Profitez-en, après celui là c'est fini

Mes séquences de cinéma #6 : Fellini Roma

février 25th, 2011 Posted in Scènes choisies | 1 Comment »

Roma (1972) de Federico Fellini est un film qui m’a durablement marqué mais que j’ai vu assez jeune et dont j’avais conservé depuis un souvenir confus et diffus. En le visionnant à nouveau, je comprends d’où me vient cette impression : c’est un film qui ne suit pas une trame précise mais qui alterne les séquences sans s’astreindre à une linéarité chronologique. On saute régulièrement de l’Italie fasciste à l’Italie contemporaine par des saynètes contemplatives souvent interchangeables. Avec quelques éléments autobiographiques et beaucoup de souvenirs sensoriels plus que narratifs, Fellini évoque Rome, jusques à nos jours et depuis l’antiquité, rappelée par ses vestiges autant que par le biais du fantasme cinématographique.

Plusieurs scènes du film sont très marquantes et se répondent : séances de cinéma et de spectacles, scènes de bordels, repas à quelques centimètres des tramways, vie sous les abris pendant un bombardement, découvertes d’une maison souterraine superbement décorée de peintures antiques pendant le percement d’un tunnel du métro, défilé de mode religieux,…

La scène que j’avais sans doute retenu avec le plus de force, c’est le circuit qui est effectué par la caméra sur l’Autostrade 90, autoroute circulaire qui entoure Rome.

La séquence débute à un péage, où l’équipe d’un film se prépare à tourner. Cette équipe filmée est aussi celle qui réalise le film, et elle tourne ici aux deux sens du terme : elle tourne physiquement autour de Rome et tourne un film qui traite de Rome. Une fois partis, on croise des prostituées, des vagabonds, un cheval qui court seul sur la route. On regarde fugacement à l’intérieur des véhicules qui roulent à côté de nous, on regarde au loin les usines fumer, on essaie d’apercevoir le macabre spectacle d’un accident sur le bord de la route : une piste de veaux morts qui nous mène à un camion en flammes, renversé. On voit des hommes assis dans un camion, un autre qui tient un miroir, une bâche qui vole comme un fantôme, et tout cela pour terminer sur la rencontre du cortège d’une manifestation contre la bourgeoisie, traversée par une Mercedes où l’on distingue des ecclésiastiques.

Alors que la nuit tombe, l’équipe du film envoie des fusées éclairantes pour faire apparaître des ruines romaines situées sur le bord de la voie. Au fil du trajet, la pluie tombe de plus en plus fort, jusqu’à inonder la route et rendre difficile la vue au travers des pare-brises.

En un peu moins de neuf minutes de trajet automobile et cinématographique, le spectateur sera entré en contact bref avec une extraordinaire quantité de mondes différents.
Si j’aime vraiment cette scène, c’est peut-être parce que Fellini a réalisé ici un bout de film que nous faisons tous régulièrement en pensée, à Rome ou ailleurs.

Nos musées

février 22nd, 2011 Posted in Cimaises, Images, indices, Les pros | 23 Comments »

Intéressant débat cette semaine autour du droit de prendre des photographies dans les musées.
Sur Slate le 10 février, Vincent Glad a publié Musée d’Orsay : la carte postale contre le téléphone portable, un article traitant des happenings contre l’interdiction de prendre des photographies au musée d’Orsay. Jean-Marc Proust lui a répondu trois jours plus tard, toujours sur Slate, par l’article Musées : plaidoyer pour le no photo, dont le titre est suffisamment explicite. Enfin, le 18 février, André Gunthert a livré son analyse de la question sur Culturevisuelle dans l’article La photo au musée, ou l’appropriation dont je citerai cette réflexion : « Comme la majeure partie de la pratique photographique privée, ce qu’elle manifeste est d’abord de l’amour. Refuser aux gens d’aimer les œuvres à leur manière est un acte d’une grande brutalité et un insupportable paradoxe au regard des missions du musée ».

À mon tour je vais tenter de traiter du sujet.

La signalétique du musée du Louvre détourne des œuvres anciennes : cratère grec, peinture baroque, mosaïque romaine, etc. Certains jugeront le procédé un peu putassier, mais ce n’est pas mal réalisé. On ne le voit pas bien sur mon cliché mais l’objectif de l’appareil du photo du panneau « pas de flash » (à gauche) est en relief, et pour cause : c’est une caméra de surveillance, mise en abyme qui me semble intéressante. Le panneau qui interdit de toucher aux œuvres est curieux puisqu’il montre deux personnages faits de mosaïque, donc appartenant au même univers. Il s’agit, de plus, d’un homme et d’une femme : le message n’est pas si clair… Est-ce le contact physique entre personnes, le lien tactile, qui est interdit ? 

Pendant longtemps, les musées nationaux qui présentaient des œuvres entrées dans le domaine public n’appliquaient qu’une règle : les visiteurs pouvaient faire les clichés qu’ils voulaient, mais à la condition de bon sens de ne pas se gêner les uns et les autres, et à la condition de ne pas risquer d’endommager les œuvres. Pour ces raisons, l’utilisation de flashs ou celle de trépieds est généralement proscrite par le règlement intérieur des musées, ou en tout cas soumise à autorisation.
Cette situation pouvait être jugée légitime : après tout, ces musées sont constitués d’œuvres acquises par l’état, ce trésor appartient donc à chaque français, et d’ailleurs pas seulement à chaque français puisque des égyptiens, des italiens, des irakiens, des iraniens, des grecs ou encore des hollandais, entre autres, peuvent penser eux aussi qu’ils ont un petit droit symbolique sur les bas-reliefs, les sculptures ou les peintures que l’on trouve au Louvre, puisque beaucoup viennent du même pays qu’eux et y ont même parfois été dérobés. Quand à ceux qui ne croient pas trop à la fiction des nationalités, ils remarquent que l’art appartient au patrimoine de l’humanité toute entière.
Lorsque les œuvres ont des auteurs vivants ou décédés depuis moins de soixante-dix ans, il en va un peu différemment puisque se pose alors une question juridique de droits d’auteur. Question qui ne justifie pas nécessairement une interdiction de photographier, d’ailleurs, car s’il serait évidemment interdit à quelqu’un de diffuser sans autorisation une reproduction d’œuvre contemporaine — ce qui peut concerner une installation, une affiche publicitaire, un bâtiment, ou même l’éclairage d’une exposition —, il n’est pas pour autant interdit aux particuliers de photographier ladite œuvre, en tout cas si elle est située dans l’espace public. La tendance générale, autour du droit d’auteur (Sonny Bono act, droit de prêt des bibliothèques publiques, taxe sacem, lois Dadvsi et Hadopi, conjuration Acta,…) est d’étendre l’empire et la durée des droits, et de restreindre à un minimum les exceptions et les licences accordées au public.

Une autre tendance a bouleversé les musées de France à partir des années 1980, l’obligation de se transformer en lieux touristiques véritables, si ce n’est rentables, aptes en tout cas de s’imposer non comme de simples espaces institutionnels de conservation et d’exposition, mais comme des lieux de passage obligés et des marques commerciales exportables et rémunératrice. À bien des égards, ça a été une bonne chose : les budgets ont augmenté et la qualité de l’accès aux œuvres a pu être améliorée. Mais il y a des cas troubles, comme la grande galerie de zoologie du museum d’histoire naturelle, qui est passée de l’état de musée scientifique tristement abandonné (et fermé plusieurs décennies durant) à l’état de musée pédagogique technicolor, vidé de ses extraordinaires collections (je ne connais pas les chiffres précis mais plusieurs dizaines de milliers d’oiseaux naturalisés ont été jetés) et où ne reste plus qu’un défilé de peluches sélectionnées pour leur beauté et parce que les enfants les connaissent (lion, girafe, etc.), choix qui donne à l’ensemble un aspect d’arche de Noé bigote et cinématographiquement éclairé, résultat un peu perturbant si l’on se souvient que lieu se nomme toujours « grande galerie de l’évolution ». Le débat est difficile à trancher : vaut-il mieux réaliser des expositions d’une grande qualité scientifique qui n’attireront pas de public ou bien faut-il chercher à séduire avec une présentation « pédagogique » sans intérêt scientifique ? La beauté ou la vérité ? La science austère ou la distraction spectaculaire et idiote ?
On voit très bien cette tension opérer pour tous les musées placés sous la tutelle de l’éducation nationale : le Muséum ; le musée de l’homme / musée du quai Branly ; le palais de la découverte / cité des sciences et de l’industrie.
Il me semble que les choix politiques tranchent généralement en faveur de la séduction.

Le chantier du grand Louvre, au milieu des années 1980. Les palissades étaient très réputées pour leurs graffitis.

J’ai commencé à fréquenter le Louvre il y a plus de trente ans. Ma grand-mère m’y emmenait souvent le dimanche, m’expliquant qu’il faudrait une vie entière pour connaître tout le musée — opinion que je colporte régulièrement à mon tour. Il me semble qu’il y avait une entrée du côté du jardin des Tuilleries et une autre du côté opposé, rue de l’amiral de Coligny. Le musée était lugubre et silencieux, son public était en grande partie composé des gardiens de salle. Ce n’était plus le cas dans mon enfance, mais on m’a raconté que pendant longtemps, ces gardiens étaient des infirmes de la guerre de 1914-1918, ce qui devait installer une ambiance particulière.
Certains ont crié au scandale lorsque l’on a édifié une pyramide de verre dans la cour du Louvre, se sont plaints que l’on voyait mal le bâtiment, mais ils avaient oublié (s’ils l’ont jamais su) que le lieu abritait depuis des années une fourrière automobile.
Pendant la durée du chantier, j’allais souvent là-bas photographier les palissades, car on pouvait y voir les premiers graffitis à la mode new-yorkaise de Paris. J’allais aussi dans le musée, et j’ai le souvenir d’un certain capharnaüm, de peintures disposées pèle-mêle… On pouvait par exemple découvrir un minuscule et précieux Astronome de Vermeer situé au dessus de trois rangées de scènes de genre sans grand intérêt — cela faisait pourtant un bon demi-siècle que Vermeer avait été redécouvert.
Certaines salles étaient exiguës, mal surveillées, et il n’aurait sans doute pas été difficile (et je suppose que c’est arrivé) de subtiliser une miniature d’un primitif flamand.
Peut-être noircicè-je le trait, mais il me semble que le Louvre était dans un état lamentable.
En devenant un musée moderne, aménagé pour accueillir des flots de touristes, le Louvre est devenu une marque et le temple a accueilli des marchands. La vieille boutique de cartes-postales recourbées par l’âge et de livres poussiéreux  a été remplacée par des cafés, des restaurants, des échoppes de reproductions et de beaux objets. Les activités du musée ont été mises en valeur, comme par exemple la très médiatique restauration des noces de Cana, de Véronèse, réalisé pour partie en public, jusqu’à compromettre la sécurité du tableau, d’ailleurs.

Située contre une énorme cimaise — celle qui portait les Noces de Cana de Véronèse autrefois —, la Joconde est tenue à distance de ses admirateurs qui la distinguent assez mal.

Il me semble que c’est en devenant des marques, des labels, que les musées ont commencé à oublier un peu leur mission de service public. Les tarifs augmentent (le Louvre, c’est dix euros l’entrée — pour que l’établissement reste rentable malgré la gratuité pour les moins de 18 ans, il fallait bien trouver l’argent quelque part), les musées acceptent des sponsors intéressés (l’industrie du sucre pour une exposition sur l’agriculture antillaise ; Sanofi pour une exposition sur les virus ; la Sacem pour une exposition sur la contrefaçon, etc.) et des tensions apparaissent, le musée n’est plus « chose publique » mais devient une marchandise, un lieu bien balisé qui se protège de ses usagers, qui essaie d’empêcher à tout prix que ceux-ci s’approprient les collections, fusse par la banale action de prendre des photographies.
De manière superficielle, on pourrait trouver cela illogique puisque le Louvre ou Orsay ne sont pas des sociétés anonymes et ne versent pas de dividendes : où sont les enjeux financiers qui expliqueraient la tentation d’une telle forme de confiscation ? En réalité, derrière les musées se cachent de nombreux enjeux qui n’ont rien de symbolique : marché de l’art, marchés publics, communication, tractations internationales diverses (un « Louvre Abou Dabi » ?),…
Mais ça ne saurait à soi seul expliquer l’interdiction des photographies dans les musées, car la valeur financière de quelques clichés d’œuvres d’art réalisés dans ce genre de conditions est nulle et le sera toujours. Ce que les gens qui photographient dans les musées veulent emporter chez eux, ce ne sont pas les œuvres,  c’est plutôt le souvenir ou la preuve d’avoir cotoyé ces œuvres, c’est de pouvoir dire « j’y étais ».

Un panneau à l’entrée d’une église croate : pas de glaces, pas d’alcool, pas de cigarettes, pas de trottinettes, pas de chiens,… pas de photos.

Un indice.
En Croatie, les musées sont peu fréquentés — il m’a d’ailleurs semblé que leurs rares visiteurs étaient tous français ! —, malgré des collections archéologiques, historiques et artistiques parfois d’excellent niveau. L’entrée n’est pas chère et on prend les photos que l’on veut.
En revanche, la visite des églises non-archéologiques est devenue difficile. J’en ai même vu qui étaient gardées par des vigiles et dont l’accès était interdit aux touristes. Sur chaque église, un gros panneau sans ambiguïté indique tous les interdits liés au lieu, parmi lesquels, l’interdiction de prendre des photographies.
Or la Croatie, qui n’est indépendante que depuis vingt ans, est une ancienne république socialiste où la religion n’était certes pas autant brimée que dans bien des pays voisins, mais n’était pas pour autant bien vue. En reprenant un pouvoir temporel fort, favorisé par la croyance populaire que les guerres des Balkans étaient motivées par des divergences théologiques, l’église catholique croate a pu dicter ses conditions sur de nombreux points : rétrocessions de terrains confisqués et interventionnisme dans le débat politique notamment.
L’interdiction de prendre des photographies dans les églises croates, qui est une nouveauté, semble donc être l’expression d’un pouvoir temporel plutôt qu’une « sacralisation », d’une « sanctuarisation » de ces lieux dont les motivations seraient exclusivement spirituelles. Rien de surprenant, bien entendu, mais ça me semble être un indice très signifiant du fait que refuser les photographies, c’est avant tout asseoir sa domination sur un territoire.

Les conservateurs sont souverains quand au contenu des règlements intérieurs de leurs musées. Pourtant, ils seraient à mon avis bien inspirés de réfléchir attentivement aux implications philosophiques de la question. Ne sont-ils pas en train de participer implictement, à leur corps défendant je l’espère, à la tendance qui consiste à faire oublier aux citoyens que leurs institutions leur appartiennent ? Ce qui se joue là dépasse sans doute de beaucoup la question de la noblesse de l’art et de la vulgarité du tourisme.

L’école supérieure d’art du Havre au top

février 18th, 2011 Posted in Études | 4 Comments »

Agréable surprise dans le numéro de mars du mensuel Beaux-arts. En couverture, est annoncé un classement des dix meilleures écoles d’art de France, rien que ça !

Le dossier cherche à définir ce qu’est une bonne école d’art, en détaillant les missions et le fonctionnement de ces institutions et en présentant des interviews d’artistes enseignants et/ou anciens étudiants en école d’art. Le classement, réalisé parmi les 58 écoles supérieures (territoriales et nationales) françaises, contient l’école supérieure d’art du Havre, en neuvième position.

Il y a de quoi se réjouir, d’autant que les autres écoles classées ont des échelles, des budgets et des effectifs sans commune mesure avec l’Esah, dont sont salués ici les projets nombreux et ambitieux, notamment un partenariat avec l’Université de Xi’An en Chine ou la mise en place de certificats professionnalisants.

Dans les rayons

février 17th, 2011 Posted in Lecture, Personnel, Processing | 6 Comments »

Vu dans la Fnac qui se trouve sur mon trajet, ce jour, quatre exemplaires de Processing : Le code informatique comme outil de création. La semaine dernière, j’avais demandé à une vendeuse si le livre allait être disponible dans ses rayonnages.
Elle m’avait répondu « non, mais je peux vous le commander ».

Euh… non non, c’est pas la peine, c’était juste par curiosité.
Ah… (sourire) vous êtes l’auteur !
Euh… (démasqué !)
Bon, j’en commande deux. Allez, trois.

Il ne me reste plus qu’à faire ça dans toutes les librairies de France !

Réponse de la Halde

février 15th, 2011 Posted in Dans la boite-aux-lettres | 8 Comments »

Est-il normal de se voir refuser un service non-lié à la téléphonie mobile au motif que l’on n’est pas équipé d’un téléphone de ce type ? Plutôt symboliquement qu’autre chose, j’avais saisi la Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité à ce sujet, il y a une semaine.

Comme prévu, on m’explique que mon cas ne figure pas dans la liste discriminations connues du code civil. Je note que la lettre est polie et précise (même s’il s’agit à l’évidence d’un courrier-type), et que la réponse est venue très rapidement.

J’avais aussi contacté l’UFC-Que Choisir?, la réponse est venue encore plus vite, par voie téléphonique : il semble que mon témoignage ait vivement intéressé la section départementale de l’Union fédérale des consommateurs, et ils y donneront suite, mais j’ignore totalement sous quelle forme et je ne sais pas si cela restera cantonné au département ou s’il est possible que cela ait des répercussions jusque dans le magazine Que Choisir?.

À suivre…

Prison automate

février 14th, 2011 Posted in Les pros, Parano, stationspotting | 31 Comments »

Après de longs mois de travaux, la gare de mon modeste et bucolique village du Val-d’Oise a été complètement ré-agencée.
La comparaison entre « avant » et « après » me semble très instructive à faire en ce qu’elle témoigne des changements opérés dans les rapports entre la société des chemins de fer, ses usagers et ses employés.

Je ne suis pas certain que mes schémas seront très clairs et je sais qu’ils ne sont pas très exacts.
Le premier dessin (ci-dessous) montre la gare avant les travaux. Depuis la rue, on accédait librement aux voies, c’était à chacun de prendre la responsabilité du compostage du billet, comme sur les quais des grandes gares parisiennes. On pouvait aussi accéder à l’intérieur de la gare, dont le gros de la surface était occupé par le personnel de la SNCF, réparti en deux guichets et un bureau de réservation grandes lignes, bureau qui avait déjà été fermé plusieurs mois avant le début des travaux et qui avait été remplacé par un automate capricieux : « si vous voulez acheter un billet grandes lignes au guichet, il faut aller à Argenteuil [5km] ou à Paris [15km]« .

Après les travaux (ci-dessous), la gare a été vidée des agents, il ne reste qu’un unique guichet, fréquemment fermé. L’espace de services a été transformé en un simple hall, que l’on peut traverser. Le lieu est équipé d’automates d’achat de billets (banlieue et grandes lignes) et une zone a été réservée pour accueillir une boutique semble-t-il, mais elle est pour l’instant inoccupée. Ce hall n’est pas assez spacieux pour qu’on y ait disposé des bancs.
Pour accéder aux voies, depuis la gare ou depuis la rue, il faut à présent passer des portillons automatiques, c’est à dire être muni d’un ticket ou d’un passe RFID.
Il n’est plus question, par exemple, de se rendre sur le quai pour tenir compagnie à quelqu’un qui va prendre son train.

En fait, si l’on utilise des tickets, et non un passe, on se trouve prisonnier sur le quai dès lors que l’on a passé les portillons, car si on décide de sortir, on ne pourra plus revenir dans la gare. Le quai fonctionne alors un peu comme une nasse.
Sur une vue satellite, j’ai indiqué en jaune la zone à laquelle l’usager qui a passé les portillons est contraint.

Supposons qu’une annonce informe les voyageurs de la suppression d’un train. C’est très fréquent et cela signifie que le prochain train ne passera pas avant un quart d’heure. Autrefois, on patientait en sortant et la gare, typiquement pour profiter d’un des services qui se situent à proximité immédiate : bar-tabac, maison de presse, distributeur bancaire, boulangerie, épicerie, cabines téléphoniques, pharmacie. À présent, il est impossible de sortir, le voyageur doit rester sur le quai, abrité de la pluie par un préau mais pas du vent ni du froid, et ceci, donc, pendant un quart d’heure.
Il existe sur le quai un distributeur « Selecta » où l’on peut acheter une bouteille d’eau à près de deux euros ou des biscuits et autres aliments sucrés.

La raison d’être des portillons est, comme dans le métro1 et le RER je suppose, de limiter la fraude des usagers (fréquente) et d’empêcher la circulation de personnes qui n’ont rien à faire sur le quai (rare). C’est légitime sans doute, mais en même temps assez autoritaire et contraignant. Ce système avantage par ailleurs fortement les voyageurs qui utilisent une carte de transport du type « Navigo »2.

Ceux qui utilisent de simples tickets sont, comme on l’a vu, prisonniers sur le quai, quai auquel ils peuvent par ailleurs avoir des difficultés à accéder car seul un petit nombre de portillons (parfois en panne) sont équipés pour le passage des tickets.
La langue médiatique actuelle aime bien prétendre que les voyageurs sont « otages » des mouvements sociaux, eh bien ils peuvent aussi être « séquestrés », « piégés » par des portillons automatiques.

Pour les gens qui arrivent par la partie sud de la ville (la gare se trouve du côté nord), un distributeur de billets a été installé dans un couloir vide et crasseux, sous la surveillance d'une caméra. Une partie de la gare a été refaite, mais la partie non-refaite n'a même pas été nettoyée !

Les automates coûtent cher à fabriquer, à installer et à maintenir, notamment ceux qui sont en permanence disposés en extérieur. J’ignore s’ils coûtent à l’usage plus ou moins cher que les employés qu’ils remplacent. Je soupçonne dans l’emploi de l’automate une lâche manière de laisser la machine, réputée impartiale et implacable, faire des choses qu’un élément humain ne pourrait jamais faire. Si un employé de la SNCF nous cognait ou nous coinçait lorsque nous n’entrons ou ne sortons pas à la vitesse qu’il juge bonne, il aurait sans doute à s’expliquer ; et s’il laissait quelqu’un muni d’un titre de transport valide sortir de la gare mais plus y retourner, il semblerait de la même manière agir de façon hostile et injuste.

L'affichage mécanique a été remplacé par des écrans. La lisibilité est moins bonne car les écrans sont petits. Les noms de gares ou doivent souvent être abrégés. Lorsqu'il fait grand jour et que les écrans sont face au soleil, on ne voit pas grand chose non plus. Dans l'exemple ci-dessus, les écrans sont simplement éteints, ce qui arrive souvent. La nuit, en revanche, on les voit briller, y compris aux heures où la gare est fermée et où plus aucun train ne circule.

Il faut pourtant bien rappeler qu’un automate n’a rien d’impartial. Son activité est toujours le résultat d’un programme, c’est à dire que ses actions ont été prévues, pensées, voulues. Derrière chaque machine, se trouve un projet, une volonté.
En fait, les technologies grâce auxquelles fonctionnent les automates pourraient rendre toutes les opérations plus fluides et plus amicales si elles étaient voulues ainsi. Il pourrait par exemple être possible de souscrire à des abonnements faits « sur mesure » (deux jours par semaine par exemple) ou d’accepter qu’une personne munie d’un ticket valide puisse sortir et rentrer dans la gare librement. Le fait que cela ne soit pas fait ne montre sans doute rien d’autre que le mépris avec lequel les usagers sont considérés ou, au mieux, montre seulement que leur confort ou leur agrément ne sont pas particulièrement pris en compte.

L'affichage des horaires de train a récemment changé de fonctionnement. Puisque les écrans peuvent être mis à jour, ils s'adaptent au trafic réel au lieu d'indiquer les horaires de référence. Il ne faut pas croire que cela constitue un avantage, au contraire cela permet que des changements ne soient pas signalés clairement et même, ce qui n'arrivait jamais auparavant, cela permet que des trains passent deux ou trois minutes avant l'horaire prévu.

Il n’y a pas que du mépris, il y a aussi de la méfiance, ainsi que le démontre l’ahurissante inflation du nombre de caméras de surveillance nouvellement installées. Il y en a sur les quais, à chaque point de passage et à l’intérieur de la gare. Sans les avoir recensées précisément, je pense pouvoir en dénombrer plus d’une vingtaine, et ce pour une toute petite gare située dans une paisible commune bourgeoise et sans histoires. On peut supposer que le coût d’exploitation de ces caméras est plutôt important. J’ignore si toutes appartiennent à la SNCF ou si certaines sont la propriété de la commune ou de la police nationale.

Le réseau Transilien (les trains de banlieue dont le terminus est toujours une grande gare parisienne) appartient à la SNCF et à Réseaux ferrés de France mais son coût d’exploitation est en très grande partie financé par le syndicat des transports d’Île-de-France, c’est à dire par le secteur public. La SNCF, quand à elle, est un établissement public, mais ce statut est amené à changer, la commission européenne a récemment exigé que, comme la Poste, la société nationale des chemins de fer français devienne une société anonyme. Le motif officiel est l’ouverture loyale à la concurrence, mais des arrières-pensées peuvent être soupçonnées : après tout, la SNCF brasse des dizaines de milliards d’euros mais, en dehors de quelques partenaires, prestataires3 ou sous-traitants, cela ne rapporte à personne, des actionnaires privés ne se distribuent pas de dividendes ou de coupons,…

Une fois devenue une société comme les autres, la SNCF pourra rapporter des sommes importantes, à condition sans doute d’augmenter ses tarifs, d’augmenter le montant des subventions qu’elle perçoit des collectivités locales et de baisser le coût et la marge de manœuvre de ses usagers comme de sa main d’œuvre, c’est à dire les gens qui ont fait vivre directement ou indirectement cette société pendant près de trois-quarts de siècle.

  1. Les portillons automatiques sont généralisés dans le métro depuis 1975 et existent dans le RER depuis sa création. []
  2. Depuis ma gare, pour quelqu’un qui doit se rendre à Paris, l’abonnement Navigo n’est financièrement intéressant qu’à condition de prendre le train cinq fois aller et cinq fois retour chaque semaine au minimum — ou à condition d’avoir un employeur qui assume tout ou partie du coût de la carte de transport. []
  3. L’agence de voyages américaine Expedia, pour le site voyages-sncf.com par exemple. Site lourdement condamné par la justice pour ses pratiques de concurrence faussée en 2009. []

Téléprésence physique

février 13th, 2011 Posted in Design, Filmer autrement, Interactivité | 8 Comments »

Lyndon Baty est un adolescent texan dont le système immunitaire déficient rend impossible toute existence normale parmi ceux de son âge. Pour cette raison, il emploie le système Vgo, qui lui permet d’assister aux cours à distance grâce à un drone de substitution.

Ce n’est pas le premier engin de ce genre, mais celui-ci semble assez bien pensé. Il permet à celui qui le manipule à distance (via le réseau Internet, et notamment grâce à Skype) de se mouvoir, de voir, d’entendre, d’être visible et d’être audible — d’être présent, quoi —, mais il est par ailleurs léger, ne cherche pas à avoir une forme humanoïde et coûte bien moins cher que d’autres systèmes du même genre : environ 6000 dollars à l’achat, auxquels s’ajoutent ensuite chaque année 1200 dollars pour le service.

L’objet est assez élégant, il est équipé, notamment, de phares qui lui permettent de voir et surtout, d’être vu. Comme le montre la vidéo promotionnelle de Vgo, ce genre de machine peut permettre, par exemple, de visiter à distance un entrepot.

Un peu plus étrange, le QB de Anybots (deux fois plus cher), auquel ses concepteurs ont eu l’idée étrange de donner un visage : une grosse tête et deux yeux.

Ça me semble une assez mauvaise idée, car au lieu de regarder le petit écran sur lequel s’affiche l’image du pilote du drone, il me semble que l’on a tendance à fixer le « visage » du robot et donc, à oublier qu’il s’agit d’un dispositif de substitution. Cette illusion peut détourner l’objet de son but initial et créer des situations plus problématiques qu’autre chose (me semble-t-il).

Nous sommes en plein dans le sujet du film Surrogates (2009), de Jonathan Mostow, où Bruce Willis effectue une enquête policière sur des morts suspectes alors même que les humains n’existent les uns pour les autres que par l’intermédiaire de robots qu’ils pilotent à distance.

Nous reparlerons de Surrogates une autre fois. En plus d’être un film de science-fiction assez réussi (inspiré d’un comic-book de Robert Venditti et Brett Weldele), c’est une réflexion sur l’angoisse que nous pouvons avoir de vivre les uns parmi les autres ainsi qu’une satire du culte de l’apparence physique.

Un cheval de Troie en très gros sabots

février 11th, 2011 Posted in Parano | 9 Comments »

Curieuse « une » de Direct Matin, ce non moins curieux quotidien gratuit né de l’association du groupe Bolloré (communication et sondages en France avec Havas, CSA, Harris,… ; transport et logistique en Afrique) et du quotidien dit « de référence », Le Monde.
Ce qui me frappe dans le numéro d’hier, c’est ce logo du journal sous forme d’un phylactère qui semble aujourd’hui être dit par un policier vu de dos. La nouvelle qu’illustre ce policier du matin direct, c’est l’adoption par l’assemblée, après un an de débats parlementaire et dans une relative indifférence médiatique, de la loi Loppsi 2.

En 1998, le principe du fichage ADN des délinquants sexuels a été adopté, à l’initiative de la ministre de la justice de l’époque, Élisabeth Guigou — et non Nicolas Sarkozy, qui s’est vanté d’en être à l’origine lors de l’émission « Paroles de Français » hier. Ce fichier concernait et ne concernerait jamais, nous disait-on, que les délinquants sexuels, promis juré… Année après année, notamment pendant que Nicolas Sarkozy était ministre de l’intérieur (mais aussi avec le socialiste Daniel Vaillant un peu plus tôt), le fichage a été étendu à d’autres délits, puis finalement à tous les délits à l’exception des contraventions, et ceci que l’on soit coupable ou simplement mis en cause dans une enquête. Jusqu’ici, tout va bien, ou presque, je suis prêt à parier que cela correspondait au vœu de la majorité des français qui pensent que ça peut limiter les erreurs judiciaires. Il faut dire que les séries policières diffusées à la télévision n’insistent pas trop sur les failles techniques de ce système d’identification, notamment lorsque l’on compare des ADN de personnes apparentées. Il semble que le nombre ahurissant d’échantillons ADN collectés (2% de la population française) pose par ailleurs un véritable problème d’échelle aux laboratoires qui procèdent aux identifications.
Est-il trop humiliant de devoir crachouiller sur un coton-tige tendu par un fonctionnaire ganté lorsque l’on a eu le malheur d’être associé de près ou de loin à une affaire quelconque, ou bien est-ce que les injustices que cela permet d’empêcher valent le coup que les choses se passent ainsi ? Personnellement, je ne saurais trancher.

En revanche, on peut s’étonner que le prélèvement ADN ait été étendu aux militants syndicaux, ainsi qu’on l’a appris lorsque certains ont refusé de se soumettre à l’opération. De l’affreux, de l’ignoble, de l’indéfendable délinquant sexuel, on est donc passé au militant syndical capturé à proximité d’une manifestation houleuse.
Il y a trois ans, des gendarmes du Nord avaient tout de même fait scandale lorsqu’il est apparu qu’ils comptaient prélever l’empreinte génétique de deux enfants de 8 et 11 ans, coupables d’avoir volé un jouet dans un supermarché.

Rien ne court-circuite mieux l’entendement que l’évocation de la violence gratuite, du viol pédophile ou, bien sûr, du terrorisme. C’est pourquoi, lorsque sont créées des lois motivées par ce genre de crimes, nous serions bien avisés de nous rappeler que ce sont sans doute des lois qui risquent d’avoir une portée infiniment plus grande que prévu, que la question à se poser n’est pas de savoir si tel crime nous dégoûte ou nous révolte, mais de savoir si nous voulons véritablement abdiquer toutes nos libertés.

Comme il n’est pas possible de commettre un acte meurtrier ou un viol par le biais du réseau Internet, l’argument mis en avant, c’est la « pédo-pornographie ». Il est médiatiquement établi qu’un tel type de pornographie serait impunément répandu sur Internet, et que les consommateurs et les producteurs de ce type d’images s’organiseraient en réseau souterrain…
Je ne connais pas d’études qui attesteraient de ces faits, de leur importance véritable ou de leur gravité, mais si le journal télévisé de TF1 le dit, c’est que ça doit être vrai, n’est-ce pas ? Et puis c’est si répugnant qu’on ne veut même pas y penser, que l’on est même prêt à sacrifier un peu de sa liberté dans l’espoir que cela cesse d’exister1.

Voilà comment, sans trop de bruit, de nombreux volets potentiellement liberticides et arbitraires de la loi Loppsi 2 ont été adoptés. Sur Internet, il ne peut circuler que de l’information, que des mots et des images. C’est bien trop pour nos gouvernants qui craignent avec raison (regardez ce qui est arrivé au pauvre Ben Ali) qu’on remette en cause leur pouvoir.
Gilles Sainati, magistrat, spécialiste du droit de l’informatique, a récemment qualifié Loppsi 2 de « Cheval de Troie totalitaire » en rappelant l’exemple frappant de l’extension régulière des prérogatives du fichier des prélèvements génétiques et en affirmant que Loppsi 2 peut tout à fait aboutir au même genre de situation en créant un précédent : pour la première fois, l’exception à la liberté d’expression ne sera pas dépendante d’un jugement (diffamation, etc.) mais pourra être appliquée arbitrairement par une autorité policière.
Si un contenu placé sur Internet est jugé contraire à la loi, il pourra être censuré d’autorité avant tout procès, soit en faisant pression sur les hébergeurs, soit par filtrage.

Pour mémoire, plusieurs ministres actuels ont jugé contraires à la loi les révélations de l’affaire Bettencourt ou encore les publications de télégrammes diplomatiques par Wikileaks.  Avec Loppsi 2, il semble qu’ils pourront empêcher que des informations de cet ordre nous parviennent par le réseau Internet. Ce sera à la presse de se charger de nous informer, avec son tact et sa pudeur de plus en plus navrants, car la presse, du moins celle qui est lue et qui aurait les moyens de réaliser de véritables enquêtes, est le propriété d’un tout petit nombre d’industriels extrêmement proches du pouvoir politique.

On peut critiquer la liberté d’expression en Chine, mais nous, où allons-nous, exactement ?

Média aussi complaisant que bien distribué, Direct Matin nous montre ce matin un président au sourire pour une fois non-carnassier, un peu réservé, mais dont l'index pointé semble emprunt de volonté et d'assurance. Cela suffira-t-il à nous vendre un nouveau quinquennat de sarkozisme et de phrases impayables telles que "tout le monde n'a pas l'idée de la civilisation rurale comme y'avait au début du XXe siècle" ou "Ce que vous venez de dire c'est ce que vivent le quotidien d'énormément de gens".

Le début de l’extrait de l’article consacré à Loppsi 2 dans Direct Matin est assez exemplaire de la désinformation que diffuse la presse : « face au vide juridique et à l’impunité qui règnent souvent sur la toile (…) ». Ce lieu commun, qui n’est soutenu par aucune autre référence que le fait d’être martelé, est bien évidemment faux : il n’y a pas de vide juridique sur Internet, toute loi française s’applique aussi sur Internet, et au contraire, c’est en créant régulièrement des lois d’exception que l’on rend la situation de moins en moins claire.
Une situation aussi peu claire que la phrase finale de l’article qui prête aux « internautes » (?) des réserves « faute de contrôle des sites censurés ».

Je sais bien que je ne dis rien que l’on ne sache déjà, mais après tout, il est important de marquer le coup, de dire que l’on n’est pas d’accord, de rappeler que, de toute évidence, nos gouvernants nous veulent plutôt du mal et qu’il faut commencer à songer à se défendre d’eux.

  1. Curieusement, personne ne parle de supprimer l’automobile pour lutter contre la pédophilie. C’est pourtant bien grâce à l’automobile que les enlèvements d’enfants ont pu avoir lieu. []

La société savonnette

février 10th, 2011 Posted in indices, Interactivité, Parano | 10 Comments »

Dans mon précédent article, j’annonçais avec grandiloquence avoir saisi la Halde car une société me refuse ses services au motif que je ne suis pas équipé d’un téléphone cellulaire, alors même que le service en question n’a strictement aucun rapport avec la téléphonie.

Ma démarche était évidemment symbolique, je serais sans doute plus facilement pris au sérieux en effectuant une réclamation auprès des autorités de régulation du commerce et de la concurrence, mais il s’agissait d’attirer l’attention de chacun sur le fait que de nombreux services ne prévoient plus que l’on ne soit pas équipé d’un téléphone, et que cela va empirer. De même que seul un handicapé peut témoigner de ce que cela fait de pratiquer un monde prévu pour les valides, il faut bien que les sans-portables témoignent de ce qu’est leur vie dans un monde où ils sont nettement en minorité.

Quand je suis né, le téléphone mobile n’existait pas. Quand j’étais âgé de dix ans, c’était une sorte de fantasme : un jour peut-être, on pourrait téléphoner autrement qu’avec le lourd combiné gris au fil en spirale que fournissaient les PTT. À l’époque, Science & Vie pariait sur l’avènement de la montre-à-quartz téléphone et téléviseur plutôt que sur le téléphone portable tel que nous l’entendons. En fait, le téléphone cellulaire commençait à être fabriqué, inspiré par Star Trek, mais il allait passer pas mal d’années avant qu’il soit techniquement au point et suffisamment abordable pour être universellement diffusé. Aujourd’hui, non seulement beaucoup de gens ne peuvent pas vivre sans leur portable mais, comme j’essaie de le faire remarquer, il est de moins en moins prévu qu’on ait le droit d’y échapper.

On peut dire exactement pareil avec le réseau Internet : quand j’ai eu mon premier modem, la plupart des gens ignoraient ce qu’était Internet, mais quinze ans plus tard seulement, il semble difficile de vivre sans adresse e-mail et certains — rappelez-vous les débats entourant la loi Hadopi — ont même défendu qu’il s’agissait d’un droit fondamental pour chaque citoyen, aussi vital que l’approvisionnement en eau ou en électricité, que le fait d’être titulaire d’un compte bancaire. La dictature de la connexion me semble un sujet un tout petit peu différent de celui de la dictature du téléphone mais je ne trouve pas d’arguments de bonne foi pour défendre un tel point de vue. Peut-être est-ce surtout que je considère (mais quelle illusion sans doute) le réseau Internet comme (encore un peu) un outil d’émancipation, tandis que je vois le portable comme un outil d’aliénation. Le net est en grande partie organisé par ses « habitants » tandis que la téléphonie cellulaire est organisée par l’entente d’une poignée de sociétés multinationales, sur le dos de l’utilisateur final qui n’a et n’aura jamais d’autre droit que de choisir la couleur de son téléphone et le nom de l’opérateur auquel il devra verser chaque mois sa dîme.

Le téléphone mobile me semble un des vecteurs d’un problème bien plus large que Nathalie (je dois l’en créditer) baptise la « société savonnette », un monde, le nôtre, où il est impossible d’avoir prise sur quoi que ce soit, où les « réclamations » ne peuvent être autre chose que du défoulement1, et dont les organisateurs sont extrêmement bien protégés du public. Si votre opérateur de téléphonie vous brime, s’il vient de vous débiter une somme indue, si le service est défectueux, vous pourrez vous plaindre, engueuler quelqu’un au téléphone, mais la personne sur laquelle vous vous serez défoulé ne pourra quasiment rien pour vous, ce sera une habitante de Casablanca, de Tunis ou d’Amiens dont la formation professionnelle aura consisté, pour l’essentiel, à masquer son accent régional, et dont le pouvoir sera à peu près nul, car ce qu’on lui demande, ce n’est pas de régler votre problème, ce n’est pas de faire remonter des informations vers ses supérieurs, c’est juste de vous servir de punching-ball verbal, de tampon. Et votre défoulement, vous le paierez souvent au prix fort : un euro et demie la minute. Je crois que des associations de consommateurs ont obtenu que ces services taxés ne servent qu’à s’autofinancer et non à rapporter de l’argent, mais ce n’est pas la question essentielle, le vrai problème est que les « services commerciaux » téléphoniques servent à tout sauf à régler effectivement les problèmes.

Si les employés de votre opérateur téléphonique sont si incompétents, ce n’est pas que pour vous embêter, c’est aussi parce que le danger pour les grosses sociétés, ce sont précisément les employés compétents, c’est à dire les gens qui peuvent régler des problèmes, mais aussi en créer du fait que leur expérience ou l’étendue de leurs connaissances les rend indispensables. Ce n’est pas pour empêcher les gens de s’encroûter, de se fatiguer, que les grosses sociétés pratiquent le « turn-over », non, c’est pour que les salariés n’aient pas de prise sur leur poste, qu’ils ne deviennent jamais irremplaçables.
C’est pour ça que la personne qui se trouve au guichet de ma gare ne sait pas faire un billet grandes lignes, ne sait pas lire un horaire de train et n’a pas le droit de faire d’annonce lorsqu’on lui fait remarquer qu’il y a un problème à annoncer.
La personne qui se trouvait à sa place il y a quelques années savait faire tout cela.

Les machines, on en a déjà parlé ici, jouent un rôle évident dans ce processus : implacables, imperméables aux insultes, elles laissent le consommateur prendre seul toutes les responsabilités, le force à être compétent à leur place et aussi, à la place d’employés humains. Lorsque l’on achète un billet de train dans une borne SNCF actuellement, c’est à nous de faire preuve du savoir-faire nécessaire, de connaître les astuces de tarification, d’appuyer sur le bon bouton. Et si l’on se trompe, on ne peut s’en prendre qu’à soi-même. On peut donner un coup de pied dans l’automate, mais il est solide, ou bien il est surveillé.

Une société où l’on ne peut plus jamais atteindre un responsable, une société dont les institutions (Poste, train,…) sont plus ou moins franchement privatisées, une société où l’on nous cache souvent nos droits (qu’il est de toute manière généralement coûteux de faire valoir), n’a besoin que d’un nombre très limité de castes pour fonctionner : des vigiles pour contenir toute la violence qui naît de cette organisation kafkaïenne, du personnel d’entretien et (c’est ce qui sauve temporairement la plupart d’entre nous), des gens pour payer tous les non-services rendus. Des gens qui, si possible, ne sont pas usagers de services parce qu’ils ont bien voulu l’être mais parce qu’il n’est plus prévu qu’ils ne le soient pas.

(illustrations, de haut en bas : © Magdalena Żurawska ; © Dmitry Ersler ; © Dmitri MIkitenko ; © Olga Filippova — comment parler de la société de services autrement qu’avec des photos factices et inquiétantes issues d’image banks ?)

  1. Un ami me rappelle l’hilarante émission satirique belge Basta qui s’est vengé de l’opérateur local Mobistar, apparemment célèbre pour son service téléphonique incompétent, en bloquant l’entrée de la société avec un préfabriqué déposé en pleine nuit. Lorsque l’agent de sécurité de la société appelle le numéro de téléphone qui est écrit sur l’algéco, il tombe sur un service qui lui parle poliment mais ne comprend ni ne réglera jamais son problème. []

J’ai saisi la Halde !

février 9th, 2011 Posted in indices, Parano | 35 Comments »

J’essaie vainement de souscrire à un service chez Online.net, mais ça s’avère impossible, la validation de ma commande ne peut être effectuée tant que je ne saisis pas mon numéro de téléphone mobile.
Or, comme raconté précédemment, je ne dispose pas d’un engin de ce type et je ne compte pas m’en équiper pour l’instant.

Un ami me propose d’utiliser son numéro (c’est sans doute comme ça que ça va se terminer), mais malgré tout, j’ai saisi la Haute autorité de lutte pour les discriminations et pour l’égalité.
Voici le texte que j’ai adressé très officiellement à la Halde :

Bonjour. La société Online refuse de me laisser accéder à un de ses services (la location d’un serveur web) car je n’ai pas de numéro de téléphone portable à lui fournir.
Or il n’est en aucun cas logique de lier ce service à la détention d’un mobile, pas plus qu’il ne serait logique de lier ce service à la possession d’un arrosoir.
Refusant totalement de m’équiper d’un tel ustensile pour diverses raisons, je me sens discriminé, et surtout, inquiet car il semble que des situations de ce type se reproduisent de plus en plus fréquemment.

On me dira avec raison que j’exagère un peu, que mon cas n’a aucune commune mesure avec le degré de gravité des discriminations dont souffrent toutes sortes de gens du simple fait qu’ils n’appartiennent pas au groupe dominant.

Néanmoins, même si je n’attends pas grand chose d’autre de la part de la HALDE qu’un mail m’informant que mon cas « ne rentre pas dans les cases prévues et que patatipatata… au revoir monsieur », je pense qu’il faut révéler que le fait de ne pas disposer d’un téléphone mobile peut constituer un motif d’exclusion, et que ce genre de situation ne risque pas de se raréfier — de nombreux prospectivistes parient, à court terme, que le téléphone cellulaire remplacera la carte bancaire ou certains titres de transport… Et comme presque tout le monde a un téléphone mobile, cette discrimination sera quasiment invisible.