Profitez-en, après celui là c'est fini

Processing – le livre

novembre 24th, 2010 Posted in Brève, Lecture, Personnel, Processing | 8 Comments »

La couverture n’est pas encore finalisée, le livre pas encore imprimé (le texte est en phase de correction), mais puisqu’on le trouve en pré-commande sur Amazon et à la Fnac, je peux annoncer la parution, début février 2011, de Processing : Le code informatique comme outil de création, un livre en français édité par Pearson et rédigé par mon estimable collègue Jean-Michel Géridan et par moi-même. Le prix annoncé est de 28 euros, ce qui n’est pas rien mais qui n’est pas non plus exagéré sachant qu’il contiendra près de 300 pages, dont un cahier en couleurs, et que si tout se passe bien, l’objet ne devrait pas être laid à regarder et à manipuler et devrait en tout cas se démarquer du manuel informatique lambda. Une version électronique sera aussi éditée mais son ou ses formats (pdf, iTrucs,…) ne sont pas arrêtés.

Au sommaire, on trouve une initiation à toutes les fonctions du langage Processing, complétée par des explications relatives aux librairies externes et extensions diverses (vidéo, son, arduino…). Bref, une bible, qui a été pensée pour être accessible aussi aux gens qui ne connaissent rien à la programmation, jusque dans certaines fonctions plutôt complexes, comme la programmation dite « orientée objet ». Notre principe de départ a été de faire un livre pour les artistes et les graphistes, ce qui devrait changer des habituels manuels illustrator, actionScript et autres qui, tout en s’adressant en théorie à des créateurs, sont constitués d’exemples dans lesquels il est difficile de projeter sa pratique créative.
Comptez sur moi pour en reparler !

Mission: impossible

novembre 23rd, 2010 Posted in Série | 3 Comments »

Je visionne en ce moment des épisodes de la série télévisée Mission: Impossible, série que j’ai adoré enfant et adolescent mais que je n’avais pas revu depuis bien longtemps.
Et c’est un petit choc, comme je vais l’expliquer plus loin.

D’un certain point de vue, mes souvenirs ne sont pas trahis, rien n’a changé : le générique simple et futé, différent à chaque fois ; l’excellente musique de Lalo Schifrin ; l’ouverture sur un enregistrement mécanique qui s’auto-détruit ou qu’il faut détruire et qui détaille la mission ; l’avertissement que « si vous ou un de vos agents venait à être capturé ou tué, le département d’état nierait avoir eu connaissance de vos agissements ». Et puis il y a cette ambiance cérébrale, ces scénarios dont les protagonistes sont toujours parfaitement concentrés,… Sans oublier Martin Landau « Rollin Hand l’homme aux mille visages » et Barbara Bain « Cinnamon Carter », qui apparaissaient à la même époque (pour le spectateur français) dans Cosmos 1999, où ils formaient le couple platonique et glamour du commandant John Koenig et du Dr Helena Russell.
Certains épisodes sont plus faibles que d’autres, il arrive que les stratégies planifiées, qui ne laissent presque aucune place au hasard ou à l’improvisation, soient abusivement tirées par les cheveux, mais en règle générale, cette série est d’une excellente tenue. Dans les épisodes les mieux réalisés, les héros ne se parlent que pour se dire le strict minimum, et l’essentiel de leurs échanges passe par leurs regards, mais aussi parfois, par le contact physique muet (petites tapes, accolades,…), d’une manière devenue inhabituelle chez l’humain, toujours soucieux de se distinguer des autres grands singes. Presque imperceptiblement, cela nous fait comprendre qu’il existe une amitié et une confiance infaillibles entre les différents membres de l’équipe.

On dit que Mission: Impossible est inspiré par Topkapi (1964), un film de Jules Dassin qui s’inscrit dans la longue tradition des films de cambriolage, aux côtés de Ocean’s Eleven (dont la première version date de 1960), The Italian Job (1969), The Anderson tapes (1971), ou de nombreux autres. Topkapi a ses qualités, mais ce n’est pas une œuvre très marquante. Je suppose que le rapprochement avec Mission: Impossible vient du fait que l’équipe des cambrioleurs est constituée de gens de talent mais qui ne sont pas des professionnels du « casse ». Dans Mission: Impossible, l’équipe change régulièrement et est constituée de gens dont l’espionnage n’est pas le premier métier : Cinnamon Carter est un mannequin ultra-célèbre (mais personne ne la reconnaît dans la rue !) ; Rollin Hand est un acteur, un prestidigitateur et un spécialiste du déguisement ; Barney possède une société d’électronique ; Willy Armitage est quand à lui un record-man du lever de poids — ce qu’était effectivement l’acteur, Peter Lupus.
L’ambiance du film The Ipcress file (1965), de la série Harry Palmer, est une autre influence souvent citée.

Peut-être dot-on chercher dans la mise en scène des meilleurs épisodes une lointaine influence du Pickpocket (1959), de Robert Bresson, où la psychologie du protagoniste principal passe par les gestes des mains, l’expression du visage et la circulation des objets.

Les scénarios de Mission: Impossible reposent généralement sur des constructions tellement sophistiquées que ceux qui en sont victimes n’ont, après coup, aucune chance de comprendre ce qui leur est arrivé.
Il n’est pas rare que les plans conçus par l’Impossible Mission Force impliquent une distorsion de la réalité : leur victime croit avoir passé des années dans le coma, pense être interné dans un hôpital psychiatrique ou croit se trouver dans une prison située dans un autre pays. Les permutations de personnes, grâce à des masques parfaitement réalisés, sont très courantes aussi. Sous l’effet de la désorientation, l’esprit embrumé par des psychotropes ou des électrochocs, pensant que ses alliés d’autrefois le prennent pour un traître ou bien encore persuadé que cela n’a plus d’importance, le malheureux cobaye finit par avouer son plan ou par dénoncer ses complices.

Ce que je ne comprenais pas du tout quand je regardais cette série dans mon enfance et qui me frappe à présent, c’est la portée politique et le degré de cynisme des scénarios. On se trouve ici en permanence amené à cautionner les dirty tricks de la CIA ou du pentagone, dans des actions motivées par des spéculations douteuses (« si cet homme devient président de son pays, il supprimera la démocratie et les libertés publiques… ») et qui ne s’embarrassent pas de contradictions (« …votre mission consiste à truquer l’élection »). Truquer une élection pour le bien de la démocratie, il fallait oser !
Bien sûr, les « méchants » s’avèrent finalement aussi méchants que prévu, ce qui justifie a posteriori les actions préventives. Et peu importe la légitimité des moyens : seul compte ce qui est bon pour l’Amérique.

Il m’avait toujours semblé que les actions de l’Impossible Mission Force étaient nettes, propres, sans bavures : pas de meurtres, pas de dégâts. Mais ce n’est pas du tout le cas, bien au contraire. Toute l’astuce consiste à faire en sorte que les ennemis s’entre-tuent, ou se trouvent atomisés par leur propre bombe, ou soient contaminés par leur propre virus, pris à leur propre piège. Cela se passe toujours hors-champ, on n’a aucune preuve de la mort de l’ennemi, mais on peut difficilement en douter, d’autant qu’un bruitage (« bang! », « boum », « argh ») nous permet de savoir à quoi nous en tenir. En général, lorsqu’ils comprennent le succès du meurtre qu’ils ont programmé, les membres de l’équipe se regardent en souriant ou en lançant un bon mot : le plan a fonctionné, la nuisance est éradiquée.

C’est ainsi qu’un chef de la mafia, qui avait le tort de vouloir se lancer dans la politique (en zigouillant des sénateurs, précisément), est tué par ses associés qui croient qu’il a tenté de les escroquer. Après avoir assassiné leur ancien compère, ces « parrains » retourneront à leurs activités habituelles : proxénétisme et trafic de drogue ; Un dictateur antipathique (et sa garde) se trouvent tués par l’explosion de ce qu’ils croient être une machine à synthétiser les diamants ; Un néo-nazi qui voulait créer le IVe Reich est assassiné par ses propres amis qui croient (à tort) avoir vu leur ancien ami tuer Martin Bormann (la mission avait été introduite ainsi : « your mission, should you accept it, will be to get these nazis out of business » — l’euphémisme « out of business » pour « exécuté » est repris plusieurs fois).
Il arrive que les tours de passe-passe aboutissent à des situations encore plus suspectes, sans que cela soit franchement montré au spectateur. Dans l’épisode Shock (saison 1, épisode 25), par exemple, un ambassadeur américain dans un pays neutre est remplacé par un imposteur venu de l’autre côté du rideau de fer qui doit commettre un meurtre puis simuler son suicide. Cet imposteur est remplacé par un membre de l’Impossible Mission Force qui fait mine d’exécuter le plan tout en gardant l’imposteur en détention. À la fin, la première imposture est dénoncée, le faux diplomate est mort… Mais si l’on récapitule l’épisode à tête reposée, on s’aperçoit que sa mort ne peut être intervenue que lors de sa détention par le service d’action… Et puisqu’il était en parfaite santé, cette mort ne peut avoir qu’une cause : il a été froidement exécuté par les « gentils ».

La question du financement de l’Impossible Mission Force n’est jamais abordée, mais il semble clair que ce service apparemment privé est rémunéré par les services secrets officiels américains. Lorsque le but de la mission est de ruiner un dictateur, on ne nous dit pas où vont l’argent, les diamants ou la drogue. On pense alors à la tradition de l’auto-financement par la CIA — service qui a par exemple eu recours au trafic de drogue pour constituer son budget, ainsi que les documents « déclassifés » le révèlent régulièrement.

Le monde présenté par Mission: Impossible est un territoire hostile envers les États-Unis. Les pays communistes d’Europe de l’Est ne rêvent que de détruire l’Amérique ; Les Sud-Américains risquent à tout instant de basculer dans le marxisme… On note une évocation discrète mais régulière de la françafrique. Aucun pays ennemi n’est désigné avec précision et souvent, plusieurs pays semblent se confondre : Allemagne de l’Est, Russie et Italie, par exemple. Les indications signalétiques sont rédigées dans des langues à la fois compréhensible des anglophones et exotique de par leur orthographe. Au passage, on se demande parfois comment les membres de l’Impossible Mission Force résolvent la question des langues lorsqu’ils se font passer auprès des indigènes d’un pays slave ou d’une île Caraïbe pour leurs compatriotes.
On voit ici exposés de nombreux thèmes toujours utilisés aujourd’hui : le terrorisme, les armes bactériologiques ou encore la prolifération d’armes nucléaires, et notamment de nucléaire « discount ».

Parfois, l’ennemi est intérieur : mafia, bien sûr, mais aussi nationalistes américains dont les intentions patriotiques ne sont pas mises en cause mais dont les méthodes grossières imposent qu’ils soient neutralisés. Dans l’épisode 22 de la saison 1, The Confession, un sénateur redneck simule son assassinat par un agent de pays communiste afin de provoquer une guerre. Son associé est un milliardaire du pétrole. La situation rappelle le film Billion dollar brain, de la série Harry Palmer, qui est antérieur de quelques mois à l’épisode en question.

On peut être pris d’une petite nausée en rapprochant l’activité de l’Impossible Mission Force, que nous soutenons en tant que spectateur, de ce que nous savons de l’histoire réelle : le corollaire Roosevelt à la doctrine Monroe, par lequel les états-Unis se sont arrogé le droit de faire du sous-continent un terrain de jeu ; la doctrine du containment-endiguement ; la Charte économique des Amériques, droit du plus fort qui interdisait l’industrialisation au pays d’Amérique latine1; l’United fruit company (Chiquita), qui installait à sa guise des républiques (le mot vient de là) bananières ; les coups d’état en Argentine, au Chili, en Bolivie, au Guatemala, au Honduras, au Salvador, au Nicaragua,… ; l’opération Gladio, en Europe ; le projet MK-Ultra ; le Guatemala Syphilis experiment ; le soft power ; etc.
Je n’ai revu que la première saison2, je suis curieux de voir de quelle manière les choses évoluent ensuite, et notamment, après l’année 1968.

Si cette série n’a rien à envier à 24 heures chrono en termes de propagande atlantiste, on peut bien sûr trouver des points positifs à Mission: Impossible. Une mécanique superbe, un suspense parfaitement mené, une belle image, une bande originale parfaitement adaptée à l’action… J’y vois aussi un mystère : qui sont, dans leur vie de tous les jours, ces gens de talent qui exécutent les basses besognes de leur pays ? On les suppose extrêmement solitaires, liés entre eux par leur intelligence et leur sang-froid, peut-être aussi par un brin de perversité. Ils ne questionnent jamais le bien-fondé de leurs missions, seule semble compter pour eux la performance artistique ou sportive qu’ils vont exécuter.

  1. Lire à ce sujet : Sur le contrôle de nos vies, par Noam Chomsky. [↩]
  2. Dans ce début de série, le « chef » de l’Impossible mission force n’est pas Jim Phelps mais un dénommé Dan Briggs. [↩]

Mission: Impossible – ordinateur-vêtement (1966)

novembre 23rd, 2010 Posted in Ordinateur célèbre, Série | No Comments »

L’ordinateur qui se porte (au sens ou on porte un vêtement : wearable computer) a été inventé en 1961 par Edward Thorp, auteur d’une méthode pour compter les cartes au blackjack, et par Claude Shannon, le créateur de la théorie de l’information.
Ce système portatif, destiné à prédire les résultats de la roulette, était éclaté entre plusieurs éléments : un ordinateur analogique au format d’un paquet de cigarettes traitait les données envoyées par un capteur situé dans les chaussures du parieur et destiné à évaluer la vitesse de la roulette. La zone sur laquelle il convenait de miser était ensuite indiquée à l’aide de notes de musique envoyées par radio à un écouteur dissimulé dans le conduit auditif du joueur.
L’existence de ce dispositif, qui a été testé avec un certain succès, n’a été révélée au grand public qu’en 1966.

C’est cette année là qu’a été tourné Odds on evil, le sixième épisode de la première saison de la série Mission: Impossible. On y voit les agents de l’Impossible Mission Force entreprendre de ruiner dans son propre casino le dirigeant d’une principauté européenne qui rêve d’acheter des armes pour conquérir un pays voisin producteur de pétrole.
Parmi les méthodes employées pour tricher, il en est une qui repose sur un ordinateur-vêtement porté par Willy (le costaud de la bande, car nous dit-on, cet ordinateur pèse 80 livres, soit 36 kilos), ordinateur qui traite les données envoyées par un capteur dissimulé dans le sac de la belle Cinnamon Carter et qui affiche le prochain numéro gagnant à l’aide d’une montre.
Il me semble évident que cet ordinateur-tricheur est directement inspiré de celui qu’ont effectivement créé Thorp et Shannon quelques années plus tôt.

Appareils et cerveaux électroniques

novembre 20th, 2010 Posted in Sciences, Vintage | 7 Comments »

Encore un peu d’Albert Ducrocq : Appareils et cerveaux électroniques, publié par en 1952 par Hachette dans la collection Bibliothèque des merveilles, destinée à édifier l’honnête homme du XXe siècle au sujet de toutes les avancées récentes de la science.
J’adore la dégaine de savant fou du jeune homme qui fait une démonstration de chauffage par induction (ci dessous à droite).

Le livre traite comme d’un ensemble de toutes sortes d’appareils électroniques : télécommunications, télécommandes (avec lesquelles, dans le futur, « la main de l’homme agira partout à distance et de manière invisible »), capteurs, instruments de mesure, servo-commandes, cybernétique, etc. L’ordinateur est abondamment cité, sous le nom de « cerveau électronique » — rappelons que le mot « ordinateur » n’a été employé qu’à partir de 1955.
On notera que la programmation est nommée ici « conditionnement du cerveau ».

Ducrocq affirme que cette technologie révolutionnaire n’est que la dernière étape d’une longue évolution : boulier, pascaline, etc., mais voit le « cerveau électronique » (dont le prototype est selon lui l’ENIAC) comme bien autre chose qu’une simple machine à calculer électrique. Il rêve de « cerveaux portatifs » qui ne contiendraient que quelques centaines de lampes et pourraient, par exemple, être placées à l’intérieur d’avions.

Il insiste sur les performances extraordinaires de ces machines : William Shanks a passé trente ans de sa vie à calculer les sept-cent-sept décimales de π, alors que l’ordinateur en calcule plus de 1000 en une dizaine de minutes seulement. Des applications précises sont mentionnées : prévision météorologique, compréhension des mécanismes de l’économie, établissement de statistiques, fichage.
Il n’est cependant pas question d’ordinateurs effectivement pensants comme l’ont proposé les auteurs de science-fiction Murray Leinster (Un logic nommé Joe, 1946) ou Isaac Asimov (Multivac, 1955).

Ducrocq ne parle pas encore du fameux « bureau sans papier » (qui n’a été prédit sous ce nom qu’au milieu des années 1970), mais suppose que l’ordinateur permettra à l’avenir de réduire considérablement les besoins des administrations en termes d’encombrement comme en termes de personnel.

Les cerveaux électroniques n’apporteront rien à l’homme sur le plan de la pensée, mais dans le domaine de l’organisation, leur puissance paraît fabuleuse. Ne nous y trompons pas : sous mille variantes ils administreront demain la terre entière.

Ce petit livre, qui se présente comme destiné au grand public, effectue des prédictions raisonnables, que les faits n’ont pas fait mentir, et est illustré d’une quantité de schémas ou d’explications techniques plutôt pointues.

GERTY (Moon, 2009)

novembre 18th, 2010 Posted in Ordinateur au cinéma | 10 Comments »

Cette fois, je me retiendrai de raconter le film, car une bonne partie de son intérêt réside dans la compréhension progressive de la situation par le protagoniste du récit comme par le spectateur. Moon, réalisé par Duncan Jones, le fils de David Bowie, est sorti directement en DVD en France, sans être d’abord exploité en salles, ce qui est plutôt étonnant si l’on considère qu’il a connu un certain succès en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Comparé à 2001: L’Odyssée de l’espace, à Solaris et à Outland, il pourrait aussi être rapproché du roman Destination vide (Frank Herbert) comme du médiocre Saturn 3, de Stanley Donen.

Au moment où commence le film, Sam Bell (Sam Rockwell) est l’unique résident d’une station lunaire qui alimente la terre en énergie. Son contrat avec la société Lunar Industries se termine dans quelques jours et il se trouve dans un état de dépression complet, car cela fait trois ans qu’il vit seul, séparé de sa compagne Tess et de sa fille Eve qu’il n’a jamais vu. Pire, le système de communication satellite est en panne et il ne peut communiquer avec la terre que par le biais de messages différés. Sa santé n’est pas fameuse, il commet des fautes d’inattention, il a des hallucinations, bref il est temps qu’il soit remplacé et qu’il puisse rentrer.

Sa solitude n’est pas totale car il a, pour lui tenir compagnie et pour l’aider, un ordinateur, GERTY , dont le modèle est « GERTY 3000L Robotic Assist », de Lunar Industries Ltd.

C’est l’acteur Kevin Spacey qui donne sa voix à GERTY : une voix calme, sans expression, mais pourvue d’une certaine personnalité. GERTY n’est pas un simple ordinateur, c’est aussi un robot, fixé sur un rail suspendu au plafond et disposant de bras. GERTY 3000 peut donc passer d’une pièce à l’autre, mais il n’est pas partout à la fois, comme l’était HAL dans 2001, et ne peut pas non plus apparaître n’importe où à n’importe quel moment, ni sortir de la base, comme les robots-compagnons habituels.

Physiquement, GERTY se présente comme un objet un peu baroque, volumineux, un peu sale et sur lequel sont collés des post-it. Il rappelle les blocs d’instruments modernes des chirurgiens dentistes ou d’autres dispositifs médicaux comparables. Comme HAL, il dispose d’un œil unique, sous lequel se trouve un petit écran qui affiche un « smiley » jaune sur fond bleu destiné à indiquer l’humeur de GERTY. Comme HAL 9000, qui avait été programmé pour dissimuler des informations à Dave Bowman, GERTY sait des choses que Sam ignore mais sa mission de départ est malgré tout différente de celle de l’ordinateur de bord de 2001.

Je n’en dirai pas plus, mais cet excellent film à petit budget (petit budget dont l’image ne pâtit pas) annonce une belle carrière de réalisateur de films de science-fiction pour Duncan Jones, qui est en train de terminer un second film intitulé Source Code et qui a d’ores et déjà annoncé qu’il donnera une suite à Moon.

Albert Ducrocq : l’ère des robots

novembre 17th, 2010 Posted in Images, Sciences, Vintage | 9 Comments »

Albert Ducrocq, décédé il y a neuf ans, a été pendant longtemps le vulgarisateur scientifique de référence à la télévision, à la radio et dans la presse. Ma grand-mère me racontait une fois qu’elle l’avait connu, à la toute fin des années 1940. Elle avait organisé une fête sur une péniche, si j’ai bonne mémoire, et Albert Ducrocq y avait fait une démonstration de ses animaux robots : « ça ne marchait pas du tout ».
Scientifique de formation, ingénieur, expert en électronique, il a été un des pionniers français de la cybernétique et de l’automation. Les thèmes de ses nombreux essais couvrent tout le champ de la modernité scientifique de l’immédiat après-guerre : armement, vol spatial, atome, énergie, robotique, informatique. Il était sans doute moins intéressé par la médecine et la biologie (ou encore par les spéculations exobiologistes) mais il en a parlé aussi.

L’Ère des robots, paru en 1954 chez Julliard. Enthousiaste et positif, ce livre présente assez pédagogiquement de nombreux aspects techniques de la robotique (capteurs, mémoire, autonomie d’action, information, communication, langage binaire,…) mais fait aussi de l’anthropologie prospective : avec des milliards d’automates pour travailler à notre place, notre premier souci sera de trouver comment nous occuper alors que nous serons condamnés « aux loisirs forcés comme autrefois (…) aux travaux forcés ». Pour l’auteur, cette évolution technologique est impossible à stopper, et il ajoute même :

Une politique d’opposition serait criminelle puisque le sens profond du robot est la libération totale de l’homme : à l’usine comme au laboratoire, au bureau ou au foyer, le robot est en effet capable d’effectuer des travaux complets, c’est-à-dire qu’avec son avènement, il ne tient qu’à l’homme d’instaurer enfin cet âge d’or rêvé depuis toujours…

Pour Ducrocq, le robot et l’ordinateur (qu’il appelle « cerveau mécanique »), en assumant une partie des fonctions humaines, parfois mieux que l’homme lui-même, permettront de réfléchir d’une manière neuve à la condition de l’homme, à sa définition et à la question de sa place dans l’univers.
Quelques inquiétudes, cependant, car si le robot amène la liberté, il peut aussi servir un but opposé :

Les hommes seront demain « enregistrés », constamment suivis par des machine : ce peut être un abominable instrument policier ou, au contraire, le véritable agent de la justice et de la bonté.

On remarque, parmi les photographies, les œuvres réalisées à l’aide du dispositif « Calliope », mis au point avec un autre cybernéticien, Louis Couffignal, et qui est à la fois (si je me fie aux évocations trouvées ici et là, mais je ne suis pas certain qu’il n’y ait qu’une seule machine) un outil d’imagerie numérique et un outil de génération littéraire. Ducrocq est nettement pionnier dans ces deux domaines.

La couverture du livre me semble très intéressante. Le portrait de l’auteur est dramatique, presque cinématographique dans son éclairage et dans l’expression du visage. Outre la photographie du robot — le célèbre renard électronique, créé en 1947 —, on note en surimpression une abstraction géométrique qui évoque le schéma classique de l’atome : tout l’avenir (et la peur, et le courage qu’il faut pour l’affronter) tel qu’on l’entendait à l’époque se trouve ici condensé.

HAL9000

novembre 16th, 2010 Posted in Ordinateur au cinéma, Ordinateur célèbre | 31 Comments »

Depuis que j’ai créé une page intitulée Ordinateurs célèbres sur le présent blog, j’ai dû recevoir une bonne vingtaine d’e-mails de lecteurs qui tenaient à me faire remarquer que j’avais négligé de parler de HAL9000, l’ordinateur de bord de la mission Discovery One dans le film 2001 l’odyssée de l’espace (1968).
À dire vrai, je ne l’avais pas oublié, Hal est sans doute l’ordinateur « conscient » le plus célèbre et le plus évident de l’histoire du cinéma, mais puisque la page que j’ai dédiée aux ordinateurs de fiction se borne à faire la liste de ceux sur lesquels j’ai écrit un article, il n’y figurait pas jusqu’aujourd’hui.
J’ai un peu traîné des pieds avant de m’attaquer à un monument tel que 2001, car c’est un film dont les admirateurs — et ils sont nombreux — ne cherchent pas nécessairement à faire l’analyse, préférant, me semble-t-il, le traiter comme une œuvre perceptive, sensorielle, ce qui correspond d’ailleurs à ce que voulait Kubrick, qui disait de 2001 que c’était une expérience non-verbale, qui n’avait pas plus vocation à être expliquée qu’une symphonie de Beethoven1. Kubrick considérait par ailleurs que le scénario de 2001 était ouvert à l’interprétation subjective du spectateur.

Il y a pourtant bel et bien une trame précise dans le récit, trame que la lecture du roman d’Arthur C. Clarke, écrit en même temps que le scénario du film, permet d’appréhender un peu mieux. Le livre donne moins d’importance au personnage de HAL que le film mais permet malgré tout nettement mieux de comprendre ce qui motive ses actions.
La comparaison entre le film et le roman ou entre le film et sa suite (2010: Odyssey two, par Peter Hyams, 1984), est extrèmement éclairante pour qui veut comprendre le système de Stanley Kubrick. On constate en effet que les choix du cinéaste ne sont motivés ni par fidélité au texte existant ni par le souci d’être bien compris du spectateur, mais se font dans le respect exclusif de la logique interne du film. On peut tirer les mêmes conclusions d’autres adaptations par Kubrick de romans de ses contemporains, comme Lolita ou Shining, dont les auteurs respectifs, Vladimir Nabokov et Stephen King, ont jugé leurs œuvres trahies par des adaptations, tout en admettant que les films étaient bons.

L’histoire que raconte 2001 : L’Odyssée de l’espace commence il y a trois millions d’années, alors que l’espèce humaine n’existait pas encore en tant que telle. À cette période (nous dit-on) une intelligence extra-terrestre, représentée par un objet sans doute très sophistiqué mais qui a l’apparence austère d’un monolithe à la géométrie parfaite, a donné à l’homme-singe l’intelligence d’utiliser des outils, transformant cet hominidé herbivore en un animal savant, carnivore et finalement capable de commettre le meurtre de ses semblables.

Cette malédiction qui lie l’intelligence technologique à l’horreur de la guerre est sans doute une préoccupation typique de Kubrick autant que de l’époque toute entière, toujours sous le choc de l’invention de la bombe atomique. On se rappellera au passage que la course aux étoiles, sommet de l’histoire de la technologie humaine, culmine précisément à la fin des années 1960 et n’a sans doute été possible que dans le cadre de la guerre froide. On notera que pour Kubrick et Clarke, le monde de 2001 est toujours séparé en un bloc atlantiste et un bloc soviétique, qui entretiennent des rapports polis mais tendus.

Trois millions d’années après que l’histoire de l’espèce humaine a été transformée par le monolithe, des astronautes américains découvrent une anomalie du champ magnétique de la lune, dans le cratère de Tycho. Cette anomalie s’avère être causée par un monolithe noir enfoui sur le satellite naturel de la terre. De par son aspect, l’origine artificielle de cet objet ne peut faire de doute et il constitue par conséquent la première preuve de l’existence d’une autre espèce intelligente. Son ancienneté, trois millions d’années, est par ailleurs possible à estimer du fait de l’endroit où on l’a trouvé. Le gouvernement américain prend soin de cacher ce fait au reste du monde.
Alors qu’il est exposé à la lumière solaire pour la première fois depuis qu’il a été extrait du sol de la lune, le monolithe produit une émission radio en direction de la géante Saturne : le mystérieux objet était vraisemblablement une sorte d’alarme placée là pour indiquer à ses créateurs que l’homme est parvenu à l’âge spatial.

Une mission spatiale au long cours est envoyée vers Japet, le satellite de Saturne en direction duquel a été envoyé le signal. Le vaisseau contient cinq hommes et un sixième membre d’équipage, l’ordinateur de bord Hal, qui malgré sa nature informatique est doté d’une voix et d’une capacité au raisonnement. Trois des hommes sont placés en hibernation, les deux autres, David Bowman et Frank Poole, veillent sur eux. Afin que le secret de la mission soit parfaitement gardé, Poole et Bowman croient se rendre en direction de Jupiter et ignorent tout de l’excavation d’un mystérieux monolithe sur la lune. En revanche, Hal9000 est au courant de la nature véritable de sa mission. Forcé de se comporter avec duplicité vis à vis de Poole et Bowman, l’ordinateur va se montrer dissimulateur et même calculateur, au sens que l’on donne à ce mot en parlant d’humains. Il s’avérera même sans pitié : puisqu’il est persuadé de ne pas avoir besoin des humains pour mener à bien sa mission et qu’il craint que ses dysfonctionnements discrets n’aboutissent à sa désactivation, il n’hésitera pas à assassiner Poole en simulant un accident puis à tenter de faire subir un sort comparable à Bowman en laissant ce dernier à l’extérieur du vaisseau. Bowman parviendra malgré tout à survivre et à désactiver Hal.

Dans la dernière partie du récit, Bowman s’approche de la lune Japet2 et y découvre un monolithe aux proportions identiques à celui découvert en périphérie de la terre, mais cent fois plus grand. Il comprendra vite qu’il s’agit en fait d’un passage, d’une porte entre notre système solaire et d’autres mondes considérablement plus éloignés. Cet aspect est très clair dans le livre mais pas spécialement dans le film, où les explications sont remplacés par un déluge d’images, de sons et de musique, avec notamment l’emploi du choeur Lux Æterna de Gÿorgy Ligeti.

On notera que, comme c’est le cas de la plupart des personnages du cinéma de Kubrick, les décisions de Bowman sont généralement impossibles à prédire.  On ne se dit pas sans cesse « il va faire ceci », « il faut qu’il fasse ceci » ni « ne fais pas ça ! ». Le spectateur ne lutte pas et n’est pas consulté, même en pensée, il est totalement passif et extérieur au récit, ce qui lui laisse tout loisir de se concentrer sur ce qu’il voit et ce qu’il ressent.

Au terme de son voyage, Bowman se retrouve à l’intérieur de ce qui ressemble à une suite d’hôtel. Dans le film, il se voit lui-même à plusieurs âges, jusqu’à son lit de mort où il semble veillé par le monolithe noir. Il est ensuite remplacé par un nouveau-né qui s’approche de la terre. Dans le livre, la pièce où Bowman atterrit est une sorte de décor manifestement inspiré par des images de télévision arrivées jusqu’à Jupiter. Le lieu, qui été conçu pour l’accueillir, contient une nourriture grisâtre à l’apparence de porridge et de l’eau. Il s’y endort puis, sous l’influence du monolithe, remonte le temps, retrouve ses sensations récentes, puis plus lointaines, jusqu’à atteindre le stade de nouveau-né. Cela l’amène à un état de conscience nouveau, il comprend plus de choses que jamais et peut se déplacer dans l’espace à sa guise.
Quand le livre se termine, il s’approche de la terre sans trop savoir ce qu’il veut faire.

Il y a peu de différences entre le film et le livre, si ce n’est dans la manière dont l’accent est porté sur tel ou tel aspect du récit. Kubrick a toujours travaillé à partir de romans ou de nouvelles, mais il ne s’est jamais astreint à respecter ses sources d’inspiration. On se souviendra de la réflexion de Vladimir Nabokov qui, à propos de l’adaptation au cinéma de son roman Lolita, avait dit que c’était un bon film mais qu’il n’y voyait aucun rapport avec son roman. L’écrivain avait même été un peu vexé non de la trahison que représentait cette adaptation, d’autant qu’il avait passé un temps considérable à écrire un scénario avec Stanley Kubrick et que ce scénario non plus n’avait pas été respecté. C’est que Kubrick, in fine, ne respecte que le film, et cela constitue à l’évidence une très grande leçon de cinéma.
Alors que le roman de Clarke relève du rationalisme et du positivisme — une intelligence extra-terrestre bienveillante aide l’espèce humaine dans son évolution vers l’âge cosmique et vers une forme de conscience supérieur3 —, le film de Kubrick est mystérieux et contemplatif, laissant le spectateur avec bien plus de questions que de réponses.
Si Kubrick n’a pas réalisé un film rationnel et aisément racontable comme l’a été le film suivant (2010: Odyssey two, par Peter Hyams, 1984), il s’est pourtant montré respectueux des faits scientifiques, ou en tout cas de l’opinion des scientifiques de son temps, et ce à un degré jamais atteint au cinéma ni avant, ni sans doute, depuis. Le réalisateur a tenu à se faire conseiller par les scientifiques qui se trouvaient au plus près des sujets traités et qui pouvaient en prédire les évolutions (Marvin Minsky pour l’intelligence artificielle, notamment — Minsky qui est d’ailleurs cité dans le livre, tout comme Alan Turing). Il était même prévu que la séance soit précédée par un petit documentaire dans lequel des chercheurs, des prospectivistes ou des auteurs de science-fiction dissertaient sur le futur, sur la question de la vie extra-terrestre et de la colonisation de la lune ou de Mars : Isaac Asimov, Margaret Mead, Jack Good,… Au total, vingt-et-une interviews qui ont malheureusement été égarées !

L’exemple le plus radical du souci d’exactitude de Kubrick est sans doute l’emploi du silence du vide spatial, ce que n’ont osé ni George Pal avec son Destination Moon (où les sons ne portent pas mais où le vide est comblé par le brouhaha d’un orchestre symphonique assommant), ni bien sûr George Lucas avec sa saga Star Wars, où les chasseurs « Tie » de l’Empire hurlent comme les avions Stukas de la seconde guerre mondiale et où la musique de John Williams, là encore, remplit le vide. Je cite ces deux films car ils entretiennent des rapports avec 2001. Le premier pour son souci de vérité scientifique affiché, et le second pour avoir marqué durablement l’histoire de la science fiction au cinéma. Destination Moon (1950) a été la première tentative de parler de manière vraisemblable du voyage spatial4, tandis que Star Wars partage avec 2001 la réputation d’avoir révolutionné les effets visuels au cinéma, d’avoir fait sortir ces derniers de l’âge du carton-pâte. Dans Destination Moon, des astronautes se plaignent des effets de l’accélération ou de la difficulté qu’il y a à avaler un cachet en gravité zéro. Dans 2001, le comique est plus discret : on voit par exemple Heywood Floyd, président du conseil astronautique, lire avec la plus grande attention les instructions des latrines pour gravité zéro de la station spatiale où il se trouve en transit : il existe dans l’espace des moments où la plus petite erreur peut coûter très cher.

Quelques reliques du film présentées dans le cadre de l'exposition Science (et) fiction à la Cité des Sciences et de l'industrie : des maquettes d'engins spatiaux et l'uniforme de David Bowman.

Quant à la comparaison avec Star Wars, elle donne à mon avis encore l’avantage à 2001 car si Lucas a soigné la logique interne de ses images presque autant que Kubrick, c’est sans tenir particulièrement compte des lois de la physique et surtout, c’est sans s’interroger sur les effets qu’une situation technologique peut avoir sur la psychologie humaine. Un vaisseau spatial dans Star Wars se conduit grosso-modo comme une voiture dans American Graffiti (du même auteur) et les voyages interstellaires ne sont pas bien différents des trajets autoroutiers californiens ; Dans 2001, se retrouver seul dans un vaisseau vide au large de Jupiter, c’est être réellement et absolument seul, seul avec le son de sa respiration, seul avec ses questions et seul avec son destin. Kubrick a démontré le premier que la science-fiction « extra-terrestre » était digne de respect5, Lucas a démontré quant à lui que la série B pouvait être digne d’attention, ouvrant la voie au cinéma actuel, qui donne les budgets les plus importants aux scénarios de films qu’on aurait jugés d’intérêt négligeable il y a quelques décennies.

Ceci dit les leçons de 2001 ont porté, par exemple avec le Silent Running (1972) de Douglas Trumbull (membre de l’équipe de 2001), le Solaris (1972) d’Andreï Tarkovski, puis avec le comique Dark Star (1974) de John Carpenter, qui a lui-même préfiguré au Alien (1979) de Ridley Scott et sans doute aussi au Outland (1981) de Peter Hyams. Des films plus récents tels que l’ennuyeux Supernova (2000) ou l’excellent Sunshine (2007) entretiennent à mon avis aussi une dette envers 2001.

Hal

Si on décale d’une lettre de l’alphabet le mot HAL, c’est bien connu, on obtient le nom IBM.
Arthur C Clarke et Stanley Kubrick ont toujours affirmé qu’il ne fallait pas y voir un clin d’œil, que c’était un pur hasard et qu’ils auraient changé le nom de la machine s’ils s’en étaient aperçus à temps.
HAL est l’acronyme de Heuristically programmed ALgorithmic Computer. Le nom a été traduit, dans l’édition française de 1968, par Cerveau Analytique de Recherche et de Liaison (CARL). Les éditions françaises ultérieures, au livre de Poche, ont conservé ce nom CARL malgré la popularité du film. En revanche dans le roman 2010: Odyssée deux, HAL retrouve son nom d’origine.
Le statut exact de ce nom n’est pas clair : c’est à la fois le surnom de l’ordinateur en tant « qu’individu », c’est celui de la série à laquelle il appartient — les modèles HAL9000 —, c’est celui de la société qui l’a conçu et c’est celui de l’usine où il a été fabriqué. Dans 2001, l’existence de plusieurs ordinateurs HAL9000 est évoquée, tandis que dans 2010: Odyssée deux, l’ordinateur « jumeau » de HAL s’appelle SAL9000, dispose d’une voix féminine et d’un « œil » bleu et non rouge.
Dans le récit, on apprend que HAL a été mis en service le 12 janvier 1997, soit quatre ans avant l’expédition du vaisseau Discovery one, qui aboutit à sa mise hors-service. Dans le roman 2010: Odyssée deux, Hal est réactivé par son créateur, le docteur Chandra6, qui doit tout lui réapprendre.

La grande trouvaille de Kubrick, c’est d’avoir représenté HAL par un œil cyclope rouge et une voix calme et parfaitement équilibrée : ni suave, ni chaleureuse, elle est pourtant bien éloignée de la diction hachée et mécanique qu’avait proposé la science-fiction jusqu’alors pour ses ordinateurs « conscients ».
Souvent, les plans qui montrent l’œil sont totalement silencieux : il est alors clair que l’ordinateur réfléchit. On entend plus volontiers parler Hal lorsque l’on observe l’intérieur du vaisseau depuis son point de vue, c’est à dire sans le voir.
J’ai toujours été frappé du fait que le dysfonctionnement de Hal9000 soit lié à la représentation artistique. En effet si on est attentif, on s’apercevra que la première activité incongrue de Hal est la scène où il demande à Bowman de lui montrer ses dessins — des dessins assez morbides qui montrent les membres d’équipage en hibernation dans des sortes de sarcophages — et le félicite de ses progrès.
C’est aussi accompagné par l’art que Hal perd conscience, meurt : alors que Bowman désactive ses mémoires une par une, l’ordinateur se met à chanter la chanson Daisy Bell. Pour la petite histoire, cette balade surannée est la première chanson à avoir jamais été chantée par un ordinateur, un IBM 704, en 1961.
Les arts visuels sont donc associés à la conscience, à l’intelligence, à la quête de savoir, tandis que la musique est associée à la mémoire et, peut-être aussi, à la fuite du temps et à l’angoisse de la mort.

La nouvelle de Clarke, "The Sentinel", a été publiée en 1967 dans la revue Planète, qui précise qu'un film britannique inspiré de cette oeuvre est en cours de tournage et s'intitulera "Epic 2001". Les illustrations sont de Nicole Claveloux. Dans The Sentinel, un géologue lunaire découvre une structure mystérieuse en forme de pyramide, protégée par un champ de force. Pendant vingt ans, les humains ne savent que faire de l'objet et finissent par le détruire. Ils comprennent alors qu'il s'agissait d'une alarme laissée par un civilisation lointaine (dans le temps et l'espace) dont la destruction signifierait que les terriens ont atteint l'ère spatiale et l'ère atomique.

Il y a beaucoup de thèmes dans 2001 et dans les récits qui ont suivi : 2010: Odyssée deux ; 2061: Odyssée trois ; 3001: L’Odyssée finale (où Hal finit par fusionner avec Bowman !). Le présent article sert donc à poser quelques observations qui pourront être développées ultérieurement.
J’avais déjà mentionné tel ou tel aspect de 2001 dans des billets précédents, notamment : l’œil et l’ordinateur ; la presse électronique ; K2000.

  1. « Je n’ai jamais eu l’intention de véhiculer un message avec des mots. 2001 est une expérience non-verbale. Sur les deux heures et dix-neuf minutes de film, il y a un peu moins de quarante minutes de dialogue. J’ai tenté de créer une expérience visuelle qui dépasse les catégories verbalisées et qui pénètre directement le subconscient avec un contenu émotionnel et philosophique » — interview pour Playboy Magazine, 1968. [↩]
  2. Le résumé que je fais est celui du livre, car le film place le but de la mission entre les lunes de Jupiter Io et Europe. Je suppose que Kubrick a fait ce choix pour des raisons purement visuelles, l’apparence de Jupiter étant sans doute plus chaleureuse que celle de Saturne, qui est d’une grande beauté mais aussi d’un aspect froid et sans « vie » (au sens visuel). De plus, la physionomie unique de Japet, objet blanc maculé par une étrange tache noire, méconnu du public, contrairement à Io ou Europe, aurait peut-être été difficile à imposer sans autres explications que visuelles. [↩]
  3. Le 2001 d’Arthur C. Clarke est extrèmement proche, finalement, du Contact de Carl Sagan (excellemment adapté au cinéma par Robert Zemeckis en 1997), qui comme Clarke a été auteur de science-fiction, scientifique influent, athée convaincu mais aussi croyant prosélyte en l’existence d’intelligences extérieures à notre planète. Dans dans 2001 comme dans Contact, l’humanité doit atteindre le stade de maturité à partir duquel d’autres formes de vie intelligente accepteront d’entrer en contact avec elle. [↩]
  4. Sur la manière dont l’imaginaire de la conquête spatiale a influencé et peut-être même permis la conquête spatiale, je renvoie le lecteur à La lune est pour demain, par André Gunthert. [↩]
  5. Avant 2001, il a existé de la bonne science-fiction au cinéma, mais il s’est généralement agi de fables morales ou philosophiques : Metropolis (1927), Things to come (1936), The Day the earth stood still (1951), Invasion of the body snatchers (1956), The World, the Flesh and the Devil (1959), le série The Twilight Zone (1959-1964),… Même s’il leur arrive d’utiliser ces thématiques, aucune de ces fictions n’entendaient réellement parler d’intelligences extra-terrestres, de voyages spatiaux ou d’évènements fantasstiques. [↩]
  6. Chandra est le nom d’une divinité lunaire dans l’hindouisme mais qui est surtout le diminutif de Sivasubramanian Chandrasegarampillai. C’est le nom que la Nasa a donné à son observatoire spatial le plus à la pointe. [↩]

Science (et) Fiction

novembre 14th, 2010 Posted in Cimaises, Robot célèbre, Sciences | 13 Comments »

Je ne pouvais pas rater l’exposition Science et Fiction, Aventures Croisées, qui se tient à la Cité des sciences et de l’industrie depuis le 21 octobre dernier et jusqu’au 3 juillet 2011. Je n’y ai pas appris grand chose, et je ne m’attendais pas à ce que ce soit le cas, mais j’ai pu voir des documents assez émouvants : maquettes et costumes de films, éditions originales de livres et de revues, mais aussi manuscrits et notes de travail d’auteurs de science-fiction. L’objet le plus étonnant, pour moi, aura été le costume d’un personnage du film Tron : ce vêtement est noir et blanc, ce qui donne une idée des manipulations chromatiques opérées en post-production pour obtenir le résultat électrique que l’on sait.

On apprécie l’œuf d’Alien, les pyjamas futuristes de l’équipage Star Trek, les somptueux costumes et accessoires de Dune, ceux un peu plus kitschs de Battlestar Gallactica, la veste de Rick Deckard dans Blade Runner, les tuniques sexy de Logan’s Run, les uniformes des extra-terrestres de V, les combinaisons spatiales venues de Sunshine, 2001 ou encore de Outland, les maquettes (souvent authentiques) des Eagle de Cosmos 1999, des vaisseaux de Star Wars ou d’autres films et séries déjà citées. On trouve aussi de nombreux robots célèbres, dont certains ne sont que des répliques (la créature de Métropolis,  Robbie le robot ou encore C3PO) mais certains ont effectivement été filmés : R2D2 ou le robot de Buck Rogers, notamment.

L’exposition présente aussi une sélection plutôt réussie (mais pas très inattendue) d’affiches de cinéma, et un bon nombre de revues et de livres, dont certains que l’on a rarement l’occasion de voir autrement que sous forme de reproduction, de Cyrano de Bergerac, John Wilkins et Johannes Kepler à Analog, Amazing stories et Science-fiction magazine. Quelques documents uniques sont aussi montrés : extraits du story-board de l’Empire contre-attaque, dessins d’Albert Robida ou, sans doute le plus intéressant, documents de travail de romanciers qui, m’a-t-il semblé, sont presque tous français : Villers de l’Îsle-Adam, Pierre Boulle, Stefan Wul, Jacques Mondoloni,…

Des films à vocation pédagogique sont diffusés un peu partout, ils sont plutôt amusants, d’une facture un peu cheap, très courts. Sur de grands écrans, on aperçoit régulièrement des extraits de classiques du cinéma de science-fiction qui zappent à une cadence infernale (une astuce pour économiser sur les droits d’auteur ?). On peut aussi manipuler des bornes multimédia diverses (pas très réussies visuellement parlant) pour déclencher une simulation de voyage dans le temps, pour vérifier si l’on ferait un bon psycho-roboticien ou pour découvrir la réalité augmentée. Un film plus long, réparti sur quatre écrans, entend nous expliquer les enjeux de l’espace-temps. Il contient quelques bonnes idées visuelles, mais il aurait pu être un tout petit peu plus soigné, notamment du point de vue scientifique.

Si les collections sont superbes et d’un très bon niveau, le projet initial semble avoir été complètement oublié en cours de route. L’imaginaire scientifique et l’imaginaire science-fictionnesque se nourrissent-ils mutuellement ? Sans aucun doute, mais l’exposition n’en apporte presque aucune preuve. En dehors de l’exploration spatiale et de la robotique, la collection de thèmes traités (mondes virtuels, dystopies, génétique,…) n’est pas reliée à l’histoire des sciences ou des techniques, ou en tout cas ne l’est que de manière franchement superficielle. On perçoit une petite ambition dans l’explication du voyage dans le temps et de ses implications, mais cela ne va pas bien loin. Il semble que le travail véritable, de ce côté-là, se soit fait ailleurs : colloques, conférences, documents à consulter en ligne1 , catalogue, etc.

En bref, une assez belle exposition sur la science-fiction, mais en aucun cas une amorce de réflexion véritable sur la question du rapport qui lie ou ne lie pas science et fiction.
Quant à la science-fiction proprement dite, il faut bien admettre que les références présentées sont d’un grand classicisme et ne bousculeront pas l’idée qu’ont du genre les gens qui ne le fréquentent que par le biais des blockbusters américains.

  1. On peut notamment visionner ce débat entre Ursula Bassler et Roland Lehoucq sur UniversSciences.tv : Science et science-fiction, unies pour toujours ? [↩]

Plus sulfureux qu’Onfray : Mickey, Popeye et Tintin ?

novembre 14th, 2010 Posted in Bande dessinée, indices, livre qu'il faudra que je lise | 22 Comments »

Michel Onfray n’a pas eu peur de se mettre à dos la puissante communauté des freudolâtres (Le crépuscule d’une idole : l’affabulation freudienne, 2009) ni de taper sur toutes les religions, notamment monothéistes (Traité d’athéologie, 2005). Il n’a pas eu peur non plus de bousculer les habitudes universitaires en faisant de la philosophie à la radio ou en s’engageant dans l’Université populaire de Caen. Enfin, il n’hésite pas à revendiquer une ascèse de l’hédonisme et du libertinage amoureux. Bref, quoique l’on pense de sa philosophie (dont j’ignore à peu près tout à vrai dire) et de ses positions politiques ou morales, on peut difficilement accuser le bonhomme de manquer de courage. Pourtant, son refus du conformisme trouve parfois ses limites.

Il vient de publier sur le site du Nouvel Observateur un article intitulé Pitié pour Derrida, qui s’attaque au livre Derrida, par Benoît Peeters, et à Trois ans avec Derrida, du même auteur, qui est la chronique de sa biographie du philosophe de la déconstruction. Je n’ai pas d’opinion sur le travail de biographe qu’a accompli Benoît Peeters, n’ayant lu aucun de ces deux livres. Peut-être a-t-il les défauts que lui prête Onfray et peut-être doit-on féliciter ce dernier d’être allé à contre-courant de l’opinion générale, qui se montre jusqu’ici dégoulinante de bienveillance : Libé, les Inrocks, et jusqu’à l’insupportable ennemie jurée d’Onfray, Élisabeth Roudinesco — ceci expliquant peut-être cela, d’ailleurs. Peu importe. Ce qui m’intéresse dans l’article, c’est la manière dont Onfray, qui ne donne quasiment aucun élément d’appréciation consistant, décrédibilise le projet — établir la première biographie d’un philosophe d’importance internationale récemment disparu —, en s’attaquant à son auteur et surtout, au rapport qu’entretient son auteur avec la bande dessinée.
Il était possible de présenter Peeters comme philosophe de formation, ancien étudiant à l’école des hautes études en sciences sociales sous la direction de Roland Barthes, habilité à diriger des recherches, auteur d’une biographie de Paul Valéry, d’un long (plus de six heures dans l’édition en DVD) entretien filmé avec Alain Robbe-Grillet et co-auteur d’un roman avec le cinéaste Raoul Ruiz.
Mais Onfray préfère résumer :

« Voilà un homme connu pour une biographie d’Hergé, des collaborations dans des BD et pour être un spécialiste de Tintin – autant de titres de noblesse philosophique, bien sûr – qui cherche à écrire une bio, mais sans savoir de qui ! Il se tâte : peut-être Magritte, peut-être Jérôme Lindon, pourquoi pas «une autre personnalité»… Puis il se laisse tâter par une éditrice et accepte la commande d’un Derrida… »

Beaucoup de choses dans ces lignes, non ? Hergé et Tintin sont l’emblème même de la bande dessinée, le sujet le plus banal du genre — à une certaine époque on disait qu’un essai consacré à la bande dessinée sur deux traitait d’Hergé ou de Tintin. Onfray n’a pas mentionné Chris Ware ou Rodolphe Töpffer, auteurs passionnants auxquels Benoît Peeters a aussi consacré des essais.

On notera la petite pique condescendante : « autant de titres de noblesse philosophique, bien sûr ». Associer ce qu’on a lu enfant à un « titre de noblesse philosophique », quoi de plus drôle en effet. On notera au passage de Benoît Peeters est crédité ici de « collaborations dans des BD ». Un peu léger, comme qualification, pour désigner le scénariste de la série des Cités obscures qui appartient sans conteste à l’histoire de la bande dessinée la plus ambitieuse.
Passons sur la passivité et l’indécision que le philosophe devine derrière le projet (« peut-être » ; « pourquoi pas » ; « cherche à écrire une bio » — Onfray nomme-t-il les biographies qu’il rédige des « bios », au fait ?). Pour finir, Peeters, dit Onfray, « se laisse tâter par une éditrice ». La tâteuse (?!) est une femme ! Un double déshonneur : faible devant le « sexe faible », Peeters « accepte la commande d’un Derrida »… Un Derrida comme on dirait un chou-fleur, quoi. « Et un Derrida pour la p’tite dame, un ! »

En introduction, Onfray précise qu’il n’a rien contre le projet d’une biographie de philosophe, qu’il s’agit même d’une clé essentielle dans la compréhension de l’œuvre d’un penseur, opinion qu’il semble d’autant plus satisfait de brocarder qu’elle est, dit-il, « aux antipodes de l’académisme »… et qu’il est bien sûr lui-même l’auteur de plusieurs biographies de philosophes. Il reproche à Peeters d’admettre n’avoir eu qu’une « lecture flottante » (le terme est de Peeters) de l’œuvre de Derrida. Crime de lèse-académie s’il en est : si l’on n’a pas lu la totalité des livres de l’auteur dont on parle, on n’est pas censé l’avouer ! Onfray reproche aussi au livre d’aborder la vie privée de Derrida sans prendre de pincettes — et peu importe si l’histoire qui y est racontée est connue de tous et qu’il eut été ridicule de ne pas l’évoquer. Il accuse par ailleurs Peeters d’avoir effectué ses recherches sur Google…
Il conclut :

« En antidote à cette mauvaise action intellectuelle, on pourra soit lire et méditer Derrida, par exemple «Politiques de l’amitié» ou «Du droit à la philosophie» ; soit réfléchir à ce que serait une véritable biographie philosophique à même de rendre possible une philosophie de la biographie à laquelle s’essaie pitoyablement sur cinq [sic1] pages le spécialiste de Tintin. Pareil chantier exige des ouvriers d’une autre trempe. »

Benoît Peeters, nous rappelle-t-on, est « le spécialiste de Tintin »2. Enfin, nous dit-on, ce chantier exige des ouvriers d’une autre trempe. Des Michel Onfray par exemple ?

Onfray est lui-même co-auteur (avec le jeune et talentueux Maximilien Le Roy) d’une bande dessinée, consacrée à Friederich Nietzsche, qui n’a pas fait autant de bruit qu’elle l’aurait pu à sa sortie, notamment parce qu’elle a paru quelques semaines avant sa biographie de Freud, mais aussi parce qu’il se publie à présent plus de dix albums de bande dessinée par jour et qu’il ne suffit plus de traiter un sujet inédit ni d’être un auteur réputé à contre-emploi et issu de la culture cultivée pour se faire vraiment remarquer dans ce domaine : de Dino Buzzati à Daniel Pennac en passant par Paul Auster, on peut dire que cela s’est déjà vu. Le livre s’est raisonnablement bien vendu, à ma connaissance, mais il n’y a pas eu de scandale.
Au chapitre de la philosophie en bande dessinée, on peut mentionner l’étonnant Logicomix, par Apostolos Doxiadis, Christos Papadimitriou, Alecos Papadatos et Annie Di Donna, copieux pavé graphique qui raconte la vie, le temps et la quête de Bertrand Russell, mais aussi de Ludwig Wittgenstein et de quelques autres philosophes ou mathématiciens liés à Russell, et auquel est associé un appareil de notes plutôt bienvenu : on y apprend ce qui relève des faits et ce qui a été uniquement imaginé par les auteurs pour les besoins du récit. On comparera cette méthode à celle d’Onfray qui semble connaître Nietzsche si intimement qu’il peut s’en faire le ventriloque : « De mon côté, je suis très respectueux de ce qu’a été Nietzsche. Il n’y a pas une bulle qui contient des mots qu’il n’aurait pas prononcés »3.

Je n’ai pas lu l’album, basé sur un scénario écrit par Onfray pour le cinéma, mais je le suppose digne d’intérêt. Bons ou mauvais, les dialogues pensés par le scénariste auront l’avantage de la parcimonie : ce que j’ai pu en apercevoir me semble avoir été inspiré, dans le découpage, par les pages les plus silencieuses de Cosey, Comès, ou même Pratt : on laisse parler le paysage. Peut-être est-ce une vision un peu kitsch du métier de philosophe ceci dit : le penseur pensif qui regarde passer des oiseaux… C’est bien, mais la bande dessinée fait de la philosophie depuis toujours, et mieux, elle le fait sans s’encombrer de la signature de philosophes patentés. Je citerais pèle-mêle Charles Schultz, Chris Ware, Nikita Mandryka, Joann Sfar, Tullio Altan, Bill Watterson, Daniel Goossens, Peyo, Raymond Macherot, David Vandermeulen, Osamu Tezuka, Lewis Trondheim, Will Eisner, Vaughn Bodé, Luciano Bottaro, Jean-Claude Forest, Fred, Al Capp, Frederik Peeters, Ibn al Rabin…

Onfray, toujours interviewé par Le Matin dimanche, semble s’excuser : « Ce qui m’intéresse, c’est de populariser la philosophie sans abaisser son contenu. Je me dis que tous les moyens sont bons : le théâtre, l’opéra, le cinéma, et pourquoi pas la BD? (…) Pour l’instant, dans le monde de la BD, je suis plutôt bien accueilli. Les gens considèrent que c’est bien que je fasse une intrusion dans cet univers-là. Mais pour la philo, à l’évidence, je vais être le pire personnage qui soit, parce que je vais prostituer la discipline, mais ça me paraît normal… (…) Pour les philosophes de profession… C’est un ghetto! Moi je transgresse ces lois en permanence, je ne fais pas partie de ce monde-là. Ça m’est absolument égal. En revanche, si quelqu’un me dit entrer dans la philo grâce à cette BD, je suis le plus heureux des hommes. (…) Je l’ai été [Lecteur de bd] comme tout le monde. Ça fait partie du patrimoine culturel d’avoir lu «Tintin» ou «Astérix». J’ai aussi aimé Reiser, Geluck… Mais je ne suis pas un grand lecteur de BD. J’ai toujours pensé que c’était une distraction, qu’une BD grâce à laquelle j’apprendrais des choses n’existait pas ». Il a dit peu ou prou les mêmes choses ailleurs, par exemple sur France Info.

Il se défend presque d’avoir lu de la bande dessinée : sur ce point il s’est contenté de faire « comme tout le monde ». S’il est séduit par l’idée d’un « cinéma du pauvre », conforme à sa vocation de philosophe populaire et s’il semble penser qu’il avait tort de croire jusqu’ici (jusqu’à ce qu’il y apporte sa touche ?) que la bande dessinée ne pouvait servir à rien d’autre qu’à distraire, on sent Onfray presque étonné de sa propre audace, persuadé qu’on voudra lui faire payer ce mélange des genres, qu’on l’accusera de « prostituer la discipline ». Mais cela ne s’est pas passé, je crois que même Alain Finkielkraut n’a pas relevé ce non-événement, c’est dire !

Il me semble que ce rapport à la bande dessinée, touchée du bout des doigts dans un projet éditorial subi avec ce que je perçois (suis-je le seul ?) comme un profond embarras4, puis employée comme non-argument pour décrédibiliser un adversaire, montre de la part de Michel Onfray une mentalité infiniment plus conformiste qu’il ne pourra jamais l’imaginer.

(images : Onfray à France Info ; Benoît Peeters / Wikipédia ; le livre Derrida ; la bande dessinée Nietzsche)

  1. Le Derrida de Benoît Peeters fait plus de 700 pages. [↩]
  2. Pourquoi Peeters serait-il le spécialiste de Tintin, au fait ? Où sont passés Pierre Sterckx, Thierry Smolderen, Pierre Assouline, Michel Serres, Numa Sadoul, Serge Tisseron, Pierre Fresnault-Deruelle, Thierry Groensteen,… ? [↩]
  3. Le Matin Dimanche : Onfray raconte Nietzsche dans une bande dessinée, 20 mars 2010. [↩]
  4. Notons au passage que Michel Onfray a eu une autre collaboration avec un auteur de bande dessinée, et non des moindres : en 2009 Stéphane Blanquet s »est vu commander un leporello par la Comédie de Caen, pour illustrer un texte d’Onfray intitulé Le Corps sent l’organe. Mais ici, Blanquet est employé comme illustrateur et non comme auteur. J’ai du mal à imaginer que la rencontre soit due à Onfray. [↩]

Jeff Guess / Ekphrastic Objects

novembre 11th, 2010 Posted in Brève, Images, Interactivité | No Comments »

Hier, 10 novembre, Jeff Guess, artiste et enseignant à l’école d’art de Paris-Cergy, est venu présenter sa pièce interactive-conférence Ekphrastic Objects à l’école des Beaux-Arts de Rennes.

Le texte est lu en anglais par l’artiste et interprété à la volée par son logiciel. Les aléas de la reconnaissance vocale le forcent régulièrement à effectuer des corrections. Lorsqu’une phrase est validée, elle est traduite en français sous forme de sous-titre, et ses mots partent vadrouiller dans un espace en trois dimensions en suivant un tracé dont on découvre peu à peu qu’il est plutôt précis. Les phrases s’échangent des mots et s’en vont composer ce qui apparaît progressivement comme étant une image — en laquelle il me semble avoir reconnu un des premiers daguerréotypes, la célèbre vue du Boulevard du Temple, qui est aussi, accidentellement, une des premières photographies d’une figure humaine.
Le texte de la conférence évoque, notamment par la citation, la rencontre, en 1839, de Samuel Finley Morse et de Jacques-Louis Mandé Daguerre, à la fois artistes et chacun inventeur d’une technologie majeure de l’histoire des deux derniers siècles.
Le langage parlé est codé sous forme de textes et engendre des images, puis tout ceci est relié par Jeff Guess à sa propre pratique, la programmation informatique, où l’action et la création d’objets procède aussi du langage.