Profitez-en, après celui là c'est fini

Amusement 7

février 4th, 2010 Posted in Amusement, Brève, Interactivité | 5 Comments »

Cette semaine sort le septième numéro de la revue Amusement, consacré au rapport entre jeu vidéo et cinéma. J’y signe un article sur l’Uncanny Valley, théorie forgée en 1970 par le roboticien japonais Masahiro Mori, qui s’est intéressé au caractère étrange des figures anthropomorphes. Selon lui, en dessous d’un certain seuil, plus un être non-humain ressemble à un être humain et plus sa présence nous angoisse. Cette théorie explique pourquoi un personnage en images de synthèses grossières nous semble moins inquiétant qu’un personnage de même nature mais plus réaliste, ou pourquoi un robot aux gestes précis et souples nous effraie plus qu’un robot aux mouvements mécaniques.
Parmi les autres articles, on note un long dossier consacré au jeu Heavy Rain, un reportage sur le shopping high-tech en Thaïlande, des articles consacrés au « transmédia » et comme d’habitude des interviews très diverses : Héléna Noguerra, Oxmo Puccino, plusieurs producteurs ou concepteurs de jeux vidéo et enfin collectif d’artistes londoniens Blast Theory, connus pour leurs travaux « pervasifs » qui font de la ville tangible un espace de jeu virtuel. Toujours cinq euros, généralement au rayon jeu vidéo des maisons de presse.

De retour du festival d’Angoulême où je ne suis d’ailleurs pas allé

février 2nd, 2010 Posted in Bande dessinée | 1 Comment »

Je ne suis pas descendu au festival d’Angoulême cette année : trop de choses à faire au même moment. Et puis une telle escapade en famille réclame un budget conséquent. Ce sera donc pour l’an prochain.  Pour profiter malgré tout un peu de l’ambiance, par procuration, j’ai fait un crochet par la Fnac qui se trouve sur mon trajet afin d’effectuer quelques acquisitions.

Tout d’abord, Pascal Brutal : Plus fort que les plus forts par Riad Sattouf, sacré meilleur album de l’année, et cela m’intriguait. Je me demandais ce qui avait bien pu arriver à cette aimable série d’un aimable auteur pour que ce tome obtienne la même prestigieuse récompense qu’ont remporté par le passé le Pinnochio de Winshluss, le NonNonBâ de Shigeru Mizuki, le Poulet aux prunes de Marjane Satrapi, le Maus de Art Spiegelman, et autres chefs d’œuvre difficilement contestables.
Bon, il faut admettre que ce prix a parfois récompensé des albums douteux (je ne donnerai pas de noms) ou bien des albums qui n’étaient pas intéressants en eux-mêmes mais qui permettaient de réparer des négligences passés ou encore d’envoyer une sorte de message pour encourager tel éditeur ou tel champ de la bande dessinée. On a d’ailleurs dit de la sélection de l’année et du palmarès qu’ils étaient sciemment tournés vers le grand public.
Après lecture, je doute fortement que Pascal Brutal tome 3 soit le meilleur album de l’année (devant le Eightball de Clowes par exemple ?), ni même le meilleur album de son auteur, mais il n’est pas si facile pour moi d’en jurer car il faut bien l’admettre,  je n’ai pas lu grand chose en 2009. Chaque fois que je me trouve dans un rayon bande dessinée je me sens submergé par le niveau moyen de qualité (plutôt élevé) les prix, et le nombre : trop de choses, trop d’argent à débourser pour tout lire, trop de temps à passer pour savoir ce qui se fait. J’ai le même sentiment en musique, d’ailleurs : beaucoup trop de bonnes choses sans doute, mais une difficulté à en trouver qui se démarquent.
À une certaine époque, chaque bon album de bande dessinée était un petit évènement. Aujourd’hui il en sort un par jour — un bon album par jour, si si, pas forcément un chef d’œuvre mais un travail honnête, réalisé par un auteur qui a eu de bonnes lectures, de bonnes influences, et publié par un éditeur plein de bonnes intentions. Fini le temps des happy few où l’on achetait en confiance ses albums à une dizaine d’éditeurs dits « indépendants ». Mais peut-être est-ce aussi moi qui ne fais pas l’effort de me tenir au courant.

Pascal Brutal, chômeur impénitent, doit suivre un stage de création d'entreprise s'il ne veut pas se voir imposer un emploi d'intérêt général non rémunéré...

Alors ce Pascal Brutal ? S’il n’est pas mon album de l’année, il reste une lecture réjouissante, qui confirme Riad Sattouf en  sociologue empiriste, en éthologue amateur et en auteur politiquement incorrect quoique fondamentalement politique, approches qu’a eu Gérard Lauzier en son temps et dont je vois peu d’autres exemples dans la bande dessinée francophone. Dans cette France de science-fiction (imaginez un peu : dans le futur, les pauvres voteront à droite !), Pascal Brutal vit sa vie de chômeur et de mâle dominant. Dès la page de garde nous sommes prévenus de la tonalité générale par deux citations : Les français sont des veaux (De Gaulle) ; Je suis un taureau (Pascal Brutal).
Derrière les exagérations et la fantaisie générale, la réflexion sur la virilité et sur les hiérarchies sexuelles est aussi cruelle que juste. Pour le reste, Sattouf nous parle de la France « wesh-wesh », ou plus précisément de l’Îlle-et-Vilaine « wesh-wesh », avec recul et pertinence.
Une bonne lecture, en fin de compte.

On savourera tout particulièrement ici l’état des pays arabes du futur après la présidence d’un certain Riad Sattouf. Pascal Brutal emmène en Algérie un de ses amis d’enfance devenu islamiste radical après avoir fait douze ans de prison : il veut se marier avec une de ses cousines, au bled, mais ne reconnaît rien. Le pays est devenu prospère, les femmes y sont égales aux hommes, l’art et les sciences y connaissent un âge d’or.
Même s’il n’est pas encore président des nations arabes unifiées et qu’il n’a pas signé la paix avec Israël, Riad Sattouf doit être content de son année, entre son film, apprécié par la presse et par le public (sorti en DVD il y a deux mois), et sa bande dessinée à présent sacrée « album de l’année »…

À part ça, j’ai acheté Mega-Krav-Maga, un excellent petit album tiré du blog du même nom.
Le blog était signé Mathieu Sapin et Frantico. Sur la couverture du livre s’ajoute la signature de Lewis Trondheim, qui en est l’éditeur et qui persiste avec malice à entretenir l’ambiguïté sur son rapport avec Frantico : est-il Frantico, est-ce que Frantico existe ? est-ce que Frantico est une signature collective ?…

Le récit balade le lecteur dans une aventure hilarante qui commence dans un festival de bande dessinée à Lisbonne où Frantico et Mathieu Sapin sont pris en charge par les adeptes d’un art martial secret dont ils ont révélé l’existence par inadvertance. Les deux auteurs de bande dessinée utilisent leur site Internet pour donner de leurs nouvelles au monde et pour communiquer entre eux. On retrouve ici la fraîcheur trondheimienne des enchaînements de situation des Carottes de Patagonie.
L’album est publié au format manga — au format poche donc — ce qui lui permet d’être commercialisé à un prix très raisonnable.

Ensuite, je savoure (pas fini de le lire) Jade 606u, publié par Six pieds sous terre et qui consacre soixante quatre pages au festival d’Angoulême, raconté ici par les auteurs eux-mêmes. Car ce festival est avant tout celui des auteurs, qui s’y rencontrent, y voient leurs éditeurs et qui malgré tout ce qu’il y a de détestable dans ce genre de manifestation (la foule énervée, les problèmes de chauffage, les chasseurs de dédicaces ou encore le rappel permanent du fait que la bande dessinée est un business), ont du mal à s’empêcher d’y aller.

En fait je me suis surtout retenu d’acheter des choses. Je n’ai pas acheté la nouvelle édition chez Cornélius de Welcome to the Death Club, par Winshluss, que j’ai déjà chez Six pieds sous terre (en double, en plus — c’est une longue histoire) même si la nouvelle couverture est superbe. J’ai négligé plusieurs mangas qui me donnaient envie, notamment de Tezuka. Je n’ai pas acheté Luba, de Gilbert Hernandez (dans la série Love and Rockets), chez Delcourt. Je n’ai pas acheté le monumental La guerre d’Alan par Emmanuel Guibert, chez L’Association. Je me suis retenu d’acheter l’essai Naissances de la Bande Dessinée que Thierry Smolderen a sorti aux impressions nouvelles et qui semble absolument passionnant.
Bref, j’achète beaucoup moins de livres pendant le festival d’Angoulême quand je ne vais pas à Angoulême.

Steve Jobs contre Adobe Flash

janvier 31st, 2010 Posted in logiciels | 35 Comments »

Ami lecteur, amie lectrice, si tu n’es pas très intéressé(e) par les questions de veille technologique et de design web, épargne-toi la lecture de ce billet.

Alors voilà l’évènement du moment : après des années de collaboration puis une période de tiédeur — depuis la sortie de l’iPhone — voilà qu’Apple s’en prend frontalement à Adobe. Le fait a de quoi choquer les professionnels du design graphique tant les destins d’Apple et d’Adobe semblent liés : le succès de l’un a fait la fortune de l’autre et réciproquement.
Après sa présentation de la tablette iPad, Steve Jobs a en quelque sorte crevé l’abcès publiquement en expliquant que si l’iPhone ne peut pas de lire des applications flash et si l’iPad ne le pourra pas plus, c’est à la suite d’une décision mûrement réfléchie et sur laquelle il n’entend pas revenir. Flash, dit Steve Jobs, est un logiciel complètement buggué, et chaque fois qu’un Macintosh « plante », c’est généralement (toujours selon Steve Jobs) à cause de Flash. Le gourou de l’informatique personnelle enfonce le clou en prédisant que Flash est appelé à disparaître et que tout le monde est en train de passer au format HTML 5. Pour lui, Adobe est une société au grand potentiel créatif, mais qui se montre paresseuse (ce sont ses termes), incapable d’avoir la volonté de bien faire.
La violence de cette saillie est sans doute savamment calculée, autant que les critiques faites peu avant envers Google, que Jobs accuse de vouloir « tuer » l’iPhone avec ses téléphones Androïd et dont il dit que la devise, « don’t be evil », est bullshit — une connerie, un mensonge1. Google et Adobe ont en effet une bonne raison d’être dans la ligne de mire de Steve Jobs : ils sont à présent concurrents d’Apple sur plusieurs produits. Les lecteurs Flash et Acrobat, par exemple, sont une gène pour le modèle économique de diffusion de contenus (musique, vidéo et bientôt littérature avec l’iBook store) et d’applications mis en place par Apple.
L’arrivée imminente d’une version de Flash capable de convertir ses applications en applications iPhones n’arrange rien à l’affaire.

Steve Jobs introduisant le concept d'iPad, chaînon manquant entre l'iPhone et l'ordinateur portable : aussi fragile que le premier et aussi cher que le second ? (capture d'écran issue de la vidéo de présentation)

Il serait cependant sans doute une erreur de résumer le rejet de Flash par Steve Jobs à une simple question de concurrence. En effet, Flash est effectivement un outil problématique, car son monopole le rend incontournable alors qu’il est truffé de défauts à divers niveaux : manque de stabilité du côté des utilisateurs ; interface parfois inadaptée et documentation de moins en moins lisible du côté des développeurs2. Même si l’hygiène de travail du développeur Flash s’est améliorée (un peu tard, il faut à présent tout désapprendre !) avec le langage ActionScript 3, et que le système est devenu surpuissant et extensible, cela se fait au profit d’une approche de plus en plus extérieure à la culture originelle du multimédia puisqu’à présent il faut choisir : on est soit ingénieur soit graphiste soit inventeur de contenu, on n’a plus le droit de faire semblant de pouvoir tout faire. La somme des notions pré-requises pour pouvoir programmer en ActionScript 3 me rend réticent à l’enseigner en école d’art où je traite le logiciel avant tout comme un honnête outil de réalisation d’animations vectorielles.

Les utilisateurs d’ordinateurs personnels ont une culture du « plantage » informatique qui les rend plutôt fatalistes : Firefox ou Safari sont obligés d’être fermés à cause d’une application flash mal fichue ? Pas grave, on en a vu d’autres, on ferme, on ouvre, on oublie. Mais maintenant, imaginez que votre téléphone soit incapable de remplir correctement son usage premier (la communication) juste parce qu’une publicité mal codée au format Flash accapare toutes les ressources du système ? On comprend les réticences d’Apple envers Flash.

Steve Jobs présentait l'iPad, le 27 janvier 2010. Pendant la démonstration, une brique de lego bleue apparaît sur le site du New York Times : il s'agit d'une application Flash que l'iPad ne peut pas lire (capture d'écran issue de la vidéo de présentation).

Même problème pour la tablette iPad qui est clairement conçue comme un terminal de consultation et de communication et non plus un outil de réalisation. Alors de la même façon, la culture de la micro-informatique, de la bidouille, n’y est plus vraiment bienvenue. Comme le dit Jean-Louis Fréchin, l’iPad n’est pas l’ordinateur le plus fermé jamais créé, ce n’est pas un ordinateur car c’est un outil stable et simple d’usage.
Apple n’est pas un fabricant d’ordinateurs ou de logiciels, ni même un producteur d’interfaces ou de design, c’est un créateur d’usages. En plus de trente ans, Apple a très peu inventé en matière technologique et n’a jamais cherché à vendre le plus haut niveau de performances. Pourtant Apple est, avec Nintendo dans un autre domaine, une des rares sociétés qui soit régulièrement parvenue à conquérir de nouveaux publics, à créer de nouveaux marchés, parce que l’approche de la marque change l’usage. Rien de ce que permet l’iPhone n’est unique à ce téléphone, mais la cohérence de la plate-forme fait que le potentiel est effectivement utilisé quand chez des concurrents, la complexité d’usage imposait un apprentissage laborieux et laissait à chacun l’impression de ne tirer parti que de 5% des capacités du produit. Apple n’a pas inventé l’ordinateur personnel, ni l’interface graphique, ni le smartphone, ni la musique en ligne, ni l’interface USB ni le Wifi, mais on sait ce que toutes ces technologies lui doivent. Chaque fois, d’autres sociétés ont précédé Apple et tenté une percée discrète, avec un succès d’estime ou parfois sans aucun succès,… et puis Apple est arrivée avec son propre produit, mais aussi et surtout avec une bonne raison de l’utiliser.

Et à présent, que faire d’Adobe Flash ? Steve Jobs me semble un peu optimiste lorsqu’il prétend qu’Html 5 a vocation à remplacer Flash. Pour certains usages (diffusion de vidéo et de musique en ligne), ça n’a rien d’improbable : Vimeo, Youtube ou encore Dailymotion semblent avoir la volonté nette de se séparer de Flash. Il faut dire que chaque décision technologique d’Adobe, chaque mise à jour du plug-in Flash a le potentiel de rendre leurs sites complètement inutilisables. Les formats de compression ouverts contenus dans les fichiers Ogg, dont les spécifications sont parfaitement connues et dont les évolutions sont décidées en toute transparence pour des raisons techniques et non pour des raisons commerciales, semblent avoir un certain avenir.

Des millions de sites web utilisent Flash, les utilisateurs d'iPad devront s'habituer aux légos bleus (Image prise à theflashblog.com).

Mais pour l’animation pure et dure, Flash n’a strictement aucun concurrent sur Internet : il n’existe pas de moyen de faire une bannière publicitaire animée en se passant de Flash. Il faut dire qu’Adobe a bien joué en gardant sous son aile ses deux concurrents dans le domaine : Director Shockwave (apparemment maintenu en coma artificiel en attendant de voir s’il ne sera pas utile pour la réalité virtuelle et les jeux en ligne face à Virtools par exemple), mais aussi et surtout le plug-in SVG (Scalable Vector Graphics, dédié au dessin vectoriel mais aussi à l’animation vectorielle) qu’Adobe a décidé de ne plus mettre à jour. Le format SVG est libre mais n’a que peu d’intérêt sur Internet sans un plug-in solide et répandu. En créant puis en abandonnant un tel plug-in, Adobe a laminé toute concurrence pour quelques années — mais Google semble avoir des projets pour le format SVG, l’histoire n’est donc pas finie (mise à jour : le format SVG n’a pas dit son dernier mot, cf. le commentaire de Julien à la suite de cet article).
S’il existe des alternatives à Flash pour faire du graphisme animé et interactif sur Internet en utilisant la programmation (SVG, Java, Processing, et même Javascript), il n’existe pas de logiciels d’animation simples exploitant le concept de la « timeline », ou s’ils existent, ils sont loin d’être en position de s’imposer commercialement.

Lire ailleurs : l’analyse d’Étienne Mineur, qui a un autre point de vue.

  1. On peut lire l’article qui rapporte les propos de Steve Jobs sur le site de Wired. []
  2. Le mouvement est général : les documentations de logiciels étaient autrefois de beaux gros livres fournis avec la boite… Aujourd’hui, ils s’achètent séparément ou ne sont accessibles que sur Internet et dans des conditions parfois pénibles. []

La fin d’un certain web expérimental

janvier 30th, 2010 Posted in Design, Interactivité, Personnel | 10 Comments »

Je découvre ce matin que le site du Musée Grand-Duc Jean du Luxembourg (Mudam) vient d’être changé. Cette mutation clôt un cycle de près de dix ans pendant lesquels les choix esthétiques et éditoriaux du site avaient été confiés à Claude Closky. Ce n’est pas un évènement inattendu, il était plus ou moins programmé depuis le changement de direction du musée, il y a un an, et il avait été annoncé plus précisément aux collaborateurs du site (au nombre desquels j’ai eu le plaisir de figurer) il y a deux mois.

Le nouveau site est propre et lisible, il ressemble à tous le autres sites de musées, c’est dans l’ordre des choses. Il est un peu dommage cependant que l’on n’accède plus1 aux œuvres en ligne commandées à divers artistes  (Peter Kogler, Cercle Ramo Nash, Hervé Graumann, François Curlet, Emmanuelle Antille, Zhou Yi, Éric Maillet, David Shrigley, et j’en passe), aux diaporamas de Pierre Leguillon ni aux textes écrits pour la revue en ligne du site (Jean-Charles Masséra, Carole Boulbès, Simon Lamunière, Alexandra Midal, Jérome Glicenstein, France Valliccioni, Sara Tucker, et d’autres).

Claude Closky montrant le magazine en ligne du site du Mudam à l'École des Arts décoratifs de Paris. Le texte, écrit dans un corps énorme, défilait à la manière d'un prompteur.

C’est pour moi un indice assez fort de la normalisation générale du web, notamment dans le domaine artistique. Comme tous les médias, le web aura dédié quelques années à se chercher, des années à la fois enthousiasmantes, puisque tout était à inventer, et horripilantes, puisque rien ne fonctionnait bien et que la lisibilité et la qualité informative des sites n’était pas toujours leur point fort.

Un article a été publié sur le nouveau site pour rendre un hommage à l’ancien, et cette forme d’allocution funèbre (le titre est « le site de Claude Closky n’est plus ») dit de l’ancien Mudam point lu quelque chose que je trouve excessivement faux : « il était bien en avance sur son temps ».
S’il avait été en avance sur son temps, ce site aurait été un blog, un wiki, un réseau social ou bien encore un de ces affreux sites défectueux au format flash que produisent les boites de communication pour des institutions diverses. Mais puisqu’il est fort improbable que les principes de navigation inventés pour les trois premières versions du site Mudam soient généralisées à l’avenir, celles-ci ne sont annonciatrices de rien d’autre que d’elles-mêmes et peuvent donc avoir été en avance sur quoi que ce soit (arh, cette rhétorique du « en avance » ou « en retard » qui voudrait nous faire croire à l’inéluctabilité du progrès et aux lignes droites…).
Par ailleurs, chaque détail du site Mudam point lu procédait d’une interrogation critique du média, interrogation qui ne peut par définition intervenir qu’en réponse à des pratiques existantes : le pop-up publicitaire, le musée virtuel en trois dimensions, les push-medias,…

En fait, Mudam point lu période Closky aura été un site de son époque, l’époque du web non plus vraiment balbutiant, mais volontairement inconscient des règles et par conséquent ambitieux, l’époque du web qui a accompagné le processus de constitution d’un académisme du genre.
Aujourd’hui, un site internet doit répondre aux attentes, on doit y trouver ce que l’on y cherche. On peut se poser des questions sur cette approche un peu pleutre qui fait que nous ne cherchons que ce que nous connaissons déjà, mais c’est ainsi, il nous semble à présent absurde que le site d’un musée, d’une galerie, d’une agence de graphistes ou d’une école d’art ne nous accueille pas avec les informations le plus factuelles dans l’ordre le moins inattendu possible, de même que nous n’acceptons le cinéma, la littérature ou bien d’autres supports qu’à condition qu’un certain nombre de règles soient entendues entre les producteurs et les consommateurs. Cela se comprend : il serait sans doute épuisant de ne jamais pouvoir s’habituer à quoi que ce soit, de tout vivre comme une expérience nouvelle.
Dans tous ses sites de commande (Musée de la publicité, 1% Île-de-France, Synesthésie, Net.art, Mudam ou le Magasin), Claude ne s’est jamais montré auto-indulgent, à l’inverse à mon avis de nombre de créateurs de sites web primitifs.
Chaque fois, il a réfléchi longuement à des principes fonctionnels certes originaux mais toujours très cohérents : si l’on comprenait les règles de navigation du site, volontairement simples, on y trouvait tout ce que l’on voulait de la manière la plus rationnellement hiérarchisée. Sa réflexion s’est par ailleurs toujours appuyée sur les spécificités du média (ne pas tenter de transformer un livre en site web,…). Une leçon de design, quelque part.

Un contribuable luxembourgeois s’était plaint par e-mail de ce que, je cite, « Le site entier est à l’encontre de toutes les règles définies par l’Internet ». Ce serait un joli compliment, d’une certaine manière, si les faits n’avait pas fini par donner raison à ce monsieur qui ajoutait : « Il est clair qu’un musée ne peut pas se doter d’un site Internet ennuyeux du point de vue graphique, mais il est quand même évident qu’il s’agit toujours d’une source d’informations et non pas d’une oeuvre d’art contemporain ».
Et en disant qu’il a eu raison, je ne parle pas de Mudam point lu mais de tous les efforts réalisés à une certaine époque pour que les sites d’institutions artistiques se démarquent des autres.

  1. En fait, si, je viens d’apprendre que l’ancien site était accessible à l’adresse archive.mudam.lu []

L’auteur, ses droits, son public

janvier 27th, 2010 Posted in indices | 15 Comments »

J’ai publié ici-même quelques modestes billets à propos des lois Hadopi et des sujets connexes1 mais la question est décidément inépuisable, ainsi que me l’ont prouvé quelques discussions récentes sur des forums ou quelques articles lus ici et là2. Alors continuons.

Une petite histoire du droit des auteurs

Curieusement, les premiers signes de l’affirmation de l’existence des auteurs d’un ouvrage à l’époque moderne (cf. commentaires) n’ont pas concerné une production artistique et littéraire originale et singulière mais au contraire la production stéréotypée des ouvriers employés par les grands chantiers religieux du moyen-âge : abbayes, cathédrales, basiliques. Rien ne ressemble plus à une pierre taillée qu’une autre pierre taillée, il fallait bien inventer moyen pour savoir qui devait être rétribué pour le travail accompli.

à l'origine de l'invention de la signature, le besoin d'estimer le travail accompli par les ouvriers sur les grands chantiers religieux du moyen-âge (ici : église abbatiale de Flaran, milieu du XIIe siècle).

Les premières signatures d’auteur sont peut-être les signes laissés par les corporations d’ouvriers ou les maîtres d’œuvre de la période gothique à l’intérieur des cathédrales, mais les historiens n’ont pas de certitudes absolues à ce sujet, car s’il s’agit de signatures, celles-ci sont cachées et prennent la forme de figures symboliques sculptées ou de labyrinthes.
Il faut dire que le fait de revendiquer la création d’une cathédrale pouvait poser deux sortes de problèmes : d’une part le caractère un peu blasphématoire, ou en tout cas immodeste, que constitue le fait de se vanter d’avoir créé pour le créateur ; d’autre part, le nombre des intervenants impliqués dans le financement et la fabrication de ces édifices en ont fait des ouvrages essentiellement collectifs où les revendications individuelles risquaient de susciter des jalousies et des situations de concurrence problématiques3.
On aura de la peine à l’imaginer mais jusqu’à la Renaissance, les auteurs de livres, de fresques ou de partitions musicales ne signaient pas leur travail — ce qui ne les empêchait pas de devenir très célèbres parfois.

Le droit d’auteur tel que nous l’entendons a été inventé pour permettre aux créateurs de jouir légitimement du fruit de leurs propres œuvres. On comprend qu’il ait pu être rageant pour les auteurs dramatiques de voir leurs pièces à succès jouées dans toute l’Europe sans qu’ils aient pu espérer percevoir le moindre pourcentage sur le revenu des représentations. Accessoirement, cela a permis aux créateurs de gagner une forme de liberté en s’affranchissent des mécènes.
Le système s’est d’abord appliqué au théâtre et au concert, avec la création de la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques (1777) puis de la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (1850).

À gauche, Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais (1732-1799), créateur de la SACD. À droite, le café "Les Ambassadeurs" où trois artistes firent scandale en refusant de payer leurs consommations en 1847 : ils estimaient que le propriétaire des lieux, qui exploitait leur musique sans les payer, était leur débiteur. Cet incident a débouché sur la création de la SACEM.

Le droit des auteurs a régulièrement été confronté à des nouveautés technologiques imprévues telles que l’impression des textes, l’impression des partitions4, l’enregistrement mécanique photographique (1839), sonore (1877) et cinématographique (1895), la diffusion de masse toujours moins onéreuse de ces œuvres par divers procédés et très récemment, la possibilité de dupliquer facilement et de transmettre des fichiers numériques sur le réseau.

Avec l’invention de l’imprimerie, un auteur littéraire pouvait très rapidement perdre tout contrôle sur la diffusion de ses écrits et les voir reproduits dans toute l’Europe sans la moindre contrepartie financière.
On notera que ce phénomène de contrefaçon n’avait pas que des inconvénients puisqu’il a permis à des textes philosophiques ou politiques d’une grande importance d’être diffusés malgré les censures locales, notamment en France. Il n’est sans doute pas exagéré de dire que la pensée des libertins du XVIIe et celle leurs continuateurs des lumières au XVIIIe (qui ont affirmé la liberté de conscience et contesté le pouvoir absolu, deux valeurs qui se trouvent à l’origine de la naissance de la République) a pour bonne partie été favorisée par ce que nous nommerions à présent le piratage — « piratage » parfois organisé par les auteurs eux-mêmes du reste5.

Les taxes payées à la Sorecop et à Copie France sur les supports de stockage numériques. Pour un DVD vierge, 1 euro. Pour une clé USB de 2 Go : 40 centimes. Pour un disque dur externe de 200 Go : 3 euros. Ces taxes permettent à l'industrie musicale et cinématographique (entre autres) de maintenir leurs revenus, mais qui décide des modalités de leur reversement à la SACEM, à la SACD, à la SCAM, à l'ADAMI, à la PROCIREP, etc. ? Qu'est-ce qui est prévu pour les artistes qui sont en dehors de ce système de rémunération ? On envisage à présent de taxer les cartouches d'imprimantes, au profit du Centre National du Livre. Photos : Payam81 (cc), OptoScalpel (domaine public) et Dave Indech (CC)

Chaque grand changement technique a chamboulé l’économie de la création d’une manière parfois problématique, en rendant partiellement ou totalement obsolètes diverses professions : les copistes, les ateliers de gravure, les petits orchestres, etc.
Nous nous trouvons à nouveau à un moment critique de l’histoire du droit d’auteur et il est sans doute encore difficile de dire sur quoi cet épisode va déboucher. Ce que l’on sait, c’est que ceux qui tirent actuellement leur revenu du système tel qu’il fonctionne résistent de toutes leurs forces au changement, et cela semble compréhensible.
Le domaine musical est particulièrement touché, car si les musiciens et leur public existeront toujours, une bonne partie de ce à quoi servent les maisons de disque peut être remis en question.
Pour commencer, la démocratisation du home-studio permet aux artistes de produire leurs propres disques de manière parfois très professionnelle, dans le domaine des musiques électroniques en tout cas. Ensuite, la disparition prévisible des supports physiques permet là encore aux artistes de se passer de leurs maisons de disques (en tombant peut-être de Charybde en Scylla car les conditions offertes par les plate-formes de téléchargement ou de diffusion rémunérée ne semblent pas très bonnes pour l’instant — situation sans doute imputable en premier lieu aux exigences des sociétés d’auteur et des labels). Enfin, s’il est difficile pour un artiste musical ou un groupe d’atteindre une grande célébrité sans un budget de promotion conséquent, un simple site web, un blog ou un mySpace permettent d’entretenir le lien avec le public déjà constitué. Là encore, l’utilité des labels peut être remise en cause. Cependant, comme me l’a fait remarquer un ami employé par une des plus grandes maisons de disques du monde, il n’est absolument pas évident que 50 000 amis sur MySpace puissent constituer 50 000 clients.
C’est ce qui me fait penser que l’industrie musicale a bien plus peur du téléchargement légal que du téléchargement illégal.

Au supermarché, personne ne vous demande si vous avez envie d'écouter en continu les derniers tubes de David Getta, de Beyoncé ou de Lady Gaga. Ce martèlement publicitaire est pourtant présent à votre insu sur votre ticket de caisse puisque les boutiques diffusant de la musique doivent s'acquitter de droits auprès de la Sacem.

La situation actuelle permet aux maisons de disque et aux sociétés d’auteurs de verrouiller leur domaine d’activité et, en jouant sur les craintes des artistes, de s’assurer que ces derniers soient leurs plus fidèles défenseurs alors même qu’ils ne sont pas toujours très bien traités par elles6.
Qui pourrait croire qu’Eddy Mitchell, aujourd’hui défenseur des lois Hadopi est le chanteur qui écrivait il y a quelques années avec un humour acide : « J’aime les impôts, leur clairvoyance […] J’aime les visites des huissiers […] J’aime aussi ma maison de disques […] Sans oublier ma petite Sacem […] Qui sait, ô combien, combien je l’aime » (Lèche-bottes blues) ?
La panique des artistes est telle que rares sont ceux qui parviennent à garder la tête froide. Mais il y en a. On peut citer Benjamin Biolay qui il y a deux ans disait : « La crise du disque bat son plein, et les maison de disques ont trouvé une rhétorique pour éviter que les artistes les attaquent : ils ont tapé sur le consommateur avec des crétins comme Zazie et Louis Chedid qui disaient :  »il faut acheter ma musique ». J’ai cherché : il n’y a aucun morceau de Louis Chedid à télécharger sur internet ! » (Technikart #114, 1er juillet 2007).
Un des plus grand succès des maisons de disques et des sociétés de collecte de droits d’auteur a été de parvenir à faire croire aux artistes et aux politiques que leurs juridiction était incontournable, qu’ils exerçaient une sorte de droit naturel sur leur domaine d’activité. Peu de musiciens savent par exemple qu’ils ont tout à fait le droit de refuser d’être inscrits à la SACEM.

Vous organisez un banquet familial privé sans perception de droit d'entrée mais avec une dizaine de convives et un accompagnement musical ? La Sacem vous réclame 21,65 euros s'il s'agit de musique vivante et 32,21 euros s'il s'agit de musique enregistrée. Vous devez par ailleurs remplir la liste des morceaux joués, avec le nom des auteurs, des compositeurs et des arrangeurs ainsi que la durée des oeuvres.

Bien entendu, adhérer à la SACEM est bien commode, d’autant que cette société adhère à un réseau mondial de sociétés d’auteur (la Confédération Internationale des Sociétés d’Auteurs et Compositeurs) et qu’elle est considérée par la France comme un service public. Pour autant, un compositeur pourrait tout à fait se passer de la SACEM, soit en s’occupant par lui-même de négocier et de percevoir les droits qu’il estime lui être dûs, soit en adhérent à un des rares concurrents de la SACEM, comme Jamendo Pro, qui diffuse des compositions musicales soumises à des licences ouvertes.
Sur le site de la SACEM, pourtant, on ne trouve pas mention de l’existence d’une alternative, mais au contraire une tarification extrêmement précise : si vous êtes un cabinet médical d’un ou deux praticiens et que vous souhaitez diffuser de la musique dans votre salle d’attente, il vous en coûtera 121,30 euros par an. Si vous donnez un bal gratuit dont la superficie est inférieure à 300 m², on vous demandera 64,43 euros mais si vous disposez de l’agrément « jeunesse et éducation populaire » (scoutisme, par exemple), vous bénificierez d’une réduction de 12,5%.
Le problème le plus épineux, ce sont les habitudes qui ont été prises à ce sujet : le monopole de la SACEM et autres sociétés d’ayant-droits n’est pas institutionnel mais il n’en est pas moins un monopole de fait.  Le musicien Mickaël Mottet, qui n’est pas adhérent, raconte comment France Culture et M6, prévenus qu’ils n’avaient pas à verser de droits à la SACEM, ont préféré le faire tout de même, alors même que l’argent versé ne reviendra pas à l’artiste mais sera porté au pot commun, c’est à dire que la musique de ce jeune homme a été utilisée pour rétribuer les ayant-droits de Comme d’habitude, des Feuilles mortes et des compositeurs des chansons de Diam’s ou de Christophe Maé. Cependant, pas besoin de ne pas être sociétaire de la SACEM pour ça : seuls 3000 sociétaires de la SACEM perçoivent plus de 10 000 euros par an et une moitié d’entre eux ne touche pas un centime7. Et tout cela se passe sans concurrence (les adhérents ne peuvent choisir qui les représente) mais dans une pluralité apparente : « Ce morcellement n’entraîne pas une concurrence favorable aux adhérents, qui pourraient choisir entre plusieurs sociétés en fonction de critères de qualité et d’efficacité de gestion, mais un enchevêtrement de sociétés, souvent en situation d’exclusivité dans leur domaine de compétence. En réalité, certaines des sociétés ne sont que des coquilles vides, la dispersion apparente des sociétés masquant une très forte concentration des moyens et des compétences autour de la SACEM et de la SDRM. La SACEM et ses satellites perçoivent ainsi plus de 75 % de l’ensemble des droits prélevés en France »8.  L’opacité du système et les situations de rentes qu’il favorise a été pointée du doigt par la commission sur l’économie de l’immatériel en 2006. Il faut dire que près d’un cinquième des sommes perçues est englouti dans les frais de fonctionnement des sociétés d’auteur.

Dans un banal épisode d'une émission de tv réalité, on peut compter plus d'une centaine d'extraits musicaux différents, parfois à peine audibles, sous forme de bruit de fond subliminal. Cela fait suite à un accord entre les chaînes hertziennes et les sociétés de perception de droit d'auteur... Mais il n'est absolument pas sûr que les droits d'auteur soient reversés aux musiciens dont les œuvres sont précisément utilisées. Quand on pose la question à des gens de la télévision ou de l'industrie musicale, leurs réponses embarrassée montrent qu'il y a là un flou.

Défendre les artistes est un but évidemment et absolument légitime, mais est-ce qu’Hadopi et autres dispositifs du genre poursuivent ce but ?

Pourquoi les artistes soutiennent-ils Hadopi ?

Le soutien des artistes envers Hadopi est assez logique et les donneurs de leçons qui les insultent sur les forums devraient essayer de faire quelques secondes l’effort de se mettre à la place des musiciens.
Tout d’abord ils pensent qu’il est impératif de pérenniser le système, si injuste et opaque soit-il, parce qu’il n’existe pas d’alternative véritable : les finances de Jamendo, seule société à avoir osé se placer en concurrent de la SACEM, ne sont pas à leur zénith et on murmure que cette plate-forme cherche à être reprise : ce n’est pas forcément un échec mais on comprend que ça ne soit pas rassurant. Ne parlons pas des propositions d’appel à la générosité du public qui sont souvent avancées comme moyen de survie des artistes : quel salarié accepterait qu’on lui conseille de remplacer sa paie par la mendicité ou la vente de tee-shirts promotionnels ? En fait, les musiciens sont déjà embarrassés à l’idée que leurs revenus proviennent des sonneries de portables… Même si elle est sans doute périmée, on peut imaginer que le principe de la musique acquise sous forme d’objet (le disque, quoi), leur semble plus saine.

La seconde grande raison qui pousse les artistes à se prononcer en faveur d’Hadopi et des propositions similaires est l’idée à laquelle ils se raccrochent qu’il s’agit d’un dispositif bénin. C’est ainsi que les choses ont été présentées : des e-mails de sommation, suivis d’une coupure temporaire de la connexion à Internet… Ainsi expliquée, l’affaire semble progressive et finalement bien moins injuste que les amendes pour contrefaçon au droit d’auteur qui permettent virtuellement de ruiner financièrement une famille juste parce qu’un adolescent a téléchargé trente fichiers mp3.
Plutôt que d’insulter les musiciens ou de faire des déclarations grandiloquentes et comiques telles que (lu sur un forum) : « Je n’achèterais plus jamais de disques Pierre Arditi »9, les détracteurs d’Hadopi seraient bien inspirés d’expliquer pédagogiquement en quoi cette loi n’apporte rien de très positif, car c’est malheureusement le cas : elle n’annule pas l’actuel droit sur la contrefaçon au droit d’auteur, elle constitue donc une double-peine ; elle n’est pas spécialement « humaine et progressive », elle est au contraire administrative et potentiellement kafkaïenne.
Imaginez que l’on puisse se faire retirer son permis de conduire parce qu’on est soupçonné, sans la moindre preuve, d’avoir volé une canette de bière dans un supermarché, ou d’avoir prêté sa voiture à quelqu’un qui l’a utilisée commettre un tel forfait, puis que l’on ne rende les clefs de son véhicule à la personne que s’il prouve sa bonne foi, notamment en acceptant d’être suivi jour et nuit… Les sanctions judiciaires ne peuvent s’exercer en dehors de la machine judiciaire et de ses règles, c’est une question de bon sens, non ? Ne parlons pas des propositions annexes relatives à la surveillance de la connexion ou à son filtrage, dont les dérives possibles sont évidentes.

Comment veut-on espérer convaincre les gens que le "gratuit" n'existe pas et qu'un titre musical doit se payer un euro quand dans le même temps on fait croire au public qu'il suffit de cinquante centimes pour acheter un terminal numérique de communication plus puissant que les ordinateurs d'il y a dix ans et capable de prendre des photos en haute définition ?

Les artistes sont pourtant parfois les victimes du système qu’ils défendent. On se rappellera par exemple de l’embarras d’Hugues Auffray en apprenant qu’une école primaire se voyait réclamer 75 euros après que ses élèves aient chanté Adieu monsieur le professeur pour saluer le départ en retraite de trois enseignantes. La SACEM avait eu connaissance du délit en lisant un article de journal local. On peut aussi énumérer les cas d’artistes spoliés par ceux qui les défendaient, comme Mirwais, dont une musique avait été utilisée comme générique d’une chaîne de télévision sportive sans qu’il perçoive un euro : la justice lui a donné raisons dans des proportions si mesquines que cela relève presque de l’incitation ; on peut rappeler aussi le cas du duo Daft Punk, dont les droits d’auteur en France ont été perçus par la SACEM pendant des années alors qu’ils refusaient d’en être adhérents et avaient confié la gestion de leurs intérêts à une société d’auteurs anglo-saxonne10… La loi défend les sociétés d’ayant-droits, les maisons de disques, mais défend-elle vraiment les artistes ? Elle ne semble en tout cas pas souvent soucieuse du droit du public, qui existe pourtant.

Réconcilier les créateurs et leur public

Je ne saurais dire comment procéder mais il faut que les artistes parviennent à se réconcilier avec leur public. Dans la pénombre, des dispositifs nouveaux sont en cours de création. On parle en ce moment beaucoup des tractations qui entourent ACTA (Anti-Counterfeiting Trade Agreement / Accord commercial anti-contrefaçon), dont l’existence a été révélée (ou en tout cas pointée du doigt) par Wikileaks et qui se négocient au niveau mondial, hors de toute organisation internationale officielle entre les pays industrialisés et d’énormes acteurs de l’industrie des loisirs (musique, cinéma), ou de l’industrie tout court (le secteur pharmaceutique entre autres). Acta est un un peu le Yalta des brevets et du copyright : ce qui ressortira de ces accords risque d’avoir des répercussions pendant longtemps, notamment au chapitre du contrôle du réseau Internet puisqu’un des points âprement discuté est celui du filtrage et du flicage du réseau. Le but de ceux qui sont assis à la table des négociations est connu de longue date (si l’on se fie à ce qu’ils ont fait voter dans le passé) : il s’agit d’assurer les rentes déjà acquise, de miner le principe du domaine public et d’allonger la durée des copyrights et des brevets, et tout cela sur le dos des créateurs comme de leur public.
Pour en savoir plus sur ACTA, on gagnera à se rendre sur le site de la Quadrature du net.

  1. Entre autres : Victime de piraterie le cinéma est en grande forme, Hadopi, Une loi générationnelle, Hadopi contre la science-fiction, Confidentialité, et plus récemment, Barbarie et droit d’auteur []
  2.  Mentionnons notamment Jean-Marc Manach qui a publié sur son blog un texte très pertinemment intitulé Rions un peu avec l’Hadopi. La simple accumulation des faits qu’il évoque suffit à rendre le lecteur hilare mais peut aussi bien désespérer le citoyen car le culot, l’ignorance et la grossièreté dont font preuve nos dirigeants dans le débat est un symptôme inquiétant de l’état de notre vie démocratique. Lire aussi Propriété intellectuelle et évasion fiscale, par Philippe Quéau, un article qui rappelle que les biens « immatériels » peuvent aussi recouvrir des enjeux crapuleux. []
  3. En comparant l’organisation des chantiers de cathédrales avec le fonctionnement de Wikipédia on imagine assez bien l’étrange rapport qui a pu exister à l’époque entre projet collectif et susceptibilités individuelles. []
  4. Longtemps après l’invention de l’imprimerie, les partitions continuaient d’être copiées à la main, il a fallu que la bourgeoisie du XIXe (qui croyait que la culture lui offrirait la légitimité à remplacer l’aristocratie) se mette à pratiquer intensivement la musique en amateur pour que l’impression mécanique et la diffusion massive des partitions — techniquement bien plus difficiles à composer que les simples textes — se justifie. []
  5. Aujourd’hui, des marques telles qu’Adobe ou Microsoft intègrent le piratage de certains de leurs logiciels à leur stratégie de diffusion : si la contrefaçon de Photoshop ou de la suite Office étaient plus difficiles, il est probable que ces outils ne seraient pas en situation de monopole dans leur domaine. []
  6. On se souviendra du cas d’Alain Chamfort qui avait vu son contrat interrompu pour n’avoir vendu que 50 000 exemplaires d’un de ses albums. De mémoire, William Sheller et Michel Jonasz ont connu des mésaventures similaires. L’incapacité de l’industrie à accepter et à gérer les insuccès est un problème qui s’étend bien au delà de l’industrie musicale, bien entendu et tient aux exigences des investisseurs. []
  7. Par contre j’ai rencontré un jeune musicien qui n’a jamais râlé : trois mois durant, il a perçu plusieurs milliers d’euros pour une chanson homonyme d’un titre qu’il avait déposé à la SACEM. []
  8. Maurice Lévy et Jean-Pierre Jouyet, Rapport sur l’économie de l’immatériel remis au ministre des finances Thierry Breton en 2006. []
  9. Pierre Arditi, qui a pris position en faveur de Hadopi, n’est pas compositeur mais acteur. []
  10. Les démêlés de Daft Punk avec la SACEM sont une histoire de famille : la père de Thomas Bangalter, le compositeur Daniel Vangarde, a fait scandale il y a quelques années en posant la question du rôle apparemment trouble de la SACEM sous l’occupation et du fait qu’aucune somme perçue n’a été reversée à des compositeurs juifs à la libération. []

Remous au département communication de l’Ésad de Strasbourg

janvier 25th, 2010 Posted in Études, Pas gai | No Comments »

Les écoles territoriales d’art sont en train de changer de statut et vont progressivement être transformées en établissements publics de coopération culturelle (EPCC). Cette forme juridique les rendra partiellement indépendantes de leurs financiers actuels (communes, communautés urbaines, etc.), avec comme contrepartie une certaine précarité, puisque ces tutelles, en n’étant plus que partenaires siégeant au conseil d’administration de l’école, pourront se désengager partiellement ou totalement du budget des établissements. Toujours dans ce cadre, les écoles devront atteindre une taille critique minimale de deux-cent cinquante étudiants, ce qui implique des regroupements d’établissements : fusion du conservatoire et de l’école d’art, ou fusion des écoles d’art de plusieurs villes (les écoles d’art de Normandie par exemple). Tout cela s’inscrit dans le cadre d’une harmonisation européenne de l’enseignement supérieur (accords de Bologne), qui facilite la circulation des étudiants et les équivalences de diplômes en calquant ceux-ci sur ce qui a cours dans le système américain. La réforme en question donne aux écoles d’art des missions nouvelles auxquelles elles ne sont pas préparées mais qui peuvent se révéler passionnant, comme l’organisation d’un troisième cycle d’études (recherche).
Dans les villes qui soutiennent fortement leurs écoles d’art, le passage au statut d’EPCC ne changera pas forcément grand chose, du moins tant que ce soutien sera acquis car un changement de majorité municipale pourra tout remettre en question, notamment, je pense, dans les communes de taille moyenne où le fait d’entretenir une école d’art peut ne pas sembler une mission prioritaire et fédère infiniment moins d’électeurs qu’une équipe de football par exemple. Dans certaines villes, la transition est susceptible de servir de prétexte à  faire disparaître des écoles ou de procéder à de substantielles réductions d’effectifs enseignants et/ou étudiants.

Roland Furieux, de l'Arioste, illustré par Gustave Doré — natif de Strasbourg

C’est apparemment ce qui se passe à l’École Supérieure des Arts Décoratifs de Strasbourg dont le directeur, Otto Teichert, a fait connaître son souhait de réduire fortement l’importance du département Communication de l’établissement, qui perdrait la moitié de ses étudiants. Or ce département participe énormément à l’identité et à la notoriété de l’école, il suffit d’énumérer les illustrateurs et auteurs de bande dessinée qui en sont issus : Matthieu Sapin, Marjane Satrapi, Serge Bloch, Lisa Mandel1, Hélène Georges, Boulet, Lucie Durbiano, Nicolas Wintz, et n’oublions pas Christian Hincker, dit Blutch, qui est cette année le président du Festival d’Angoulême et qui est un dessinateur et un auteur exceptionnel2. Rappelons par ailleurs que la ville de Strasbourg a récemment ouvert un musée, le Centre international de l’illustration, dédié à Tomi Ungerer, ancien étudiant de l’Ésad bien que ce ne soit pas forcément déterminant dans son parcours puisqu’il avait été mis à la porte de l’établissement pour cause d’indiscipline.

Outre l’illustration, le département Communication de l’École des arts décoratifs de Strasbourg propose deux autres spécialisations : le graphisme, discipline devenue courante en école d’art (d’autant qu’elle est particulièrement professionnalisante), et la didactique visuelle, nettement plus rare. Les trois autres départements de l’école sont le département art, le département design (produit, espace, scénographie) et le département objet (textile, bois, céramique, etc.). À ma connaissance, toutes les options de l’Ésad de Strasbourg ont bonne réputation. En fait, l’école est même d’un excellent niveau et est connue comme une des meilleures écoles d’art françaises, alors pourquoi vouloir procéder à une « normalisation » en réduisant l’importance du département de l’école qui a le plus de succès ? Je peux imaginer des raisons, j’ai pu constater dans d’autres écoles à quel point la bonne réputation d’une spécialisation pédagogique peut vexer les enseignants qui n’y participent pas : dans les écoles d’art comme dans toute entreprise, il n’est pas rare que le succès et la singularité posent plus de problèmes que la banalité ou même, la médiocrité. Cela doit-il être une fatalité ?
On dit que la direction envisage de renommer l’école, qui perdrait l’intitulé « arts décoratifs » qui sert à la désigner depuis 1918 — son tout premier nom a été Kunstgewerbeschule (école d’art et d’artisanat) à sa fondation sous l’Empire allemand — et deviendrait une école des « beaux-arts ». Si cela devait arriver, l’Ensad de Paris sera la dernière « école des arts décoratifs » en France.

On peut suivre l’actualité de cette poussée de fièvre sur le blog jaimemonesad.blogspot.com (mais quand est-ce que les gens estimables cesseront de se faire héberger par blogspot, canalblog, etc. ?) et signer une pétition sur le site lapetition.be. On peut aussi lire un billet publié par Joseph Béhé, chargé de cours à l’école : Gros temps sur l’atelier d’Illustration de l’ESAD.

  1. Lisa Mandel qui vient de relancer son blog et dont je signale la récente parution de HP : L’asile d’aliénés, qui raconte les souvenirs effrayants et drôles d’une équipe d’infirmiers en psychiatrie. []
  2. Blutch a signé l’affiche du dernier film d’Alain Resnais, Les Herbes folles. On lui doit une semi-autobiographie, Le petit Christian, un auto-portrait négatif acide en artiste raté, Blotch, et puis divers albums d’inspiration littéraire, humoristique ou parfois purement visuelle, dont j’aime particulièrement SunnymoonMitchumPéplum et Vitesse moderne []

Le Général (The Prisoner, 1967)

janvier 25th, 2010 Posted in Non classé, Ordinateur célèbre, Série | 13 Comments »

Les britanniques ont une tradition assez exceptionnelle de séries télévisées de science-fiction : Quatermass, Dr Who, The Avengers, The Champions, Moonbase 3, Timeslip, The Tomorrow People, Torchwood,… sans oublier les productions de Gerry et Sylvia Anderson telles que Fireball XL5, Thunderbirds, UFO, Space 1999, Captain Scarlett.

La plus marquante des séries britanniques est pour beaucoup The Prisoner, qui a eu dix-sept épisodes entre 1967 et 1968 et qui a récemment fait l’objet d’un remake en six épisodes avec l’acteur Jim Caviezel.

Créée par son acteur principal, Patrick McGoohan (décédé il y a un an), la série constitue une suite non-officielle à un feuilleton d’espionnage plus traditionnel, Danger Man (1960-1968).
Après avoir démissionné de ses fonctions dans le contre-espionnage, le héros de The Prisoner est enlevé et emmené dans une île dont il ne peut plus s’échapper. Il n’a plus de nom, on l’appelle numéro 6. Il est régulièrement interrogé par un dénommé numéro 2 (qui n’est généralement pas le même d’un épisode à l’autre) car on cherche à connaître les motifs de sa démission. Le village où il vit (qui s’appelle précisément « le village ») est un lieu des plus déstabilisants où chacun affecte une fausse bonne humeur, où il est impossible de distinguer les membres du complot des autres prisonniers et où les moindres gestes du numéro 6 sont épiés par des batteries de caméras plus ou moins discrètes.
Tout l’enjeu de la série est de savoir si le héros finira par savoir qui est responsable de la situation, s’il rencontrera le mystérieux numéro 1, et s’il parviendra à s’échapper ou au moins à ne pas perdre la raison.

The General (sixième épisode) n’est peut-être pas le meilleur épisode de la série mais puisqu’un ordinateur y tient un rôle majeur, c’est celui dont il fallait que je parle ici. La série mérite quant à elle une exploration approfondie, notamment sur les thèmes de la surveillance et de la raison (ou déraison) d’état.

Au commencement de l’épisode, numéro 6 constate que tous les habitants du village rentrent chez eux pour aller visionner en direct un cours d’histoire donné par un homme que tous appellent « le professeur ». On lui conseille fortement d’assister au cours lui aussi, et il s’y plie. L’émission télévisée ne dure que trois minutes et on promet à ceux qui la visionnent que ce temps leur suffira pour ingurgiter l’équivalent de trois années d’étude.
Le cours, diffusé de manière subliminale, grave dans l’esprit de ses spectateurs des dates et des faits, à leur insu. Ainsi, Numéro 6 découvre avec étonnement qu’il répond avec une justesse mécanique à des questions telles que : « Quelle est la date du traité d’Andrinople ? »« septembre 1829 ». « Et en 1830 ? » — « L’indépendance de la Grèce est reconnue ». « Par ? » — « La russie, la France et la Grande-Bretagne »

L’apprentissage rapide a cependant un ennemi, le professeur lui-même qui, sur une bande enregistrée, parle de son invention comme d’une abomination et martèle : « Il n’y a qu’un moyen d’être libres : détruisez le général ! ».
Un administrateur du village, Numéro 12, semble convaincu lui aussi qu’il faut détruire le général, qui s’avère être un ordinateur omniscient impliqué dans le processus d’apprentissage rapide. Numéro 6 n’a pas confiance en Numéro 12, mais accepte tout de même d’aller saboter l’émission en diffusant un message émancipateur en lieu et place du cours prévu à l’origine.
Au passage, Numéro 12 fait remarquer à Numéro 6 que son apprentissage est idiot : à la question « Qu’a été le traité d’Andrinople ? » (et non « quelle est la date du traité d’Andrinople »), le prisonnier répond « Septembre 1829 ». Un écho aux débats de l’époque sur les méthodes d’éducation ?  (apprendre ou comprendre…)
L’épisode évoque aussi la question de la créativité, car l’épouse du professeur est artiste et enseigne l’art. Au sujet de l’apprentissage, elle dit « on n’apprend que lorsque l’esprit le veut ». Numéro 6 parvient à la mettre en colère en la représentant de manière figurative en uniforme de l’armée britannique — on comprend que ce dessin a un sens fort pour elle qui, comme la plupart des pensionnaires du village est ou a été agent secret.

Le sabotage du cours du professeur échoue, mais pour finir, Numéro 6 parvient tout de même à détruire l’ordinateur en lui soumettant une simple énigme : « Why ? » « Pourquoi ? »
Ce n’est pas le premier exemple d’ordinateur de fiction qui surchauffe puis est détruit de cette manière. L’exemple le plus fameux du genre est sans doute Alphaville: Une étrange aventure de Lemmy Caution (1965), par Jean-Luc Godard.

Univers >Interactif

janvier 20th, 2010 Posted in Interactivité, Lecture, Mémoire | 15 Comments »

J’ai souvent mentionné ici même des articles parus dans Univers >Interactif. Météore de la presse « cyber », ce magazine n’aura connu, si mes renseignements sont exacts, que onze numéros, parus entre février 1995 et juin 1996, ce qui signifie que son tout premier numéro est paru il y a précisément quinze ans. C’est une bonne occasion d’en parler un peu, cela rafraîchira la mémoire de ceux qui ont été ses lecteurs et édifiera peut-être ceux qui ne l’ont pas connu.

Le rédacteur en chef d’Univers >Interactif était Ariel Wizman, philosophe de formation, ancien étudiant d’Emmanuel Lévinas, journaliste pour Actuel et Nova Mag (sorti quelques semaines avant Univers >Interactif) et co-animateur avec Edouard Baer de l’émission La grosse boule sur Radio Nova1. La tonalité générale du magazine était assez proche de la formule du magazine Actuel, c’est à dire à la fois frivole et underground, capable de traiter de sujets graves avec la plus inconséquente légèreté et vice-versa.

Ariel Wizman est donc parvenu à convaincre l’éditeur Pressimage (éditeur à présent disparu principalement connu pour les titres ST Mag, Génération4 et Netsurf) de lancer un journal différent un « Wired à la française », inventant une forme de dandysme cyberpunk. Dans son premier éditorial, qui est une véritable profession de foi, le rédacteur en chef se donne une mission des plus sérieuses :
« Si nous laissons d’autres penser la technologie à notre place, nous aurons droit à une vision rétro du futur […] les vraies révolutions sont sociales, culturelles et spirituelles ».

Un article sur les mondes virtuels dans Univers > Interactif numéro 4

Ariel Wizman a proposé à Guillaume Wolf, qui collaborait à l’émission La Grosse Boule, de prendre en charge la direction artistique du journal, charge que ce dernier a choisi de partager avec Geneviève Gauckler qui n’était pas encore la super-star du design graphique qu’elle est devenue par la suite mais qui réalisait déjà les pochettes des disques du label de Laurent Garnier, F Communications.
Outre son implication dans le domaine de la musique électronique, Geneviève Gauckler n’était pas étrangère aux thèmes cyber-futuristes, puisqu’elle avait participé à la bande dessinée Convoi™ (1990), illustrée par son frère Philippe Gauckler et scénarisée par Thierry Smolderen.
Jean Bonnefoy dit à présent de la maquette que « les pages ont jauni, mais l’habillage, la mise en page, les titres, les lettrages, n’accusent pas du tout leur âge ».

Les couvertures des numéros 2, 4 et 10 de Univers>Interactif

Ceux qui ont vécu cette aventure de l’intérieur témoignent tous d’une expérience enthousiasmante.
Daniel Ichbiah se rappelle par exemple d’une conférence de rédaction pendant laquelle Ariel Wizman ne sélectionnait que les sujets les plus ahurissants : Le multimédia rend les enfants plus vifs — Nul ! — Et moi, je propose un reportage sur une fille grunge qui dort dans une poubelle en Russie — Génial. Je prends !
« je me suis amusé follement ; il y avait un boulevard qui s’ouvrait, gigantesque. Dès lors il suffisait de se poser une question pour avoir un sujet d’article, avec une liberté folle pour le traiter » (Francis Mizio) ; « C’était un des magazines les plus novateurs de l’époque. la maquette était sublime. Le ton complètement décalé. Les informations passionantes et poussées et délirantes » (Agnès Giard) ; « Je n’ai jamais vu cela se répéter nulle part, peut-être à part le Joystick de la grande époque » (Ichbiah) ; « L’énergie incroyable qui existait autour de ce magazine, venait de tous les collaborateurs — et bien sur, d’Ariel » (Guillaume Wolf).

L’époque était bien celle d’une euphorie cyber : les ordinateurs commençaient à devenir des médias à part entière (et non plus uniquement des outils ou des hobbies), grâce au jeu vidéo, au cd-rom multimédia interactif puis à Internet. On parlait beaucoup de réalité virtuelle, et les interfaces d’immersion telles que les casques de vision binoculaire en 3D et les « data gloves » semblaient destinées à équiper rapidement tous les foyers2.
Au cinéma, 1995 est l’année de Traque sur Internet, Hackers, Ghost in the shell, Strange Days et Johnny Mnemonic.
Enfin, les musiques électroniques étaient en ébulition avec les différents types de musique techno, le trip-hop, la jungle, des artistes ou des groupes tels que Aphex Twin, Carl Craig, Jeff Mills, Massive Attack, les labels Warp, F Communications, Ninja Tune, Mo’Wax, etc.

Pour autant, les auteurs du journal n’ont pas été les dupes de leur sujet : « il y avait un brassage d’idées très stimulant et on se donnait un peu l’illusion d’être les acteurs d’une révolution. Mais grâce à Ariel Wizman, qui a toujours été très caustique par rapport à ces idées, le magazine Univers Interactif n’a jamais sombré dans le ridicule. Les sujets de société étaient toujours traités avec beaucoup d’humour et de distance » (Agnès Giard) ; « en réalité, nous n’étions pas dupes: les ordinateurs n’apporteraient pas le bonheur (bien sûr!)… On avait même fait un fanzine parodique, en insert dans le magazine, “Mr. Cibaire” (écrit par Loïc Prigent), qui se moquait du tout technologique » (Guillaume Wolf).

Peu de magazine "high-tech" consacrent de longs articles à philosopher sur la mort. Ici dans le numéro 10.

Le « cyber » de 1995 était à la fois une réalité tangible (cd-rom, internet) en constante évolution et un réservoir à fantasmes, un sujet de science-fiction. Les questions qui agitent le monde numérique à présent (les droits d’auteur, les licences libres, la surveillance,…) sont très importantes, bien entendu, mais elles semblent un peu techniques, presque mesquines à côté de ce qui faisait le sommaire de Univers > Interactif : transhumanisme, réalité virtuelle, cybersexe, nomadisme, médias alternatifs, communautés, cyberpunk, post-cyber… Ces « futurs » de l’époque sont d’une certaine façon devenus notre présent, mais ils sont un peu moins enthousiasmants à présent, un peu moins fous qu’ils ne le semblaient alors. Il faut dire que nous nous emballions pour un rien, recevoir un e-mail était une aventure et naviguer sur des sites situés de l’autre côté de l’atlantique semblait relever du miracle.

Monsieur Cibaire, le fanzine auto-parodique de Univers>Interactif

« Donc, oui, U>I, c’était (et cela demeure) pour moi une incroyable porte ouverte sur l’avenir grâce à cette manière à la fois si maligne, futée et pertinente de décortiquer le présent […] U>I parlait essentiellement de la fusion (homme/machine, sociétés/réseaux, bio/chimie, organique/machinique, spirituel/matériel, hard science/sciences sociales, présent/futur, sexe/spiritualité, historicité/fiction, papier/internet, texte/image, fixe/animé… comme une image archétypique de ce qu’allait devenir l’omniprésent multimédia de notre société éclatée/globalisée du XXIe siècle. » (Jean Bonnefoy)

Univers > Interactif a été un des premiers magazines à offrir des cd-roms à ses lecteurs. Ils contenaient des vidéos diverses et un contenu interactif mais aussi des pistes musicales inédites comme "Maelia: le rêve de l'Axoloti", un titre du DJ Roudoudou recyclé plus tard sous le titre "Déjeuner sur l'herbe" qui précède de trois ans son célébrissime "Peace And Tranquility To Earth".

Les ventes ont été plus mauvaises que prévu, et l’expérience a finalement tourné court. Elle n’a cependant pas été sans suites : Crash, Air et Transferts (1998), Le Monde interactif (1999) ou encore le supplément de Libé Écrans (2006) ont sans doute été inspirés par Univers >Interactif à un degré ou à un autre. Curieusement, ce n’est pas le cas du magazine Amusement, pourtant proche de Univers >Interactif par bien des aspects mais dont le fondateur et rédacteur en chef, Abdel Bounane, n’en a pas été lecteur, et pour cause : il devait avoir onze ou douze ans à l’époque !

 

Que soient ici remerciés Jean Bonnefoy3, Agnès Giard4, Francis Mizio5, Daniel Ichbiah6 et Guillaume Wolf7 qui ont eu la gentillesse de se remémorer pour moi cette époque, en m’envoyant pour certains de longs et passionnants mails dont je n’ai reproduit ici que quelques extraits qui me semblent significatifs.

  1. Depuis cette époque, Ariel Wizman a été entre autres animateur pour Canal+, acteur au théâtre et au cinéma, membre du duo de musique électronique Grand Popo Football Clubet idiot du village global, pour avoir accepté d’enregistrer un message moralisateur destiné à être ajouté par le ministère de l’industrie aux fichiers téléchargés en Peer-to-peer. []
  2. Mais puisque rien ne se passe jamais comme prévu, personne n’avait imaginé à l’époque l’Eye Toy de Sony, la Wiimote de Nintendo ou le projet Natal de Microsoft, qui remplacent (avantageusement sans doute) les interfaces de réalité virtuelle précitées []
  3. Jean Bonnefoy a exercé divers métiers mais il est avant tout célèbre pour sa carrière traducteur, notamment dans le domaine de la science-fiction, avec des classiques tels que le Le cycle de fondation, d’Isaac Asimov, les livres de Douglas Adams ou divers romans de la vague « Cyberpunk » — William Gibson et Bruce Sterling notamment  — qu’il a nettement contribué à faire connaître en France. Il est lui-même auteur et essayiste. []
  4. Agnès Giard a collaboré à nombreux journaux ou magazines et s’est spécialisée dans les thèmes de la sexualité (notamment avec son très célèbre blog Les 400 culs), des technologies, des contre-cultures et du Japon. Dernier livre : Les objets du désir au Japon []
  5. Francis Mizio est à présent écrivain, auteur d’une dizaine de romans, de plusieurs recueils de nouvelles, de livres jeunesse, d’anthologies,… Dernier livre (je crois) : L’encyclopédie des rebelles insoumis et autres révolutionnaires, en collaboration avec Serge Bloch et Anne Blanchard. []
  6.  Daniel Ichbiah s’est particulièrement consacré à la presse informatique depuis la fin des années 1980 mais il a écrit sur bien d’autres sujets, notamment la musique. Il est auteur d’une soixantaine de livres, dont trois romans et un ouvrage de référence devenu un classique et régulièrement réédité, La Saga des Jeux Video []
  7. Guillaume Wolf habite Los Angeles depuis huit ans. Il est directeur creatif du magazine d’art et de design Whitewall []

La culture sur le réseau (1996)

janvier 18th, 2010 Posted in Brève, indices, Vintage | 4 Comments »

Philippe Douste-Blazy1 ne fait pas vraiment partie des ministres de la culture marquants, mais il a bien occupé ce poste sous les deux gouvernements d’Alain Juppé, entre 1995 et 1997. Or cette période est précisément celle qui a vu débarquer en France les premières offres grand public d’accès à Internet. J’ai retrouvé cette question posée au ministre par Univers>Interactif numéro 10 (juin 1996) :

La réponse est assez rafraîchissante, il suffit de la comparer aux déclarations plus récentes de Christine Albanel ou de Frédéric Mitterrand pour qui la diffusion de la culture sur le réseau est bien moins importante que le contrôle de cette diffusion et l’assurance que celle-ci sera légitimement marchandisée. En lisant ces mots je me dis que la mission du ministère de la culture a beaucoup changé, en quinze ans.

  1. Pour l’anecdote, j’ai eu ce monsieur comme employeur au ministère des affaires sociales au début des années 1990 : il était sous-ministre délégué à la Santé, débarqué de Lourdes, et il serrait la main à toute personne qu’il croisait dans les couloirs. Il était bien plus sympathique que la ministre, Simone Veil, qui semblait mal supporter qu’un subalterne lui adresse la parole, ou même un regard. []

L’ordinateur va-t-il tuer les stars de l’écran ? (1983)

janvier 17th, 2010 Posted in Au cinéma, Lecture, Vintage | 1 Comment »

Micro7, « le magazine de l’informatique individuelle », est sans doute une des premières revues consacrées à l’informatique qui se soit donné une vocation culturelle. Après un ou deux ans de parution, Micro7 a fusionné avec Votre Ordinateur pour devenir Micro V.O.
Comme tous les magazines d’informatique de l’époque, celui-ci contenait des programmes en langage basic et des articles consacrés à des machines, mais on pouvait aussi y trouver des articles de société ou des articles culturels, comme par exemple des interviews de musiciens de l’époque (Edith Nylon, Bill Baxter, Orchestre rouge), invités à s’exprimer sur leur rapport à l’informatique. Contrairement aux journaux concurrents (L’Ordinateur Individuel, Micro Systèmes), les couvertures de Micro7 ne mettaient généralement pas les ordinateurs en avant mais plutôt leurs utilisateurs.

En 1983, pour son numéro cinq, Micro7 a réalisé un grand dossier sur le thème du futur du cinéma, sous le titre « L’ordinateur va-t-il tuer les stars de l’écran ? ». On y trouve notamment une explication de la synthèse d’images 3D qui se conclut en évoquant comme « projet ultime dans l’art de l’imagerie informatique » le tournage de séquences animées jouées par des « personnes artificielles » (c’est bien le mot « personne » et non « personnage » qu’emploie l’auteur de l’article).
L’article traite d’applications militaires ou d’expérimentations universitaires mais ne mentionne pas John Whitney et on a de la peine à croire qu’il ne précède que d’un an la sortie de The Last Starfighter. Pourtant l’auteur n’hésite pas à prédire que, je cite, « Les prochains maîtres d’Hollywood ne seront pas les petits fils de John Ford mais les informaticiens graphistes ».

Un second article, plus original, prédit que l’outil informatique prendra sa revanche sur les films qui l’ont utilisé comme héros ou sujet de fiction (sont évoqués Alphaville, 2001: A Space Odyssey, Alien, The Forbin Project, Demon Seed, Wolfen, Looker, Tron, Star Wars, mais aussi Coup de Cœur, de Francis Ford Coppola — qu’il faudra que je revoie, je n’ai pas le souvenir d’un rapport à l’informatique ou à l’image calculée).
Pour l’auteur de l’article ce n’est pas tant par la création d’images numériques qui permettra à l’ordinateur de prendre sa revanche sur son rôle de méchant au cinéma, c’est plutôt pour d’autres rôles tels que la robotisation des caméras ou l’établissement de plannings de travail.

Wim Wenders est quand à lui interviewé à deux titres.
Tout d’abord, sous l’influence de son producteur Coppola, qui « est convaincu que les ordinateurs représentent l’avenir de l’industrie du cinéma [car] ils augmentent les possibilités de contrôle, qui est la préoccupation majeure de l’industrie du cinéma », il emploie l’outil informatique et la vidéo pour préparer ses tournages et limiter les risques d’erreur. Dans l’interview, Wenders ne se dit pas forcément convaincu par cette méthode qui, selon lui, peut nuire à une nécessaire spontanéité.

Wenders est aussi interviewé pour son film L’État des choses (Der Stand der Dinge, 1982), où l’ordinateur est mis en scène comme symbole négatif, car, dit-il, « Pour moi l’ordinateur tue la spontanéité, l’imagination. Le cinéma va bientôt se préparer comme une opération militaire. Le réalisateur se contentera de mettre au point la stratégie à appliquer. Tout sera programmé. L’élément humain, qui est pour moi celui de la surprise et de la spontanéité, va disparaître. Les ordinateurs vont contribuer à accentuer la solitude des hommes ».
Plus loin, il développe :
« L’ordinateur se veut une extension du cerveau humain, de la mémoire. Il va isoler les gens en rendant leurs rapports encore plus indirects. Des générations d’enfants autistiques, repliés sur eux-mêmes, vont émerger ».