Profitez-en, après celui là c'est fini

Processing : le code informatique comme outil de création

février 4th, 2011 Posted in Lecture, Personnel, Processing | 29 Comments »

On m’avait bien prévenu : l’odeur du tout premier livre que l’on publie, tout juste sorti des presses de l’imprimeur, est incomparable. On ne m’avait en revanche pas dit que ça ne fonctionnait pas lorsque l’on est un peu enrhumé et que l’impression date d’une semaine.

Cependant, je ne boude pas ma joie, je viens de recevoir le livre Processing, le code informatique comme outil de création, par Jean-Michel Géridan et Jean-Noël Lafargue. J’ai enfin quelque chose à répondre à tous ceux qui me demandent « quand est-ce qu’il sort ? ». Voilà, le livre existe, il sort aujourd’hui, je ne sais pas s’il est déjà présent dans les rayons des librairies, mais ça ne devrait pas tarder.

Une formidable aventure

J’aurais pu recevoir mes exemplaires d’auteur hier mais le livreur ne s’est vraisemblablement pas donné la peine de sonner et s’est contenté de laisser un avis de passage signalant que le colis était trop volumineux pour être laissé dans la boite-aux-lettres.
J’ai donc dû aller au bureau de poste, muni de l’avis de non-livraison, pour récupérer le colis. Une fois chez moi, je l’ouvre : le carton, malgré son poids important, est absolument vide !

En fait il y avait un double fond.
En le soulevant, je découvre cinq exemplaires tous beaux, tous neufs. Fin de la palpitante odyssée du colis.

Le projet

Ce qui a motivé la réalisation de ce livre, c’est, tout d’abord, le constat qu’il n’existait aucun ouvrage francophone consacré à la programmation en langage Processing, pourtant extrêmement répandu, notamment au sein des écoles supérieures d’art, dans les domaines des arts numériques et du graphisme — particulièrement du graphisme d’information. Je pense même que le caractère généraliste (image 2D/3D, son,…) de Processing en fait même un outil très adapté aux représentations scientifiques et aux simulations visuelles de tout ordre.

À l’heure où sort ce livre, il n’est plus le premier ouvrage en langue française, mais le troisième, puisqu’il a été précédé par le manuel libre édité sur la plate-forme flossmanuals et rédigé notamment par Douglas Edric Stanley, Lionel Tardy ou Julien Gachadoat, puis par le luxueux Design Génératif, sorti chez Pyramid il y a quelques semaines. Cette concurrence est plutôt stimulante car les trois ouvrages sont bien différents mais leur existence témoigne d’un besoin.

Notre livre se veut à la fois modeste et ambitieux, ce qui apparaît à mon avis dès qu’on le prend en mains : il n’est pas très grand (22 x 16 x 2 cm), mais, contrairement à 99% des ouvrages consacrés à des langages de programmation, il est relié / cousu, et non bêtement boché / collé. La maquette, due à Jean-Michel, est soignée et graphiquement cohérente, ce qui là aussi éloigne ce livre de l’habituel manuel de programmation.
Immodestement sans doute, nous voulions que ce livre soit à la fois utile, maniable, pratique, complet, mais qu’il fasse aussi partie de ces livres que l’on veut conserver. Il faut dire que le langage Processing se prête particulièrement à cela puisqu’il est suffisamment bien pensé pour que chaque nouvelle version n’annule pas les précédentes, contrairement, par exemple, au langage ActionScript de Flash.
Nous ne remercieront jamais assez Patricia Moncorgé, directrice de ce projet, et Amandine Sueur, qui l’a épaulée, d’avoir accepté de nous suivre dans nos désirs plutôt inhabituels pour l’énorme usine à ouvrages pédagogique qu’est Pearson.

Le livre fait 300 pages, il explique Processing de manière progressive et plutôt complète puisque la quasi-totalité des fonctions de ce langage sont détaillées par des exemples. L’idée était que ce livre puisse satisfaire des débutants tout en étant un ouvrage de référence que les programmeurs confirmés conserveront à côté d’eux.
Certaines notions qui ne sont pas particulières à Processing, comme la trigonométrie1 ou la programmation orientée objet, par exemple, sont aussi expliquées.
Plusieurs librairies externes à Processing sont abordées, telles que les librairies vidéo, minim, pdf, network, ou encore la librairie Arduino, qui permet d’interfacer Processing avec des dispositifs physiques tels que des capteurs, des servo-moteurs, etc.

Des compléments, des exemples et les inévitables erratums que nous suggéreront nos lecteurs seront progressivement publiés sur le site If Design Else Art.

  1. Non non, ne fuyez pas en lisant ce mot, c’est très bien, la trigonométrie []

La programmation comme jeu de plateau

janvier 31st, 2011 Posted in Interactivité | 4 Comments »

Un jeu de société pour apprendre la programmation en langage C++, dès onze ans. Équipés d’un dé, les joueurs se déplacent dans le programme. Ils doivent comprendre des notions telles que la boucle, les conditions et les variables. Le premier à franchir la ligne d’arrivée a gagné la partie.

Le jeu s’appelle C-Jump, il est l’œuvre d’un formateur en informatique, Igor Kholodov.

(Merci à Jean-Michel pour la trouvaille)

Le festival d’Angoulême 2011

janvier 30th, 2011 Posted in Bande dessinée, Cimaises | 8 Comments »

Nous sommes arrivés à Angoulême vers dix heures du matin jeudi, nous avons parcouru le festival au pas de course avant de prendre le train de dix-sept heures trente. Tout ça avait le goût de trop peu, nous avons raté l’exposition de la jeune bande dessinée belges où exposaient de vieux amis, nous ne sommes pas entrés dans le nouveau musée de la bande dessinée (même si nous nous en sommes approchés), nous avons raté presque tout et tout le monde. C’est décidé, la prochaine fois on restera deux jours.

La toute nouvelle statue de Corto Maltese sur la passerelle qui relie les deux rives de la Charente.

Avec l’Association en grève, et avec un président tel que Baru et une exposition sur les colonies, l’ambiance du festival d’Angoulême 2011 est politique et sociale. On y voyait même traîner Laurent Wauquiez, ministre des affaires européennes et président du mouvement « droite sociale », mais en l’écrivant, je me demande si ce n’est pas un peu hors-sujet.

Baru, président de la 38e édition du festival d'Angoulême, sur les lieux de l'exposition rétrospective qui lui est consacrée. Je me suis incrusté dans la séance de photos.

Hervé Baruela, dit Baru, a déjà trente ans de carrière derrière lui. Ce n’est pas l’auteur le plus médiatique qui soit, mais je ne connais personne d’un peu connaisseur du domaine qui ait été étonné qu’il reçoive le grand prix de la ville.

Une petite fille s'inspire des dessins du président du festival. Le jeudi et le vendredi sont les jours des scolaires pendant le festival d'Angoulême. Ils visitent, et ils recopient tout ce qu'ils voient.

Baru est très attaché au monde ouvrier, qu’il met en scène dans ses bandes dessinées. Ce monde a beaucoup changé, et les récits de Baru sont donc emprunts d’une certaine nostalgie, ce qui ne l’empêche pas de parler (et bien) de beaucoup de réalités d’aujourd’hui.

Une statue de Lénine devant le Centre International de la Bande dessinée et de l'image, où se tient l'exposition Baru. Au dos de la statue, dont la présence et la position couchée ne sont pas expliquées mais peuvent être devinées, on peut lire le slogan "debout les damnés de la terre". L'exposition se nomme DLDDLT.

Toujours au Centre International de la bande dessinée et de l’image, l’exposition Petite histoire des colonies françaises, d’après les quatre tomes de la série éponyme de Grégory Jarry et Otto T, aux éditions flblb expose, sous des traits simples et efficaces, cinq siècles d’une histoire sordide, celle de l’époque dite « moderne ».

L'exposition "Petite histoire des colonies françaises"

Si réussie que soit la scénographie, elle n’est pas tellement adaptée à la lecture et donne surtout envie d’acheter le livre.

Une vision inattendue de Wonder Woman dans l'exposition Kaleidoscope, par Hok Tak Yeung.

Aux ateliers Magélis, on pouvait voir une assez bonne exposition sur la bande dessinée de Hong Kong, tous registres confondus : strip d’humour, imitations de mangas, ou encore bande dessinée underground (avec notamment l’excellent Craig Au Yeung).

L'exposition sur la bande dessinée hong kongaise

La scénographie présentait tous les documents dans des flight-cases, sans doute ceux qui avaient été utilisés pour le transport de l’exposition. Pour tout voir, il fallait oser manipuler les tiroirs.

Anouk Ricard

Beaucoup de gens viennent à Angoulême pour faire dédicacer des livres. Nous, rarement, mais c’était tout de même un plaisir de demander à Anouk Ricard (Anna et Froga) de faire un dessin en page de garde de Patti et les fourmis.

"Ceci n'est pas un livre de Joann Sfar", bandeau promotionnel de "1h25" de Judith Forest, chez l'éditeur "La 5e couche".

Cette année, la « bulle1 New York », où se trouvent les petits éditeurs, était débarrassée de certains marchands de « para-bd » (figurines, posters, etc.). Les principaux éditeurs « indépendants » étaient à peu près tous présents : Cornélius, Six pieds sous terre, les taupes de l’espace, la 5e couche, l’Employé du moi, Atrabile, Cafe Creed, Ego comme x, Flblb, les requins marteaux, etc.
L’endroit est beaucoup trop chauffé. Certaines années il ne l’est pas assez.

Je ne connaissais pas du tout les éditions Cambourakis, chez qui on trouve de belles choses, notamment Siamese Twins, par la japonaise Takayo Akiyama.

De jolies choses chez Treasure Fleet, un groupe d’éditeurs allemands, parmi lesquels se distingue notamment Bigrafiktion.
On pouvait voir aussi des micro-éditeurs lettons, roumains, britannique, israëliens,…

Remarqué, parmi les fanzines, Le poulpe multipotent (ci-dessus) et Misma (déjà noté il y a deux ans).
Entre autres achats, Les pièces détachées 1 & 2, par David Turgeon et Vincent Giard.

Comme d’habitude, on s’aperçoit dans la dernière demie-heure que nous n’avons plus de liquide, que, malgré un partenariat entre le festival et la Caisse d’épargne, on ne trouve de distributeurs d’argent nulle part à l’intérieur ou à proximité immédiate des « bulles », et que les éditeurs étrangers ne prennent pas les chèques.
On rentre comme toujours fourbus, en gardant au poignet les bracelets jaune fluorescent qui nous permettaient d’entrer et de sortir des différents lieux d’exposition.

  1. les bulles sont les chapiteaux qui abritent les différents espaces d’exposition du festival, éclaté dans la ville []

L’Association dans la tourmente

janvier 29th, 2011 Posted in Bande dessinée | 11 Comments »

L’Association à la pulpe, plus connue sous le nom L’Association, est un éditeur parisien fondé en 1990 par une poignée d’auteurs : Matt Konture, Lewis Trondheim, Patrice Killofer, Stanislas Barthélémy, David B, Mokeït et Jean-Christophe Menu. En vingt ans, cet éditeur a révélé des talents très divers, à commencer par ceux de ses fondateurs, a joué un rôle central dans l’internationalisation de la bande dessinée « alternative » et a permis la réédition de trésors oubliés. Son catalogue contient des succès commerciaux ou critiques tels que Persepolis de Marjane Satrapi, Le Journal d’un album de Dupuy et Berberian, 676 apparitions de Killoffer de Patrice Killoffer, Les carottes de Patagonie de Lewis Trondheim, L’Ascension du haut mal de David B, Panier de singe de Ruppert et Mulot, Frank de Jim Woodring, Pascin de Joann Sfar, Changements d’adresses de Julie Doucet, La guerre d’Alan d’Emmanuel Guibert, Coney Island Baby de Nine Antico, PyongYang de Guy Delilsle, Livret de phamille de Jean-Christophe Menu, mais aussi des rééditions de Gébé, Forest, Mattioli, des albums de bande dessinée expérimentale avec l’Oubapo (parent bédéphilique de l’OuLipo), des essais (Plates-bandes de Menu, Contre la bande dessinée de Gerner, Désoeuvré de Trondheim) et deux revues, l’éphémère Éprouvette et la vingtenaire Lapin.

Un des projets emblématiques de l’Association est le Comix 2000, ouvrage collectif de 2000 pages, au format dictionnaire et dont les bandes dessinées, muettes, émanent de plus de de trois cent auteurs venus d’une trentaine de pays.

L’Association doit énormément à Jean-Christophe Menu, qui a développé des principes graphiques éditoriaux cohérents, identifiables au clin d’œil, souvent imités mais rarement égalés, dans la lignée d’Étienne Robial période Futuropolis. Menu est aussi le bretteur de la bande, le militant, connu pour ses éditoriaux rageurs, ses combats, ses coups de gueule, ses manières d’enfant gâté et ses engueulades homériques.
Il y a dix ans, Menu a pris ses distances avec l’Association pour fonder sa propre structure, JC Menu éditeur. Son premier livre, Carnet, était une luxueuse collection de dessins de Jacques Tardi — auteur suffisamment populaire pour parier sur un succès qui aurait assuré une trésorerie conséquente à ce nouveau-né de l’édition.
Malheureusement, le livre était un peu trop cher et s’est mal vendu. Menu est donc revenu vers l’Association, dont il a définitivement pris les rênes, tout en refusant d’assumer précisément et officiellement ses responsabilités. Il y a bien longtemps, sans doute, que l’Association aurait dû devenir une société privée comme les autres : les prises de décision sont de plus en plus opaques, peut-être même aux franges de la légalité car, semble-t-il, le bureau exécutif n’a pas été renouvelé régulièrement. La plupart des membres fondateurs du collectif se sont peu à peu éloignés et le comité de lecture qu’ils formaient s’est dissous. La ligne éditoriale de l’Association est devenue un peu moins équilibrée, plus difficile à suivre et de nombreux auteurs historiques ou emblématiques du catalogue sont partis voir ailleurs, de gré ou de force.

Deux jours après que Jean-Christophe Menu ait soutenu avec succès sa thèse intitulée La bande dessinée et son double, on apprenait que les salariés de l’Association se mettaient en grève, protestant contre les conditions du licenciement de trois ou quatre d’entre eux (sur sept) sans concertation, sans prise en compte des solutions alternatives qu’ils proposent, sans tenue d’une assemblée générale extraordinaire, et sans connaissance complète de la situation comptable de la maison d’édition…
Soutenus par la quasi-totalité des auteurs et par la plupart des acteurs de l’édition « indépendante », les salariés de l’Association ont présenté, pour l’édition 2011 du festival d’Angoulême, le triste stand dont je montre les photos ici-même.
On peut manifester son soutien sur Lapétition.be.

Mise à jour du 29/01 à 15h47 : il semble que le stand de l’Association à Angoulême ait réouvert, ce qui fait suite à des discussions très encourageantes entre les différentes parties impliquées.

(lire ailleurs : Longue vie à l’Association (blog) ; La démocratie et son double – Cornélius ; le blog de Joann Sfar)

L’épouvantail au couteau entre les dents

janvier 27th, 2011 Posted in Écrans et pouvoir, indices | 6 Comments »

Avertissement : je n’ai pas particulièrement décidé de voter pour Jean-Luc Mélenchon aux prochaines élections présidentielles. Je tombe souvent sur lui à la télévision — il doit y passer beaucoup car je la regarde peu — ou dans des extraits vidéo en ligne. Je n’ai pas lu son livre Qu’ils s’en aillent tous ! : Vite, la révolution citoyenneJ’ai, comme tout le monde, des opinions politiques, mais elles ne sont ni le sujet, ni le moteur du présent article.

C’est le billet d’André Gunthert Le populisme expliqué aux enfants et les discussions qui l’ont accompagné qui me donnent envie, à mon tour, de commenter la forme qu’a pris la médiatisation de Jean-Luc Mélenchon, médiatisation dont l’expression la plus pure et la plus explicite peut être synthétisée dans le dessin de Jean Plantu pour l’Express du 19/01/2011, que je reproduis ci-dessous.

Tout d’abord, le dessin : parallèles (et non symétriques), Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon lisent un seul et même discours dont le titre est « tous pourris ». L’un et l’autre portent des brassards qui imitent ceux des nazis. Pour que nous reconnaissions les protagonistes, Plantu écrit leur nom en toutes lettres en bas de leurs pupitres. Il pouvait l’éviter dans le cas de Mélenchon, qui est plutôt reconnaissable, mais sans doute pas dans le cas de Marine Le Pen qui n’est pas spécialement ressemblante. Entre les deux figures se trouve, cachée au fond, un visage rigolard dont le sourire, identique à celui de Marine Le Pen, est apparemment celui du fondateur du Front National, Jean-Marie Le Pen. Le titre, « L’ascension des néopopulismes », appuie l’idée que l’on peut mettre dans le même sac des gens que, a priori, tout oppose, mais que l’on accuse justement de mettre eux aussi tout le monde dans le même sac : « Tous pourris ! »1.

C’est tout de même du lourd, associer une personnalité publique à l’extrême-droite. Certains, pour n’avoir pas réussi à faire entendre leur défense, y ont beaucoup perdu2, qu’ils aient été victimes d’une rumeur, d’une phrase ambiguë ou qu’ils aient amplement mérité cette association. Ce n’est pas exactement le cas de Jean-Luc Mélenchon, qui sait parfaitement se faire entendre et qui parvient à être présent dans les médias, enfin tant qu’il joue leur jeu, tant qu’il reste dans le rôle qu’on lui a attribué. C’est paradoxal : pour se défendre des attaques caricaturales dont il est l’objet de la part de gens qui n’ont pas la réputation d’être excessifs (récemment : Plantu, Barbier, Quatremer, Cambadélis,…), Mélenchon doit jouer les durs, les colériques. En revanche, lorsqu’il explique posément sa vision des enjeux politiques du siècle qui commence, en donnant son analyse de l’histoire, ses arguments, ses observations, il n’est pas spécialement relayé.

Ce qui est officiellement reproché à Mélenchon, c’est de faire dans le registre « populiste » (ou, allez savoir pourquoi, « néo-populiste »). « Populisme » est un mot intéressant, qu’il est plutôt étrange d’employer comme un gros mot en démocratie, puisque le « populisme » consiste à s’appuyer sur le peuple, tandis que la « démocratie » est le gouvernement par le peuple : un populisme sincère est donc fondamentalement démocratique tandis que son opposé, l’élitisme, ne peut pas l’être. Christophe Barbier, dans un éditorial en vidéo, rapproche le « qu’ils s’en aillent tous » de Mélenchon du « sortez les sortants » de Pierre Poujade en 1956. Et comme tous ceux qui font cette comparaison, il rappelle que le poujadisme3 est l’ancêtre du Front National, ce qui est relativement faux, car si Poujade a bel et bien lancé la carrière de Le Pen, il s’en est éloigné bien vite et ne l’a plus jamais soutenu, même de loin.

De plus, « sortez les sortants » était un assez bon slogan, dans le plus pur esprit d’une démocratie qui fonctionne bien et dont le principe n’est pas de trouver le bon dirigeant, mais d’avoir le droit de se débarrasser des médiocres. La démocratie, c’est l’alternance.
Finalement cette utilisation du « populisme » comme synonyme de « démagogie » est suspecte, d’autant que de démagogie, la classe politique française ne manque pas, tous bords confondus. Passons.

Le référendum sur le traité constitutionnel européen, en 2005

J’ai l’impression que ce qui est vraiment reproché à Mélenchon, ce sont deux choses distinctes.

La première, c’est que s’il maintient sa candidature et persiste à séduire l’électorat, il peut empêcher le Parti Socialiste de passer le premier tour de l’élection de 2012. Le traumatisme de l’accession au second tour du Front National en 2002 reste assez vif et me semble confusément associé à un second traumatisme, le rejet du traité constitutionnel européen en 2005, qui a acculé l’état à imposer un texte similaire, sans référendum, trois ans plus tard4. Dans l’un ou l’autre cas, il n’était pas prévu que les électeurs aient l’idée de voter autrement que ce qu’on avait prévu pour eux : en deux élections, il est apparu que la démocratie française ne fonctionnait plus, ou qu’elle fonctionnait trop bien.
On peut comprendre que la démocratie trouve une limite à sa tolérance face aux anti-démocrates (royalistes, islamistes,…), mais lorsque son élite laisse entrevoir qu’elle s’est, au fond, toujours méfié du peuple dont elle réclame pourtant le suffrage, et que tout discours légèrement différent devient « populiste », il y a de quoi s’interroger, et c’est une des vertus de cet emballement médiatique autour de Jean-Luc Mélenchon.

Le second grief est sans doute corporatiste : Jean-Luc Mélenchon s’en prend aux médias, et plus spécifiquement aux journalistes, et il le fait de manière plutôt virulente. Les journalistes se défendent, donnant raison à Pierre Bourdieu lorsqu’il affirmait que les médias se réservaient l’exclusivité du droit de critiquer les médias. Mélenchon qualifie David Pujadas de « larbin » et de « laquais » dans Fin de concession, le dernier film de Pierre Carles ; il s’énerve contre un jeune étudiant en journalisme ; et depuis, il répète ce genre d’agressions, de manière de plus en plus caricaturale et excessive, pour le grand plaisir des cadreurs du « Petit journal » sur Canal+, notamment.
Bien que cela lui profite temporairement, Mélenchon risque de s’enfermer dans un rôle un peu mécanique de pourfendeur médiatique et médiatisé des médias, sans doute bien plus proche du « taisez-vous Elkabbach ! » de Georges Marchais que du « Le Pen dit la vérité, on le bâillonne » du Front National.
Les remarques « à chaud » que fait Mélenchon (lorsqu’il note qu’on essaie de le faire parler du débat sur la réouverture des maisons closes en pleine manifestation pour les retraites ou lorsqu’on lui demande pour qui il votera au second tour de l’élection à laquelle il se présente, par exemple), sont intéressantes, car il a tout à fait raison sur ce genre de choses. Il est rarissime que quiconque résiste à faire ce que la caméra lui demande de faire, il est rarissime qu’un ministre ou un député ose dire qu’il se moque du football et qu’il est là pour parler de choses qui relèvent plus de sa compétence. Devant une caméra, on ne casse pas l’ambiance. Lui, l’ose, ce qui n’est pas désagréable5.

Il semble cependant, et c’est en quoi le cas me paraît exemplaire, que Jean-Luc Mélenchon a d’ores et déjà perdu son duel avec les journalistes, car puisqu’on ne peut pas le montrer comme clown, on le montrera comme bête fauve, et les journalistes joueront à se faire peur en le faisant rugir et montrer les crocs. Ils ne prennent pas beaucoup de risques, car les accidents sont plus rares dans les médias que dans les vrais cirques.

(lire ailleurs : Vous avez raison d’avoir peur de Mélenchon – Növovision ; Au delà de la limite, il n’y a plus de bornes – J.L. Mélenchon)

  1. Il faut signaler que Jean-Luc Mélenchon nie avoir dit ou pensé ce « tous pourris » qu’on lui attribue. En revanche il a bien qualifié la presse de « métier pourri ». []
  2. Comme Françoise Hardy, Daniel Guichard, Michel Sardou, Alain Delon, Brigitte Bardot, Dieudonné… Situation qui rappelle l’hilarant et glacial Confort intellectuel de Marcel Aymé (1949), où le narrateur, un écrivain, doit quitter l’hôtel où il réside car les autres clients lui trouvent « une tête de collaborateur » et s’en sont plaints à l’hôtelier. []
  3. Le poujadisme est un groupe politique né du ras-le-bol des petits commerçants face à la pression fiscale. On les a beaucoup méprisé, ils avaient l’air bien mesquins et rappelaient sans doute aux français les privations de la guerre (tickets de rationnement, marché parallèle,…) qu’a incarné le petit commerce. Aujourd’hui, plus besoin d’en parler, la grande distribution a laminé tout ce qui pouvait l’être en matière de petit commerce.  []
  4. Note : je n’ai jamais compris pourquoi on soumettait aux citoyens un texte aussi long, aussi technique et aussi peu apte à faire rêver à des principes forts pour l’Union européenne. Pour ma part, j’avais malgré tout voté « oui ». []
  5. Bien sûr, on peut reprocher à Mélenchon ses exigences autocrates vis à vis des médias, qui sont un peu dans la veine d’Hugo Chavez, qu’il soutient : dans un pays libre et démocratique, les journalistes ne sont pas censé être le service de relations publiques d’un candidat… Mais ils ne sont pas non plus censés être le service de relations publiques de ses adversaires. []

Le livre numérique

janvier 25th, 2011 Posted in Interactivité, publication électronique | 18 Comments »

Regards sur le numérique m’a fait l’honneur de m’inviter à participer à un débat sur l’avenir du livre. En relisant ma contribution, je suis assez étonné de son caractère plutôt négatif. Mon texte se concluait par quelques questions taquines et un peu réactionnaires :

Va-t-on réussir à convaincre les lecteurs que le progrès, c’est que les livres fonctionnent avec des piles ? Que le progrès, ce sont des livres qui peuvent s’évaporer si un ayant-droit ou une personne diffamée gagne son procès ? Des livres qui ne fonctionnent plus lorsque la société qui gère leurs DRM met la clef sous la porte ? Des livres dont le contenu peut être modifié à distance ? Restera-t-il des gens pour lire, au fait ? Comme tout le monde, j’attends de voir.

Je ne renie pas mes mots, mais je pense que dois développer un peu mon avis ici.

Pour commencer, je suis loin de méconnaître tout ce que le livre numérique apporte de bon. Pouvoir emmener les œuvres complètes de Shakespeare, la totalité des textes de loi ou une encyclopédie sur un support matériel de quelques grammes, constitue un progrès évident et peut changer l’existence des universitaires en vacances, notamment. Que le livre puisse être actif, interactif, jouable, « augmenté », que l’on puisse l’annoter, effectuer des recherches rapides, tout ça me semble bien entendu très prometteur. Par ailleurs, de nombreux documents gagneront à ne plus être de lourds livres de papier : les livres utilitaires qui se démodent, les ouvrages scolaires qui se périment ou qui ont vocation à être complétés ou modifiés chaque année, mais aussi toute une partie de la presse, les catalogues commerciaux, etc.

La plupart de ces questions ont déjà été posées il y a quinze ou vingt ans avec le cd-rom et continuent d’ailleurs d’être pensées, parfois par les mêmes personnes, comme par exemple Étienne Mineur au sein des éditions volumiques, ou dans un tout autre genre François Bon avec Publie.net. J’ajoute la vision à la fois enthousiaste et pragmatique de Frédéric Kaplan, qui a lui aussi répondu à RSLN et développe son avis sur son site. On peut en fait faire remonter les réflexions sur le sujet à Vannevar Bush et son célèbre article As we may think, paru en 1945, qui prévoyait l’hypertexte et la mise en réseau du savoir, entre autres.
Il y a énormément de choses formidables à tirer du livre numérique, c’est une évidence. Mais cela ne va pas sans dangers.

En 2000 est sorti le cd-rom Moments de Jean-Jacques Rousseau, par Jean-Louis Boissier chez Gallimard. Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres de travaux qui se rapportent à la question du livre numérique, mais je le connais bien puisque j’ai travaillé des années dessus, principalement pour programmer toute la partie relative aux textes. Ce cd-rom contient en effet l’intégralité des Confessions et des Rêveries du promeneur solitaire, dans une pagination identique à celle de l’édition de la Pléiade, mais avec un choix de typographie adapté à la lecture à l’écran dans une résolution de 640×480 pixels (deux fois moins de pixels que dans un écran d’iPhone !) et en 256 couleurs. Pour ce cd-rom, il a fallu inventer pas mal de choses : un système de feuilletage simple, agréable à utiliser et adapté au support, un système de recherche et de navigation entre les pages. Et je ne mentionne que la question des textes, qui est un peu « invisible » — au sens où elle n’avait pas vocation à ce que les gens la remarquent mais plutôt à être utilisée —, la partie « spectaculaire » du cd-rom se situait dans le rapport texte-image, dans les séquences de film interactif qui accompagnent les textes et dans la circulation entre les séquences.

Je suis extrèmement attaché à cette œuvre, donc. Mais onze ans après sa sortie, onze ans seulement, je constate que beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. Si le contenu artistique du cd-rom n’a pas vieilli d’un pouce, la technologie qui a servi à le réaliser et à le diffuser est en voie d’obsolescence. Aujourd’hui, si j’insère ce cd-rom dans un Macintosh — dans un des Macintoshs qui sont encore équipés de lecteurs de cd-roms —, il ne fonctionnera pas, car depuis 2000, Apple a effectué plusieurs changements majeurs de système d’exploitation qui ont peu à peu rendu incompatibles les anciennes applications. Le logiciel Director, qui avait servi à réaliser le cd-rom, a connu des remous lui aussi : racheté par Adobe qui a envisagé de l’abandonner purement et simplement, il a finalement été entièrement réécrit par une équipe restreinte. Une mise à jour des cd-roms réalisés il y a dix ans dans le but de les adapter aux configurations actuelles est possible en théorie, mais s’avère plutôt complexe en pratique. Nous y travaillons, d’autant que le tricentenaire de Jean-Jacques Rousseau approche à grands pas, mais que sera l’avenir ? La dernière version de Director est sortie il y a trois ans et ciblait précisément les gens comme moi qui ont travaillé des années avec ce logiciel et qui ont besoin de ses mises à jour non plus pour créer de nouveaux contenus mais pour conserver ceux qui existent déjà. Il est probable que ce sera l’ultime version de ce logiciel.
Nous nous trouvons dans une situation très pénible où un contenu pertinent, franchement réussi, qui a occupé une équipe pendant des années, risque un jour d’être totalement inexploitable, ce qui finira par en faire une pièce de musée, à montrer sur des ordinateurs de musées. Mais ce n’est pas le pire cas, puisqu’au moins, nous faisons notre possible pour continuer de faire exister ce travail. On ne peut pas en dire autant des nombreux cd-roms parfois très passionnants qui sont sortis chez Voyager, Montparnasse multimédia, Index plus, Hyptique et autres, mais qui pour diverses raisons n’ont pas été mis à jour et ne pourraient même pas l’avoir été, notamment ceux qui ont été réalisés avec les logiciels Hypercard ou Authorware, abandonnés depuis bien longtemps. Et je ne parle pas des cd-roms qui embarquaient une technologie quelconque d’anti-piratage ou qui s’appuyaient sur des applications tierces non mises à jour ou des versions à présent obsolètes du lecteur Quicktime. Enfin ne rentrons pas trop dans les détails.

On le voit, les créations numériques peuvent être très fragiles dans le temps. C’est un constat paradoxal, puisque les données numériques sont réplicables de manière exacte et à l’infini. Tout est donc une question de formats, de standards, de protextions et de supports et, donc, de politique commerciale de la part des différents acteurs dans le domaine. bien sûr, on peut en tirer une première conclusion qui est que les formats « libres » sont les seuls valables, mais tout ne peut pas exister sous cette forme, je pense notamment aux livres « multimédia ». Produire un logiciel d’authoring (c’est le nom qu’on donne aux logiciels servant à réaliser des multimédias) du niveau de Macromedia Director est un peu hors de portée des développeurs bénévoles et passionnés du logiciel libre, qui, pour l’instant, n’ont jamais réussi à mettre au point ce type de logiciels ni même aucun système très fortement orienté « interface utilisateur ». Quelles qu’en soient les raisons profondes, il n’existe pour l’instant pas d’alternative aux logiciels commerciaux dans le domaine.

Les raisons de l’obsolescence des programmes informatiques ne sont pas toutes illégitimes, certains sauts technologiques souhaitables peuvent en être la cause directe, mais il n’en reste pas moins que le choix des outils est une question stratégique très préoccupante pour les créateurs et les diffuseurs de contenu. On ne peut pas placer ses billes dans une technologie, si excellente soit-elle, dont l’avenir commercial n’est pas certain. Il est difficile de voir clair dans l’avenir : même en se reposant sur les outils qui dominent le marché, on n’est jamais certain d’être à l’abri d’une trahison.

Un effet pervers des DRM (Digital Rights Management) : des morceaux de musique acquis le plus légalement du monde sont inutilisables après quelques mois, car leur verrouillage soupçonneux n’a pas prévu que mon disque dur tomberait en panne, me forçant à réinstaller plusieurs fois mon système d’exploitation et à renouveler mes licences, sans compter avec un éventuel dysfonctionnement passager du serveur qui gère mon droit à écouter le morceau protégé. La gestion numérique des droits d’utilisation des œuvres « immatérielles » prend un tour kafkaïen depuis que ces œuvres peuvent effectivement être immatérielles. Bientôt, la même chose pour le livre ?

Pire, l’étau se resserre, car avec les plate-formes actuelles, s’ajoutent des questions de politique commerciale pouvant avoir des répercussions très brutales. Si Android Market, Apple, Amazon ou Nintendo décident que telle application, tel texte ou tel jeu ne leur convient pas, ils peuvent empêcher sa diffusion sur leurs plate-formes ou même l’annuler après coup. Si, comme le dit Olivier Ertzscheid, « le web est (probablement) l’avenir du livre (numérique) », il convient de se rappeler qu’Internet est autant un lieu de diffusion formidable qu’un outil de verrouillage tout aussi puissant. On ne doit pas oublier l’affaire des livres numériques vendus par Amazon puis supprimés à distance chez les utilisateurs pour satisfaire les ayant-droits : cela se reproduira. Il arrivera qu’un livre politique soit subitement inaccessible car un jugement l’impose ou qu’un autre disparaisse car la société qui le diffuse ne souhaite pas voir son nom associé au contenu de l’ouvrage. Imaginez les pires catastrophes dans le domaine, et soyez certains que la réalité sera pire.

Tout le monde sait ce que je viens de raconter, bien sûr. Les jeux vidéo, les cd-roms multimédia, le cinéma, les vidéos numériques, sont fragiles dans le temps, oui, mais en même temps nous l’avons toujours su puisque ces médias s’appuient tous sur des dispositifs de lecture. Il a toujours fallu des projecteurs pour montrer des films, des ordinateurs ou des consoles pour jouer à des jeux vidéo, des tourne-disques pour écouter les disques, etc.

Mais avec le livre, nous nous attaquons à un support bien différent, extrêmement ancien, qui a accompagné les progrès de l’humanité et qui n’a jamais cessé de se perfectionner, depuis les tablettes d’argile il y a 5000 ans jusqu’à l’impression offset en passant par les papyrus et les rouleaux. Le livre a connu bien des évolutions mais, jusqu’à présent, il avait vocation à stocker, à conserver et à permettre l’accès un contenu sans imposer l’aide d’un dispositif de lecture extérieur et sans avoir besoin de piles. C’est un objet formidable.
Avant de l’abandonner, il n’est pas déraisonnable de réfléchir un peu à tout ce que nous risquons de perdre.

On me souffle ici et là que le livre numérique ne signe pas la fin du livre papier, mais je n’en suis pas certain, je pense au contraire qu’un grand nombre de nouveautés écrites, à l’avenir, sortiront uniquement sur support numérique et n’auront plus d’édition « tangible ». Cela ne concernera sans doute pas tous les livres, mais il est possible que l’on atteigne un jour un véritable point de non-retour pour des rayons entiers de librairie. Il est possible qu’un jour le papier ne concerne plus que les esthètes et les fétichistes prêts à payer plus cher pour un contenu qui ne brille même pas dans le noir, qui ne fait pas « coin-coin » quand on le secoue et qui ne contient pas de publicités qui connaissent notre prénom.
Je dois admettre que cette perspective me terrifie.

(Les illustrations de cet article sont des photogrammes issus de Fahrenheit 451, par François Truffaut, d’après Ray Bradbury. Lire aussi : Le livre électronique, publié il y a deux ans ; Le livre du futur est-il un livre ? publié l’an passé. Je me répète un peu, finalement)

Le talon de fer

janvier 24th, 2011 Posted in Lecture | 9 Comments »

Le Talon de fer (The Iron Heel, 1907), de Jack London, est un classique de la littérature dystopique et l’un des deux récits de science-fiction les plus célèbres de son auteur — l’autre étant La Peste écarlate, une nouvelle publiée en 1912.
Apprécié de Lénine, Trotsky, Anatole France ou encore George Orwell, écrit sous l’influence transparente de Herbert George Wells (d’ailleurs cité dans le livre), The Iron Heel évoque le futur de l’humanité sur plusieurs centaines d’années. La première période que raconte le livre, qui constitue le futur immédiat de l’époque de sa rédaction, évoque la montée en puissance des socialistes aux États-Unis après une tentative avortée de guerre avec l’Allemagne et la répression brutale qui en découle et qui mène au pouvoir une organisation oligarchique réactionnaire, pré-fasciste, surnommée « le talon de fer ». Les plus grands capitalistes du pays, qui ne sont que quelques centaines de milliers, utilisent leur argent et leur contrôle des transports, des mines ou de l’industrie, pour établir une dictature sanglante destinée à barrer la route au socialisme, dont l’avènement s’avérera pourtant inévitable. Ce récit est fait par Avis Everhard, l’épouse de Ernest Everhard, une des têtes pensantes du mouvement ouvrier. Mais ce récit est censé avoir été retrouvé et publié vers l’an 2600, et il est agrémenté de notes en bas de page. À lire ces notes, on comprend que, après trois cent ans de dictature sanglante, le monde est entrée dans une phase socialiste et prospère nommée « brotherhood of man » (fraternité de l’homme).

Jack London était socialiste lui-même et son livre constitue tout d’abord un document intéressant sur la vision économique et politique des marxises américains aux prises avec des « trusts » d’échelle monstrueuse. On perçoit assez bien que c’est de sa propre existence, de ses propres discussions politiques et de ses conférences que Jack London se sert pour décrire le futur immédiat de son pays. Tout cela est parcouru par un souffle d’espoir et de sentiment de révolte plutôt enthousiasmants pour le lecteur, d’autant que l’histoire de l’engagement politique de la narratrice Avis Everhard, fille d’un grand universitaire, est aussi l’histoire de son amour naissant pour Ernest. Le préfacier de mon édition, Raymond Jean, voit même cette histoire d’amour comme le meilleur élément du livre, il juge la vision politique développée par London dépassée.

La conclusion purement politique qui s’impose à cette lecture, à mon avis, c’est que l’oligarchie décrite par Jack London a bel et bien gagné la partie, mais que cela ne s’est pas passé, et c’est sans doute heureux, comme il l’imaginait. Aujourd’hui, l’idée d’un socialisme américain — malgré la survivance d’un micro-parti de ce nom — semble totalement absurde, et le public de tous les pays développés a fini par intégrer l’idée que l’on ne pourrait jamais prétendre changer profondément le monde, que l’on devra se contenter de l’aménager et de tenter d’y survivre sans mettre en cause les pouvoirs politiques et plus encore, non-politiques, qui y ont pris leurs aises.
London pensait que la victoire de l’oligarchie passerait par l’établissement d’un régime martial, policier, un régime de castes, logiquement fondé sur une suppression de tous les droits à l’expression ou à la circulation des personnes, un régime où l’on organiserait des poteaux d’exécution ou des massacres partout en Amérique. Il s’est trompé, bien sûr.
Sa vision géopolitique était un peu courte, notamment, il n’a pas imaginé l’état de guerre permanent installé par les États-Unis hors de leurs frontières pour gérer leurs problèmes internes, processus pourtant nettement entamé à son époque. Il n’imaginait pas non plus que l’économie puisse finir par être en grande partie déconnectée des questions de consommation et de production de biens. Il ne s’intéresse par ailleurs pas spécialement au probable impact du progrès scientifique sur la société. Enfin, il préjugeait beaucoup de la capacité de révolte et surtout d’union de ses congénères. La dystopie de London, qui n’est qu’une péripétie sur la route de la « fraternité de l’homme », est donc bel et bien une utopie déguisée, ce qui est plutôt attendrissant, finalement.
Le Talon de fer constitue en tout cas une lecture très agréable qui donne à réfléchir sur notre passé, sur notre présent et pourquoi pas sur notre avenir.

(illustration : photogrammes issus des Temps modernes, de Charlie Chaplin, 1936)

Filmer dedans

janvier 23rd, 2011 Posted in Filmer autrement | 6 Comments »

Pierre Lecourt (Blogeee.net) est parti à Las Vegas couvrir le Consumer Electronic Show, qui est la plus grande foire d’électronique grand public au monde. Il y est surtout allé pour voir les produits qui se rapportent à ses sujets habituels, comme les netbooks et les tablettes, mais je lui ai demandé de noter pour moi les gadgets nouveaux et intéressants aperçus dans le domaine de l’image numérique.
Il a vu des jouets-caméra (notamment des voitures HotWeels, par Mattel), entre autres, mais il m’a surtout dégoté ce gadget ahurissant :

Il s’agit d’un endoscope familial fabriqué par la société Able Eye, située à Zhengzhou. Connecté à un ordinateur par son port USB, cette caméra permet la consultation médicale à distance ou l’automédication extrème.
Grâce à ses embouts adaptés, l’appareil permet de visiter diverses cavités du corps humain : nez, gorge, etc.

Le démonstrateur, m’a dit Pierre, se contentait de visiter un petit tunnel formé par ses doigts repliés sur sa paume. On doit aussi pouvoir se servir de cet appareil pour visiter toutes sortes de cavités — l’intérieur d’une fourmilière par exemple.
Ce gadget sérieux vaut une centaine de dollars.

Un peu de mauvais esprit à propos de TEDx

janvier 16th, 2011 Posted in Les pros | 77 Comments »

On disait autrefois (et on l’entend encore un peu) que les États-Unis ont environ dix ans d’avance sur la France. Dans la pratique, cette affirmation signifie que lorsqu’une mode, une technologie ou une loi a été lancée aux États-Unis, il faut dix ans pour qu’elle soit reproduite en France.
Pendant ces années, on commence par être dubitatif (ils sont fous ces ricains !), puis on débat intensément (jamais de ça chez nous !), et enfin, sans surprise, on adopte la mode autrefois honnie, et on le fait généralement sans profiter ni du débat qui a eu lieu ni de l’expérience vécue par ceux qui nous ont précédé, on se contente souvent de faire les choses un tout petit peu moins bien. D’abord blasés, dubitatifs, cyniques, nous finissons par abdiquer et par accepter avec une certaine mollesse les évolutions (progressistes ou régressives) déjà dépassées outre-Atlantique.

C’est ainsi qu’on a adopté les lois anti-tabac californiennes qui nous révoltaient en leur temps (mais qui s’en plaindra à présent ?), qu’on a continué à acheter les disques de certains artistes pendant leur traversée commerciale du désert (sur ce point, les japonais nous dépassent puisqu’eux accueillent même les chanteurs français les plus insupportables), que l’on adopte le Patriot Act (sous le nom Loppsi 2) avec exactement dix ans de retard ou bien encore que l’on a élu un président qui se déclarait lui-même bushiste, atlantiste et favorable au surendettement intentionnel des foyers et à la prise de risques par les banques, alors même que son modèle George Bush quittait piteusement le pouvoir, que l’Amérique voulait changer radicalement de cap et que le caractère profondément malsain et catastrophique du système financier commençait à sembler évident pour tous.

Digression : dans son activité de ramasse-miettes, la France est aussi une terre d’accueil réputée pour les dictateurs à la retraite ou malades. On critique souvent ce point mais on a tort de le faire, car un dictateur ne peut pas quitter le pouvoir s’il ne sait pas où aller ensuite : que Zine Ben Ali passe sa retraite sur la côte d’Azur en craignant les demandes d’extradition et les procès internationaux n’a strictement aucune importance, si ce n’est symbolique, et il est un peu hypocrite d’arborer une mine de dégoût à ce sujet aujourd’hui. Dans le cas des régimes autoritaires ou despotiques « amis de la France », le problème n’est pas le destin du despote, mais le soutien que lui a apporté la « patrie des droits de l’homme » au fil des décennies, et, dans le cas précis de la Tunisie, jusqu’à ces jours derniers, puisque l’on se rappelle que Michèle Alliot-Marie, ministre des affaires étrangères, proposait que notre pays assiste les forces de sécurité tunisiennes, visiblement dépassées par les évènements. Pour faire bonne mesure, on peut rappeler que le soutien aux dictatures des ex-colonies n’a pas de couleur politique, on se rappellera par exemple que Dominique Strauss-Kahn voyait en 2008 la Tunisie comme un exemple politique à suivre.
La honte n’est pas de donner une maison de retraite au vieux lion pelé du cirque, la honte c’est d’avoir créé le cirque, ou du moins d’en avoir largement profité.
Fin de la digression.

La nouvelle ancienne mode qui arrive en France, ce sont donc les conférences TED (pour Technology, entertrainment, design) et leurs boutures, TED Active, TED Global, TEDx, TEDx Women, etc. Et puis, pour la troisième année aujourd’hui même, TEDx Paris, dont sont issues mes capture d’écran.
Nées il y a vingt cinq ans, ces conférences n’ont commencé à être populaires en France qu’une fois diffusées en vidéo sur Internet. Là, on a découvert des conférenciers venus de tous les pays du monde qui avaient à cœur de partager l’état de leurs réflexions les plus diverses, toujours positives, suivant des principes finalement très américains :  If you got nothing nice to say, then dont say anything, One person can make a difference and every person should tryLet’s make the world a wonderful place to live in,… Une Amérique à la manière de Frank Capra, de bonne volonté et humaniste, qui croit au happy-ends, d’un genre que les français considèrent souvent comme naïf, aux franges de la niaiserie.
Un point commun à ces conférences, tout à fait horripilant à mon sens, c’est leur affirmation redondante de ce que le bien n’est pas l’ennemi des biens, que l’on peut rendre le monde plus beau, moins sale, plus digne, sans jamais nuire à la marche du business, et au contraire, qu’il y a plein d’argent à se faire à bien faire. Bref, changer le monde mais surtout, sans rien bousculer, que tout change pour que rien ne change. Ce n’est pas totalement idiot, on n’attrape pas des mouches avec du vinaigre, mais peut-on arranger quoi que ce soit aux malheurs du monde en encourageant le système qui en est généralement la cause première ?
De temps en temps, un conférencier  menace : « les entreprises doivent se mettre au développement durable, il en va de leur survie », mais ça ne cogne jamais bien fort.

Je suis en train de lire Le Talon de fer, de Jack London, un captivant roman de science-fiction paru en 1907 qui raconte la naissance d’une révolution socialiste aux États-Unis. Le révolutionnaire, Ernest Everhard, est convié par les « Philomathes », une société informelle de « gens (de) biens » qui écoutent régulièrement des conférenciers disserter sur une découverte scientifique, sur des considérations philosophiques ou qui exposent leurs projets politiques. Or s’ils font mine de s’ouvrir aux nouvelles idées, les Philomathes ne cherchent rien d’autre qu’à pérenniser le système social qui les favorise, et à se distraire.

J’ai bien pensé aux Philomathes de Jack London, pas plus tard que tout à l’heure, en écoutant Jean-François Noubel disserter sur la fin de l’argent rare et sur son dépassement à coup de valeurs nouvelles échangeables par le téléphone mobile (!), proposition faite face au public de l’Espace Pierre Cardin grâce au mécénat charmant de Dassault Systèmes, Europe 1, SFR et Canal+, notamment. Quelle que soit la valeur des idées ou du projet des conférenciers, le simple fait qu’ils puissent avoir ce genre de sponsors prouve qu’ils ne risquent pas de changer le monde, car s’il existait la moindre chance du contraire, non seulement ces sponsors se retireraient, mais il est probable qu’ils feraient en sorte de décrédibiliser les tribuns et leurs idées.
Le prix des places pour assister aux conférences de TEDx Paris était de quatre-vingt-dix euros, c’est à dire environ cent dollars, soit le maximum autorisé par l’organisation TED. Sur le site de TEDx Paris 2011, je lis : « nous n’avons pas envie que TEDxParis soit perçu comme un évènement élitiste.. grâce aux “packs mécène” une centaine d’étudiants, en particulier des étudiants défavorisés, seront invités à participer à l’événement […] ».
Quatre-vingt dix euros, c’est tout de même une journée et demie de travail pour un smicard.
Je suis curieux de savoir une chose, à ce sujet : l’auditoire des conférences TED ne sait jamais d’avance qui va prendre la parole. Mais en est-il de même des sponsors si généreux en « packs mécène » ? La réponse à cette question peut nous renseigner sur le crédit qui peut effectivement être porté à TED.
Selon le site officiel, les règles de TED sont que les sponsors (qui peuvent appartenir à n’importe quelle branche économique à l’exception de l’industrie des armes, du tabac et de la pornographie) n’ont pas de contrôle sur le contenu des conférences. Le caractère bénévole de ces manifestations apporte une garantie quant au respect effectif de cette directive, mais comment est-ce que cela se passe dans les faits ? Il faut dire que le but expressément positif de TED apporte aux sponsors une garantie de ne pas se retrouver à financer des personnalités venues les dénoncer.

En dehors du propos des conférenciers, TED c’est aussi une forme : des conférences courtes, efficaces, percutantes, calquées sur les « keynotes » de l’industrie, elles-mêmes inspirées des prêches religieux, où l’intervenant va et vient sur la scène avec le même micro-casque que Beyoncé ou Lady Gaga, fait rire l’auditoire, et finalement, ressemble à un acteur de stand up comedy. Au premier abord, cette forme étonne, épate, plait : on n’a jamais le temps de s’ennuyer, on est loin des colloques universitaires et on ne se demande jamais avec angoisse si l’intervention parviendra à une conclusion.
Puisque les conférenciers sont souvent des gens objectivement intéressants et porteurs de beaux projets, on peut en tirer des choses, retenir des faits, des allégories, des comparaisons, des ordres de grandeur : si on dépliait le cerveau, il serait grand comme un rideau ; on pourrait faire tenir tous les humains debout dans la superficie de Los Angeles ; etc. L’ensemble est souvent accompagné de présentations powerpoint d’intérêt variable et agrémenté de success stories à nous tirer des larmes des yeux.
Mais tout est calibré : la durée des interventions, qui ont toutes été répétées et ne risquent pas de dérailler véritablement, la durée et le contenu des transitions que doit faire le présentateur, et même dans une certaine mesure, le contenu des informations : ne pas s’autocongratuler (mais faire parfois sa publicité en bonimenteur éhonté), ne pas faire étalage de ses vues religieuses, ne pas faire la promotion de produits commerciaux — enfin en théorie, car le nombre de marques citées ou de logos montrés aux conférences TED est souvent important et la plupart des conférenciers, même s’ils ne le disent pas, ont un livre à vendre, une société à promouvoir ou un brevet à vanter… Et puis surtout, ne pas faire de politique.
Vouloir changer le monde en s’interdisant de faire de la politique, voilà une drôle d’idée, finalement, puisque c’est la définition même de la politique : agir sur notre destin, sur notre organisation sociale. Mais voilà, le mot « politique » est devenu péjoratif, et cela s’est fait au profit d’une idéologie qui confie nos destins non plus à nous-mêmes ni à nos représentants, mais aux sociétés qui gèrent notre argent, notre approvisionnement en biens, nos emplois et parfois même nos rêves et les rapports que nous entretenons les uns avec les autres. En affirmant renoncer à la politique, TED est sans doute bien moins neutre que voulu.

À présent, lorsqu’on m’envoie un lien vers la vidéo d’une conférence TED, je ne me sens pas spécialement enthousiaste et il est courant que je néglige d’y aller voir, car même si les conférenciers sont des gens bien, que ce qu’ils racontent est passionnant, j’ai l’impression que je ne serais ni surpris ni édifié, que, au mieux, j’aurai le projet fugace d’acheter le livre qui correspond à la communication, mais que finalement j’oublierai assez vite ce que j’aurai entendu. Les éditions françaises (et peut-être d’autres) de TED, semblent un peu moins formatées, mais peut-être est-ce moins par goût de la liberté que par déficit de professionnalisme.

Je suis un peu dur, hein, mais j’ai du mal à croire qu’on sauvera le monde en transformant les (certes poussiéreuses) Académies européennes des XVII et XVIIIe siècles en shows télévisés calés au millimètre. Je suis en tout cas certain que toutes les paroles qui comptent, tous les projets forts, n’ont pas vocation à être exploités comme des radio-crochets intellectuels, dégoulinants d’esprit positif, de storytelling et, généralement, complètement inoffensifs.
Ceci étant dit, j’ai beaucoup apprécié la plupart des conférenciers de cette année, je ne suis pas à une contradiction près.

(mise à jour du 16/01/2011) Lire ailleurs : Critique de TEDx : un double crime sur la ligne Maginot !, une réponse au présent post par Stéphane Distinguin ; lire aussi ce résumé sur le blog Broccoli : voir la vie en vert ; À quoi j’ai pensé pendant, par David Abiker ; La liste de toutes les conférences TED passées

Wikipédia a 10 ans

janvier 10th, 2011 Posted in Lecture, Les pros, Wikipédia | 15 Comments »

La version anglophone de l’encyclopédie contributive Wikipédia a vu le jour le lundi 15 janvier 2001. Wikipédia a été créée comme alternative à une autre encyclopédie en ligne fondé un an plus tôt par la même équipe — Jimmy Wales et Larry Sanger —, Nupédia, dont le processus de travail un peu trop strict n’a permis de faire aboutir que vingt-quatre articles en trois ans. Avec Nupédia, chaque article était confié à une équipe hiérarchisée, puis soumis à un crible scientifique sérieux, et n’était présenté au public qu’une fois fin prêt. Avec Wikipédia, au contraire, le processus de validation est postérieur à la publication des articles, articles dont la rédaction et les corrections sont ouvertes à qui veut s’en charger, sans avoir à montrer patte blanche.

Aujourd’hui, Nupédia a disparu et Wikipédia contient des millions d’articles répartis en deux-cent-soixante-sept versions linguistiques d’importance variable : 3,5 millions d’articles anglophones, 1 million d’articles germanophones et autant d’articles francophones, quelques dizaines d’articles seulement en langues des Îles Fidji, en tahitien ou en néo-mélanésien. On doit à ce sujet saluer une première réussite de Wikipédia qui est d’avoir fourni un ouvrage de référence à des langues parfois en voie de disparition et qui, pour certaines, n’avaient jamais eu d’encyclopédie ou de dictionnaire.
Wikipédia a fini par donner corps à l’Internet qu’imaginaient les scénaristes de séries télévisées au milieu des années 1990 : une sorte d’oracle auquel on pourrait poser toutes les questions. Tout cela vient même de plus loin, d’ailleurs. Je me rappelle des serveurs BBS des années 1980, sur lesquels étaient déposés des documents informatifs divers, qui ont ensuite été diffusés sur cd-rom. L’ambition de faire circuler le savoir a toujours été consubstantielle de l’informatique personnelle, il suffit de penser au projet Gutenberg (né en 1971) ou de l’ABU (1993), par exemple, dont les buts sont continués par plusieurs projets associés à Wikipédia : Commons (dépôt de médias, notamment d’images), Wikilivres (livres pédagogiques) et Wikisource (textes).

Dans le futur proche que raconte l’excellent film Rollerball (1975), la connaissance n’intéresse plus personne, elle est reléguée dans les mémoires d’un unique ordinateur, nommé Zéro. Malheureusement, comme personne ne vient jamais le voir, cet ordinateur (tout comme son gardien) est devenu dépressif et ne fournit plus que des réponses incohérentes aux questions qui lui sont posées.

Cet anniversaire, dix ans dans quelques jours, est un bon moment pour faire le bilan de ce projet hors-normes. Un bilan provisoire, car l’histoire est loin d’être finie. Wikipédia, qui est parvenue à un rythme de croisière, semble appelée à rester une référence pendant des années, des décennies, peut-être bien plus longtemps encore. Et c’est là, d’ailleurs, que les problèmes commencent car Wikipédia est désormais une institution, ce qui fait que ses défauts et ses qualités ont une très grande portée1.
Comme beaucoup l’ont remarqué, parfois avec aigreur, Wikipédia arrive presque invariablement en tête des requêtes effectuées avec Google, gagnant de fait un statut de source quasi-officielle sur de nombreux sujets. N’ayant pas toujours une grande conscience de son mode de fonctionnement, certains utilisent sans précautions des articles de Wikipédia comme source pour des exposés scolaires ou des mémoires de Master.
Le caractère de source « officielle » est renforcé par le style littéraire qui a cours sur l’encyclopédie, style qui se veut distancié, neutre, universel, un ton de vérité révélée. Un ton impersonnel, assez insupportable, dans un certain sens. Il ne suffit pas de parler comme un dictionnaire2 pour pouvoir prétendre tout savoir, et une parole sans auteur identifiable peut sembler, de prime abord, un peu lâche, car une affirmation a forcément un émetteur et reflète un point de vue. Ce type de littérature cache parfois la partialité des propos exprimés ou les préjugés qui les sous-tendent — partialité et préjugés dont les émetteurs ne sont pas forcément conscients.

Les deux créateurs de Wikipédia : l’entrepreneur Jimmy Wales (gauche) et le philosophe Larry Sanger (droite).

Le problème est pourtant réglé en amont par un des principes fondateurs de Wikipédia, la neutralité de point de vue, qui stipule que Wikipédia ne doit pas être un lieu de révélation du savoir, mais plus modestement, un lieu d’exposition et de compilation de sources « notables ». Sur Wikipédia, on n’écrit pas « dieu existe » ou « dieu n’existe pas » mais « selon Diderot… selon Saint-Augustin… selon Richard Dawkins… selon Pascal… selon Nietszche… selon Jean-Paul II… », etc.
L’article idéal sur ce type de sujet polémique et nécessairement impossible à trancher fournira les éléments de la dispute, les principaux arguments avancés ainsi que les titres d’essais consacrés à la question qui ont eu une influence sur l’opinion.
Certains sujets ne posent pas tant de problèmes, par exemple les dates de naissance de personnages historiques récents ou les définitions admises par la totalité de la communauté scientifique spécialisée. En contribuant à Wikipédia, on découvre cependant que le nombre de sujets polémiques est bien plus important qu’il n’y paraît : comment doit-on nommer une endive ? Comment est mort Émile Zola ? Voltaire était-il un saint ou un hypocrite ? Ne parlons pas des sujets sensibles : religion, politique, écologie, etc.
D’ailleurs, lorsque le consensus se fait, n’est-ce pas juste le signe inquiétant que le sujet de l’article est particulièrement irréfléchi, impensé ?

Voir Wikipédia en train de se construire pose des questions de salubrité publique : comment se font les autres encyclopédies ? Quel type d’informations sélectionnées, de propagande ou de désinformation contiennent-elles ? Ici, au moins, nous pouvons savoir dans quelles conditions le corpus encyclopédique se constitue, alors que dans le cas d’une encyclopédie plus traditionnelle, nous ignorons tous les a-côtés d’un article. Nous connaissons son auteur mais, à moins d’être précisément spécialistes du sujet traité nous ne pouvons pas lire entre les lignes, nous ne pouvons pas deviner ce qui a motivé le choix de l’auteur, quelle école, quel courant d’idée il défend, quel rival académique il néglige de mentionner, etc.

Malgré la vigilance des contributeurs réguliers de Wikipédia — généralement bien intentionnés et soucieux d’élever le niveau de qualité de l’édifice — il n’est pas rare que des personnes aux motivations douteuses y contribuent pour de très mauvaises raisons : prosélytisme religieux, désinformation politique, publicité,… On sait que de nombreuses sociétés commerciales surveillent de très près les articles qui sont consacrés à leurs marques et à leurs produits, il y a même des exemples scandaleux de propagande de la part, notamment, de grands groupes agro-alimentaires ou de laboratoires pharmaceutiques3, qui n’ont pas hésité (et continuent sans aucun doute de le faire) à se servir de ce support apparemment impartial et extérieur pour servir leurs intérêts commerciaux ou peaufiner leur image publique. Des sectes, des personnalités politiques ou même des pays se servent aussi de Wikipédia pour les besoins de leur communication. Lorsqu’ils sont habiles, ça passe.

Au delà de la propagande, il n’est pas rare que des contributeurs de Wikipédia, y compris parmi les plus sérieux, se laissent aller à utiliser l’encyclopédie pour faire coïncider ses articles à leurs propres opinions, à leur réalité, comme s’il suffisait qu’une chose soit écrite publiquement pour qu’elle devienne, par miracle, une vérité. On a pu constater un tel phénomène de manière comique pendant le débat qui a opposé Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal le 2 mai 2007 : tandis que les deux candidats à l’élection présidentielle s’écharpaient pour savoir si le réacteur EPR était de 3e ou de 4e génération — détail sans intérêt pour qui ignore ce qui peut distinguer un réacteur nucléaire d’un autre —, des partisans de l’un et l’autre modifiaient Wikipédia pour rendre l’encyclopédie — entendre la vérité — compatible avec ce qu’ils auraient voulu qu’elle soit.

Je trouve ça passionnant et très éclairant, finalement, quand au statut que peut avoir la vérité chez chacun d’entre nous : on dit que l’on croit ce que l’on voit, mais souvent, on voit ce que l’on croit, la foi (religieuse, politique, ou autre) a sans doute moins de rapport avec l’expérience qu’avec l’envie de rendre les choses vraies, d’avoir le pouvoir de créer sa réalité. Croire, c’est peut-être d’abord tenter d’avoir de l’autorité sur les faits, car si on ne peut pas souvent transformer véritablement le monde, on peut ajuster sa perception et celle d’autrui à ses désirs. Et ce n’est pas spécifique à Wikipédia, c’est ce que font souvent les journalistes, à mon avis, ils racontent le monde tels qu’ils l’imaginent, et ce qu’ils disent devient vrai, parce que c’est dans le journal.

Convaincre les autres que le monde est ce que l’on voudrait qu’il soit, jusqu’à s’abuser soi-même ? Terry Gilliam, « Les aventures du baron de Munchausen » (1989).

Cette envie de créer le monde à l’image de ses croyances ou de ses préoccupations n’est d’ailleurs pas forcément illégitime ou stérile. En listant chaque créature Pokémon, chaque jeu vidéo, chaque disque rock, chaque courant musical improbable, chaque fait de la culture populaire, Wikipédia compile en un unique ouvrage un savoir totalement inédit sous cette forme et qui échappe aux confrontations et aux comparaisons en n’existant que dans les micro-sociétés où il a une importance.
Ce savoir, puisqu’il est le fruit de l’envie de transmettre des contributeurs, est tributaire des goûts de ces derniers. Il suffit qu’une personne passionnée d’un sujet y consacre son énergie pour que des sujets analogues semblent pauvrement traités. Sur une autre encyclopédie, un article consacré à une petite ville des Pyrénées n’a pas le droit d’être aussi important que celui qui traite d’une préfecture de la région parisienne. N’est-il pas sain qu’il existe un endroit où ce genre de hiérarchie puisse ne pas être infailliblement respectée ?  Où l’on puisse, en tout cas, débattre de leur pertinence ?

Wikipédia est de toute manière loin de dispenser un savoir véritablement original, fantaisiste, incongru, jamais-vu, car du fait même de son mode de fonctionnement, c’est, lorsque ses principes sont respectés, l’encyclopédie de la doxa, du savoir banal, admis, rebattu. J’en connais beaucoup que cela déçoit et qui critiquent le caractère sage et un peu conventionnel de ce support, qui se demandent si ce n’est pas faire un mauvais usage de sa liberté que d’imiter les gestes de ceux qui sont contraints à des formes ou à un ton précis, un peu comme on peut critiquer les blogueurs qui emploient le langage journalistique ou les vidéastes amateurs qui recourent aux tics hollywoodiens, alors même que les journalistes de la presse ou les réalisateurs hollywoodiens aimeraient parfois échapper aux lois commerciales qui leur imposent certains compromis littéraires, artistiques ou moraux4. Wikipédia n’est pas non plus un lieu de recherche, un séminaire permanent, une académie. Wikipédia ne crée pas de la connaissance mais se contente d’en diffuser.
Ceux qui critiquent la sagesse de Wikipédia ou la modestie de ses ambitions peuvent bien monter leurs propres encyclopédies, après tout ! Les ouvrages ne s’annulent pas, ils s’additionnent, et si Wikipédia s’est imposée dans son domaine, ça ne signifie pas qu’il soit impossible de proposer autre chose.

L’assemblée générale de l’association Wikimedia France, en 2008. Sans autorité sur le contenu de l’Encyclopédie et distincte de la fondation mère, l’association française effectue un travail à mon avis remarquable de soutien aux différents projets de la fondation Wikimédia mais aussi aux valeurs qui les sous-tendent, notamment en faisant la promotion de la « liberation » des documents appartenant à des collections publiques.

Le pire et le meilleur de Wikipédia, je les ai trouvés pour ma part dans l’arrière-boutique de l’encyclopédie en ligne, c’est à dire du côté de ceux qui y contribuent. J’ai commencé à y participer en 2004 et je me suis aussitôt passionné pour cette cathédrale de savoir5. J’y ai effectué des milliers d’éditions (des modifications, pouvant aller de l’ajout d’une virgule ou d’un accent à la création d’articles complets), réalisé des illustrations6 ou publié des photographies. Je suis aussi devenu un des administrateurs de Wikipédia, et je le suis resté quatre ans, avant de démissionner par manque de temps. Administrateur de Wikipédia n’est pas un titre honorifique (quoique cela valide une grande implication dans l’Encyclopédie) ni un mandat conférant une forme d’autorité ou de supériorité sur les autres contributeurs (mais tous, y compris parmi les admins, ne le comprennent pas bien). C’est une charge assez technique, qui consiste, sur injonction de la communauté, à effectuer des opérations de maintenance (suppression d’articles) ou de maintien de l’ordre (éviction de vandales).

Paris 8, pendant la saison des assemblages de chaises : ce n’est pas une barricade pour défendre l’université mais une barrière pour empêcher les étudiants d’entrer. Le message n’est pas clair pour tout le monde, mais au moins le mobilier prend l’air, ça ne peut pas faire de mal.

À l’Université Paris 8, j’ai monté un atelier qui a consisté à pousser les étudiants à contribuer à Wikipédia. Le but était double : d’une part il s’agissait pour les étudiants d’apprendre le fonctionnement de Wikipédia et de comprendre les limites de la confiance que l’on pouvait porter à cette source comme à d’autres. D’autre part, j’avais constaté en me prenant comme cobaye quel degré de rigueur le « moule » Wikipédien impose à ceux qui veulent y participer : savoir se documenter, croiser ses sources, apprendre à faire la part entre faits et opinions, écrire de manière claire et pédagogique,… Bien sûr, le manque d’articles consacrés à mes sujets (art contemporain, et notamment arts numériques) sur Wikipédia consistuait une bonne raison et un bon prétexte à organiser ce cours. En tant que projet, l’Atelier Encyclopédique a connu un certain succès, m’a valu quelques interviews (RFI, Philosophie Mag, Libé,…) et a été imité par plusieurs universités dans le monde. Dans la réalisation, le résultat a été un peu moins intéressant : beaucoup d’étudiants ne se sont pas franchement intéressés aux enjeux, ont été surpris d’être mal notés après avoir collé sur Wikipédia des paragraphes entiers « empruntés » sur d’autres sites web, et les contributeurs réguliers de Wikipédia ont, souvent, agi de manière tout à fait différente de leurs habitudes, en s’en remettant à moi pour ce qui était de corriger ou de réprimander mes étudiants plutôt que de s’en charger eux-mêmes.

Je ne considère pas l’expérience comme un échec, mais après cinq années, je l’ai interrompue, d’autant que le monde (enfin le web) avait bien changé entre temps : Wikipédia commençait à disposer d’un corpus conséquent et le public a quand à lui une idée plus claire de son fonctionnement : la première année, tout semblait nouveau pour les étudiants — qui n’avaient même pas tous entendu parler de Wikipédia — alors que la dernière année de l’atelier, j’avais l’impression de leur parler d’un vieux truc, comme un prof de musique qui tiendrait absolument à faire chanter des collégiens sur les chansons de sa propre jeunesse.
En 2005, on me disait : « et si ça devient une société privée ? », « et si le site s’arrêtait un jour ? » ou « est-ce qu’on sait vraiment qui est derrière tout ça ? ». Ces questions, je pense, ne sont plus posées par personne.

Un des moments embarrassants de ma vie : devoir faire l’idiot sur le Pont des arts (haut à droite) par une température inférieure à zéro et avec un globe terrestre dans la main, parce que le photographe un peu fou de Philosophie Mag avait décidé que ça serait pertinent. Une fois dans le journal ça passe presque, enfin ça nous donne quand même l’air bien bêtes.

L’aspect parfois déplaisant de Wikipédia naît de ce que cette encyclopédie est aussi un réseau social, ou plutôt une communauté, chose positive en soi, mais qui conduit naturellement à la constitution d’une sorte d’oligarchie des contributeurs récurrents — pas nécessairement administrateurs, car si tous les administrateurs sont ou ont été des contributeurs très réguliers, tous les contributeurs réguliers ne sont pas administrateurs, loin de là. Et ces contributeurs récurrents ont parfois une petite tendance à considérer que Wikipédia est leur chose, leur domaine, ce qui les pousse à rejeter parfois méchamment les nouveaux contributeurs. Je constate ça régulièrement lorsque, par simple paresse de saisir mon mot de passe, je modifie un article sans prendre la peine de m’identifier. D’un seul coup, mes ajouts se voient supprimés avec des commentaires méprisants et soupçonneux tels que « à l’avenir, citez vos sources », y compris lorsque l’inspecteur des travaux finis auteur de la suppression aurait pu vérifier l’exactitude des affirmations en trois clics. S’il est normal que les contributeurs non identifiés soient surveillés plus que d’autres (c’est souvent par eux qu’arrivent les vandalismes les plus grossiers), il n’est pas pour autant admissible de se comporter avec mépris avec eux ou de se prendre pour un chien de garde du temple de la connaissance. De nombreuses personnes au départ pleines de bonnes intentions se sont enfuies de Wikipédia parce qu’on les y a maltraitées ou que l’on a sanctionné leurs erreurs de débutants de manière impatiente, hautaine ou agressive.

« L’ange bleu » (1930). Le très sérieux professeur Immanuel Rath est sans cesse raillé par ses élèves qui ne sont pas dupes de son autorité…

Lorsque je m’identifie dûment pour contribuer, je ne rencontre pas ce genre de problèmes : les veilleurs les plus acharnés, qui parfois ne contribuent pas du tout aux articles et se contentent de se donner une mission disciplinaire (il en faut, j’imagine), ne surveillent pas énormément les éditions d’auteurs identifiables et encore moins celles de contributeurs de longue date. Malgré les statuts mêmes de Wikipédia, malgré les recommandations que la communauté s’adresse à elle-même en la matière, il existe bien plusieurs classes de contributeurs, tous égaux, mais certains plus égaux que d’autres. Ces catégories sont heureusement mouvantes : on peut finir par se faire une place, sans aucun doute, en tenant bon, en supportant les premiers contacts à la limite du bizutage, mais il peut y avoir de quoi se sentir rebuté et, me semble-t-il, cela empire avec l’augmentation du nombre de contributeurs.
Ainsi, en refusant la hiérarchie académique qui a cours dans le monde intellectuel, Wikipédia tend naturellement à forger une autre forme de hiérarchie… Je suppose que c’est la pente naturelle de toute organisation.

Imaginez en tout cas ce qui arrive lorsqu’un professeur d’université qui a passé sa carrière à étudier un sujet vient modifier un paragraphe de l’encyclopédie qui s’y rapporte et voit sa contribution censurée avec un commentaire laconique tel que « citez vos sources SVP » ou « Wikipédia n’est pas une poubelle, merci » (ce « merci » qui est presque un gros-mot), commentaire émis par un « morveux » qui connaît tout à Wikipédia et à ses rouages mais strictement rien au sujet de l’article sur lequel il intervient…

… son prestige académique n’empêche pas Rath de tomber amoureux de la danseuse légère Lola Lola qu’il épouse, à cause de qui il perdra son poste et qui fera de lui un clown de sa revue.

Le « morveux » peut avoir raison d’ailleurs. Je me souviens d’un historien célèbre dans son domaine qui était vexé que ses ajouts soient supprimés, mais dont la contribution était limitée à mentionner ses propres livres dans tous les articles qui se rapportaient de près ou de loin et parfois même de très loin à ses sujets d’étude : si prestigieux que soit son auteur, cette retape n’avait rien à faire là. Ne parlons pas des gens qui tiennent à maîtriser totalement le contenu des articles qui leur sont consacrés et qui sont sans doute le personnes les plus mal placées du monde pour le faire. Reste que s’il ne suffit pas d’être le spécialiste mondial d’un sujet pour prétendre pouvoir apporter quelque chose à Wikipédia, se voir malmener de cette manière provoque (plusieurs m’ont témoigné ce sentiment) l’impression d’un intellectuel de haut niveau victime du fascisme italien, de la révolution culturelle maoiste ou de la révolution islamiste iranienne, régimes où du jour au lendemain, les gens les plus incompétents, les plus frustes, ont obtenu une autorité, puis un droit de vie ou de mort, sur ceux qui leur étaient précédemment supérieurs de par leur éducation, leur naissance ou leur position sociale. Le parallèle ne saurait être poussé trop loin cependant, puisque les wikipédistes n’agissent pas sur tous les aspects de la vie d’autrui, leur empire est limité à un site Internet. Un site très populaire et très visité, mais un site et rien d’autre. Et puis chaque action est enregistrée, traçable, il est toujours possible de contester la décision d’un wikipédien.

« Vivre! » (1994), de Zhang Yimou. Pendant la révolution culturelle, les médecins, comme d’autres intellectuels, sont envoyés en camps de rééducation car ils sont des ennemis du peuple, des représentants de l’ordre académique réactionnaire. Ici, le médecin hébété et affamé ne pourra sauver la jeune Fengxia dont l’accouchement se passe mal et qui est soignée par des élèves et des infirmières, qui dirigent à présent l’hôpital. 

Malgré tout le mal que je peux en dire, je considère que Wikipédia reste une extraordinaire réussite. Évidemment, on entendra toujours les défenseurs de l’internet « civilisé » se plaindre, car la liberté de faire et de dire, la prise en mains par le nombre de son propre destin et même de sa manière de s’informer et d’apprendre sont bien les choses qui inspirent le plus de méfiance. On trouvera toujours les gens qui disposent d’un pouvoir politique ou d’une autorité académique prêts à s’émouvoir du trop-plein de liberté de ceux qui leur semblent moins valeureux. Ceux-là préféreront la censure au désordre, n’admettront jamais la valeur pédagogique de l’erreur (jusqu’à refuser toujours de voir les leurs) ou de la mise en danger du savoir établi, et au fond, ne croient pas, n’ont jamais cru, que l’on pouvait apprendre et comprendre. Ils ne croient pas à l’éducation mais au dressage. C’est triste, mais même la démocratie passe son temps à porter au pouvoir des gens qui ont une peur panique de la liberté du peuple.

Le fait que Wikipédia reste inaccessible dans de nombreux pays totalitaires ou autoritaires doit être vu, pour ces raisons, comme un très bel hommage7.

Le dîner des philosophes – Jean Huber

Umberto Eco expliquait8 qu’il était bien content de l’existence de Wikipédia car son arthrose l’empêche de se lever constamment pour vérifier une date de naissance ou un fait dans sa lourde encyclopédie Trecanni. Pour lui, peu importe que Wikipédia comporte des erreurs, le chercheur se devant de toute façon de multiplier et de croiser ses sources, ce qui fait de Wikipédia une porte d’entrée pour la connaissance parmi d’autres. Le fait que le contenu de Wikipédia soit actualisé en permanence est aussi une donnée précieuse.

Et pour ceux qui ne sont pas chercheurs ? Dans certains domaines, la qualité pédagogique de Wikipédia n’est pas contestée : on peut apprendre, et plutôt bien, de nombreuses notions mathématiques, comprendre des technologies, apprendre divers faits en biologie ou en zoologie… Les sciences dites « dures », qui savent régulièrement arrêter des consensus sur certains sujets, sont plutôt bien traitées, mais l’intérêt de Wikipédia ne s’y limite pas.
Aujourd’hui, un collégien qui réside dans une de ces cités de banlieue où, selon le journal télévisé de la première chaîne, « la police n’ose plus entrer », peut trouver les informations pour son exposé sur Victor Hugo aussi bien qu’un habitant des « beaux quartiers », car si ses parents n’ont pas investi dans une encyclopédie en vingt-cinq tomes, il accède malgré tout à Wikipédia grâce à son ordinateur ou à son téléphone portable. Ça ne règle pas tous les problèmes, mais ça en règle au moins un.
Et ceux qui font la moue en disant que, tout de même, il peut y avoir des erreurs dans une encyclopédie de ce genre, devraient s’interroger sur ce qu’ils défendent véritablement.

Pour finir, un extrait de l’article Encyclopédie, par Denis Diderot pour l’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers :

[..] il y a des têtes étroites, des âmes mal nées, indifférentes sur le sort du genre humain, & tellement concentrées dans leur petite société, qu’elles ne voyent rien au-delà de son intérêt. Ces hommes veulent qu’on les appelle bons citoyens ; & j’y consens, pourvû qu’ils me permettent de les appeller méchans hommes. On diroit, à les entendre, qu’une Encyclopédie bien faite, qu’une histoire générale des Arts ne devroit être qu’un grand manuscrit soigneusement renfermé dans la bibliotheque du monarque, & inaccessible à d’autres yeux que les siens ; un livre de l’Etat, & non du peuple. A quoi bon divulguer les connoissances de la nation, ses transactions secrètes, ses inventions, son industrie, ses ressources, ses mystères, sa lumiere, ses arts & toute sa sagesse ! ne sont-ce pas là les choses auxquelles elle doit une partie de sa supériorité sur les nations rivales & circonvoisines ? Voilà ce qu’ils disent ; & voici ce qu’ils pourroient encore ajoûter. Ne seroit-il pas à souhaiter qu’au lieu d’éclairer l’étranger, nous pussions répandre sur lui des ténebres, & plonger dans la barbarie le reste de la terre, afin de le dominer plus sûrement ? Ils ne font pas attention qu’ils n’occupent qu’un point sur ce globe, & qu’ils n’y dureront qu’un moment ; que c’est à ce point & à cet instant qu’ils sacrifient le bonheur des siècles à venir & de l’espèce entiere.

Tout bien pesé, je souhaite longue vie à Wikipédia et à tous les projets de ce genre qui naîtront à l’avenir.

  1. On vient d’apprendre qu’Internet était devenu la première source d’information pour les adultes de moins de cinquante ans. On peut mesurer la responsabilité qui incombe à Wikipédia dans un tel contexte. []
  2. Parmi les dogmes de Wikipédia se trouve le mantra Wikipédia n’est pas un dictionnaire. Je ne le trouve pas très avisé, Wikipédia s’inscrit dans la tradition des dictionnaires encyclopédiques, et d’ailleurs, le mot « Encyclopédie » (qui fait le tour du savoir) m’a toujours semblé une impossibilité technique et logique, à la manière des livres imaginés par Jorge Luis Borges (le livre infini) ou Bertrand Russell (le livre qui décrit tous les livres). []
  3. Lire : L’industrie pharmaceutique cible Wikipédia, par Mikkel Borch-Jacobsen, Books, 7 avril 2009.  []
  4. À ceux qui, comme Frédéric Mitterrand, craignent qu’Internet ne devienne une « utopie libertaire » (il préfèrerait une « dystopie totalitaire » ?), je répondrais qu’il ne faut certainement pas craindre une telle chose, les groupes humains (pays, réseaux,…) partent toujours de la liberté la plus grande pour se stabiliser autour de principes « raisonnables » à mesure qu’ils deviennent véritablement des sociétés. []
  5. La métaphore de la cathédrale me semble tout à fait naturelle pour décrire Wikipédia : de par leur envergure, leur beauté ou même leur objet — la célébration de la divinité —, ces édifices dépassaient la somme des qualités des individus qui y œuvraient. Il y avait de la place pour le talent, mais pas pour le génie solitaire ni pour l’affirmation de soi et même les architectes et les maîtres d’œuvre n’étaient traités, pour autant qu’on puisse en juger à présent, que comme d’humble techniciens parmi d’autres. Certains ouvrages de valeur ne peuvent être réalisés que dans la modestie… Ce qui ne signifie bien entendu pas que tous dussent l’être. Lire à ce sujet Contre l’art et les artistes, de Jean Gimpel. []
  6. J’ai pensé un temps que le fait d’illustrer Wikipédia avec des dessins permettrait de régler bien des problèmes de droits d’auteur. Il y avait une arrière-pensée derrière ça : raccrocher Wikipédia à la tradition de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, si superbement illustrée par Louis-Jacques Goussier et quelques autres. J’ai par ailleurs toujours été convaincu de la puissance synthétique potentielle du dessin — on sait que les dictionnaires de champignons qui contiennent des dessins évitent plus d’intoxications que ceux qui contiennent des photographies, par exemple. Mais peu à peu, la photographie gagne du terrain sur Wikipédia, et les illustrations dessinées sont peu à peu supprimées des pages de l’encyclopédie. Les seuls de mes dessins qui restent sont ceux qui se rapportent à l’imaginaire : Trolls (mais aussi Trolls sur Internet), Zombies, Vampires, Gnomes,…  []
  7. On sera un peu déçu, en revanche, en constatant l’énergie qu’ont dépensé de nombreuses personnes liées à Wikipédia (Larry Sanger et Jimmy Wales, pour commencer) pour se démarquer de Wikileaks, dont la philosophie entretient pourtant bien un rapport avec Wikipédia comme avec les licences dites « libres » : la croyance dans la liberté de circulation de l’information, le refus du secret ou de la possession d’informations comme outil de domination. []
  8. Umberto Eco donne son avis sur Wikipédia, Wikinews, avril 2010. []