Aux grands slops, la Patrie reconnaissante
juillet 16th, 2026 Posted in IA, Les pros | No Comments »Je tombe sur une toute récente série France Télévisions qui entend convaincre le spectateur qu’il y a, dans notre pays, des gens de valeur, des gens bourrés de talent MÊME SI ils sont étrangers. Diffusée le jour de la fête nationale, la série Une vie en France est constituée de vingt portraits de français d’adoption qui se sont illustrés dans un domaine ou un autre au point de rendre le peuple français fier d’eux1. Ça part d’un bon sentiment mais le résultat est curieux à plus d’un titre.

Le premier point qui saute aux yeux, c’est le recours systématique à l’IA générative. L’unique image d’une autre nature est un portrait photographique montée en conclusion de chaque vidéo. Au moment où les artistes visuels craignent d’être remplacés par des systèmes informatiques2, il est un peu triste de voir que l’audiovisuel public a fait le choix de produire une série qui a une rédactrice, trois réalisateurs et trois producteurs, mais aucune direction artistique, pas de spécialistes de l’animation, du montage, et même pas de personne compétente en iconographie, comme on va le voir plus loin.
De la part de France Télévision, ce choix est lourd de sens.




Je défends l’utilisation de l’IA en art, car je connais des artistes qui en ont une pratique pertinente, expérimentale, pensée, qui ne cherchent pas à remplacer des artistes et à économiser du temps et de l’argent, et qui en tout cas ne comptent pas sur l’IA pour avoir des idées à leur place, puisqu’ils passent souvent un temps considérable à lutter contre la machine pour obtenir les images qu’ils veulent3. Bien entendu, la valeur de leur positionnement en tant que créateurs véritables ne résout pas les problèmes écologiques amenés par l’IA — souvent abordés de manière un peu caricaturale mais c’est un autre sujet. Mais dans le cas des vidéos de Une vie en France, le recours à l’IA n’est pas franchement justifiable d’un point de vue créatif, ou plutôt, il apporte peu de choses en dehors d’une homogénéité visuelle, de loin dans le brouillard, inspirée de la peinture — au mieux avec des références comme Edward Hopper et Félix Valotton, et au pire avec Henri Gervex et autres peintres habiles qui ont réussi à transformer l’héritage impressionniste en une pâtée suffisamment dénuée de saveur pour être parfaitement acceptable dans les salons bourgeois.

Un second point qui pose question est celui de la sélection des personnes distinguées. Des noms immenses tels qu’Émile Zola, Marie Curie, Guillaume Apollinaire et Romain Gary côtoient des personnalités actuelles a priori moins importantes mais qui constituent des références politiquement très situées telles que l’écrivain Kamel Daoud, l’humoriste Sophia Aram, le héros de l’hyper-casher Lassana Bathily, l’actrice iranienne Golshifteh Farahani ou encore Latifa Ibn Ziaten, mère d’un militaire assassiné par Mohammed Merah. Il va de soi que je salue le courage dont ont fait preuve les unes et les uns à tel ou tel moment de leur biographie, mais je note juste que ce sont des références préemptées, volontairement ou pas, par le petit monde Charlie Hebdo post 2015, Le Point, Marianne, Franc-Tireur, Causeur, etc.4.
Très souvent le commentaire nous explique que les personnes distinguées sont particulièrement attachées aux valeurs républicaines, sans que lesdites valeurs soient jamais définies, et c’est ainsi que le pacifiste anticlérical antiraciste François Cavanna (qui aurait dû entrer à l’Académie Française) se retrouve associé à la poutinolâtre Hélène Carrère d’Encausse dont le grand œuvre est d’avoir imposé le féminin pour le mot Covid, elle qui a lutté bec et ongles contre la féminisation de la langue française (elle aurait pu ne pas entrer à l’Académie Française).


Le rapport de ces personnalités à leur étrangèreté est assez variable aussi, car certaines personnalités n’ont certes pas toujours eu la nationalité française, mais n’en sont pas moins nées en France, où elles ont grandi et passé toute leur vie.
C’est le cas d’Émile Zola, Sophia Aram, René Goscinny et François Cavanna.
On remarque l’absence de sportifs — presque trop évidents, puisqu’on sait que les classes populaires sont un vivier pour les clubs sportifs, et que les populations d’origine étrangères relèvent très largement des milieux populaires —, à l’exception incongrue de la nageuse Roxana Maracineanu, qui a connu une seconde carrière en tant que ministre d’Emmanuel Macron, et qui se voit, comme ses trois collègues de podium, attribuer une apparence clairement africaine ou afro-descendante.

Non seulement les réalisateurs de la série n’ont pas produit les images qu’ils proposent mais ils ne les ont visiblement pas regardées.
On remarque en tout cas que tout est fait pour éviter l’œuvre des personnes citées. On n’entend pas une note de Georges Moustaki ou d’Aya Nakamura, on ne voit pas un extrait d’une bande dessinée scénarisée par Goscinny, d’un film de Costa-Gavras ou une création de Kenzo, et le spectateur qui l’ignorerait ne saura toujours pas à quoi ressemblent les peintures de Sonia Delaunay à l’issue du visionnage. On a l’impression que le maximum a été fait pour éviter de verser le premier centime de droits d’auteur à l’Adagp ou à la Sacem — musique d’habillage exceptée.




Parmi les auteurs se trouve la jeune réalisatrice Rony Efrat, qui a pris le temps d’écrire un billet de blog pour méditer sur ce travail qui lui semble lié à un court-métrage qu’elle a réalisé en tant qu’étudiante au Fresnoy, Exemplaires (2021), qui met en scène une écrivaine israélienne, une danseuse japonaise et une actrice et dee-jay russe (les actrices sont ici plus ou moins5 dans leur propre rôle), toutes trois aux prises avec l’administration française qui ne veut pas renouveler leur visa « compétences et talents ». Un petit film qui n’est pas inintéressant. La même réalisatrice a signé, toujours au Fresnoy, un autre court-métrage qui traite des rapports entre humains et humains, entre parents et enfants, en se servant des rapports entre humains et Intelligences artificielles (ou le contraire), Failing Forward (2024). C’est plutôt réussi et c’est le genre de créations artistiques utilisant l’IA qui me semblent pertinentes. Les deux autres réalisateurs, Leo Cannone et Pierre Zandrowicz ont l’air d’avoir une production personnelle intéressante aussi…
On supposera que la responsabilité de cette série vraiment cheap6 est la commande elle-même. Le prompt, comme on dit aujourd’hui.
- La liste complète : Georges Moustaki ; Georges Charpak ; Hélène Carrère d’Encausse ; Lassana Bathily ; François Cavanna ; Ghada Hatem-Gantzer ; Kenzo ; Romain Gary ; Kamel Daoud ; Emile Zola ; Golshifteh Farahani ; Sophia Aram ; René Goscinny ; Sonia Delaunay ; Maria Nowak ; René Frydman ; Latifa Ibn Ziatem ; Mélinée Manouchian ; Roxana Maracineanu ; Eva Joly ; Konstantinos Costa-Gavras ; Marie Curie ; Mamoudou Gassama ; Aya Nakamura ; Guillaume Apollinaire. [↩]
- Voir le manifeste tout récemment publié par le Syndicat national des artistes plasticiens-CGT, par exemple. [↩]
- Gwenola Wagon et Stéphane Degoutin, Albertine Meunier, Frank Manzano, Grégory Chatonsky, Ilan Manouach, Trevor Paglen, Petr Válek, Éric Tabuchi…
Il y a aussi des artistes qui recourent à l’IA non pour le résultat final mais au cours de leur processus de travail. [↩] - On est presque surpris de l’absence de Manuel Valls dans la liste des grands hommes naturalisés. [↩]
- Dans son scénario, l’autrice du film se fait attribuer le Prix Médicis pour son roman. C’est un peu prématuré car dans le monde réel elle n’a pour l’instant publié qu’un cahier de vacances pour apprendre l’hébreu qui à connaissance ne s’est pas trouvé en lice pour un prix littéraire majeur. Mais elle est jeune, elle a le temps. [↩]
- À propos du titre de ce billet, au fait, le « slop » ou « IA Slop » désigne les productions d’images médiocres générées par IA qui encombrent le web. En français je proposerais bien le mot « drouille ». [↩]





























