Profitez-en, après celui là c'est fini

Mycroft, l’ordinateur qui voulait avoir de l’humour

septembre 1st, 2009 Posted in Lecture, Ordinateur célèbre | 8 Comments »

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Dans un supplément estival de Courrier International consacré à l’humour1, je note deux articles consacrés au traitement scientifique et informatique de la drôlerie : un ordinateur peut-il comprendre ce qui est drôle et ce qui ne l’est pas ? Peut-il forger des jeux de mots ? Existe-t-il des règles à l’humour ?

Vous connaissez la meilleure ? Un ordinateur qui a le sens de l’humour ! Les ordinateurs sont capables de beaucoup de choses, mais l’humour ne semblait pas en faire partie. Pourtant, l’idée qu’ils puissent faire de l’esprit n’est pas si farfelue. En effet, les machines n’ont peut-être pas besoin d’avoir une conscience pour comprendre l’humour – ou même pour inventer et raconter des histoires drôles. Physicien au Kapitza Institute for Physical Problems, à Moscou, Igor Suslov a conçu un prototype d’ordinateur qui explique en partie comment fonctionne l’humour […] sa théorie explique beaucoup de choses au sujet des blagues, y compris pourquoi les plaisanteries éculées ne fonctionnent pas et pourquoi la façon d’amener une blague est si importante […]

Le jour où les ordinateurs se fendront la poire, Mark Buchanan, The New Scientist

Au passage, ainsi que j’ai pu le vérifier en lisant l’article d’origine (qui date en fait de 2007) sur le site du New Scientist, le traducteur a introduit un contresens dans son texte en parlant d’un prototype d’ordinateur là où l’auteur parlait d’un computer model. Cette traduction approximative induit l’idée abandonnée de longue date qu’un progrès informatique peut être associé à un hardware révolutionnaire et non à un logiciel ou à une politique commerciale — on se rappellera que dans la seconde partie des années 1980, Apple et Microsoft triomphaient tandis que l’industrie japonaise s’empêtrait dans un projet d’ordinateurs dits «de cinquième génération», projet qui a été décidé à un niveau politique et qui n’a jamais abouti.

Le second article parle de LaughLab, une expérience en ligne destinée à chercher la «blague qui tue» imaginée par les Monty Python, en demandant à ceux qui participent au projet d’évaluer des listes d’histoires drôles2 :

Le psychologue Richard Wiseman a essayé d’identifier ce qu’il y a d’universel dans l’humour, en s’appuyant sur une expérience en ligne : LaughLab […] Nous tenions aussi à savoir si les ordinateurs étaient plus drôles que l’homme. Aussi avons-nous téléchargé sur LaughLab plusieurs plaisanteries composées par ordinateur. La plupart se sont retrouvées en bas de classement. Mais l’une d’entre elles a suscité un remarquable engouement, devançant près de 250 plaisanteries humaines : “Quand peut-on dire qu’un tueur a la fibre meurtrière ? Quand c’est un céréales killer.” […]

Et celle du chien, tu la connais ?, Richard Wiseman, The Guardian

Ces deux articles n’ont pas un intérêt énorme en eux-mêmes — on cherche, assez mal, à définir les règles de l’humour depuis Platon —, mais ils m’ont rappelé un roman de l’excellent Robert Heinlein3, Révolte sur la Lune (The Moon is a harsh mistress, 1966).

heinlein_luneDans ce roman, l’ordinateur Mike (pour Mycroft, car à l’instar Mycroft Holmes, le frère génial de Sherlock, il passe son temps à penser sans bouger) est un ordinateur devenu conscient à force d’être augmenté de nouveaux circuits. Tout comme Barney dans L’Empereur des derniers jours de Ron Goulard, la particularité de Mike n’est connue que du technicien qui s’occupe de lui, qui lui sert d’ami et de confident.

Machine pensante dotée de libre-arbitre et d’esprit d’initiative, Mike n’est pas humain pour autant, mais il s’intéresse à plusieurs traits réputés humains tels que le secret, l’amitié et le mensonge. Il cherche entre autres à comprendre ce qu’est l’humour. Il tente d’abord de faire des blagues, telles que d’effectuer au nom du gouvernement lunaire un virement de dix millions de milliards de dollars à un simple portier. Mike […] avait acquis un sens de l’humour. Un humour bas […] sa manière de vous taper sur les fesses aurait plutôt consisté à vous virer de votre lit ou à mettre de la poudre à éternuer dans votre combinaison pressurisée.

Peu à peu, Mike cherche à affiner son sens de l’humour, et tout en participant à une révolution, il soumet très méthodiquement à son ami humain et à d’autres personnes avec qui il entre en contact des listes d’histoires drôles dont ils doivent évaluer la capacité à déclencher le rire, et dont ils doivent dire si leur drôlerie persiste dans le temps, etc.
Dans l’extrait suivant, Mike fait la connaissance d’une révolutionnaire, Wyoming Knot :

— Mike, elle s’appelle Wyoming Knott
— Je suis très heureuse de faire ta connaissance, Mike. Tu peux m’appeler Wye.
— Pourquoi pas ? [=> en anglais, Why not ?]
[…]
— C’est un bon jeu de mots, Mike. Bon exemple de ces plaisanteries qui ne sont drôles qu’une seule fois. C’est drôle à cause de l’élément de surprise, ce n’est donc plus drôle. Enregistré ?
— J’avais déjà provisoirement atteint cette conclusion au sujet des jeux de mots en repensant à tes réflexions au cours de nos deux conversations précédentes. Je suis heureux de voir mon raisonnement confirmé.

Quelques jours plus tôt, Mike avait déjà essayé de créer une devinette :

—Pourquoi un rayon laser ressemble-t-il à un poisson rouge ?
[…]
—Je donne ma langue au chat
— Parce que ni l’un ni l’autre ne savent siffler
[…]
— C’est toi qui l’a inventée ?
— Oui, j’ai pris toutes les énigmes que j’ai, et je les ai analysées. J’ai utilisé le résultat pour en faire une synthèse générale, et cette devinette est sortie. Est-elle vraiment drôle ?
— Tu sais… aussi drôle que la plupart des devinettes. J’en ai entendu de pires.
— Parlons donc de la nature de l’humour

… Bref, dans un roman vieux de plus de quarante ans, un ordinateur fictif cherchait à comprendre le fonctionnement de l’humour un peu à la manière de chercheurs actuels, c’est à dire en effectuant des statistiques sur ce qui fait rire et ce qui ne fait pas rire et tentant de dégager des constantes universelles !

  1. Courrier International numéro 978-979-980 du 1er août 2009. Au passage, ce supplément contient aussi un très beau texte sur Sempé par Patrick Süskind. Je le mentionne car il est à mon goût très rare de lire des textes intéressants sur le dessin, et notamment sur le dessin d’humour. []
  2. Pour l’anecdote, la blague qui a recueilli le plus de suffrages est celle-ci : Deux chasseurs se trouvent dans les bois lorsque l’un d’eux s’écroule. Il ne respire plus et il a les yeux vitreux. L’autre prend son téléphone pour appeler les urgences. «Mon ami est mort ! Qu’est-ce que je dois faire ?» L’opérateur répond «Calmez-vous je vais vous aider. Tout d’abord, assurez-vous qu’il est bien mort». Silence, coup de feu, le chasseur reprend son téléphone et demande «Bon, et maintenant ?». []
  3. Robert Heinlein (1907-1988), est un auteur de l’âge d’or de la science-fiction américaine. Darwiniste athée mais marqué par une éducation ultra-religieuse, pacifiste militant fasciné par l’armée et promoteur de la « guerre des étoiles » de Ronald Reagan, Heinlein a été un esprit libre et stimulant dont les récits mélangent sans problème grande aventure et bavardage politique et philosophique. On lui doit entre autres Etoiles, garde à vous !, adapté au cinéma en 1997 par Paul Verhoeven sous le titre Starship Troopers. []

Idiocracy

août 31st, 2009 Posted in Au cinéma | 16 Comments »

idiocracy_dvdCertains films, que l’on qualifie souvent de «culte», voient leur succès augmenter et s’amplifier longtemps après leur sortie. C’est le cas d’Idiocracy, de Mike Judge (l’auteur de Beavis et Butt-head et de King of the Hill), qui n’a été diffusé à l’origine que dans 125 salles aux États-Unis et qui ne semble pas avoir eu droit à beaucoup de sorties internationales par ailleurs. Pour donner un ordre d’idées, le précédent (excellent) film du même réalisateur, Office Space, à peine rentabilisé et privé de sortie en France, avait été diffusé à sa sortie dans 1740 salles, ce qui reste bien en dessous de la moyenne habituelle de 2500 salles.

Il semble que le producteur — la compagnie Twentieth Century Fox —, n’ait rien fait pour le soutenir, ait intentionellement repoussé sa sortie de près de deux ans et ait même régulièrement laissé planer la menace d’un abandon pur et simple du tournage ou de la diffusion du film. Dan Mitchell du New York Times1 considère que la gestion calamiteuse du film par la direction du studio est un choix politique : Idiocracy présente un futur dystopique où la civilisation américaine (et ses marques, comme Starbucks, FedEx ou encore… Fox News) a conquis le monde et pousse sa logique jusqu’à une molle auto-destruction.
Idiocracy constitue une critique radicale du fonds de commerce de ses propres producteurs, et ce au plus fort des années Bush Junior2. Le film contient d’ailleurs de nombreux clins d’œils aux guerres menées en Irak par les États-Unis : il y a des tempêtes dans le désert, on manque de «french fries» et l’armée recourt au secteur privé (représenté ici par le monde de la prostitution). On ne doit donc pas s’étonner de son traitement mais peut-être au contraire s’émerveiller qu’il ait réussi à sortir tout de même et à être diffusé sur support DVD.

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Le caporal Joe Bauers (Luke Wilson) est un garçon d’intelligence moyenne. Particulièrement dénué d’ambition, il espère ne jamais quitter sa planque, une bibliothèque de documentation de l’armée que personne ne visite et où il attend tranquilement d’atteindre l’âge de la retraite. Mais ses supérieurs lui imposent une mission qui est de participer à une expérience de cryogénie. Le fait qu’il n’ait plus aucune famille fait de lui un candidat idéal. Il est accompagné d’un autre cobaye, Rita (Maya Rudolph, la fille de la chanteuse Minnie Ripperton), une prostituée empruntée contre une promesse d’impunité à un souteneur dénommé Upgrayedd. Enfermés dans des sarcophages high-tech, Joe et Rita doivent être réveillés au bout d’un an.
Les choses ne se passent cependant pas de cette façon, car le supérieur de Joe est condamné pour ses accointances avec le milieu du proxénétisme et les deux cobayes congelés sont oubliés de tous.
Lorsqu’ils se réveillent cinq cent ans plus tard, à la faveur d’une avalanche d’ordures, le monde a beaucoup changé. Privée de prédateurs naturels et encouragée par l’industrie et la facilité qu’offre la technologie, l’espèce humaine s’est peu à peu dirigée vers un abêtissement général. Les rares choses qui fonctionnent et permettent à cette société de survivre malgré tout ne le font, péniblement, que de manière automatisée. Le rapport au progrès scientifique et technique est particulièrement intéressant ici. Ces produits de l’intelligence humaine se retournent contre cette dernière en permettant à l’imbécilité de s’épanouir jusqu’à ce qu’il n’existe plus rien d’autre qu’elle.
Au réveil de Joe, le monde a atteint un point de rupture, touché par des famines et autres désastres que personne ne parvient à combattre.

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Tout d’abord séparé de Rita, Joe a du mal à se faire comprendre, l’anglais qu’il parle semble pompeux et efféminé au point de déclencher l’hillarité quand ce n’est la violence. Condamné à une peine de prison, il est temporairement grâcié et institué ministre de l’interieur car des tests de quotient intellectuel le désignent, à sa grande surprise, comme l’homme le plus intelligent du monde.
Le président Camacho, ancien champion de lutte et acteur porno, lui confie entre autres la mission de comprendre pourquoi plus aucune plante ne pousse. Joe ne tarde pas à découvrir que l’on a remplacé l’eau d’irrigation des cultures par la boisson énergétique Getorade. Cette marque, qui a racheté la Foods and drugs administration, a réussi à bannir l’eau partout, excepté dans les toilettes.
Le remplacement du Getorade par l’eau provoque un désastre économique, la marque employant la moitié de la planète : les ordinateurs décident de mettre tout le monde au chômage. Les gens sont si stupides qu’ils ne comprennent pas le lien entre l’utilisation de l’eau et la faillite de Getorade mais Joe a le malheur de l’évoquer lui-même. Il est donc condamné à une nuit de «réhabilitation» (une exécution publique) dans une parodie mécanique des jeux romains par l’exécuteur Beef Supreme (Andrew Wilson, le frère de Luke et Owen Wilson), sorti de sa retraite pour l’occasion.
Rita parvient à sauver Joe in extremis en démontrant que son plan était bon : l’eau fait pousser les plantes.
Le président Camacho descend dans l’arène pour le sauver et fait de lui son vice-président. Après avoir longtemps espéré trouver une machine à remonter dans le temps (qui s’avère être une attraction «pédagogique» de foire), Joe se résigne à vivre au XXVIe siècle avec Rita, qu’il épouse.
Devenu président, il change un peu le cours des choses, mais pour combien de temps ?

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Fourmillant de détails hillarants, Idiocracy n’en est pas moins un film engagé extrèmement sérieux. Il emprunte des choses à La planète des singes, L’âge de cristalRollerball (et autres dystopies du même genre) et bien entendu à La Machine à explorer le temps de H. G. Wells dont il partage l’intérêt pour la théorie de l’évolution.
La question que posent Mike Judge et son co-scénariste Ethan Cohen, c’est celle de la viabilité de notre civilisation du loisir et de l’instant où les plus bas instincts sont érigés en modèles, où tout est spectacle, où les problèmes (environnement, notamment) sont lâchement confiés aux générations futures, où les marques règnent au point de ne même plus avoir besoin de dirigeants, où la femme est un objet et où toute ambition intellectuelle est considérée comme suspecte. Le populisme, qui est un des fondements de la civilisation américaine (ce qui a de nombreux aspects positifs du reste), en prend pour son grade : Mike Judge nous dit assez pédagogiquement que l’intelligence est quelque chose de précieux.
Contrairement au charmant Wall-E, qui en est très proche par bien des aspects, Idiocracy ne nous laisse pas vraiment d’espoir pour l’avenir et semble affirmer que la bêtise est plus puissante que l’intelligence.  Le film vaut à mon avis bien plus que la dénonciation pontifiante et un peu facile de la «beauferie» qu’ont cru y voir, par exemple, Les Cahiers du cinéma3, et ce d’autant que le héros, Joe, est précisément un homme moyen dénué de culture ou de conscience politique. Idiocracy ne prend à mon sens personne de haut : il utilise les codes de la comédie standard et s’adresse donc au public le plus large. Je suppose que c’est précisément cette accessibilité qui l’a rendu trop subversif pour que Fox se risque à le diffuser.

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On peut trouver ce film en DVD francophone sous l’incompréhensible titre Planet stupid.

  1. Dan Mitchell, Shying away from Degeneracy, The New York Times, sept 2006 []
  2. Le plus fort des années bushistes (entre le vote du Patriot Act fin 2001, la préparation de la guerre en Irak en 2003 et le changement de majorité au Sénat en 2006), indissociables de la politique industrielle de Ruppert Murdoch, seront à mon avis racontées un jour dans les livres d’histoire au même titre que le McCarthysme des années 1950, notamment pour leur rapport à la production d’œuvres cinématographiques et télévisuelles (excellent sujet de thèse à mon avis). Outre le cas d’Idiocracy, on peut parler du virage idéologique de la série 24, de la mise sur la touche d’auteurs Fox tels que Joss Whedon et de séries telles que Futurama ou encore d’un grand retour des références religieuses dans diverses séries… []
  3. Stéphane Delorme et Jean-Philippe Tessé, Idiocracy, Les cahiers du cinéma, mai 2007 []

Du design « brut »

août 29th, 2009 Posted in Brève, Personnel | 8 Comments »

Fin des vacances !

croatiandesigners

J’aime beaucoup cette pancarte croisée dans une rue de Zadar, en Croatie.

Puisque c’est comme ça je m’en vais, n’essayez pas de me retenir

août 3rd, 2009 Posted in Brève, Mémoire, Personnel | 11 Comments »

ugljanIl fallait que ça arrive, je prends des vacances, je pars pour un séjour de quelques semaines dans un petit port de pêche de l’Adriatique où de fiers insulaires risquent leur vie sur des bateaux minuscules pour ramener des thons, comme l’ont fait leurs pères et les pères de leurs pères pendant des milliers d’années, bravant la mer à l’aller et affrontant à présent lorsqu’ils rentrent au port les regards sombres et culpabilisateurs des écologistes. Je ne me hasarderais pour ma part sans doute pas à causer là-bas du thon rouge, victime de surpêche et dont on annonce la disparition en 2012.
Là-bas, je n’aurai pas de connexion Internet. Certains aiment ces épisodes déconnectés, pour ma part j’ai plus de mal.
Donc je disparais du réseau. Juste avant cela, puisque l’on parle de réseau, j’emporte un petit souvenir, cette communication de Serge Soudplatoff, signalée par Read Write Web.
Sur les trois quarts d’heure que dure l’intervention, je n’ai strictement rien appris, je connais l’histoire et le fonctionnement du réseau, comme une grande partie du public du reste. Je n’ai pas non plus été surpris par les visions prospectives développées ou par les anecdotes relatées (cliquez sur l’image pour voir et entendre).

Serge_Soudoplatoff_internet

Par contre j’ai été quelque part assez ému. Non pas ému par l’évocation du passé du réseau (ce qui serait bien mon genre) mais ému de voir que quelqu’un de renseigné pouvait, aujourd’hui encore, se montrer positif voire même franchement optimiste en pensant à la manière dont le réseau modifie peu à peu l’économie, la politique, et la société toute entière. Pour moi qui ai vu naître l’Internet grand public1, l’histoire récente du réseau est plus désespérante qu’autre chose : verrouillages politiques et légaux divers, captation de l’énergie (créative notamment) des internautes par de grosses sociétés… Et je ne parle pas des services qui n’ont jamais si mal fonctionné qu’à présent, comme l’e-mail, gangréné par le spam et négligé par les opérateurs, ou les forums usenet, eux aussi délaissés par les fournisseurs d’accès. Le mail et Usenet sont deux services qui appartiennent pourtant à l’épine dorsale du réseau d’origine.
Ce que Serge Soudplatoff, acteur de l’industrie de l’informatique et du réseau, rappelle ici, c’est qu’Internet a moins changé au contact du monde extérieur, du monde séculaire disons (car ça a été un sanctuaire, Internet), que le monde n’a changé au contact du réseau. Au fond, même si je n’y crois qu’à moitié (j’ai un verre à demi-vide à opposer à chaque verre à demi-plein du conférencier), ça fait plaisir à entendre et du reste, c’est bien dit.
Vague impression d’avoir retrouvé ici quelque chose que j’avais perdu en route sans même en avoir conscience.

kali

Bon, sur ce, je pars au soleil et au bord d’une mer tiède dans le but précis de m’enfermer pour lire toute la journée.

  1. Je dis bien grand public — j’ai connu le réseau avec l’arrivée de Compuserve en France au milieu des années 1990. Un jour je parlerai de ce temps au moins de vingt ans qui ne peuvent pas le connaître, le temps des pages sans images sur fond gris, avec des textes invariablement noirs et des liens bleu électrique, l’époque où le seul fait d’avoir un site personnel permettait de se faire embaucher par Lagardère…  []

Dumbphones

juillet 31st, 2009 Posted in indices, Interactivité, logiciels, Parano | 18 Comments »

iPhoneJ’ai toujours dit que j’achèterais un iPhone le jour où Apple enlèvera la pénible fonction «téléphone»1, mais je commence à me demander si c’est une bonne idée. Les dispositions diverses qui font de l’iPhone une plate-forme de développement et d’exploitation logicielle particulièrement cohérente en font aussi un objet verrouillé qui appartient plus à son constructeur qu’à ses utilisateurs. Si Apple dépense beaucoup d’énergie à refuser le portage du player Flash d’Adobe sur iPhone (ce serait la porte ouverte à pléthore de jeux et autres applications récréatives ou sérieuses dont l’économie échapperait totalement à Apple), la sécurité générale de l’engin ne semble pourtant pas parfaite puisque des hackers ont démontré hier pendant la conférence Black Hat Cybersecurity qu’ils pouvaient contrôler à distance n’importe quel iPhone via de banals SMS.
Tout ça n’a pas grand intérêt et je suppose que le manque de sécurité des téléphones mobiles — outil parfait de surveillance des communications, de l’activité et de la localisation de leurs propriétaires — est connu de tous. J’ai été plus étonné de la promptitude de la presse planétaire à parler de la faille de sécurité des iPhones alors que les hackers auteurs de la démonstration, Charlie Miller et Collin Mulliner, ont aussi annoncé disposer de méthodes de détournement par SMS des plate-formes Windows Media Mobile et Google Androïd. On n’a pas beaucoup parlé non plus de la mise-à-jour des téléphones Blackberry aux Émirats arabes unis : en constatant que leurs batteries se vidaient nettement plus vite depuis la mise à jour de leur système, les habitants des Émirats ont finit par comprendre que leur opérateur télécom (contrôlé par l’état) avait installé un logiciel espion sur leurs smartphones.
Bref je m’étonne qu’on parle surtout du défaut de sécurité de l’iPhone alors que c’est l’ensemble du parc des téléphones intelligents qui rencontre des problèmes en la matière.

Il y a plus étonnant : dans l’affaire des e-books effacés par Amazon, je pense n’avoir vu aucun article de presse mentionner le fait que ce scandale ne se limitait pas aux lectrices Kindle2 d’Amazon, mais concernait aussi les iPhones d’Apple. Or c’est le cas, ainsi qu’on peut l’apprendre en lisant la plainte déposée par deux malheureux acquéreurs d’e-books de George Orwell2.

Je suppose qu’il ne faut voir dans tout ça qu’une habitude de la presse à simplifier les nouvelles, d’autant que les e-books supprimés sur iPhone l’ont été par le vendeur, à savoir Amazon.

  1. Je sais ce que l’on va me dire, mais non, non, un iPhone sans téléphone ça ne fait pas un iPod Touch, car ce dernier n’embarque pas d’appareil photo []
  2. On peut lire ce document ici (format pdf).  []

Auto-tune the news

juillet 27th, 2009 Posted in Chansons, logiciels | 18 Comments »

autotuneLe logiciel Auto-tune, sorti en 1997, permet de caler des notes chantées sur celles qui sont jouées au clavier. Il sert entre autres à corriger les voix mal ajustées, de manière différée ou en «temps réel», par exemple lors d’un concert. Plus ou moins discret, il peut rappeler le son du vocodeur (Herbie Hancock, Daft Punk) et donner l’impression d’une voix constament en train de muer.
On appelle souvent l’auto-tune «effet Cher», puisque le premier titre musical marquant à avoir employé le logiciel Auto-tune de manière particulièrement identifiable est Believe, par la chanteuse Cher. Un certain nombre d’autres logiciels permettent à présent d’obtenir les mêmes effets.
Quand on suit les télé-crochets comme la «Nouvelle Star», on remarque que beaucoup de jeunes gens à présent vingtenaires qui ont formé leur oreille à des chansons auto-tunées s’efforcent spontanément d’en imiter l’effet sans assistance d’un logiciel : ils reproduisent talentueusement un procédé créé au départ pour masquer palier à la médiocrité des chanteurs. C’est un peu comme si l’on portait un plâtre, des lunettes de vue ou un appareil dentaire pour avoir l’air élégant.

jayzdoa

Le mois dernier, le rappeur Jay-Z s’en est pris à l’auto-tune, technique qu’il juge malhonnète, dans un titre justement intitulé The Death of Auto-tune, issu de l’album du même nom. Le système n’est pourtant pas dénué de qualité créatives, notamment lorsqu’on l’utilise pour transformer des phrases parlées en phrases chantées.

C’est ce que font les Gregory Brothers, un quatuor de blue-eyed soul («musique soul aux yeux bleus») new yorkais qui est composé de trois frères, Andrew, Michael et Evan Gregory, auxquels s’ajoute Sarah, l’épouse d’Evan Gregory.

Depuis le mois d’avril dernier, les Gregory Brothers ont produit six clips destinés à être vus sur Youtube et qui sont réunis sous le nom générique Auto-Tune the News. Ces films ont eu un grand succès, tout le monde est tombé dessus et s’est amusé en voyant Barack Obama pousser la chansonnette. Le projet me semble pourtant bien supérieur aux vidéos virales habituelles.

Le principe est de récupérer des extraits de journaux télévisés puis de les monter, de les mettre en musique et éventuellement d’y incruster des éléments (les membres du groupe, principalement, dont l’un porte souvent un costume de singe et participe aux émissions sous le nom d’angry gorilla) filmés sur fond vert, sous le lit de Michael Gregory.

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La forme est complètement libre et tout cela est réalisé avec des moyens accessibles à des amateurs ou à des semi-professionnels : les logiciels Logic Express, Auto-tune, Melodyne, Final Cut Express et iMovie. Lorsque les producteurs de télévision réalisent des montages vidéo comparables (pour ne parler que de la vidéo), c’est souvent avec des logiciels de «compositing» aux prix prohibitifs tels que Flame, After effects ou Combustion. Mais ici, la plate-forme de diffusion n’offre qu’une qualité sommaire et l’aspect low-tech est fièrement revendiqué.
Il est probable que la musique n’ait aucun sens sans les images, et réciproquement, et que les clips eux-mêmes n’aient guère d’intérêt ailleurs que sur des plate-formes de vidéo en ligne.

La profession de foi, chantée (évidemment) dans le générique final est : every thing sounds better autotuned — Tout sonne mieux, une fois «auto-tuné».
Il y a là un message très simple : le discours politique (au sens le plus large car de nombreux sujets de société sont traités) que diffusent les journaux télévisés sonne faux. La musique, à vrai dire, ne l’arrange pas, et ridiculise les ultra-réactionnaires comme le politicaly correctness. Il fait aussi apparaître le recours, dans le discours public, à des méthodes rhétoriques issues des prêches religieux qui ont aussi fondé une bonne partie de la musique américaine.

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La formule n’a semble-t-il pas été trouvée tout de suite : les premières vidéos postées, réalisées pendant la campagne présidentielle, étaient plus grossièrement politisées (1234) et n’utilisaient pas systématiquement l’auto-tune. Ont ensuite suivi des vidéos mettant en scène des personnes et des discours respectés par les auteurs : Winston ChurchillMartin Luther King et John Fitzgerald Kennedy. Enfin, sont venues les vidéos dont je parle plus haut : Basket-ball, déboires de l’économie, Pentagone (11/04/09), Pirates, homosexualité, drogue (21/04/09), Cuba, amitié avec l’afghanistan, bipartisme (15/05/09), Spas, serbes, Sotomayor (29/05/09), La laitue, les bénédictions de l’Amérique (19/06/09), Michael Jackson, la drogue, Sarah Palin (11/07/09 — ma favorite pour l’instant).
On peut par ailleurs acquérir les titres du label Gregory Residence Records (Auto-tune the news mais aussi les titres soul élégant de l’album Meet the Gregorys brothers) au format mp3 sur Amiestreet.com.

Bionic Woman

juillet 26th, 2009 Posted in Robot au cinéma, Série | 29 Comments »

bionic_womanDans L’Homme qui valait trois milliards (The six million dollar man, 1974), l’astronaute Steve Austin, dont le corps a été réduit à l’état de débris par un accident, était réparé par les techniciens de l’Office of Scientific Intelligence de la CIA. Doté d’un corps partiellement robotisé (bionique), il met sa force et sa vitesse au service de ceux qui l’ont sauvé. La série a connu un grand succès et une série dérivée intitulée Super Jaimie (The Bionic Woman, 1976)  a été lancée sur un prétexte voisin : Jaime Sommers, championne de tennis, subit un grave accident de parachute et son fiancé Steve Austin convainc les autorités de faire pour la jeune femme ce qui avait été fait pour lui : réparer son organisme avec des prothèses électroniques et en faire un sujet d’expériences et un petit soldat pour des missions réclamant des capacités extraordinaires.

D’une manière générale, on peut dire que les séries des années 1970 à 1980 n’étaient pas très bonnes, car leurs scénarios étaient répétitifs et leurs protagonistes, plutôt monolithiques dans leur psychologie. Cela fonctionnait malgré tout parfois, si l’ambiance était suffisamment forte (le paranoïaque The Invaders), si chaque épisode offrait son lot de surprises et de fantaisie (The Avengers, Star Trek, Cosmos 1999), ou si la morne répétition des actions se justifiait par le récit (The Prisonner, Mission Impossible).  Bien entendu, ceux qui avaient huit ou dix ans à l’époque de la diffusion de Trois drôles de damesWonder Womanl’Homme de l’Atlantide, Starsky et Hutch et Super Jaimie en gardent un bon souvenir, moi le premier, mais visionner à nouveau ces séries est difficilement supportable à présent car nos standards ont changé. Les séries telles que Hill Street blues (1980) ou dans un genre bien différent Twin Peaks (1990), ont fortement modifié les pratiques scénaristiques : foison de personnages, surprises, récits mêlant série (l’épisode se suffit à lui-même) et feuilleton (l’ensemble des épisodes raconte une histoire complète), protagonistes tiraillés par diverses émotions… Tous ces ingrédients se sont imposés comme standards, donc, jusqu’à devenir plutôt banals, et c’est dans ce contexte qu’a été créée une toute nouvelle série sur le prétexte de La femme bionique : Bionic Woman (2008).

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Faire un remake de l’histoire de Jaime Sommers plutôt que de celui de Steve Austin est un détail très symptômatique de l’époque contemporaine : après des décennies d’aveuglement, les producteurs de séries ont enfin compris que les personnages féminins avaient un potentiel infiniment supérieur à celui des personnages masculins, notamment dans les séries d’action. Le rapport au devoir, aux dilemmes sentimentaux ou professionnels, l’empathie ou la sympathie pour les amis comme les ennemis, tout cela fonctionne nettement mieux avec des femmes. Bien entendu de nombreuses séries ont eu des personnages principaux de sexe féminin (outre celles déjà citées, mentionnons The secrets of Isis, inconnue en France), et beaucoup ont vu dans ces récits une forme de féminisme qui ne refuserait pas la féminité (le lipgloss feminism). Il me semble malgré tout que les auteurs des années 1970 se débrouillaient pour que leurs héroïnes adoptent une attitude subordonnée et relativement passive. Le pompon est remporté dans ce registre par Wonder Woman, héroïne féministe par excellence, puisqu’elle est princesse des amazones, dans sa version comic-book qui devient à la télévision et au bout de quelques saisons une midinette enamourée de son supérieur dans l’armée américaine1. Terrible recul par rapport à la perversité et à l’humour de Bewitched (Ma sorcière bien aimée, 1964) qui faisait du mariage idéal de la middle-class une institution hypocritement et artificiellement maintenue en dépit d’un bouleversement des hiérarchies au sein du foyer.

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La Jaime d’origine, dont on nous précisait sans galanterie que son corps bionique avait coûté moins cher que celui de Steve Austin (qui d’ailleurs court un peu plus vite), est essentiellement une poupée Barbie au sourire éclatant et au brushing étudié, mais elle n’était tout de même pas totalement inintéressante, pour autant que je m’en rappelle. Le personnage est d’abord apparu dans L’Homme qui valait trois milliards. Femme bionique ratée (son organisme rejette ses organes électroniques et elle souffre de maux de tête), elle meurt après deux épisodes, laissant un Steve Austin inconsolable. Le public ne l’a pas entendu de cette oreille et a exigé le retour de Jaime Sommers. Une histoire cousue de fil blanc a dû être inventée pour la ressuciter : son cerveau a été cryogénisé, son corps réparé, à l’insu de Steve, et Jaime a pu revenir à la vie mais a perdu la mémoire et subit de violentes migraines lorsqu’on lui rappelle son amourette avec Steve.
Sous la couverture d’une maîtresse d’école et accompagnée (à la fin de la série) de son berger allemand bionique Maximillion (un million de dollars seulement, encore moins cher qu’une femme bionique !), elle se bat notamment contre des femmes robots, contre un coiffeur qui diffuse un sérum de vérité par les cheveux de ses clientes et contre l’intrigante Lisa, qui s’est fait donner les traits physiques de Jaime par chirurgie esthétique et qui utilise un produit dopant pour avoir une force équivalente.

Il y a des ombres dans l’histoire de ces soldats bioniques : leurs corps appartiennent au gouvernement et il leur arrive de devoir se défendre de leur propre employeur lorsqu’ils sont en désaccord avec lui ou qu’ils sont victimes de complots et autres affaires de sosies. Mais dans ce genre de série, à cette époque, tout cela restait à l’état de potentiel inexploité, nous sommes à des millénaires des états d’âme du major Kusanagi dans Ghost in the shell.

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La série Bionic Woman (2008), suivant les canons actuels, donc, exploite un peu tout ça, mais de manière finalement un peu décevante.
Lorsque l’on dit à la nouvelle Jamie Sommers que son corps (qui vaut cinquante millions de dollars !) appartient à une agence de contre-espionnage, elle ne se rebelle que bien mollement. Lorsqu’elle apprend que ses déplacements sont repérés en permanence («Pour ce prix-là, on a installé un GPS») et que tout ce qu’elle voit apparaît sur les écrans de l’agence, elle se scandalise quelques minutes puis n’en reparle plus. Elle apprend aussi que les nano-robots qui peuplent son organisme ont une date de péremption de cinq ans, et que son espérance de vie est donc plutôt courte. Elle en est passagèrement affligée mais n’en reparle plus non plus.
Interprétée par Michelle Ryan2, une jolie brune aux yeux clairs et au physique tout à fait contemporain, Jaime se trouve constamment tiraillée entre trois centres d’intérêt : sa petite soeur adolescente turbulente de quinze ans, dont elle est tutrice et qui apparaît régulièrement dans le récit pour compliquer l’existence de Jamie ; sa propre vie affective, qui ne la mène pas à grand chose ; enfin, son activité de sauveuse du monde.
Michelle Ryan est assez sportive et elle est plutôt crédible lorsqu’elle se bat (un peu moins lorsqu’elle court, d’autant qu’elle porte des talons). Elle effectue apparemment bon nombre de cascades elle-même, sous la direction de Dean Choe, qui a travaillé sur Dark Angel, X-men et bien d’autres fictions. Le montage syncopé et frénétique ne rend sans doute pas justice à la qualité des combats ou des effets visuels. Les plans sont souvent filmés de trop près pour qu’on apprécie bien tout ça. Dommage de recourir aux techniques cache-misère des mauvais clips musicaux lorsque l’on a manifestement les moyens de faire bien mieux.
Dans la série originelle, deux astuces de mise en scène étaient exploitées en permanence : le ralenti (qui donne paradoxalement une impression de vitesse ou de puissance) et un son de ressorts synthétiques. Ici, les effets sont bien plus discrets, mais quelques actions au ralenti se font remarquer de ci de là.
La relative discrétion des effets visuels sert au fond à dire que l’important, ce n’est pas la machine, mais bien la personne. C’est un des aspects réussis de la série.

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Jaime est fréquemment en contact avec Sarah Corvus, une autre femme bionique aux sentiments apparemment impénétrables et complexes dont l’organisme déraille et dont le cerveau a peut-être été piraté. Bon personnage interprété par Katee Sackhoff (Starbuck dans Battlestar Gallactica), elle représente un peu le sombre futur de Jaime : ne va-t-elle pas elle aussi se détraquer ? Entre les deux femmes se crée donc un lien ambivalent, où s’alternent discussions et bagares, coups de pouce et menaces. Après seulement quatre épisodes, le personnage de Sarah Corvus disparaît sans explications et tout le potentiel tragique de la série s’envole avec elle.

Parmi les personnages secondaires, il y a d’abord Will, le fiancé, jeune chirurgien et professeur d’université : «Quand avons-nous le droit d’intervenir dans l’œuvre de Dieu ? Cette question est au coeur même de la bioéthique». Jaime le voit mourir dans ses bras (tué par Sarah) et découvre peu après que ce brave garçon enquêtait sur elle depuis deux ans mais aussi que c’est lui qui a redonné vie à Sarah, à l’insu de tous. Will est par ailleurs le fils du créateur de la technologie bionique. On ne saura finalement rien des secrets de Will Anthros et de son père, encore une piste abandonnée de la série.
Il y a ensuite Jae, le préparateur physique de Jamie ; Antonio son superviseur (qui meurt dans un épisode assez idiot) ; Ruth Treadwell, la psychologue de l’agence (l’actrice Molly Price est bonne, mais le rôle s’avère négligeable, comme si les scénaristes n’avaient jamais trouvé comment occuper leur personnage) ; Nathan, le «geek sidekick» de service, qui sait souder un pied robot, réparer une oreille qui siffle et manipuler des logiciels d’aiguillage aérien.
Lors d’une mission, Jamie rencontre Tom Hatings, un bel espion qui appartient à la CIA. Il est l’homme de sa vie, elle le présente même à sa sœur, mais l’affaire n’est tout de même pas assez sérieuse pour qu’il ait envie d’apparaître dans les deux derniers épisodes. Bien entendu, il y a Becca, la petite sœur de Jamie, qui est ici employée d’une manière devenue classique depuis le Spiderman de Stan Lee (1962), pour raccrocher la super-héroïne bionique à des questions triviales diverses : à quoi sert d’avoir une force herculéenne lorsque le problème est de savoir si une jeune fille de quinze ans peut embrasser un garçon plus âgé ? Malgré les efforts de l’actrice qui l’interprète3, le rôle de l’adolescente est écrit d’une manière qui manque un peu de cohérence puisque, selon les besoins du récit, elle fera preuve d’une grande maturité ou bien sera au contraire une cancresse fêtarde, une adolescente capricieuse ou encore une passionnée de théâtre. Dans le premier épisode, Becca est même une hackeuse délinquante à qui un juge à interdit de toucher à un ordinateur : piste scénaristique qui est abandonnée aussitôt. On se demande parfois si les scénaristes n’ont pas égaré leur «Bible» — ainsi que l’on nomme l’ouvrage de référence sur lequel s’appuient les scénarios.

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Pour finir,  le patron de Jaime, Jonas Bledsoe, aurait pu être un assez bon personnage de figure paternelle bienveillante malgré son autorité. Il est interprété par Miguel Ferrer, l’innoubliable agent Albert Rosenfield de Twin Peaks.
On sent que les scénaristes se sont cherchés, sans succès, et l’évolution des divers personnages en est la preuve puisque que contrairement à la pente naturelle des séries, la plupart ont eu tendance à perdre en densité et en intérêt au fil des épisodes : le coach mystérieux qui a une liaison secrète avec la meurtrière Sarah Corvus finit par ne plus apparaître que traînant dans les locaux du quartier général sans trop savoir comment s’occuper. La psychologue, dont le rôle promettait, n’évolue guère mieux.

Une des idées intéressantes ici est que si Jamie parvient à devenir rapidement un agent spécial, ce n’est pas simplement parce qu’elle est dotée d’une grande force physique, c’est aussi parce qu’elle a un bon logiciel, qui lui permet notamment de maîtriser le Krav-Maga (le kung-fu israélien). Une partie des modifications de son organisme relève du software et non du hardware, idée qui était absente des séries Super Jaimie et de L’Homme qui valait trois milliards, du moins à l’origine puisqu’un téléfilm tardif qui est un peu le Vingt ans après du couple Jaime Sommers / Steve Austin, intulé Bionic Ever After? (1994), montre le couple bionique infesté par un virus informatique le jour de leurs noces4.

Le volet politique de Bionic Woman est sans doute ce qui m’a le plus intéressé, ou consterné. Pour résumer, les bienfaiteurs de Jaime, le Berkut Group, sont une agence privée de contre-espionnage spécialisée dans la chirurgie et la robotique et travaillant pour le gouvernement américain, dans le but (je cite) de «maintenir la civilisation», rien que ça. Le recours aux services externes est un classique dans les séries télévisées, mais c’est aussi devenu, notamment avec la récente guerre en Irak, une pratique courante5.

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L’obsession ici, ce sont les terroristes, qui sont partout. Dans le second épisode, des terroristes (en uniforme militaire) se baladent avec des camions-citernes pour déverser un gaz mortel dans les plus grandes villes des États-Unis. Gaz créé par des sociétés américaines, d’ailleurs, et ce genre de situation revient à plusieurs reprises : l’Amérique a eu ses torts, a fait des bêtises, alors il faut bien qu’elle en gère les conséquences, et ça peut passer par la protection de personnalités étrangères ignobles (un marchand de canons canadien, un dictateur africain sanguinaire mais qui sert de rempart aux Talibans dans son pays) ou le meurtre de personnalités innocentes (un médecin sud-américain qui en sait trop) ou non (un ingénieur qui s’apprête à vendre une technologie d’enrichissement nucléaire à la Corée du nord). Il va sans dire que Jaime se refusera toujours au meurtre et parviendra à empêcher tous ceux qu’a planifié son employeur, non sans étudier les arguments qu’on lui soumet.

Ces terroristes qui sont partout, surpuissants, sur-armés, et contre lesquels l’état et ses partenaires privés veillent patriotiquement et à l’insu du public, rappellent la fiction (et notamment la science-fiction) qui précède ou qui accompagne l’entrée en guerre des États-Unis en décembre 1941 : pour préparer le pays à débarquer en Europe malgré une certaine indifférence populaire, des comic-books tels que Captain America, Superman, Batman, Namor et Wonder Woman, les cartoons de Tex Avery ou de Walt Disney ou encore des films tels que le Saboteur de Hitchcock (1942, ne pas confondre avec Sabotage, film de la période britannique du même Hitchcock), insistaient avec un degré de vraisemblabilité très variable sur la menace courue par les États-Unis sur leur propre sol : des nazis en sous-marin débarquent à New York, des espions à chaque coin de rue,…

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La «realpolitik» du «mieux vaut un meurtre (tiens) que quinze attentats (tu l’auras)» est admise sans réflexion par Jaime : au dernier instant, elle a des scrupules à supprimer une vie, mais au fond, les activités louches de son pays et de son employeur ne l’empêchent pas de dormir. Si on lui dit que la personne qu’elle doit assommer est un méchant, elle ne demande pas de précisions et l’ingérence dans les affaires d’autres pays lui semble évidemment naturelle.
La véritable propagande, ce n’est pas quand on parvient à rallier le public à ses opinion, c’est quand on parvient à ralier le public à ses positions, à ses activités : peu importe que les États-Unis aient un degré de responsabilité énorme dans les situations (ce n’est pas moi qui le dis, c’est explicitement précisé régulièrement dans le feuilleton), peu importe que certaines activités soient contraires au droit comme à la morale élémentaire (tuer un innocent ou protéger un affreux), peu importe si cela entretient l’hostilité générale vis-à-vis du pays, il faut malgré tout faire le boulot : «It’s a dirty job but someone has to do it», comme l’a dit George Bush junior.

Il y a aussi des allusions politiques impressionnistes et discrètes dans le feuilleton. On apprend par exemple que le père de Jaime et de Becca, qui les a abandonnées après la mort de sa femme, est un irresponsable : «Tu veux le retrouver ? Cherche n’importe quelle manif et trouve le bar le plus proche» (comprendre : les gauchistes sont des irresponsables). Dans un épisode, Jaime demande aussi si le Canada dispose d’une armée, ce qui constitue à mon avis une allusion au refus canadien de s’engager directement dans le conflit en Irak aux côtés des États-Unis.
On trouve un islamiste derrière chaque pot de fleur : des terroristes du nom de fils du sable rouge qui officient au grand jour au Paraguay (parce qu’il n’y a pas de loi anti-terroriste là-bas nous dit-on !) où ils tuent leurs ennemis par décapitation (mais avec des machettes) au cri de Allah Akhbar ; Un étudiant musulman de Stanford est soupçonné de trafiquer des puces terroristes ? Pas de surprise, c’est bien lui le coupable ! Sur son mur se trouvent punaisés un article de presse (une femme, sa sœur et sa fille mortes dans un attentat) et une photo de femmes voilées : «C’est votre famille ? c’est leur mort qui vous a poussé à faire ça ?» demande Antonio au jeune homme… En guise de réponse celui-ci se met à psalmodier en arabe mais finit par se rendre aux arguments d’Antonio lorsque celui-ci lui dit avec la plus grande conviction que (je cite) «Trop de gens ont déjà sacrifié leur vie. Votre peuple. Notre peuple. alors il faut arrêter le carnage. Tout de suite».

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Mais voilà : le bushisme résigné de la série arrive un peu tard. Alors que le fasciste (appelons un chat un chat) Jack Bauer s’apprête à réfléchir à ses méthodes dans 24 heures chrono et que l’Amérique entière semble vouloir sortir de la guerre d’Irak, Bionic Woman débarque à contretemps. Or la propagande peut aller contre le bon sens mais pas contre le sens du vent qui se lève.
La sanction est évidente : la série n’a pas intéressé le public, malgré une grosse campagne de communication. Après huit épisodes de qualité scénaristique assez moyenne, sa diffusion, déjà interrompue par la grève des scénaristes (novembre 2007 – février 2008) est définitivement annulée.

  1. L’auteur de Wonder Woman, William Moulton Marston, était un psychologue et un féministe. Il avait créé son héroïne dans le but très précis d’offrir aux fillettes un modèle de femme positif et fort, mais aussi doté de qualités plus spécifiquement féminines, ainsi qu’il l’a expliqué lui-même : «Not even girls want to be girls so long as our feminine archetype lacks force, strength, and power. Not wanting to be girls, they don’t want to be tender, submissive, peace-loving as good women are. Women’s strong qualities have become despised because of their weakness. The obvious remedy is to create a feminine character with all the strength of Superman plus all the allure of a good and beautiful woman». []
  2. Michelle Ryan est une actrice britannique inconnue du public américain. Pour interpréter Jamie Sommers, elle a dû se préparer physiquement, mais surtout travailler avec un coach vocal pour gommer son accent du Middlesex, qu’elle reprend néanmoins pour un épisode où elle se fait passer pour une étudiante étrangère à l’université de Stanford. []
  3. Becca est interprétée par la jeune Lucy Hale, découverte dans un télé-crochet musical intitulé American Juniors. []
  4. Je n’ai à vrai dire pas vu ce téléfilm, je me fie à des résumés lus sur Internet. []
  5. On a ainsi pu dire que la guerre en Irak était essentiellement menée par des mercennaires et des consultants en stratégie ou en relations publiques de Blackwater Worldwide, Science Applications International Corporation, Caci, Computer Sciences Corporation, etc.  []

Clic invisible

juillet 24th, 2009 Posted in Interactivité | 13 Comments »

frederic_mitterrandJ’ignore si Frédéric Mitterrand sera un bon ministre de la culture mais il est bien parti pour être distrayant : il parle beaucoup trop (jusqu’à annoncer sa nomination prématurément) et ne craint pas de se lancer dans des envolées grandiloquentes façon Malraux ou de répondre aux députés qui lui sont opposés d’un ton suavissime, ni de faire des confidences incongrues ou d’exprimer des opinions décalées1.
Lors de la première séance des débats de mardi autour de la loi dite Hadopi 2, notre ministre a décidé de donner un peu de hauteur (ou de patine érudite) aux discussions en évoquant l’histoire de Gygès, pâtre devenu roi dans La République de Platon2. Je le cite :

« Gygès était un simple berger d’Asie mineure qui, un jour d’orage, tomba soudain sur un anneau magique, doté du pouvoir de rendre invisible. La vie de Gygès n’était pas très amusante. Ce fut pour lui une chance inespérée. Il lui suffisait d’un clic et de tourner l’anneau pour disparaître. Gygès s’empara de ce fabuleux objet magique et, petit à petit, il perdit toute morale. Il en profita pour entrer dans le palais du roi, pour voler la femme du roi, pour assassiner le roi. La moralité de cette fable de Platon, c’est que la plupart des hommes ne sont justes que parce qu’ils sont visibles. Quand on est sûr de ne pas être pris, quand on peut disparaître d’un clic, alors c’est beaucoup plus facile de commettre des délits. »

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Ce qui m’amuse tout de suite ici, c’est l’usage du mot «clic» qui est même employé deux fois : «il lui suffisait d’un clic»quand on peut disparaître d’un clic». Le clic est une onomatopée assez récente qui évoque généralement le son produit par un dispositif mécanique : le clic de la ceinture de sécurité, le clic de la souris. Dans le récit de Platon, point de clic, Gygès fait tourner l’anneau autour de son doigt pour devenir invisible.
On pense tout de suite à la facilité que nous vantent les publicités en rapport avec les services hypertextuels : Accédez en un seul clic à tous vos services préférés (Club-Internet) ; E-fonctionnaires.com : tout savoir en un seul clic (Mutuelle nationale territoriale) ; Toute l’Europe en un clic (touteleurope.fr) ; Vos avis d’imposition à portée de clic (impots.gouv.fr).
L’usage que fait Frédéric Mitterrand de l’histoire de Gygès comme métaphore de la navigation sur Internet, est assez transparente : la facilité (le clic) et le fait d’échapper au regard (l’invisibilité) font perdre tout sens éthique aux internautes.

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Le «cadre psychologique» de la terreur du gendarme que défendait Christine Albanel laisse ici la place à un cadre social nettement plus civilisé puisque ce qui est implicitement affirmé c’est qu’en se sachant visible (puisque repéré et averti par e-mail), l’auteur du délit potentiel réfléchira à deux fois avant de télécharger Taxi 4.
On pourrait pousser cette intention plus loin, en ne condamnant personne mais en se contentant de dénoncer publiquement : tel jour, à telle heure, l’internaute Martin Durand a téléchargé Taxi 4. Entre ceux qui n’auront pas envie que l’on sache qu’ils se sont montrés trop pingres pour acquérir un DVD (2 euros d’occasion sur le site Priceminister) et ceux qui ne supporteront pas que le monde entier puisse savoir qu’ils regardent des films aussi médiocres, je suppose que le volume des téléchargements chuterait rapidement.

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L’histoire de Gygès, tout comme celle de l’homme invisible de Herbert George Wells (The Invisible man, 1897) ou celui de Paul Verhoeven (Hollow Man, 2000), affirme que la morale procède du regard d’autrui — dans les trois cas, de manière fort différente, l’homme qui échappe au regard perd aussitôt tout sens éthique. Hors de la philosophie et de la littérature, l’importance de la visibilité sur la morale comme sur la capacité à se comporter de manière altruiste est un fait attesté par la psychologie sociale, et ce notamment par le biais d’expériences réalisées avec Internet. De nombreuses sociétés traditionnelles recourent ou recouraient d’ailleurs à l’exposition publique comme punition suprême.

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On pensera aussi au fameux «Sarkozy je te vois!» lancé en pleine gare par un professeur de philosophie qui s’est retrouvé pour cela devant un juge pour trouble de l’ordre public3. On pense aussi aux députés qui se sont subitement sentis fragilisés lorsque des internautes ont décidé d’assister aux débats entourant la loi Hadopi à l’Assemblée, pour ensuite pointer du doigt les «godillots», c’est à dire ceux qui n’assistent pas aux discussions mais viennent en rang voter les textes. Habitués à être peu exposés, certains ont même tenté d’empêcher une partie du public d’entrer dans les tribunes munis de trombinoscopes4. Être visible, être vu, n’a rien d’anodin.

ontheinternetMais l’internaute est-il effectivement anonyme ?
Comme chacun le sait ou le suppose, la plupart perdraient rapidement tout annonymat en cas d’enquête policière : les fournisseurs d’accès à Internet sont tenus de donner, sur demande d’un juge notamment, toutes les informations dont ils disposent sur les gens qui utilisent leurs services. Si je vais à l’instant sur le forum d’un magazine d’information et que j’y poste quelque chose de contraire à la loi (un appel au meurtre par exemple), les responsables dudit forum devront fournir aux enquêteurs l’heure à laquelle j’ai envoyé le message et l’adresse IP depuis laquelle je l’ai fait. Cette adresse IP (tout le monde en a une) permettra de remonter à mon fournisseur d’accès qui pourra dire à quel abonnement à Internet correspond la connexion de l’auteur du délit. Évidemment, un abonnement et un coupable sont deux choses différentes, c’est même toute la question de la loi Hadopi qui punit non l’auteur du délit de contrefaçon au droit d’auteur mais celui qui, en négligeant de sécuriser sa connexion, a permis que celle-ci soit utilisée à des fins délictueuses.
En revanche, lorsque le risque d’enquête judiciaire est improbable, certains se défoulent d’une façon qu’ils n’assumeraient probablement pas sous leur nom civil (n’est-ce pas, Geoffrey-Georges-Frédéric-Marc-Olive-Julien-Richard-Alithia ou quels que soient vos noms,…) et c’est ce qui motive la proposition du sénateur Yves Détraigne, qui voudrait que l’identité numérique de chacun soit centralisée par une autorité administrative5.

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L’idée pose quelques problèmes tout de même car l’invisibilité (l’anonymat, la discrétion) ne sert pas qu’à éviter d’assumer ses propos, elle permet aussi de s’exprimer en toute liberté sans avoir à subir de pressions. C’est le principe même du secret de l’isoloir de notre vote démocratique et c’est pour partie le moteur de la circulation de l’information : sources officieuses de la presse, expression de fonctionnaires astreints à un devoir de discrétion, etc., et cela vaut même, plus que jamais, sur Internet qui offre une audience potentielle inouie aux personnes et aux idées et que Denis Olivennes, patron du Nouvel Observateur qualifiait récemment de «tout-à-l’égoût de la démocratie». Internet n’est pourtant pas le far-west dénué de règles que fantasment certains car chaque forum, chaque canal IRC, chaque monde virtuel est un lieu de sociabilité, avec ses règles écrites et non-écrites, ses formes d’échange et son histoire.

Sans préjuger de la manière dont les choses vont tourner, je suppose que l’on peut dire que nous assistons à une crise de la question de l’identité, du public, du privé et de la citoyenneté. Que laissons-nous filtrer de nos vies, de nous-mêmes ? Quel est notre degré d’opacité ou de transparence ? Quel droit à l’oubli ? Quel droit à s’affirmer ? Jamais je pense les réponses n’ont été si diverses et si dépendantes de l’expertise ou du jugement de chacun.

Je termine ce billet un peu en queue de poisson, je me rends compte que je veux parler d’un peu trop de choses en même temps, arrêtons-nous pour l’instant. Les vacances se rapprochent.

  1. C’est en tout cas ce que pense le député Patrick Bloche qui expliquait à Astrid Girardeau pour Écrans : Frédéric Mitterrand lui était lunaire et exotique, totalement en dehors du sujet, avec des interventions à contre-temps qui nous ont complétement sciés. Il a sorti qu’il n’était pas assez téléchargé à son goût, et a passé son temps à dire que son fils n’arrêtait pas de pirater []
  2. Hasard amusant, Yann Leroux le «Psy Geek» recourait précisément à ce mythe, exposé de manière plus complète — puisqu’il existe deux versions antiques de l’histoire de Gygès — dans un article intitulé L’imaginaire de la technique. []
  3. Certains se sont étonnés que les policiers aient été suffisamment inconséquents pour créer une aussi belle histoire — la police et la justice qui défendent le président red-bull contre un inoffensif philosophe — l’épilogue est que le professeur de philosophie en question avait longtemps laissé entendre qu’il était RMIste, donc sans défense. []
  4. Vous pouvez vérifier le sérieux de votre représentant ici : www.deputesgodillots.info []
  5. Cf. Sur Internet, une autorité saura que vous être un chien, écrans.fr []

Je suis un cyborg

juillet 23rd, 2009 Posted in Robot au cinéma | 5 Comments »

jesuisuncyborgUn fait-divers authentique : un dénommé Sean Stanley Smith a été arrêté récemment dans le Nevada. Signalé par un motard qui l’avait aperçu déambulant complètement nu aux alentours de l’autoroute, l’homme avait d’abord échappé à la police en s’introduisant dans un casino. Sous les yeus héberlués d’un groupe d’enfants (dans un casino ?), il avait finalement été maitrisé à l’aide de tasers.
En guise d’explications de sa conduite indécente et de sa résistance aux forces de l’ordre, il a affirmé être un robot venu du futur. Intoxiqué au LSD, il était en effet persuadé d’être un «Terminator».

La situation existe au cinéma notamment dans le film Class of 1999 II: The substitute,  où un homme est persuadé , à tort, être de nature artificielle. Dans le monde réel, je ne sais pas si ce genre de délire science-fictionnesque atteint les psychotiques. J’ai demandé à un ami qui travaille en psychiatrie et celui-ci m’a dit que ça ne lui semblait pas fréquent. Je le cite : «Les ondes ont par contre un certain succès, l’impression d’être téléguidé ou influencé par  une force ou des personnes extérieures (délire d’influence). Franchement la politique, les services secrets, les sociétés secrètes ou la religion sont beaucoup plus porteurs que la science fiction. Paradoxalement les thèmes propres à la science-fiction sont peut-être trop fantastiques pour servir de base à un délire
Le cas de l’héroïne de Je suis un cyborg lui a en revanche fait penser au très impressionnant Syndrôme de Cotard, qui se rencontre dans les dépressions mélancoliques graves et où le sujet a un rapport particulièrement étrange avec son propre corps dont il pense ne plus disposer ou qu’il croit être étranger à lui-même ou qu’il pense, à tort, défectueux.

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Je suis un cyborg (Saibogujiman kwenchana) est un film coréen de Park Chan-wook (Old Boy), sorti en 2007. Il raconte le séjour en psychiatrie de Young-Goon (Lim Soo-Jung), une jeune fille aux antécédents sérieux puisque sa grand-mère, déjà, était persuadée d’être une souris. C’est quand sa grand-mère est finalement internée (à cause de l’odeur des navets dont elle se nourrissait) que Young-Goon prend conscience qu’elle est un cyborg et qu’elle peut discuter avec les néons. La radio qu’elle adorait écouter avec sa grand-mère lui sussure d’une voix douce qu’elle doit recharger ses batteries et aller tuer des infirmiers. Très rapidement, ce sont les infirmiers qui viennent la chercher, car, sur la chaîne de montage où elle assemble des radios, elle s’est intentionellement tranchée les veines et électrocutée.
À côté d’une enquête sur l’origine de son délire, toute le suspense du film réside dans le fait de savoir si Young-Goon va enfin s’alimenter normalement. Persuadée que la nourriture biologique peut la tuer, elle fait que lêcher des piles.
Elle rencontre Il-Soon (inteprété par Jung Ji-Hoon, un chanteur pop célébrissime sous le nom Rain), un électricien kleptomane qui se fait régulièrement et volontairement interner lorsqu’il est persuadé qu’il va se mettre à rétrécir jusqu’à disparaître. Le jeune homme, visiblement amoureux, fait son possible, avec l’aide d’autre patients, pour pousser Young-Goon à manger.

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Il va sans dire que Young-Goon n’est pas un cyborg, mais le réalisateur n’hésite pas à nous la montrer telle qu’elle s’imagine, en mécanique guerrière capable de tirer des balles depuis le bout de ses doigts, crachant des douilles par la bouche avec le visage inexpressif d’une poupée détraquée influencée par le romantisme cyberpunk de Ghost in the shell ou de Gunmm.
Les délires de tous les internés sont ainsi montrés comme eux se les imaginent.
Visuellement le film est somptueux, avec une image extrèmement sophistiquée qui peut rappeler certains vidéo-clips et qui aurait peut-être été insoutenable sur une telle durée (pas loin de deux heures) mais avec un sujet différent. Il y a quelques moments de grâce ou de poésie, aussi, comme une séquence incongrue de yodels alpestres ou encore une scène pendant laquelle Il-Soon convainc Young-Goon qu’il peut ouvrir une trappe dans le dos de la jeune fille pour y mettre un dispositif permettant de convertir le riz en énergie électrique : il accepte d’entrer dans son monde, de partager son délire pour l’aider à vivre tandis que le personnel hospitalier garde ses distances et ne parvient à aider personne. Le message est peut-être qu’il faut être fou soi-même pour pouvoir aider un fou. J’ignore si cela fonctionne dans la vraie vie, mais le résultat, dans ce film, est séduisant.

I’ll go crazy if I don’t go crazy tonight

juillet 23rd, 2009 Posted in Clips | 2 Comments »

Je ne parle pas souvent des beaux clips musicaux — il faut dire que j’en vois peu — alors que c’était une des missions premières de ce blog. Je signale celui-ci, qui est un dessin animé très réussi de David Oreilly pour I’ll go crazy if I don’t go crazy tonight de U2 (cliquez sur l’image pour voir le film).

oreilly_u2

Les figures rappelleront certains jeux vidéo comme Zelda Windwaker ou Animal Crossing, mais aussi des dessins d’illustrateurs contemporains mais sous influence de l’illustration des années 1950 ou 1960 comme Marc Boutavant.