Profitez-en, après celui là c'est fini

Berlin

novembre 9th, 2009 Posted in Mémoire, Personnel

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Avec Nathalie, on passait nos nuits à écouter France-Info, qui venait (presque) d’être créée. Tout nous semblait si extraordinaire et si rapide : Tien An Men, Prague, Berlin, Bucarest, et puis l’été suivant la guerre du Golfe, mais aussi la naissance d’Hannah. L’abolition de l’apartheid et la fin de la dictature au Brésil sont passées presque inaperçues au milieu de tous ces bouleversements. Des situations qu’on pensait figées à jamais se délitaient sous nos yeux et avec une certaine brusquerie. L’affrontement larvé des deux blocs, les Two tribes armées de missiles nucléaires que chantait Frankie Goes to Hollywood, cessait subitement, par forfait.
Nous avions conscience de vivre des instants historiques.

Le moment le plus fort de cette période a sans doute été la chute du mur de Berlin, dont on célèbre le vingtième anniversaire aujourd’hui. Mstislav Rostropovitch jouait du violoncelle, André Glucksman se félicitait en direct à la télévision de ce que les berlinois de l’est pouvaient enfin franchir Check point Charlie à l’aide de leurs automobiles Trabant pour venir manger des bananes à l’ouest (!) et celui qui est depuis devenu le président français partait donner des coups de pioche dans le plus célèbre graffiti du monde, accompagné d’Alain Juppé et de François Fillon, retrouvé là-bas par hasard1.

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On a su très vite que les choses ne se passeraient pas si facilement : Tien An Men reste un espoir déçu et, je pense, une douleur aussi intense que muette pour de nombreux chinois. La réunification de l’Allemagne ne s’est pas faite facilement, la partition de la Yougoslavie encore moins et à l’autorité communiste s’est substituée une vague maffieuse dont beaucoup d’ex-républiques soviétiques ne sont pas bien sorties.

Mais il y a un point négatif que nous n’avions peut-être pas anticipé à l’époque (pas moi en tout cas) et qui apparaît à présent dans l’érosion des libertés publiques et des avantages directs de la social-démocratie. Ce point, c’est qu’en n’ayant plus d’ennemi auquel se comparer, notre monde dit « libre » et réputé prospère n’a jamais eu moins besoin pour ses citoyens de liberté ou de prospérité qu’aujourd’hui.
Pour susciter l’envie parmi les pays du pacte de Varsovie, il fallait proposer mieux, il fallait par exemple que l’on puisse devenir riche, mais il fallait aussi que personne ne souffre de la pauvreté — et de fait le niveau de vie des classes populaires et moyennes n’avait fait que progresser depuis la fin de la guerre, et ce malgré une mauvaise situation de l’emploi salarié ; il fallait que l’état soit certes présent mais aussi bienveillant ; il fallait que la liberté s’exprime sans frein ; il fallait que nous ayons et le beurre et l’argent du beurre.

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Rappelons-nous justement de Berlin-Ouest à l’époque. Tout y semblait permis, la demi-ville accueillait la jeunesse avec des conditions inimaginables : squats institutionnalisés, exemption automatique de service national, tolérance de la vente de drogues douces… C’était la vitrine du monde « libre », la ville drainait les artistes les plus « hype ».
Qu’est devenue cette ville, qu’est devenue cette liberté ? Je suis certain qu’une tradition d’accueil des artistes y persiste, d’autant plus que l’ouverture de la frontière a subitement doublé la surface immobilière de la ville, devenue capitale au passage, mais malgré tout, de loin, la situation semble en voie de normalisation.

Depuis qu’elle n’a plus à se mesurer au collectivisme défectueux de l’est, l’Europe de l’ouest connaît en tout cas un recul flagrant à de nombreux niveaux : protection sociale, statut de la femme, libertés publiques, vie culturelle, éducation,… C’est ça aussi la « détente », le vainqueur aussi peut se reposer, il n’a plus besoin de faire valoir ses propres qualités, ainsi que l’a exprimé le financier Denis Kessler, ancien numéro 2 du Medef, qui expliquait au magazine Chalenges2 que l’objectif politique qu’il faut atteindre était à son avis rien moins que la liquidation du programme du conseil national de la Résistance — programme d’union droite-gauche qui avait abouti au droit de vote pour les femmes, à la naissance de la Sécurité sociale et de la retraite par répartition, à la création des comités d’entreprise et à l’établissement d’un salaire minimum.

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Pour tout arranger, le bloc de l’ouest s’est découvert « occidental » et a échangé son ennemi politique — l’URSS — contre un ennemi culturel — le monde arabo-musulman. Cette fois, la bataille ne se fera pas sur le terrain de la liberté et de la prospérité, mais sur celui de valeurs aussi vaseuses que l’identité nationale et le folklore religieux. Au secours !

  1. C’est du moins ce que raconte Le Nouvel Observateur cette semaine. []
  2. Adieu 1945, raccrochons notre pays au monde !, dans le numéro du 4 octobre 2007 de Challenges []
  1. 14 Responses to “Berlin”

  2. By mamzelle carnetO on Nov 9, 2009

    j’adore… la photo de vous deux. je préférerais avoir des choses savantes à dire, mais ce n’est pas mon style ;)
    alors juste : que vous êtes beaux ! quel oeil d’écureuil

  3. By Ifuinsist on Nov 9, 2009

    Mmmmh… vous vieillissez, ce genre de discours « c’était mieux avant » est un truc de vieux généralement.
    Quant à l’ennemi culturel arabo-musulman, il tient plus de place dans l’imaginaire médiatique que dans la réalité.
    La réalité c’est qu’il y a énormément de liens diplomatiques et d’efforts concertés avec les pays arabo-musulmans et l’Etat français, et que les terroristes ne sont ma foi, comme toujours, qu’une partie infime et négligeable de la population – même s’ils ont à coeur l’envie de pourrir la vie de tout le monde.
    Je crois que c’est une nation rêvée, confirmée par le filtre de vos lectures militantes, à laquelle vous vous adressez, et pas à la réalité.

  4. By Jean-no on Nov 9, 2009

    Le « choc des cultures » entre le monde musulman et l’Europe et les états-unis est bien une construction artificielle, je ne pense rien d’autre. Les effets de cette imposture n’en sont pas moins tangibles, demandez aux habitants de Bagdad ou de Kaboul.
    Je n’ai pas de lectures militantes, je ne me fie à l’avis de personne d’autre qu’au mien sur tous ces sujets. Le point que je veux soulever, s’il faut être encore plus clair, c’est que la social-démocratie prospère décline car la fin de la guerre froide la rend inutile, ça n’aura été qu’une parenthèse historique. J’aimerais avoir tort mais les indices me semblent concorder. Donc oui, c’était mieux avant, dans un sens, même si l’existence d’Internet change énormément les choses et permet et suscite une réflexion qui échappe précisément aux cellules militantes ou aux discours médiatiques dominants.

  5. By sf on Nov 9, 2009

    En 1989, j’avais 14 ans, j’étais en quatrième Allemand première langue et pourtant de cette année-là, je me souviens surtout des rébarbatives célébrations du bicentenaire de la Révolution Française.
    « Bourrage de crâne ».
    Et de la Roumanie. À cause ou grâce à Nadia Comaneci. En fait, pour moi, longtemps, les pays de l’Est furent principalement la patrie (je ne faisais pas dans le détail) des grandes gymnastes comme Daniela Silivaş, Gabriella Onodi, Elena Shushunova et la géante Svetlana Boginskaia: http://www.youtube.com/watch?v=ywtY1D4gy_U
    L’affrontement ne me paraissait être qu’artistique. Je me trompais.

  6. By sf on Nov 9, 2009

    Plus sportif qu’artistique, d’ailleurs.
    Mais je suis encore un peu hors sujet. Désolée.

  7. By Jean-no on Nov 9, 2009

    Je serais mal placé pour râler contre le hors-sujet, je suis le premier à m’y fourvoyer :-)

  8. By colonel moutarde on Nov 10, 2009

    Oh oui, vous êtes trop beaux sur la photo !

  9. By Stéphane Deschamps on Nov 11, 2009

    Hé hé hé, la photo… :)

    Et puis sinon c’est marrant, ce rappel de 1989, une des années où j’ai eu la larme facile, quand j’ai vu le mur tomber à la télé, quand on nous a annoncé la fin de l’apartheid (sisisi on en a parlé).

    Qu’est-ce que je voulais dire, au départ ? Ah oui : merci pour cette analyse brillante de l’effritement de la qualité du monde occidental. Très bien vu.

  10. By Wood on Nov 12, 2009

    Oui, moi aussi j’étais au collège en 1989. Je me souviens aussi des très lourdingues célébration du bicentenaire de la révolution (dans mon collège on avait planté un « arbre de la liberté »). Mais je me souviens surtout de la Roumanie, et tout particulièrement de l’affaire du « charnier de Timisoara ». C’est là que j’ai compris pour la première fois que la télé pouvait mentir.

    Il y avait dans un journal local un article intéressant sur tous les nouveaux murs qui se construisent de nos jours : Entre Israël et la Palestine, entre les Etats-Unis et le Mexique, entre l’Inde et le Bangladesh…

  11. By Jean-no on Nov 12, 2009

    En dehors du défilé Jean-Paul Goude, je n’ai pas trop fait gaffe au bicentenaire, je n’étais plus à l’école. Par contre j’ai rencontré dans le ministère où j’ai fait mon service un chargé de mission « bicentenaire » : il avait son bureau, ses livres, et il restait terré là avec la peur panique qu’on le remarque et qu’on se rappelle qu’il n’y avait franchement pas besoin de son travail trois ans après les célébrations.
    Ceci dit les historiens n’ont jamais eu autant de moyens pour bosser sur cette période et ça a permis de réhabiliter des personnages très importants comme Olympe de Gouges bien sûr mais aussi de de pencher sur des personnages plus mystérieux (notamment parce qu’ils ont disparu de l’histoire sans passer par la guillotine) comme Claire Lacombe, Pauline Léon, et Jean Théophile Leclerc, qui fut le compagnon de la première puis l’époux de la seconde.

    C’est amusant l’histoire des murs. En France par exemple on n’a plus tellement le droit d’en construire : l’état (les pompiers, la police) sont censés pouvoir entrer dans tous les jardins ou surveiller ce qui s’y passe.

  12. By pull on Nov 13, 2009

    C’est rigolo cet article parce que cet article sur la chute de l’empire soviétique, dans sa manière de considérer les rapports de force est finalment assez marxiste.

  13. By ab on Nov 14, 2009

    Et quelle chanson de Frankie. Et quel clip !
    (Et quel groupe. Tout court.)
    http://www.youtube.com/watch?v=SXWVpcypf0w

  14. By ab on Nov 14, 2009

    Et quelle (belle) photo de vous !

  15. By cld on Nov 27, 2009

    … La transparence du mal.

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