Profitez-en, après celui là c'est fini

Born free, ou les limites du buzz

mai 1st, 2010 Posted in Clips | 20 Comments »

J’avais plutôt défendu Romain Gavras pour son clip Stress, réalisé pour le groupe Justice. Ce film m’avait semblé particulièrement futé parce que la violence extrême qui heurtait le spectateur était moins imputable au contenu du court-métrage qu’aux angoisses de celui qui le regarde et aux clichés qui encombrent sa perception de la jeunesse des banlieues.
Pour son dernier film, qui met des images sur le titre Born Free, de la chanteuse M.I.A. (Maya Arulpragasam), Romain Gavras me semble nettement moins maître de son propos.

Punition méritée, le « buzz » qui a entouré la sortie de Born free ne fonctionne pas tellement. Mollement censuré pendant quelques heures par Youtube, il y a été rendu à nouveau disponible aux plus de dix-huit ans, et il est de toute façon accessible sur diverses autres plate-formes de diffusion de vidéo. Aucun grand débat sur la violence des images ne secoue les médias et il semble qu’aucun député n’ait réclamé pour l’occasion que l’on crée une loi encadrant les clips. En fait, tout le monde s’en fiche un peu, de Born Free. Les journaux habituellement les plus complaisants face à ce genre de campagne de communication se sont montrés plutôt taquins et ont tous pensé à signaler que ce clip ressemblait fort à une publicité virale pour préparer la sortie prochaine du film Les Seigneurs, de Romain Gavras justement, dans lequel deux frères fuient la France pour l’Irlande, pays où on acceptera mieux leurs cheveux roux.
Il est bien question de cheveux roux dans Born Free. Les policiers d’une Amérique dystopique totalitaire préparent l’assaut d’un quartier où ils sont à la recherche d’on ne sait qui. Une femme reçoit un coup de matraque, un vieil homme qui fume n’est pas inquiété, un couple grassouillet est interrompu en pleins ébats, mais n’était pas non plus la cible de l’escouade policière. Finalement, c’est un vingtenaire aux cheveux roux qui est débusqué et trainé de force dans un véhicule blindé où l’attendent d’autres jeunes hommes, tout aussi roux — ce qui fait son petit effet visuellement parlant. À une intersection, le fourgon croise un groupe de jeunes gens, roux encore, qui l’assaillent de projectiles, sans grand effet. Sur le trajet du convoi, une fresque à la manière des murs peints des indépendantistes irlandais montre trois hommes roux et armés, sous le slogan « Our day will come ».
Les prisonniers sont emmenés dans un désert, un champ de mines vraisemblablement. Là, on leur demande de courir. Comme ils tardent à s’exécuter, un policier tue un gamin poil de carotte d’une balle en pleine tête.
Les hommes courent et se font massacrer les uns après les autres. Fin du film. Il paraît que tout ça ressemble fort à Punishment park (Peter Watkins, 1971), que je n’ai pas vu.

Ce court film se veut une métaphore évidente du racisme et d’injustices sociales ou géopolitiques diverses, passées ou présentes : immigration clandestine, pogroms, Palestine, Rwanda, Apartheid… Peut-être même parle-t-il aussi des roux, qui selon les pays et les époques ont vécu ou vivent des situations de discrimination bien réelles.
Mais en quoi des images « choc » font-elles réfléchir ? Des expériences de psychologie sociale ont démontré que le fameux « choc des images » court-circuitait la réflexion et qu’à partir d’un certains degré, il provoquait un effet de saturation, d’insensibilisation à la douleur d’autrui : on a plus d’empathie envers une seule personne brimée que pour mille massacrées. La situation provoquée par le visionnage n’a donc aucune raison d’aider les spectateurs à réfléchir au thèmes suggérés, au contraire.
De plus, Romain Gavras débarque avec ses gros sabots dans des thématiques maintes fois traitées, et parfois très bien : The World, the Flesh and the Devil (Ranald MacDougall), Le petit garçon aux cheveux verts (Joseph Losey), Dirty Pretty Things (Stephen Frears), District 9 (Neill Blomkamp)… La liste est infinie.

Je me rappelle un dessin de Sempé où un peintre de rue dont personne ne vient regarder le travail dit à haute voix, pour attirer l’attention : « oh, comme c’est joli ce que je viens de faire ». Romain Gavras a géré Born Free de la même façon (« Regardez le clip polémique que je viens de sortir »), quoique de manière légèrement plus discrète puisqu’il ne s’exprime pas lui-même et laisse d’autres le faire pour lui. Ainsi, selon Le Parisien (20/04) : « Romain Gavras n’a souhaité faire aucun commentaire. «Le message passe par les images, libre aux gens de penser ce qu’ils veulent», indique son entourage ». Depuis quand est-ce que laisser les spectateurs seuls face à des images constitue pour eux une forme évidente de liberté ? Une telle naïveté, de la part d’un fabricant d’images talentueux et expérimenté, lui-même fils d’un autre fabricant d’images expérimenté (qui s’est souvent servi d’images choc pour imposer un propos politique, les chiens ne font pas des chats), me semble assez consternante. Je trouve nettement plus saine la confusion iconique et la vacuité du propos tout à fait assumée de  Jonas Åkerlund  pour son clip Telephone (Lady Gaga).

Devant Born Free, je ne songe pas tellement aux misères du monde, je pense surtout à l’auteur et à ses camarades liés au collectif « Kourtrajmé » : Romain Gavras, Kim Chapiron, Matthieu Kassovitz, Vincent Cassel ou encore Rockin’squat qui sont des enfants de célébrités du monde de l’art ou du cinéma (Costa Gavras, Kiki Picasso, Peter Kassovitz, Jean-Pierre Cassel), qui ont grandi dans un environnement culturel et je suppose social privilégié, qui se sont gavés d’images et des récits des combats de leurs pères, qui tentent maladroitement de se placer du côté de toutes les victimes du monde en se faisant croire à eux-mêmes qu’ils en font partie. Je vois en eux des bourgeois parisiens qui n’assument pas leur statut, qui tiennent à confisquer leur révolte à ceux qui envient leur confort, qui semblent cruellement souffrir de ne jamais avoir souffert et qui tiennent tant à prendre la parole au nom de ceux à qui on la refuse, quitte à occuper leur place… Enfin c’est l’impression qu’ils me renvoient en tout cas.
Quand ils parlent de la banlieue parisienne, Romain Gavras et ses camarades ne manquent pas de pertinence, puisqu’ils connaissent leur sujet de près tout en ayant un recul certain. Le reste du temps, ils me semblent faire preuve d’une grossièreté, d’un manque de culture et d’un manque de réflexion assez impardonnables.

Pat Metheny et son orchestre de robots

avril 28th, 2010 Posted in Chansons, Interactivité | 5 Comments »

Pat Metheny fait partie des plus grands guitaristes de jazz au monde. Il s’est toujours beaucoup intéressé à la musique électronique, notamment en utilisant très tôt des synthétiseurs pilotés depuis un clavier. Son dernier album, Orchestrion, amène ses recherches en matière de musique électronique plus loin que jamais, puisqu’il est à présent tout seul pour piloter un orchestre mécanique. Le nom Orchestrion n’a pas été inventé par le guitariste, il est employé depuis plus de deux siècles pour désigner des orchestres mécaniques divers.
Metheny n’utilise ici que des instruments acoustiques ou électro-acoustiques traditionnels — percussions, piano, xylophone, etc.

Il dirige ses instruments mécanisés depuis sa seule guitare, ce qui lui permet de jouer « live », c’est à dire sans fusionner des pistes pré-enregistrées et sans séquenceur musical. Je ne sais pas comment tout cela fonctionne techniquement, mais le résultat est bluffant, les instruments se répondent dynamiquement comme le feraient des instrumentistes expérimentés, et comme l’a toujours fait le Pat Metheny Group — ici remplacé par un dispositif mécanique.
Je ne pense pas que cette réalisation soit mue par une volonté futuriste, comme dans le « Synth Pop » évoqué dans l’article précédent. La technologie est mise au service d’une imitation parfaite d’un orchestre acoustique traditionnel, le son obtenu n’a rien d’inédit et ne se distingue pas du reste de la production de Pat Metheny. L’impression que me font les images est curieuse : j’admire la technologie mise au point et la virtuosité de l’artiste, mais en même temps, il me fait l’effet de l’empereur Qin au milieu de sa multitude de soldats d’argile : tellement entouré en apparence, tellement certain de contrôler son univers, que sa solitude n’en est que plus flagrante.
L’étape suivante, peut-être, c’est que l’orchestre pourra se passer de direction, les instruments pourront improviser de l’excellent jazz tout seuls. Sur sa page consacrée au projet Orchestrion, Pat Metheny cite d’ailleurs Ray Kurtzweil, un des pionniers de l’intelligence artificielle.

Où est passée la musique du futur ?

avril 27th, 2010 Posted in Chansons, Mémoire, Personnel, Vintage | 37 Comments »

Je regarde toujours passer les annonces d’expositions à la Maison d’ailleurs — le musée de la science-fiction — avec une pointe de désespoir : mille et une raisons font que je ne trouverai pas d’occasion pour que la ville d’Yverdon-les-Bains se trouve sur mon chemin avant longtemps. Je ne connais la programmation du lieu que par les e-mails que j’en reçois régulièrement.
L’exposition du moment s’intitule Galactic Hits et traite du rapport entre la musique et la Science-fiction. Il y a de quoi faire : depuis la bande son synthétique du film Forbidden Planet (1956) jusqu’au vidéo-clip Scream en passant par le graphisme des Designers Republic, la musique a souvent servi de support direct ou indirect à l’idée de futur. Parfois, c’est la musique elle-même qui a été le support du futurisme.

En marge de l’exposition Galactic Hits et de la programmation de l’espace Le Bourg (Lausanne), aura lieu samedi 8 mai la projection du film Synth Britannia (2009), un documentaire de Ben Whalley pour la BBC, qui évoque la naissance de la pop post-punk synthétique, que certains appelleraient New Wave.
Le documentaire est disponible sur Youtube, débité en neuf parties de dix minutes chacune. Pas sûr que cela reste en ligne (car il y a de nombreux morceaux de musique soumis à copyright), et comme le film n’est pas disponible en DVD à ce jour ni diffusé sur le site de la BBC, je conseille à ceux que ça intéresse d’aller le regarder sans tarder : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9.

L’approche du documentaire est de montrer que l’éphémère mouvement synthé-pop a été profondément inspiré par la science-fiction. Un faisceau d’évènements artistiques ou technologiques aurait permis à ce mouvement d’éclore assez naturellement, sans manifeste, sans soutien de la critique, sans unité et sans épicentre. Parmi ces évènements, outre l’existence et la démocratisation progressive des synthétiseurs, mentionons : la sortie de A Clockwork Orange (1971) de Stanley Kubrick, dont la bande originale est composée de musique classique réenregistrée par Walter Carlos à l’aide de synthétiseurs et qui présente une Grande-Bretagne toute de violence et de béton ; la publication du roman Crash ! de J. G. Ballard, qui mêle la brutalité du monde moderne et la sexualité dans la passion d’un couple pour les accidents automobiles ; la tenue en 1975 d’un discret concert du groupe Kraftwerk à Liverpool, concert dont un membre du groupe Orchestral Manoeuvres in the Dark dit à présent qu’il a été « le premier jour du reste de sa vie », le déclic qui lui a fait penser qu’il savait ce que serait la musique du futur ; le succès mondial du titre I feel love (1977) de Donna Summer, composé par Giorgio Moroder ; l’ambiance des séries Docteur Who puis Quatermass, qui projettent les friches industrielles de Grande-Bretagne dans une science-fiction fantaisiste ; enfin, le mouvement punk a eu une influence décisive, par le message de culot et de liberté qu’il portait, mais pas pour sa musique, plutôt traditionnelle.

Des groupes sont nés à Liverpool, Sheffield, Londres ou encore dans la ville nouvelle Basildon : Orchestral Mannoeuvres in the Dark, Human League (un des premiers, qui sera aussi un des derniers à connaître le succès), Cabaret Voltaire, The Normal (dont le titre Warm Leatherette est un hommage à Crash !), Visage (dont on regrettera que les auteurs du documentaire aient oublié de diffuser le très science-fictionnesque In the year 2525), Fad Gadget, Throbbing Gristle, Silicon Teens, Soft Cell, Yazoo, Eurythmics, Ultravox, Depeche Mode, les Pet Shop Boys, New Order, Joy Division, Devo, Heaven 17, Frankie Goes to Hollywood, Art of Noise… Le tournant dans l’existence de ce mouvement ayant été l’arrivée de Gary Numan avec les titres Are Friends Electric? et Cars (1979). Au delà de la musique, Gary Numan a imposé un « look » très à part, inspiré de Kraftwerk autant que de David Bowie : yeux maquillés d’un trait de crayon, teint pâle, cheveux courts, costume — une étrangeté qui l’a souvent fait qualifier d’extra-terrestre.

Un point intéressant à connaître est que malgré une apparente unité, les ambitions des uns et des autres étaient très diverses : certains groupes se voulaient très cérébraux (comme Orchestral Mannoeuvres in the Dark), allant jusqu’à assommer leurs auditeurs de références culturelles absconses (le groupe Blancmange tire par exemple son nom du dessert favori du Marquis de Sade), d’autres produisaient des pamphlets politiques contre la révolution conservatrice de Thatcher et Reagan (Heaven 17, par exemple), certains se situaient dans la tradition de l’art contemporain et de la musique expérimentale (Throbbing Gristle) et d’autres se considéraient comme de simples musiciens « pop ». Au final, quelqu’aient été leurs ambitions, tous ont fait danser le début des années 1980 avec une musique à laquelle on ne pourra pas refuser cette qualité : elle ne ressemblait à rien de ce qui existait auparavant. Le mouvement a fini par se perdre à force de paroles niaises et de « looks » impossibles (Duran Duran).

L’époque a produit de nombreuses images. Outre les clips, notamment ceux d’Anton Corbijn (réalisateur récemment du film Control, qui raconte l’histoire du groupe Joy Division), on peut mentionner des films tels que Radio On (1980) et Electric Dreams (1984), la série Max Headroom, mais aussi quelques films américains comme ceux de John Hughes sur l’adolescence (Breakfast Club notamment) ou encore Tapeheads (1988), qui tourne en ridicule l’industrie du vidéo-clip. Symbole des années 1980, la New Wave a un temps été honnie : la musique populaire est revenue aux instruments acoustiques (ou à leurs imitations synthétiques, car entre temps la technologie a énormément progressé) et les héritiers directs de la Synth Pop (Dead Can Dance, mais aussi la vague techno/house) a évolué avec succès mais en marge du « top of the pops ». Quelques groupes récents se sont amusés à reprendre la New Wave, comme l’excellent projet jazzy Nouvelle Vague ou encore le duo La Roux (dont la chanteuse a une voix un peu trop aigüe : dans la Synthé-pop d’origine, il n’y avait que des voix d’hommes, jusqu’à Alison Moyett, la chanteuse de Yazoo).

Il aurait été possible de montrer les liens entre tous ces groupes et d’autres dans le monde (Talking Heads, Jacno, Telex, Yellow), de parler d’albums isolés mais liés à la question comme My Life in a bush of ghosts (Brian Eno/David Byrne) et Trans (Neil Young), d’évoquer l’électro Hip Hop d’Herbie Hancock, d’Africa Bambaataa, de Jonzon Crew et de Newcleus (tous extrêmement marqués par la science-fiction eux aussi), mais cela peut faire l’objet d’un autre film tant le sujet est vaste.

Je me pose une question, après avoir visionné ce documentaire : existe-t-il, aujourd’hui en 2010, un genre musical qui affirme fabriquer la musique « du futur » ? Croyons-nous seulement que l’avenir sera quelque chose d’autre que ce que nous avons aujourd’hui ? Le début des années 1980 n’est pas sans lien avec les années 2010 à mon sens, puisque de la même manière, ce sont des gouvernements conservateurs et plutôt autoritaires qui détiennent le pouvoir un peu partout dans le monde et que ceux-ci imposent comme unique et désespérante idée que rien ne peut être fait pour que les choses changent.

Le presque ça et le je-ne-sais-rien

avril 25th, 2010 Posted in Au cinéma, Images, Personnel | 73 Comments »

Le présent blog a beaucoup trop de succès, le serveur est sur les genoux et il est grand temps de prendre une position qui embarrassera mes plus proches amis, me fera perdre l’estime des commerçants de ma ville et fera fuir mes fidèles lecteurs. Je vais exposer mon avis sur la psychanalyse, en prenant pour prétexte les attaques lancées récemment contre le philosophe médiatique Michel Onfray. Je ne pense rien de Michel Onfray ni de son livre, mais la violence avec laquelle l’auteur est pris à partie me semble une bonne démonstration du fait que nous ne sommes pas dans le cadre d’un débat philosophique mais qu’il s’agit rien moins que d’une affaire de foi religieuse. J’ai pu éprouver ce même fait sur de nombreux forums et dans des pages de discussion d’articles de Wikipédia.

Si je traite ce sujet ici ce n’est pas uniquement pour le seul plaisir d’écorner une vache sacrée du vingtième siècle, il y a une seconde idée derrière ma démarche : évoquer ce que le succès de Freud et la diffusion de ses théories doivent aux fictions populaires et, très singulièrement, au cinéma d’Alfred Hitchcock.

En préambule, je dois dire que ni la théorie psychanalytique ni la personnalité de Sigmund Freud ne me posent problème. Beaucoup cherchent des poux au bonhomme et procèdent à des attaques ad hominem plus ou moins pertinentes : il était cocaïnomane, il aurait dissimulé ses erreurs, il aurait fabulé ses succès, il aurait été ambitieux, il aurait évincé ses rivaux et même, ses amis. Il aurait été mysogine  et homophobe, il aurait bâti une théorie générale de l’esprit humain en se basant sur ses propres obsessions et sur celles de la bourgeoisie viennoise de la fin du XIXe siècle. Tout ça est bien possible mais ne disqualifie pas pour autant ses réflexions : des philosophes humainement invivables ou des scientifiques qui maquillent leurs erreurs et qui manquent de fair-play vis à vis de leurs collègues, des chercheurs dont l’imagination est bridée par leur culture ou leur milieu social, il y en a eu beaucoup depuis que le monde est monde, y compris parmi les auteurs des plus grandes avancées scientifiques de l’histoire. Il convient tout de même de rappeler à ce stade que la légende dorée de la psychanalyse crédite Freud de plus de choses qu’il ne le mérite sans doute : l’inconscient, notamment, est un concept qui précède Freud, quant au « transfert », il a été observé par Sándor Ferenczi, ami de Freud à l’époque, mais ostracisé ensuite du fait de son indépendance vis à vis de la vulgate psychanalytique. On entend parfois dire que la maladie mentale n’était pas reconnue ou étudiée avant Freud, ou encore qu’il a été le premier à vouloir soigner l’esprit autrement que par l’exorcisme, qu’il aurait fait sortir la science du cerveau d’un interminable obscurantisme moyenâgeux et qu’il serait à l’origine d’un affranchissement de la sexualité vis à vis de tout sentiment de culpabilité. On crédite ainsi Freud de toutes sortes de primeurs révolutionnaires : premier féministe, premier médecin de l’âme, quand on ne fait pas de lui l’inventeur de l’individu.
Tout ceci est, évidemment, tout à fait faux d’un point de vue historique et scientifique et il y a même des cas où les théories de Freud constituent un recul ou en tout cas une complexification inutile et parfois hermétique des théories de ses prédécesseurs. En revanche, c’est bien la popularité du personnage de Sigmund Freud et de ses théories qui ont permis de diffuser parmi le grand public l’idée que la maladie mentale pouvait être étudiée, soignée et comprise.

Spellbound (1945). Constance Petersen et son mentor, le psychanalyste Alexander Brulov (pastiche de Sigmund Freud), tentent de comprendre l'origine des nevroses de John Ballantine.

Les principes psychanalytiques, quand à eux, ne me choquent pas. Ils ne me choquent pas lorsqu’ils sont traités comme des concepts philosophiques : des gens tels que Bernard Stiegler ou feu Paul Ricoeur et Gaston Bachelard appuient en partie leurs réflexions sur les écrits de Freud (parfois en y trouvant bien plus de choses qu’il n’y en a en réalité, mais tant mieux), et ça fonctionne bien. La théorie psychanalytique ne me gène pas forcément non plus lorsqu’elle prétend faire progresser la connaissance scientifique pure et dure : le « ça », le « moi » et le « surmoi » peuvent constituer une grille de lecture valide, du moins de manière provisoire, puisque la science a vocation à préciser ou à réfuter les théories précédentes.

Malgré les progrès des neurosciences ou les observations de la psychologie, le fonctionnement de l’esprit reste un objet extrêmement mal connu et il est normal de passer, en attendant mieux, par l’établissement de typologies plus ou moins grossières. Le danger de la démarche est que la typologie se transforme ensuite en dogme et cesse d’être un outil de compréhension pour devenir un carcan rigide qui empêche la compréhension ou les progrès au lieu de les favoriser.
C’est là le premier écueil de la psychanalyse à mon sens : elle est relativement fermée au progrès. Bien entendu, les psychanalystes nient ce fait et avancent de grands noms d’auteurs qui ont remis en question des idées de Freud. Mais ils n’acceptent cette critique qu’à la condition expresse qu’elle ne remette pas en cause l’ensemble de l’édifice et qu’elle vienne de l’intérieur du mouvement psychanalytique. Une phrase que l’on entend souvent est qu’il n’est pas possible — c’est à dire pas permis — à un non-psychanalyste de critiquer la psychanalyse. En transposant cette opinion à d’autres domaines il me semble qu’on en voit vite les limites : un chercheur ne pourrait pas parler de cancer s’il n’en a été lui-même atteint, un spectateur de cinéma devrait être lui-même cinéaste, etc.

John Ballantine se remémore un rêve mystérieux mis en scène par Salvador Dali.

Pourtant la psychanalyse peut être évaluée objectivement, puisqu’elle se considère comme une technique thérapeutique. Or en médecine, depuis le chamanisme préhistorique jusqu’à la médecine dite « moderne » en passant par la médecine traditionnelle chinoise, un critère est facile à retenir pour évaluer la qualité d’une méthode ou d’une théorie : le résultat. Sur ce sujet, les psychanalystes noient un peu le poisson. La guérison d’une personne analysée, disent-ils, est l’affaire de toute une vie et dépend de la bonne volonté du patient. Vouloir que la guérison advienne rapidement ou advienne sans passer par un « long travail sur soi » serait une requête inconvenante et vulgaire. De tels principes sont étonnamment proches du dogme chrétien (mourir guéri, refaire les fondations de sa « maison » plutôt que de se contenter de la réparer, sauver son âme de par sa propre volonté à la sauver, s’engager personnellement dans ses progrès…) et il n’est pas étonnant que tant de responsables religieux protestants et sans doute bien plus encore catholiques admettent et défendent la psychanalyse ni que sa pratique ait eu tant de succès dans les pays chrétiens, précisément — et si peu dans les pays asiatiques.
Il n’est peut-être pas plus surprenant, par conséquent, que les détracteurs de la psychanalyse se retrouvent souvent parmi les athées militants.

Suite et fin du rêve de John Ballantine dans Spellbound.

Refuser de se soumettre à toute évaluation est peut-être un mauvais calcul de la part des psychanalystes, car je ne suis pas certain que leurs résultats soient si honteux qu’ils le pensent eux-mêmes.
P* B*, jeune psychologue de formation psychanalytique (inachevée, mais qui reste une de ses grilles de lecture favorites) et praticien en hôpital, s’occupe de personnes souffrant d’addictions. Le connaissant et sachant comme tout cela le passionne, je suis certain qu’il travaille très bien, non tant parce qu’il épouse le dogme mais avant tout parce qu’il est sérieux. Or ce jeune homme m’expliquait son expérience comparée de différents intervenants dans des conditions cliniques avec lesquels il a été amené à travailler : selon son observation subjective, les « cognitivistes » ou autres adversaires de la psychanalyse se montrent parfois distants avec leurs patients de manière contre-productive, comme s’ils répugnaient à traiter leurs sujets comme des individus, tandis que les psychanalystes, quoi que l’on pense de la solidité de leur théorie, mettent plus volontiers les mains dans le cambouis — on est loin du cliché de l’analyste freudien totalement indifférent à son patient, mais pourquoi pas : on sait comme la médecine moderne peut se montrer abominablement brutale avec le corps et on peut imaginer que les psychiatres qui se réclament spécifiquement de cette tradition peuvent se rendre coupables d’attitudes similaires12.

Marnie (1964). Marnie Edgar est une arnaqueuse qui se présente à des postes de comptable sous de faux noms et en se teignant les cheveux, dans le but de cambrioler ses employeurs. Elle a une phobie très handicapante de la couleur rouge.

Je ne pense pas qu’il soit très sain de mélanger analyse philosophique et pratique médicale, de laisser croire à des lycéens qui étudient la psychanalyse en cours de philosophie ni à leurs professeurs qu’ils disposent d’une autorité quelconque sur les questions de phobies, de névroses ou de psychoses, sous le seul prétexte qu’ils ont l’impression d’avoir compris la nature de ces affections en se basant sur des textes que le passage du temps a rendu et rendra de plus en plus caducs et parfois même farfelus. Or c’est exactement ce qui se produit, et j’y vois plutôt une expression du complexe des « littéraires » vis à vis des « scientifiques », un peu comme lorsque tel ou tel essayiste emploie à contre-sens de grands mots tels que « physique quantique » ou « théorème de Gödel » pour parler de morale ou de grammaire. Je n’ai rien contre l’hybridation entre les disciplines, la « transversalité » ou encore la fécondité qui peut procéder de certaines analogies ou transpositions, mais je pense qu’il faut aussi savoir rester humble et faire la part des choses. Il ne suffit pas que deux objets se ressemblent pour qu’on ait le droit de les traiter de manière identique3.

Mais tout ça peut être discuté et j’ai trouvé plusieurs fois des défenseurs de la psychanalyse avec qui il était possible d’en parler de manière civilisée. Je pense par exemple à Stéphane Vial, avec qui j’ai eu une ébauche de conversation sur le sujet récemment ou encore à mon ami P* B*, cité plus haut.

La jeune femme se présente pour un poste dans la société de Mark Rutland. Par hasard, il l'a déjà vue et il en sait plus sur elle qu'elle ne le voudrait. Au cours d'un orage, Mark découvre que Marnie souffre d'une sérieuse phobie.

Mon second grief vis à vis de la psychanalyse est que le débat est extrêmement difficile, qu’il est quasiment défendu de chercher à faire un inventaire qui permettrait de déterminer ce qui vaut d’être gardé de ce qui peut être oublié : il faut être ami ou ennemi. Je ne sais pas si Michel Onfray a mérité de se faire remonter les bretelles sur tel ou tel détail de son livre, mais je suis assez choqué des accusations redondantes d’antisémitisme, de théorisation du complot ou de révisionnisme dont il a fait l’objet et dont font l’objet tous ceux qui osent prendre la parole un peu bruyamment sur le sujet. Des gens tels que Élisabeth Roudinesco gagneraient de temps à autre à se relire, car si leur fonds de commerce a jusqu’ici profité de ce chantage intellectuel en intimidant les médias, le rejet de la psychanalyse se fait progressivement aussi aveuglément agressif que sa défense. Enfin au moins, les excès de langage permettent de relativiser le propos de ceux qui s’en rendent coupables. Il en va différemment avec ceux qui manipulent l’opinion de manière un peu plus raffinée. Sur Wikipédia, par exemple, j’ai été surpris de la perversité des défenseurs de la psychanalyse qui emploient leur énergie à supprimer des références qui ne leur agréent pas, à réécrire l’histoire, et ceci en conservant l’attitude calme et posée qui permet de survivre sur Wikipédia tout en poussant à bout leurs détracteurs les plus sérieux par des procédés assez malhonnêtes. J’ai beaucoup de tendresse pour Wikipédia, mais dans le cas de la psychanalyse, comme dans celui de l’Église de Scientologie, je considère que le système de la négociation contributive a été habilement détourné, quasiment à l’insu de tous.

La psychanalyse n’est d’ailleurs pas sans lien avec la Scientologie. Le fondateur de l’Église de Scientologie, Ron Hubbard, s’est inspiré directement du principe commercial de la psychanalyse, qu’il s’est contenté de pousser encore un peu plus loin. Dans le dogme psychanalytique, chaque analyste doit être lui-même analysé des années durant et tire sa légitimité de cette expérience. Cela s’apparente à une forme de vente pyramidale : chacun paie (car une analyse ne saurait être gratuite, ça a même été théorisé par les plus importants psychanalystes, notamment Jacques Lacan) avec la promesse qu’il pourra à son tour gagner de l’argent grâce à la compétence acquise au cours de son analyse. Les sommes en jeu sont considérables, ce qui explique sans peine les luttes fratricides qui ont eu lieu entre les différentes écoles psychanalytiques qui se disputent le droit d’adouber les analystes. Cela explique aussi l’hostilité des psychanalystes à toute régulation ou évaluation par l’état de leur pratique. Dans le cas de la Scientologie, les sommes en jeu sont plus importantes et le caractère pyramidal du système encore plus marqué, puisque tout l’argent aboutit au siège de l’organisation et que chaque « auditeur » (l’équivalent scientologue de l’analyste) est aussi ruiné que les autres « audités » et ne pratique l’escroquerie que pour pouvoir financer l’escroquerie dont il est lui-même victime.

Marnie s'apprête à quitter Mark sur la pointe des pieds en emportant le contenu de son coffre-fort, mais ce dernier réussit à lui remettre la main dessus. Pour ne pas aller en prison, elle accepte d'épouser Mark, qui est un peu déçu de voir sa femme dormir dans le canapé.

Le système est d’une furieuse efficacité, car chaque adepte, chaque disciple, se retrouve rapidement coincé dans une mécanique psychique bien connue : il a tant investi (temps, argent, énergie) qu’il craint plus que tout au monde ce qui pourrait le faire douter de la pertinence de son investissement. On est dans le cas des pièges de la décision ou de l’engagement que décrit la psychologie sociale… Comment accepter de réfuter des idées sur lesquelles on a bâti une partie de sa vie ? Le coût personnel de l’illusion entretenue peut sembler bien moins douloureux que celui d’un changement de cap complet. Dans le cas de la psychanalyse, les adeptes sont généralement des gens intelligents, qui défendent donc leur conviction avec des arguments raffinés qui, à la manière des œuvres complètes de Freud je pense, relèvent du se non è vero, è ben trovato italien — si ce n’est pas vrai, c’est (au moins) bien trouvé. Ce qui n’arrange rien.

La question n’est pas simple. Si certains ont finalement tourné le dos à la psychanalyse ou se sont en tout cas défiés des méthodes ou de l’organisation psychanalytique (Michel Foucault, Gilles Deleuze, Félix Gattari ou Jean Baudrillard, par exemple, mais aussi Aldous Huxley qui voyait en la psychanalyse, après s’y être un temps intéressé, rien moins qu’une supercherie), beaucoup de gens sérieux continuent de lui apporter une confiance solide, et ce sans être forcément eux-mêmes investis dans le domaine — c’est à dire sans être suspects d’un auto-aveuglement motivé par la crainte d’avoir fait un « mauvais placement » intellectuel (et financier).
Qu’est-ce qui explique que Freud jouisse aujourd’hui encore d’un a priori si positif ?

On croyait Marnie guérie mais pas du tout. Elle retombe sur la couleur rouge au court d'une chasse et s'enfuit à cheval. Imprudente, elle blesse l'animal qui doit être abattu par sa faute.

C’est à ce stade que je retrouve un des sujets redondants de ce blog : la manière dont la représentation fictionnelle et l’opinion s’influencent mutuellement. Car si Freud a tant d’importance aujourd’hui, ce n’est pas grâce à ses textes (qu’il faudrait avoir lus en allemand, dit-on) ni grâce à la nouveauté ou à la justesse de ses théories. Ce n’est pas non plus uniquement parce qu’il a su peaufiner une légende que ses héritiers ont perpétuée — cela aurait fini par devenir une faiblesse puisque tout fait incarné par une personnalité fondatrice court le risque d’être emportée avec cette personne dès qu’il est atteint par une révélation scandaleuse. C’est aussi, à mon avis, parce que la psychanalyse, plus encore que Freud lui-même, s’est imposée comme une emblème du XXe siècle, et que cela est passé, notamment, par le cinéma. En effet, si des écrivains ou des artistes ont popularisé la psychanalyse (les surréalistes notamment), les plus spectaculaires succès de Freud se trouvent à mon avis dans deux films de Sir Alfred Hitchcock, deux films que tout le monde a vu ou presque : Spellbound (La maison du docteur Edwardes, 1945) et Marnie (Pas de printemps pour Marnie, 1964) deux fictions qui ont popularisé la notion de souvenir refoulé. Dans Spellbound, le docteur Petersen (Ingrid Bergman) cherche à comprendre l’amnésie et les réactions de son patient John Ballantine (Gregory Peck), dont elle est éprise. Ballantine a une phobie des lignes parallèles posées sur une surface blanche et fait des rêves étranges (dont les séquences filmées ont été réalisées avec l’aide de Salvador Dali). Il s’avèrera que tout cela est dû à un traumatisme : enfant, Ballantine a tué son frère accidentellement. Ce film à la gloire de la psychanalyse (ainsi que l’annonce explicitement le générique) a été commandée par David O. Selznick, le producteur, qui suivait lui-même une analyse.

Marnie rechute et vient vider le coffre de son époux avec l'intention de se sauver. Avec une perversité certaine, ce dernier la laisse faire sans signaler sa présence. Au moment de prendre l'argent, Marnie n'y arrive pas, une force étrange la retient... Mark décide qu'ils vont se rendre chez la mère de Marnie, afin de comprendre ce qu'il se passe.

Dans Marnie, Mark Rutland (Sean Connery) tombe amoureux d’une jeune femme qu’il a surprise en train de le cambrioler, Marnie Edgar (Tippi Hedren). Après avoir enquêté sur ses cambriolages précédents et constaté une phobie de la couleur rouge et des orages chez la jeune femme, Mark menace Marnie de la dénoncer, à moins qu’elle n’accepte son aide psychologique et sa demande en mariage — qu’il obtient. Jamais content, il s’afflige ensuite de voir son épouse rester tiède à ses ardeurs conjugales : pas normale cette fille-là ! À force d’enquêter, Mark et Marnie parviennent chez la mère de Marnie, une ancienne prostituée, et comprennent l’enfance de la jeune femme, qui a assassiné à coup de tisonnier un antipathique client de se mère, un soir d’orage. Cette fois, Hitchcock ne s’est pas fait imposer le sujet du film comme c’était le cas dans Spellbound. De nombreux indices laissent penser que la psychiatrie (Psychose, 1960), les phobies (Vertigo, 1968) ou l’hypnose (dans la première version de L’Homme qui en savait trop, en 1934, par exemple) intéressaient énormément Hitchcock.
Les deux films suivent une trame similaire : le couple de héros ne pourra consommer son union que lorsque les problèmes psychologiques de l’un des deux seront réglés, problèmes psychologiques qui se manifestent par une imposture (John se fait passer pour son docteur ; Marnie ment sur son identité) et par la peur panique d’une couleur ou d’un motif . Ces problèmes sont liés au refoulement total d’un souvenir enfantin violent et dans les deux cas, le problème est réputé réglé au moment où le sujet retrouve la mémoire de ce qui lui est arrivé — c’est cette partie précise de ces récits qui est liée à la psychanalyse.

Dans ces deux cas comme dans le traitement des « personnalités multiples » de Psychose, l’approche scientifique d’Hitchcock est complètement fantaisiste et emprunte sans doute moins à la psychanalyse qu’à la littérature fantastique de la fin du XIXe siècle et du début du XXe. Mais chaque fois, le scénario se présente comme rationnel et prétend recouvrir une réalité, en imposant comme message que l’approche freudienne de la psyché humaine est une des conquêtes scientifiques majeures de l’ère moderne, un de ces sujets où la science la plus sérieuse produit des situations qui confinent au miracle ou à la magie : invention des antibiotiques, compréhension de la lumière, des rayonnements invisibles, de la matière et de l’univers, maîtrise de l’électricité, des ondes radiophoniques, de l’atome, etc4.

Chez sa mère, où il y a un orage, Marnie fait un épisode de régression temporelle accompagné par Mark. Elle prend une voix de petite fille et se rappelle de tout : le marin qui frappe sa mère, elle qui se saisit d'un tisonnier pour le tuer... Youpi, la voilà guérie, Sean Connery n'a plus qu'à lui faire une petite tape sur la tête. Aux États-Unis, ce film a fait rire, car l'accent écossais de Sean Connery ne colle pas du tout au personnage d'aristocrate est-américain qu'il incarne. En France, en revanche, il est plutôt populaire et en tout cas, souvent rediffusé.

Au delà d’Hitchcock, des centaines de fictions ont banalisé le divan psychanalytique (depuis quelques comédies légères des années 1930-1940, comme Carefree et Illusions perdues, jusqu’aux séries telles que Soprano en passant par quelques gros succès comme Le Médaillon ou encore Calling Dr. Death) mais je serais bien incapable de faire une analyse historique du phénomène qui a fait du « shrink » — le « psy » — un partenaire indispensable de toute famille américaine de fiction, ni d’analyser l’évolution de ce personnage, autrefois freudien orthodoxe et à présent, me semble-t-il, plus proche du « coach » cognitiviste-comportementaliste.
Je suis loin de disposer de la culture nécessaire pour l’affirmer mais il me semble par ailleurs que la littérature du XXe siècle s’est plutôt montrée en retrait sur ce point, ne sachant pas, peut-être, comment mettre en scène la psychanalyse de matière littéraire : je ne vois pas de roman important de la première moitié du XXe siècle qui ait tenté de « vendre » la psychanalyse au grand public comme le cinéma puis la télévision l’ont fait5.

Mise à jour : Yann Leroux me signale l’existence d’un livre de Slavoj Žižek intitulé Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur Lacan sans jamais oser le demander à Hitchcock. À ma grande honte je dois admettre que je n’en avais même pas entendu parler (alors que j’ai l’impression d’entendre parler de Žižek toutes les semaines), que je ne l’ai donc pas lu et que je n’en sais pas le contenu, mais ça m’intrigue. Amazon en parle comme d’un grand classique.

  1. Précision : P* m’écrit que ce que je dis là ne représente pas exactement le fond de sa pensée, qu’il m’écrira à ce sujet demain, mais que présentement il est à Bruxelles et il va au cinéma. [↩]
  2. Finalement, P* n’est pas allé au cinéma et me dit exactement ceci : « Les médecins psychiatres que j’ai fréquenté avait tendance à se montrer très réceptifs au théories cognitives. J’imagine que le modèle « science dure » est culturellement proche de personnes ayant fait des études de médecine. Il n’était pas particulièrement adversaires à la psychanalyse, juste ils classaient ça dans la catégorie « trucs nébuleux ». Je ne pense pas avoir rencontré sur mon lieu de travail d »adversaire à la psychanalyse ». Les conflits sont généralement plus feutrés ».  [↩]
  3. Au passage, les scientifiques des sciences « dures » m’horripilent lorsqu’ils tentent d’expliquer en quoi la Joconde contient des éléments géométriques universels ou lorsqu’ils cherchent de quelles maladies elle a pu souffrir. [↩]
  4. L’interprétation fantaisiste de Hitchcock reste très populaire : la croyance dans les souvenirs refoulés tels qu’ils existent dans Marnie a lancé la mode des « faux souvenirs » qui encombrent les tribunaux américains, et l’interprétation de la schizophrénie comme de la co-existence de deux personnes en une seule, à la manière de Norman Baites dans Psycho, est tout aussi populaire. [↩]
  5. Alors que des courants de pensée bien moins connus ont eu une grande influence sur la science-fiction, comme la Sémantique Générale d’Alfred Korzybski ou la Cybernétique de Norbert Wiener.  [↩]

Censure à la cité des sciences

avril 22nd, 2010 Posted in Brève, indices | 37 Comments »

Je ne serai pas le premier à évoquer cette nouvelle mais il me semble qu’il faut continuer d’en parler.
Dans le cadre de l’exposition Contrefaçon, la vraie expo qui parle du faux, qui vient d’ouvrir à la Cité des sciences, Isabelle Vodjani (Université Paris 1) s’est vue commander un texte sur le phénomène dit « du libre », dans lequel elle est très impliquée. L’exposition traite de la contrefaçon au droit d’auteur et il était tout naturel d’évoquer les solutions alternatives à l’approche traditionnelle du copyright et des brevets. Mais quatre jours avant l’ouverture de l’exposition, Isabelle Vodjani reçoit des e-mails en provenance de la Cité des sciences, où on lui demande de pardonner le fait que son texte ne sera finalement pas diffusé dans le cadre de l’exposition, et ce à la demande expresse de l’INPI (Institut National de la Propriété Industrielle), principal partenaire de l’exposition.

On pourra déplorer le fait que la Cité des Sciences se place aux ordres de ses « partenaires » jusque dans les plus petits détails du contenu de ses expositions mais cela aura eu la vertu de rappeler les limites de l’exposition sponsorisée. Il y a eu d’autres cas : que penser par exemple, d’une exposition consacrée à la biométrie dont le partenaire était Sagem Morpho, leader mondial des technologies de triage biométrique des individus ? Comment imaginer qu’une exposition sur la téléphonie mobile sponsorisée par Orange soit impartiale ? Et une exposition sur les virus sponsorisée par l’institut Pasteur et par Sanofi Aventis ? Tous ces gens ont des choses à vendre et même, une vision du monde à imposer et des débats à museler. Cela constitue un biais suffisamment lourd pour que l’on puisse qualifier de propagande l’activité de la Cité des Science sur ces grandes expositions. C’est navrant puisque pour le reste, cet établissement public1 fait un bon travail de pédagogie et de découverte et s’est toujours montré ouvert au monde du « libre » — les deux dernières fois que j’ai mis les pieds à la Cité des Sciences c’était d’ailleurs pour des évènements en rapport.

À l’INPI, on se dit d’ailleurs aussi tout à fait ouvert au « libre » (du reste, le site de l’INPI est hébergé sur un serveur Apache et utilise le CMS Typo3, deux logiciels « libres »), et c’est peut-être le plus attristant de toute cette histoire.
Le service de communication de l’INPI justifie son ingérence en ces termes : « On a voulu rester light, on s’adresse à Monsieur et Madame tout le monde ».
La logique est torve : comment peut-on prétendre faire de la pédagogie sur un sujet tout en refusant de le traiter complètement ? Ne cherchons pas bien loin : si monsieur et madame « tout le monde » sont traités avec condescendance voire avec mépris, c’est peut-être parce que le but de l’exposition n’a jamais été d’aider quiconque à comprendre les enjeux très complexes qui entourent le droit d’auteur, et surtout au moment où ces questions n’ont jamais eu autant d’importance.

Les partenaires de l'exposition.

J’ai survolé le site de l’exposition. On y trouve l’intox chauvine habituelle sur la distinction qu’il conviendrait de faire entre « droit d’auteur » — une invention de la glorieuse patrie des droits de l’homme et des artistes exploités, la France — et « copyright » — funeste invention de ces méchants anglo-saxons qui ne pensent qu’à l’argent (partenaires de l’info : Sacem, Scam, Adagp). On y entend parler du droit à la copie privée (qui justifie une taxe de 20 euros sur un disque dur de 500 gigao-octets) mais pas du Fair-use anglo-saxon. On y apprend que les américains n’arrivent pas à juguler le piratage sur Internet tandis que la France a inventé Hadopi. On n’a pas de pétrole, mais on a des députés godillots. On y apprend que les marques ont des droits mais on ne nous dit pas qu’elles en ont souvent plus que les individus. On y apprend que la lutte contre la contrefaçon de médicaments est motivée par la peur que les gens s’empoisonnent mais pas que les brevets permettent d’interdire à certains pays pauvres d’accéder aux traitements dont ils auraient besoin (partenaires : Les entreprises du médicament et Sanofi Aventis). On y apprend, enfin, que les brevets protègent l’innovation technique, mais on ne trouve nulle mention (sur le site en tout cas) du fait que les brevets sont aussi capables de verrouiller des secteurs industriels et d’en empêcher les progrès. En fouillant bien, on trouve une vidéo consacrée aux licences Creative Commons : elle a dû être intégrée avant que la demande de censure du sujet ne soit faite.

Je n’irai pas voir l’exposition mais j’imagine très bien ce qu’on y trouve : des vrais sacs Louis Vuitton (moches, quoi) à côté d’imitations (moches aussi mais en plastique), de faux parfums qui ne sentent pas bon, des produits de beauté qui contiennent des ingrédients douteux (le faux) comparés à d’autres qui sont testés sur des pauvres singes qui n’ont rien demandé (les vrais), des chaussures contrefaites, et puis des histoires édifiantes de touristes dont des douaniers ont détruit les fausses montres en or vulgaires aux commandes de rouleaux compresseurs…

En 1995, on réalisait des cdroms à coup d'images 3D pré-calculées. C'était déjà passablement ringard à l'époque. Quinze ans plus tard, transposé sur Internet, ce n'est même pas attendrissant.

J’ignore si l’on y parle de l’énorme traité ACTA (Anti-Counterfeiting Trade Agreement) qui se négocie actuellement sans aucune transparence entre de grosses sociétés des industries (notamment) culturelles ou pharmaceutiques et un certain nombre d’états ou de groupes d’états parfois réputés démocratiques, comme l’Union Européenne. Ce traité, dont l’existence n’aurait sans doute pas été connu s’il n’y avait eu des fuites, vise à mettre au point une législation mondiale en matière de droit d’auteur et de brevets. Si les choses ne se négocient pas au grand jour (ne sont-ce pas « eux » qui disent que l’on n’a rien à craindre de la transparence et de la surveillance si l’on n’a rien à se reprocher ?), c’est certainement parce que ce traité contient quelques principes extrêmement douteux.
Selon une lettre ouverte adressée par diverses organisations citoyennes, « le document de travail actuel de l’ACTA restreindrait profondément les droits et libertés des citoyens européens, principalement la liberté d’expression et la protection des communications privées ».
Mais pourquoi réclamer d’une exposition de propagande à la Cité de sciences qu’elle parle d’ACTA2 alors que la plupart des organes de presse n’y pensent pas et trouvent plus urgent d’avoir des envoyés spéciaux à Roissy pour attester qu’il n’y a plus personne à part eux dans l’aéroport après quelques jours sans avions dans le ciel ?

  1. Le principal partenaire de la Cité, c’est nous, contribuables, à hauteur de cent millions d’euros. La manne qu’apportent la vente de billets, de livres, de produits dérivés, et les partenariats, représente vingt-cinq millions d’euros. [↩]
  2. On notera que le dossier de presse de l’exposition prend position pour ACTA en donnant la parole à un expert qui dit : « Dans tous les pays, nous devons parler le même langage juridique pour combattre la contrefaçon avec les mêmes armes juridiques et les mêmes pouvoirs. C’est le rôle du prochain Accord commercial anti-contrefaçon (ou ACTA) en cours de négociation » [↩]

L’herbe du voisin bleu du futur est toujours plus pourpre

avril 21st, 2010 Posted in Fictionosphère | 21 Comments »

L’article qui suit est un brouillon de brouillon, une étape, quelque chose de très mal fini, en vrac. Je le publie malgré tout car je peine sur ce texte depuis des semaines et je ressens un fort besoin de m’en débarrasser.
Je demande au lecteur de remplir les blancs de ma réflexion et de me lire avec indulgence ou même, de ne pas me lire du tout. Mon point de départ était de réagir au livre Mainstream, de Frédéric Martel, livre que je n’ai d’ailleurs pas lu, que je ne connais donc qu’en creux (critiques, interviews, et chapitre final que m’a fait parvenir un collaborateur de l’auteur), et qui me semble traiter de la mondialisation (au sens « américanisation ») et de l’industrialisation de la production et de la diffusion des biens culturels. Apparemment très documenté et soutenu par des centaines d’entretiens, cette somme d’origine universitaire est largement diffusée et semble remporter un vrai petit succès en librairie.
J’attendrai l’édition de poche pour lire cet essai, car mon petit doigt me dit que c’est un livre avec lequel je ne vais pas être d’accord, et je n’ai pas envie de dépenser vingt-deux euros juste pour le constater.

G. Kurnin, forêt extra-terrestre (illustration soviétique, support inconnu, date inconnue)

En 1996, Le Monde Diplomatique a publié un article complètement idiot sur les mangas. Tellement idiot que j’ai fait deux choses à l’époque : d’une part je me suis désabonné, de rage, et de d’autre part, j’ai rédigé avec Nathalie une réponse à cet article et à la vision caricaturale de la bande dessinée japonaise qu’il véhiculait.

En déplorant que seule Ségolène Royal se soit insurgée contre les productions japonaises à la fin des années 19801 l’auteur énonçait tous les poncifs que l’on entend à ce sujet depuis les débuts d’Albator et de Candy Candy à la télévision française : violence exacerbée, thèmes perturbants, dessin laid et mal proportionné, médiocre qualité de l’animation, etc. Son argumentation semblait par ailleurs soutenue par une nippophobie grossière et la conviction que les mangas étaient l’instrument d’un péril culturel et économique d’envergure : méchants japonais qui veulent nous imposer leur modèle social de fourmilière à coup de dessins animés.
À l’époque, un tel article me semblait surtout indigne du niveau du journal, que je surestimais sans doute ou dont je surestimais la capacité à porter un regard critique sur des idées qui collaient d’une manière ou d’une autre avec sa ligne politique.

La réponse que nous avions rédigée contredisait l’article d’origine, paragraphe par paragraphe, sur notre page « Mygale » — c’est à dire notre tout premier site web. Notre motivation était avant tout de prouver que les mangas étaient d’une variété extraordinaire et qu’une critique générale n’avait pas plus de sens qu’il ne serait légitime de dire du mal des romans ou du cinéma « en général ». Mais nous ne nous étions pas arrêtés là, nous avions par ailleurs entrepris de défendre très précisément tout ce que critiquait l’auteur : la violence, les grands yeux, les thèmes perturbants, la qualité graphique, etc.
On m’a fait savoir plus tard que l’auteur de l’article, Pascal Lardellier (qui était alors jeune docteur en information/communication), avait été chagriné de se voir attaqué de cette façon, mais je n’en sais guère plus. Il faut dire qu’à l’époque, en saisissant son nom dans le moteur de recherche Altavista (le Google de l’époque), on était absolument certain de tomber sur mon site. Ceci dit il y avait en ces temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître mille fois moins d’abonnés à Internet qu’aujourd’hui, et les pages en question totalisaient à peine quelques dizaines de lecteurs chaque mois (un succès !).

Notre article a par la suite été publié sur d’autres supports, notamment dans « L’Indispensable », regretté magazine de critique et de théorie de la bande dessinée.

L’eau a coulé sous les ponts depuis et je suppose que pour n’importe qui l’article publié par Le Monde Diplomatique semblerait risible.
Les ventes de Naruto ou de Death Note n’ont rien à envier à celles des romans de Marc Lévy ou de Guillaume Musso, ce qui n’est évidemment pas un argument qualitatif mais provoque des manifestations de respect dans toute la presse ; Le festival Japan expo attire quant à lui près de 200 000 visiteurs sur seulement quatre jours ; le ministre Laurent Wauquiez (né en 1975) a un avis sur l’évolution de la série One Piece ; Tout le monde sait que Hayao Miyazaki est un des plus grands auteurs de l’histoire du dessin animé et Arte lui consacre en ce moment même une rétrospective. Bref, le ton a changé.
À l’époque dont je parle un peu plus haut, j’étais facilement révolté par l’injustice que constituait le dénigrement d’une culture artistique aussi étendue que celle de la bande dessinée et de l’animation japonaises. Aujourd’hui je comprends que ce que je défendais recouvrait, sans que j’en ai précisément conscience, un enjeu beaucoup plus important que le droit aux goûts et aux couleurs.
Je défendais aussi le droit à se servir d’une culture exotique, de s’appuyer sur un ailleurs, une utopie, une réalité que l’on s’approprie sur une base fictionnelle. Personne ne deviendra jamais japonais en lisant des mangas, ni même en se passionnant pour la culture japonaise. Mais cet orientalisme du XXIe siècle est un moyen comme un autre pour se créer un « ailleurs », une évasion2.

Je ne dispose pas de données sociologiques précises à ce sujet mais je pense pouvoir dire que mes étudiants en Arts plastiques de niveau Licence3 à Paris 8 sont pour une grande part issus de familles modestes de la région parisienne et souvent nés du mauvais côté du boulevard périphérique, parfois même en Seine-saint-Denis4. Ont-ils un profil particulier qui fait qu’ils ont préféré dessiner dans leur coin au lycée, passer leur bac et atterrir en arts plastiques plutôt que de caillasser des autobus ?5 Peut-être bien.

Quelques étudiants ou ex-étudiants à Paris 8. De gauche à droite : Gwendoline « Kaori » Duquenne réalise des petits strips dont le dessin n’est pas si « manga » mais qui utilisent avec naturel les codes expressifs du genre / Une princesse Kawai par Béatrice « Nalida » de Lorenzy / une case extraite d’une saga sur l’affrontement entre des clans du Japon médiéval par Zacharie « Natoleza » Boulayoune / L. D., qui a représenté la France au World Cosplay Summit, ici vêtue en Sailor Jupiter

Je suis frappé par l’importance qu’a la culture japonaise (et de manière à présent nettement plus discrète, la culture « comic-book ») chez les étudiants de licence que j’ai à l’Université Paris 8. Au lieu de lire Tintin et Blake et Mortimer (mais pourquoi diable le feraient-ils, finalement ?), ces jeunes gens tirent du Japon ce qu’ils veulent. Certains se passionnent pour la langue, la calligraphie, l’histoire, l’esthétique graphique des mangas, le folklore traditionnel ou la science-fiction, mais aussi les codes sociaux, vestimentaires, et la tournure d’esprit telle qu’ils transparaissent dans les fictions qui arrivent jusqu’à nous : quand, comment et pourquoi exprimer sa joie, son embarras et sa colère, etc.
Les plus passionnés, ceux qui finiront par faire leur voyage au Japon (comme ma fille qui économise dans ce but depuis des années et qui a eu une bonne note en japonais au bac sans l’avoir étudié au lycée), ne sont pourtant pas dupes de leur rêverie. Ils savent parfaitement qu’on ne risque pas de devenir japonais si on a un physique de banlieusard « black-blanc-beur » (ou vietnamien, d’ailleurs) car si la culture japonaise est extrèmement ouverte aux influences, de par une volonté politique précise, elle n’en est pas moins notoirement bouffie d’orgueil nationaliste pour ne pas dire ingénument (mais poliment) raciste. Mais pour des jeunes gens de la région parisienne, ça n’a aucune importance, ils ne veulent pas échanger une société contre une autre, ils prennent ce qu’ils veulent, rejettent ce qu’ils veulent, la transposition n’est ni littérale ni naïve.

Les Na’avi de Bil’in, le 12 février 2010.

Autre cas.
À Bil’in en Cisjordanie, des palestiniens manifestent pacifiquement chaque semaine contre la manière dont la barrière de séparation israélienne a amputé le village de soixante pour cent de ses terres cultivées. Des journalistes équipés de masques à gaz viennent régulièrement photographier ou filmer l’asphyxie des jeunes gens invariablement exposés à des grenades lacrymogènes et autres bombes assourdissantes. Les photogrammes que je reproduis ici (origine : Youtube) montrent les manifestants déguisés en Na’avis, les habitants de la planète Pandora dans le film Avatar.
Cette manifestation-là est particulière car elle célébrait une petite victoire : un jugement de la Cour suprême d’Israël leur a en effet partiellement donné raison aux plaignants et a abouti à une modification du tracé du mur de séparation, permettant aux habitants de Bil’in de récupérer la moitié des terres qu’ils revendiquent.
Mais pourquoi Avatar, un film grand public américain ? Est-ce juste parce que ce film a eu tellement de spectateurs qu’il devient une référence mondiale qui « parle à tout le monde » ? Je n’en jurerais pas : beaucoup de gens ont vu Avatar, mais beaucoup aussi ne l’ont pas vu, et je doute que ce soit déjà une référence commune comme c’est le cas de Star Wars par exemple. Je fais le pari que ce qui a motivé cette manifestation, c’est tout simplement le propos d’Avatar.

C’est évidemment un hasard, mais le mix visuel entre les oreilles pointues, la peau de couleurs non humaine et le fichu traditionnel donnent à la manifestante de l’image de gauche un faux-air du personnage de Piccolo dans DragonBall.

On a beaucoup dit qu’Avatar, de James Cameron, se contentait de reprendre, en la transposant dans un futur cosmique chamarré, l’histoire de Pocahontas ou celle de La Forêt d’Émeraude, c’est à dire la rencontre entre un peuple aborigène et pacifique avec un autre peuple, dominateur et lâchement soutenu par une technologie meurtrière et mû par l’avidité.

Pourtant, il existe une différence énorme entre ces récits de peuples conquis et l’histoire des Na’avis. Les indigènes amazoniens qui étaient évoqués dans La Forêt d’Émeraude existent toujours un peu mais voient chaque jour leurs conditions d’existence se dégrader sous le coup de l’exploitation forestière et humaine. On ne les ménage (ou on aménage leurs conditions de vie) que par la même commisération qui pousse à laisser quelques hectares de forêt aux orang-outangs ou aux pandas. Les indiens d’Amérique du nord ont quant à eux une longue histoire bien connue : Pocahontas, la vraie, est morte à Londres à vingt-cinq ans alors qu’elle était employée comme publicité pour la colonisation du nouveau monde. Après soixante-cinq « guerres indiennes » et les ravages d’épidémies (typhus, petite vérole, alcoolisme) parfois sciemment provoquées, il ne reste aux derniers représentants des tribus survivantes que des musées, un monopole sur l’artisanat traditionnel, des dédommagements financiers tardifs et pour toute consolation, le fait d’avoir laissé leurs noms à des rivières ou à des villes.
Voilà toute la différence entre les Na’avi et les amazoniens ou les amérindiens du nord : les indigènes véritables ont perdu leur guerre, leur destin est scellé, leur martyre est accompli.

En 1620, des indiens, apitoyés par le sort des pèlerins britanniques du Massachusetts qui mouraient de faim, leur offrent du gibier et leur apprennent à cultiver le maïs. Au lieu de les remercier, les colons remercient Dieu et se représentent sur des tableaux en train d’offrir à manger aux indigènes. Trois cent ans plus tard, le chef Apache Géronimo s’est rendu aux autorités américaines et a financé sa retraite de guerrier en vendant ses souvenirs personnels. La tribu des Patuxet, qui était venue au secours des pélerins de la colonie de Plymouth n’existe plus depuis longtemps.

Les Na’avi obtiennent une victoire sur la puissante armée américaine à la fin d’Avatar, mais ce qui est peut-être le plus attrayant dans leur cas, c’est que leur combat est un combat futur, car Avatar n’est pas une fable historique mais un film de science-fiction. Or le message intrinsèque de la science-fiction est que l’avenir est, comme son nom l’indique, à-venir, qu’il est ouvert6. Créer une analogie entre une situation et celles des protagonistes d’un lointain futur, c’est se projeter, c’est se donner un futur. Et peu importe que le film relève de l’impérialisme culturel américain, les palestiniens de Bil’in y prennent ce qu’ils ont envie d’y prendre.
On notera tout de même que le moyen-orient — en dehors d’Israël, justement — ne produit pas ou extrêmement peu de fictions spéculatives (de science-fiction), ce qui est une bonne raison d’aller puiser sa métaphore dans une fiction américaine.

Les rêves d’exotisme, de futurs hypothétiques, de désastres (Mad Max, etc., qui remettent à plat tout un monde) et parfois même de passé fantasmé7 sont autant d’outils conceptuels qui permettent à chacun d’échapper à la représentation du monde actuel qu’on lui impose, et donc de refuser la place hiérarchique qu’on lui attribue dans ce monde. En voyant par les yeux d’un auteur de mangas, on se libère autant de la doxa que construit le journal de 13 heures de TF1, que de la société japonaise qui a produit Dragonball ou Naruto et qui a évidemment aussi ses inconvénients. La science-fiction est encore plus intéressante puisque son caractère fictif est clair et assumé. Et peu importe que ça rapporte de l’argent à de gros studios américains : malgré leurs gesticulations légales, ces derniers ne parviendront jamais à maîtriser la manière dont on reçoit leurs productions.

Pour l’adaptation en film « live » de la série animée « Avatar The last airbender », les producteurs ont procédé à une spectaculaire inversion ethnique : les héros inuits ou chinois  deviennent de jeunes wasps tandis que le « méchant » de l’histoire est à présent interprété par un acteur d’origine indienne, ce qui lui confère une physionomie moyen-orientale marquée. Son rôle semble par ailleurs avoir été réécrit pour en faire un personnage absolument négatif, loin de l’ambivalence qu’a son personnage dans la série d’origine.

Le monde se mondialise, mais ça ne signifie pas que des cultures « faibles » vont disparaître au profit d’une culture dominante, et surtout pas dans le registre des œuvres de l’esprit (inquiétons-nous plus pour les traditions culinaires !), où les échanges et les réappropriations sont une évidence.
Le public est d’ailleurs souvent moins bête qu’on le croit, comme le montre l’accueil très négatif qu’a reçu l’annonce de la distribution « blanchie » de Avatar The Last Airbender (rien à voir avec le Avatar de James Cameron). On est loin de l’époque où le public acceptait sans broncher Mickey Rooney en japonais, Fred Astaire, Anthony Quinn ou Christopher Lee en chinois et  John Wayne en empereur mongol. Bref, le public n’a pas de mal à effectuer des transpositions, à se sentir concerné par autre chose que par le reflet de lui-même qu’on lui impose.

Revenons à la Science-Fiction — et perdons définitivement notre sujet de départ.
La fiction spéculative n’est pas qu’un outil d’évasion, un moyen de démontrer « par l’absurde » qu’une société pourrait être autrement qu’elle n’est. Elle peut aussi être employée de manière littérale, c’est à dire qu’elle peut servir à inspirer le futur. C’est sans aucun doute parce qu’ils ont lu les fantaisistes aventures d’Astro Boy lorsqu’ils étaient enfants que les hommes politiques japonais ont voté des lois fiscales extrêmement avantageuses pour les sociétés qui ont une activité de recherche en robotique, par exemple. Ce qui est particulièrement intéressant dans leur cas, c’est qu’après soixante-cinq ans de doctrine pacifiste, les japonais effectuent des recherches scientifiques dans divers domaines, mais négligent celui de la défense.

Université d’agriculture et de technologie, Tokyo ; Kanagawa Institute of Technology ; Université Tsukuba et Cyberdyne ; Tokyo University of Science. Les prototypes d’exosquelettes japonais sont censés servir à aider les personnes âgées à conserver une activité professionnelle, notamment une activité d’agriculteur.

L’exosquelette a été inventé par l’écrivain américain Edmond Hamilton (l’auteur du « pulp » Captain Future, que nous connaissons ici par son adaptation animée japonaise Capitaine Flam) dans sa novelette A Conquest of two worlds (1932), où il imagine un peu naïvement que la pression qui règne sur Jupiter pourrait être rendue supportable à des visiteurs humains par l’emploi d’armures capables de décupler leur force mécanique (associés, par prudence, à un traitement biochimique capable de renforcer leurs os). Le principe a été repris par de nombreux auteurs, de Fritz Lieber et John Campbell à Bruce Sterling et William Gibson en passant par Robert Heinlein et bien entendu Stan Lee, avec Iron Man.
Du fait des progrès des matériaux et des principes de la robotique, l’exo-squelette est en train de devenir une réalité. Je trouve intéressant que cette même idée technique aboutisse à des résultats si différents selon la culture des sociétés qui les produisent : tandis que les universitaires japonais veulent développer une robotique destinée à assister les personnes âgées (et à les aider à maintenir une agriculture traditionnelle notamment), les américains, après plus d’un demi-siècle de doctrine du complexe militaro-industriel, ne pensent d’abord qu’au potentiel militaires et policier de ces inventions.
Une même science-fiction, plusieurs futurs.

Sarcps XOS exoskeleton. Inspiré par le super-héros Iron-man, il est conçu pour la police et l’armée.

Je serais quand même sacrément étonné d’apprendre que quelqu’un a compris où je voulais en venir exactement, mais pour tenter de conclure, je dirais que tout est bon à prendre dans les œuvres de fiction, et qu’une crainte des cultures exogènes est absurde. La réception des œuvres dépend de celui qui en jouit — toute exportation culturelle est une transposition parce que le public n’est pas le même et n’a pas les mêmes filtres. Le public est opportuniste, il prend ce qui lui est servi lorsque ça lui est utile et le rejette lorsque ce n’est plus le cas.

  1. Ségolène Royal : Le ras-le-bol des bébés zappeurs, 1989, éd. Robert Laffont. Ouvrage assez médiocre mais on reconnaîtra à l’auteur le mérite de s’être penchée sur les programmes télévisés destinés aux enfants, si importants sans doute et en même temps si négligés. Le combat de Ségolène Royal fut solitaire mais pas sans effets, car l’animation japonaise a été victime d’une interdiction totale d’antenne sur les chaînes publiques pendant les années qui ont suivi, au bénéfice des bandes dessinées japonaises, qui ont trouvé un large public de nostalgiques des séries d’animation censurées. [↩]
  2. Il faudrait relire Henri Laborit, ou au moins revoir Mon oncle d’Amérique, à ce sujet : l’évasion, la fuite (dans l’espace ou dans l’imaginaire, peu importe), est essentielle au bon fonctionnement de notre cerveau. [↩]
  3. À partir du niveau Master, la sociologie des étudiants change beaucoup : certains ont fait une école d’art et viennent par équivalence, souvent de pays étrangers : américains du sud ou du nord, chinois, japonais, coréens. Les étudiants d’origine « banlieusarde », quant à eux, ont tendance à intégrer des formations plus directement professionnalisantes une fois leur licence validée.  [↩]
  4. Un texte passionnant, à propos : Enseigner Bourdieu dans le 9-3, par Fabien Truong. [↩]
  5. À ce propos, on a appris que l’attaque d’un bus à Tremblay-en-France après laquelle le président de la république a annoncé sans surprise plus de répression et moins d’allocations familiales, avait été précédée par l’arrestation policière d’une violence inouïe de jeunes roulant sans casque…  un riverain a filmé cette scène qui apporte un éclairage bien différent aux faits.  [↩]
  6. Il existe cependant plusieurs formes de science-fiction. Les dystopies (1984, A perfect day, A brave new world, Children of men, A Clockwork Orange…, récits dont les auteurs sont rarement des spécialistes de la science-fiction — ceci, peut-être, expliquant cela) affirment au contraire que le pire est certain. Les uchronies (récits steampunk par exemple) appartiennent au champ de la science-fiction parce qu’ils rappellent que ce qui est aurait pu être autrement, et qu’une décision politique ou l’émergence d’une invention peut radicalement modifier le cours de l’histoire. [↩]
  7. Le passé fantasmé est une forme d’évasion un peu suspecte lorsqu’elle se rapporte « génétiquement » à celui qui s’y intéresse, car cela sert souvent à figer une « identité » sur une base qui nie l’identité individuelle et la liberté d’action et de pensée. Cependant le sujet est vaste, car le passé historique (fantasmé ou scientifique) a déjà servi à émanciper les esprits, notamment en montrant qu’une culture apparemment figée a des bases plus diverses qu’on ne l’avait cru. Un peu d’histoire amène au nationalisme, beaucoup d’histoire en éloigne ?  [↩]

Convoi™

avril 19th, 2010 Posted in Bande dessinée | 7 Comments »

La série Convoi™ (officiellement : Les aventures de Karen Springwell) a vingt ans cette année.
Scénarisée par Thierry Smolderen et mise en images par Philippe Gauckler, cette série constitue un des premiers exemples de bande dessinée française aux thèmes « cyber ». L’action se déroule dans un monde futuriste et unifié dont les habitants passent un temps considérable à évoluer dans des univers virtuels, notamment Convoi™, un jeu dont l’action se situe à l’intérieur d’un anneau géant où passe régulièrement un vaisseau — le convoi — que certains veulent attaquer et que d’autres veulent défendre. Le jeu existe depuis des décennies et personne n’a remporté la victoire. Ceux qui y parviendront recevront une somme d’argent dépassant l’imagination. Pour pouvoir jouer, les participants doivent sceller des alliances et acheter les objets ou les armes qui leurs permettront de partir à l’assaut du convoi. On notera que les premiers jeux en réseau avec achat ou échange d’artefacts n’ont existé qu’à partir du milieu des années 1990.
Tout l’intérêt du récit est que Convoi™ n’est pas qu’un jeu. L’espace virtuel y sert aussi de lieu de convivialité et même, de terrain pour des réunions secrètes des membres d’un complot interplanétaire. En effet, si la terre est pacifiée et unifiée (à l’exception notable de la Confédération helvétique), la planète entretient de mauvaises relations avec ses colonies spatiales et, apprend-on petit à petit, se trouve au bord de la guerre à des parsecs de là. Le rapport entre l’espace virtuel et les enjeux cosmiques est une des trouvailles du récit.
Le premier tome de Convoi™ est paru aux éditions des Humanoïdes associés en 1990. Il a été suivi par Les joueurs de Convoi™ (1991), Les prisonniers de Convoi™ (1993) et enfin Le ciel de Convoi™ (1995). Un album reprenant tous ces tomes sous forme d’édition intégrale est paru en 2004.

Un antiquaire qui refuse d’acheter une imitation de Macintosh. 

L’héroïne du récit, Karen Springwell, est une journaliste.
Fille d’un homme politique important avec qui elle est en froid, la jeune femme est en mesure de révéler au monde entier des nouvelles bouleversantes, mais elle se retrouve rapidement piégée : ses turbulents jumeaux sont enlevés, ses parents sont assassinés et l’ancien flirt qui avait fait une apparition un peu trop opportune joue sans doute un double-jeu. Un mystérieux personnage hante le monde de Convoi™, son créateur Samuel Kolk…
Au fil du récit, on rencontre divers éléments futuristes parfois très bien vus : outils de communication ou de connexion au réseau, vêtements intelligents, concepts de jeux, etc. On croise aussi des références à des pionniers de la construction de mondes tels que Hergé ou Winsor McCay (deux objets d’étude du scénariste), Moebius, Walt Disney ou encore Jaron Lanier — qu’on crédite souvent de l’invention de la réalité virtuelle.

Une robe qui reflète les humeurs de celle qui la porte. Parfois embarrassant.

Thierry Smolderen, qui a d’abord tenté de donner à Convoi™ la forme d’un roman, a été influencé par un livre de science-fiction qui a énormément pesé sur l’histoire du genre cyberpunk, The Shockwave Rider (en français : Sur l’onde de choc, 1975), de John Brunner, roman qui prophétisait notamment l’invention des virus informatiques et dans lequel la société entière vit connectée en réseau. Il a aussi été marqué par divers récits ultérieurs : Tron ou Neuromancer, par exemple. On notera que Convoi™ est paru deux ans avant Snow Crash (Neal Stephenson), dont le « Metaverse » est à présent considéré comme le prototype de nombreux mondes virtuels, y compris non fictionnels, comme Second life.
Le dessin de Philippe Gauckler, sans relever exactement de la « ligne claire », est élégant, propre, et mis en couleur d’une manière assez lumineuse qui l’inscrit à mon avis dans une tradition proche de celles de Moebius, Arno et Bati mais aussi sans doute Gibrat et Ceppi ou, plus récemment, de Li An.
Ce choix graphique est intéressant car il épargne totalement à Convoi™ toute parenté trop littérale avec le genre cyberpunk, toujours emprunt d’une ambiance « Roman noir » pesante et qui ne vieillit pas toujours bien.

À l’apparition de Désirée Délice, poupée animée, le logo de la marque s’intègre au dessin.

Convoi™ porte une attention toute particulière au design, y compris au design graphique puisque Geneviève Gauckler — sœur cadette du dessinateur de Convoi™, Philippe Gauckler —  avait été réquisitionnée pour créer des identités visuelles (logos, slogans), intégrées aux dessins, pour chaque objet un peu original qui est rencontré au fil du récit.
On notera que Geneviève Gauckler était encore à l’époque (1989) étudiante à l’école des arts décoratifs, il s’agit sans doute d’un de ses tout premiers travaux professionnels, qui précède de cinq ans sa collaboration fructueuse avec le label F Communications.

L’ensemble est plutôt bien fait, bourré d’idées et finalement assez novateur en son temps. Même si le personnage principal, Karen Springwell, est sans doute un peu lisse, on peut s’étonner que Convoi™ ne soit pas devenu un classique de la bande dessinée de science-fiction francophone.

Le livre du futur est-il un livre ?

avril 14th, 2010 Posted in indices, Interactivité, publication électronique | 15 Comments »

Depuis deux jours, je reçois des messages qui me recommandent une vidéo de démonstration d’un livre interactif destiné à l’iPad qui anime le texte et les illustrations d’Alice in Wonderland. J’ignore si cette application qui vaut tout de même sept dollars rencontrera un succès proportionné à celui de sa réclame.

L’argumentaire de vente de l’éditeur, Atomic Antelope, est assez gratiné : « Alice for the iPad is the digital pop-up book for a Blade Runner generation ». On pourra sans doute considérer comme un bel hommage à Lewis Caroll une phrase aussi absurde que : « All the illustrations from the Lewis Carroll classic are now fully gravity aware ».
La page promotionnelle n’explique pas bien par quel exploit l’éditeur est parvenu à transformer un livre d’un format relativement important (en français : cent cinquante mille signes, soit 100 à 200 pages selon les éditions) en seulement cinquante-deux pages de deux-cent cinquante signes en moyenne (j’ai compté !). Il ne reste plus qu’un dixième du livre d’origine !
Cette quantité est sans doute suffisante car si l’on se fie à la vidéo promotionnelle, la consultation de cette version d’Alice est une opération physiquement exténuante : il faut secouer le livre dans tous les sens, le tourner, le retourner, enfin tout faire sauf le lire. On croit voir agir quelqu’un qui découvre un livre, ignore tout de son mode d’emploi et le secoue dans tous les sens en espérant qu’il se passera quelque chose, comme le ferait un chimpanzé peut-être.
Apparemment, du reste, l’iPad est apte à distraire d’autres mammifères que l’homo litteratus :

Les illustrations de référence de John Tenniel sont mises en couleur (de manière correcte apparemment) et les textes sont posés sur un motif — le même pour toutes les pages — de papier vieilli au lavis, ce qui me semble d’un kitsch assez grossier et qui véhicule l’idée que le livre est un objet suranné. L’interactivité, quant à elle, semble intervenir de manière complètement gratuite. Puisque cette application est commercialisée au moment même du lancement de l’iPad, je suppose que ses auteurs ont un peu manqué de temps pour réfléchir à ce qu’ils faisaient.

Bref, c’est un de ces livre pour enfants en bas-âge qui font pouêt-pouêt quand on appuie dessus… si ce n’est que l’iPad est un appareil extrêmement coûteux et sans aucun doute fragile qui est plutôt fait pour être manipulé par des adultes précautionneux et responsables.

Le livre de papier est une technologie d’enregistrement et de restitution d’œuvres de l’esprit ancienne et sans égal : elle fonctionne sans piles mais permet malgré sa simplicité de stocker une quantité phénoménale d’informations, accessibles de manière linéaire ou non, et apte (selon le support et la méthode d’impression) à se conserver dans le temps d’une manière incomparablement pérenne. Cette technologie est-elle en train de disparaître sous nos yeux et avec notre complicité, comme le dodo à la fin du dix-huitième siècle ? De plus, tant qu’à utiliser dispositifs interactifs aux possibilités aussi étendues, pourquoi ne pas produire des choses neuves plutôt que de massacrer le patrimoine littéraire mondial ? Il est vrai qu’Alice in Wonderland est un livre très particulier de ce point de vue et depuis toujours : tout le monde le connaît (en confondant souvent, sans le savoir, avec De l’autre côté du miroir) mais personne ne l’a lu.
La lecture et l’écriture ont beaucoup souffert de l’apparition du téléviseur et plus encore je pense du téléphone. Les débuts du web ont redonné un coup de fouet à la pratique de l’écrit et je pense que ce mouvement n’est pas près de cesser. Mais la littérature, où en est-elle ? J’ai lu cette semaine que chez Gallimard, on justifie le faible pourcentage perçu par les écrivains en contrat avec la vénérable (?) maison d’édition en arguant que « certains auteurs seraient prêts à publier gratuitement pour être édités dans la Collection Blanche ». Cette explication extraordinairement cynique ou monstrueusement candide est sans doute l’indice d’un fait effrayant : il y a plus de gens qui ont envie de produire des romans que de gens qui veulent en lire. Que sera une littérature sans lecteurs, et dont les consommateurs s’étonneront ou s’indigneront lorsqu’elle ne sera ni tactile, ni colorée, ni sonore ? Bon sang, je suis de plus en plus réac’ !

Lire ailleurs : Nous n’avons jamais été attentifs (Yann Leroux) ; Go screw yourself, Apple! (Étienne Mineur) ;  Papa, c’est quoi ce journal ? (André Gunthert) ; Ce que les auteurs gagneront (Thierry Crouzet) ; Apple Ipad, prise en mains (Pierre Lecourt) ; Une semaine avec un iPad (Étienne Mineur)

De l’originalité des mémoires universitaires

avril 12th, 2010 Posted in Les pros, Mémoires | 11 Comments »

Je reçois de plus en plus souvent des e-mails d’universitaires concernés par la question du plagiat et déterminés à s’organiser pour traquer ceux qui s’en rendent coupables.
Doit-on penser qu’il y a une exacerbation récente du phénomène ? À la manière les épidémiologues qui expliquent le doublement du nombre de cancers en vingt ans par la seule progression des outils de diagnostics et des actes de dépistage, on pourrait avoir la mauvaise foi de considérer que le problème n’est pas neuf mais que la mise à disposition sur le réseau de centaine de milliers de mémoires, associé à des outils de comparaison de textes (Google, pour commencer, mais il existe aussi une panoplie de logiciels anti-plagiats), permettent d’en prendre la mesure de manière quasiment automatique.

Évidemment, la disponibilité de centaine de millions de pages de texte sur Internet est une cause partielle du plagiat, tant il devient facile d’en commettre.
Au niveau Licence et parfois Master, il arrive que les plagiats soient extrêmement naïfs, c’est à dire que les plagiaires ont à peine conscience de leur méfait. Pour ces derniers, paraphraser ou copier-coller un texte “trouvé” sur Internet n’est pas un problème. Je n’ai jamais été jury de thèse (n’étant pas docteur moi-même), mais à ce niveau-là, le plagiat a de fortes raisons de fâcher ceux qui le démasquent, car un doctorat universitaire, ce n’est pas qu’une ligne sur un curriculum vitae ni une attestation de présence aux cours plus ou moins complaisante, c’est en théorie le fruit d’un long travail de recherche, parfois soutenu par un contrat d’allocataire. Pour un quart ou un tiers des diplômés, selon les filières, c’est aussi le début d’une carrière universitaire. Il semble totalement injuste de juger à la même aune et avec les mêmes implications des mémoires qui ont demandé à leurs auteurs une quantité de travail très importante et d’autres qui ne contiennent que des paragraphes copiés-collés. De plus, les textes pillés ont aussi des auteurs à qui les emprunts non-crédités portent préjudice. Enfin, en permettant que des personnes sans scrupules obtiennent les diplômes les plus élevés, la pratique du plagiat fait du tort à la communauté universitaire toute entière.
Au delà de la trahison envers la communauté universitaire, le plagiat constitue la trahison ultime : celle du plagiaire envers lui-même.

Le blog Archéologie du copier-coller, de Jean-noël Darde, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à Paris 8, analyse de manière détaillée certains cas de fraude. La démarche est légitime mais la méthode me met un peu mal à l’aise. Les personnes (plagiaires, jurys) sont nommément citées, et si les affaires sont effectivement claires et que les diplômes ont été conséquemment annulés, la punition que constitue cette exposition publique me semble problématique puisqu’elle est potentiellement permanente. Même si le blog et ses articles venaient à disparaître, le cache de Google, le site archive.org et bien d’autres plate-formes de collecte d’information se chargeront d’en garantir la pérennité. En même temps, cette marque d’infamie n’est pas forcément inutile puisqu’elle est la garantie que l’auteur qui en est frappé n’ira pas discrètement recommencer ailleurs.
Je m’interroge aussi sur les titres de certains articles du blog en question, comme Serials plagiaires 1bis : le souffle de Shanghai, qui me semblent aptes à stigmatiser les étudiants asiatiques — enfin si je comprends le propos (l’article n’étant pas encore publié, je peux mal interpréter le sens de ce titre). Ceci dit, là encore, il y a une vraie question, j’ai le souvenir d’une étude qui montrait, après évaluation d’un grand nombre d’articles universitaires, un taux de plagiat sans commune mesure de la part de chercheurs asiatiques. En conclusion, l’étude voyait dans les faits rapportés la preuve d’une différence culturelle d’appréciation de la valeur de l’originalité.

Précision tardive : J.-N. Darde m’apprend par mail que j’ai interprété son titre de travers et qu’il s’agissait d’une allusion au célèbre classement de Shanghai. Qu’il m’excuse de ce contre-sens idiot.

Et c’est là que je me pose des questions. L’originalité, c’est bien, mais est-ce que c’est ce que l’on demande aux auteurs de mémoires ? Qu’exige exactement l’institution universitaire ?
J’ai la furieuse impression, au niveau Master en tout cas, que l’on impose aux étudiants un cadre assez contraignant : un ton précis, une forme précise, un nombre de pages précis, une bibliographie précise, et ce y compris dans une discipline aussi libre que les Arts plastiques. Je me suis par exemple surpris moi-même, au cours d’une soutenance de Master, à reprocher à une étudiante d’avoir cité x et y mais pas z… Parce que ça se fait, parce qu’il est de bon ton de citer z quand on a cité x et y, ou parce que c’est ce que j’aurais fait. Il y a bien sûr une bonne raison à ça : sur certains sujets, négliger de mentionner Roland Barthes, Walter Benjamin ou Marshall McLuhan, par exemple, constitue une faute lourde. Sur les mêmes sujets, il semble en revanche ridicule de citer comme analyses sérieuses une vulgarisation d’histoire de l’art, un ouvrage ésotérique sur la psychologie des couleurs ou un article fantaisiste découpé dans un programme télé. En résumé les universitaires sont souvent amenés, et notamment par leur bibliographie (toujours lue !), à « montrer patte blanche », à prouver qu’ils connaissent l’opinion de leurs pairs, de la doxa scientifique, voire de la dernière mode, sur le sujet qu’ils ont étudié.
Comment faire preuve d’originalité lorsque le cadre (ou la manière dont on ressent ce cadre, car il peut y avoir des malentendus à ce niveau) dicte le contenu ? Et comment parvenir à s’exprimer en son nom propre alors que l’on se voit imposer un ton généralement ennuyeux (il est plus facile d’avoir l’air sérieux que de l’être) ?
Il me semble donc paradoxal que l’on demande aux étudiants de se conformer à des exigences formelles précises tout en leur reprochant dans le même temps d’aller puiser leur inspiration ailleurs.

La banalité potentielle du contenu des mémoires est un problème qui me touche de près en école d’art. En effet, dans le cadre du processus dit « de Bologne » qui impose (notamment) aux écoles supérieures d’art de se conformer pour partie aux canons universitaires sous peine de perdre le label « enseignement supérieur », les étudiants de second cycle doivent rédiger un mémoire pour avoir le droit de soutenir leur Diplôme de fin d’études, le DNSEP.
Cette pratique, devenue très importance, reste entourée d’un certain flou quant au fond et à la forme du mémoire qui doit être produit : il faut que ça ait un rapport avec les travaux plastiques de l’étudiant mais sans en parler pour autant de manière directe. Le modèle est celui du Master, puisque le DNSEP a vocation à être de « grade » Master1.

Bref, en aidant mes étudiants à progresser sur leurs mémoires de DNSEP, j’ai senti que pour certains l’opération constituait une véritable douleur. Et ce n’est pas forcément par manque de pratique de l’écrit ou par incapacité à construire un discours (chose qui est exigée d’eux tout au long de leurs études), c’est parce qu’un étudiant en école d’art est quelqu’un qui, depuis les premières années de son cursus, est encouragé à s’exprimer pour lui-même, à développer une démarche d’auteur, de créateur, à tracer sa propre voie.
Or là encore, il semble assez peu logique de demander à quelqu’un de trouver son chemin sans l’autoriser à choisir comment il doit le faire, en lui imposant des références qui ne sont pas les siennes et des mots qu’il n’utiliserait pas spontanément, parfois même pour traiter un sujet qui ne l’intéresse pas lui-même.
Ceci étant dit (je tiens à rassurer ceux d’entre eux qui me lisent), je trouve que mes étudiants actuels (j’ai lu ces derniers jours six mémoires d’étudiants de l’école d’art du Havre et mémoire un d’étudiant de l’école d’art de Rennes) se sont bien tirés de l’exercice, et ce dans une grande diversité d’approches, allant de l’exposé rigoureux de type universitaire au livre d’artiste dont la forme a une importance particulière et guide le propos.

L’uniformisation des études supérieures, voulue dans un but d’assouplissement des équivalences entre institutions scolaires et entre pays, n’a pas que des vertus et n’est pas toujours aussi rationelle qu’il semblerait de prime abord. Peut-on vraiment placer sur un même plan les étudiants qui suivent des cursus extrêmement précis (dans les professions réglementées par exemple : médecine, justice) avec ceux dont les années d’étude sont avant tout destinées à l’expérimentation ?
Quant à la distinction entre fac d’arts plastiques et école supérieure d’art, je trouverais bien dommageable de l’abolir, car elle permet pour l’instant à chacun des deux systèmes peut compléter et enrichir l’autre.

Au delà de la question des écoles d’art qui me touche particulièrement et qui est d’actualité, voici ce que je proposerais modestement pour limiter les tentations de plagiat : il faut que les étudiants s’expriment en leur nom, s’approprient leurs sujets, s’approprient leurs références, qu’ils ne voient pas leurs mémoires comme des formalités ennuyeuses à expédier, mais comme des choses qui les engagent et qui les passionnent.
Je ne comprends pas comment une thèse pourrait être autre chose, ceci dit.

illustrations : Pieter Brueghel, Les apiculteurs et le voleur de nids (1568) ; L’ancienne Sorbonne avant l’incendie de 1670 (1915) ; Chantres au XVe siècle, gravure sur bois ;  Serranidé algérien issu de Exploration scientifique de l’Algérie – Zoologie (1836)

  1. Toujours pour avoir le droit de conserver le label « enseignement supérieur », les écoles d’art doivent aussi réfléchir à la mise au point d’un troisième cycle. Elles disposent souvent des équipes de recherche et proposent parfois aussi des formations dites « post diplôme » mais les modalité et la qualité de ces formations ne sont pas homogènes. De plus, ces formations sont sanctionnés par des diplômes qui ne permettent pas d’équivalences universitaires. Normal : dans le système supérieur, le niveau du doctorat ne peut être organisé que par des docteurs, qui ne sont pas forcément nombreux en école d’art. Il faudrait se pencher sur la situation des écoles d’architecture ou sur celle de formations étrangères (les D.A. et les Ph.D anglo-saxons, par exemple), pour le moment, les solutions sont à inventer. [↩]

Mes séquences de cinéma #5 : Entrée des artistes

avril 9th, 2010 Posted in Scènes choisies | 4 Comments »

Entrée des artistes (Marc Allégret, 1938), est un film attachant malgré une scénario assez poussif et une vague intrigue policière dont on aurait pu se passer si ce n’est qu’elle permet au grand Dalio un numéro de juge d’instruction1. Pour le reste, Entrée des artistes est un de ces récits d’apprentissage artistique qui montrent les joies et les peines des métiers du spectacle, mais aussi le délicat équilibre que chacun doit trouver dans ces métiers entre amitié et ambition, entre collaboration et concurrence, entre passion et professionnalisme.
On y voit une génération de jeunes gens tenter leur chance au conservatoire. Parmi ces débutants, on trouver Bernard Blier qui était alors précisément élève de Louis Jouvet au conservatoire.

Ma « grande scène » dans le film est celle où Louis Jouvet, professeur, rend visite à un couple de blanchisseurs qui, en qualité d’oncle et de tante, ont la tutelle d’une de ses élèves à qui ils refusent de suivre les cours du conservatoire dont elle a passé le concours d’admission en cachette. Toute la force de la scène repose sur le jeu de Jouvet et sur les dialogues d’Henri Jeanson. La mission du professeur Lambertin (Jouvet, donc) est double : il vient défendre le rêve d’une jeune fille contre l’étroitesse d’esprit de ses tuteurs, mais il vient aussi répondre à son père, trente ans trop tard : « Nous avons tous les memes parents. Quand j’étais jeune, les miens ne voulaient pas admettre que j’étais un jeune premier amoureux et cependant j’étais jeune, j’étais premier et j’étais amoureux […] Je lui parlerai comme j’aurais du parler à mon père quand j’avais ton âge car j’ai eu dix-sept ans, je ne les ai plus parce que toi tu les as et des dix-sept ans il n’y en a pas pour tout le monde à la fois ».
En entrant dans la boutique, le professeur Lambertin examine les blanchisseuses d’un oeil professionnel et commente leurs physiques à voix haute : « ingénue… jeune première… ingénue… coquette… sans emploi ».

Au cours de l’entrevue, Lambertin profite de sa mine austère et de sa légion d’honneur pour se payer la tête de ses interlocuteurs, qu’il traite à mi-mot d’imbéciles et d’ignares. Mais cela ne lui suffit pas. Ayant convaincu les blanchisseurs de laisser leur nièce suivre sa vocation (« Les parents sont bien coupables qui ne respectent pas les cheveux blonds ou bruns de la jeunesse »), il gâche finalement tout en raillant leur profession et leur étroitesse d’esprit, eux qui craignent que la comédie ne soit pas un métier : « excusez moi de vous parler ainsi mais vous me rappelez mon imbécile de père ».
Lorsqu’il se fait chasser (
« vous ne remettrez plus jamais les pieds ici, plus jamais »), il n’y voit pas un échec : « je n’ai aucune raison de remettre les pieds chez vous maintenant que tout est arrangé ».
La morale, ici, est peut-être que la vie d’artiste, la vie de comédien, ne peut être qu’une lutte, ne peut être que le fruit d’un conflit avec le monde petit-bourgeois des « braves gens » pour qui la comédie n’est pas une profession. « Laver en famille le linge sale des autres vous appelez ça un métier ? ».
La jeune fille qu’il défend va se disputer avec ses tuteurs. L’incident la forcera à s’enfuir de chez elle et à ne plus avoir d’autre famille que celle du théâtre, et c’est sans doute ce que Lambertin considère comme une conclusion heureuse.

  1. Anecdote : sous l’occupation, les scènes avec Marcel Dalio ont été re-tournées : cet acteur pourtant très populaire avait été utilisé par la propagande nazie pour incarner le juif archétypique sur diverses affiches. [↩]