Profitez-en, après celui là c'est fini

Jésus et l’ordinateur

juillet 30th, 2011 Posted in indices, Personnel | 36 Comments »

En matière de religion, il y a des choses que la science n’explique pas. Elle est impuissante, par exemple, à me faire comprendre pourquoi je ressens constamment le besoin d’embêter les croyants sur leur foi, pourquoi je ne peux pas m’empêcher de leur fournir mes meilleurs arguments de la non-existence de Dieu, alors même que je sais très bien que la foi ne se nourrit pas d’arguments mais uniquement du besoin de foi, du besoin de croire, du besoin qu’il y ait un sens ou une harmonie à leur existence ou au monde, et que pour ceux qui ressentent ce besoin de manière si impérieuse, les arguments rationalistes, logiques, historiques, et parfois même théologiques, sont des menaces et une source de désenchantement ou de désespoir.

Peut-être que ma façon de faire procède d’une forme de jalousie puisque je sais par les statistiques que, à conditions d’existence comparables, les croyants vivent en moyenne un ou deux ans de plus que les autres, et que par conséquent, mon incapacité à me soumettre me coûte deux ans d’espérance de vie. Peut-être que c’est une forme d’auto-défense, puisque je sais que les prêtres et les religions, qui « hackent » le besoin de croire depuis la nuit des temps, ne sont jamais aussi dangereux et aussi avides de pouvoir temporel que quand on leur laisse le champ libre. De même qu’un chien est dangereux pour ses propriétaires lorsqu’il n’est pas dressé, la religion est nuisible à l’espèce humaine lorsqu’elle méconnaît sa place. Je suppose que certains lecteurs seront choqués à ce stade, mais qu’ils y réfléchissent bien : en remisant la religion dans l’espace privé, la laïcité telle qu’on l’entend en France leur a offert la liberté. Ce n’est pas une question de foi, de conviction, mais bien une question de pouvoir, et d’ailleurs le pouvoir a toujours été la seule vraie question des religions.

À côté d’une église gerçoise, on peut poser en templier… Imaginez le scandale national si, aux abords d’une mosquée de la région parisienne, on pouvait poser en Saladin.

La tuerie de l’Île d’Utøya a, c’était prévisible, suscité de nombreux débats en seulement une semaine. Je me moquerais bien de la capacité qu’ont eu les blogueurs et les éditorialistes à fournir mille et une analyses impromptues sur le sujet si je ne l’avais pas fait moi-même.
Parmi les réactions qui m’ont intéressé se trouvent celles des chrétiens fervents, qui se sont trouvés piqués au vif par le fait qu’Anders Breivik ait été constamment qualifié de « chrétien fondamentaliste ». Ils refusent d’être associés à un tel personnage, et on les comprend. Il est vrai que le meurtre de masse n’est pas explicitement recommandé par les évangiles, même s’il s’en est pratiqué plus d’un en leur nom, et il est évident aussi que la quasi-unanimité des croyants, quelle que soit leur religion, du reste, ne peuvent pas se reconnaître dans ce genre d’action. Mais en même temps, c’est assez évident : est-ce que quelqu’un pense que sa sympathique cousine catho-Télérama pourrait avoir l’idée de poser des bombes et de tuer des jeunes militants ? Et cette connaissance, plus antipathique, bien plus proche de la xénophobie1 d’Anders Breivik, qui se revendique du christianisme pour dire, par un raisonnement tordu, sa peur ou sa haine des français « issus de l’immigration », la croyons-nous capable d’un meurtre ? Bien sûr que non.

L’autre jour j’ai tweeté « Les chrétiens refusent d’être associés à Anders Breivik : bien ! Peut-être comprendront-ils mieux les 99,99% de musulmans non alqaedistes ? ». À ma grande surprise, cette phrase dont le contenu lapidaire (twitter ne permet d’écrire que des phrases de cent quarante caractères) me semble assez évident, sinon banal, a fait débat et a été re-tweetée — ce qui signifie aussi soutenue — plus de cinq cent fois, ce qui est un succès important. Plusieurs personnes se réclamant du christianisme y ont vu une attaque à leur endroit, mais ce n’était pas le cas bien entendu, je voulais simplement dire que la manière dont les musulmans sont associés, dans le discours ambiant, aux groupes terroristes, est une injustice. Je connais beaucoup de musulmans, amis, connaissances, étudiants,… certains sont musulmans comme je suis catholique, d’autres sont pratiquants, parfois très pieux. J’en connais qui vivent mal certaines injustices ou qui vivent mal ce qu’ils croient être des injustices, mais je n’en connais aucun qui soutienne de près ou de loin les actes terroristes qui ont pu être perpétrés au nom de leur religion2. Et pourtant, ils doivent subir cette réputation épouvantable de poseurs de bombes en puissance. Les médias français, par exemple, qualifient de « musulmans modérés » les musulmans qui mènent une vie normale et moderne. Modéré, ça signifie « qui se retient », « qui reste prudent », « qui sait rester sage » ?… Un journal télévisé aurait-il l’idée de dire « Les chrétiens modérés affirment ne pas soutenir les méthodes d’Anders Breivik même si certains comprennent ses motivations. La police renforce la surveillance des églises » ? Le contenu implicite d’une telle phrase est odieux, et pourtant, c’est ce qui se diffuse en toute impunité tout au long de l’année dans les médias, si ce n’est que ce sont les musulmans qui sont visés et non les chrétiens.

À la suite de mon tweet, beaucoup de mes contradicteurs se sont sentis obligés de me faire des cours sur l’Islam et sur le Coran, en me prouvant par les textes que, ontologiquement, la religion musulmane était moins pacifique que celle des chrétiens. Il est évident de Mahomet était un prophète en même temps qu’un chef de guerre, mais on peut dire exactement la même chose d’un grand nombre de rois, de patriarches et de juges d’Israël dans la Torah. Quand Moïse reçoit la terre promise « en héritage », Josué est chargé d’aller la conquérir en faisant disparaître ses habitants3.
La première objection que l’on me fait généralement à ce stade est que la Torah est un livre d’histoire, et que les Chrétiens, qui l’appellent « ancien testament » ne se fient qu’au qu’au « nouveau testament », c’est à dire les quatre évangiles auxquels ont été ajoutés quelques textes canon et deux millénaires d’exégèse. Cette objection ne concerne que les Catholiques, qui ont décrété la supériorité du Nouveau Testament sur l’ancien, établie par Saint-Paul, si je ne dis pas de bêtises. Mais de nombreux Chrétiens dans le monde, parmi les protestants, ne sont pas dans le même état d’esprit et voient la Bible comme un tout. Mais même en dehors de ça, le christianisme originel est une religion que l’on peut soupçonner de ne pas avoir été que spirituelle. De nombreux philologues, y compris chrétiens, pensent que les évangiles contiennent un message clairement nationaliste : Jésus voulait bouter le Romain hors de Palestine, et ses actions n’ont pas été forcément aussi pacifiques que ne le disent les textes. Si son histoire est vraie et si elle s’est bien déroulée à l’époque dite (ce dont on n’a pas de preuve formelle), alors la brutalité de la réaction des autorités romaines ne peut s’expliquer que par le fait que l’action de Jésus et de ses compagnons était hostile à l’occupant. Si cela est avéré, il est ironique qu’un groupe d’extrémistes locaux opposés à l’impérialisme romain aient engendré, cinquante ou cent ans plus tard, une religion à vocation universelle, installée… à Rome.
Tout ça est assez passionnant — l’histoire est une affaire passionnante.

Dans un éditorial assez bête, Jean-Pierre Denis, directeur de La Vie, explique qu’il est injuste de relier Anders Breivik au christianisme, puisque la seule preuve de son appartenance religieuse est le fait qu’il a indiqué être chrétien sur sa page Facebook. Après quoi, l’auteur du texte trouve le responsable, ce n’est pas Jésus mais le jeu vidéo et, surtout, le réalisateur Lars Von Trier, puisque Breivik affirmait (toujours sur sa page Facebook, qui devient donc fiable lorsqu’elle apporte de l’eau au moulin de J.-P. Denis) que Dogville était son film préféré et puisque Lars Von Trier avait été expulsé du festival de Cannes cette année après avoir tenu des propos douteux sur le nazisme4.
Sur le site néocon5 Atlantico, Jacques de Guillebon, bigot télégénique à l’air très gentil trouve quant à lui comme responsables du massacre suédois le néo-libéralisme et voit en Breivik « un personnage de Dantec qui assassine en masse ses contemporains perdus pour ne pas devenir un héros de Houellebecq ». Un peu léger sur l’histoire (doit-on rire des croisades et de la Saint-Barthélémy) et visiblement excédé, l’auteur explique que « Les neuneus qui vont répétant en masse sur la place du village depuis au moins quarante ans que « toutes les religions se valent » et que tout ça, c’est facteur de violence, forcément, ma bonne dame, et pis les croisades et la Saint-Barthélémy je vous raconte pas, et j’en passe et des meilleures, seraient bien inspirés – si ce mot fait encore partie de leur vocabulaire athée – de réviser leurs leçons et d’histoire religieuse et de théologie ». Avec une ironie un peu douteuse, il se demande « Où donc un « fondamentaliste chrétien », c’est-à-dire, imaginons-nous, quelqu’un qui serait aller chercher dans les textes paléo-chrétiens les motifs de sa boucherie, aurait-il pu trouver cette matière ? Chez Jésus le crucifié par amour, la victime volontaire ? Voilà qui tient parfaitement debout. Chez Paul, le citoyen romain décapité ? Evidemment. Chez Pierre, le chef des apôtres mis en croix la tête en bas par humilité devant son seigneur ? Chez Jean l’exilé de Patmos ? Chez les innombrables martyrs des premiers siècles ? Raisonnement imparable ».

Aide-mémoire d’un curé, sur le pupitre d’une église de Tarbes

Je trouve ce dernier passage particulièrement intéressant car on voit bien à quel point un catholique convaincu peut être aveugle à la perversion sado-masochiste sordide qui est contenue dans les récits du début du christianisme et par leurs innombrables représentations : du sang, des crachats, de la douleur, de la torture. Et si cette violence aussi appartenait à l’inconscient collectif chrétien ? Par ailleurs, s’il me lit, je conseille à Jacques de Guillebon de jeter un œil attentif à l’histoire d’Ananias et Saphira (Actes des apôtres 5.1), qui montre Simon Pierre, fondateur de l’église catholique romaine, en gourou avide qui tue un couple d’adeptes parce que ces derniers ne lui avaient donné qu’une partie de leurs biens. Officiellement ce n’est pas lui qui les a tués, c’est Dieu, mais ça se passe dans ses appartements et il n’y a pas de témoins. Ce récit abominable est aujourd’hui encore utilisé lors de prêches pour rappeler aux chrétiens que l’on doit s’offrir tout entier à sa religion, ou sinon, gare !
On trouve des horreurs dans la Torah, on des choses suspectes dans les Évangiles, dans les actes, tout comme on en trouve dans le Coran. Ces textes sont bourrés de contradictions internes ou de propos obscurs.
Mon point de vue sur cette question est que ce n’est pas bien grave, car personne ne s’y fie. En fait la plupart des croyants n’ont pas ou peu lu leurs textes sacrés, et, lorsqu’ils les ont lus, n’ont pas cherché à les comprendre autrement que comme ils avaient envie de les comprendre, c’est à dire selon les codes moraux qui correspondent à leur éducation, à leur milieu et à leur époque. Leurs Dieux sont toujours personnels, c’est à dire qu’ils les font à l’image qu’ils voudraient qu’ils aient, ce qui correspond généralement à une sorte de parent de substitution, moralisateur et consolateur.

Lourdes

En fait, sauf particularismes locaux ponctuels (L’Inquisition, Jérôme Savonarole à Florence, les guerres de religion, la république théocratique de Jean Calvin à Genève, le régime des Dalaï-lamas jusqu’au douzième en tout cas, l’Arabie saoudite actuelle, l’Iran des mollahs, le régime Talliban en Afghanistan,… Je ne dis pas qu’on manque d’exemples, c’est vrai), les gens accordent leur religions à leur manière de vivre, plutôt que de laisser la religion leur dicter comment vivre. Bien entendu ils sacrifient à certains rites (parfois plaisants, qui célèbrent les étapes de la vie, comme le Baptême, l’accession au statut d’adulte, le mariage ou les funérailles), ils dépensent de l’argent (a priori aucun Dieu n’a vraiment besoin d’argent pour lui-même mais on en réclame beaucoup en leurs noms, c’est même l’unique constante des religions depuis que l’argent existe en tout cas) et ils construisent de beaux lieux sacrés et des œuvres d’art pour les meubler.

Grand bien leur fasse — personnellement j’adore visiter les beaux édifices religieux et je nourris même une passion malsaine pour la visite de la ville de Lourdes. Je suis même persuadé que certaines personnes parviennent à développer une pensé fine et pertinente bien qu’ils le fassent en s’appuyant sur leurs convictions religieuses. En revanche, tout le monde n’a pas besoin de foi, et les croyants n’ont aucune légitimité à imposer les commandements religieux de leurs dieux éternellement muets (qui ne dit mot consent ? commode !) à ceux qui n’ont pas envie d’y souscrire. Le message de l’oppression religieuse, de la coercition religieuse, ce n’est pas la religion, et encore moins la morale mais bien l’oppression.

Quelqu’un me demandait, toujours sur Twitter, si j’étais croyant.
Je suppose que j’ai laissé, dans les lignes qui précèdent, suffisamment d’indices du fait que je suis ce qu’on appelle un athée. Mais néanmoins je crois à des tas de choses, y compris à des faits d’ordre « spirituel », tel que l’amour, que l’on peut ramener à la biologie et à l’éthologie si l’on veut, mais qui n’en est pas moins un sentiment que l’on peut expérimenter (et que, comme on peut expérimenter la foi en l’absence de Dieu, on peut ressentir de l’amour en l’absence de réciprocité ou même en l’absence d’objet véritable — vers 7-8 ans, j’étais éperdument amoureux de Natacha Romanov, dite « la Veuve Noire », qui sautait de building en building dans les aventures du héros masqué Daredevil).
Je crois aussi très fort aux fantômes. Pas les fantômes d’histoires de fantômes, non, je crois à des fantômes rationnels, comme tous ces indices qui nous donnent pendant quelques secondes l’impression que quelque chose de disparu vit toujours. Une odeur d’encaustique ou de parfum qui nous ramène brutalement au souvenir d’une grand-mère qui n’est plus là, une pochette de disque qui nous rappelle un ami mort prématurément, et pourquoi pas, une vieille pierre qui nous rappelle que des gens dont on ne sait rien ont vécu à un certain endroit il y a très longtemps, et qui nous donne une petite idée de ce qu’était leur vie. Et puis bien sûr les livres, les films, les ouvrages d’art, tous ces objets qui parviennent à ce qu’une pensée, un regard ou un mouvement survivent à leurs propriétaires. Bien sûr ils n’ont que le sens que nous voulons leur prêter, les fantômes sont en nous, mais c’est un genre de revenants dont j’aime bien me faire accompagner.

Ce qui me rappelle une histoire. Je suppose que ça date de la fin des années 1970, disons en 1978. Tous les mercredis, j’avais catéchisme.
Ma mère a été élevée dans le protestantisme, avec un père athée et une mère plutôt croyante. Mon père a été scout et écolier chez des frères maristes,  mais sa mère était totalement athée et je crois que c’est le cas de son père aussi, quoique l’un et l’autre aient été « légalement catholiques », c’est à dire baptisés et ayant fait leur communion. Pas particulièrement croyants (ou même sans l’être du tout je pense, mais je n’ai pas à parler à leur place), mes parents ne m’auraient jamais poussé à aller au catéchisme, même s’ils l’avaient fréquenté eux-mêmes pendant leurs enfances respectives, mais ils ne m’ont pas non plus empêché d’y aller. En fait, je voulais absolument le faire car un copain me l’avait vendu comme une espèce de cours de dessin, ou mieux, comme un endroit où on pouvait dessiner tout le temps pour son plaisir. Et c’est vrai que j’ai dessiné, un peu, que j’ai pu discuter, aussi — en comprenant malgré tout assez vite qu’il n’était pas question que les discussions dévient trop de sujets obscurs dont tout le monde faisait malgré tout mine de comprendre le sens profond : « l’esprit saint », « le mystère », « la bonne nouvelle », « la lumière », « le chemin », « la voie », enfin tout un tas de notions théologiques ou d’indications topologiques suffisamment vagues, suffisamment creuses, pour que l’on puisse les remplir à l’envi de ce qu’on voulait, de ses propres espoirs : « Ça, c’est la caisse. Le mouton que tu veux est dedans — C’est tout à fait comme ça que je le voulais ! »6. J’ai toujours été assez terre-à-terre et ce genre de choses ne fonctionne pas sur moi, j’aime savoir de quoi on me parle exactement.

Le curé était un hollandais (ou un belge néerlandophone ?) de près de deux mètres qui parlait avec un accent difficilement intelligible. On savait qu’il avait été marié, que sa femme l’avait abandonné et qu’il était devenu prêtre ensuite. De temps en temps il prenait un air terrible de prédicateur fou. Je me rappelle d’une homélie particulièrement enflammée qu’il avait consacré à expliquer le choc pétrolier à ses paroissiens : l’église chauffait au fioul et il ne voyait pas comment s’en sortir.
C’était un personnage solitaire, un peu pathétique, au point que je me suis senti forcé de me dévouer lorsqu’il lui a fallu un enfant de chœur pour l’assister lors de la messe. Ce qui fait que, agnostique (à l’époque je me considérais comme agnostique, c’est à dire comme athée, mais assez poli envers les croyants pour dire « je ne sais pas »), enfant d’agnostiques, je me suis retrouvé chaque dimanche à porter une aube, des cierges, des rameaux, à tester des micros et à lire des épitres aux Corinthiens sans rien y comprendre. Cette affaire s’est terminée un jour très triste, où l’on enterrait la mère d’un de mes meilleurs amis, dont la mini Austin avait été percutée à un carrefour par un camion. J’ai lu un texte, dont je ne me souviens plus le contenu, mais dans lequel figurait le mot « inimitiés ». Mot dont je n’avais jamais entendu parler et que j’ai prononcé « intimités ». Toute la nef est partie dans un éclat de rire qui m’a semblé interminable et qui m’a mortellement vexé. Après l’office j’ai dit au curé que je quittais ma fonction.

Psaume 127 : «Ta femme sera dans ta maison comme une vigne généreuse, et tes fils, autour de la table, comme des plants d’olivier». Ce texte, qui développe une vision un peu décorative de la famille, lu pendant une messe de mariage récemment, a bien souffert : mal photocopié, mal transcrit («fils» devient «films» – une blague du correcteur d’orthographe de Word ?), il était lu par une amie des époux qui ne parvenait pas à le déchiffrer. Dans une indifférence générale.

Pendant mes années de catéchisme, j’ai appris que les curés pouvaient se mettre en colère ou demander à une de leurs ouailles de mentir, que les dames de catéchisme pouvaient être véritablement méchantes, que les croyants pouvaient être eux aussi très éloignés de la morale de bon sens qu’étaient censées dispenser les évangiles. Mon épiphanie a été celle-ci : j’ai découvert que la religion servait souvent à faire de la morale une affaire mystique, spirituelle, mais certainement pas pragmatique, et donc, finalement hypocrite. J’avais l’impression d’être le seul gentil tout en étant (et ça je l’ai su tout de suite) le seul à n’être pas croyant.
Il m’arrive de temps en temps d’aller à une messe — mariage, enterrement —, et je constate toujours avec une pointe d’horreur que mon conditionnement, autant dire mon dressage, n’a pas été totalement raté : je sais quand il faut se lever ou s’asseoir et mes jambes le font toutes seules. Je sais quand on doit chanter, je me souviens des prières moi qui n’ai jamais pu retenir un poème ou une chanson, et le signe de croix me vient spontanément, contre mon gré, au moment où on est censé le faire. Perturbant.

La salle où se faisait le catéchisme était un préfabriqué assez laid. Sur le mur, une image me fascinait. Elle est sans doute perdue pour toujours, alors je la recrée de mémoire ici :

C’était un listing informatique (dont je ne suis pas sûr du tout que le papier ait été vert et blanc, à bien y réfléchir) sur lequel était dessiné la figure du Christ (ou plus précisément, le visage qui a marqué de son empreinte le célèbre suaire de Turin), en caractères imprimés. C’est sans doute idiot à dire aujourd’hui, mais comprendre que des lettres imprimées mécaniquement pouvaient dessiner quelque chose7 m’a ouvert à tout un monde. Ensuite, ce dessin émanait d’un ordinateur. À l’époque, bien sûr, personne n’avait d’ordinateurs et on savait à peine à quoi cela servait. Un paroissien qui travaillait chez IBM avait offert l’image au curé, et je sentais que pour cet homme elle était chargée de sens, que c’était pour lui une sorte de preuve confuse que la modernité n’était pas l’ennemie victorieuse de la foi, ou que l’esprit saint était plus fort qu’une machine à penser, que le mysticisme ou la spiritualités dépasseraient toujours le raisonnement froid et logique.
Enfin c’est ce que je suppose qu’il pensait.

  1. Comme le dit André Gunthert avec raison, le racisme disparaît au profit de la xénophobie. Lire : Martine et le terroriste, ainsi que les commentaires de l’article. [↩]
  2. J’exclus la Palestine de la question, car la question palestinienne n’est pas une question religieuse même si les musulmans se sentent concernés par le sort des palestiniens, tout comme les juifs, et c’est bien normal, se sentent concernés par le sort des israéliens. [↩]
  3. Dans la Bible, le retour des juifs en Israël a été permis par le massacre de ceux qui y résidaient, mais l’archéologie tend à prouver que les choses se sont en fait passées très différemment : la réalité historique de la captivité en Égypte et de l’Exode sont remis en cause, les hébreus et les habitants de la terre de Canaan étaient les mêmes, l’histoire juive s’attribue un génocide imaginaire. C’est en tout cas ce qui est conclu dans  La Bible dévoilée, passionnant ouvrage (certes contesté de tous bords) d’Israel Finkelstein et Neil Asher Silberman. [↩]
  4. Ceux qui ont visionné la totalité de la conférence de presse que Lars Von Trier a conclu par la déclaration  « Ok, je suis un nazi » ont trouvé très injuste le procès médiatique qui lui a été fait. On était en droit de trouver son humour douteux mais pas d’y voir autre chose que de l’humour il me semble. [↩]
  5. Le mot Néocon n’est pas un gros mot, il s’agit de l’abréviation consacrée pour la notion anglo-saxonne de neoconservative, « néo conservateur ». Évidemment, en français, ça sonne curieux. Mais tout bien pesé… [↩]
  6. Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit Prince. [↩]
  7. L’utilisation de lettres mécaniques pour dessiner n’est pourtant pas neuve, cf. ce document trouvé dans Popular Mechanics. [↩]

Des ennemis imaginaires qui font de vrais morts

juillet 24th, 2011 Posted in Images, Pas gai | 36 Comments »

(un texte décousu écrit à chaud)

Le contexte : le 22 juillet 2011 à quinze heures trente, à Oslo, une voiture piégée a explosé en plein centre-ville. Une heure et demie plus tard, sur l’île d’Utøya, située dans le lac Tyrifjorden, à l’Ouest de la capitale, un homme déguisé en policier armé d’un fusil d’assaut et prétendant venir assurer la sécurité ouvrait le feu sur les participants à une université d’été de jeunes travaillistes.

Photo par Alejandro Decap (fiiup/FlickR), Creative Commons BY-NC-ND 2.0

Le même jour, la rédaction du journal de France 2 a préféré ouvrir son édition sur le tour de France. Le bilan humain dépasse les quatre-vingt dix morts. Au moment où j’écris, tout laisse croire que le responsable du carnage, qui a pu être arrêté vivant, a agi seul. Cet homme se dit nationaliste, chrétien et d’extrême-droite, en lutte contre l’islamisation, le marxisme et la multiculturisation.

Il se nomme Anders Behring Breivik et est un fermier norvégien1, norvégien « de souche », précisent les journaux français.

Le terme « de souche », généralement appliqué aux français, me semble de plus en plus souvent employé par la classe politique et dans la presse, depuis quelques années. Personne ne se donne la peine de théoriser cette notion, comme si elle allait de soi. À ma connaissance, la locution, empruntée à la généalogie, a longtemps été employée en association avec un adjectif : français de souche italienne ; de souche gauloise ; de souche gréco-romaine ; de souche espagnole ; de souche polonaise ; de souche franque ; de souche anglo-normande ; de souche catholique ; de souche protestante ; de souche lorraine ; de souche indigène.
Les fantasmes nationalistes, la période coloniale et la montée de l’antisémitisme à la fin du XIXe siècle ont fait le reste et « de souche » est devenu un substantif censé indiquer la stabilité géographique très ancienne des ancêtres de la personne désignée par l’expression. La première mention claire et répétée que j’ai trouvé du mot en fouillant un peu Gallica et Google books provient du livre La France aux français (1892), écrit par un dénommé Ed. Marchand — a priori sans rapport avec le promoteur du Music-Hall en France à la même époque, Édouard Marchand. L’auteur expliquait que les français, qui étaient selon lui la générosité et la franchise incarnée, devaient prendre garde à ce que ces qualités ne soient pas gâchées par des étrangers, étrangers qui, expliquait-il, affluaient massivement, encouragés par l’enthousiasme laxiste issu de l’universalisme de 1789. Et ces étrangers (« et juifs », précise-t-il souvent), viennent occuper des emplois, fonder des banques et s’enrichir sans s’être donné la peine d’apprendre ou de comprendre les valeurs du pays antérieures à la Révolution française. Rétrospectivement, il se dit qu’il aurait fallu organiser des cours de francisation afin que la nationalité ne soit pas offerte sans contrepartie mais bien méritée, notamment pour toute personne désirant accéder à des fonctions politiques: « Ce fut un tort à nous de ne pas leur faire faire un stage pendant lequel ils eussent appris nos besoins, nos aspirations, avant de leur accorder l’accès de ces hautes fonctions ».

Après la guerre de 1914-1918, les alsaciens réintégrés à leur «patrie» étaient considérés avec une grande méfiance. Ils ont alors été séparés en catégories : français de catégorie A (français qui le seraient resté sans la guerre de 1870), de catégorie B (dont un parent n'est pas de catégorie A), C (dont les parents viennent de pays neutres) ou D (dont les parents viennent de pays ennemis). La lettre était indiquée sur la carte d'identité de chaque Alsacien et leur donnait des droits différents. Je n'ai pas retrouvé le décret qui institue cette distinction mais il semble qu'ici aussi on employait l'expression «de souche».

Il est amusant que cette rhétorique, jusque dans ses slogans, n’ait pas énormément évolué entre la fin du XIXe siècle et aujourd’hui, avec le Front National ou les branches les plus infréquentables de l’UMP.

Les nationalistes racistes — c’est à dire ceux qui croient qu’on peut et qu’on doit établir un lien entre lignée, géographie et institutions (État ou religions par exemple), et se faire croire que tous ces éléments ont une valeur permanente immuable —  ne sont pas mathématiciens, en général, ni généticiens2, ni démographes, sinon ils verraient facilement qu’il vaut mieux éviter de se vanter de n’avoir que des ancêtres dont les lieux d’habitation ont été circonscrits à une petite zone géographique. Chaque être humain, né par le biais de la reproduction sexuée a deux parents qui lui transmettent chacun la moitié de leurs gènes — notons que les gènes, sauf mutation accidentelle, ne s’altèrent pas : notre patrimoine génétique fonctionne comme un paquet de cartes à jouer : mélanger un jeu de trèfle un jeu de pique ne produira pas du pifle ou du trèque, mais produira juste un jeu où co-existent les deux genres de cartes.

(mise à jour) Patrick Peccatte m'a suggéré l'utilisation du Books nGram Viewer de Google Labs pour surveiller l'occurrence de l'expression «français de souche» dans les livres. On remarque une petite poussée en vers 1850, qui ne concerne qu'un livre en fait (un voyage de Rodolphe Töpffer !) et où «français de souche» décrit la langue française. Puis un monticule vers 1880, une autre un peu avant guerre, une forte progression de 1950 à 1960 (Guerre d'Algérie), et une encore plus importante entre les années 1980 et 2000. L’occurrence de l'expression baisse pendant la décennie 2000-2010, tout en restant à un niveau important.

Le nombre de nos ancêtres est donc deux à la puissance du nombre de générations. Sur deux générations, nous avons deux puissance deux ancêtres, donc quatre grands-parents. Sur trois générations, nous avons deux puissance trois ancêtres, donc huit arrière-grands parents. Nous avons ensuite seize arrière-arrière-grands parents, puis trente-deux aïeux de cinquième génération, soixante-quatre de sixième génération,… Si nous estimons une génération à vingt-cinq années, nous avons deux-cent-cinquante-six ancêtres au bout de deux siècles, quatre-mille-nonante-six au bout de trois, soixante-cinq mille et quelques au bout de quatre cent ans, un million au bout de cinq cent… Cela semble raisonnable, mais au bout de mille ans, nous avons plus de mille milliards d’ancêtres, soit dix fois le nombre de personnes que l’on estime avoir vécu sur terre. Et au bout de deux mille ans, nous avons plus de cent mille milliards de milliards d’ancêtres. Il est évident que notre patrimoine génétique à chacun est truffé de doublons (qu’un même ancêtre soit commun à plusieurs branches de notre arbre généalogique). Plus ces doublons sont proches dans le temps et plus nous avons de chances d’avoir en doublon des gènes létaux ou porteurs d’affections génétiques, et de voir ceux-ci s’exprimer. La force de la reproduction sexuée réside dans son potentiel de diversité génétique. Peut-être qu’un jour la société Monsanto ou les eugénistes façon Aldous et Julian Huxley ou certains de leurs descendants spirituels parmi les transhumanistes, parviendront à une méthode scientifique pour que l’espèce humaine échappe à sa biologie, c’est à dire aussi à la reproduction sexuée (ce qui semblerait dommage à beaucoup je pense), et parvienne à se perpétuer à l’exacte, par parthénogenèse ou par mitose. En attendant ce moment, les humains sont bien forcés d’accepter que le brassage génétique est une question de survie. Les « races », inventées par les éleveurs pour obtenir des animaux aux caractéristiques précises (vaches laitières, chevaux de course,…) le démontrent assez bien : les animaux de race vivent nettement moins longtemps que les bâtards et développent beaucoup plus facilement des affections génétiques, ce que l’on observe particulièrement bien sur les animaux de compagnie, destinés à mourir de leur belle mort, mais pas seulement : certaines races agricoles ne peuvent plus naître ou survivre sans assistance humaine.

La série Babylon V, saison 1, épisode 4 (février 1994). "Quand on est obsédé par l'ennemi, on devient l'ennemi".

Toujours au journal télévisé, et même dans certains articles de la presse écrite, Anders Behring Breivik a abondamment été qualifié de « catholique », au point que je suis allé vérifier s’il était bien dans ce cas, rarissime en Norvège, mais évidemment, c’était un abus de langage, l’auteur du premier attentat terroriste jamais perpétré à Oslo est bien membre de l’Église de Norvège, une religion luthérienne institutionnelle. Les Catholiques ne sont pas spécialement aimés en Norvège. Je me souviens d’avoir vu là-bas, à l’occasion d’un référendum par lequel les norvégiens devaient accepter ou refuser d’entrer dans l’Union Européenne (1994), un tract posté dans les boites-aux-lettres du village de ma grand-mère (puisque je suis français de souche norvégienne !), qui expliquait par la numérologie et quelques coïncidences que le pape Jean-Paul II ne pouvait être que l’antéchrist annoncé par le livre des révélations, et que par conséquent, adhérer à l’Union Européenne, c’était l’assurance d’avancer la date de l’Armageddon. Je regrette de ne pas avoir conservé ce tract, il était photocopié, on y voyait le pape, des symboles divers, le nombre 666, l’ensemble tenait un peu du graphisme des fanzines punks qu’autre chose. Mais dans les pays protestants, en appeler à l’Apocalypse de Jean n’est pas vraiment un gag, ce livre fait profondément partie de la culture locale, ou en tout cas de son inconscient collectif. Je suppose que le tract dont je parle est plutôt lié à un groupe évangéliste — c’est à dire d’un protestantisme de combat, prosélyte, d’influence américaine. Quand j’écris « d’influence américaine », c’est d’abord parce que les sectes radicales allemandes ou hollandaises des XVIIe et XVIIIe siècles, qui refusaient le Catholicisme autant que l’embourgeoisement des Luthériens ont été chassées d’Europe ou s’en sont chassés eux-mêmes pour se réfugier aux Amériques, où ils ont pu se développer sous le nom générique de « chrétiens » : baptistes, mennonites, anabaptistes (Amish, par exemple), adventistes, méthodistes, puritains, antitrinitariens (Témoins de Jéhovah, Mormons, Quakers), et marquer profondément la culture nord-américaine…
Mais l’influence religieuse est sans doute aussi une arme politique, car la Norvège est un piller stratégique de l’Otan (que ce soit pour sa proximité avec la Russie ou par l’importance de sa production pétrolière) et il n’y a rien d’absurde à penser que la bigoterie ait pu être sciemment utilisée par les États-Unis pour contrarier son adhésion à l’Union Européenne.

Alors que l'Union européenne n'a jamais été aussi éloignée de ses fondations social-démocrates, Anders Breivik y voit une entité marxiste...

Pourtant, les États-Unis d’Amérique se sont précisément construit contre ces groupes religieux, qui se considèrent pour la plupart en lutte contre l’état fédéral dont les pères-fondateurs étaient, rappelons-le, théistes ou, même s’ils ne pouvaient pas vraiment le dire publiquement, athées. Mais la première puissance du monde a souvent utilisé les superstitions locales pour favoriser son intérêt politique immédiat et créer des motifs de divisions géopolitiques là où ça les arrangeait — l’Islam contre le communisme en Afghanistan, ou le christianisme en Corée du sud ou en Pologne, par exemple. Et cette attitude est aussi dangereuse qu’irresponsable3.

Anders Behring Breivik a publié sur Internet un long texte explicatif et une vidéo. Je n’aurai pas le courage ni le temps de lire le texte, qui fait 1500 pages tout de même. En revanche j’ai regardé attentivement la vidéo, qui m’a beaucoup intéressé. Le texte et la vidéo ont le même titre, en anglais : 2083 – A European Declaration of Independance. Il s’agit d’un manifeste contre l’Islamisation de l’Europe, contre le Marxisme et contre le Multiculturalisme. Le raisonnement développé est à peu près celui que les néo-conservateurs plus ou moins atlantistes français comme Éric Zemmour, Robert Ménard, Élisabeth Lévy ou encore Alain Finkielkraut4 émettent de manière plus ou moins raffinée et plus ou moins ambiguë. Pour eux, la compassion envers le tiers-monde, l’intérêt porté envers les cultures exogènes et le sentiment de culpabilité post-colonial affaiblissent le monde occidental face au monde Islamique, considéré comme un bloc homogène et hostile, à la suite de la théorie du « Choc des civilisations » proposé par Samuel Huntington en 1996 — une théorie performative, en fait, qui ne se vérifiera que grâce à ceux qu’elle aura convaincus !

Donner aux gens d'un pays la peur de ceux qui viennent d'un pays plus pauvre est assez commode. Les immigrés dits "clandestins" ou "sans papiers" sont employés par certaines sociétés à un tarif bien inférieur au salaire minimal et sans aucun des droits dont bénéficient les autres salariés. S'ils sont identifiés, ce sont eux les criminels.

Ces éditorialistes et leurs équivalents de divers pays (Oriana Fallaci en Italie, Robert Spencer aux États-Unis,…) ne sont pourtant à mon avis pas responsables de l’ambiance délétère de repli nationaliste qui s’est installée (apparemment dans le monde entier) ces dernières années. Ils en sont les symptômes, les boutons de fièvre, tout comme Anders Breivik. La cause véritable, pour moi, c’est la propagande très sournoise que diffusent les médias (par le journal télévisé autant que par certains épisodes de séries, à mon avis), sciemment ou non, et qui vise à faire croire à chacun que le monde qui l’entoure est hostile, plus hostile que jamais, du niveau le plus minusculement local (un adulte qui parle à un enfant qui n’est pas le sien dans un square est soupçonné d’être un enleveur pervers) au niveau global le plus délirant (le monde est constitué d’une poignée de civilisations qui s’affrontent). Il en découle des situations déraisonnables où des individus sont soupçonnés d’être les représentants d’armées d’envahisseurs et où des angoisses complètement irraisonnées paralysent les capacités cognitives de ceux qui les vivent. Je me rappelle par exemple avoir discuté avec un notable croate, qui vivait sur une île paisible, dans un village de pêcheurs où les touristes sont rarissimes et où l’unique musulman à des kilomètres à la ronde, un égoutier bosniaque, se démarque des catholiques parce qu’il ne mange un peu moins de jambon cru et boit un peu moins de vin qu’eux, mais à peine.
Mon notable, donc, félicitait un jeune homme qui avait donné l’alerte lorsqu’un incendie avait pris derrière chez lui en disant qu’une telle vigilance serait bien utile pour parer aux attaques des musulmans qui, il en était sûr, projetaient de saboter le « traject », c’est à dire la ligne maritime qui relie son île au continent. C’est la conclusion, évidemment ridicule, qu’il avait tiré de son visionnage des journaux télévisés.

Ce qui me frappe dans la vidéo d’Anders Breivik — et qui était en fait la raison de cet article au départ —, c’est qu’elle ne s’appuie pas sur des faits, des analyses, mais uniquement sur des représentations, qui vont de la peinture pompier au dessin de presse. Un dessin allégorique, une photo de barbu grimaçant, un visage féminin en sang, un slogan invérifiable, sont traités ici comme des preuves ou des démonstrations.
Les propagandistes de l’Islam radical diffusent exactement le même genre de vidéos, tout aussi peu étayées par des faits, et invoquant elles aussi un passé réinventé et fantasmé, à grand coups de symboles — les mêmes, du reste : croix de malte et croissants verts…
Les ennemis imaginaires s’affrontent, chacun utilise le fantasme de ce qu’est l’autre pour légitimer sa propre envie de puissance, ou quelque chose du genre, mais les morts, eux, ne sont pas du tout imaginaires.

Les émeutes de 2005 dans les banlieues françaises ont été présentées dans beaucoup de pays comme une question religieuse. Anders Breivik les intègre à son raisonnement... (extrait de sa vidéo)

La tentation du repli nationaliste, qui s’appuie sur le fantasme de l’Arcadie profite surtout à ceux qui vendent des armes, des guerres, qui gagnent de l’argent avec les frontières, les églises et les taux de change, c’est à dire à une infime partie des habitants de la planète. De son côté, la mondialisation n’est ni un bien ni un mal, elle est un fait : il ne faut que quelques heures pour se rendre n’importe où dans le monde, il ne faut que quelques millisecondes pour entrer virtuellement en contact avec quelqu’un qui se situe à vingt mille kilomètres, et en y réfléchissant un peu, nous voyons bien que parmi nos amis ou parmi les membres de nos familles se trouvent des gens qui viennent de loin, et cela sera toujours plus vrai.
Le monde est « fini », son exploration est terminée, on n’y découvrira pas de nouvelles terres5, on ne peut rien faire d’autre qu’y vivre ensemble.
Ce « vivre ensemble » devrait même interpeller les affreux — les Rupert Murdoch, les marchands de canons, les voleurs de matières premières, etc.  — car depuis que la république populaire de Chine est entrée dans l’économie de marché, les perspectives d’extension du système capitaliste sont à peu près bouchées. Or le système capitaliste n’est plus ou moins sain que lorsqu’il peut progresser économiquement, assouvir son constant besoin de « croissance ». Les conditions actuelles ne sont plus celles-ci, nous n’avons pas besoin de croissance de la productivité, parce que la production a atteint un niveau qui n’est plus soutenable : on produit de plus en plus d’objets (dont la durée de vie doit être constamment raccourcie, c’est le principe de l’obsolescence programmée), on consomme de plus en plus d’énergie, mais pour pouvoir le faire il faut abaisser le coût de la main d’œuvre et la valeur du travailleur, et donc créer du chômage, et pour écouler la production auprès de ceux qui sont appauvris, baisser le prix des objets, favoriser l’avidité ou le sentiment que consommer — consumer — c’est vivre,  etc.
Il me semble que cette manière de voir les choses ne peut aboutir à rien de bon.
Aujourd’hui, comme on dit, on envoie des hommes sur la lune, on transplante des organes, on guérit des maladies autrefois mortelles, on connaît et on maîtrise de mieux en mieux le fonctionnement de la nature, bref, l’humanité a plus que jamais les moyens de partager non pas l’argent, qui ne devrait plus servir à rien depuis longtemps, mais la prospérité matérielle et le goût de faire et d’apprendre6.

Extrait de la vidéo d'Anders Breivik : les templiers contre la diversité, le multiculturalisme, le matriarcat et l'impérialisme européen ; pour l'unité, le moniculturalisme, le patriarcat et l'isolationisme européen.

Les vieilles méthodes — l’exploitation et la guerre — semblent plus sures et plus immédiatement rémunératrices à ceux qui nous les imposent que le projet d’une planète pacifiée et prospère. Je finis un peu dans le slogan, mais ça me semble important : devons-nous nous laisser faire ? Devons-nous nous entre-tuer pour que ceux qui nous guident vivent leurs vies misérables — car elles le sont — sur des yachts ou dans des palais ?

  1. Si j’ai bien compris, l’achat d’une ferme a surtout servi à ce jeune homme pour se procurer les engrais qui ont servi à fabriquer l’explosif employé pour l’attentat. [↩]
  2. À ce propos, lire Descendez-vous de Genghis-Khan et Pourquoi nous venons tous d’Afrique et pourquoi c’est important, par Tom Roud. [↩]
  3. À voir à ce sujet, l’excellent documentaire BBC The Power of nightmares. [↩]
  4. Éric Zemmour, Élisabeth Lévy, Alain Finkielkraut et peut-être même Robert Ménard ne sont ni des imbéciles ni des salauds et il y a bien des raisons de s’intéresser à leurs analyses sur tout un tas de sujets. Mais lorsque leurs avis portent sur le nationalisme et les questions de civilisations, ils semblent irrésistiblement poussés par des angoisse irraisonnées et incapables de proférer autre chose que des fausses évidences de bistrot du coin.  [↩]
  5. Je remarque que la science-fiction qui porte sur la découverte de mondes nouveaux a elle aussi décru à présent qu’il ne reste pas une cîme jamais escaladée ni une forêt sans canette de Coca-Cola jetée. [↩]
  6. Ce que nous disait très bien Bertrand Russell dès 1932 avec son Éloge de l’Oisiveté, livre à avoir lu, je pense, et que l’on trouve pour seulement six euros !  [↩]

Les perfidies du téléphone (1894)

juillet 14th, 2011 Posted in Bande dessinée, Vintage | 2 Comments »

Toujours occupé à mon livre sur la bande dessinée, je tombe sur cette superbe page d’Albert Guillaume, publiée dans le Journal pour tous en 1894 puis repris en 1895 dans l’album de dessins « Faut voir ». Le scan a été volé à Antoine Sausverd dont l’excellent site Töpfferiana publie d’excellentes archive de la bande dessinée du XIXe siècle.

J’ai tenté de densifier et de nettoyer l’image (la numérisation n’est pas très homogène) afin que le texte reste lisible à cette résolution.
J’adore ici la mise en page très pure, la manière de figurer le texte parlé et la modernité du sujet.

Un État qui n’a pas la conscience tranquille

juillet 8th, 2011 Posted in Parano | 24 Comments »

« Ce n’est pas parce qu’il y a eu hier une dictature à Vichy
 qu’il ne faut pas protéger aujourd’hui les honnêtes gens ».

« Vous êtes très mal informé également sur le problème des usurpations d’identité liées à l’immigration. Les Chinois, par exemple, ne meurent jamais, c’est bien connu ».

Christian Vanneste (UMP)

Un hémicycle de onze députés réunis en session extraordinaire a voté le fichage biométrique généralisé des « honnêtes gens », c’est à dire des personnes — vous ou moi sans doute — qui n’apparaissent dans aucun fichier judiciaire, qui n’ont jamais été condamnés, qui sont « inconnus des services de police ». Le but affiché de ce dispositif est de lutter contre l’usurpation d’identité. La société de contrôle, dont Gilles Deleuze avait prédit l’inévitable avènement, facilité par les technologies de la communication et de l’automatisation, permet à un État toujours plus paranoïaque de persister à se méfier de ceux-là mêmes qu’il est censé représenter. C’est un État qui n’a pas la conscience tranquille, et ça se comprend : quand le sort policier de quarante-cinq millions de personnes (les français majeurs, quoi) est décidé en catimini, en plein mois de juillet, par six députés (il y a eu, six « oui », quatre « non » et une abstention, si l’on se fie à ce que prévoyait le député Lionel Tardy juste avant le vote), on ne peut plus du tout parler de démocratie, ou bien ce mot n’a pas de sens. Et c’est sans doute cette fourberie, cette absence de transparence qui est l’évènement qui mérite d’être retenu, car pour ce qui est du fichage lui-même, on doit bien constater que l’histoire de France est aussi l’histoire d’un État qui a une longue tradition de fichage policier anthropométrique. Du reste, notre actuel président semble être obsédé par le sujet, il suffit de considérer la multiplication et l’extension des fichiers et des moyens de surveillance qui caractérisent son travail depuis ses débuts en tant que ministre de l’intérieur.

Je note cette étrange réflexion de Philippe Goujon, rapporteur du projet de loi, qui, lors de la séance, a invoqué Balzac pour justifier son texte : « Cette proposition de loi vise à assurer une fiabilité maximale aux passeports et cartes nationales d’identité afin de lutter efficacement contre l’usurpation d’identité. Celle-ci, dont les conséquences souvent dramatiques pour la vie des victimes ont déjà été décrites par Balzac dans Le Colonel Chabert, est un phénomène en pleine expansion, même si les statistiques sont sujettes à caution ». S’appuyer sur une fiction écrite il y a plus de cent-cinquante ans pour démontrer l’utilité d’un fichage informatique, il fallait l’oser.
Le storytelling est un peu pauvre : il aurait été plus logique peut-être de raconter l’histoire du Colonel Chabert, quoique l’auteur de la mention aurait sans doute constaté que ses souvenirs sont un peu imprécis, puisqu’il n’y a pas d’usurpation d’identité dans Le Colonel Chabert, mais la triste histoire d’un homme considéré comme mort qui ne parvient pas à faire valoir son identité car son retour n’arrange pas du tout son épouse, remariée depuis.

« Et si notre pays cessait d’être une démocratie, si Marine Le Pen arrivait au pouvoir, qu’est-ce qu’on deviendrait ? » demandent certains. La dernière fois qu’un fichier d’empreintes biométriques a été rendu obligatoire de manière générale en France, c’était en octobre 1940, sous le régime de la Révolution nationale. Ce fichier a été détruit à la Libération.

J’ai déjeuné récemment avec mon grand-père, André Lafargue, ancien résistant et déporté. Puisque nous parlions de mon article du Monde Diplomatique sur les machines, il me disait qu’il n’était pas persuadé que la Résistance française aurait pu exister dans les conditions techniques actuelles — dont il n’a sans doute qu’une idée vague. Pourtant, il est fidèle au gaullisme politique et j’imagine (mais je n’en sais rien car à vrai dire nous esquivons un peu le sujet) qu’il n’est pas spécialement adversaire du gouvernement actuel.

Mon grand-père, qui raconte comment les membres du réseau Résistance ont su, grâce au sous-réseau "Honneur de la Police", que les juifs allaient être raflés à Paris. Ils sont allés frapper à toutes les portes, pour prévenir, "mais les neuf dixièmes des gens ne nous croyaient pas, ils ne pouvaient pas imaginer que c'était vrai". De nombreux juifs français avaient combattu en 1914-1918, ils n'imaginaient pas que l'État français, dirigé par un héros de guerre, allait les livrer massivement à l'occupant.

Je ne me pose pas les questions sur ce plan pour ma part, car il me semble évident qu’il ne suffit pas d’avoir le droit de vote pour prétendre vivre dans un pays démocratique. De fait, au cours de son histoire, l’État français — de droite ou de gauche —, ne s’est que rarement vu au service des citoyens, qui resteront toujours ses sujets, autant dire ses choses, et la méfiance policière n’en est sans doute pas la pire expression — ce n’est qu’une des plus visibles. Même si une opinion aussi désespérée est peut-être performative (moins les gens croiront en la bienveillance de l’État et plus ce dernier leur donnera des raisons de le craindre), je dois dire que j’attends peu de nos dirigeants qui, au mieux, peuvent se comporter avec un paternalisme condescendant et qui au pire, constituent une oligarchie illégitime à tout point de vue.

Ce qui m’inquiète et me chagrine vraiment dans cette affaire, en revanche, c’est la réaction médiatique : toute la journée d’hier on a vu Claude Guéant et des sociologues ou des syndicalistes de la police défiler devant les caméras pour discuter de la pertinence d’un rapport accablant que la cour des comptes a consacré à la gestion des ressources de la police. On a aussi beaucoup entendu parler du futur pontage coronarien dont va bénéficier Claude Guéant (« Il a donc un cœur », a écrit quelqu’un sur Twitter). Je n’ai regardé que les chaînes d’information mais je constate qu’aucune n’a annoncé la séance parlementaire d’hier, ni la teneur de la loi qu’était précisément en train de défendre Claude Guéant et qui allait être votée par un minuscule comité de onze personnes, décidant pour quarante-cinq millions.

Mémoires de DNSEP

juillet 4th, 2011 Posted in Diplômes, Mémoires | 3 Comments »

En lien avec l’article précédent, voici quelques photographies de mémoires de DNSEP présentés au jury de juin 2011 à l’école d’art et de design du Havre/Rouen (car nous ne sommes plus Le Havre, mais Le Havre-Rouen à présent, les deux établissement ayant fusionné il y a quelques jours — encore un effet du processus de Bologne).

Caroline Pion


Charly Tilmant


Adelyne Lefort


Guillaume Raoult


Laeticia Leleu


Quentin Bréant

(merci à Jean-Michel qui a pris les photos)


 

En bonus, un cas intéressant, celui du mémoire de Bérénice, qui a soutenu son DNSEP en 2010 et qui m’a gentiment fait parvenir ces photographies. Bérénice a sans doute produit le mémoire le plus sérieux que j’aie lu en école d’art à ce jour. Elle y a fait un exposé presque exhaustif sur le documentaire et, au terme de ce travail, elle en avait assimilé toutes les notions, tout l’historique, et avait assimilé toutes les problématiques liées au sujet.
Pourtant, la note de ce mémoire n’a pas été exceptionnelle — et c’est un euphémisme de le dire —, pénalisée par un barème qui donnait un tiers de la note à la forme du mémoire. Forme qui n’avait rien de scandaleux à mon avis, ceci dit, mais je ne suis pas graphiste.

Bérénice Palier.

Des mémoires (encore !), et des références que l’on y trouve

juillet 4th, 2011 Posted in Après-cours, Mémoires | 24 Comments »

(attention, texte un chouia polémique et pieds-dans-le-plat)

Je râle régulièrement en lisant les mémoires de Master 2 que je suis amené à évaluer à l’université. Certains sont très bons, mais beaucoup ne le sont pas et il arrive même que l’on ait à lire des mémoires véritablement scandaleux et ne contenant pas trois mots qui appartiennent réellement à leurs auteurs. Pour la session de juin, j’ai eu une bonne surprise, la grande majorité des mémoires n’étaient pas constitués de copier-coller, et en fait je n’en ai trouvé qu’un seul dans ce cas, qui n’était même pas un Master mais un « projet tutoré » (qui clôt le premier cycle), dont les phrases avaient un vocabulaire trop pompeux et une grammaire trop exacte pour être vraiment honnêtes. J’y suis allé au bluff, ou plutôt d’instinct, et sans vérifier auparavant, j’ai fait une démonstration à l’étudiant de la grossièreté de ses emprunts : j’ai ouvert une page au hasard, pris une phrase au hasard et j’en ai tapé cinq ou six mots, pas plus, dans Google. Aussitôt est apparu le reste de son texte, trouvé sur un site quelconque, donc. Mais en dehors de ce cas qui a eu la note qu’il méritait, ça ne s’est pas passé comme ça. Est-ce que les avertissements ont porté ? Est-ce que les étudiants apprennent au moins à paraphraser les textes dont ils s’inspirent ? Après tout ce serait déjà un bon début.
J’ai même remarqué, cette année, quelques mémoires qui, à défaut d’être véritablement publiables (ce qu’on ne demande pas à un Master), avaient des thèmes franchement originaux, personnels et « habités » comme on dit. Des mémoires qui ne donnent pas au lecteur l’impression d’avoir perdu bêtement une heure ou deux ou même trois (car certains sont très longs, et pas toujours les meilleurs).

Des mémoires de Master 2 assez typiques : au format A4, reliés avec une baguette à anneaux en plastique, souvent recouverts d’une feuille de rhodoid, rédigés en Times New Roman ou en Arial.

Depuis quelques années, les étudiants en école d’art sont eux aussi astreints à produire un mémoire l’année du passage de leur DNSEP. Généralement il s’agit d’un texte plus court que le Master 2 des étudiants à l’université, et il vient en soutien du projet plastique qui a occupé les étudiants pendant l’année. Ce mémoire a été imposé aux écoles d’art dans le cadre du processus dit « de Bologne » qui, entre autres, harmonise les niveaux d’étude. Les étudiants en école d’art écrivent généralement peu pendant leur cursus (mais ça dépend des écoles), alors y être subitement astreints les inquiète et les fragilise beaucoup. En revanche, arrivés en cinquième année, ils ont (presque toujours) appris à affirmer leur travail et leurs orientations esthétiques, ils savent ce qu’ils veulent, et cela les aide énormément dans leur rédaction. Curieusement, et je sais que beaucoup d’universitaires ne me croiront pas, je trouve les mémoires produits en écoles d’art bien meilleurs, à tout point de vue. Formellement cohérents (notamment dans les département design graphique ou communication, bien sûr), souvent très personnels dans leur propos, ils ne sont jamais fainéants et en tout cas jamais coupables de la moindre imposture. Du moins aux écoles d’art du Havre et de Rennes, j’ignore comment les choses se déroulent ailleurs. La force des écoles d’art vis-à-vis de l’université, c’est que ces établissements sont des cocons douillets et familiaux où les étudiants sont suivis par quantité d’enseignants, alors qu’à l’université, les parcours peuvent être plus distants, parfois chaotiques, et il n’est pas rare qu’un directeur de Master ne prenne connaissance du mémoire que très peu de temps avant la soutenance, bien trop tard pour y apporter son expertise.

Je n’ai malheureusement pas de photographies de mémoires d’étudiants en DNSEP, excepté la couverture de celui-ci, soutenu l’an dernier par Farid Meghzifene, étudiant en design graphique à l’école supérieure d’art du Havre. On devrait m’envoyer d’autres images d’autres mémoires, je mettrai cette page à jour. Ici, on voit que le mémoire ressemble à un véritable petit livre, correctement relié, et doté d’un format allongé.

Tout ce que je raconte ici concerne ma discipline à l’université, les arts plastiques, notamment dans ma fac, qui se prête particulièrement bien à des résultats allant du plus brillant au plus navrant, du fait de la grande transversalité du domaine (philo/esthétique, histoire de l’art, critique, médiation artistique, pratique artistique, anthropologie, cultural studies,…) et d’une puissante culture de liberté et d’expérimentation. Je suppose que les études qui permettent de devenir notaire mettent un peu moins leurs étudiants en danger mais risquent aussi beaucoup moins de produire des formes ou des idées inédites. Par ailleurs, il ne faut pas croire que j’essaie de dire que les mémoires d’arts plastiques sont mauvais, on en trouve d’un niveau exceptionnel, qui, comme le dit Gwenola citée plus loin, approchent parfois de ce qu’on peut attendre d’une thèse. Inversement, si le niveau moyen des mémoires que j’ai lu en école d’art (et je ne parle que de mon échantillon non-représentatif de deux écoles, Rennes et le Havre, dans leurs départements communication visuelle ou design graphique) était bon, je dois admettre aussi que ces mémoires étaient plus souvent de longs exposés sur un sujet que de véritables travaux de recherche tel qu’on entend ce mot à l’université. Bien entendu, le mémoire universitaire est souvent plus fourni en nombre de pages, mais souvent aussi en volume de travail de recherches. Je dirais qu’un bon mémoire de Master 2, et il y en a, est certes moins beau à regarder, mais généralement plus intéressant à lire qu’un bon mémoire de DNSEP. En revanche, pour autant que je puisse en juger depuis mon petit bout de lorgnette, un mauvais mémoire de Master 2 peut être absolument lamentable tandis qu’un mauvais mémoire de DNSEP sera juste peu intéressant1.

Giovanni Colonna, « Mare historiarum », milieu XVe siècle

Ma collègue Gwenola Wagon proposait un jour d’organiser une session (travail d’enquête ? journée d’étude, colloque ?) autour des mémoires du niveau Master 2, que ce soit à l’université ou en école d’art, afin de les comparer, de regarder aussi ce qui se fait en école d’architecture, et peut-être de se mettre d’accord sur un niveau d’exigence commun ? L’organisation récente des diplômes d’école d’art a été imposée à ces établissements par un aréopage de fonctionnaires culturels et d’universitaires a priori bien intentionnés mais pas nécessairement connaisseurs du fonctionnement des écoles d’art et de leurs qualités propres. Dans les jurys de DNSEP, figurent cinq personnalités dont, obligatoirement, l’un est titulaire d’un doctorat d’université — ce qui aboutit à une amusante chasse au docteur dans les écoles d’art, toutes tentent de courtiser des maîtres de conférences et des professeurs des universités pour suivre la rédaction des mémoires — c’est une autre exigence liée à l’organisation actuelle des diplômes2.

Ironiquement, le diplôme équivalent à l’université n’est présenté qu’à un jury de trois personnes, dont sauf erreur, aucune n’est astreinte à avoir le titre docteur. On parle cependant en ce moment même dans certains départements d’imposer que les directeurs de Master soient docteurs : l’université rattraperait donc les écoles d’art sur les critères qu’elle leur a elle-même imposés. Amusant.

Ce qui se cite et ce qui ne se cite pas

Par pure coïncidence, j’ai eu connaissance cette année de deux mémoires qui faisaient chacun référence à Harry Potter. L’un était un Master 2 à Paris 8, pour lequel j’étais jury, et l’autre concernait une soutenance de DNSEP dans une école d’art que je ne connais pas. Pour un diplôme de niveau Bac+5, citer Harry Potter ne semble certes pas sérieux, mais tout dépend comment et pourquoi il est cité — il n’y a pas de mauvais sujet ou de mauvaises références a priori.
L’étudiante de l’université qui avait cité Harry Potter mentionnait en fait la cape d’invisibilité qu’utilise le jeune sorcier. Le mémoire, qui partait un peu dans tous les sens, traitait du monde invisible et des mystères, du chamanisme coréen, relié à la légende dorée des débuts de l’ère chrétienne3 mais aussi à la science contemporaine dans ce qu’elle a de plus déroutant. Ce genre de travail a tout pour me faire fuir, en méchant rationaliste que je suis, mais je l’ai trouvé cohérent, je l’ai plutôt apprécié et mes collègues, comme moi. Parmi les références citées, Harry Potter ne me semblait pas indispensable, mais j’ai été plus gêné par la mention, dans le même mémoire, de Anges et démons, de Dan Brown. C’est peut-être intellectuellement malhonnête de ma part du reste car je n’ai justement pas lu Anges et démons. Mais en même temps je conserve un souvenir épouvanté du Da Vinci code, par le même auteur, une sorte d’anti-Pendule de Foucault. Car le livre d’Umberto Eco est érudit, taquin et extraordinairement drôle, tandis que le Da Vinci Code se prend au sérieux et est aussi stupide que mal écrit.

Ce qui m’amène à me poser la question de ce qu’il est digne d’utiliser comme références et ce qui ne l’est pas. Souvent, j’en ai peur, l’auteur du texte a intérêt à s’assurer que les références dont il se sert appartiennent au champ culturel de ses interlocuteurs. Pour traiter de morale et de responsabilité, il serait peut-être plus pertinent de citer la série Buffy contre les vampires que de recourir aux notions développée par des philosophes ayant pignon sur rue, mais ça ne se fait pas (ceci dit, ce serait jugé moins scandaleux que de citer un philosophe télévisuel comme Bernard Henry-Lévy ou Luc Ferry à mon avis). Malheureusement, une référence banale passera presque toujours mieux qu’une référence personnelle sortie de derrière les fagots, y compris lorsque l’auteur de la citation n’a qu’une connaissance très superficielle des textes savants qu’il évoque. Ainsi chaque année, on nous sert du Roland Barthes, du Gérard Genette, du Walter Benjamin, du Michel Foucault, du Sigmund Freud, et, parfois, des auteurs qui ne sont pas toujours évidents à lire et à comprendre comme Ludwig Wittgenstein ou Gilles Deleuze. Pas de mauvais auteurs bien entendu, et il est en quelque sorte normal de connaître ses classiques, mais ces derniers sont cités dans des conditions que je trouve (bien que participant totalement à cette mécanique moi-même) un peu bizarre : il faut montrer patte-blanche, signer son appartenance au groupe, montrer qu’on en partage un certain nombre de valeurs et de références4.
Que penser lorsque cela se fait de manière artificielle, mécanique ou insincère ?

L’autre mention de Harry Potter que l’on m’a rapporté a provoqué un véritable phénomène de rejet. Il semble que l’étudiante concernée ait juste expliqué avoir appris à lire l’anglais avec Harry Potter et qu’une partie du jury s’en soit indignée. C’est amusant puisque les jeunes gens qui ont l’âge de passer ces examens de niveau Bac+5 sont souvent ceux qui ont grandi avec Harry Potter. On ne peut pas plus leur reprocher que l’on peut reprocher à leurs juges d’avoir regardé Zorro à la télévision dans leur enfance. Et Harry Potter est une œuvre nettement plus riche que Zorro. Je n’ai lu que le premier tome de Harry Potter (en Français), et à vrai dire cela ne m’a que modérément intéressé — j’avais vu le film, et celui-ci était suffisamment fidèle au récit pour me gâcher toute surprise — mais j’y trouve des thèmes passionnants, notamment l’idée de l’école et des études comme un sanctuaire, comme un bouclier contre la cruauté de la vie, ou entre autres thèmes forts, le rapport qui est fait entre la volonté de puissance et de contrôle d’une part, et la rêverie et l’imagination (la sorcellerie n’existe pas vraiment figurez-vous) d’autre part. En fait ce n’est sans doute pas mal du tout, Harry Potter. Il doit exister des succès infiniment moins mérités et il doit y avoir de bonnes raisons de le citer autrement qu’à titre de succès commercial et d’anecdote anthropologique.

De gauche à droite : Poe, Melville, Twain, Hemingway, Steinbeck. Pas de la vraie littérature ?

Je me demande quels livres en anglais les membres du jury courroucés par la mention du sorcier à lunettes auraient opposé à Harry Potter comme bonnes lectures pour apprendre la langue anglaise. Car en France on ne lit de toute façon pas de littérature anglophone. C’est un choix idéologique de l’éducation nationale qui remonte à très longtemps — je ne connais pas l’historique de ce choix mais je ne connais personne qui soit assez âgé pour avoir échappé à ses effets. Pour nos élites, traditionnellement latinistes et germanophones plus qu’anglophones, les américains et les anglais n’ont pas de littérature, leur langue est utilitaire et pauvre, elle ne sert qu’aux chansons et aux articles de presse. Fouillez votre mémoire : sauf extraordinaire prof qui aurait refusé de suivre le programme, vous n’avez étudié en cours d’anglais ni William Shakespeare, ni Jane Austen, ni Oscar Wilde, ni même Charles Dickens. Vous n’avez pas lu non plus Walt Whitman, Edgar Allan Poe, Herman Melville, Mark Twain, Scott Fitzgerald, Ernest Hemingway, Jack London ou John Steinbeck. Peut-être avez-vous lu l’un ou l’autre de ces auteurs dans le cadre scolaire, mais alors en cours de français, sous forme de traduction. Pourtant, ce serait facile d’étudier ces auteurs dans leur langue, considérant la forte tradition des textes courts dans la littérature américaine notamment. En cours d’anglais, vous avez sans doute étudié les Beatles et Bob Dylan, peut-être visionné quelques films, et plus tard des documents d’actualité plus ou moins intéressants, sans parler des inénarrables sketchs censés apprendre aux collégiens à se débrouiller dans la vie courante en terre anglophone malgré le handicap que représente un accent oxfordien et des tournures de phrases désuètes depuis des décennies.

Alors, qu’est-ce qui est le mieux ? Faire semblant qu’on a digéré Wittgenstein en copiant des textes trouvés sur Internet ou prendre le risque de se servir de ses références personnelles, même lorsqu’il s’agit d’une série télévisée grand public ou d’un blockbuster pour enfants ? Et d’ailleurs, qui a décrété que l’un excluait l’autre ? Et vaut-il mieux apprendre l’anglais dans Harry Potter ou faut-il préférer ne pas l’apprendre du tout ?
Pour finir, dois-je trouver une super chute pour conclure cet article ou pourrais-je m’en tirer avec une vague question rhétorique ?

  1. J’observe (sur un petit échantillon cependant) l’existence d’une distinction physique entre les deux types de mémoires : ceux qui sont produits dans les écoles d’art sont souvent encombrants, tandis que ceux qui sont produits à l’université pèsent terriblement lourd. Autre différence, le DNSEP marque, pour l’instant, la fin des études en école d’art, tandis que le Master 2 n’est souvent qu’une étape, une manière d’évaluer si une thèse est envisageable. [↩]
  2. On pourrait parler aussi de la question, qui est liée, de l’invention d’un troisième cycle en école d’art, car pour l’instant aucune école d’art ne peut mener ses étudiants jusqu’au doctorat. Plusieurs pistes sont envisagées : cursus organisés dans les universités, partenariats avec des PhD, création de quelque chose qui s’appuierait sur le modèle des doctorats d’architecture,… [↩]
  3. Saviez-vous que Saint-Denis, qui a marché six kilomètres sans tête, a une histoire extraordinairement comparable à celle du moine coréen Ichadon ? Eh bien maintenant vous le savez ! [↩]
  4. Un jour, je prendrai le temps de lire Reproduction, de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, en plein dans le sujet, quoique cela fasse partie des livres qui m’inspirent plus pour ce que j’imagine qu’ils contiennent que pour ce qui s’y trouve effectivement : tant qu’on n’a pas lu le livre, on est libre d’y adhérer indépendamment des détails de son contenu, comme le petit Prince pour qui le plus beau mouton est celui qui est encore dans la boite. Cette pensée douteuse colle bien avec le sujet du paragraphe, non ? [↩]

Les machines ne sont pas neutres

juin 29th, 2011 Posted in Brève, médiatisation, Parano, stationspotting | 20 Comments »

Pas peu fier, je découvre ce matin avant de prendre un train que mon article Machines hostiles, écrit pour le numéro de juillet du Monde Diplomatique, vient de sortir. Il occupe la dernière page, ce qui me semble intéressant car l’article qui se trouvait à la même place dans le numéro de juin (Consommateur au labeur, par l’économiste Laurent Cordonnier) recoupe partiellement mes préoccupations. Ici, je traite de la méchanceté qui peut se cacher derrière l’apparente neutralité mécanique des machines — thème qui n’étonnera pas mes lecteurs assidus.

Mon premier jet, nettement plus long, partait un peu dans toutes les directions, au risque de se perdre totalement. La version finale bénéficie du rewriting efficace et pertinent de Philippe Rivière que je remercie au passage1.

Il est assez amusant que je retrouve mon nom dans le Monde Diplomatique car mon tout premier site web, installé sur le serveur Mygale il y a presque exactement quinze ans2, est précisément né pour publier une réponse que Nathalie et moi-même avions faite à un article publié dans le Monde Diplomatique, un article assez réactionnaire et plutôt xénophobe, bien éloigné de ce que nous aimions dans ce journal auquel nous étions abonnés. L’article en question était écrit par un jeune maître de conférences en information-communication qui s’en prenait à la bande dessinée japonaise en répétant les arguments de Ségolène Royal, qui, le saviez-vous, avait écrit un livre entier contre les dessins animés nippons quelques années plus tôt3.
Espérons qu’avec l’article un rien luddite que je publie, ce n’est pas moi qui, à mon tour, me montre un peu « vieux con ».

  1. Et tant qu’on y est je remercie aussi Guillaume Barou qui, avec Philippe Rivière, s’est intéressé à ce que j’écrivais sur le présent blog. [↩]
  2. Décembre 1996, je pense. [↩]
  3. Ségolène Royal, Le ras-le-bol des bébés zappeurs, Robert Laffont, 1989. [↩]

Le jeu vidéo et la violence

juin 23rd, 2011 Posted in Fictionosphère, Interactivité | 9 Comments »

Nadine Morano, ministre de l’apprentissage et de la formation professionnelle, précédemment chargée de la famille, a dit hier sur iTélé, en commentant un triste fait-divers (le décès d’une jeune fille frappée à mort à la sortie de son collège) :

« Quand je regarde les programmes que nous avions quand nous étions plus jeunes, comme Flipper le Dauphin, l’autobus impérial (sic), ou encore de bonne nuit les petits, et les dessins animés…, je trouve qu’on ne les amène plus dans un monde de sérénité (…) Il y a une augmentation de l’ultra-violence dans la jeunesse, il faut se demander pourquoi, au regard de l’éducation – donc le rôle des parents -, au regard de notre société avec le développement de certains films très violents ou de certains jeux vidéo »

« De mon temps, c’était mieux », quoi.

Pourtant, en étant un tant soit peu objectif, on est forcé d’admettre que Flipper le Dauphin, l’Autobus à impériale et Bonne nuit les petits ne se contentaient pas de véhiculer une ambiance de sérénité, mais étaient aussi des séries passablement idiotes malgré des qualités auxquelles, les ayant vues enfant moi-même, je reste attaché1. Si nous acceptons le postulat qu’une série télévisée violente est responsable de la violence, faut-il accepter l’idée qu’une série qui véhicule de la sotise rend sots les enfants qui l’ont suivie ? Espérons que non. Et inversement, les générations futures seront-elles supérieurement intelligentes pour avoir regardé des séries actuelles telles que The Simpsons, Futurama ou Family Guy, qui sont d’une richesse thématique inouïe2?

Ce n’est pas la première fois que Nadine Morano présente le jeu vidéo comme cause possible des violences qui existent chez les jeunes et qui sont apparemment en augmentation. D’autres avant elle ont accusé la bande dessinée3, le cinéma, la musique rock, et bien avant tout ça, la lecture en général, soupçonnée de corrompre la jeunesse en lui donnant des rêves inaccessibles et en lui faisant perdre tout sens des réalités.

Baden Pailthorpe, "Sculpture Garden", 2011. L'artiste a placé des sculptures dans l'univers virtuel du jeu "Arma 2: operation arrowhead".

Ce qui est intéressant c’est que chaque fois, cela aboutit à une forme de censure ou d’auto-censure qui modifie profondément le marché économique au profit d’un ou deux de ses acteurs. Hachette avec ses lectures morales pour enfants sages du milieu du XIXe siècle — les bibliothèques vertes et roses — ; DC comics, Marvel et Archie — qui ont remplacé tous les éditeurs américains de bandes dessinées en quelques années ; Casterman, Dargaud, Dupuis, le Lombard et Vaillant4 — qui, sauf Disney, ont permis un temps de faire disparaître la bande dessinée américaine des maisons de presse francophone, notamment Tarzan, cible majeure de la censure de l’immédiat après-guerre ; de manière comparable, Goldorak, Albator ou Cobra ont été interdits de télévision à la fin des années 1980 du fait de leur immoralité supposée, de la maigre qualité (disait-on) du dessin ou de l’animation, et ceci au profit de productions françaises ou américaines objectivement honteuses et heureusement oubliées, telles que Denver le dernier dinosaure ou Jem et les hologrammes — dont il n’est pas exclu que je pense du mal juste parce que ces séries concernaient les enfants de la décennie qui a suivi la mienne : on est toujours appelé à devenir le vieux con d’un jeune con. Chaque fois, une génération s’offusque des passions immorales de la suivante et réhabilite celles de son enfance dans le même mouvement, en tentant de lui offrir une respectabilité critique ou universitaire, en se lançant dans des collections passionnées, etc.
Il s’agit donc d’un rejet de ce qui vient après soi, après un âge d’or qui, sans surprise, est toujours l’époque où l’on avait dix ou douze ans.
Digression : je remarque que c’est souvent (mais pas toujours) une idéologie réactionnaire qui profite des censures imposées à tel ou tel média. Hachette a diffusé auprès de la jeunesse du XIXe siècle la moralité perverse et niaise de la Comtesse de Ségur ; les aventures de Mickey Mouse ne concernent que la défense de la propriété privée ; les grands films Disney font l’apologie de l’autorité politique conférée de naissance ; la bande dessinée franco-belge a impunément véhiculé une propagande catholique souvent raciste ou en tout cas terriblement condescendante ; etc. Les exemples sont innombrables5. Fin de la digression.

Tant qu’ils en ont la force, les coqs de basse-cour tentent de blesser voire de tuer les coquelets qui vivent dans le même poulailler qu’eux. J’ai toujours pensé que le sentiment qui consiste à détester les passions des plus jeunes que soi n’était qu’une variante plus ou moins pacifique du même élan désespéré pour conserver le contrôle, pour rester « dans le coup ». Ce la peut prendre d’autres formes, plus respectables et positives du reste, comme le fait d’adorer la musique électronique de 2011 en ayant pourtant l’âge d’avoir connu la fin de la carrière de Fréhel et les débuts de Georges Brassens.
Pourtant, ce n’est pas parce qu’il est banal de critiquer les passions des plus jeunes qu’il faut s’interdire de le faire, ne serait-ce que pour une raison : ce sont ceux qui ont vécu plusieurs époques qui, quels que soient les biais de leurs raisonnements et la subjectivité de leurs observations, sont à même d’établir des comparaisons.

Par ailleurs, il n’existe pas au monde une question qui ne mérite pas d’être posée, alors celle du lien de causalité entre télévision, jeu vidéo et violence peut et doit l’être, n’en déplaise aux videoludodules. Et il n’est pas aisé de répondre, car les faits sociaux relatifs aux médias de masse ne peuvent pas être facilement distingués les uns des autres (je veux dire par là qu’il n’est pas aisé de trouver une personne qui ne serait soumise qu’à un genre de message), sans compter que l’influence d’un média s’étend au delà de ceux qui en sont consommateurs. On peut, en revanche, effectuer des comparaisons interculturelles : le Japon, par exemple, est notoirement un pays où la violence physique et la délinquance semblent aussi exacerbée dans les fictions que rares dans la vie quotidienne. Mais cette comparaison est superficielle : il existe sans aucun doute au Japon des violences symboliques et des questions hiérarchiques pénibles à vivre de l’intérieur, comme en témoigne par exemple la fréquence de la prostitution occasionnelle chez les étudiantes et les lycéennes.
Les débats sur la mauvaise influence des médias concernent, curieusement, presque toujours la fiction. On parle nettement moins de la publicité, qui est pourtant un média particulièrement important, ou du journal télévisé, au contenu anxiogène. Est-ce que jouer à Grand Theft Auto fait plus perdre le sens des réalités que le fait d’apprendre par son poste de télévision que l’on doit avoir des vêtements de marque ou des gadgets hors de prix pour se sentir un vrai être humain et si l’on veut avoir des amis et des amours ? Est-ce que les Sims sont plus malsains que les couples parfaits qui roulent dans des voitures impeccablement propres, dans des décors somptueux, et ne semblent avoir aucune angoisse matérielle ? Est-ce que c’est un jeu vidéo qui pousse un gamin à arracher l’iPhone (500€)  des mains des passagers du métro alors qu’il est élevé par une mère célibataire qui est payée une misère pour nettoyer les bureaux avant l’arrivée des salariés du tertiaire ? En parlant de téléphone portable, d’ailleurs, qu’a-t-il apporté à la communication entre les gens, et qu’y a-t-il enlevé ?

Baden Pailthorpe, "Twist", 2009. Dans cette vidéo, les phénomènes athmosphériques d'un jeu de guerre deviennent un tableau animé qui rappelle la peinture de Turner.

Il existe une violence générale dans notre société, dont le jeu vidéo peut être pour partie symptôme et peut même être pour partie tenu pour cause, mais il me semble pour le moins imprudent de se montrer catégorique sur ces sujets.

J’ai participé aujourd’hui même au jury de Master du talentueux Baden Pailthorpe, artiste australien dont le mémoire a été dirigé par la philosophe Manuela de Barros. Le troisième jury était l’architecte Alain Cieutat. Plutôt que de se pencher sur un lien mécanique entre la violence présumée de certains jeux et la violence qui existe dans la société, le jeune artiste s’est intéressé au contenu idéologique des jeux, à la manière dont ceux-ci pouvaient être utilisés à des fins de propagande politique mais aussi d’entrainement militaire.

Les oeuvres produites par Baden Pailthorpe dans le cadre de sa réflexion sont en tout cas très intéressantes et cherchent non seulement à comprendre le jeu vidéo guerrier mais aussi à trouver des moyens de le détourner, de lui répondre, de le perturber.

Baden Pailthorpe, "Battle", 2011. Dans cette vidéo, un jeu de guerre est détourné et fait exécuter à des groupes de soldats des ballets absurdes.

Quelle vision du monde diffuse un jeu de guerre où tout personnage qui porte un turban est un terroriste ou un assassin en puissance ? Et quelle est l’influence de cette image lorsque Fox television martèle, peu ou prou, la même vision des pays où sont envoyés les soldats américains ? Est-ce qu’une image simplement « subie » a un effet différent d’une image « jouée » ? Est-ce qu’un jeu qui se situe dans un univers de science-fiction ou de fantaisie a le même impact qu’un jeu qui cherche à décrire une réalité existante ? Est-ce que les jeux font perdre le sens de l’irréversibilité de la mort et de la douleur aux joueurs ? Et si oui est-ce plus grave ou moins grave que les récits patriotiques qui ont envoyé la jeunesse française à Verdun ? Par ailleurs le jeu vidéo donne des réflexes au joueur : ces réflexes se transposent-ils dans le monde non-virtuel, dans quelle mesure, de quelle façon ?6. Enfin, on craint le violence comme sujet de jeu vidéo, mais que penser de la guerre, la « vraie », lorsque celle-ci ressemble de plus en plus à un jeu vidéo ?

Toutes ces questions méritent d’être posées. Mais pas forcément par Nadine Morano.

à lire ailleurs : Une interview de Yann Leroux par le Nouvel observateur ; Une tribune à charge publiée par Le Monde ; Un vieil article de Denis Colombi ; Un vieil article de ce blog.
La photographie du coq est de Peter van den Hamer.

  1. Mais je préférais de loin les émotions fortes que m’apportaient Le Prisonnier, Les Envahisseurs ou Albator, séries réputées plus perturbantes. [↩]
  2. Il se passe plus de choses (situations, gags, références) en vingt minutes des Simpson qu’en plusieurs années de n’importe quelle série de mon enfance. Cela n’est pas forcément toujours une qualité : quelle est la place réservée à l’extrapolation, où sont les images ou les idées dont on croit avoir été spectateur pour les avoir imaginées ? Il me semble que plus une œuvre est sophistiquée et « solide » et moins le spectateur pourra en être le co-créateur.  [↩]
  3. voir le livre Seduction of the Innocent, du psychiatre Frederic Wertham, qui a imposé une censure des comics américains après-guerre. [↩]
  4. Les éditeurs francophones de bande dessinée qui ont imposé la censure étaient une alliance étonnante de supports catholiques et communistes. [↩]
  5.  Une des premières bandes dessinées qui ait été critiqué pour son idéologie, à ma connaissance, est Tarzan, dont on craignait qu’il donne aux enfants des idées anarchistes : suivre ses propres règles, vivre d’amour et d’eau fraîche à moitié nu,… On a dit un temps que cela pourrait rendre les enfants fous et leur faire perdre pied avec la réalité, comme on a craint que les lecteurs de Superman ne finissent par se jeter du haut d’un gratte-ciel, croyant voler, ce qui, malgré une légende urbaine tenace relayée par des gens aussi sérieux que Francis Lacassin, semble ne s’être jamais produit. [↩]
  6. Je peux attester avoir déjà importé dans le monde « actuel » des réflexes issus du monde virtuel, comme je le racontais dans un article sur le jeu Quake. [↩]

Présentation de Processing

juin 22nd, 2011 Posted in Images | No Comments »

Une image de la présentation du 22 juin à l’École nationale supérieure des Arts décoratifs, avec Jean-Michel Géridan et moi-même. La photographie est de Jean-Louis Boissier.

On peut lire le compte-rendu qu’en a fait Jean-Michel ici : www.webdrama.org/?p=582 et le compte-rendu de Futur-en-Seine ici : futurenseinefr.blogspot.com.

[annonce] Processing / Mobilizing

juin 18th, 2011 Posted in Dans la boite-aux-lettres, Processing | No Comments »

Dans le cadre de Futur en Seine, Jean-Michel Géridan et moi-même parlerons de notre livre Processing : le code informatique comme outil de création en présentant, notamment, les réalisations de nos étudiants, tandis que Dominique Cunin et Jonathan Tanant parleront de leur logiciel, Mobilizing, développé depuis deux ans dans le cadre du programme Formes de la mobilités d’EnsadLabs, et qui est spécialisé dans la création d’applications pour les appareils mobiles et leurs spécificités (gyroscope, accéléromètre, multitouch, etc.).

Cela se passera à l’amphi Rodin de l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs, 31 rue d’Ulm à Paris, le 22 juin 2011 à 17h30.

Message de service, sans rapport : je suis en train de déménager tous mes noms de domaine d’un serveur à un autre, avec quelques incohérences (hyperbate.fr et hyperbate.com n’ont pas le même contenu, par exemple) et avec de nombreux aléas, interruptions de service, etc. Au passage, je remercie ici Nicolas Rennert sans qui plus rien ne fonctionnerait, et je remercie mes locataires de leur patience.