Profitez-en, après celui là c'est fini

Stylo espion

janvier 16th, 2010 Posted in Filmer autrement, Parano | 9 Comments »

Un stylo caméra et dictaphone acheté dix-neuf dollars sur le site chinois Dealextreme.
Ce modèle 2Go permet de filmer plus d’une heure d’affilée au format 640×480 pixels.

L’emballage est en carton fort, imprimé en noir et blanc. Il contient le stylo (en deux parties), un câble USB, une notice et un adaptateur qui permet d’alimenter électriquement un appareil rechargeable par son port USB sans avoir à utiliser d’ordinateur. La présence de cet adaptateur serait agréable si il n’était pas aux normes électriques chinoises (deux petites fiches plates rapprochées).

L’objectif se trouve en haut du capuchon. Il est assez discret. Le stylo lui-même est un peu moins discret car il est assez gros. La partie caméra du stylo contient toute l’électronique : caméra, micro, batterie et port USB. On filme en pressant le petit bouton qui se trouve en haut du capuchon. Lorsque l’on filme, une diode bleue s’allume à l’arrière de la caméra. Pour récupérer les images, il suffit d’insérer le stylo dans le port USB d’un ordinateur, il est alors identifié comme une clef USB.

L’image obtenue est d’une qualité assez médiocre, elle contient pas mal de « bruit » et semble mal supporter les éclairages trop forts (note : les captures compilées ci-dessus ont été réduites à 40% de leur taille d’origine). Le son est quand à lui franchement médiocre. Parfois, la vidéo se bloque sur une image fixe, sans raison.
En revanche, le stylo écrit.

Exposition Éléonore Saintagnan – vernissage

janvier 14th, 2010 Posted in Cimaises | No Comments »

Petit reportage réalisé pendant la préparation de l’exposition d’Éléonore Saintagnan à l’Esah, puis pendant le vernissage.

(Photos : Nathalie ou Jean-noël Lafargue)

Rappel : exposition Éléonore Saintagnan

janvier 12th, 2010 Posted in Brève, Cimaises, Dans la boite-aux-lettres | No Comments »

J’ai le grand plaisir d’annoncer l’exposition consacrée par la galerie de l’École supérieure d’art du Havre à trois œuvres d’Éléonore Saintagnan, exposition dont j’ai l’honneur d’être, en quelque sorte, le commissaire et qui sera inaugurée demain mardi 12 janvier à dix-huit heures.

Éléonore Saintagnan - Portraits flamands, 2007

L’exposition durera jusqu’au 3 février. On peut trouver une description détaillée des œuvres présentées sur cette page.

L’homme le plus interactif de l’état français

janvier 8th, 2010 Posted in Brève, Interactivité, Vintage | 4 Comments »

Contre l’avis de nombreux députés, y compris dans son camp, Philippe Séguin a imposé le vote électronique individuel à l’Assemblée Nationale, dont il était alors le président. Ce système a été pensé pour empêcher les votes par procuration de députés absents qui étaient jusqu’alors tolérés — en toute illégalité puisque la constitution stipule que le vote des députés est personnel — à l’assemblée.
Pour avoir imposé son boitier de vote électronique, le journal >Interactif a qualifié Philippe Séguin d’ « homme le plus interactif de l’état français ».

Philippe Séguin et sa machine à voter, dans le magazine Univers>Interactif, Avril/Mai 1995. L'article est de Bertil Scali, aujourd'hui connu pour son activité d'éditeur.

Barbarie et droit d’auteur

janvier 7th, 2010 Posted in Les pros | 18 Comments »

Le chanteur Bono, du groupe U2, a publié samedi dernier dans le New York Times une tribune libre assez étrange où il disserte sur le bilan des années 2000 et sur les progrès que l’on peut attendre des années 2010. Il lance entre autres un appel à Barack Obama, qu’il implore de peser de tout son poids politique pour que les automobiles à venir soient plus belles et pour que les « style fascists » (il qualifie ainsi Mark Newson, Steve Jobs, Jonny Ive, Franck Ghery et Jeff Koons — je me demande si tous apprécieront) créent des voitures à contre-courant de la médiocrité générale car, explique le chanteur, « ça me fait mal de dire ça de la démocratie […] mais il est rare que la loi du nombre produise de la beauté »1.

Bono, faisant rire Al Gore pendant le forum économique mondial de Davos en 2008 : le monde est sauvé ! Photo Robert Scoble / FlickR, sous licence Creative Commons Attribution 2.0

Cette curieuse mention du caractère (évidemment !) non-démocratique de la fabrication du beau serait anecdotique si quelques lignes plus loin, le même Bono ne se mettait pas en tête de parler de la question du droit d’auteur et du piratage. Inquiet pour l’avenir de l’industrie du cinéma, du jeu vidéo, de la télévision et de la musique, le chanteur du groupe le plus riche de l’histoire du rock’n’roll appelle à une surveillance du réseau, serveillance dont on sait qu’elle est techniquement possible puisque, nous rappelle-il, la preuve en est donnée chaque jour par le noble effort des États-Unis pour stopper la pédopornographie et par l’ignoble effort de la Chine pour supprimer la contestation sur Internet2.
Bono s’écoute-t-il bien parler ? donner des leçons à la Chine populaire, dont il qualifie un peu légèrement la politique d’ignoble, pour appeler à ce que l’on s’inspire de ses méthodes de contrôle de l’information au profit d’un secteur économique (4% du PIB américain, précise Bono) est un peu douteux à un moment où les pays prospères et démocratiques, dans leur large majorité, n’hésitent pas à utiliser la pédopornographie, le terrorisme ou encore le droit d’auteur comme prétextes à une limitation générale des libertés sur Internet.

L’excellent blog The Internets a débusqué ce matin une autre tribune libre, de portée un peu plus locale puisque publiée par le quotidien Sud-Ouest et signée par Patrick Hourquebie, président d’Alice Media Store — dont j’avais jusqu’ici ignoré l’existence. Ce monsieur s’insurge contre les mirages du « tout-gratuit » qui, dit-il, relève « du négationnisme de la valeur de la création ». Le mot négationnisme pourrait sembler suffisamment chargé mais l’auteur ressent le besoin de préciser sa pensée en affirmant qu’ « Il faut empêcher l’avancée d’une barbarie culturelle qui précède toujours la barbarie tout court ».

On est toujours le barbare de quelqu'un (illustration : Conan The Barbarian, 1982)

Si Patrick Hourquebie parle de barbarie, c’est en effectuant le calcul suivant : privée de revenus, l’industrie culturelle finira par disparaître, or un monde sans culture, c’est un monde qui tombe dans la barbarie.
On pourra trouver la prédiction légèrement contradictoire : le public serait à ce point boulimique de culture… que la culture va disparaître par défaut de financement ?
Il est par ailleurs possible de se poser des questions sur l’emploi irraisonné de raccourcis historiques dramatiques : la barbarie « tout court » est-elle toujours précédée d’une barbarie culturelle ? Si l’on nous parle du nazisme — référence absolue en matière de recul de la civilisation (qui est je suppose ce que l’auteur oppose à la barbarie) —, il faut bien admettre que ce régime n’a pas été ennemi des arts et qu’il s’en est au contraire sans doute beaucoup trop préoccupé. On pense souvent que la politique culturelle du IIIe Reich a été de brimer les peintres expressionnistes, d’imposer l’art monumental un peu toc d’Arno Breker et d’Albert Speer et de produire un cinéma de propagande lourdaude, mais cela relève de la caricature car le régime hitlérien a au contraire fait tout son possible pour séduire ou du moins employer les artistes les plus talentueux de son époque, parfois avec succès, par exemple Léa Von Harbou, épouse de Fritz Lang, Léni Riefenstahl, Carl Orff, Richard Strauss, mais aussi plusieurs peintres « fauves » : Van Dongen, Vlaminck, Friez et Derain, qui sans avoir adhéré à quoi que ce soit ont accepté d’être instrumentalisés. En fait, la vie culturelle de l’Allemagne nazie a été plutôt active3 et la propagande, généralement indirecte. Le régime nazi a prôné un art qui s’adresse au sentiment et non à l’intelligence (ce sont les termes exacts de Gœbbels dans un discours de 1937 auprès de la chambre du cinéma). Cela, sans doute, est barbare, mais n’est pas bien différent de ce que l’on offre au public de nos jours, notamment à la télévision.
On pourrait aussi citer George Steiner pour son essai Dans le château de Barbe-Bleue (1986), où il rappelle que la barbarie nazie n’est s’est pas développée en opposition à la culture mais qu’elle en est le produit.
Et le piratage des œuvres, aujourd’hui, de quoi est-il le produit ? Bono prétend qu’il est proportionnel à la vitesse du réseau (bientôt, dit-il, on téléchargera une saison de 24 heures chrono en vingt-quatre secondes). Mais à mon humble avis, le piratage est avant tout le produit d’une société de consommation qui sollicite en permanence l’envie et qui ne vend jamais les choses à leur juste prix, qui offre par exemple des téléphones pour quelques euros symboliques puis qui adresse chaque mois à leurs possesseurs des factures de plusieurs centaines d’euros ; qui matraque le public de musique « gratuite » dans les publicités ou dans les émissions de télévision ; où chacun sait pertinemment que ceux à qui rapporte une production (disque ou pomme de terre) ne sont pas ceux qui l’ont produit mais ceux qui savent comment exploiter producteurs et consommateurs.

Thulsa Doom, le chef de la secte des adorateurs du dieu-serpent (Conan Le Barbare, 1982)

Patrick Hourquebie propose quelques mesures légales qui pourraient selon lui sauver le droit d’auteur. Sans surprise il appelle de ses vœux une législation plus sévère. Au delà de ça, il aimerait que les versions « immatérielles » des livres soient vendues au même prix que leurs version papier (il vend des livres physiques, on comprend son intérêt…) mais aussi que les versions immatérielles soient offertes aux acheteurs des mêmes livres physiques. L’idée est un peu saugrenue puisqu’on ne voit plus quelle sera la raison d’acheter un livre virtuel, mais passons.
Il propose aussi que les droits d’auteur, passé le délai légal actuel, deviennent la propriété de l’état et servent à financer les médiathèques, la lutte contre l’illettrisme, l’enseignement du français à l’étranger et un réseau de librairies indépendantes « certifiées » (?). Au lieu d’entrer dans le domaine public, les droits d’auteur seraient intégrés au bien public, en somme. Pour un copyright qui dure mille ans ? Victor Hugo n’aurait pas été d’accord, on cite souvent cet extrait d’un discours de 1878 : « Le livre, comme livre, appartient à l’auteur, mais comme pensée, il appartient – le mot n’est pas trop vaste – au genre humain. Toutes les intelligences y ont droit. Si l’un des deux droits, le droit de l’écrivain et le droit de l’esprit humain, devait être sacrifié, ce serait, certes, le droit de l’écrivain, car l’intérêt public est notre préoccupation unique, et tous, je le déclare, doivent passer avant nous ».
Comme me le faisait remarquer ma moitié, un dispositif qui permettrait aux états de transformer l’œuvre de ses « grands hommes » en rente perpétuelle aboutirait à de sordides manœuvres de leur part, pour pousser les artistes importants à se faire naturaliser et à décéder sur leur sol.

Pour finir, Hourquebie propose que la taxe sur la valeur ajoutée qui est appliquée aux livres numériques ne soit pas de 5,5%, comme c’est le cas des livres papier, mais de 19,6%, la différence empochée par l’état devant être allouée au financement des services de police spécialisés dans la lutte contre les infractions au droit d’auteur.
Payer pour obtenir une protection, en somme : peut-être pas barbare, mais très féodal !

à lire ailleurs : La farce du droit d’auteur où le réalisateur Ramdane Issaad raconte comment la société civile des auteurs multimédia lui a versé 9 euros de droits pour les diffusions sur TV5 de sept ses documentaires. L’article était signalé par François Bon dans Scam : arrêter la comédie, où le romancier détaille un courrier qu’a envoyé la Scam à ses sociétaires pour proposer d’instaurer une taxe appliquée aux gros consommateurs de bande passante sur Internet…

  1. « It hurts me to say this about democracy […] but rarely does majority rule produce something of beauty ». []
  2. « we know from America’s noble effort to stop child pornography, not to mention China’s ignoble effort to suppress online dissent, that it’s perfectly possible to track content » []
  3. Ce qu’en dit Lionel Richard, spécialiste de la culture allemande au XXe siècle : Le Troisième Reich a engendré quelque deux mille films, favorisé l’édition de milliers de romans, de centaines d’anthologies de poèmes, organisé des centaines d’expositions de peinture, contribué à l’élaboration de milliers de monuments, de statues, de sculptures, de fresques. Les productions dites artistiques ont proliféré, elles ont envahi la vie quotidienne de millions d’Allemands, elles ont forcé leur intimité. Elles ont été offertes à une contemplation et à une consommation massives comme jamais en Allemagne jusque là.
    Lionel Richard, Le Nazisme et la Culture, éd. Complexe, 2006 []

Galette des rois Nintendo

janvier 7th, 2010 Posted in Brève, indices | 5 Comments »

J’avais déjà vu des fèves Disney, des fèves Superman et Batman, des santons, des bondieuseries, des animaux, etc., mais jamais encore de fèves issues du monde du jeu vidéo.

Fèves à l'image des personnages Donkey Kong et Luigi. Sont chaleureusement remerciées ici mesdemoiselles Blanche L. et Luce L. qui ont eu la gentillesse de me prêter ces objets le temps de pouvoir les scanner.

La machine Esper

janvier 4th, 2010 Posted in Images, Interactivité au cinéma | 7 Comments »

Dans son article Les androïdes rêvent-ils de photos de famille ?, André Gunthert évoque le rapport à la photographie qui lie deux films inspirés par l’univers de Philip K. Dick, Blade Runner (1982) et Minority Report (2002). Il y rappelle que dans ces deux films d’anticipation, on n’imagine pas que la destination naturelle de la photographie ne soit pas le tirage sur support papier1.

Photogrammes issus de "Ghost in the Shell" (1995), de Mamoru Oshi. Comme dans "Blade Runner" (1982), le tirage photographique sert à fabriquer la biographie artificielle d'un personnage mais ici la question prend un tour encore plus troublant : le cerveau de l'homme en question a été "piraté", il voit un cliché représentant sa fille (imaginaire) là où tous les autres ne voient qu'une photographie de lui-même.

Ceux qui se sont essayés à déterminer la différence de nature qui est censée séparer la photographie argentique de la photographie numérique ont souvent eu le tort de trop se concentrer sur la question de la technologie d’enregistrement des images et pas assez sur les modalités de leur exploitation. En effet, c’est sans doute avant tout le destin numérique des images (y compris d’origine argentique) qui peut être considérée comme ayant des implications inédites : transmission sur le réseau, stockage virtuel, traitement ou analyse mécanique,  etc.2.
Ce qui est vraiment neuf, en l’occurence, c’est l’échelle que prennent les phénomènes liés à l’usage qui est fait des images sur support numérique. En 2010, je peux en quelques secondes donner à voir un cliché que je viens de faire à des dizaines, des milliers ou des millions de personnes ; par une simple erreur de manipulation (la célèbre facilité de tout ce que l’on peut faire « en un clic »), je peux aussi perdre à jamais des dizaines de milliers de mes propres photographies ; inversement, je peux dupliquer les mêmes fichiers numériques à des milliers d’exemplaires et espérer ainsi les pérenniser à une échelle inouïe ; un passant mécontent d’avoir été pris en photo dans la rue peut (ça m’est arrivé) réclamer au photographe de supprimer le cliché, d’une part parce qu’il sait que tout appareil numérique permet un tel effaçage et d’autre part parce qu’il craint précisément l’exploitation qui peut être faite de ce cliché, notamment sur le réseau.
La question de l’enregistrement des photographies numériques est cependant en train de connaître une mutation inédite, non pas du fait du codage numérique (opposé au procédé physique analogique de la fixation de la lumière sur le film argentique) mais du fait de l’intelligence des appareils numériques qui sont à présent capables de suivre un objet, d’interpréter une expression du visage, et sans doute bientôt de retoucher des détails (yeux rouges mais aussi un jour zones « interdites à la prise de vue ») de manière automatique.
Fin de la digression.

Les esquisses très détaillées de Syd Mead.

Je saisis le prétexte lointain de la publication de l’article mentionné plus haut pour parler de la machine Esper, un dispositif qui a fortement marqué les esprits, issu du film Blade Runner (1982).
Je parle bien de Blade Runner et non de Do androïds dream of electric sheeps?, le roman de Philip K. Dick qui l’a inspiré, car l’engin dont il est question a été inventé pour le film de Ridley Scott et n’existe pas dans le roman3. La conception de la machine Esper est due à Syd Mead, auteur de bien d’autres accessoires et décors du film et qui a expliqué avoir travaillé non en décorateur mais bien en exerçant son métier de designer, c’est à dire en réfléchissant aux fonctions et aux usages des bâtiments, des véhicules et de tous les objets qu’il a imaginés pour la ville de Los Angeles telle qu’il a spéculé qu’elle deviendrait en 2019.
Dans une interview pour BoingBoing tv en juillet 2008, il explique : «.I wasn’t in the movie business and I didn’t particularly care, I was just doing a design job.». Le « just » n’est pas l’expression d’une fausse-modestie, Syd Mead dit seulement qu’il a travaillé ici exactement comme il avait travaillé pour Ford quelques années plus tôt. Cette approche est loin d’être évidente dans le monde du cinéma où les objets méritent bien leurs noms d’accessoires ou de décors (il y a d’autres exemples cependant, comme Star Wars, où les plus infimes éléments de décor sont pensés en fonction de l’usage qu’ils auraient si l’univers décrit existait effectivement, et pas uniquement en fonction de leur utilité à l’écran), et elle est à mon avis à l’origine du succès de l’univers visuel qui a été développé ici.

Parmi les photographies qui appartiennent à un "réplicant", Deckard en analyse une à l'aide de la "machine Esper". Par agrandissements successifs, il parvient à voir le tatouage qui se trouve sur le visage d'une femme qui est reflété par un miroir convexe.

La machine Esper est un ordinateur spécialisé dans l’analyse criminologiste et capable de congeler et de stocker des pièces à conviction. On ne connaît pas toutes ses fonctions, mais on sait en revanche qu’il en existe des modèles portables assez rudimentaires et d’autres plus sophistiqués comme celui que Deckard (le héros du film) utilise dans son appartement. On ignore si le mot Esper est un acronyme ou s’il fait référence à au nom commun « esper », utilisé par certains auteurs de science-fiction pour décrire une personne dotée de capacités paranormales (télépathie, télékinésie,…)
En soi la machine — que l’on ne voit d’ailleurs pas très bien — n’a finalement que peu d’intérêt : c’est un scanner couplé à une imprimante et à un système d’affichage, pilotable par la voix. Pour pouvoir décider de la partie de l’image qu’il veut agrandir, l’opérateur utilise une grille normée qui permet d’en repérer les zones, un peu comme une grille du jeu de bataille navale. Cette interface impose à son opérateur un certain niveau d’expertise : Deckard donne des instructions spatiales d’une certaine précision et le spectateur sait qu’il a été forcé d’acquérir une forme de savoir-faire.
Il faut dire qu’en 1982, la micro-informatique en était à ses balbutiements et les interfaces graphiques avec souris et écran, qui existaient à l’état de prototype depuis une dizaine d’années, n’avaient toujours pas été commercialisées — l’ordinateur Apple Lisa date de 1983.

Le célèbre portrait des époux Arnolfini (1434) par Jan van Eyck. Le miroir convexe permet d'intégrer à la composition un autoportrait de l'artiste.

Curieusement, les scènes d’analyse d’image que l’on trouve dans les films ou les feuilletons télévisés actuels ont conservé un point commun avec cette séquence : la parole. Cela peut s’expliquer pour des raisons purement cinématographiques, puisque la manipulation silencieuse d’un logiciel informatique est sans doute assez peu filmogénique. Dans Blade Runner, Deckard parle à la machine. Aujourd’hui, l’enquêteur parle non à la machine mais à son opérateur (qui est fréquemment une opératrice) : « augmentez la netteté sur la zone de la plaque minéralogique du véhicule des terroristes » — « bien chef ! ».

Beaucoup de spectateurs de Blade Runner ont vu la séquence de la machine Esper comme une opération impossible : avec cet outil, Deckard semble capable de déplacer son angle de vision en trois dimensions à l’intérieur d’une image qui n’a que deux dimensions. La successions des images est un peu ambiguë sur ce point mais l’intention du réalisateur n’était pas de montrer une opération impossible. En effet, Deckard profite surtout d’un miroir convexe (« miroir de sorcière ») apte à révéler des détails situés hors des limites de la prise de vue. La référence au portrait des époux Arnolfini, par Jan van Eyck, semble évidente. On peut aussi penser au film Blow-up (1966) de Michelangelo Antonioni, où des détails invisibles pour le photographe au moment de la prise de vue apparaissent à l’agrandissement.

Thomas, le personnage principal du film "Blow Up", découvre par le tirage d'une de ses photographies qu'il a été témoin d'un meurtre. C'est la direction du regard de la femme photographiée qui lui indique la zone qu'il doit agrandir.

En 1997, Serge Bilous, Fabien Lagny et Bruno Piacenza ont sorti un cd-rom baptisé 18:39, édité par Flammarion dans sa collection baptisée « art et essai » (éphémère collection puisqu’elle n’a, je pense, accueilli aucune autre production que celle-ci). Le titre est un clin d’œil à la date officielle de la naissance de la photographie (1839) et le cd-rom tout entier fonctionne comme la machine Esper. Au départ, une photographie en noir et blanc occupe tout l’écran. Un quadrillage vert vif permet à l’utilisateur de sélectionner les détails qu’il veut approfondir. Parfois, les zooms sont impossibles (l’angle de vue de l’appareil n’est plus conforme à celui du cliché d’origine). Enfin, les détails sont analysés : poster au mur, objet sur une table, pupille de l’œil ou empreintes digitales d’un protagoniste, etc.
Le spectateur-utilisateur du cd-rom explore à l’infini une simple image.

Quatre écrans issus du cd-rom "18:39"

La référence à Blade Runner est assumée et soutenue par de nombreux clins d’œil tels que les mouvements d’image et les mouvements du quadrillage lors des agrandissements.
On pense aussi au voyage dans toutes les dimensions (spatiales, temporelles, imaginaires) d’un immeuble parisien qu’effectue le lecteur de La Vie mode d’emploi (1978), par Georges Pérec, dont le niveau de détail semble infini.

"Slippery Traces: The postcard trail" (1995), par George Legrady

On trouve aussi une référence explicite (interface, choix sonores) à la machine Esper de Blade Runner dans Slippery Traces: The postcard trail (1995), œuvre interactive de George Legrady qui a aussi connu une édition au format cd-rom et où l’utilisateur navigue par association d’idées parmi des centaines de cartes postales de nature apparemment hétérogène mais reliées entre elles par la biographie de l’artiste qui les a sélectionnées, par des éléments visuels et par la navigation de celui qui consulte l’œuvre. Les choix effectués par l’utilisateur sont ensuite conservés par le programme et conditionnent les navigations futures, un peu comme notre mémoire se reconfigure — au niveau neurologique — chaque fois que nous y accédons.

(je remercie au passage Fabien Lagny qui m’a fait parvenir des écrans issus de 18:39, qui comme bien des productions issues de la glorieuse époque du cd-rom multimédia interactif ne sont malheureusement plus lisibles sur les systèmes actuels ; je remercie aussi Jean-Louis B. qui m’a rappelé l’existence de Slippery Traces — cdrom que je n’ai pas vu depuis la biennale Artifices 4 — et m’a appris que j’orthographiais Peirce incorrectement).

  1. Je cite André Gunthert : « En matière photographique, le présent est allé plus vite que l’avenir. Ce que nous disent Blade Runner ou Minority Report, c’est qu’en 1982 comme en 2002, nul n’imaginait que la photographie, support privilégié de la mémoire privée, puisse un jour connaître une autre matérialité que celle du tirage » []
  2. Lire : Bonjour Monsieur Peirce, par J.L. Boissier, sur le blog Arts des nouveaux médias, où sont évoqués quelques éléments du débat. []
  3. Inversement, la boite à empathie de Wilbur Mercer, qui tient une certaine place dans le roman, disparait du film []

Enfants savants-fous (2)

janvier 3rd, 2010 Posted in archétype, Sciences | 3 Comments »

En commentaire à l’article précédent, on m’a proposé plusieurs références d’enfants « savants », voire « savants fous ».
Je remercie Emoc, Olivier, Hannah, Enro et Tom Roud pour leurs suggestions.

Génial Olivier, par Devos, dans Spirou #2164 (1979). Olivier est un cancre à l'école et un génie à la maison. Au lieu de faire ses devoirs, il consacre de longues heures à inventer des systèmes fantaisistes censés faciliter sa vie d'écolier. Cela se retourne souvent contre lui.

Doctor Zee est un personnage récurrent de l'éphémère série "Gallactica 1980" (1980), qui fait suite à la première série Battlestar Gallactica. Du fait d'une "mutation cérébrale", Dr Zee est supérieurement intelligent, au point d'avoir une grande influence sur le gouverneur Adama qui lui demande conseil sur tous les sujets scientifiques (sciences humaines et sciences exactes). Il est le créateur de nombreux objets technologiques. Deux acteurs l'ont successivement interpréte : Robbie Rist (photo) puis Patrick Stuart.

L'insupportable Bryce Lynch, dans la série "Max Headroom". Créateur d'un système de publicité subliminale qui tue les spectateurs, Bryce Lynch est aussi le responsable involontaire de la naissance de Max Headroom. La philosophie de ce gamin effronté est : "j'ai créé la bombe, je ne suis pas celui qui l'a lancé". L'acteur de la version britannique (image de gauche, 1985), Paul Spurrier, ressemblait aux chanteurs New Wave de l'époque. Celui de la version américaine (image de droite, 1987), Chris Young, semble calqué sur Bill Gates.

La princesse Chamsous Sabah, dans "Azur et Asmar" (2006), de Michel Ocelot. Éduquée par les meilleurs précepteurs des quatre coins du monde, elle parle plusieurs langues et se passionne pour la connaissance, depuis son palais, où elle est cloîtrée pour sa sécurité.

« The Selected Works of T. S. Spivet » de Reif Larsen. T.S. Spivet est un garçon de 12 ans dont le talent précoce pour la cartographie est remarqué par des revues savantes et lui vaut de recevoir un prix au Smithsonian (pas encore traduit en français).

Le Cycle d'Ender, par Orson Scott Card (depuis 1985). Andrew Wiggin, dit Ender, est un enfant surdoué qui prend la tête de la résistance militaire terrienne face à une menace extra-terrestre belliqueuse.

Enfants savants-fous

décembre 30th, 2009 Posted in archétype, Sciences | 14 Comments »

L’enfant génie des sciences est une intéressante déclinaison de l’archétype du savant fou. Par son âge, le « boy  genius » — ou même le « baby genius » — pose la question de la responsabilité (ou de l’innocence — attribut de l’enfant) du scientifique face à ses œuvres, mais aussi celle de la science pour la science, avec laquelle n’interfère aucune considération « impure » issue du monde des adultes telle que la rentabilité financière ou l’utilité commerciale.

J’ai récolté une  modeste collection visuelle sur ce thème dont l’idée m’est venue naturellement après le billet consacré aux coffrets éducatifs pour savants atomistes en culottes courtes. Je suis preneur de tout autre exemple.

Docteur Poche, "La Planète des chats", par le trop méconnu Marc Wasterlain, paru en 1980 dans Spirou #2212 (vignette de gauche) et #2213 (vignette de droite) . Les pensionnaires d'une institution pour enfants surdoués transforment une moissonneuse-batteuse en véhicule spatial pour répondre à des appels radio envoyés depuis une mystérieuse planète.

Jack B. Quick, par Alan Moore et Kevin Nowlan (1999, en français aux éditions USA, 2006). Élevé dans une ferme du Kansas, Jack désespère ses parents lorsqu'il oublie de mettre son manteau... ou qu'il manque de détruire l'univers connu avec une de ses inventions.

Jimmy Neutron, créé en 2002, jeune génie scientifique qui n'est pas toujours très conscient des conséquences de ses inventions.Photogramme extrait du film "Jimmy Neutron: Boy Genius".

Dexter dissimule un laboratoire scientifique gigantesque sous sa maison à l'insu de ses parents. Ses deux pires ennemis sont sa sœur Dee Dee et son rival Mandark. La série Dexter's Laboratory a commencé à être diffusée en 1996. Elle est basée sur un court-métrage réalisé par Genndy Tartakovsky alors qu'il était encore étudiant.

Baby Geniuses 1 et 2 : les bébés sont des génies qui conspirent dans une langue secrète... Ces deux films figurent en bonne place dans toutes les listes (imdb, notamment) des plus mauvais films jamais tournés. L'évolution des visuels est intéressante : l'affiche du premier film, sorti en 1999, montre un bébé qui tient deux tubes à essai dans les mains. Pour la sortie en DVD, en revanche, plus de tubes à essai mais une pose conquérante, torse bombé et mains sur les hanches. Pour le second film (2004), les bébés "géniaux" deviennent des super-héros ou des agents secrets, il n'y a plus de référence à la science.

Ellie Arroway est une petite fille dont le destin de scientifique a été décidé dès son enfance par un industriel, Hadden, sur la foi de ses prédispositions pour les sciences et les mathématiques ("Contact", 1997)

Dans une thématique liée, on peut se pencher aussi sur la question de l’enfant ou du bébé qui met ses connaissances innées, son intelligence supérieure ou ses talents précoces au service d’un projet criminel.

Stewie, le bébé de la famille Griffin ("Family Guy", série créée en 1999). Il se rappelle de sa naissance et des "neuf mois de captivité" qui précèdent ce moment. Au premier rang de la longue liste des personnes qu'il veut assassiner en attendant de réaliser son rêve de dominer le monde, se trouvent sa propre mère et "l'homme en blanc", c'est à dire le médecin qui l'a accouché.

Agagax, bébé et parrain de la mafia dans "Supermatou", par Poirier (Pif Gadget #407, 1977). Il s'exprime généralement en babillant mais, même si ça le répugne, sait aussi se faire comprendre des adultes.

Les enfants du "Village des damnés", dans les versions de 1960 et de 1995. Nés au même moment, parfois sans père, dans un petit village, ces enfants sont supérieurement intelligents et communiquent par transmission de pensée.

L'enfant qui détient un savoir qui manque aux adultes. Ici Alia Atreides, dans le film Dune (1984). Ayant acquis la conscience pendant la grossesse de sa mère, elle possède (et est possédée par) la mémoire de ses ancêtres, notamment de son grand-père Vladimir Harkonnen qu'elle a tué alors qu'elle n'était âgée que de quatre ans.

Du radium sous le sapin

décembre 30th, 2009 Posted in Sciences, Vintage | 7 Comments »

L’A.C. Gilbert Company, fondée en 1909 par un prestidigitateur professionnel, a obtenu un succès phénoménal avec les Erector Set (1911) — l’équivalent américain du Meccano britannique — mais aussi avec des coffrets de magie ou d’expérimentations scientifiques. La Porter Chemical Company a inventé le concept de chimie amusante pour enfants avec ses coffrets commercialisés dès 1914.

Ces deux sociétés ont diffusé des millions de boites d’expérimentations scientifiques jusqu’aux années 1960, qui les ont vu être tout d’abord rachetés par d’autres fabricants de jouets puis disparaître, marquant la fin d’un âge d’or du jouet scientifique. L’un et l’autre éditeur affichaient comme ambition de préparer les enfants à devenir les savants du futur, ce qu’ils exprimaient dans des termes patriotiques : « Porter Science prepares young america for world leadership » (Porter) — « Today’s adventures in science will create tomorrow’s America » (Gilbert).
Parmi leurs nombreux coffrets, on remarque des jeux éducatifs dédiés  à l’étude de l’énergie atomique :

le laboratoire d'énergie atomique Gilbert U-238 , jouet pour enfants produit entre 1950 et 1951. Parmi les objets fournis dans la boite, on trouve un compteur Geiger-Müller, un spinthariscope, un électroscope, une chambre à brouillard et quatre sources de radioactivité. La boite valait 50 dollars, ce qui constituait une grosse somme pour un jouet puisque cela correspond à environ 450 dollars actuels. Il s'est vendu peu de boites et le jeu est donc extrêmement rare à présent.

Les utilisations possibles du laboratoire Gilbert : mesurer la radioactivité avec l'electroscope, regarder la désintégration des matériaux radioactifs avec le spinthariscope et chercher de l'uranium à l'aide du compteur Geiger-Müller. Un manuel gouvernemental inclus dispensait des conseils aux jeunes prospecteurs d'uranium et promettait une prime de 10.000 dollars à ceux qui parviendraient à trouver un filon du précieux minerai, dont les États-Unis ont peu de gisements (le grand pays producteur est le canada) mais dont les besoins étaient très importants au début des années 1950.

Le compteur Geiger-Müller de marque Gilbert, que l'on pouvait acheter seul, produit aux alentours de 1950-1955

Porter Atomic Energy Lab (~ 1950). Le coffret contenait un spinthariscope, deux flacons contenants de l'uranium sous forme de minerai et sous forme "chimique" ainsi qu'un "radio-active screen", en fait un écran sur lequel a été déposé du radium.

Porter Chemistry and Atomic Energy Lab (~ 1950)

Les bombardements de Hiroshima et de Nagasaki datent du mois d’août 1945. Les essais — très médiatisés — réalisés sur l’atoll de Bikini datent de l’année suivante. La première centrale énergétique nucléaire américaine date de 1951.
Ces jouets s’inscrivaient dans l’actualité directe de la recherche fondamentale dont le public découvrait la toute-puissance avec effroi et fascination. C’est un peu comme si l’on fournissait aux enfants de 2010 des jouets pédagogiques consacrés à la manipulation du génome ou aux nanotechnologies !

Les photographies proviennent du site de la Health Physics Historical Instrumentation Museum Collection et du compte FlickR de la Chemical Heritage Foundation. Voir aussi cet article.