février 22nd, 2011 Posted in Cimaises, Images, indices, Les pros | 23 Comments »
Intéressant débat cette semaine autour du droit de prendre des photographies dans les musées.
Sur Slate le 10 février, Vincent Glad a publié Musée d’Orsay : la carte postale contre le téléphone portable, un article traitant des happenings contre l’interdiction de prendre des photographies au musée d’Orsay. Jean-Marc Proust lui a répondu trois jours plus tard, toujours sur Slate, par l’article Musées : plaidoyer pour le no photo, dont le titre est suffisamment explicite. Enfin, le 18 février, André Gunthert a livré son analyse de la question sur Culturevisuelle dans l’article La photo au musée, ou l’appropriation dont je citerai cette réflexion : « Comme la majeure partie de la pratique photographique privée, ce qu’elle manifeste est d’abord de l’amour. Refuser aux gens d’aimer les œuvres à leur manière est un acte d’une grande brutalité et un insupportable paradoxe au regard des missions du musée ».
À mon tour je vais tenter de traiter du sujet.

La signalétique du musée du Louvre détourne des œuvres anciennes : cratère grec, peinture baroque, mosaïque romaine, etc. Certains jugeront le procédé un peu putassier, mais ce n’est pas mal réalisé. On ne le voit pas bien sur mon cliché mais l’objectif de l’appareil du photo du panneau « pas de flash » (à gauche) est en relief, et pour cause : c’est une caméra de surveillance, mise en abyme qui me semble intéressante. Le panneau qui interdit de toucher aux œuvres est curieux puisqu’il montre deux personnages faits de mosaïque, donc appartenant au même univers. Il s’agit, de plus, d’un homme et d’une femme : le message n’est pas si clair… Est-ce le contact physique entre personnes, le lien tactile, qui est interdit ?
Pendant longtemps, les musées nationaux qui présentaient des œuvres entrées dans le domaine public n’appliquaient qu’une règle : les visiteurs pouvaient faire les clichés qu’ils voulaient, mais à la condition de bon sens de ne pas se gêner les uns et les autres, et à la condition de ne pas risquer d’endommager les œuvres. Pour ces raisons, l’utilisation de flashs ou celle de trépieds est généralement proscrite par le règlement intérieur des musées, ou en tout cas soumise à autorisation.
Cette situation pouvait être jugée légitime : après tout, ces musées sont constitués d’œuvres acquises par l’état, ce trésor appartient donc à chaque français, et d’ailleurs pas seulement à chaque français puisque des égyptiens, des italiens, des irakiens, des iraniens, des grecs ou encore des hollandais, entre autres, peuvent penser eux aussi qu’ils ont un petit droit symbolique sur les bas-reliefs, les sculptures ou les peintures que l’on trouve au Louvre, puisque beaucoup viennent du même pays qu’eux et y ont même parfois été dérobés. Quand à ceux qui ne croient pas trop à la fiction des nationalités, ils remarquent que l’art appartient au patrimoine de l’humanité toute entière.
Lorsque les œuvres ont des auteurs vivants ou décédés depuis moins de soixante-dix ans, il en va un peu différemment puisque se pose alors une question juridique de droits d’auteur. Question qui ne justifie pas nécessairement une interdiction de photographier, d’ailleurs, car s’il serait évidemment interdit à quelqu’un de diffuser sans autorisation une reproduction d’œuvre contemporaine — ce qui peut concerner une installation, une affiche publicitaire, un bâtiment, ou même l’éclairage d’une exposition —, il n’est pas pour autant interdit aux particuliers de photographier ladite œuvre, en tout cas si elle est située dans l’espace public. La tendance générale, autour du droit d’auteur (Sonny Bono act, droit de prêt des bibliothèques publiques, taxe sacem, lois Dadvsi et Hadopi, conjuration Acta,…) est d’étendre l’empire et la durée des droits, et de restreindre à un minimum les exceptions et les licences accordées au public.

Une autre tendance a bouleversé les musées de France à partir des années 1980, l’obligation de se transformer en lieux touristiques véritables, si ce n’est rentables, aptes en tout cas de s’imposer non comme de simples espaces institutionnels de conservation et d’exposition, mais comme des lieux de passage obligés et des marques commerciales exportables et rémunératrice. À bien des égards, ça a été une bonne chose : les budgets ont augmenté et la qualité de l’accès aux œuvres a pu être améliorée. Mais il y a des cas troubles, comme la grande galerie de zoologie du museum d’histoire naturelle, qui est passée de l’état de musée scientifique tristement abandonné (et fermé plusieurs décennies durant) à l’état de musée pédagogique technicolor, vidé de ses extraordinaires collections (je ne connais pas les chiffres précis mais plusieurs dizaines de milliers d’oiseaux naturalisés ont été jetés) et où ne reste plus qu’un défilé de peluches sélectionnées pour leur beauté et parce que les enfants les connaissent (lion, girafe, etc.), choix qui donne à l’ensemble un aspect d’arche de Noé bigote et cinématographiquement éclairé, résultat un peu perturbant si l’on se souvient que lieu se nomme toujours « grande galerie de l’évolution ». Le débat est difficile à trancher : vaut-il mieux réaliser des expositions d’une grande qualité scientifique qui n’attireront pas de public ou bien faut-il chercher à séduire avec une présentation « pédagogique » sans intérêt scientifique ? La beauté ou la vérité ? La science austère ou la distraction spectaculaire et idiote ?
On voit très bien cette tension opérer pour tous les musées placés sous la tutelle de l’éducation nationale : le Muséum ; le musée de l’homme / musée du quai Branly ; le palais de la découverte / cité des sciences et de l’industrie.
Il me semble que les choix politiques tranchent généralement en faveur de la séduction.

Le chantier du grand Louvre, au milieu des années 1980. Les palissades étaient très réputées pour leurs graffitis.
J’ai commencé à fréquenter le Louvre il y a plus de trente ans. Ma grand-mère m’y emmenait souvent le dimanche, m’expliquant qu’il faudrait une vie entière pour connaître tout le musée — opinion que je colporte régulièrement à mon tour. Il me semble qu’il y avait une entrée du côté du jardin des Tuilleries et une autre du côté opposé, rue de l’amiral de Coligny. Le musée était lugubre et silencieux, son public était en grande partie composé des gardiens de salle. Ce n’était plus le cas dans mon enfance, mais on m’a raconté que pendant longtemps, ces gardiens étaient des infirmes de la guerre de 1914-1918, ce qui devait installer une ambiance particulière.
Certains ont crié au scandale lorsque l’on a édifié une pyramide de verre dans la cour du Louvre, se sont plaints que l’on voyait mal le bâtiment, mais ils avaient oublié (s’ils l’ont jamais su) que le lieu abritait depuis des années une fourrière automobile.
Pendant la durée du chantier, j’allais souvent là-bas photographier les palissades, car on pouvait y voir les premiers graffitis à la mode new-yorkaise de Paris. J’allais aussi dans le musée, et j’ai le souvenir d’un certain capharnaüm, de peintures disposées pèle-mêle… On pouvait par exemple découvrir un minuscule et précieux Astronome de Vermeer situé au dessus de trois rangées de scènes de genre sans grand intérêt — cela faisait pourtant un bon demi-siècle que Vermeer avait été redécouvert.
Certaines salles étaient exiguës, mal surveillées, et il n’aurait sans doute pas été difficile (et je suppose que c’est arrivé) de subtiliser une miniature d’un primitif flamand.
Peut-être noircicè-je le trait, mais il me semble que le Louvre était dans un état lamentable.
En devenant un musée moderne, aménagé pour accueillir des flots de touristes, le Louvre est devenu une marque et le temple a accueilli des marchands. La vieille boutique de cartes-postales recourbées par l’âge et de livres poussiéreux a été remplacée par des cafés, des restaurants, des échoppes de reproductions et de beaux objets. Les activités du musée ont été mises en valeur, comme par exemple la très médiatique restauration des noces de Cana, de Véronèse, réalisé pour partie en public, jusqu’à compromettre la sécurité du tableau, d’ailleurs.

Située contre une énorme cimaise — celle qui portait les Noces de Cana de Véronèse autrefois —, la Joconde est tenue à distance de ses admirateurs qui la distinguent assez mal.
Il me semble que c’est en devenant des marques, des labels, que les musées ont commencé à oublier un peu leur mission de service public. Les tarifs augmentent (le Louvre, c’est dix euros l’entrée — pour que l’établissement reste rentable malgré la gratuité pour les moins de 18 ans, il fallait bien trouver l’argent quelque part), les musées acceptent des sponsors intéressés (l’industrie du sucre pour une exposition sur l’agriculture antillaise ; Sanofi pour une exposition sur les virus ; la Sacem pour une exposition sur la contrefaçon, etc.) et des tensions apparaissent, le musée n’est plus « chose publique » mais devient une marchandise, un lieu bien balisé qui se protège de ses usagers, qui essaie d’empêcher à tout prix que ceux-ci s’approprient les collections, fusse par la banale action de prendre des photographies.
De manière superficielle, on pourrait trouver cela illogique puisque le Louvre ou Orsay ne sont pas des sociétés anonymes et ne versent pas de dividendes : où sont les enjeux financiers qui expliqueraient la tentation d’une telle forme de confiscation ? En réalité, derrière les musées se cachent de nombreux enjeux qui n’ont rien de symbolique : marché de l’art, marchés publics, communication, tractations internationales diverses (un « Louvre Abou Dabi » ?),…
Mais ça ne saurait à soi seul expliquer l’interdiction des photographies dans les musées, car la valeur financière de quelques clichés d’œuvres d’art réalisés dans ce genre de conditions est nulle et le sera toujours. Ce que les gens qui photographient dans les musées veulent emporter chez eux, ce ne sont pas les œuvres, c’est plutôt le souvenir ou la preuve d’avoir cotoyé ces œuvres, c’est de pouvoir dire « j’y étais ».

Un panneau à l’entrée d’une église croate : pas de glaces, pas d’alcool, pas de cigarettes, pas de trottinettes, pas de chiens,… pas de photos.
Un indice.
En Croatie, les musées sont peu fréquentés — il m’a d’ailleurs semblé que leurs rares visiteurs étaient tous français ! —, malgré des collections archéologiques, historiques et artistiques parfois d’excellent niveau. L’entrée n’est pas chère et on prend les photos que l’on veut.
En revanche, la visite des églises non-archéologiques est devenue difficile. J’en ai même vu qui étaient gardées par des vigiles et dont l’accès était interdit aux touristes. Sur chaque église, un gros panneau sans ambiguïté indique tous les interdits liés au lieu, parmi lesquels, l’interdiction de prendre des photographies.
Or la Croatie, qui n’est indépendante que depuis vingt ans, est une ancienne république socialiste où la religion n’était certes pas autant brimée que dans bien des pays voisins, mais n’était pas pour autant bien vue. En reprenant un pouvoir temporel fort, favorisé par la croyance populaire que les guerres des Balkans étaient motivées par des divergences théologiques, l’église catholique croate a pu dicter ses conditions sur de nombreux points : rétrocessions de terrains confisqués et interventionnisme dans le débat politique notamment.
L’interdiction de prendre des photographies dans les églises croates, qui est une nouveauté, semble donc être l’expression d’un pouvoir temporel plutôt qu’une « sacralisation », d’une « sanctuarisation » de ces lieux dont les motivations seraient exclusivement spirituelles. Rien de surprenant, bien entendu, mais ça me semble être un indice très signifiant du fait que refuser les photographies, c’est avant tout asseoir sa domination sur un territoire.

Les conservateurs sont souverains quand au contenu des règlements intérieurs de leurs musées. Pourtant, ils seraient à mon avis bien inspirés de réfléchir attentivement aux implications philosophiques de la question. Ne sont-ils pas en train de participer implictement, à leur corps défendant je l’espère, à la tendance qui consiste à faire oublier aux citoyens que leurs institutions leur appartiennent ? Ce qui se joue là dépasse sans doute de beaucoup la question de la noblesse de l’art et de la vulgarité du tourisme.