Profitez-en, après celui là c'est fini

Le ballet du ministre

mai 16th, 2010 Posted in Bande dessinée | 8 Comments »

On n’a aucune peine à reconnaître Dominique Galouzeau de Villepin derrière le personnage d’Alexandre Taillard de Vorms, qui est la figure récurrente de l’album Quai d’Orsay, par Abel Lanzac et Christophe Blain.
Il ne s’agit pas d’une caricature car le trait est marqué mais il n’est pas forcé. Le héros du livre, Arthur Vlaminck, est un autoportrait du scénariste, Abel Lanzac, qui a été conseiller de Dominique de Villepin lorsqu’il était ministre des affaires étrangères des deux premiers gouvernements Raffarin. Embauché par ce ministre réputé de droite alors qu’il se sent plutôt à gauche, le jeune homme est parcouru par des sentiments contradictoires : déboussolé lorsque le ministre lui demande de réécrire un discours sans même l’avoir ouvert ; fatigué ou stressé lorsqu’il faut concilier des informations contradictoires et lorsque les journées de travail empiètent sur sa vie privée ; amusé parfois, lorsque les vanités du ministre se révèlent criantes ; admiratif, enfin, lorsqu’il voit le chef de la diplomatie avoir un temps d’avance sur tout le monde ou se montrer capable d’élever les débats au moment où cela semble le moins possible.
Comme dans la série The West Wing, le récit nous présente une petite équipe de gens compétents et aux rapports parfois complexes, avec, notamment le directeur de cabinet, Maupas, issu d’une longue lignée de diplomates et qui est visiblement l’homme sans qui le ministère ne pourrait pas fonctionner.
L’entrée d’Arthur dans la garde rapprochée du ministre rappelle un peu le film Primary Colors (Mike Nichols, 1998) où un jeune idéaliste, Henry, se retrouvait catapulté membre de l’équipe de campagne présidentielle du gouverneur Stanton (excellent portrait de Bill Clinton par John Travolta) et, de la même manière, ne pouvait s’empêcher d’avoir une certaine admiration pour la personnalité de son employeur dont il était pourtant bien placé pour connaître les trahisons ou les mensonges. Dans Quai d’Orsay, cependant, rien de dramatique. On ne trouvera pas de détails scabreux ou croustillants et le héros ne perd pas particulièrement ses illusions — pour que cela fût, il eût fallu qu’il en eût. Le sujet du récit, c’est de comprendre comment un ministère fonctionne. Et un ministère qui se trouve au centre de tout, à devoir gérer le sentiment anti-français en Côte d’Ivoire et à tenter de faire entendre l’unique voix contre la guerre en Irak. Et tout cela alors que le premier ministre tient des discours incohérents, que le ministre de la Défense cherche à garder un certain contrôle et que le président s’occupe de tout sauf de choses importantes. En fait en lisant ce livre, on se demande comment Dominique de Villepin a pu faire un autre métier que ministre des affaires étrangères par la suite tant il semble avoir été fait pour. Et pourtant il est passé ensuite au ministère de l’intérieur avant de devenir premier ministre et il l’a sans doute fait chaque fois avec la même assurance, avec la même foi en son destin et en son bon droit, avec les mêmes envolées lyriques et les mêmes gestes.

De geste, il est beaucoup question dans Quai d’Orsay.  Il faut dire que Christophe Blain, le dessinateur, est un des très rares grands chorégraphes de la bande dessinée, un des rares auteurs, comme l’immense Blutch ou le regretté Will Eisner, à savoir mettre en scène la gestuelle et l’expression corporelle de ses héros. C’est d’ailleurs à la manière impressionnante et expressive plus qu’élégante qu’il a d’utiliser ses mains et tout son corps que l’on reconnaît le ministre.
La bande dessinée a prouvé plus d’une fois sa capacité à montrer des choses réputées difficiles ou impossibles à transmettre. On a pu le vérifier avec les œuvres de Joe Sacco, qui est parvenu à montrer la Palestine ou les balkans d’une manière qui ne ressemblait à aucune image de reportage. On a pu le vérifier aussi avec le Pyongyang de Guy Delisle, qui permettait à ses lecteurs de découvrir la Corée du Nord de mémoire mais avec une justesse suffisante pour que l’on découvre quelque chose. Chaque fois, les « reporters » se sont inclus à leur récit, n’ont pas cherché à masquer leur propre rôle. Le fait que les choses soient dessinées permet aussi de produire des vérités que les méthodes d’enregistrement mécanique perdent souvent en route. Il n’est pas aisé de rendre compte de l’impression que procure la posture d’une personne ou la hauteur d’un bâtiment juste par la photographie ou le film (de bons artistes ont su le faire, cependant). Le dessin y parvient souvent puisqu’il peut montrer à la fois les rapports entre les objets figurés ou leur énergie et choisir de les synthétiser ou de les détailler selon ce qu’il veut dire.

Quai d’Orsay constitue en ce sens une excellente démonstration de la puissance du recours au dessin en général et à la bande dessinée en particulier.

Cet album, précisément intitulé Le Conseiller, n’est que le premier tome d’une série dont j’attendrai la suite avec impatience.

La chaussure des pauvres

mai 15th, 2010 Posted in Dans le poste, Images, indices, Les pros | 13 Comments »

La société allemande Puma A.G. diffuse depuis quelques temps une publicité d’une beauté certaine. Le fond musical est Going on, par le duo Gnarls Barkley, air qui passe habilement d’une certaine mélancolie à une grande vigueur et qui paraît donc porter un message de joie et d’espoir. Les images procurent le même genre de sentiment et montrent des africains — enfants, adolescents ou jeunes adultes — qui jouent au football dans les rues d’Abidjan, d’Accra ou de Yaoundé. Ils sont pauvres, mais ils sont heureux, ils sont beaux, ils dégagent de l’énergie et de l’enthousiasme. Tout cela est ponctué d’extraits de matchs professionnels internationaux : même enthousiasme, même énergie, malgré le succès et la professionnalisation.

Cela fait des années que la marque Puma a choisi d’associer son image à celle des pays en voie de développement en soutenant notamment les équipes de football des plus petits pays. Ce sponsoring se fait parfois sous forme de publicité masquée, comme avec le film Shaolin Soccer (Stephen Chow, 2001). L’agence Syrup, qui a réalisé la publicité dont je parle, a d’ailleurs inclus Puma dans une autre publicité, réalisée pour un autre client, General Electrics. On y voyait des algériens tout heureux de se voir fournir un système de traitement d’eau jouer au football sur une plage, équipés de vieux maillots puma, de chaussures puma et d’un ballon de la même marque. Puma est une des rares sociétés qui communique en montrant des vêtements de sport usagés, sales et poussiéreux, des équipements qui ont vécu.

Les touristes qui rentraient autrefois des pays péri-équatoriaux étaient souvent déçus en constatant que les clichés pris aux heures les plus ensoleillées avaient des teintes délavées et assez éloignées des belles photographies du National Geographic. Réglé en fonction et de la température de couleurs et de l’illumination des pays tempérés, le gamma des pellicules argentiques normales ne pouvait rendre correctement l’aspect chamarré des paysages, qui prenaient une teinte générale à la fois fade, sans contraste et affligée d’une dominante jaunâtre ou rosâtre (je ne suis pas bien sûr des aspects techniques exacts de la chose, je puise dans mes souvenirs de technologie de la photographie qui datent de mon CAP de photo, il y a vingt-cinq ans). Ce problème est en tout cas réglé depuis longtemps grâce au perfectionnement des équipements des laboratoires de tirages photographiques et, à présent, grâce aux possibilités d’enregistrement ou de traitement des supports numériques. Dans la publicité de Puma, cette colorimétrie est recréée grâce à After Effects ou autre logiciel de traitement vidéo. Ainsi, pour nous parler des pays « en voie de développement » d’aujourd’hui, on leur applique l’étalonnage chromatique suranné des images que les touristes pouvaient produire il y a une ou deux décennies. Puisque l’effet est obtenu sciemment, il est très maîtrisé, très équilibrée, et cette image est donc assez belle.

Il est évident que la société Puma est avant tout un marchand de vêtements de sport. Aucun ressortissant africain ne siège à son conseil d’administration, la marque sponsorise autant d’équipes dans la minuscule zone scandinave que dans le continent africain tout entier et Puma est une filiale très rentable du groupe Pinault (Balenciaga, Boucheron, Yves Saint Laurent, Gucci, Sergio Rossi, Stella McCartney, Fnac,…), groupe dont l’engagement envers le tiers-monde n’est pas la qualité la plus évidente.
Évidemment, Puma, dont les sièges sociaux sont situés dans les pays les plus riches et dont les usines se trouvent dans les pays les moins riches se ferait régulièrement démolir par la presse à défaut d’un engagement social symbolique. Il y a quelques années, par exemple, la marque a annoncé la mise en place d’une série de ballons de foot estampillés « commerce équitable ». Une série limitée. Plus récemment, Puma a communiqué sur les thèmes de la biodiversité ou de la réduction des émissions de gaz carbonique.

Est-ce que les investisseurs de Puma, qui viennent de percevoir un excellent dividende cette année, ont l’impression d’utiliser cyniquement les pays en voie de développement ? Est-ce que l’agence Syrup croit aux belles histoires qu’elle raconte ?
Les réponses à ces questions n’ont pas grande importance. Ce qui me met un peu mal à l’aise dans tout ça, c’est surtout de constater que moi-même je marche, que la marque Puma m’est sympathique, que je suis en partie dupe de sa légende, alors même que je vois bien que la pauvreté du tiers monde est ici employée comme outil de communication pour vendre des chaussures aux habitants de pays plus prospères, chaussures fabriquées par des gens qui ne doivent pas être payés plus d’un dollar par jour.

Publicité animée

mai 14th, 2010 Posted in Brève, Filmer autrement, Interactivité, Parano | 17 Comments »

Les panneaux publicitaires animés « numéri-flash » commencent à être massivement déployés dans le métro parisien… J’en ai vu coup sur coup dans les stations Place Monge et Palais Royal, on m’en a signalé à Pont de Levallois, Iéna, Alma-Marceau, Porte Maillot, Europe, Étienne Marcel (en cours d’installation) et plus généralement « un peu partout sur la ligne 1 ».
La technologie, testée depuis un an à La Défense, avait connu un faux-départ lorsque plusieurs associations de défense des citoyens (contre la publicité ou contre la surveillance) avaient saisi un tribunal en référé. Dans l’attente du résultat du jugement, les écrans avaient été éteints et l’opération, nettement ralentie, d’autant que plusieurs élus parisiens se sont inquiétés du sujet à l’époque.
L’inquiétude provenait essentiellement du fait que dans leur version d’origine, ces panneaux publicitaires embarquaient deux caméras destinées à surveiller les passants, afin de comptabiliser ceux qui regardent les publicités et à chronométrer la durée de leur consultation. Ils sont aussi potentiellement capables de communiquer en bluetooth avec les téléphones portables qui passent à leur portée.

Les caméras ont donc été supprimées, mais il se peut que ce ne soit que temporaire car la commission Informatique et Libertés a récemment rendu un avis au sujet de ce procédé : l’anonymat des spectateurs « regardées » est garanti, selon la Cnil, par le fait que les images captées ne sont pas enregistrées ni transmises à quiconque. La Cnil recommande tout de même que la présence des caméras soit signalée aux passants de manière transparente (lire : Dispositifs d’analyse du comportement des consommateurs – souriez vous êtes comptés, 19/05/2010.)

Pour le reste, ces affiches animées sont des téléviseurs LCD au format Full HD de 70 pouces (90cmx160cm). Le site de Métrobus n’indique pas clairement les tarifs et les modalités d’affichage sur ces panneaux, j’ai l’impression qu’ils ne servent pour l’instant que dans le cadre de campagnes de grande envergure déployées sur de nombreux supports simultanément. La plupart des annonces sont des affiches traditionnelles diffusées sous forme de diaporama numérique. La campagne pour le film « Freddy » (et peut-être d’autres) contient néanmoins une animation.

Lire ailleurs : Les éclats des écrans Numériflash, par Erwan François.

8th Wonderland

mai 13th, 2010 Posted in Hacker au cinéma, indices, Interactivité au cinéma, Parano | 14 Comments »

8th Wonderland est un film de politique-fiction et/ou un techno-thriller produit en France et réalisé par Nicolas Alberny (né en 1977) et Jean Mach (né en 1969, auteur du long-métrage Par l’odeur alléché). Il est sorti en salles hier et, contrairement à toutes mes habitudes, je n’ai pas attendu cinq mois la sortie en DVD pour le voir : son propos est trop proche de mes sujets de prédilection. Notons que le film a été réalisé en 2007, même s’il ne sort que maintenant.

Je ne peux pas raconter le film entier, mais la bande-annonce en dit déjà beaucoup. 8th Wonderland (jeu de mot qui signifie à la fois « le huitième pays des merveilles » et « le pays huitième merveille ») est une nation virtuelle formée sur Internet par une communauté de personnes venues de tous les endroits du globe. Le mode de recrutement des « wonderlandais » n’est pas vraiment expliqué mais on suppose que cela fonctionne par cooptation. Des millions de gens y adhèrent, en tout cas, et paient un impôt symbolique mais suffisant pour mettre au point des opérations politiques.
Des votations régulières sont organisées sur 8th Wonderland pour décider d’actions diverses destinées à améliorer le monde, dans un esprit assez proche de celui des Yes Men, ces artistes potaches sérieux qui utilisent le canular pour montrer la rapacité, le ridicule ou la mesquinerie des grandes sociétés capitalistes. Parmi les premières actions des citoyens de 8th Wonderland, on remarque l’édition d’une bible darwiniste ou l’installation de distributeurs de préservatifs dans les églises de la cité du Vatican. Organisés et déterminés, les Wonderlandais sont tout de même déçus de la portée limitée de leurs actions : le « buzz » ne dure pas et ne marque pas forcément les esprits. L’action se radicalise alors et fraie avec l’illégalité. Par exemple, des footballers-vedettes sont kidnappés pour être forcés à assembler des chaussures de sport au milieu d’enfants asiatiques sous la direction de contremaîtres impitoyables (et armés).
Au départ, l’existence d’8th Wonderland n’est connue que de ses citoyens, mais il est difficile de rester totalement discret et la presse commence à se pencher sur le sujet. Un beau jour, un homme se présente à la télévision comme étant le créateur de 8th Wonderland. La constitution du pays virtuel stipule que le créateur du site, que tout le monde nomme « le webmaster », est un citoyen comme les autres et qu’il n’a pas plus de poids qu’un autre, mais personne ne connaît son identité : et s’il s’agissait bien de lui ? Bien qu’il sorte de nulle part, John McClane — c’est son nom — semble en savoir très long sur le pays qu’il prétend représenter… et dont le nom lui sert à faire des publicités pour des yoghourts. On s’amusera ici de la manière dont les médias acceptent sans vérifications le statut que prétend avoir McClane.
La communauté des wonderlandais décide alors d’élire son représentant public officiel, appelé « ambassadeur ».
Je m’arrêterai ici pour ce qui est du résumé du film, je ne voudrais pas en éventer le suspense.

Le sujet rejoint des préoccupations très actuelles : une démocratie qui s’appuie sur la sagesse de la foule peut-elle suppléer à un mode de gouvernement jugé vieillissant, manipulateur, corrompu et ayant perdu tout souci du bien-être des individus ? Nous croyons moins que jamais en nos dirigeants, en nos patrons, et nous nous méfions même à présent de nos banquiers. La mondialisation de l’information nous permet de constater que, quelles que soient les cultures, quels que soient les régimes, la crise de confiance est générale et que le discours qui consiste à dire que les choses sont pires ailleurs ne tient plus, ou fonctionne moins. Des initiatives diverses, parfois spontanées, font du réseau Internet un lieu d’échanges, de mobilisation et de citoyenneté qui parviennent parfois à remettre en cause temporairement les hiérarchies les plus établies : flashmobs, révolution « verte » twitter en Iran, et pourquoi pas, Wikipédia ou la blogosphère.
Je crois que 8th Wonderland est le premier film de fiction à traiter aussi systématiquement du sujet. Je me demande si ses jeunes auteurs ont lu Convoi™ (1990) dont il était question ici-même il y a quelques semaines, mais cette bande dessinée partage quelques idées avec 8th Wonderland : l’espace virtuel utilisé pour une conjuration entre mondes distants ; le créateur du lieu dont personne ne connaît l’identité. Difficile de ne pas penser aussi à Sur l’onde de choc (1975) de John Brunner, roman dont il faudra bien que je parle ici en détail un jour.
La réalisation n’est pas malhabile et prend pour l’essentiel la forme d’un long zapping entre actualités télévisées, talks-shows, scènes « in real life » et discussions sur le réseau entre wonderlandais. On entend une dizaines de langues (sous-titrées) au cours du film, ce qui est assez agréable et plutôt pertinent. À ce sujet, notons qu’il existe une version en langue française du film. Cette version n’est pas la version originale et ceux qui l’ont vu semblent avoir détesté le film, si je me fie aux commentaires publiés sur Allociné.
Afin de rendre les dialogues des citoyens wonderlandais supportables à l’écran, et afin de rendre compte de la multitude des individus, une interface en trois dimensions a été inventée : un carrousel de vidéos qui s’adressent les unes aux autres. En le voyant j’ai pensé à T_Visionarium (2008, par Neil Brown, Dennis Del Favero, Matt McGinity, Jeffrey Shaw et Peter Weibel), une interface qui existe et qui permet de zapper en tendant le bras parmi des centaines d’écrans en relief qui entourent le spectateur.
Le premier défaut du film à mon sens apparaît à cet endroit : les wonderlandais sont plusieurs millions nous dit-on, et effectivement des milliers de vignettes sont visibles à l’écran… Mais seule une quinzaine de figures sont présentes en permanence. L’écueil était prévisible car sur Internet, comme dans la vie réelle, la démocratie de masse ne parvient pas à donner un poids égal à des millions d’individus, il y a toujours un stade à partir duquel le citoyen devient une abstraction et où sa capacité à être écouté, sauf exception, est réduite à zéro. Les auteurs auraient pu observer le fonctionnement de Wikipédia, qui fournit des pistes quant à ce qui est possible et ce qui ne l’est sans doute pas en matière de démocratie totale.

Le second défaut, qui a légèrement amoindri mon plaisir de spectateur, c’est la naïveté souvent assez occidentalo-centrée (malgré de louables efforts) de la hiérarchie des grandes causes politique qui anime les activistes wonderlandais (les délocalisations, les préservatifs, le darwinisme…), ainsi que le léger manque de finesse géopolitique. Je ne pense pas par exemple qu’un habitant d’un pays proche-oriental envahi par les États-Unis (que l’on suppose être l’Irak) se fâchera contre son épouse parce que celle-ci soutient le projet d’empêcher un pays proche-oriental non nommé (mais qui a la réputation d’être belliqueux et de chercher à se doter de la bombe atomique, on pense à l’Iran, même si l’épouse du président porte un niqab et non un tchador) de disposer d’une technologie nucléaire ex-soviétique : les rapports véritables entre nations moyen-orientales sont nettement plus compliqués que ne le laisse penser le journal télévisé français, et la solidarité stratégique entre iraniens et irakiens (si c’est bien d’eux que l’on parlait) ne me semble pas une évidence.
Ceci dit il est rare que ces aspects précis me semblent traités par les films de « genre » avec une sagacité infaillible, alors peu importe. Du reste 8th Wonderland ne se prend pas trop au sérieux et on trouve quelques scènes sciemment bouffonnes, comme l’intervention d’une interprète, citoyenne de 8th Wonderland, qui profite de sa position pour brouiller deux chefs d’états en prêtant à l’un et à l’autre des insultes qu’ils n’ont pas proférées — scène qui rappelle une excellente Tranche de vie de Gérard Lauzier.
De même, et je pense que c’était de l’humour, le cas de 8th Wonderland est traité dans par une cellule anti-terroriste britannique qui est un peu un pastiche comique du CTU de la série 24 heures Chrono : on y met des jours avant de localiser le serveur qui abrite le pays virtuel et qu’un employé des services de renseignements passe le clair de ses heures de bureau à « chatter » à haute voix avec ses compatriotes de 8th Wonderland.
Parfois, la succession des intervenants issus de lieux choisis  (Inde, Chine, Afrique de l’ouest, Grande-Bretagne, France,…) rappelle les publicités actuelles pour des multinationales qui nous vendent les « effets positifs de la mondialisation » : tous les ouvriers d’une marque unis pour dire leur fierté (qu’ils soient payés un dollar ou cent, tous proclament : « my Toyota! ») ou pour vanter les mérites d’une crème anti-rides… On pourrait y voir la reprise d’un poncif de la communication, mais ça n’est pas nécessairement une maladresse.

Concernant les interfaces, je note deux bizarreries. Tout d’abord, les images de webcams sont parcourues d’interférences liées à la tradition de la télévision : bruit gaussien, désynchronisation, déformations — rien à voir avec les images parcourues d’artefacts, de glitchs, dont nous avons l’habitude sur support numérique. Ensuite, personne n’utilise de clavier ou de souris, toutes les fonctions interactives sont activées par la voix. Ces deux choix ont quelque chose de légèrement désuet qui n’est pas inintéressant et dont on comprend sans peine l’intérêt cinématographique (rien de plus morne que de voir quelqu’un surfer sur Internet), mais qui n’en reste pas moins inattendu.

Le film remplit très bien son contrat et apporte en France un genre de cinéma et des préoccupations complètement inédits. Les personnages manquent parfois un tout petit peu de consistance, mais ce n’est pas incohérent, la question de la démocratie réelle et absolue est aussi celle de la médiocrité. Le personnage de John McClane s’avère au fil du scénario très intéressant et constitue un élément inattendu et bienvenu du scénario. J’ai apprécié que le film contienne plusieurs petits mystères, plusieurs questions jamais réglées… J’ai aussi apprécié l’absence de morale claire et définitive : la radicalisation est-elle une fatalité ? Le mieux est-il l’ennemi du bien ? La paranoïa est-elle l’aboutissement de toute conjuration ? La course au progrès aboutit-elle toujours à la réaction ? L’exercice d’un pouvoir se heurte-t-il nécessairement à ses contradictions ? Au fond, rien de tout ça n’est tranché, 8th Wonderland est présenté comme une expérience qui pourra déboucher sur d’autres expériences, et n’est ni une charge contre la démocratie directe ni une réclame sans bémol pour ce mode de gouvernement. Le film est parcouru par une métaphore entomologique qui n’a rien de limpide non plus et une fois encore, je vois ça comme une qualité. Je serais néanmoins curieux de connaître un peu mieux les positions des réalisateurs.
Bref, je pense que c’est un film que l’on peut conseiller et qui apporte une pierre à des débats importants et actuels. Je marche, je soutiens !

(note: les photographies sont issues du dossier de presse)

Petit métier : promeneur de Pokémons

mai 12th, 2010 Posted in Brève, Interactivité | 11 Comments »

Vu dans la vitrine d’une boulangerie de Cormeilles-en-Parisis (Val d’Oise), hier 12 mai 2010 vers 18h.
Le PokéWalker est un gadget électronique qui permet de stocker un Pokémon (pour « pocket monster »), qui est ici un personnage virtuel de jeux vidéo, puis d’augmenter le niveau d’expérience et les capacités de ce dernier au rythme des pas du porteur de l’objet. Il s’agit en fait d’un podomètre qui récompense les utilisateurs qui marchent, une assez belle idée finalement, plutôt cohérente avec les principes sanitaires récents du fabricant, Nintendo, qui pousse les joueurs à avoir une activité physique (Wii, WiiFit).

J’ignore quel âge a l’auteur de l’annonce, mais ses ambitions financières n’ont rien de démesuré puisqu’il propose de promener le PokéWalker de ses commanditaires pour dix centimes par jour et cinquante centimes par semaine.
Je remarque que seules deux languettes sur lesquelles est inscrit le numéro de téléphone du promeneur d’animaux virtuels sont restées.

Amusement 8

mai 11th, 2010 Posted in Amusement, Brève, Interactivité | 7 Comments »

Le huitième numéro du magazine Amusement (Avril – juillet 2010) sort en kiosques à la fin de cette semaine.

Je sais déjà, pour y avoir participé, qu’on trouvera dans ce numéro une interview du couple d’artiste Jodi.
Pour le reste, je suis assez impatient d’avoir le magazine entre les mains, étant donné son sujet — les rapports entre politique et numérique. On y trouvera entre autres un sujet sur les enjeux de la conservation et de la diffusion de données, un état de l’art du hacktivisme, plusieurs articles sur le militainement et autres serious games (dont un reportage par l’artiste Artus), un test de capteurs d’ondes cérabrales,  une interview de Nathalie Kosciusko Morizet, l’idéologie LOL, les enjeux de la ville de demain et les méthodes scientifiques ou sience-fictionnesques que l’on prépare pour sauver la planète, le recyclage des produits numériques, les enjeux politiques européens du jeu vidéo, avec Jean Claude Larue et Guillaume de Fondaumière, Metal Gear Solid Peace Walker, la surveillance intelligente, une interview de Cœur de Pirate à propos des Pokémon…
J’aime beaucoup le visuel de couverture, que je trouve furieusement années 1980 et qui me rappelle les titres de l’époque : Photo, L’écho de Savanes, Zoom, Actuel ou encore Lui. Le photographe est Marc Philbert.

On peut prévoir, une fois de plus, que les kiosquiers ne sauront pas sur quelle étagère ranger Amusement et qu’il sera difficile de le trouver. Le prix est toujours de 5 euros tout rond.

Électro funk

mai 9th, 2010 Posted in Chansons, Vintage | 12 Comments »

Pendant que la musique Synth-pop commençait à éclore en Grande-Bretagne, un autre genre de musique synthétique « futuriste » des années 1980 naissait de l’autre côté de l’Atlantique, l’électro-funk, ou électro-hip hop, ou encore électro-boogie. On l’a même longtemps appelé « électro » tout court, mais cette dénomination a peu à peu servi à désigner de nombreux autres courants musicaux.  Il faut dire que la célébrité restreinte de l’électro ne l’aura pas empêché d’avoir une influence décisive sur de nombreux courants musicaux ultérieurs.
La musique électro se caractérise par une utilisation systématique de synthétiseurs et de boites à rythmes, par l’emploi de disques préexistants comme instruments de musique (scratch, sample, réinterprétation), par l’utilisation d’effets « robotiques » (sur la voix, notamment) et par une rythmique plutôt rapide.

Le plus important « tube » grand public du genre est sans aucun doute le Rock It de Herbie Hancock, dont le clip passait en boucle sur MTV comme sur les chaînes françaises. Rock It et les autres titres de l’album dont il est extrait, Future Shock, peuvent sembler assez atypiques au sein de la production électro-Hip hop puisque Herbie Hancock n’est pas né dans un ghetto new-yorkais, mais qu’il est issu du monde du Jazz et qu’il est doté, comme beaucoup de jazzmen, d’une solide formation classique. L’album a été réalisé avec l’aide du légendaire « scratcheur » Grand Mixer DST (le premier dee-jay à avoir utilisé le tourne-disques comme instrument scénique) et du producteur Bill Laswell (touche-à-tout de talent lié à des artistes aussi divers que Sly & Robbie, Iggy Pop, Brian Eno, Fela Kuti ou les groupes Funkadelic, Motorhead et Ramones).

Quelques images extraites de clips : Bambaataa, Jonzun Crew, Herbie Hancock

Cette situation me semble assez exemplaire de la qualité « impure » des artistes de l’électro-funk comme de leurs influences. Le registre n’a en effet jamais été la propriété exclusive d’une communauté précise, ce n’est pas une musique « blanche » ni une musique « noire », ce n’est pas une musique de la rue ni une musique aristocratique, mais c’est tout ça à la fois. Si l’électro a pu exister, c’est sans doute avant tout grâce au contexte new-yorkais du début des années 1980, avec des lieux d’art divers (la Factory de Warhol ou la Fun Gallery de Patti Astor) et des boites de nuit (la Fun House et le Roxy par exemple) où ont pu se rencontrer les artistes des boroughs new-yorkais les plus pauvres avec ceux de Manhattan, et même, du monde entier. Il en est né des confrontations réjouissantes : le graffiti-artist Fab 5 Freddy et le groupe Blondie ; Les londoniens The Clash avec un autre graffiteur, Futura 2000 ; Le peintre Keith Haring et le producteur Malcolm McLarren ; Le peintre néo-expressionniste Jean-Michel Basquiat, le graffiteur gothique futuriste Rammellzee et le rappeur K-Rob ; La graffiti-artist Lady Pink et l’artiste conceptuelle Jenny Holzer ; les britanniques de New Order avec le producteur électro Arthur Baker ; L’ancien Sex-Pistol Johnny Lydon, le musicien Bambaataa, la chanteuse B-Side et les producteurs Bill Laswell et Bernard Zekri (journaliste d’Actuel qui a introduit le Hip Hop en France) pour monter le projet Time Zone, etc.

Quelques extraits du film Beat Street (1984). Les trois premiers photogrammes montrent le Roxy, une boite de nuit de Manhattan. Les trois images suivantes montrent Africa Bambaataa et son groupe Soul Sonic Force, toujours au Roxy. C’est au Roxy que le héros du film, Kenny (en bas à gauche), jeune deejay habitué à organiser des fêtes dans les taudis du South Bronx rencontre Tracy, une compositrice du City College qui aimerait amener un peu de Hip Hop à son prochain spectacle. Elle place Kenny devant un « Synclavier », instrument de musique hors de prix. Le décor du studio musical universitaire est bien trouvé : boiseries imposantes et bien cirées, vitraux… rien à voir avec les squatts en ruine d’où vient Kenny. Cette rencontre entre deux réalités de New York que tout oppose me semble tout à fait typique de cette époque du Hip hop.

La figure dominante de l’électro funk est Afrika Bambaataa, originaire du Bronx, disc-jockey aux goûts éclectiques qui a mélangé le rap (qui existait depuis le début des années 1970 mais dont les premiers disques commençaient tout juste à être enregistrés), la musique funk (Parliament ou encore James Brown) avec des sonorités synthétiques et des influences incongrues telles que les groupe allemands Kraftwerk et Wunderwerke, le groupe japonais Yellow Magic Orchestra ou encore le pianiste « cosmique » Sun Ra.

Le titre fondateur de l’électro est le « maxi 45 tours » Planet Rock, d’Afrika Bambaataa et de son groupe Soul Sonic Force. Sorti sur par Tommy Boy Records en 1982, Planet Rock a été réalisé au studio « Intergalactic music » par Arthur Baker, qui sera notamment le producteur, quelques années plus tard, du fameux Blue Monday de New Order. Planet Rock s’inspire de deux titres de Kraftwerk —Trans Europ Express (1977) et Numbers (1981) —, et de titres de Captain Sky (un musicien funky qui se déguisait en super-héros) et de Babe Ruth (un groupe de rock progressif britannique), auquel il ajoute un rap et qu’il transforme en un irrésistible morceau de dance music.
Le disque a été enregistré en une nuit, avec un matériel plutôt sommaire, notamment une boite à rythmes Roland TR-808, instrument à présent légendaire mais que l’on jugeait dépassé à sa sortie puisqu’il produisait des sons électroniques plutôt que de diffuser des extraits enregistrés de véritables instruments, comme certains de ses concurrents, et qu’il est sorti peu avant la norme midi.

Diverses pochettes de disques d’Afrika Bambaataa et de son groupe le Soul Sonic Force

Bambaataa est le fondateur de la Zulu Nation, une association culturelle internationale en forme de nation symbolique, au sein de laquelle il a toujours promu la culture hip hop dans une optique philosophique quasi-religieuse qui cherche œcuméniquement à extraire des vérités morales et spirituelles de livres sacrés tels que le livre des morts égyptiens, la Torah, les évangiles (y compris apocryphes), le Coran, le Baghavad-Gita, et des ouvrages ufologiques ou ésotériques divers tels que le livre d’Uranita, auxquels s’ajoutent divers écrits plus ou moins fantaisistes sur l’histoire de l’Égypte ou des afro-américains. De manière étonnante, la Zulu Nation n’a jamais viré à la secte et a réussi à transformer le gang des Black Spades  — qui a inspiré le film Warriors et dont Bambaataa a été un « chef de guerre » — en un groupe pacifiste focalisé sur des activités créatives telles que la musique, la danse et le graffiti. La « nation zulu » est un peu oubliée aujourd’hui mais elle a sans doute pesé sur les débuts de la culture Hip-hop de la même manière que le mouvement Rastafari sur l’histoire du Reggae. C’est peut-être à ce fatras philosophique syncrétique que l’électro Hip Hop doit d’avoir été un genre musical ouvert à des influences du monde entier.

Diverses pochettes d’albums ou de compliations du groupe Newcleus

J’ai envoyé un e-mail à Afrika Bambaataa pour le questionner sur son rapport personnel à la science-fiction, mais je n’ai pas reçu de réponse à ce jour. Le site de la « nation zulu » ne contient pas de références directes à la littérature ou au cinéma de science-fiction, en revanche il y est beaucoup question d’extra-terrestres, Afrika Bambaataa y raconte même avoir été témoins plusieurs fois d’apparitions d’objets volants non-identifiés et émet à leur sujet des hypothèses issues de la culture des fictions spéculatives classiques : interférences avec des dimensions alternatives, voyageurs provenant d’autres galaxies ou au contraire venus du futur. Il se réfère aussi aux thèmes que l’on nomme à présent « afro-futuristes« , notamment au mélange entre âge spatial et Égypte antique, auquel ont recouru avant lui des artistes tels que George Clinton, Sun Ra, Earth Wind & Fire, etc.
Les pochettes des disques d’Afrika Bambaataa montrent souvent des planètes, des vaisseaux spatiaux, des fusées. Il n’est pas le seul à recourir à ce genre de thèmes. On peut citer aussi The Jonzun Crew, dont les titres parlent d’eux-mêmes : Lost in space, Down to Earth, Cosmic Love,  Space Cowboy ; L’excellent groupe Newcleus, tout aussi « spatial », avec des pochettes qui mettent le groupe en scène dans des ambiances futuristes avec des titres tels que Computer Age, Space is the place, Cyborg dance, Teknology, Destination Earth, Return to Earth ; Warp 9 avec Light years away ; De nombreux autres groupes ont des noms qui se réfèrent de manière plus ou moins directe à la science-fiction : Planet Patrol, Information society, Death Comet Crew, Quadrant Six, Jamie Jupitor, Cybotron…

Jamie Jupitor / Herbie Hancock / Jonzun Crew / Planet Patrol / Dead Comet Crew / Cybotron

Je suppose que ces noms et ces illustrations démontrent qu’il y avait dans la culture électro un puissant rapport à l’imaginaire et à la fantaisie. Les musiciens s’habillaient n’importe comment (en gladiateurs punks, en indiens ou en aristocrates du XVIIIe siècle vêtus de lunettes pour cyclopes) et rêvaient de choses qui n’étaient pas seulement hors de leur portée mais qui étaient hors de la portée de tout le monde : robots, voyage spatial ou voyage dans le temps.

On se rappellera une fois de plus du neurobiologiste Henri Laborit qui avait prouvé expérimentalement que face à une situation endocrinienne de « stress » (comme être contraint à vivre dans un quartier sordide et dangereux sans moyen d’agir pour améliorer réellement sa situation, par exemple), l’individu peut apporter trois réponses différentes : tomber malade ; adopter une attitude violente ; prendre la fuite (une fuite physique ou imaginaire).
Le Hip hop électro des années 1980 avait choisi la science-fiction et l’ouverture à des cultures extérieures. On peut comparer cette réponse aux actuels rappeurs qui exposent une réalité sociale sordide (thématique qui a toujours existé dans le rap, par exemple avec Grandmaster Flash), glorifient souvent la violence et le gangstérisme et qui ne rêvent souvent que de choses qui s’achètent et qui valent cher : de grosses voitures,  des vêtements de marque et des piscines pleines de belles filles de mauvais genre. Il y a bien sûr de nombreuses exceptions, comme l’excellent Busdriver, qui chante qu’il faut investir dans l’immobilier des lieux imaginaires : « Kids…if you want to piss off your parents show interest in the arts… Kids…if you REALLY want to piss off your parents buy real estate in an Imaginary Place… » (Les enfants, si vous voulez emmerder vos parents, intéressez-vous aux arts. Et si vous voulez vraiment emmerder vos parents, investissez dans l’immobilier dans des lieux imaginaires).

Les rêves un peu limités de la culture hip hop actuelle : argent, filles, voitures, bijoux.

En se gargarisant de communautarisme, de thématiques violentes et de rêves stéréotypés, le hip-hop actuel me semble apporter les plus mauvaises réponses possibles à la réalité difficile des bas quartiers de Los Angeles ou des cités de la banlieue parisienne.

Cité par David « Davduf » Dufresne dans son livre Yo! Révolution rap, Afrika Bambaataa résume l’histoire du Hip Hop ainsi :
« ça a démarré avec les gangs et la violence. Les rappers racontaient combien ils étaient bons et comment ils se faisaient aimer des filles. The Message de Grandmaster Flash a ramené le Rap à la réalité. Planet Rock a lancé l’Electro Funk. La phase suivante est arrivée avec Run DMC et leur beat Hardcore, les scratches et les fringues régulières. Ils ont aussi mis le truc Heavy Metal dans le Rap, bien que je m’en sois déjà approché avec Time Zone. Ils ne me croyaient pas à l’époque où je disais que le Heavy Metal allait altérer la culture Rap et c’est pourtant ce qui s’est passé. Puis les rappers se sont remis à parler d’eux-mêmes. It’s Like That et Suckers MC’s de Run DMC sont importants parce qu’ils l’ont mis sur vinyl. The Show de Doug E. Fresh fut primordial, c’est le début du sampling. Et on est revenu au message avec Public Enemy. Le son californien a remis au goût du jour l’egocentrisme et les histoires de gangs avec NWA et Ice-T […] ».

Aujourd’hui, outre les courants musicaux qui se sont inspirés de manière directe ou indirecte de l’électro-Hip Hop ou qui ont puisé aux mêmes sources, comme la House et la Techno, il existe toujours une petite « scène » électro internationale composée de survivants historiques (Bambaataa, Newcleus) ou d’artistes plus récents tels que Mandroid, Dagobert, Sbassship, Vim Cortez, Cosmic Rockers, Weltwirshaft,… Le label allemand Dominance Records s’en est fait une spécialité, notamment avec sa série de compitations Global Surveyor. Les disques d’électro de Dominance Records sont illustrées par des spécialistes de la science-fiction (Swen Papenbrock) ou de l’illustration spatiale (Michael Böhme, Dave A. Hardy).

Retour de l’autre côté de l’Atlantique. Pour ma part, en 1982, depuis ma banlieue bucolique, je rêvais de New York. Le lecteur en quête de distraction s’amusera sans doute en lisant le récit de ma période Hip Hop ici : twilightzonecrew.com.

Comme playlist, je propose :  Planet Rock et Looking For the Perfect Beat (Afrika Bambaataa & The Soul Sonic Force) ;  Rockit (Herbie Hancock) ; Jam On it, Jam On Revenge et Computer Age de Newcleus ; Wild Style (Time Zone) ; Break Dance – Electric Boogie (West Street Mob) ; Pack Jam et Space Cowboy (Jonzun Crew) ; Light Years Away (Warp 9) ; Body Mechanic (Quadrant Six) ; Electric Kingdom et Siberian Nights (Twilight 22) ; Play At Your Own Risk (Planet Patrol) ; Bad Times (Captain Rapp) ;  Computer Power (Jamie Jupitor) ; Boogie Down Bronx (Man Parrish). On peut éviter le tube 19, par Paul Hardcastle, mais on s’amusera en se souvenant que ce titre a eu droit à une version française chantée par Yves Mourousi. Tout le rap de l’époque n’était pas « électro » bien entendu. Les meilleurs titres « old school » restent pour moi ceux de Grandmaster Flash, de Grandmaster Melle Mel, de Kurtis Blow, des Treacherous three, des graffiti-artists PhaseII, Fab 5 Freddy et Futura 2000 (avec The Clash) et même, de Malcolm McLaren et du World’s Famous supreme team, pour l’album Duck Rock.

ArtGame weekend

mai 7th, 2010 Posted in Dans la boite-aux-lettres, Interactivité | 2 Comments »

Du 4 au 6 juin 2010, à la Cantine1, se tiendra ArtGame week-end, un session créative de cinquante-quatre heures pendant laquelle se réunira une soixantaine de programmeurs, game designers, artistes, illustrateurs, graphistes, sound designers, etc. Leur objectif de sera de réaliser une douzaine de jeux sur mobile. La session s’ouvrira le vendredi soir par une présentation des projets : chaque participant aura deux minutes pour convaincre l’assemblée de l’intérêt de son projet. Un vote permettra de déterminer ceux qui seront effectivement fabriqués. Les équipes seront alors constituées et se mettront au travail jusqu’au dimanche en fin d’après-midi, moment où le jury récoltera les réalisations et remettra le prix à la meilleure équipe. Outre la dotation de 5000 euros pour l’équipe victorieuse, ce projet sera l’occasion de provoquer des rencontres inattendues entre créateurs qui ne se connaissent pas et de mettre au point, sous adrénaline, des jeux innovants sur plate-forme mobile.
L’inscription est payante (35 euros jusqu’au dix mai, mais cette participation aux frais est plus élevée pour ceux qui s’inscriront à des dates ultérieures). Les participants doivent apporter leur matériel informatique équipé des outils logiciels dont ils auront besoin. Les petits déjeuners, repas et cocktails sont offerts aux participants.
Le projet est porté par Nod-a (Marie-Noéline Viguié et Stéphanie Bacquere), Julien Dorra et Silicon Sentier, avec le concours de Faber Novel, Proxima Mobile, Acance, Game One, Amusement, Virtuadz, appsule.net, pocket.net,…
Le jury est constitué d’Isabelle Arvers, Olivier Lejade, Maurice Benayoun, Valérie Senghor et Laurent Kott.

  1. La cantine se trouve au 151 rue Montmartre / Passage des Panoramas, 75002 Paris, Métro Grands Boulevard [↩]

Les femmes de Stepford (2004)

mai 6th, 2010 Posted in Robot au cinéma | 6 Comments »

stepford_wives2_dvdLa vertu des remakes est de nous permettre d’évaluer les mutations esthétiques, sociales ou politiques qui séparent les époques qui ont produit les différentes versions d’un même récit : on voit ce qui a changé, on mesure les progrès ou les reculs accomplis. La version 2004 de The Stepford Wives est particulièrement intéressante de ce point de vue. Intéressante, et un peu triste, aussi, car elle exprime assez bien à quel point le cinéma hollywoodien peut être devenu conformiste.
Le film de 1975 s’inscrivait dans le registre du film d’horreur, tout en étant soutenu par un propos politique assez clair lié aux revendications féministes. Le film de 2004, sorti en France sous le titre Et l’homme créa la femme, est une pure comédie dont le message est nettement moins évident à appréhender.

(attention, je raconte le film, et même, la fin du film)
Une lecture superficielle du film peut laisser penser que la première partie de la trame de la version 2004 est, Mutatis Mutandis, identique à celle du livre ou du premier film : une petite famille quitte New York pour venir s’installer dans un village du Connecticut dont les habitantes sont des maniaques des tâches ménagères. Pourtant, une différence apparaît dès les premières images : le statut social de l’héroïne du film.
La Joanna de 2004 (Nicole Kidman) est une femme certes mariée et mère de famille mais avant tout, une femme de pouvoir. Son talent n’est pas un potentiel en friche comme c’était le cas de la Joanna d’origine, mère au foyer qui était par ailleurs une photographe amateur de talent. Vice-présidente d’une chaîne de télévision, la Joanna de 2004 est ambitieuse et sans pitié. Elle n’hésite par exemple pas à pulvériser un couple pour les besoins d’une émission de télé-réalité odieuse. Dans l’épisode pilote de ce programme du type Temptation Island, deux époux séparés l’un de l’autre pendant une semaine doivent ensuite faire le choix de reprendre le cours de leur vie ou bien de demeurer avec les personnes avec qui ils ont passé la semaine. Le mari, romantique, découvre avec stupéfaction que son épouse préfère le quitter pour rester avec une foule d’amants et même de maîtresses.

Par le personnage de Joanna comme par celui de la candidate au jeu télévisé, la femme de 2004 nous est donc présentée comme incapable de choisir la voie du devoir ou de la vertu dès lors qu’une opportunité plus plaisante se présente.
Désespéré, l’époux trahi tente d’assassiner Joanna, qu’il juge responsable de son malheur, en pleine présentation publique de l’émission. La jeune femme, loin de réaliser le mal qu’elle a pu faire, y voit une excellente opportunité pour faire de la publicité à son émission. Mais voilà, les choses ont scandaleusement dégénéré au point que la chaîne doit se séparer de la jeune productrice : celle qui a provoqué l’infidélité d’une épouse est à son tour victime de l’infidélité de son employeur.

Complètement déprimée, elle se laisse convaincre d’aller vivre dans un petit village, Stepford, où elle espère pouvoir se ressourcer. Son époux, Walter (Matthew Broderick), qui est son sous-fifre dans sa société de production, se plaint autant de sa vie de famille que de sa vie de couple et espère que ce changement de lieu remédiera à ses problèmes. Comme la mante religieuse ou la veuve noire, Joanna est nettement plus grande que son époux. Ce dimorphisme sexuel nous fait hésiter : faut-il plaindre Walter, admirer son sens de l’abnégation ou bien mépriser son attitude effacée ? Une telle indécision s’applique à tous les autres hommes que nous rencontrerons au fil du récit.
Fragilisée par son licenciement, Joanna, semble quant à elle plus perdue que méchante.

La ville est peuplée de femmes au foyer élégantes dévouées corps et âmes à leurs époux. Elles n’ont pas beaucoup de conversation mais disposent de formes avantageuses. Leurs maris sont pour la plupart des «nerds» ventripotents qui ont fait carrière dans l’électronique ou l’informatique et qu’on ne s’attendrait pas à voir au bras de plantureuses blondes. Dans la première version, les maris de Stepford étaient aussi des spécialistes en nouvelles technologies, mais c’étaient des hommes «sérieux», façon Industrial Business Machines, des hommes mûrs pour la plupart, des ingénieurs portant costume et cravate. L’aura des carrières informatiques a énormément évolué en trente ans puisque les hommes de Stepford sont représentés ici comme une bande de gamins attardés qui jouent avec des voitures radio-commandées. Ils ont de l’argent, beaucoup d’argent, mais ils sont immatures et veules.

Joanna a des hauts-le-cœur lorsqu’elle est en présence des épouses de Stepford. Elle est donc ravie se découvrir deux complices dans la ville : Bobbie (Bette Midler), une célèbre essayiste, et Roger, un homosexuel extraverti qui s’est installé à Stepford avec son compagnon. L’un et l’autre ne sont à Stepford que depuis quelques semaines. À eux trois, Joanna, Bobbie et Roger constituent une petite bande toujours prompte à se moquer de tous les habitants de Stepford et de leur conformisme exagéré. Des trois, Joanna est celle qui tente malgré tout de jouer le jeu : son mari lui a avoué qu’il se sentait étouffé par sa réussite et son statut de femme forte. Elle tente donc de changer un peu de façon de vivre, elle prépare des gâteaux, porte un tablier, etc.

Lors d’une fête «country», une habitante de Stepford est victime d’un étrange accident sur la piste de danse : elle se met à tourner autour d’elle même de manière frénétique, mécanique, et ne s’arrête qu’après s’être effondrée brutalement sur sol. Joanna tente de la secourir, mais elle en est empêchée par Mike Wellington (Christopher Walken), le mentor de la communauté de Stepford, qui tire son surnom «Mike» du fait d’avoir été employé par Microsoft — dans la version de 1975, le maître à penser des hommes de Stepford se nommait « Diz », car il avait travaillé pour Disney World, célèbre à l’époque pour ses automates « animatroniques ». L’épouse de Mike, Claire Wellington (Glenn Close), est quant à elle l’organisatrice des activités des femmes de Stepford. Joanna constate que toute la ville considère, sans le formuler, que ce couple d’âge mûr dirige le village.

Alors qu’ils font du porte à porte pour convaincre les femmes de Stepford de monter un groupe féministe, Bobbie, Roger et Joanna se retrouvent auditeurs des ébats amoureux d’une de leurs voisines. Par peur d’être découverts, ils se réfugient dans la cuisine de cette femme qu’ils parviennent à piloter à l’aide d’une étrange télécommande. Ils ne s’en aperçoivent pas puisqu’elle est hors de leur vue lorsque cela arrive, mais le spectateur du film, qui a assisté à toute la scène, sait désormais que les femmes de Stepford peuvent être pilotées à l’aide de télécommandes.
C’est ce que découvre aussi Walter, l’époux de Joanna. Invité dans l’imposante bâtisse qui accueille les réunions du club des hommes de Stepford, on lui présente une jeune femme d’essence artificielle capable de servir de distributeur bancaire (sa bouche sert de fente où glisser la carte bleue et d’où sortent les billets de banque) et pouvant être pilotée à l’aide d’une télécommande. Il semble charmé par cette apparition.

Un soir, Roger est invité à une réunion du club des hommes de Stepford. Jusqu’ici, seul son compagnon y avait été convié. Quelques jours plus tard, inquiètes de ne plus voir leur ami, Bobbie et Joanna se rendent chez lui et découvrent ses vêtements de grands couturiers mis à la poubelle : Roger a totalement changé, il porte des costumes sobres, et il annonce qu’il se présente au poste de sénateur pour le compte du parti républicain. Choquée, Joanna mène son enquête sur Internet et découvre qu’il se passe effectivement des choses étranges à Stepford. Les femmes de la ville ont toutes été des femmes brillantes et des personnalités importantes de leur domaine avant de devenir des ménagères parfaites totalement dévouées à leurs époux. Elle court avertir Bobbie de ses soupçons mais, trop tard, cette dernière a changé du tout au tout elle aussi. Sa maison est à présent parfaitement tenue, elle prépare des plats pour toute la famille et passe tous leurs caprices à ses trois fils obèses. Tout en lui parlant, Joanna voit que Bobbie ne ressent pas de douleur alors que sa main est en train de prendre feu : est-elle toujours un être humain de chair et de sang ? Joanna court rejoindre son époux qui l’attend au club des hommes. Il n’y est pas seul. Victime d’un traquenard, Joanna apprend par un petit film (assez drôle, avec la forme d’un film pédagogique des années 1950-1960 qui mèle animation et film «live») le destin qui a été prévu pour elle : être «améliorée» par la greffe de puces électroniques à son cerveau, ce qui fera d’elle une épouse servile et perpétuellement souriante.

Walter explique à Joanna ses griefs : elle est trop brillante, trop active, tandis que lui-même n’aspire qu’à une vie normale — enfin une vie normale avec une femme-robot. Comprenant qu’elle n’échappera pas à son destin, Joanna embrasse amoureusement son petit mari et tous deux sont emmenés au sous-sol par une trappe motorisée dans le sol. On ignore ce qui se passe exactement, mais la scène suivante se déroule au en plein jour, au supermarché, où les femmes de la ville font leurs courses. Joanna, comme les autres, a désormais des cheveux blonds et porte une robe pastel.
C’est à ce stade que s’arrêtait le récit d’origine et le film de 1975 : les femmes de Stepford n’étaient plus que des robots et ces permutations allaient assurément se reproduire inexorablement.
Mais en 2004, un film à gros budget ne peut pas s’achever sur une note aussi pessimiste.

Lors d’un bal qui aurait du être parfait, Joanna et Walter parviennent à ruiner le système de Stepford. En effet, apprend-on alors, l’époux enamouré avait finalement renoncé à transformer sa femme en robot. Celle-ci a joué la comédie en attendant le moment propice pour libérer ses congénères. Le système est détruit et une à une, les femmes de Stepford retrouvent leurs personnalités et s’en prennent à leurs époux, complètement paniqués. Seul Walter s’en tire bien, son revirement final lui valant un sourire tendre de la part de Joanna. Mike, le gourou de Stepford, se saisit alors d’un chandelier, dans le but de frapper Walter, mais Joanna a vu les choses venir et frappe la première. Stupeur : la tête de Mike se détache de son corps et roule sur le sol. Il n’était qu’un robot. On apprend alors que c’est Claire Wellington, son épouse, qui est responsable de tout. Elle a même remplacé son mari volage par un robot toujours parfait. Son but à long terme était sans doute d’en faire autant à tous les autres hommes, transformant Stepford en une ville parfaite selon son goût, une maison de poupées géante où les hommes sont des robots et où le cerveau des femmes est sous contrôle. En donnant un dernier baiser à son automate de mari, elle s’électrocute.
Pour épilogue, Joanna, Bobbie et Roger sont invités à raconter leur histoire au cours du talk-show de Larry King. De leur côté, les maris de Stepford se retrouvent au supermarché où ils font les courses : les esclaves domestiques, à présent, ce sont eux.

Dans le premier film, Joanna se retrouvait seule face aux hommes, totalement seule. Ici, elle reçoit une correction qui la fera réfléchir, mais survit grâce à l’amour de son mari : le couple réconcilié triomphe.
La morale du film est à mon avis bien plus réactionnaire qu’il n’y paraît. Certes, on règle ici ces comptes avec l’immaturité ou la lâcheté des hommes et avec le passéisme des républicains conservateurs. Mais tout cela est présenté comme un conte joyeux dont les enchantements sont finalement rompus et où les morts reprennent vie : il ne s’est rien passé, ou presque, ce n’était qu’un mauvais rêve. L’épouse n’est pas morte, remplacée par un automate, mais elle a compris la leçon et désormais elle pensera à éviter de faire trop d’ombre à son petit mari. Cette fin confortante, confortable, renvoie dos à dos les belligérants de la guerre des sexes en affirmant implicitement que féminisme est allé trop loin (notamment parce que les femmes ont trop d’ambition professionnelle) et que cette situation a été rendue possible avant tout parce que les hommes n’assument plus leur part d’autorité.

Les récents remakes d’œuvres de science-fiction constituent presque toujours une trahison de l’esprit des films d’origine. Lorsque le propos était sérieux, ils le ridiculisent ; lorsqu’il était ironique, ils le traitent au second degré. Puisque leurs auteurs manquent de courage et les vident de leur charge politique, ces films sont souvent sanctionnés par le public qui les boude (ce qui est advenu ici), à se demander à quoi ils servent, si ce n’est à enterrer des films parfois porteurs d’un message : La planète des singes, Rollerball, Godzilla, King Kong, Le jour où la terre s’arrêta…
Cette version de Stepford Wives est clairement ratée. Outre le brouillage du message, le scénario est assez bâclé : les femmes de Stepford ne sont donc pas des robots mais des femmes de chair au cerveau télécommandé, ce qui était une bonne idée dans le contexte actuel, mais en même temps « Mike » est un robot, la jeune femme du club des hommes de Stepford est un terminal bancaire et un chien de race disparu est devenu un robot lui aussi… On a vaguement l’impression que les scénaristes ont décidé la nature exacte du traitement subi par les femmes de Stepford après le commencement du tournage. On notera que le roman, comme le film de 1975, restaient prudemment imprécis sur la nature technique de la modification des femmes de Stepford.
Dans le même genre d’idée, les scénaristes traitent assez mal l’environnement immédiat de Joanna : elle a deux enfants, mais on ne les voit jamais, ou plutôt on ne les voit qu’aux très rares moments où on veut nous rappeler leur existence.

Les acteurs font ce qu’ils peuvent pour sauver les meubles, à commencer par Nicole Kidman dont le jeu passe du burlesque (un registre où elle a toujours été douée) aux larmes et qui incarne très bien physiquement ses différentes métamorphoses morales : requin des médias, dépressive, poupée mannequin articulée. Christopher Walken, Glenn Close, Bette Midler et Matthew Broderick tiennent eux aussi leur rôle de manière honorable, mais cela ne suffit pas à sauver le film.

Billy Idol – Cyberpunk

mai 3rd, 2010 Posted in Chansons, Vintage | 13 Comments »

Pour continuer avec le thème du futur dans la musique , je peux évoquer Cyberpunk (1993), un album relativement méconnu de Billy Idol.
Membre fondateur du groupe Generation X après avoir un temps accompagné Siouxie and the Banshees, Billy Idol est un peu le premier prototype du punk « grand public ». Issu de la petite bourgeoisie, il a fréquenté l’université — pas très longtemps, car il a rapidement trouvé sa vocation était dans la musique —, il sait chanter, soigne son impayable moue rebelle et son apparence plus sophistiquée qu’il n’y paraît et joue suffisamment le jeu des médias pour apparaître dans des émissions de la BBC telles que Top of the pops aux côtés de Culture Club, d’Elton John ou de Queen. Le bassiste de Generation X, Tony James, poussera le principe d’un punk de science-fiction et de parade un cran plus loin en fondant le groupe Sigue Sigue Sputnik avec le styliste Martin Degville en 1984.

L’album Cyberpunk constitue le premier véritable insuccès commercial de Billy Idol, après une carrière plutôt fournie en « tubes » : Hot in the city, Eyes without a face, Flesh for fantasy, Dancing with myself, White wedding, Craddle of love. Apparemment passionné par les thèmes « cyberpunk »,  le chanteur est parti chercher conseil auprès du futurologue psychédélique Timothy Leary mais surtout auprès de Gareth Branwyn (auteur d’un manifeste cyberpunk dont nous allons reparler plus loin) et de Mark Frauenfelder (illustrateur et journaliste, impliqué dans Boing Boing et Make notamment).
Parmi les autres références de Billy Idol, on notera évidemment William Gibson (qui a trouvé le disque risible, dont Billy Idol n’a pas lu les livres mais imposait aux journalistes qui voulaient l’interviewer d’avoir lu Neuromancer), la mythique revue Mondo 2000 ou encore le film Le Cobaye (1991), dont le réalisateur Brett Leonard est par ailleurs auteur du clip du titre Shock The System, issu de l’album.

Le disque s’ouvre sur une citation du texte Is There A Cyberpunk Movement? (1992), de Gareth Branwyn, qui dit ceci (traduction approximative par votre serviteur) :
« Le futur a implosé dans le présent. Sans guerres nucléaires, le nouveau champ de bataille ce sont les esprits et les âmes des gens. Des méga-corporations sont les nouveaux gouvernements. Des domaines d’informations numériques sont les nouvelles frontières. Bien que les progrès de la science et de la chimie aient amélioré nos vies, nous devenons des cyborgs. L’ordinateur est le nouvel outil à la mode. Bien qu’on dise que toute information devrait être libre, ce n’est pas le cas. L’information, c’est le pouvoir et la monnaie du monde virtuel que nous habitons. Dans ce monde méfiant envers l’autorité, les cyberpunks sont les nouveaux rebelles. La cyberculture reste sous le radar de la société ordinaire. Une alliance incongrue entre le monde de la technologie et celui des dissidents organisés. Bienvenue dans la cyber-corporation… les cyberpunks ».
Les visuels du livret du cd sont réalisés sur ordinateur par Mark Frauenfelder, dans une ambiance visuelle qui rappelle certaines séquences du film Le Cobaye.

Pour Billy Idol, la technologie est un moyen d’émancipation vis à vis du pouvoir. Très sensible aux questions du do-it-yourself, il a produit l’album chez lui, à l’aide d’un ordinateur personnel Macintosh. Il a aussi participé à des communautés en ligne comme The Well et le forum alt.cyberpunk, dans l’idée complètement novatrice pour l’époque d’être en contact avec son public sans passer par l’intermédiaire des médias.
Pour certaines éditions, l’album a été fourni avec une disquette contenant des documents divers. Il semble que ce prolongement multimédia ait constitué une première mondiale aussi.

La vidéo "Shock to the system", par Brett Leonard, qui fait référence à l'affaire Rodney King, passage à tabac extrêmement violent d'un automobiliste récalcitrant par des policiers de Los Angeles : ce fait-divers a eu une importance nationale en son temps et marque le début d'un nouveau rapport entre le grand public et l'information : en filmant toute la scène, un caméraman amateur a été la cause involontaire d'une semaine d'émeutes à Los Angeles qui a coûté la vie à plus de cinquante personnes.

Le manque de succès de l’album n’a pas empêché les activistes de la cyberculture de le percevoir comme une marchandisation de leurs préoccupations.
Il y a pourtant beaucoup d’excellentes intuitions à l’origine de Cyberpunk — le rapport entre technologie et pouvoir notamment —, mais l’album était sans doute un peu vieillot et un peu décalé vis à vis des courants musicaux les plus populaires du début des années 1990, constitués d’un certain retour du rock (Nirvana, Cranberies, R.E.M., Radiohead), d’une radicalisation du Rap (Public Ennemy, 2Pac, Snoop dog, Cypress Hill), des prémices de ce qu’on appelle à présent R’n’B (Whitney Houston, Mariah Carey, Janet Jackson, Mary J. Blige) et, enfin, des musiques électroniques émergentes de l’époque comme l’Ambient, le trip hop ou la Trance. Musicalement, Cyberpunk semble en effet sans grand relief, proche de tout ce qu’avait fait Billy Idol au cours des années précédentes (et rappelant de temps à autres le son de groupes tels que Frankie Goes to Hollywood), mais d’un niveau finalement plus faible — aucun titre ne se détache vraiment.
Bref, le son de 1985 mêlé aux préoccupations de 1995 : trop tard et trop tôt à la fois.