. Quelques phrases impossibles, très Leijimatsumotoesques telles que « Pluton est la planète la plus triste de l’espace ». Et une question lancinante : vaut-il mieux vivre cent ans comme un humain ou vivre mille ans en renonçant à tout ce qui fait la vie (goût, toucher, sensations diverses) pour un corps robotisé ? Paru à la fin des années 1970, le récit contient des éléments qui rappellent furieusement un classique du livre pour enfants aux États-Unis, le Polar Express de Chris Van Allsburg, sorti en 1985 et récemment adapté au cinéma par un Robert Zemeckis très fatigué. Le thème du train qui roule automatiquement vers une destination mystérieuse, avec un personnel étrange existe dans de nombreux autres récits, Le voyage de Chihiro ou le Transperceneige par exemple.

Le livre, édité par Kana (Dargaud), est à la limite de l’illisibilité — les notes en bas de page, notamment, sont très douloureuses à déchiffrer.

Enfin, Wall-E. Avec Pixar, pas de surprise, on est toujours ravi par le spectacle. Les décors de la première partie sont d’une beauté ahurissante. Le film est en grande partie muet, ce qui aboutit naturellement à des passages burlesques très bienvenus. Wall-E a été compris par beaucoup (notamment aux Ètats-Unis où il a déclenché une vive polémique) comme une fable écologique, ce qu’il est, mais sans se montrer franchement novateur ou surprenant. Plus intéressant est le portrait assez saignant de la société de consommation actuelle, ou plutôt de sa logique poussée jusqu’au bout : absence d’effort, absence d’agressivité, l’homme est réduit à l’état de tube digestif flottant, saturé d’écrans qui font écran justement et qui l’empêchent de voir son environnement. « C’est l’heure de manger ! sortez vos pailles ! ». Le thème du déclin, et d’un déclin particulièrement américain, revient de manière récurrente chez Pixar. Les deux Toy Story ou Cars ne parlent de rien d’autre. La nature (sa préservation) n’est jamais vraiment le sujet, rien à voir, par exemple, avec les films du studio Ghibli (Totoro, Pompoko et surtout, Princesse Mononoke) qui sont furieusement écologiques et qui parlent de l’harmonie entre l’homme et la nature autant que des tensions qui font de l’un l’ennemi de l’autre. D’un point de vue idéologique, Wall-E est peut-être bien plus réactionnaire qu’on ne pourrait l’imaginer de prime abord. Car sa moralité, finalement, c’est quoi ? Faire un peu d’exercice, ne pas passer sa vie devant des écrans, ne pas laisser un société privée « bienveillante » (mais sans tête et sans but) s’arroger tous les pouvoirs, faire un tout petit peu plus attention à ce qu’on jette ? Des conseils hygiénistes de bon sens plus qu’un pamphlet révolutionnaire.

Bon évidemment, c’est avant tout un film pour enfants, il aurait été inconcevable d’y intégrer du drame et encore moins d’en faire un film véritablement désespéré. Beaucoup de choses ne sont pas dites. D’où provient la nourriture des passagers du vaisseau spatial où s’est réfugiée l’humanité ? Soylent Green ? Est-ce que leur modèle de société aurait pu continuer ainsi des milliers d’années où est-ce qu’une catastrophe les guettait ? Et pourquoi leur abri n’aurait pas été situé sur terre comme dans Logan’s Run ? Et pourquoi ne voit-on pas le nez d’une humanité dégénérée et souterraine comme dans le secret de la planète des singes ? Ou d’autres survivants menaçants comme dans The Omega man ? Tant qu’à faire des clins d’œil à la science-fiction des années 1970, peut-être eut-il fallu le faire jusqu’au bout. À moins que le drame, finalement, réside dans l’absence de drame, dans la dictature molle et bienveillante de la société B&M et de ses robots, dans l’absence de curiosité ou d’envie d’exister de chacun.
Parmi les références évidentes de Wall-E, citons aussi 2001, Silent Running, et bien entendu E.T pour le personnage de Wall-E.
Le spectacle est en tout cas très réussi, chaque plan est bourré d’idées, de gags, d’allusions, et le personnage de Wall-E, modeste, bosseur, sentimental et courageux, est tout à fait irrésistible.

  1. 7 Responses to “Lu, vu”

  2. By Wood on Août 10, 2008

    Tu sais qu’il existe aussi un long-métrage d’animation « Galaxy Express 999 » ?

    En ce qui concerne Wall-E, j’ai adoré la première partie, mais les passages avec les humains étaient plutôt décevants, plus ou moins pour les raisons que tu cites.

    L’autre question que soulève le film, c’est : que sont devenus les habitants des pays du tiers-monde, qui n’avaient pas les moyens de se payer une crosière saptiale ?

  3. By Jean-no on Août 10, 2008

    Je sais qu’il existe une série « Galaxy Express 999 », ou même deux si j’ai compris. Et apparemment il y a aussi deux films. Il va falloir que je voie tout ça. J’avoue que j’étais passé à côté.

    Pour le tiers-monde, effectivement, il y a une seule arche de noé dans l’affaire…

  4. By S; du aaablog on Août 11, 2008

    Pour ma part, je n’ai pas aimé Wall-E.
    Exaspéré par l’absence de drame dont tu parles, et qui pendant le film m’a déprimé. Dans Wall-E, tout est dégénérescent par laxisme. Mais finalement ce n’est jamais grave, puisque tout est réversible. Voir La terre, l’espace, l’humanité, les robots, l’amour… se réparer fut véritablement angoissant. Un deuil aurait permis de marquer l’irréversible de certaine chose. Très déresponsabilisant, et finalement assez contre-productif.

  5. By Gertrude on Août 12, 2008

    Wall-E pose uniquement une réflexion du niveau des enfants qui le verront en majorité. C’est un petit engagement sur l’avenir, dirons-nous, pour poser une petite pierre dans la future éducation écolo de nos successeurs sur Terre.

    Ensuite, dans la forme, c’est quand même un extraordinaire divertissement bien mené, fin et émouvant… Pas la peine d’aller chercher plus loin, non ?

  6. By Li-An on Août 21, 2008

    Le thème du la « dégénerescence » des Américains n’est pas un thème purement Pixarien mais une composante plus globale de la façon dont ceux ci se voient. Ils portent en eux le rêve d’un Monde Idyllique qu’ils ont eux-mêmes ravagés et ce n’est pas une philosophie qui date des années 60 mais qui développée dès le 19° siècle.

    Il faudra que l’on m’explique comment Tezuka faisait pour faire à l’époque des lettrages à l’ordi. Que Cornélius ait cédé à cette facilité m’énerve doucement.

  7. By Jean-no on Août 21, 2008

    Cornélius fait réaliser des typos sur mesure (c’est à dire basée sur la vraie écriture de l’auteur) pour ses traductions (ex. Crumb, Clowes,…). Il s’agit de typos avec des variantes pour chaque lettre, et dans certains cas (Crumb en tout cas), il y a même plusieurs typos différentes, correspondant aux différentes époques de l’auteur ! On ne peut pas vraiment les accuser de fainéantise.
    Pour Tezuka et autres traductions du japonais, l’auteur n’écrit pas en caractère romains évidemment, alors Cornélius utilise une typo mécanique (de type « écriture personnelle » comme on disait autrefois) que je trouve assez propre et toujours bien composée, c’est quand même pas de la MS Comic sans. Je ne sais pas si le fait de faire les lettrages à la main apporterait grand chose.
    Tu peux ouvrir « Avaler la terre », chef d’oeuvre de Tezuka massacré par l’éditeur Kankô (Milan) et le Kaos chez Cornélius, tu verras que le choix de la typo n’a rien à voir mais aussi que sa composition est nettement plus propre et plus lisible chez Cornélius.
    Affreux ce « Avaler la terre », d’ailleurs : l’histoire est ahurissante, mais son édition française est à la limite du lisible.

  8. By Li-An on Août 21, 2008

    Oui mais c’est moche quand même parce que ça fait « lettrage informatique ». Pour Crumb, on ne le voit pas cqfd.

Postez un commentaire


Veuillez noter que l'auteur de ce blog s'autorise à modifier vos commentaires afin d'améliorer leur mise en forme (liens, orthographe) si cela est nécessaire.
En ajoutant un commentaire à cette page, vous acceptez implicitement que celui-ci soit diffusé non seulement ici-même mais aussi sous une autre forme, électronique ou imprimée par exemple.