juillet 26th, 2009 Posted in Robot au cinéma, Série | 29 Comments »
Dans L’Homme qui valait trois milliards (The six million dollar man, 1974), l’astronaute Steve Austin, dont le corps a été réduit à l’état de débris par un accident, était réparé par les techniciens de l’Office of Scientific Intelligence de la CIA. Doté d’un corps partiellement robotisé (bionique), il met sa force et sa vitesse au service de ceux qui l’ont sauvé. La série a connu un grand succès et une série dérivée intitulée Super Jaimie (The Bionic Woman, 1976) a été lancée sur un prétexte voisin : Jaime Sommers, championne de tennis, subit un grave accident de parachute et son fiancé Steve Austin convainc les autorités de faire pour la jeune femme ce qui avait été fait pour lui : réparer son organisme avec des prothèses électroniques et en faire un sujet d’expériences et un petit soldat pour des missions réclamant des capacités extraordinaires.
D’une manière générale, on peut dire que les séries des années 1970 à 1980 n’étaient pas très bonnes, car leurs scénarios étaient répétitifs et leurs protagonistes, plutôt monolithiques dans leur psychologie. Cela fonctionnait malgré tout parfois, si l’ambiance était suffisamment forte (le paranoïaque The Invaders), si chaque épisode offrait son lot de surprises et de fantaisie (The Avengers, Star Trek, Cosmos 1999), ou si la morne répétition des actions se justifiait par le récit (The Prisonner, Mission Impossible). Bien entendu, ceux qui avaient huit ou dix ans à l’époque de la diffusion de Trois drôles de dames, Wonder Woman, l’Homme de l’Atlantide, Starsky et Hutch et Super Jaimie en gardent un bon souvenir, moi le premier, mais visionner à nouveau ces séries est difficilement supportable à présent car nos standards ont changé. Les séries telles que Hill Street blues (1980) ou dans un genre bien différent Twin Peaks (1990), ont fortement modifié les pratiques scénaristiques : foison de personnages, surprises, récits mêlant série (l’épisode se suffit à lui-même) et feuilleton (l’ensemble des épisodes raconte une histoire complète), protagonistes tiraillés par diverses émotions… Tous ces ingrédients se sont imposés comme standards, donc, jusqu’à devenir plutôt banals, et c’est dans ce contexte qu’a été créée une toute nouvelle série sur le prétexte de La femme bionique : Bionic Woman (2008).

Faire un remake de l’histoire de Jaime Sommers plutôt que de celui de Steve Austin est un détail très symptômatique de l’époque contemporaine : après des décennies d’aveuglement, les producteurs de séries ont enfin compris que les personnages féminins avaient un potentiel infiniment supérieur à celui des personnages masculins, notamment dans les séries d’action. Le rapport au devoir, aux dilemmes sentimentaux ou professionnels, l’empathie ou la sympathie pour les amis comme les ennemis, tout cela fonctionne nettement mieux avec des femmes. Bien entendu de nombreuses séries ont eu des personnages principaux de sexe féminin (outre celles déjà citées, mentionnons The secrets of Isis, inconnue en France), et beaucoup ont vu dans ces récits une forme de féminisme qui ne refuserait pas la féminité (le lipgloss feminism). Il me semble malgré tout que les auteurs des années 1970 se débrouillaient pour que leurs héroïnes adoptent une attitude subordonnée et relativement passive. Le pompon est remporté dans ce registre par Wonder Woman, héroïne féministe par excellence, puisqu’elle est princesse des amazones, dans sa version comic-book qui devient à la télévision et au bout de quelques saisons une midinette enamourée de son supérieur dans l’armée américaine. Terrible recul par rapport à la perversité et à l’humour de Bewitched (Ma sorcière bien aimée, 1964) qui faisait du mariage idéal de la middle-class une institution hypocritement et artificiellement maintenue en dépit d’un bouleversement des hiérarchies au sein du foyer.

La Jaime d’origine, dont on nous précisait sans galanterie que son corps bionique avait coûté moins cher que celui de Steve Austin (qui d’ailleurs court un peu plus vite), est essentiellement une poupée Barbie au sourire éclatant et au brushing étudié, mais elle n’était tout de même pas totalement inintéressante, pour autant que je m’en rappelle. Le personnage est d’abord apparu dans L’Homme qui valait trois milliards. Femme bionique ratée (son organisme rejette ses organes électroniques et elle souffre de maux de tête), elle meurt après deux épisodes, laissant un Steve Austin inconsolable. Le public ne l’a pas entendu de cette oreille et a exigé le retour de Jaime Sommers. Une histoire cousue de fil blanc a dû être inventée pour la ressuciter : son cerveau a été cryogénisé, son corps réparé, à l’insu de Steve, et Jaime a pu revenir à la vie mais a perdu la mémoire et subit de violentes migraines lorsqu’on lui rappelle son amourette avec Steve.
Sous la couverture d’une maîtresse d’école et accompagnée (à la fin de la série) de son berger allemand bionique Maximillion (un million de dollars seulement, encore moins cher qu’une femme bionique !), elle se bat notamment contre des femmes robots, contre un coiffeur qui diffuse un sérum de vérité par les cheveux de ses clientes et contre l’intrigante Lisa, qui s’est fait donner les traits physiques de Jaime par chirurgie esthétique et qui utilise un produit dopant pour avoir une force équivalente.
Il y a des ombres dans l’histoire de ces soldats bioniques : leurs corps appartiennent au gouvernement et il leur arrive de devoir se défendre de leur propre employeur lorsqu’ils sont en désaccord avec lui ou qu’ils sont victimes de complots et autres affaires de sosies. Mais dans ce genre de série, à cette époque, tout cela restait à l’état de potentiel inexploité, nous sommes à des millénaires des états d’âme du major Kusanagi dans Ghost in the shell.

La série Bionic Woman (2008), suivant les canons actuels, donc, exploite un peu tout ça, mais de manière finalement un peu décevante.
Lorsque l’on dit à la nouvelle Jamie Sommers que son corps (qui vaut cinquante millions de dollars !) appartient à une agence de contre-espionnage, elle ne se rebelle que bien mollement. Lorsqu’elle apprend que ses déplacements sont repérés en permanence («Pour ce prix-là, on a installé un GPS») et que tout ce qu’elle voit apparaît sur les écrans de l’agence, elle se scandalise quelques minutes puis n’en reparle plus. Elle apprend aussi que les nano-robots qui peuplent son organisme ont une date de péremption de cinq ans, et que son espérance de vie est donc plutôt courte. Elle en est passagèrement affligée mais n’en reparle plus non plus.
Interprétée par Michelle Ryan, une jolie brune aux yeux clairs et au physique tout à fait contemporain, Jaime se trouve constamment tiraillée entre trois centres d’intérêt : sa petite soeur adolescente turbulente de quinze ans, dont elle est tutrice et qui apparaît régulièrement dans le récit pour compliquer l’existence de Jamie ; sa propre vie affective, qui ne la mène pas à grand chose ; enfin, son activité de sauveuse du monde.
Michelle Ryan est assez sportive et elle est plutôt crédible lorsqu’elle se bat (un peu moins lorsqu’elle court, d’autant qu’elle porte des talons). Elle effectue apparemment bon nombre de cascades elle-même, sous la direction de Dean Choe, qui a travaillé sur Dark Angel, X-men et bien d’autres fictions. Le montage syncopé et frénétique ne rend sans doute pas justice à la qualité des combats ou des effets visuels. Les plans sont souvent filmés de trop près pour qu’on apprécie bien tout ça. Dommage de recourir aux techniques cache-misère des mauvais clips musicaux lorsque l’on a manifestement les moyens de faire bien mieux.
Dans la série originelle, deux astuces de mise en scène étaient exploitées en permanence : le ralenti (qui donne paradoxalement une impression de vitesse ou de puissance) et un son de ressorts synthétiques. Ici, les effets sont bien plus discrets, mais quelques actions au ralenti se font remarquer de ci de là.
La relative discrétion des effets visuels sert au fond à dire que l’important, ce n’est pas la machine, mais bien la personne. C’est un des aspects réussis de la série.

Jaime est fréquemment en contact avec Sarah Corvus, une autre femme bionique aux sentiments apparemment impénétrables et complexes dont l’organisme déraille et dont le cerveau a peut-être été piraté. Bon personnage interprété par Katee Sackhoff (Starbuck dans Battlestar Gallactica), elle représente un peu le sombre futur de Jaime : ne va-t-elle pas elle aussi se détraquer ? Entre les deux femmes se crée donc un lien ambivalent, où s’alternent discussions et bagares, coups de pouce et menaces. Après seulement quatre épisodes, le personnage de Sarah Corvus disparaît sans explications et tout le potentiel tragique de la série s’envole avec elle.
Parmi les personnages secondaires, il y a d’abord Will, le fiancé, jeune chirurgien et professeur d’université : «Quand avons-nous le droit d’intervenir dans l’œuvre de Dieu ? Cette question est au coeur même de la bioéthique». Jaime le voit mourir dans ses bras (tué par Sarah) et découvre peu après que ce brave garçon enquêtait sur elle depuis deux ans mais aussi que c’est lui qui a redonné vie à Sarah, à l’insu de tous. Will est par ailleurs le fils du créateur de la technologie bionique. On ne saura finalement rien des secrets de Will Anthros et de son père, encore une piste abandonnée de la série.
Il y a ensuite Jae, le préparateur physique de Jamie ; Antonio son superviseur (qui meurt dans un épisode assez idiot) ; Ruth Treadwell, la psychologue de l’agence (l’actrice Molly Price est bonne, mais le rôle s’avère négligeable, comme si les scénaristes n’avaient jamais trouvé comment occuper leur personnage) ; Nathan, le «geek sidekick» de service, qui sait souder un pied robot, réparer une oreille qui siffle et manipuler des logiciels d’aiguillage aérien.
Lors d’une mission, Jamie rencontre Tom Hatings, un bel espion qui appartient à la CIA. Il est l’homme de sa vie, elle le présente même à sa sœur, mais l’affaire n’est tout de même pas assez sérieuse pour qu’il ait envie d’apparaître dans les deux derniers épisodes. Bien entendu, il y a Becca, la petite sœur de Jamie, qui est ici employée d’une manière devenue classique depuis le Spiderman de Stan Lee (1962), pour raccrocher la super-héroïne bionique à des questions triviales diverses : à quoi sert d’avoir une force herculéenne lorsque le problème est de savoir si une jeune fille de quinze ans peut embrasser un garçon plus âgé ? Malgré les efforts de l’actrice qui l’interprète, le rôle de l’adolescente est écrit d’une manière qui manque un peu de cohérence puisque, selon les besoins du récit, elle fera preuve d’une grande maturité ou bien sera au contraire une cancresse fêtarde, une adolescente capricieuse ou encore une passionnée de théâtre. Dans le premier épisode, Becca est même une hackeuse délinquante à qui un juge à interdit de toucher à un ordinateur : piste scénaristique qui est abandonnée aussitôt. On se demande parfois si les scénaristes n’ont pas égaré leur «Bible» — ainsi que l’on nomme l’ouvrage de référence sur lequel s’appuient les scénarios.

Pour finir, le patron de Jaime, Jonas Bledsoe, aurait pu être un assez bon personnage de figure paternelle bienveillante malgré son autorité. Il est interprété par Miguel Ferrer, l’innoubliable agent Albert Rosenfield de Twin Peaks.
On sent que les scénaristes se sont cherchés, sans succès, et l’évolution des divers personnages en est la preuve puisque que contrairement à la pente naturelle des séries, la plupart ont eu tendance à perdre en densité et en intérêt au fil des épisodes : le coach mystérieux qui a une liaison secrète avec la meurtrière Sarah Corvus finit par ne plus apparaître que traînant dans les locaux du quartier général sans trop savoir comment s’occuper. La psychologue, dont le rôle promettait, n’évolue guère mieux.
Une des idées intéressantes ici est que si Jamie parvient à devenir rapidement un agent spécial, ce n’est pas simplement parce qu’elle est dotée d’une grande force physique, c’est aussi parce qu’elle a un bon logiciel, qui lui permet notamment de maîtriser le Krav-Maga (le kung-fu israélien). Une partie des modifications de son organisme relève du software et non du hardware, idée qui était absente des séries Super Jaimie et de L’Homme qui valait trois milliards, du moins à l’origine puisqu’un téléfilm tardif qui est un peu le Vingt ans après du couple Jaime Sommers / Steve Austin, intulé Bionic Ever After? (1994), montre le couple bionique infesté par un virus informatique le jour de leurs noces.
Le volet politique de Bionic Woman est sans doute ce qui m’a le plus intéressé, ou consterné. Pour résumer, les bienfaiteurs de Jaime, le Berkut Group, sont une agence privée de contre-espionnage spécialisée dans la chirurgie et la robotique et travaillant pour le gouvernement américain, dans le but (je cite) de «maintenir la civilisation», rien que ça. Le recours aux services externes est un classique dans les séries télévisées, mais c’est aussi devenu, notamment avec la récente guerre en Irak, une pratique courante.

L’obsession ici, ce sont les terroristes, qui sont partout. Dans le second épisode, des terroristes (en uniforme militaire) se baladent avec des camions-citernes pour déverser un gaz mortel dans les plus grandes villes des États-Unis. Gaz créé par des sociétés américaines, d’ailleurs, et ce genre de situation revient à plusieurs reprises : l’Amérique a eu ses torts, a fait des bêtises, alors il faut bien qu’elle en gère les conséquences, et ça peut passer par la protection de personnalités étrangères ignobles (un marchand de canons canadien, un dictateur africain sanguinaire mais qui sert de rempart aux Talibans dans son pays) ou le meurtre de personnalités innocentes (un médecin sud-américain qui en sait trop) ou non (un ingénieur qui s’apprête à vendre une technologie d’enrichissement nucléaire à la Corée du nord). Il va sans dire que Jaime se refusera toujours au meurtre et parviendra à empêcher tous ceux qu’a planifié son employeur, non sans étudier les arguments qu’on lui soumet.
Ces terroristes qui sont partout, surpuissants, sur-armés, et contre lesquels l’état et ses partenaires privés veillent patriotiquement et à l’insu du public, rappellent la fiction (et notamment la science-fiction) qui précède ou qui accompagne l’entrée en guerre des États-Unis en décembre 1941 : pour préparer le pays à débarquer en Europe malgré une certaine indifférence populaire, des comic-books tels que Captain America, Superman, Batman, Namor et Wonder Woman, les cartoons de Tex Avery ou de Walt Disney ou encore des films tels que le Saboteur de Hitchcock (1942, ne pas confondre avec Sabotage, film de la période britannique du même Hitchcock), insistaient avec un degré de vraisemblabilité très variable sur la menace courue par les États-Unis sur leur propre sol : des nazis en sous-marin débarquent à New York, des espions à chaque coin de rue,…

La «realpolitik» du «mieux vaut un meurtre (tiens) que quinze attentats (tu l’auras)» est admise sans réflexion par Jaime : au dernier instant, elle a des scrupules à supprimer une vie, mais au fond, les activités louches de son pays et de son employeur ne l’empêchent pas de dormir. Si on lui dit que la personne qu’elle doit assommer est un méchant, elle ne demande pas de précisions et l’ingérence dans les affaires d’autres pays lui semble évidemment naturelle.
La véritable propagande, ce n’est pas quand on parvient à rallier le public à ses opinion, c’est quand on parvient à ralier le public à ses positions, à ses activités : peu importe que les États-Unis aient un degré de responsabilité énorme dans les situations (ce n’est pas moi qui le dis, c’est explicitement précisé régulièrement dans le feuilleton), peu importe que certaines activités soient contraires au droit comme à la morale élémentaire (tuer un innocent ou protéger un affreux), peu importe si cela entretient l’hostilité générale vis-à-vis du pays, il faut malgré tout faire le boulot : «It’s a dirty job but someone has to do it», comme l’a dit George Bush junior.
Il y a aussi des allusions politiques impressionnistes et discrètes dans le feuilleton. On apprend par exemple que le père de Jaime et de Becca, qui les a abandonnées après la mort de sa femme, est un irresponsable : «Tu veux le retrouver ? Cherche n’importe quelle manif et trouve le bar le plus proche» (comprendre : les gauchistes sont des irresponsables). Dans un épisode, Jaime demande aussi si le Canada dispose d’une armée, ce qui constitue à mon avis une allusion au refus canadien de s’engager directement dans le conflit en Irak aux côtés des États-Unis.
On trouve un islamiste derrière chaque pot de fleur : des terroristes du nom de fils du sable rouge qui officient au grand jour au Paraguay (parce qu’il n’y a pas de loi anti-terroriste là-bas nous dit-on !) où ils tuent leurs ennemis par décapitation (mais avec des machettes) au cri de Allah Akhbar ; Un étudiant musulman de Stanford est soupçonné de trafiquer des puces terroristes ? Pas de surprise, c’est bien lui le coupable ! Sur son mur se trouvent punaisés un article de presse (une femme, sa sœur et sa fille mortes dans un attentat) et une photo de femmes voilées : «C’est votre famille ? c’est leur mort qui vous a poussé à faire ça ?» demande Antonio au jeune homme… En guise de réponse celui-ci se met à psalmodier en arabe mais finit par se rendre aux arguments d’Antonio lorsque celui-ci lui dit avec la plus grande conviction que (je cite) «Trop de gens ont déjà sacrifié leur vie. Votre peuple. Notre peuple. alors il faut arrêter le carnage. Tout de suite».

Mais voilà : le bushisme résigné de la série arrive un peu tard. Alors que le fasciste (appelons un chat un chat) Jack Bauer s’apprête à réfléchir à ses méthodes dans 24 heures chrono et que l’Amérique entière semble vouloir sortir de la guerre d’Irak, Bionic Woman débarque à contretemps. Or la propagande peut aller contre le bon sens mais pas contre le sens du vent qui se lève.
La sanction est évidente : la série n’a pas intéressé le public, malgré une grosse campagne de communication. Après huit épisodes de qualité scénaristique assez moyenne, sa diffusion, déjà interrompue par la grève des scénaristes (novembre 2007 – février 2008) est définitivement annulée.