mai 3rd, 2009 Posted in Interactivité au cinéma, Ordinateur au cinéma | 29 Comments »
Avant Slumdog Millionnaire (2008) et après 28 days Later (2002) et Millions (2004), le réalisateur Danny Boyle a réalisé le film de science-fiction Sunshine (2007). Je ne pense pas en avoir entendu parler à sa sortie et je ne dois pas être le seul car il semble que les foules ne se sont pas déplacées en masse pour le voir.
L’action se déroule en 2057. La terre est en train de geler car le soleil s’éteint et il n’y a sans doute rien à y faire. Sept ans plus tôt, un équipage a été envoyé vers notre étoile. Son vaisseau, Icarus, poussait devant lui une bombe atomique apte à provoquer un mini-big bang, à supprimer la cause de la mort rapide du soleil et à relancer son activité. Quand il est devenu évident que la mission avait échoué, un second vaisseau, l’Icarus II, a été envoyé dans le même but que son prédécesseur. La charge atomique qu’il mène vers le soleil est, nous dit-on, de la taille de l’ïle de Manhattan.
Le film commence lorsque Icarus II s’est trop approché du soleil pour pouvoir communiquer avec la terre. Les huit membres de l’équipage, dont chacun est sans doute le meilleur au monde dans sa spécialité, connaissent leurs faibles chances de revoir leur planète natale et sont focalisés par une seule tâche : achever leur mission. Ils sont cependant distraits, alors qu’ils passent à proximité de la planète Mercure, par l’interception d’un message de détresse qui émane d’Icarus I.
Dans leur situation, il serait irrationnel de compromettre les dernières chances de survie de l’humanité en modifiant le plan de vol pour secourir d’éventuels rescapés d’Icarus I, mais les passagers d’Icarus II ont une motivation forte de le faire malgré tout : un second vaisseau leur permettra de disposer de deux charges nucléaires au lieu d’une seule ainsi que d’augmenter leurs réserves d’oxygène, ce qui constitue peut-être leur unique espoir de succès. La décision est donc finalement prise d’aller à la rencontre d’Icarus I.

À la suite d’une infime erreur de calcul du navigateur Trey, la trajectoire du vaisseau est faussée et son bouclier contre la lumière du soleil est mal orienté. La catastophe n’est pas loin et il faut que Kaneda, le commandant, et Capa, le physicien, effectuent une sortie dans l’espace. Cela se passe très mal, et Kaneda doit se sacrifier au profit de Capa, car ce dernier sera le seul membre de l’équipage à savoir manipuler la bombe en cas de défaillance des instruments de bord. Mais il y a plus grave. L’absence temporaire de protection contre le feu solaire aboutit à un incendie dramatique à l’intérieur de la ferme d’Icarus II. Cette serre constituait l’unique source de renouvellement d’oxygène et de nourriture du vaisseau.
Aborder et visiter Icarus I est alors devenu une question vitale.

Icarus I est retrouvé en assez bon état de marche, ses serres abandonnées sont luxuriantes et son électronique semble fonctionner, à l’exception notable de l’ordinateur de bord. L’équipage, par contre, est retrouvé en poussière dans une attitude appaisée qui évoque un suicide collectif par exposition directe à la lumière solaire. Dans une vidéo testament retrouvée sur le vaisseau, le commandant d’Icarus I, Pinbacker, tient des propos incohérents, des propos d’illuminé, au propre comme au figuré. Il fustige la vanité des humains qui osent vouloir contrarier la marche de l’univers.
Les deux vaisseaux sont désolidarisés par un accident inattendu et Icarus I est victime d’une fuite d’oxygène. Les quatre hommes qui étaient montés à son bord doivent se projeter vers leur vaisseau. Deux d’entre eux n’y parviennent pas. La catastrophe s’avère avoir été causée par un sabotage dont le seul suspect possible est Trey, devenu dépressif et suicidaire. L’équipage décide d’assassiner Trey, autant pour les soupçons qui pèsent sur lui que parce que l’oxygène se raréfie dangereusement. Mais au moment de l’éxécuter, l’ingénieur Mace découvre que Trey s’était déjà donné la mort depuis longtemps, ce qui le disculpe de tout soupçon de sabotage. Juste avant d’être lui-même victime d’un sabotage, l’ordinateur de bord informe Capa qu’il reste cinq passagers en vie sur le vaisseau et non quatre, comme le voudraient les lois de l’arithmétique…
Je ne raconte pas la fin.

Extrèmement bien réalisé, ce film constitue l’improbable synthèse du classique 2001: A Space Odyssey, par Stanley Kubrick et du comique Dark Star, de John Carpenter. On pense logiquement aussi un peu à Alien le huitième passager — qui est la version sérieuse de Dark Star — ainsi qu’à Solaris, d’Andrei Tarkovski. Quelques petites choses ont sans doute été prises aussi à Space: 1999 (en français, Cosmos 1999), une série télévisée britannique de 1975, dans laquelle les occupants d’une base lunaire dérivent dans l’espace, le satellite naturel de la terre ayant quitté son orbite à la suite d’un accident nucléaire. Certains détails, comme l’écoute du « son de l’espace » (intelligemment figuré par un bain de lumière verte) de l’officier des communications Harvey rappellent furieusement les récits qui se déroulent dans un sous-marin, comme Das Boot ou À la poursuite d’octobre rouge.
Tout au long du film, on redoute de voir le récit parasité par des péoccupations métaphysiques de supermarché, mais l’action parvient à prendre le pas sur toute autre considération et peu importe, au fond, de savoir si le commandant Pinbacker et son équipage ont vu Dieu en face ou non, l’essentiel est d’achever la mission. La distribution est plutôt une réussite, avec notamment Michelle Yeoh, toute en retenue (et sans kung-fu), Cillian Murphy et Rose Byrne (le premier vu dans 28 jours plus tard, la seconde dans la suite 28 semaines plus tard). Aucun rôle n’est médiocrement écrit, on ne peut pas dire d’entrée quels personnages ont vocation à atteindre la fin du film et quels autres ne sont là que pour mourir.

Sunshine n’est jamais un film drôle, il ne contient quasiment aucun gag, aucun bon mot, aucun sourire ni même le moindre détail ironique, et le seules paroles qui contiennent un semblant d’humour visent en quelque sorte à punir les défaillances passagères d’Harvey, l’uniquel membre de l’équipage qui pense de temps à autres à sa survie propre. C’est au contraire un film à la logique implacable où les sacrifices sont consentis sans effusions exagérées, sans regrets, et où personne ne peut se permettre d’avoir d’espoirs pour lui-même, connaissant l’absolue importance de ce qui est en jeu : la survie de la planète terre. Le courage des protagonistes n’est même plus un enjeu ici, il est tacitement acquis dès le départ et n’empêche d’ailleurs pas les arrières-pensées. La marche inéluctable du destin rappelle les meilleurs films catastrophe, comme La Tour Infernale (1975), où le professionalisme du chef des pompiers (Steve McQueen) et de l’architecte (Paul Newman) s’exercent avec pragmatisme parce que c’est, au fond, l’unique attitude possible. La grande différence entre La Tour Infernale, c’est qu’ici, tout se déroule à huis-clos, qu’il n’y a aucune fuite possible. Par ailleurs l’équipage, qui s’approche au plus près de phénomènes aux proportions titanesques vit dans une constante fascination du déchaînement des éléments. Dans une jolie scène, Corazon (Michelle Yeoh), la biologiste du bord, découvre une minuscule plante rescapée de l’incendie de la serre. Cette force vitale, qui résume bien l’action désespérée de l’équipage, est un autre motif d’émerveillement.

Au chapitre informatique, je remarque l’omniprésence de l’ordinateur de bord, qui ne se distingue pas du vaisseau puisque tout le monde l’appelle «Icarus», du nom du navire, qui est bien entendu une référence à Icare, le fils de l’ingénieur Dédale, mort de s’être trop approché du soleil. Comme Hal 9000 (2001), Mother (Dark Star, Alien) et bien d’autres ordinateurs de bord de la science-fiction, l’interface principale d’Icarus est la parole. Dotée de la voix douce et agréable de l’actrice sino-zimbabwéenne Chipo Chung, Icarus est extrèmement fiable et comprend très bien les ordres qui lui sont donnés selon le contexte, elle ne demande pas «quelle porte dois-je fermer ?» lorsqu’on lui demande de couper l’accès à un lieu ravagé par un incendie. Son autonomie décisionnaire est limitée mais elle peut émettre spontanément des suggestions, et même refuser d’exécuter un ordre qui lui semblerait apte à mettre en péril la mission entière, à moins que l’ordre soit confirmé par un nombre suffisant de membres de l’équipage. C’est, finalement, un ordinateur de bord plutôt classique.
The earth room
On croise des écrans et des objets futuristes divers, tous relevant des technologies qui nous sont familières et qui sont ici à peine améliorées. Ce qui m’a le plus intéressé, c’est la salle « terre » (earth room), une pièce de base carrée dont chaque paroi interne est un écran et qui permet d’offrir à celui qui se trouve à l’intérieur un spectacle immersif complet. En le voyant fonctionner dans le film j’ai pensé au système de projection de panoramas vu au ZKM dernièrement.

La salle « terre » est utilisée à trois moments importants du film. Tout d’abord, son usage est prescrit à titre thérapeutique à Mace par le psychologue du bord, Searle. L’ingénieur Mace a eu quelques heures plus tôt un coup de sang en réalisant que Capa avait épuisé les dernières minutes de communication avec la terre et s’était, pour cette raison, brièvement battu avec lui. Afin d’apaiser son humeur, il est immergé dans des images terrestres fortement dépaysantes : mer, forêt.
La même salle est utilisée par Capa pour visualiser une simulation informatique du possible arrimage d’Icarus I par Icarus II.

Enfin, c’est dans la salle « terre » qu’est retrouvé le corps de Trey, qui s’est suicidé. Aux murs, pas de paysages terrestres mais juste un vol d’oiseaux noirs sur les parois blanches.
Exactitude scientifique
Je ne pense pas que Sunshine soit un film appelé à marquer à jamais l’histoire de la science-fiction, puisqu’il est la perpétuation d’une tradition plutôt que l’invention de quelque chose de véritablement neuf, mais sa qualité visuelle et l’angoisse froide qui le parcourt tiennent le spectateur en alerte, sans pour autant l’exténuer, tout au long du récit. Ce ne sont pas les rebondissements et les surprises qui priment, mais une question unique, qui est de savoir si les forces des survivants seront suffisantes pour mener la mission à son terme.

La fascination du scénariste et du réalisateur pour l’immensité vertigineuse des forces du cosmos est évidente à l’image, elle l’est même plus que dans aucun film d’exploration spatiale — de ceux dont j’ai le souvenir en tout cas. Les effets visuels, exclusivement informatiques, d’une grande sobriété et d’une rare qualité artistique, sont l’œuvre de The Moving Picture Co (MPC), une société londonienne à qui l’on doit aussi les effets de Watchmen, Narnia, Le seigneur des anneaux, Kingdom of heaven, Harry Potter et bien d’autres films.
Afin d’être conseillé tout au long du tournage et même dès l’écriture du scénario, Danny Boyle a embauché un authentique physicien, le docteur Brian Cox, de l’université de Manchester, qu’il avait aperçu dans un documentaire de la BBC. Cox sert en partie de modèle au personnage de Capa. Il partage avec lui la jeunesse, le talent et même le champ de recherches puisque le savant britannique fait partie de l’équipe du « Large Hadron Collider », au Cern, projet qui se trouve au centre des recherches en physique fondamentale. Dans la section bonus du DVD, on peut entendre le commentaire du jeune scientifique sur Sunshine. Bien que le film contienne quelques erreurs et de nombreux choix qui relèvent de la licence artistique, le témoignage de Brian Cox montre que le film a été scénarisé et réalisé de manière scientifiquement plausible, dans la tradition du 2001 de Kubrick. Le scientifique a apporté sa touche personnelle sur un plan supérieur, celui de la conscience même du fonctionnement de l’univers et de sa vertigineuse puissance. Alors que (pour résumer caricaturalement) 2001: a Space Odyssey se questionnait sur l’existence de l’intelligence, que Solaris s’émouvait de l’existence de l’amour et qu’Alien le huitième passager s’étonnait de l’existence de la vie (et de son moteur, la survie), Sunshine parle du miracle que constitue l’existence même de la matière, du fait qu’il y ait quelque chose plutôt que rien.
Pour résumer, Sunshine est un film hautement regardable.