octobre 19th, 2009 Posted in Interactivité, Mémoire, Sciences | 11 Comments »
Le 10 septembre dernier, par la voix de son premier ministre Gordon Brown, la Grande-Bretagne a officiellement présenté ses regrets à la mémoire d’Alan Mathison Turing, un des principaux inventeurs de l’ordinateur, mort il y a cinquante-cinq ans après un procès en infamie des plus sordides. Turing n’a obtenu aucune reconnaissance pour le rôle capital qu’il a joué pendant la seconde guerre mondiale avec ses travaux sur le décryptage et dont Gordon Brown dit à présent que, sans exagération, l’issue de la guerre aurait pu être bien différente sans sa contribution. Tenu au secret, comme tout ce qui se rapportait à l’informatique britannique, il a au contraire été persécuté pour son homosexualité, rendue publique à l’occasion d’une plainte déposée par lui contre un jeune amant qui l’avait cambriolé. Il semble que ce ne soit pas la découverte de son homosexualité qui lui ait valu les problèmes que l’on va voir, mais qu’il ait payé cher de n’avoir pas nié le fait et même, d’avoir affirmé qu’il n’y avait rien de condamnable dans sa manière de vivre.
Son statut de héros de la guerre lui a tout de même réservé un triste privilège, celui de pouvoir troquer une peine d’emprisonnement (la peine normale pour « gross indecency » — indécence dégoûtante, c’est le nom britannique de l’attentat à la pudeur) contre une castration hormonale. Turing a accepté d’être soumis à un traitement aux œstrogènes destiné à réduire sa libido. Cela se passait en pleine guerre froide, époque où l’on considérait qu’il existait un rapport évident entre homosexualité et espionnage au profit de l’URSS… Turing n’a plus eu le droit de poursuivre ses recherches secrètes avec le Government Communications Headquarters, l’institution britannique dédiée au renseignement qui a inspiré la National Security Agency américaine — et qui n’en est à présent qu’un satellite.
On a finalement trouvé Alain Turing mort d’avoir ingéré une pomme empoisonnée au cyanure. Sa mère a toujours défendu la thèse de l’accident, certains émettent l’hypothèse d’un meurtre perpétré par les services secrets de sa majesté mais la version généralement retenue est celle du suicide.
Il état âgé de quarante-et-un ans.

J’ai toujours été frappé (et je ne suis pas le seul, il s’agit d’un texte capital de l’histoire des sciences… et de la science-fiction ) par un court essai de Turing, Computing machinery and intelligence, dans lequel, en 1950, le mathématicien se demandait si la pensée humaine pourrait un jour être confondue avec la pensée mécanique. Il a proposé un protocole que l’on qualifie depuis lors de « Test de Turing » pour déterminer la nature d’un correspondant dont on ignore s’il ment ou s’il est honnête. Turing commence par se demander ce qu’est la pensée (mais considère que sa définition est impossible), puis ce qu’est la machine (qu’il finit par réduire à « qui n’est pas un humain né de la manière habituelle ») avant de réfléchir à la question de l’intelligence artificielle — qui était loin d’être une préoccupation banale à l’époque.
Dans sa démonstration, avant de traiter de la pensée artificielle, il se demande comment il serait possible, sans son, sans image, juste par le texte, d’identifier si un interlocuteur est de nature masculine ou féminine. Sans doute parce que je sais comment l’existence de Turing s’est achevée (et peut-être est-ce que je me rends alors coupable d’un rapprochement erronné), j’ai toujours vu dans cette histoire de dissimulation et de différence entre hommes et femmes, entre humains et machines, un appel à la tolérance détourné, une affirmation de l’égalité entre les esprits (ces machines à penser), au delà des apparences, des préjugés théologiques et philosophiques ou des conventions sociales ou même vestimentaires, questions qu’il traite dans plusieurs de ses écrits.
Il est intéressant de noter que Turing ne s’intéressait pas qu’à l’esprit, loin de là. Il fut un sportif accompli et même, un champion de marathon. Mais il a souffert, on l’a vu, de devoir constamment se cacher, et il a plus souffert encore d’avoir finalement cru pouvoir affirmer sa manière de vivre.

Alan Turing a prédit qu’un jour des machines seraient capables de passer son test avec succès — il s’est d’ailleurs lui-même penché sur la modélisation d’une vie ou d’une pensée artificielle sur ordinateur. Certains, au passage, se sont demandés si les humains étaient toujours aptes eux-mêmes à prouver leur humanité, ce qui nous ramène au test de Voight-Kampff dans Blade Runner mais c’est encore une autre histoire.
Nous n’en sommes pas encore au stade de devoir déterminer si nos interlocuteurs sont de nature mécanique ou au contraire humaine, mais nous pouvons réfléchir à la question de nos autres différences lorsque nous existons sur le réseau qui, par son architecture technique, est censé faire de nous des égaux— censé, car la réalité est bien plus complexe. En dehors de quelques éléments biologiques, des apparences et du contexte social, par exemple, pouvons-nous dire ce qui différence un homme d’une femme ? Sur un Canal IRC (discussion par voie exclusivement textuelle), en l’absence d’indications externes, on peut avoir une longue discussion sur le dernier film que l’on a vu en ignorant totalement si l’on s’adresse à un homme ou à une femme, à un handicapé (y compris non-voyant) ou à un « valide », à un « blanc » ou à un « noir », à un adolescent ou à un retraité, à quelqu’un qui vit aux antipodes ou à son voisin de pallier.
Il serait intéressant de demander aux internautes qui se retrouvent dans la situation de converser avec des personnes dont ils ignorent tout quelle image mentale ils se font de leurs correspondants, s’ils les supposent du même sexe qu’eux, s’ils leur imaginent une voix virile ou au contraire féminine… Je me rappelle m’être plusieurs fois fait une idée sur des gens en fonction de leur pseudonyme sur le réseau. J’avais pris à tort un dénommé « kiki » pour une femme, une dénommée « Goldfinger » pour un homme, un gamin parisien nommé « tabernacle » pour un québécois, etc., et je suis persuadé que chaque fois, mes rapports avec ces personnes ont été différents de ce qu’ils auraient été si je ne m’étais pas trompé à ces sujets.
Cette manière que nous pouvons avoir de chercher le moindre indice pour classer la personne dans un groupe social ou géographique tend à prouver que l’identification tient sans doute une part très importante dans notre vie relationnelle, avec tous les dégâts qui en découlent (sexisme, racisme, âgisme, réplication des stéréotypes, et, pour reprendre le mot de Bourdieu, violences symboliques).
À propos des différences entre hommes et femmes (on s’éloigne de plus en plus d’Alan Turing, certes), des chercheurs de l’Université de Northwestern, à Chicago, semblent avoir fait une découverte assez étrange concernant les exigences en matière de partenaires affectifs : c’est peut-être moins le sexe des personnes qui dicte leur état d’esprit en matière de sélection des partenaires que leur comportement dans l’espace. Placés en situation de « speed-dating », des jeunes gens ont été amenés à en rencontrer d’autres par séquences de quatre minutes puis à indiquer quelles personnes rencontrées ils souhaitaient revoir. Ce sont les hommes qui naviguaient de table en table, et le résultat a d’abord semblé confirmer un fait connu de longue date, qui est que les hommes sont moins exigeants que les femmes dans le choix de leurs partenaires. Mais lorsque, dans une autre expérience, ce sont les hommes qui devaient rester à attendre et les femmes qui venaient les rencontrer à leur table, la tendance s’est inversée et ce sont les femmes qui se sont avérées moins exigeantes dans le choix de leurs partenaires potentiels.
La question est de savoir si, sur le réseau, nous nous déplaçons ou si nous sommes immobiles : notre vocabulaire repose sur la métaphore du déplacement (On « va » sur Facebook, on utilise un « navigateur ») mais nos corps restent plutôt immobiles.