mars 18th, 2010 Posted in Écrans et pouvoir | 20 Comments »
Le contexte : Christophe Nick, journaliste, ancien grand reporter du regretté Actuel, a reproduit pour la deuxième chaîne française une expérience classique de la psychologie sociale, la célèbre expérience de soumission à l’autorité mise au point par Stanley Milgram au début des années 1960. Dans l’expérience d’origine, le cobaye était placés en situation d’électrocuter un autre cobaye (en réalité, une personne jouant le rôle de cobaye) lorsque ce dernier ne répondait pas correctement aux questions qui lui étaient posées. Sous l’autorité d’un scientifique en blouse blanche, des personnes absolument normales s’avéraient capables de se comporter en bourreaux et d’appuyer sur des leviers malgré les cris de douleur poussés par leur victime. Cette expérience, qui avait inspiré le film I comme Icare, d’Henri Verneuil, entendait mettre à jour le mécanisme qui avait permis à des gens normaux de participer à la furie nazie, notamment.
Dans l’émission qui vient d’être diffusée, le laboratoire a été remplacé par un plateau de télévision. Le prétexte n’est plus celui d’une expérience scientifique mais celui d’un jeu intitulé Zone Xtrême, et le scientifique en blouse blanche a été remplacé par une animatrice avenante, Tania Young.

Le propos de Christophe Nick est de s’interroger sur nos faiblesses psychologiques autant que sur la puissance et le caractère potentiellement néfaste de la télévision. Le premier point est rapidement démontré. Avec l’aide de l’universitaire Jean-Léon Beauvois, Tania Young parvient à amener 80% des participants au jeu à accepter, contre tous leurs principes et en semblant eux-mêmes souffrir, de torturer une personne dont ils entendent les hurlements. Dans une variante de l’expérience où l’animatrice quitte le plateau et laisse chacun seul face à ses choix, les cobayes parviennent à abandonner le jeu dès qu’il cesse d’être drôle. Mais lorsqu’elle reste et qu’elle utilise quelques phrases-clé précises, rares sont ceux qui trouvent la force d’arrêter. Le processus est plutôt bien analysé, on voit des comportements très précis se mettre en route à diverses étapes de l’expérience : le rire, les tentatives d’aider discrètement le faux-cobaye à éviter les électrocutions, la négociation, le fait de couvrir la voix du faux-cobaye, etc.
J’ai lu après l’émission que le profil sociologique des participants avait été précisément calibré : autant d’hommes que de femmes, âgés de 25 à 55 ans, n’ayant jamais participé à un jeu télévisé et n’étant pas en demande de le faire (j’ai raté le début et j’ignore comment ils ont été recrutés précisément), et ayant un niveau d’études qui va de Bac-2 à Bac+3. Le propos de Christophe Nick est de prouver que nous pouvons tous être victimes de la pression du groupe et de l’autorité d’une personne qui nous a été présentée comme ayant un ascendant hiérarchique sur nous.
Une chose qui ne me semble pas avoir été dite au cours de l’émission ni après, qui aurait peut-être pu consoler les participants, c’est le fait notoire en psychologie que les gens qui sont le plus aisément soumis à l’autorité sont non seulement des gens normaux, mais souvent aussi des gens serviables ou consciencieux, des braves gens en somme, comme s’il fallait être un peu égoïste ou nonchalant pour avoir la force d’esquiver le piège que peut représenter l’autorité.

« Le jeu de la mort » est aussi le titre du tout dernier film de Bruce Lee. Mauvais film, on en retient une image saisissante : la différence physique entre le maître du Jeet Kun Do et le basketteur Kareem Abdul Jabbar.
L’insistance de Christophe Nick à vouloir parler de télévision masque par ailleurs les enjeux plus larges de cette question de la soumission à l’autorité : tout le monde ne passe pas à la télévision, mais tout le monde en revanche est amené à exécuter des ordres arbitraires et parfois à faire souffrir directement ou indirectement une personne sous le commandement d’une autre, contre son gré, dans son cadre professionnel notamment.
Une chose rassurante apparaît tout de même : si « n’importe qui » peut être bourreau, il semble aussi que « n’importe qui » puisse se montrer réfractaire aux ordres iniques — ceux qui ont agi avec courage ne semblent eux non plus pas avoir grand chose d’exceptionnel.
L’impact de la télévision n’est pas la partie du sujet qui s’avère la mieux traitée par le reportage, qui malgré pléthore d’images d’antennes de télévision et un commentaire assorti ne parvient pas à être très convaincant, l’expérimentation n’incluant absolument pas de variante hors télévision, ni de changement de contexte qui révèleraient quelque chose de précis sur ce point. Que se passe-t-il avec un public qui réagirait différemment ? Avec un animateur au lieu d’une animatrice, avec une animatrice laide, avec deux animateurs qui ne sembleraient pas d’accord entre eux…?
Une chose m’a frappé, qui a peut-être un rapport avec les médias et peut-être pas (peut-être est-ce avant tout en rapport avec notre statut d’animal social), c’est que les participants au jeu, qu’ils se soient montrés soumis ou au contraire récalcitrants, ont énormément utilisé le mot « image » ou la notion de regard pour qualifier leurs actions ou leur personnalité, par des phrases redondantes telles que « ça ne correspond pas à l’image que j’ai de moi » ou « je ne me vois pas comme ça », « je ne me voyais pas me lever ».

L’apport véritable de l’émission en tant que critique de la télévision vient plutôt du débat qui a suivi, un débat énervé qui illustre par l’exemple tout ce que la télévision a d’intrinsèquement totalitaire. Le débat a été diffusé en différé et je n’ai pas été étonné d’apprendre qu’il s’était déroulé de manière bien plus houleuse que ce qui a été montré dans le montage final. L’animateur, Christophe Hondelatte, a séparé ses invités en trois groupes : les participants au jeu (une demoiselle qui a abandonné l’expérience en cours de route et un jeune homme qui est allé jusqu’au bout), quelques intellectuels (un historien, une psychanalyste et deux philosophes) et pour finir, trois spécialistes des médias (une journaliste de magazine télé, l’inénarrable Jean-Marc Morandini et enfin David Abiker, ancien d’Arrêts sur Images).
Le témoignage qu’Alexandre Lacroix a donné dans la presse par la suite est effrayant. Il raconte que l’animateur a tenté d’arracher au participant « bourreau » venu sur le plateau la confession de son homosexualité avant de la révéler lui-même. Lacroix, rédacteur en chef de Philosophie Magazine (« partenaire de la soirée »), a ensuite osé prendre cet épisode scabreux comme exemple du caractère fasciste de la télévision. Ulcéré, l’animateur a voulu expulser du plateau le journaliste philosophe… Aucune de ces deux séquences n’a été diffusée.
Car voilà les limites de la télévision lorsque celle-ci fait sa propre critique aux heures de grande écoute : elle se donnera toujours le beau rôle, se posera en arbitre. Lorsque la non-neutralité de son rôle est mis à jour, ou seulement évoqué, la machine se fait odieuse et révèle son caractère dominateur, agressif et injuste.
Pas la peine d’être un spécialiste de l’éthologie humaine pour voir les techniques dépoloyées sur le plateau par l’animateur. Lorsque Géraldine Muhlmann, journaliste mais aussi agrégée de philosophie, garde la parole un peu trop longtemps à son goût, Christophe Hondelatte la pointe d’un doigt autoritaire et dominateur presque comique dans le contexte puisque celle qu’il intime gestuellement de se taire est précisément en train de dire que la désobéissance est un devoir pour chacun. Avec d’autres, il tente d’établir une connivence ou au contraire de distribuer le temps de parole, etc. Enfin il fait son métier d’animateur de plateau. Enfilant un a un comme des perles tous les poncifs de la télévision, il demande à la cantonade comment on peut prévenir ce genre de situations : quelle prévention, quelle réglementation ? La télévision va-t-elle vers toujours pire ? Il semble chercher à établir que France 2 n’est pas concernée par la question et évoque des responsables de TF1 et de la maison de production Endemol, spécialisée dans la télé réalité, qui ont finalement préféré éviter de participer au débat. Toujours pour extraire sa chaîne du débat, le journaliste a présenté une courte séquence de « zapping » étrange où, ponctuées par l’image fixe d’un œil bleu (enfin je crois, car ma réception TV n’est pas bonne), étaient diffusées sans explications des images choquantes issues de télévisions étrangères : roulette russe, dissection de cadavre, cycliste en sang.
Enfin, il se pose en arbitre d’un sens de la démocratie évidemment feint, qui donne la même importance à chaque intervenant, qu’il s’agisse d’une personne qui a des choses passionnantes à raconter ou au contraire de quelqu’un de parfaitement imbécile comme semble l’être Isabelle Morin-Dubosc, journaliste pour un programme-télé, qui s’est dite ulcérée que l’on fasse une expérience avec un jeu télévisé qui n’existe pas (!?) ou qui fustige les « beaux esprits » qui jugent la télévision et la France « d’en haut » qui se moque, dit-elle, de la France « d’en bas » par le biais de l’émission Strip-Tease.
L’émission s’achève dans une ambiance électrique sur la marche des funérailles de la reine Mary, d’Henry Purcell, air familier pour avoir été repris au synthétiseur par Wendy Carlos pour le bon mauvais film Orange Mécanique, par Stanley Kubrick.
Le sujet de la soirée, finalement, ça aura été d’établir une fois de plus l’embarras de la télévision face à ses responsabilités vis à vis du public et à son ambition de toujours être juge et partie. Même s’il ne maîtrise pas aussi bien son propos qu’il l’aurait sans doute voulu, on peut saluer l’effort méritoire de Christophe Nick et son souci de protéger les participants à son reportage vis à vis du jugement du spectateur.

Une image me reste, celle du professeur Jean-Léon Beauvois, avec sa barbe blanche et sa physionomie de professeur, en train d’expliquer les bases de la psychologie sociale à Tania Young. À l’écran, entre les deux personnes, il y a une sorte de disproportion, une opposition caricaturale entre jeunesse et sagesse, glamour et ordinarité, sophistication et normalité. La belle et grande brune à la peau bronzée face au pâle professeur retraité. On pourrait presque sentir la différence entre leurs parfums respectifs. L’image est à la fois touchante et insupportable, ces deux mondes ne semblent pas faits pour cohabiter — quelle que soit la bonne volonté de la jeune femme, qui n’a pas l’air cruche —, comme le spectacle et l’existence n’ont pas vocation à cohabiter, comme le mont Olympe ne peut souffrir très longtemps la présence des mortels.
Lire ailleurs : Critique de la télé-réalité ou télé-réalité de la critique ? par André Gunthert ; Le jeu de la mort sur France 2 : entre singes et loups, par Marie Muzard.