Profitez-en, après celui là c'est fini

Le Cinéma graphique

novembre 17th, 2009 Posted in Images, Lecture | 3 Comments »

Dominique Willoughby, cinéaste et enseignant-chercheur au département cinéma de l’Université Paris 8, vient de sortir un livre de référence sur le dessin animé : Le cinéma graphique, éd. Textuel (40 euros).
Près de trois-cent pages abondamment illustrées censées couvrir cent-soixante quinze ans d’histoire du dessin animé, depuis le Phénakistiscope (1833) aux plus récents développement de l’animation informatique, d’Étienne-Jules Marey au studio Pixar, d’Émile Cohl à Edmond Couchot.

cinemagraphique

Il existe de nombreuses histoires du dessin animé, mais celle-ci a la grande vertu de ne pas accorder une place exagérée au cinéma de divertissement puisque l’on y traite aussi d’animation abstraite, de cinéma expérimental, de cinéma scientifique, d’interactivité… On croise pèle-mèle les noms d’Oskar Fischinger, Norman McLarren, Len Lye, Alexandre Alexeïeff, Jean Painlevé ou Charles et Ray Eames côtoient ceux de Walt Disney, Hayao Miyazaki, John Lasseter, les frères Fleischer ou Tex Avery.
Je n’ai pour l’instant fait que parcourir le livre, mais j’apprécie son point de vue et l’éclectisme de ses références. Une seule lacune me saute aux yeux : il semble que les grands auteurs de génériques (Maurice Binder, Pablo Ferro et Saul Bass) ne figurent pas dans l’index.

Jump in music

novembre 17th, 2009 Posted in Interactivité, logiciels | 4 Comments »

maestro_couvJ’ai d’abord acheté Maestro! Jump in Music pour soutenir un courageux studio de création et de développement de jeu vidéo parisien, Pastagames. Je les connais bien, à vrai dire, et c’est chez eux que mon fils effectue son stage de classe de troisième (le descriptif de son poste  est   »testeur de jeux vidéo », je ne vous dis pas les jalousies qu’il a suscité). L’histoire de Pastagames a commencé au début des années 2000 par le développement de jeux en Java pour Internet puis pour téléphone portable, avec Joann Sfar et Lewis Trondheim comme collaborateurs et associés, excusez du peu. Ils ont ensuite été pionniers de la diffusion de bande dessinée sur mobile, et ils sont prestataires pour la réalisation de jeux pour consoles portables Nintendo DS.
Leur dernière production, Maestro! Jump in music, est le premier jeu pour DS dont ils soient non seulement les réalisateurs mais aussi les auteurs. Et c’est une grosse réussite, comme l’a souligné la presse spécialisée (gamekult, jeuxvideo.com, etc.). Il s’agit d’un jeu de plateau musical extrêmement addictif que certains n’hésitent pas à comparer à Super Mario, parallèle qui donnera des frissons aux joueurs chevronnés. En tout cas, chez moi, tout le monde se bat pour avoir la console.

maestro

On peut voir des vidéos extraites du jeu sur son site officiel : maestrojumpinmusic.com, ce qui donne une idée même si ce genre d’évocation ne peut évidemment pas rendre compte de l’expérience du joueur, qui est la seule chose qui compte en la matière.

J’ai mille yeux

novembre 17th, 2009 Posted in Filmer autrement, Parano | 7 Comments »

En anglais on appelle les systèmes de surveillance de la « télévision en circuit fermé » (closed circuit television / CCTV), puisque l’image des caméras n’est destinée à être diffusée que de manière restreinte. L’utilisation du réseau Internet pour accéder aux images diffusées a permis d’assouplir les systèmes de surveillance et d’en réduire les coûts — plus besoin d’un poste de contrôle à proximité — mais a aussi pour effet de les rendre publics, souvent à l’insu de leurs commanditaires.

camera_control

En effet, les divers systèmes de gestion de caméras commercialisés ne sont pas tous conçus pour être très sécurisés et quelques mots-clés saisis avec Google permettent de localiser sans peine des systèmes utilisant les serveurs vidéo les plus répandus :

inurl:/view.shtml | intitle:Live View / -AXIS | inurl:view/view.shtml^ | inurl:ViewerFrame?Mode=Refresh | inurl:axis-cgi/jpg | inurl:axis-cgi/mjpg | inurl:view/indexFrame.shtml | inurl:view/index.shtml | inurl:view/view.shtml | intitle:axis | intitle:liveapplet | allintitle:Network Camera NetworkCamera | intitle:axis | intitle:video server | inurl:LvApplintitle:Live NetSnap Cam-Server feed | intitle:Live View / – AXIS 206M | intitle:Live View / – AXIS 206W | intitle:Live View / – AXIS 210 | inurl:indexFrame.shtml Axis | inurl:MultiCameraFrame?Mode=Motion | intitle:start inurl:cgistart | intitle:WJ-NT104 Main Page | intext:MOBOTIX M1 intext:Open Menu | intext:MOBOTIX M10 | intext:Open Menu | intitle:snc-z20 inurl:home/ | intitle:snc-cs3 inurl:home/ | intitle:snc-rz30 inurl:home/ | intitle:sony network camera snc-p1 | intitle:sony network camera snc-m1 | site:.viewnetcam.com -www.viewnetcam.com | intitle:Toshiba Network Camera user login | intitle:netcam live image | intitle:i-Catcher Console – Web Monitor

Lorsque les adresses trouvées par Google sont des adresses IP (par exemple http://86.72.115.132), il est fort probable que le serveur trouvé soit bien une caméra. Parfois, on tombe même sur des systèmes qui permettent de contrôler physiquement les caméras (zoom, panoramique). Parfois les images seules sont disponibles et leurs contrôles avancés ne sont utilisables qu’à condition de disposer d’un mot de passe. Avec un système de localisation des adresses IP comme IP Adress Locator, on peut parfois savoir avec précision d’où proviennent les images filmées.

diversescameras

Aujourd’hui, j’ai surveillé un skate park au Danemark, suivi le trajet d’une vieille dame sur la grand place d’une ville hongroise, vérifié le trafic d’une petite ville américaine,…

Camescopes de poche

novembre 16th, 2009 Posted in Brève, Filmer autrement | 5 Comments »

Cette année, le gadget technologique de noël sera peut-être le caméscope de poche USB.
Ils ne s’agit pas d’une technologie novatrice ou étonnante en soi puisqu’il se produit de petites caméras de ce genre depuis longtemps et que de nombreux téléphones, appareils photo, mini-caméras pour sports extrèmes et même lecteurs mp3 (comme le dernier iPod nano) s’en rapprochent, mais ce qui est nouveau c’est que des marques sérieuses investissent le marché (Creative avec le Vado, Kodak avec ses séries ZI et les différents modèles Flip de la marque Cisco) avec des produits qui n’ont rien de l’habituelle camelote en plastique faussement métallisé et à l’image inexploitable.

usbcam_flip

Doté d’une focale fixe, d’une bonne batterie, et d’une interface qui se manipule sans effort, l’objet semble très solide. Il est discret et peut aisément passer pour un téléphone ou pour un lecteur mp3. L’enregistrement des séquences se fait sur une carte mémoire et le transfert, par le connecteur usb rétractable. Pas besoin de câble ou d’accessoires, pouvant être mis en route en une seconde, c’est un appareil qui s’utilise avec une facilité et une immédiateté qui n’ont pas d’équivalent dans le registre. La technologie est banale mais son extrême utilisabilité (ce mot laid existe) change tout, il suffit de voir avec quelle aisance spontanée les enfants se l’approprient. Le prix varie de 80 à 200 euros, selon les caractéristiques de l’objet. Je serai en mesure d’en parler un peu plus dans quelques jours.

Par effraction

novembre 16th, 2009 Posted in Ordinateur au cinéma | No Comments »

par_effraction_dvdRéalisé par Anthony Minghella1 en 2005, Par effraction (Breaking and entering) m’a été vendu comme un film à l’image léchée, se déroulant à Londres et dont le héros est un Macintosh portable. Et c’est à peu près ça.

Will Francis (Jude Law) est un architecte chargé de réfléchir à l’urbanisme du quartier King’s Cross à Londres. Avec son collègue Sandy (Martin Freeman, qui interprète le personnage de Tim dans The Office), il a installé son agence dans une ancienne usine de King’s Cross, quartier célèbre pour ses trafics de drogue et son activité de prostitution. Dès le lendemain de la fête d’inauguration des locaux, il se demande s’il a bien choisi son lieu d’implantation car il doit constater un premier cambriolage, réalisé sans grands ménagements. Les ordinateurs, de beaux Macintosh, ont disparu, et parmi eux l’ordinateur portable de Will qui résume : « j’ai toute ma vie sur cet ordinateur ».
À peine une semaine plus tard, un second cambriolage a lieu selon le même mode opératoire : une personne est entrée par le toit, en brisant une verrière, puis a désactivé l’alarme. Il s’agit donc de quelqu’un qui connaît le code de l’alarme mais ne dispose pas des clés des locaux. Les femmes de ménage sont soupçonnées, ce qui contrarie Sandy qui a un petit béguin pour l’une d’elle, Erika. Au passage, Sandy explique à Erika que sur son ordinateur volé se trouve une photographie d’elle, qu’il a pris pour essayer son appareil photo, et lui explique qu’il est inquiet à l’idée qu’on puisse s’imaginer des choses, comme si une photographie était une preuve d’attachement sentimental… Ce qui s’avèrera finalement avoir été le cas.

par_effraction_1

Excédés par la situation, Will et Sandy décident de passer leurs nuits dans une voiture, devant leur agence, pour prendre les coupables sur le fait. Une nuit, Will voit un jeune homme entrer par le toit de son agence. Il parvient à suivre ce dernier jusqu’à chez lui à son insu, et découvre avec surprise qu’il l’a déjà rencontré par hasard près d’un centre de sport, accompagné de sa mère. Le jeune homme, Miro, est un mineur en échec scolaire qui a quitté Sarajevo avec sa mère, musulmane, mais sans son père, serbe, pendant la guerre en Bosnie. Sa mère Amira (Juliette Binoche) gagne difficilement sa vie comme couturière. Sans lui dire ce qu’il sait et peut-être sans trop savoir ce qu’il veut, Will cherche à se lier à Amira en prétextant le besoin de réparer un vêtement. Amira et son fils vivent dans Alexandra Road estate, un quartier dense composé de terrasses créé dans les années 1970 par l’architecte Neave Brown.

Will est-il amoureux d’Amira ou fuit-il seulement sa situation familiale pénible ? Chez lui en effet, il se sent rejeté par son épouse, une suédoise mélancolique, et par sa belle-fille, qui souffre de problèmes psychologiques importants. Et Amira, est-elle amoureuse ou cherche-t-elle juste à faire chanter Will pour protéger son fils ?

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Il y a beaucoup de thèmes intéressants dans le film. Certains sont assez mal traités, comme tout ce qui est relatif à la maladie de la belle-fille de Will (dont le syndrome vaguement autistique n’est pas très vraisemblablement scénarisé et encore moins vraisemblablement interprété), et comme la question du déracinement, de l’immigration et de la différence culturelle. Juliette Binoche est plutôt bonne dans son rôle, ne serait-ce que parce qu’elle parvient à garder un sérieux apparent en articulant avec un gros accent dinarique des dialogues tels que (de mémoire) : « In my country, men don’t talk to women. They like to talk about politics but with women they don’t talk ! ».
Certains détails sont même excellents en théorie. Se rendre compte qu’on ne parvient pas à parler de la guerre et des cicatrices qu’on en a gardé au milieu d’un supermarché londonien ; ne pas savoir exactement si on fait quelque chose pour une raison égoïste et intéressée, par désespoir ou par amour (Will, son épouse Liv ou encore Amira ont tous trois de bonnes raisons de s’interroger sur leurs propres motivations).
La réalisation aplatit malheureusement un peu l’ensemble. Il y a quelques surprises intéressantes, comme l’absence de mutation finale des personnages qui permet d’éviter de justesse le registre du mélo sentimental.

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Quelques personnages sont très réussis, comme le policier qui traque Miro avec bienveillance et fatalisme, ou la prostituée Oana qui tient compagnie (en tout bien tout honneur) à Will lors de ses moments de surveillance : elle s’impose, parce qu’elle est contente de trouver une voiture où se réchauffer entre deux passes. Enfin, Miro, le fils d’Amira, a une certaine épaisseur et malgré (ou du fait de) son attitude taciturne, on n’a pas tellement de mal à suivre le fil de ses pensées.
D’autres personnages auraient peut-être pu être évités ou un peu améliorés, comme la belle-famille serbe d’Amira, des cambrioleurs sexistes au crâne rasé, tout droit sortis d’un polar de Guy Ritchie, l’humour en moins.
Ce film m’en a rappelé de nombreux autres, mais jamais à son avantage. J’ai pensé à Next of Kin (1984) d’Atom Egoyan, film dans lequel un jeune homme entre dans la vie d’immigrés arméniens dont il sait pour avoir visionné des bandes vidéo de thérapie familiale : en arrivant au Canada, cette famille avait confié son fils aux services sociaux, pour adoption, et le jeune homme décide de se faire passer pour cet enfant douloureusement abandonné par les siens.

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J’ai pensé aussi à Dirty pretty things (Stephen Frears, 2002) qui faisait d’une autre française, Audrey Tautou, une immigrée (turque, cette fois) à Londres et qui utilisait une métaphore monstrueuse — le trafic d’organes — pour traiter de la question de la solitude et de l’exploitation des déracinés.
Le réalisateur semble avoir à cœur de dépasser les poncifs (Amira joue du Bach sur un clavier en bois2 ; Liv et Will plaisantent au sujet des clichés à propos de la Suède) mais il s’y fourvoie malgré tout in fine : Liv est traitée contre la dépression (comme tous les suédois ?) avec un caisson à lumière solaire, et Amira n’a rien de la bourgeoise de Sarajevo (pianiste classique et femme d’architecte) qu’elle est censée incarner, avec son tablier de paysanne et son beau-frère mafieux. L’enquête sociologique et culturelle n’a pas été très bien menée et l’accessoiriste de plateau n’a vraisemblablement jamais vu un burek : celui du film ressemble à un nugget assez peu apêtissant.

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Le MacBook de Will est sans doute l’objet le plus important du récit. Le scénario donne en effet une grande importance aux données numériques : l’ordinateur volé, qui selon Will contient « toute sa vie » (photos et vidéos familiales notamment) aurait dû être purgé de son contenu par Miro mais ce dernier ne parvient pas à s’y résoudre. Lors du second cambriolage, il fait même une sorte de cadeau à Will : il laisse un CD-rom contenant une sauvegarde des photographies qui avaient disparu avec la machine. « Ils font preuve de compassion alors ? » se demande le policier chargé de l’enquête.
Miro ne se contente pas de ce geste élégant : il ne parviendra pas à supprimer les données de Will et c’est même finalement ce qui permettra de le confondre. Les images de la vie de famille de Will ne sont rien pour Miro et il ne s’attarde pas énormément à les regarder, mais il en comprend la valeur, qu’il juge apparemment bien plus importante que celle des luxueux ordinateur3 qu’il dérobe.

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Le thème le plus intéressant du film est sans doute celui de l’urbanisme. Aux architectes Will et Sandy qui sont animés par le souci sincère mais peut-être aussi légèrement condescendant d’améliorer l’existence d’un quartier (en s’y implantant et en le modifiant) s’opposent Miro et ses amis, qui pratiquent le Parkour, cet « art du déplacement » urbain qui est une autre manière de s’approprier la ville et d’en redessiner les couloirs, les accès, les flux. Les deux approches s’opposent, mais elles se rejoignent en ce sens que Miro comme Will voient la ville du dessus, le premier en sautant de toit en toit, et le second en la réduisant à l’état de maquette. Miro vit et survit, tandis que Will semble tout placer sur un plan abstrait et maîtrisé : il apporte des espaces verts encadrés dans le quartier qu’il aménage et il se vante de conduire un véhicule écologique mais il supporte difficilement l’unique élément naturel de son voisinage, un renard.

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Un autre motif revient souvent : celui de la prise de vues. Il y a la photo de la femme de ménage Erika que son patron Sandy conserve parce qu’il est amoureux (fonction vaudou) ; il y a les photographies et les vidéos de famille de Will, « toute sa vie », qui seront aussi pour Amira la preuve qu’il n’est pas entré dans sa vie par hasard ; il y a les photographies que l’amie d’Amira prend, à la demande de cette dernière, de Will et d’elle dans son lit, avec pour projet de faire chanter ce dernier ; enfin, c’est en utilisant son caméscope que Miro comprend que Will est venu chez lui.

Chaque plan, chaque détail de ce film un peu longuet semble avoir été intensément réfléchi, on a l’impression que tout compte : pourquoi le policier chausse-t-il ses lunettes pour expliquer que les mêmes actions n’ont pas les mêmes conséquences selon le milieu où l’on se trouve ? Pourquoi Liv recolle-t-elle une assiette brisée ? Pourquoi la prostituée Oana vole-t-elle la voiture de Will pour la rendre sans explications avec à l’intérieur la peau d’un renard mort ? Pourquoi Liv et Will (llivv – vvill ? Vivre/Vouloir) font-ils l’amour alors que Will est lourdement entouré du le parfum d’Oana ? Pourquoi un couple enlacé entre-t-il dans le champ quand Amira quitte Will qui vient de l’embrasser, etc. ?

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C’est le genre de film qui se prête à des analyses plutôt gratifiantes pour qui s’y emploie, tant il contient de détails signifiants, de métaphores, de parallèles ou d’oppositions, mais le résultat s’en trouve du coup un peu étouffant, puisqu’il n’y reste plus beaucoup de place pour la rêverie du spectateur ou son interprétation personnelle, si ce n’est peut-être dans cette dernière question : pourquoi Amira conseille-t-elle à Will d’ajouter du sucre dans son café cuit à la turque ? Pour avoir une idée pareille, on doute que le scénariste ait jamais goûté ce genre de café.

  1. Anthony Minghella, réalisateur brusquement décédé en 2008, a été couvert d’oscars pour son film Le Patient Anglais, déjà avec Juliette Binoche, est aussi l’auteur du Talentueux M.Ripley, d’après Patricia Highsmith, et de Retour à Cold Mountain, avec Jude Law.   []
  2. Détail emprunté à Bagdad Café ? []
  3. Le film pourraît être précédé du logo de la marque Apple tant il insiste sur cette marque. []

Un cadreur au Rayon bonbons

novembre 15th, 2009 Posted in Filmer autrement, indices, Les pros, Parano | 5 Comments »

Reconstitution de/pour mémoire d’une scène à laquelle j’ai assisté hier dans la supérette de ma ville.
Deux adultes qui je pense sont des Rroms, se trouvent très occupés au rayon bonbon, ils ont l’air de trier les sachets de chamallows et autres confiseries et ils en remplissent leurs paniers. À un mètre d’eux, le vigile du supermarché se tient immobile et silencieux, un téléphone collé sur l’oreille.

rayonBonbons

Je ne pense pas me tromper en supposant qu’il fait semblant de téléphoner — couverture classique — mais aussi qu’il est en train de filmer ce qui se passe juste à côté de lui. L’immobilité et le mutisme absolu du vigile trahissent son activité de surveillance, mais ses yeux ne fixent pas les personnes qu’il surveille, ils regardent même partout ailleurs que dans leur direction. En revanche, l’œil de la caméra du téléphone est bien dégagé et précisément orienté vers les deux clients. J’ai fait des allers et retours dans le rayon pour observer l’observant et les observés, cela a bien duré cinq minutes.

L’utilisation de moyens de surveillance mobiles et discrets n’est pas très souvent mentionnée dans les débats qui entourent la question de l’augmentation des caméras de surveillance fixes. Pourtant la technologie est massivement disponible, puisque sans parler des dispositifs espions comme les lunettes caméras, presque tout le monde a dans la poche un dispositif de prises de vues fixes ou même, de plus en plus souvent, animées : le téléphone portable.

Berlin

novembre 9th, 2009 Posted in Mémoire, Personnel | 14 Comments »

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Avec Nathalie, on passait nos nuits à écouter France-Info, qui venait (presque) d’être créée. Tout nous semblait si extraordinaire et si rapide : Tien An Men, Prague, Berlin, Bucarest, et puis l’été suivant la guerre du Golfe, mais aussi la naissance d’Hannah. L’abolition de l’apartheid et la fin de la dictature au Brésil sont passées presque inaperçues au milieu de tous ces bouleversements. Des situations qu’on pensait figées à jamais se délitaient sous nos yeux et avec une certaine brusquerie. L’affrontement larvé des deux blocs, les Two tribes armées de missiles nucléaires que chantait Frankie Goes to Hollywood, cessait subitement, par forfait.
Nous avions conscience de vivre des instants historiques.

Le moment le plus fort de cette période a sans doute été la chute du mur de Berlin, dont on célèbre le vingtième anniversaire aujourd’hui. Mstislav Rostropovitch jouait du violoncelle, André Glucksman se félicitait en direct à la télévision de ce que les berlinois de l’est pouvaient enfin franchir Check point Charlie à l’aide de leurs automobiles Trabant pour venir manger des bananes à l’ouest (!) et celui qui est depuis devenu le président français partait donner des coups de pioche dans le plus célèbre graffiti du monde, accompagné d’Alain Juppé et de François Fillon, retrouvé là-bas par hasard1.

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On a su très vite que les choses ne se passeraient pas si facilement : Tien An Men reste un espoir déçu et, je pense, une douleur aussi intense que muette pour de nombreux chinois. La réunification de l’Allemagne ne s’est pas faite facilement, la partition de la Yougoslavie encore moins et à l’autorité communiste s’est substituée une vague maffieuse dont beaucoup d’ex-républiques soviétiques ne sont pas bien sorties.

Mais il y a un point négatif que nous n’avions peut-être pas anticipé à l’époque (pas moi en tout cas) et qui apparaît à présent dans l’érosion des libertés publiques et des avantages directs de la social-démocratie. Ce point, c’est qu’en n’ayant plus d’ennemi auquel se comparer, notre monde dit « libre » et réputé prospère n’a jamais eu moins besoin pour ses citoyens de liberté ou de prospérité qu’aujourd’hui.
Pour susciter l’envie parmi les pays du pacte de Varsovie, il fallait proposer mieux, il fallait par exemple que l’on puisse devenir riche, mais il fallait aussi que personne ne souffre de la pauvreté — et de fait le niveau de vie des classes populaires et moyennes n’avait fait que progresser depuis la fin de la guerre, et ce malgré une mauvaise situation de l’emploi salarié ; il fallait que l’état soit certes présent mais aussi bienveillant ; il fallait que la liberté s’exprime sans frein ; il fallait que nous ayons et le beurre et l’argent du beurre.

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Rappelons-nous justement de Berlin-Ouest à l’époque. Tout y semblait permis, la demi-ville accueillait la jeunesse avec des conditions inimaginables : squats institutionnalisés, exemption automatique de service national, tolérance de la vente de drogues douces… C’était la vitrine du monde « libre », la ville drainait les artistes les plus « hype ».
Qu’est devenue cette ville, qu’est devenue cette liberté ? Je suis certain qu’une tradition d’accueil des artistes y persiste, d’autant plus que l’ouverture de la frontière a subitement doublé la surface immobilière de la ville, devenue capitale au passage, mais malgré tout, de loin, la situation semble en voie de normalisation.

Depuis qu’elle n’a plus à se mesurer au collectivisme défectueux de l’est, l’Europe de l’ouest connaît en tout cas un recul flagrant à de nombreux niveaux : protection sociale, statut de la femme, libertés publiques, vie culturelle, éducation,… C’est ça aussi la « détente », le vainqueur aussi peut se reposer, il n’a plus besoin de faire valoir ses propres qualités, ainsi que l’a exprimé le financier Denis Kessler, ancien numéro 2 du Medef, qui expliquait au magazine Chalenges2 que l’objectif politique qu’il faut atteindre était à son avis rien moins que la liquidation du programme du conseil national de la Résistance — programme d’union droite-gauche qui avait abouti au droit de vote pour les femmes, à la naissance de la Sécurité sociale et de la retraite par répartition, à la création des comités d’entreprise et à l’établissement d’un salaire minimum.

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Pour tout arranger, le bloc de l’ouest s’est découvert « occidental » et a échangé son ennemi politique — l’URSS — contre un ennemi culturel — le monde arabo-musulman. Cette fois, la bataille ne se fera pas sur le terrain de la liberté et de la prospérité, mais sur celui de valeurs aussi vaseuses que l’identité nationale et le folklore religieux. Au secours !

  1. C’est du moins ce que raconte Le Nouvel Observateur cette semaine. []
  2. Adieu 1945, raccrochons notre pays au monde !, dans le numéro du 4 octobre 2007 de Challenges []

Un bonheur insoutenable

novembre 8th, 2009 Posted in Lecture, Ordinateur célèbre, Parano | 18 Comments »


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Un bonheur insoutenable (This perfect day, 1970) d’Ira Levin fait partie des classiques de la littérature dystopique, à côté du Talon de fer (Jack London), de Nous autres (Eugène Zamiatine), du Meilleur des mondes (Aldous Huxley), de Kallocain (Karin Boye — suédoise méconnue en France mais dont le roman jouit d’une grande considération dans le monde anglo-saxon) et de 1984 (George Orwell)1. La dystopie, ou contre-utopie, est un registre très à part dans le champ de la science-fiction. Il me semble qu’à l’exception notable de Ray Bradbury avec Fahrenheit 451, ceux qui ont produits les récits emblématiques du genre ne sont pas des auteurs spécialisés dans la science-fiction2. Le lectorat de ces ouvrages n’est pas forcément « mordu » de science-fiction lui non plus.
Il faut dire que, sans être pour autant d’indécrottables positivistes, les auteurs spécialisés dans la science-fiction ont en commun de chercher à bâtir des futurs qui soient vivants et crédibles, or ces qualités s’accommodent mal d’univers figés, parfaits (au sens où la moindre perturbation, le moindre changement de programme, la moindre opposition les remet en question) et uniformes. Un futur lointain où tous les hommes de la terre portent les mêmes vêtements et vivent comme des fourmis dans une fourmilière relève de la dystopie tandis que chercher à décrire comment on tombe amoureux ou comment on s’amuse sur une colonie minière d’une lune de Jupiter relève de la science-fiction. La littérature spéculative émane peut-être moins de la littérature utopique des XVI, XVII et XVIIIe siècles, dont les dystopies sont les héritières naturelles, que des préoccupations de Charles Darwin et de Karl Marx qui chacun à sa manière se sont intéressés aux mécanismes de l’évolution des situations — situations biologique et ethologique pour le premier, social, économique et politique pour le second.
Ceci étant dit, les applications concrètes qui découlent des observations et des idées de Charles Darwin (eugénisme) et de Karl Marx (marxisme) se trouvent souvent au centre des romans dystopiques et c’est en tout cas ce qui se passe ici.

(attention, je raconte le livre)
Dans un futur indéterminé, le monde est gouverné par les idées de Jésus, Marx, Wood et Wei — nous ne connaissons que les deux premiers. De leur plein gré, les humains unifiés et pacifiés ont construit un ordinateur géant, UniOrd (en anglais UniComp), qui est chargé de planifier chaque aspect de l’existence dans un souci de paix et d’efficacité. Chacun est suivi régulièrement par un conseiller personnel qui l’interroge sur toute activité anormale — par exemple, se sentir triste, s’être assoupi pendant un programme télévisé, ou simplement penser à sa vie et à la manière dont celle-ci pourrait changer. Il doit aussi se soumettre chaque mois à une chimiothérapie individualisée censée le guérir de toutes ses maladies et de ses imperfections (telles que la pilosité ou la présence d’une poitrine !), prendre en charge ses humeurs et son traitement contraceptif — puisque c’est évidemment la machine qui décide du droit à procréer. Du fait de cette injection et d’une propagande omniprésente, les humains n’ont pas beaucoup plus d’individualité que des fourmis ou des abeilles et occupent chacun la place précise qui leur est allouée. Dénués de passions et de sentiments véritables, dénués de concupiscence, ne connaissant les uns envers les autres aucune hiérarchie, les sujets d’UniOrd sont constamment soucieux de s’aider les uns les autres et de participer à la vie de leur communauté, qu’ils nomment « la famille ».
Tous portent des bracelets sur lesquels sont inscrits leurs nom, qu’ils doivent appliquer à des lecteurs disposés partout et qui permettent de tracer leur activité et de leur autoriser ou de leur refuser quelque chose.
Le héros, LI RM35M4419, est surnommé « copeau » (en anglais « chip ») par son grand-père, un homme passablement original selon les critères de la famille. Il a participé à la construction d’UniOrd à une époque où le monde n’était pas encore dirigé par un mais par cinq ordinateurs différents — un par continent.

mainframe

Pendant des vacances Copeau visite avec ses parents le lieu où se trouve UniOrd mais son grand-père l’entraîne discrètement dans les sous-sol, sans respecter la règle qui consiste à se signaler à chaque lecteur de bracelets que l’on croise. Copeau est effrayé par cette expérience mais il apprend une chose : l’UniOrd qui est montré aux touristes est factice, l’ordinateur véritable se trouve plusieurs niveaux plus bas dans des salles réfrigérées.

Des expériences « anormales » émaillent la vie de Copeau. Il souffre d’une anomalie physique : ses deux yeux ne sont pas de la même couleur, ce qui est pour lui un motif d’embarras extrême car l’uniformité des humains est aussi une uniformité physique. Un jour, son grand-père lui suggère de se demander quel métier il choisirait s’il en avait le droit — pensée amorale, « très pré-U », qui lui donne le vertige ; Une autre fois, il mentira pour son ami Karl WL, qui aime dessiner pendant son temps libre mais à qui UniOrd a refusé un jour un cahier de dessin et des fusains. Pris de remords, Copeau dénoncera Karl comme il dénoncera son grand-père, et chaque fois, lui et les autres « malades » seront « guéris » par des traitements plus forts.
Un jour, il est contacté par un groupe de « résistants » qui se réunissent dans un musée et qui parviennent à échapper partiellement à leur traitement. Ils convainquent Copeau de les imiter et celui-ci devient enfin libre de penser par et pour lui-même. Cette période de sa vie lui apprendra des sentiments tels que la tristesse, l’amour et la jalousie. Il avait été prévenu : avec la liberté de penser, vient la possibilité d’être malheureux. Parmi ses compagnons de dissidence se trouve une jeune femme surnommée Moineau, qui joue de la guitare, qui chante et qui compose : comme Karl WL, elle exprime sa liberté par le biais de l’art.

Copeau découvrira, parmi les objets du musée, des cartes anciennes dont certaines zones ont été cachées qui lui laissent supposer que l’autorité d’UniOrd n’est pas universelle et que quelques îles, comme Cuba ou Majorque, sont libres. Roi, le chef de la bande, ne veut pas en entendre parler (d’autant qu’il sait déjà tout cela et le cache à ses compagnons). La seule chose qui l’intéresse, c’est de profiter des années que lui donne UniOrd (qui limite l’espérance de vie à 62 ans), mais en agrémentant cette existence du plaisir de se sentir libre, plaisir dont il ne profite au fond que pour avoir une activité sexuelle importante et une consommation d’alcool et du tabac dont il s’est procuré des graines et qu’il cultive. Le livre date de 1970 et utiliser le fait de fumer du tabac comme emblème de liberté peut nous paraître curieux ou choquant à présent que nous savons qu’il s’agit d’une addiction (donc d’une entrave) potentiellement mortifère. Ce n’est cependant pas une invention d’Ira Levin mais un simple poncif de l’époque. Le rapport entre tabac et liberté est en fait une idée ancienne imposée par le publicitaire Edward Bernays (l’auteur de Propaganda), pour le compte de la marque Philips Morris qui peinait à conquérir le public féminin.

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Le groupe finit par être démasqué et « traité » à l’exception de son chef, Roi, qui se suicide avant d’être pris. Copeau, de nouveau sous médicaments, ne conservera de cette aventure que le souvenir vague d’avoir été malade.
Un jour, pourtant, il comprend comment échapper à son traitement à l’insu d’UniOrd et décide de le faire parce qu’il sait que c’est pour lui l’unique moyen de conserver un certain sentiment. Il ne veut pas redevenir un insoumis et se promet de tout raconter à son conseiller si jamais les choses tournaient mal et qu’il était à nouveau assailli d’idées de liberté. Pourtant, peu à peu, il recouvre ses facultés et conçoit un plan, il veut quitter la famille avec la femme qu’il aime et qui faisait partie du même petit groupe de « résistants ».

Copeau finit par enlever la jeune femme en Afrique où elle a été affectée et à la sevrer de la chimiothérapie. Ensemble, ils gagnent la côte méditerranéenne et finissent par trouver un bateau abandonné. Ils s’embarquent pour l’Île de Majorque, renommée Liberté. Là, se trouvent des humains restés « normaux » : vils, cruels, cupides, abêtis, bigots, dirigés par un militaire et un pape, ils recueillent les immigrants dissidents de la famille (car il en arrive régulièrement) sans grande humanité, faisant de ces derniers de citoyens de seconde classe et des souffre-douleur. Une rumeur court : l’île serait en réalité une prison où les membres de la famille qui ne parviennent pas à s’intégrer viennent s’enfermer d’eux-mêmes, ce qui explique qu’il y ait toujours un bateau abandonné à l’endroit d’où s’embarquer pour Majorque. En effet, contrairement à Alpha 60 dans Alphaville, par exemple, UniOrd « soigne » ses ennemis mais ne les supprime pas— du moins pas avant l’âge prévu.
Sur place, Copeau retrouve son ami Karl, qui a lui aussi trouvé le chemin de l’île et qui y est devenu un peintre célèbre (les immigrants ne peuvent devenir riches que dans quelques domaines spécifiques, comme l’art). Karl WL est devenu un artiste mondain qui produit des peintures mièvres pour les habitants de Liberté et des peintures abstraites pour lui-même, ce que Copeau lui reproche : « tu dessinais des membres sans bracelet jadis, et ils étaient si beaux ! Et maintenant, tu peins de la couleur, des taches de couleur ! ». L’auteur semble pointer ici du doigt les limites de la création artistique comme acte de résistance3. Copeau, lui, croit à la lutte contre La Famille et réunit un commando de six personnes prêtes à débarquer sur le site où se trouve UniOrd. D’autres ont essayé avant lui, mais il pense disposer d’informations plus précises sur le lieu où se trouve le système. Il sait notamment par son grand-père que l’on peut accéder à UniOrd, qui se trouve vers Genève4, par un tunnel de plusieurs kilomètres.
L’expédition fonctionne assez bien, trois de ses six membres atteignent le tunnel.

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(attention, je raconte la fin)
Une fois le groupe parvenu aux portes d’acier derrière lesquelles se cache UniOrd, l’un de ses membres révèle qu’il est un traitre, mais les rassure quant à leur avenir : ils ont passé le test, ils sont arrivés jusque là, ils vont donc faire partie de l’élite de la Famille, des gens qui se nomment eux-mêmes les « programmeurs ». Car contrairement à ce que chacun croit, UniOrd n’est ni autonome ni omnipotent et les décisions véritables sont prises par les programmeurs, des hommes et des femmes aptes à penser par eux-mêmes malgré le monde qui les a vus grandir5.
Seconde surprise, Wei, le créateur de ce monde de surveillance généralisée et de médicalisation de l’humeur, est toujours en vie, alors qu’il est sans doute âgé de plus de deux cent ans. Les programmeurs disposent en effet de divers privilèges, tels qu’une longévité quasi-éternelle, de la bonne nourriture et de stimulantes activités intellectuelles.
Copeau oubliera-t-il son projet de suppression de la « Famille », grisé par l’honneur de la diriger et par le plaisir de la contrôler ?… (je m’arrête là).

Ce récit plutôt bien mené contient de nombreux éléments passionnants aujourd’hui, à commencer par le thème de la traçabilité généralisée des biens et des personnes : l’ordinateur sait à chaque instant qui a fait quoi, où, quand, qui a utilisé tel ou tel objet, qui a requis telle ou telle autorisation. Les portes n’ont pas de serrures et l’argent a vraisemblablement disparu alors tout est géré par le système UniOrd qui autorise ou refuse que quelqu’un jouisse d’un bien quelconque (en affichant les mots « oui » et « non »). Les concepts de propriété, d’intimité ou de territoire ont été remplacés par une régulation constante et interactive. Ce principe peut (doit) nous interpeller aujourd’hui, car si la crainte du stalinisme et de la suppression de l’humanité de l’homme au nom de l’égalité est passée de mode avec la chute du mur de Berlin, la suppression discrète (au sens de mathématique) de la liberté est bel et bien en train de s’opérer sous nos yeux, ainsi que l’avait prédit Deleuze avec son texte (contemporain de l’effondrement du bloc communiste d’ailleurs)  sur les sociétés de contrôle. Cela passe pour l’instant par les petites choses : il y a encore vingt ans, nous achetions des vinyles. Aujourd’hui nous acquérons des licences d’utilisation de contenus musicaux. L’objet n’est plus à vendre, c’est le droit de l’utiliser qui l’est. Nous sommes de la même façon en train de troquer les titres de transport contre des droits de circulation. Si l’on se fie aux apparences, ça ne change pas grand chose. Si l’on réfléchit aux dérives possibles, c’est en revanche bien différent.
Le bracelet électronique que chacun doit porter au poignet pour signaler sa présence existe déjà chez nous au stade artisanal (cartes de transports en commun, passeport biométrique) mais on peut lui prédire un grand avenir, un avenir assez effrayant qui n’a plus rien à voir avec l’idéologie collectiviste mais qui pourrait bien avoir des effets comparables au profit exclusif de ceux qui organiseront le système. Je sais que j’ai toujours l’air un rien alarmiste sur ce genre de sujets, mais je vois bien que les moyens technologiques du contrôle progressent de manière vertigineuse et ont atteint un niveau que le public me semble loin d’appréhender complètement.
À suivre !

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Autre aspect du roman, la médicalisation de la personnalité n’est pas un thème récent et a été imaginé par bien d’autres avant Ira Levin (Le meilleur des mondes date de 1932 et Kallocaïne de 1940). En 1970, alors que les amphétamines n’étaient pas encore considérées comme des psychotropes, c’était même un thème d’une grande actualité. Il conserve toute sa pertinence aujourd’hui avec l’usage extensif et extrêmement efficace de produits tels que le Prozac et le Ritalin qui sont bien souvent utilisés pour « guérir » des personnes qui ne sont pas malades de leurs imperfections psychologiques. Quant aux « conseillers » que les membres de la famille doivent consulter régulièrement ou en cas de « frictions » (une quelconque anomalie), ils me semblent aussi proches des commissaires politiques communistes et des confesseurs catholiques que de nos « coachs » actuels.

Certains détails ont peut-être un peu vieilli, évidemment. Ira Levin n’est par exemple pas allé jusqu’à imaginer un système informatique mondial non-centralisé ou même « nuagisé » (cloud computing) comme le réseau Internet qui venait précisément de naître. Ce n’est pas un détail : on peut détruire un ordinateur central, mais pas forcément un système éclaté. Son UniOrd rappelle en tout cas furieusement le projet Cybersyn, tentative d’exercice cybernétique du pouvoir dans le Chili de Salvador Allende. Nous avons aussi parlé de l’usage du tabac comme symbole de liberté, qui peut sembler un peu idiot. Un bonheur insoutenable reste pourtant une lecture agréable et d’un grand intérêt.
Curieusement, le livre n’a pas été adapté au cinéma à ce jour mais il a inspiré plus d’un film, parmi lesquels Bienvenue à GattacaTHX 1138 et l’excellent Code 46.

  1. Mise-à-jour de juillet 2023 : Je ne l’ai pas encore lue, mais je peux ajouter le roman They (Eux) de Kay Dick, paru en 1977 et redécouvert tout récemment. []
  2. Je ne range pas non plus Ira Levin dans la case « auteur de science-fiction » car s’il est bien auteur de romans qui s’appuient sur des technologies futures (la robotique avec Les Femmes de Stepford ou la génétique avec The Boys from Brazil, Levin est d’abord un auteur de romans d’horreur et de suspense. []
  3. On pensera ici au Confort intellectuel de Marcel Aymé, essai cruel qui décrit l’épuration d’après-guerre et raille notamment les artistes qui troquent commodément l’action politique contre l’audace esthétique.  []
  4. On se souviendra que Zero, l’ordinateur « mémoire de l’humanité » du film Rollerball se trouve aussi à Genève. []
  5. Cette situation me rappelle furieusement la nouvelle d’Isaac Asimov Profession (1956) dans laquelle George Platen, qui se trouve en échec scolaire dans une société où le savoir est transmis par des machines, découvre qu’il appartient en fait à la véritable élite, car il pense par lui-même. []

Encore au bureau

novembre 5th, 2009 Posted in indices | 12 Comments »

Une bête publicité trouvée dans le numéro du jour1 du gratuit Métro.
Quatre lignes et un visuel qui donnent la mesure des mutations technologiques et surtout sociologiques opérées dans notre rapport au travail. Nous ne sommes plus ici dans un vaudeville d’il y a quelques décennies, ce n’est pas l’épouse soupçonneuse que le mari doit convaincre qu’il est retenu par des dossiers confiés en catastrophe par un sous-chef autoritaire. Non, ceux qu’il faut convaincre, c’est « tout le monde », à présent. Le meilleur moyen de convaincre « tout le monde » d’une chose, c’est en effet de faire en sorte que cette chose soit vraie. Il n’est en effet plus vraiment question de prétendre, il s’agit de ne plus jamais vraiment quitter son bureau.

encore_au_bureau

Le visuel ne nous montre pas des salarymen scotchés à leur iPhone mais un bus ou une rame de tramway complètement vide, à l’exception d’une arobase en relief qui semble désigner le coupable de la disparition de toute une population : Internet. Ce qu’on nous dit, je pense, c’est que le lieu est bien peuplé mais que ceux qui s’y trouvent ne sont pas vraiment là. Grâce à leur netbook ou à leur téléphone mobile, ils sont ailleurs, ils sont en train de travailler, de se faire confirmer des devis, des rendez-vous, des contrats, des promesses de vente ou que sais-je encore. Et le plus fort là dedans, c’est que cette évolution est un produit, puisqu’il s’agit d’une réclame.
Je prends mes aînés à témoin : une telle publicité n’aurait-elle pas été incompréhensible il y a seulement trente ans ?

  1. Quatre novembre 2009 []

Jim Click ou la merveilleuse invention

novembre 3rd, 2009 Posted in Lecture, Robot célèbre | 1 Comment »

jimclick_couverture

L’ami Pierre-Jean a excité ma curiosité par ce commentaire à mon article sur la réhabilitation d’Alan Turing :
Connais-tu ce roman de Fernand Fleuret « Jim Click ou la merveilleuse invention » (…) un espèce de Blade Runner façon 1928 assez étonnant.
Je ne connaissais pas, non, et une telle évocation m’a évidemment rendu très curieux. Le livre a été réédité par Léo Scheer en 2002 mais l’édition que je me suis procuré a été publiée en 1964 à Lausanne par la mythique Société coopérative des Éditions Rencontre1.

Quel plaisir de découvrir un livre inconnu d’un auteur inconnu ! Inconnu de l’ignorant que je suis, bien entendu, car à défaut d’être sufisamment rééditée, l’œuvre de Fernand Fleuret (1883 – 1945) a eu et continue d’avoir ses admirateurs, au premier rang desquels se trouve Emmanuel Pollaud-Dulian, collectionneur de personnages littéraires rares, qui lui consacre de nombreuses pages sur son site Les Excentriques2.
Ami de Guillaume Apollinaire, de Pierre Mac Orlan et de Gus Bofa, Fernand Fleuret  a été un poète et un romancier au style littéraire (disait-il) néo-classique, plutôt éloigné des symbolistes de la génération précédente ou des surréalistes qui s’annonçaient. Passant des heures à la Bibliothèque Nationale pour y redécouvrir des textes du passé (on lui doit l’exhumation de correspondances, de poèmes ou de textes licencieux divers), il aimait aussi en inventer de toutes pièces et on retient souvent de lui un penchant pour le canular ou la mystification.
Un fantaisiste des plus sérieux, donc.

Ici, Fernand Fleuret nous explique en préface qu’il a retrouvé et traduit un ouvrage d’un britannique inconnu, J. H.-D. Robertson. Le livre, censément publié en 1810, s’intitule Jim Click or the wonderful invention. Le roman s’ouvre sur un prologue de ce Robertson, qui explique être tombé sur deux manuscrits d’un fou, le docteur Jim Click, dans une maison de repos où il avait décidé de passer quelques jours au calme. Le premier manuscrit était constitué de notes et de schémas techniques difficilement compréhensibles. Le second, écrit à la première personne, raconte la vie de Jim Click. Nous voici donc dans un roman à l’intérieur du roman.

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Élevé par son père horloger, Jim se prend d’une amitié violente pour Horatio Gunson, fils d’un prêtre anglican, en qui le lecteur ne tarde pas à reconnaître un portrait de l’amiral Horatio Nelson. Horatio est effronté, autoritaire, et dès son plus jeune âge attiré par la mer et la guerre. Il entre un jour dans la boutique du père de Jim pour lui acheter un marin automate qui y est exposé, mais l’automate n’est pas à vendre. Monsieur Click et le révérend Gunson deviennent amis, comme leurs enfants, et Jim est envoyé étudier avec Horatio. Si le premier se passionne pour l’étude, qui lui permet de rester proche de son ami, le second s’ennuie et finit par s’enfuir pour embarquer sur le premier bateau et mener la vie d’aventures martiales dont il a toujours rêvé.

De son côté, Jim Click a un projet. Un projet que lui a confié Horatio : il doit créer un automate. C’est ce projet et son amour pour Horatio qui pousse Jim à se surpasser. Il deviendra docteur en médecine et ingénieur jusqu’à ce qu’un héritage lui permette de vivre de ses rentes et de ne plus rien faire d’autre que de mettre au point sa machine. De son côté, Horatio vit des aventures extraordinaires aux quatre coins du globe et ne cesse de prendre de l’avancement dans la marine britannique. Il y perd beaucoup de sa santé et un bras, mais chaque fois qu’il revient chez les siens pour se reposer, il ne rêve que de retourner combattre.

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L’automate que Jim a réalisé est une réplique grandeur nature de Horatio. À ce moment du récit, Horatio Gunson est un héros national, il fréquente le roi George, réalise les rêves de grandeur du premier ministre Pitt et s’apprête à attaquer la marine française à Balajar (Trafalgar). Ravi de découvrir son double, passablement ivre, Horatio tient à l’affronter à la boxe. Seulement voilà, l’automate lui porte un coup bien placé et l’amiral s’écroule raide mort.
Pris de panique, persuadé que l’Angleterre toute entière voudra lui faire payer cet accident, Click cache le cadavre de son ami dans un tonneau de rhum et lui substitue l’automate. Ce dernier n’a pas une conversation très étendue : il connaît une chanson,  émet des jurons, des considérations sur le temps qu’il fait et des ordres maritimes divers. Cela suffira puisque la moindre parole banale ou incongrue que profère la machine est considérée comme l’expression de sa profonde sagesse.

Puisque tout ça est écrit de manière savoureuse et qu’il vaut mieux le lire que se le faire raconter, je ne vais pas expliquer comment Jim, resté vieux garçon, découvre sur le tard le plaisir charnel entre les bras de la sulfureuse maîtresse d’Horatio (et à l’insu de cette dernière), ni sa rencontre avec des sauvages des Antilles, ni comment le militaire mécanique remporte la bataille de Balagar, ni la manière dont il meurt, ni ce qui advient ensuite. Est-ce que Jim Click était fou ? A-t-il eu raison, constatant le succès de sa mystification, de proposer au roi George de remplacer tous les officiers, les princes et les magistrats, par des automates de son invention ?
Jim Click considère en effet que ces métiers ne demandent pas beaucoup d’intelligence et s’exercent mécaniquement et sans souci de discernement — on sent à ce genre de remarque qu’elles émanent d’un lecteur de Jonathan Swift ou de Voltaire, qui sont l’un et l’autre fréquemment mentionnés dans le roman.

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Les robots ne sont pas tout à fait une nouveauté en 1930, il y a même eu de fameux précédents : L’Ève future (Villiers de l’Îsle-Adam, 1885), La Conspiration des Milliardaires (Gustave Le Rouge, 1900), La pièce de théâtre R.U.R. (Karel Čapek, 1920), La Poupée sanglante (Gaston Leroux 1923), le film Metropolis (Fritz Lang, 1928). Outre la qualité littéraire faussement désuette, la discrète satire morale et politique3 et le fait — extrêmement moderne et audacieux — de réécrire l’histoire en se servant d’éléments science-fictifs, c’est par son humour féroce et par son érudition foisonnante que Fleuret réjouira le lecteur, puisqu’il s’avère aussi à l’aise pour évoquer la culture et l’histoire britannique que la littérature utopique et la philosophie ou encore la préhistoire de la robotique dont il mentionne la colombe d’Archylos de Tarente, la tête en airain du pape Sylvestre II, l’homme mécanique d’Albert Le Grand, la Francine de Descartes ou encore les automates de Vaucanson.
On est bien plus proche ici de l’érudition plaisante et légère d’un Italo Calvino (ne me demandez pas pourquoi, mais Jim Click m’a rappelé Calvino) que de la littérature un peu pompeuse de — puisqu’il est la référence en matière de science-fiction robotique française précoce — Villiers de l’Îsle-Adam.
Tout ceci me rappelle qu’il faut que je lise La Vénus anatomique, de Xavier Mauméjean, roman « Clockpunk » dans lequel Jacques de Vaucanson, Julien Offray de La Mettrie (théoricien de l’homme machine), l’anatomiste Fragonard (cousin du peintre) et Casanova s’allient pour créer la femme parfaite.

  1. La couverture de mon édition du livre n’est pas intéressante, je reproduis donc ici celle de l’édition originale, dans la collection blanche de la NRF. []
  2. Emmanuel Pollaud-Dulian est par ailleurs co-directeur de la très estimable Petite encyclopédie à l’usage des indigents qu’éditent les éditions des Acharnistes. []
  3. Qui fait écho au tableau de Grosz que je reproduis plus haut, Automates républicains. []