avril 25th, 2010 Posted in Au cinéma, Images, Personnel | 73 Comments »
Le présent blog a beaucoup trop de succès, le serveur est sur les genoux et il est grand temps de prendre une position qui embarrassera mes plus proches amis, me fera perdre l’estime des commerçants de ma ville et fera fuir mes fidèles lecteurs. Je vais exposer mon avis sur la psychanalyse, en prenant pour prétexte les attaques lancées récemment contre le philosophe médiatique Michel Onfray. Je ne pense rien de Michel Onfray ni de son livre, mais la violence avec laquelle l’auteur est pris à partie me semble une bonne démonstration du fait que nous ne sommes pas dans le cadre d’un débat philosophique mais qu’il s’agit rien moins que d’une affaire de foi religieuse. J’ai pu éprouver ce même fait sur de nombreux forums et dans des pages de discussion d’articles de Wikipédia.
Si je traite ce sujet ici ce n’est pas uniquement pour le seul plaisir d’écorner une vache sacrée du vingtième siècle, il y a une seconde idée derrière ma démarche : évoquer ce que le succès de Freud et la diffusion de ses théories doivent aux fictions populaires et, très singulièrement, au cinéma d’Alfred Hitchcock.
En préambule, je dois dire que ni la théorie psychanalytique ni la personnalité de Sigmund Freud ne me posent problème. Beaucoup cherchent des poux au bonhomme et procèdent à des attaques ad hominem plus ou moins pertinentes : il était cocaïnomane, il aurait dissimulé ses erreurs, il aurait fabulé ses succès, il aurait été ambitieux, il aurait évincé ses rivaux et même, ses amis. Il aurait été mysogine et homophobe, il aurait bâti une théorie générale de l’esprit humain en se basant sur ses propres obsessions et sur celles de la bourgeoisie viennoise de la fin du XIXe siècle. Tout ça est bien possible mais ne disqualifie pas pour autant ses réflexions : des philosophes humainement invivables ou des scientifiques qui maquillent leurs erreurs et qui manquent de fair-play vis à vis de leurs collègues, des chercheurs dont l’imagination est bridée par leur culture ou leur milieu social, il y en a eu beaucoup depuis que le monde est monde, y compris parmi les auteurs des plus grandes avancées scientifiques de l’histoire. Il convient tout de même de rappeler à ce stade que la légende dorée de la psychanalyse crédite Freud de plus de choses qu’il ne le mérite sans doute : l’inconscient, notamment, est un concept qui précède Freud, quant au « transfert », il a été observé par Sándor Ferenczi, ami de Freud à l’époque, mais ostracisé ensuite du fait de son indépendance vis à vis de la vulgate psychanalytique. On entend parfois dire que la maladie mentale n’était pas reconnue ou étudiée avant Freud, ou encore qu’il a été le premier à vouloir soigner l’esprit autrement que par l’exorcisme, qu’il aurait fait sortir la science du cerveau d’un interminable obscurantisme moyenâgeux et qu’il serait à l’origine d’un affranchissement de la sexualité vis à vis de tout sentiment de culpabilité. On crédite ainsi Freud de toutes sortes de primeurs révolutionnaires : premier féministe, premier médecin de l’âme, quand on ne fait pas de lui l’inventeur de l’individu.
Tout ceci est, évidemment, tout à fait faux d’un point de vue historique et scientifique et il y a même des cas où les théories de Freud constituent un recul ou en tout cas une complexification inutile et parfois hermétique des théories de ses prédécesseurs. En revanche, c’est bien la popularité du personnage de Sigmund Freud et de ses théories qui ont permis de diffuser parmi le grand public l’idée que la maladie mentale pouvait être étudiée, soignée et comprise.

Spellbound (1945). Constance Petersen et son mentor, le psychanalyste Alexander Brulov (pastiche de Sigmund Freud), tentent de comprendre l'origine des nevroses de John Ballantine.
Les principes psychanalytiques, quand à eux, ne me choquent pas. Ils ne me choquent pas lorsqu’ils sont traités comme des concepts philosophiques : des gens tels que Bernard Stiegler ou feu Paul Ricoeur et Gaston Bachelard appuient en partie leurs réflexions sur les écrits de Freud (parfois en y trouvant bien plus de choses qu’il n’y en a en réalité, mais tant mieux), et ça fonctionne bien. La théorie psychanalytique ne me gène pas forcément non plus lorsqu’elle prétend faire progresser la connaissance scientifique pure et dure : le « ça », le « moi » et le « surmoi » peuvent constituer une grille de lecture valide, du moins de manière provisoire, puisque la science a vocation à préciser ou à réfuter les théories précédentes.
Malgré les progrès des neurosciences ou les observations de la psychologie, le fonctionnement de l’esprit reste un objet extrêmement mal connu et il est normal de passer, en attendant mieux, par l’établissement de typologies plus ou moins grossières. Le danger de la démarche est que la typologie se transforme ensuite en dogme et cesse d’être un outil de compréhension pour devenir un carcan rigide qui empêche la compréhension ou les progrès au lieu de les favoriser.
C’est là le premier écueil de la psychanalyse à mon sens : elle est relativement fermée au progrès. Bien entendu, les psychanalystes nient ce fait et avancent de grands noms d’auteurs qui ont remis en question des idées de Freud. Mais ils n’acceptent cette critique qu’à la condition expresse qu’elle ne remette pas en cause l’ensemble de l’édifice et qu’elle vienne de l’intérieur du mouvement psychanalytique. Une phrase que l’on entend souvent est qu’il n’est pas possible — c’est à dire pas permis — à un non-psychanalyste de critiquer la psychanalyse. En transposant cette opinion à d’autres domaines il me semble qu’on en voit vite les limites : un chercheur ne pourrait pas parler de cancer s’il n’en a été lui-même atteint, un spectateur de cinéma devrait être lui-même cinéaste, etc.

John Ballantine se remémore un rêve mystérieux mis en scène par Salvador Dali.
Pourtant la psychanalyse peut être évaluée objectivement, puisqu’elle se considère comme une technique thérapeutique. Or en médecine, depuis le chamanisme préhistorique jusqu’à la médecine dite « moderne » en passant par la médecine traditionnelle chinoise, un critère est facile à retenir pour évaluer la qualité d’une méthode ou d’une théorie : le résultat. Sur ce sujet, les psychanalystes noient un peu le poisson. La guérison d’une personne analysée, disent-ils, est l’affaire de toute une vie et dépend de la bonne volonté du patient. Vouloir que la guérison advienne rapidement ou advienne sans passer par un « long travail sur soi » serait une requête inconvenante et vulgaire. De tels principes sont étonnamment proches du dogme chrétien (mourir guéri, refaire les fondations de sa « maison » plutôt que de se contenter de la réparer, sauver son âme de par sa propre volonté à la sauver, s’engager personnellement dans ses progrès…) et il n’est pas étonnant que tant de responsables religieux protestants et sans doute bien plus encore catholiques admettent et défendent la psychanalyse ni que sa pratique ait eu tant de succès dans les pays chrétiens, précisément — et si peu dans les pays asiatiques.
Il n’est peut-être pas plus surprenant, par conséquent, que les détracteurs de la psychanalyse se retrouvent souvent parmi les athées militants.

Suite et fin du rêve de John Ballantine dans Spellbound.
Refuser de se soumettre à toute évaluation est peut-être un mauvais calcul de la part des psychanalystes, car je ne suis pas certain que leurs résultats soient si honteux qu’ils le pensent eux-mêmes.
P* B*, jeune psychologue de formation psychanalytique (inachevée, mais qui reste une de ses grilles de lecture favorites) et praticien en hôpital, s’occupe de personnes souffrant d’addictions. Le connaissant et sachant comme tout cela le passionne, je suis certain qu’il travaille très bien, non tant parce qu’il épouse le dogme mais avant tout parce qu’il est sérieux. Or ce jeune homme m’expliquait son expérience comparée de différents intervenants dans des conditions cliniques avec lesquels il a été amené à travailler : selon son observation subjective, les « cognitivistes » ou autres adversaires de la psychanalyse se montrent parfois distants avec leurs patients de manière contre-productive, comme s’ils répugnaient à traiter leurs sujets comme des individus, tandis que les psychanalystes, quoi que l’on pense de la solidité de leur théorie, mettent plus volontiers les mains dans le cambouis — on est loin du cliché de l’analyste freudien totalement indifférent à son patient, mais pourquoi pas : on sait comme la médecine moderne peut se montrer abominablement brutale avec le corps et on peut imaginer que les psychiatres qui se réclament spécifiquement de cette tradition peuvent se rendre coupables d’attitudes similaires.

Marnie (1964). Marnie Edgar est une arnaqueuse qui se présente à des postes de comptable sous de faux noms et en se teignant les cheveux, dans le but de cambrioler ses employeurs. Elle a une phobie très handicapante de la couleur rouge.
Je ne pense pas qu’il soit très sain de mélanger analyse philosophique et pratique médicale, de laisser croire à des lycéens qui étudient la psychanalyse en cours de philosophie ni à leurs professeurs qu’ils disposent d’une autorité quelconque sur les questions de phobies, de névroses ou de psychoses, sous le seul prétexte qu’ils ont l’impression d’avoir compris la nature de ces affections en se basant sur des textes que le passage du temps a rendu et rendra de plus en plus caducs et parfois même farfelus. Or c’est exactement ce qui se produit, et j’y vois plutôt une expression du complexe des « littéraires » vis à vis des « scientifiques », un peu comme lorsque tel ou tel essayiste emploie à contre-sens de grands mots tels que « physique quantique » ou « théorème de Gödel » pour parler de morale ou de grammaire. Je n’ai rien contre l’hybridation entre les disciplines, la « transversalité » ou encore la fécondité qui peut procéder de certaines analogies ou transpositions, mais je pense qu’il faut aussi savoir rester humble et faire la part des choses. Il ne suffit pas que deux objets se ressemblent pour qu’on ait le droit de les traiter de manière identique.
Mais tout ça peut être discuté et j’ai trouvé plusieurs fois des défenseurs de la psychanalyse avec qui il était possible d’en parler de manière civilisée. Je pense par exemple à Stéphane Vial, avec qui j’ai eu une ébauche de conversation sur le sujet récemment ou encore à mon ami P* B*, cité plus haut.

La jeune femme se présente pour un poste dans la société de Mark Rutland. Par hasard, il l'a déjà vue et il en sait plus sur elle qu'elle ne le voudrait. Au cours d'un orage, Mark découvre que Marnie souffre d'une sérieuse phobie.
Mon second grief vis à vis de la psychanalyse est que le débat est extrêmement difficile, qu’il est quasiment défendu de chercher à faire un inventaire qui permettrait de déterminer ce qui vaut d’être gardé de ce qui peut être oublié : il faut être ami ou ennemi. Je ne sais pas si Michel Onfray a mérité de se faire remonter les bretelles sur tel ou tel détail de son livre, mais je suis assez choqué des accusations redondantes d’antisémitisme, de théorisation du complot ou de révisionnisme dont il a fait l’objet et dont font l’objet tous ceux qui osent prendre la parole un peu bruyamment sur le sujet. Des gens tels que Élisabeth Roudinesco gagneraient de temps à autre à se relire, car si leur fonds de commerce a jusqu’ici profité de ce chantage intellectuel en intimidant les médias, le rejet de la psychanalyse se fait progressivement aussi aveuglément agressif que sa défense. Enfin au moins, les excès de langage permettent de relativiser le propos de ceux qui s’en rendent coupables. Il en va différemment avec ceux qui manipulent l’opinion de manière un peu plus raffinée. Sur Wikipédia, par exemple, j’ai été surpris de la perversité des défenseurs de la psychanalyse qui emploient leur énergie à supprimer des références qui ne leur agréent pas, à réécrire l’histoire, et ceci en conservant l’attitude calme et posée qui permet de survivre sur Wikipédia tout en poussant à bout leurs détracteurs les plus sérieux par des procédés assez malhonnêtes. J’ai beaucoup de tendresse pour Wikipédia, mais dans le cas de la psychanalyse, comme dans celui de l’Église de Scientologie, je considère que le système de la négociation contributive a été habilement détourné, quasiment à l’insu de tous.
La psychanalyse n’est d’ailleurs pas sans lien avec la Scientologie. Le fondateur de l’Église de Scientologie, Ron Hubbard, s’est inspiré directement du principe commercial de la psychanalyse, qu’il s’est contenté de pousser encore un peu plus loin. Dans le dogme psychanalytique, chaque analyste doit être lui-même analysé des années durant et tire sa légitimité de cette expérience. Cela s’apparente à une forme de vente pyramidale : chacun paie (car une analyse ne saurait être gratuite, ça a même été théorisé par les plus importants psychanalystes, notamment Jacques Lacan) avec la promesse qu’il pourra à son tour gagner de l’argent grâce à la compétence acquise au cours de son analyse. Les sommes en jeu sont considérables, ce qui explique sans peine les luttes fratricides qui ont eu lieu entre les différentes écoles psychanalytiques qui se disputent le droit d’adouber les analystes. Cela explique aussi l’hostilité des psychanalystes à toute régulation ou évaluation par l’état de leur pratique. Dans le cas de la Scientologie, les sommes en jeu sont plus importantes et le caractère pyramidal du système encore plus marqué, puisque tout l’argent aboutit au siège de l’organisation et que chaque « auditeur » (l’équivalent scientologue de l’analyste) est aussi ruiné que les autres « audités » et ne pratique l’escroquerie que pour pouvoir financer l’escroquerie dont il est lui-même victime.

Marnie s'apprête à quitter Mark sur la pointe des pieds en emportant le contenu de son coffre-fort, mais ce dernier réussit à lui remettre la main dessus. Pour ne pas aller en prison, elle accepte d'épouser Mark, qui est un peu déçu de voir sa femme dormir dans le canapé.
Le système est d’une furieuse efficacité, car chaque adepte, chaque disciple, se retrouve rapidement coincé dans une mécanique psychique bien connue : il a tant investi (temps, argent, énergie) qu’il craint plus que tout au monde ce qui pourrait le faire douter de la pertinence de son investissement. On est dans le cas des pièges de la décision ou de l’engagement que décrit la psychologie sociale… Comment accepter de réfuter des idées sur lesquelles on a bâti une partie de sa vie ? Le coût personnel de l’illusion entretenue peut sembler bien moins douloureux que celui d’un changement de cap complet. Dans le cas de la psychanalyse, les adeptes sont généralement des gens intelligents, qui défendent donc leur conviction avec des arguments raffinés qui, à la manière des œuvres complètes de Freud je pense, relèvent du se non è vero, è ben trovato italien — si ce n’est pas vrai, c’est (au moins) bien trouvé. Ce qui n’arrange rien.
La question n’est pas simple. Si certains ont finalement tourné le dos à la psychanalyse ou se sont en tout cas défiés des méthodes ou de l’organisation psychanalytique (Michel Foucault, Gilles Deleuze, Félix Gattari ou Jean Baudrillard, par exemple, mais aussi Aldous Huxley qui voyait en la psychanalyse, après s’y être un temps intéressé, rien moins qu’une supercherie), beaucoup de gens sérieux continuent de lui apporter une confiance solide, et ce sans être forcément eux-mêmes investis dans le domaine — c’est à dire sans être suspects d’un auto-aveuglement motivé par la crainte d’avoir fait un « mauvais placement » intellectuel (et financier).
Qu’est-ce qui explique que Freud jouisse aujourd’hui encore d’un a priori si positif ?

On croyait Marnie guérie mais pas du tout. Elle retombe sur la couleur rouge au court d'une chasse et s'enfuit à cheval. Imprudente, elle blesse l'animal qui doit être abattu par sa faute.
C’est à ce stade que je retrouve un des sujets redondants de ce blog : la manière dont la représentation fictionnelle et l’opinion s’influencent mutuellement. Car si Freud a tant d’importance aujourd’hui, ce n’est pas grâce à ses textes (qu’il faudrait avoir lus en allemand, dit-on) ni grâce à la nouveauté ou à la justesse de ses théories. Ce n’est pas non plus uniquement parce qu’il a su peaufiner une légende que ses héritiers ont perpétuée — cela aurait fini par devenir une faiblesse puisque tout fait incarné par une personnalité fondatrice court le risque d’être emportée avec cette personne dès qu’il est atteint par une révélation scandaleuse. C’est aussi, à mon avis, parce que la psychanalyse, plus encore que Freud lui-même, s’est imposée comme une emblème du XXe siècle, et que cela est passé, notamment, par le cinéma. En effet, si des écrivains ou des artistes ont popularisé la psychanalyse (les surréalistes notamment), les plus spectaculaires succès de Freud se trouvent à mon avis dans deux films de Sir Alfred Hitchcock, deux films que tout le monde a vu ou presque : Spellbound (La maison du docteur Edwardes, 1945) et Marnie (Pas de printemps pour Marnie, 1964) deux fictions qui ont popularisé la notion de souvenir refoulé. Dans Spellbound, le docteur Petersen (Ingrid Bergman) cherche à comprendre l’amnésie et les réactions de son patient John Ballantine (Gregory Peck), dont elle est éprise. Ballantine a une phobie des lignes parallèles posées sur une surface blanche et fait des rêves étranges (dont les séquences filmées ont été réalisées avec l’aide de Salvador Dali). Il s’avèrera que tout cela est dû à un traumatisme : enfant, Ballantine a tué son frère accidentellement. Ce film à la gloire de la psychanalyse (ainsi que l’annonce explicitement le générique) a été commandée par David O. Selznick, le producteur, qui suivait lui-même une analyse.

Marnie rechute et vient vider le coffre de son époux avec l'intention de se sauver. Avec une perversité certaine, ce dernier la laisse faire sans signaler sa présence. Au moment de prendre l'argent, Marnie n'y arrive pas, une force étrange la retient... Mark décide qu'ils vont se rendre chez la mère de Marnie, afin de comprendre ce qu'il se passe.
Dans Marnie, Mark Rutland (Sean Connery) tombe amoureux d’une jeune femme qu’il a surprise en train de le cambrioler, Marnie Edgar (Tippi Hedren). Après avoir enquêté sur ses cambriolages précédents et constaté une phobie de la couleur rouge et des orages chez la jeune femme, Mark menace Marnie de la dénoncer, à moins qu’elle n’accepte son aide psychologique et sa demande en mariage — qu’il obtient. Jamais content, il s’afflige ensuite de voir son épouse rester tiède à ses ardeurs conjugales : pas normale cette fille-là ! À force d’enquêter, Mark et Marnie parviennent chez la mère de Marnie, une ancienne prostituée, et comprennent l’enfance de la jeune femme, qui a assassiné à coup de tisonnier un antipathique client de se mère, un soir d’orage. Cette fois, Hitchcock ne s’est pas fait imposer le sujet du film comme c’était le cas dans Spellbound. De nombreux indices laissent penser que la psychiatrie (Psychose, 1960), les phobies (Vertigo, 1968) ou l’hypnose (dans la première version de L’Homme qui en savait trop, en 1934, par exemple) intéressaient énormément Hitchcock.
Les deux films suivent une trame similaire : le couple de héros ne pourra consommer son union que lorsque les problèmes psychologiques de l’un des deux seront réglés, problèmes psychologiques qui se manifestent par une imposture (John se fait passer pour son docteur ; Marnie ment sur son identité) et par la peur panique d’une couleur ou d’un motif . Ces problèmes sont liés au refoulement total d’un souvenir enfantin violent et dans les deux cas, le problème est réputé réglé au moment où le sujet retrouve la mémoire de ce qui lui est arrivé — c’est cette partie précise de ces récits qui est liée à la psychanalyse.
Dans ces deux cas comme dans le traitement des « personnalités multiples » de Psychose, l’approche scientifique d’Hitchcock est complètement fantaisiste et emprunte sans doute moins à la psychanalyse qu’à la littérature fantastique de la fin du XIXe siècle et du début du XXe. Mais chaque fois, le scénario se présente comme rationnel et prétend recouvrir une réalité, en imposant comme message que l’approche freudienne de la psyché humaine est une des conquêtes scientifiques majeures de l’ère moderne, un de ces sujets où la science la plus sérieuse produit des situations qui confinent au miracle ou à la magie : invention des antibiotiques, compréhension de la lumière, des rayonnements invisibles, de la matière et de l’univers, maîtrise de l’électricité, des ondes radiophoniques, de l’atome, etc.

Chez sa mère, où il y a un orage, Marnie fait un épisode de régression temporelle accompagné par Mark. Elle prend une voix de petite fille et se rappelle de tout : le marin qui frappe sa mère, elle qui se saisit d'un tisonnier pour le tuer... Youpi, la voilà guérie, Sean Connery n'a plus qu'à lui faire une petite tape sur la tête. Aux États-Unis, ce film a fait rire, car l'accent écossais de Sean Connery ne colle pas du tout au personnage d'aristocrate est-américain qu'il incarne. En France, en revanche, il est plutôt populaire et en tout cas, souvent rediffusé.
Au delà d’Hitchcock, des centaines de fictions ont banalisé le divan psychanalytique (depuis quelques comédies légères des années 1930-1940, comme Carefree et Illusions perdues, jusqu’aux séries telles que Soprano en passant par quelques gros succès comme Le Médaillon ou encore Calling Dr. Death) mais je serais bien incapable de faire une analyse historique du phénomène qui a fait du « shrink » — le « psy » — un partenaire indispensable de toute famille américaine de fiction, ni d’analyser l’évolution de ce personnage, autrefois freudien orthodoxe et à présent, me semble-t-il, plus proche du « coach » cognitiviste-comportementaliste.
Je suis loin de disposer de la culture nécessaire pour l’affirmer mais il me semble par ailleurs que la littérature du XXe siècle s’est plutôt montrée en retrait sur ce point, ne sachant pas, peut-être, comment mettre en scène la psychanalyse de matière littéraire : je ne vois pas de roman important de la première moitié du XXe siècle qui ait tenté de « vendre » la psychanalyse au grand public comme le cinéma puis la télévision l’ont fait.
Mise à jour : Yann Leroux me signale l’existence d’un livre de Slavoj Žižek intitulé Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur Lacan sans jamais oser le demander à Hitchcock
. À ma grande honte je dois admettre que je n’en avais même pas entendu parler (alors que j’ai l’impression d’entendre parler de Žižek toutes les semaines), que je ne l’ai donc pas lu et que je n’en sais pas le contenu, mais ça m’intrigue. Amazon en parle comme d’un grand classique.