De l’originalité des mémoires universitaires
avril 12th, 2010 Posted in Les pros, Mémoires | 11 Comments »Je reçois de plus en plus souvent des e-mails d’universitaires concernés par la question du plagiat et déterminés à s’organiser pour traquer ceux qui s’en rendent coupables.
Doit-on penser qu’il y a une exacerbation récente du phénomène ? À la manière les épidémiologues qui expliquent le doublement du nombre de cancers en vingt ans par la seule progression des outils de diagnostics et des actes de dépistage, on pourrait avoir la mauvaise foi de considérer que le problème n’est pas neuf mais que la mise à disposition sur le réseau de centaine de milliers de mémoires, associé à des outils de comparaison de textes (Google, pour commencer, mais il existe aussi une panoplie de logiciels anti-plagiats), permettent d’en prendre la mesure de manière quasiment automatique.

Évidemment, la disponibilité de centaine de millions de pages de texte sur Internet est une cause partielle du plagiat, tant il devient facile d’en commettre.
Au niveau Licence et parfois Master, il arrive que les plagiats soient extrêmement naïfs, c’est à dire que les plagiaires ont à peine conscience de leur méfait. Pour ces derniers, paraphraser ou copier-coller un texte “trouvé” sur Internet n’est pas un problème. Je n’ai jamais été jury de thèse (n’étant pas docteur moi-même), mais à ce niveau-là, le plagiat a de fortes raisons de fâcher ceux qui le démasquent, car un doctorat universitaire, ce n’est pas qu’une ligne sur un curriculum vitae ni une attestation de présence aux cours plus ou moins complaisante, c’est en théorie le fruit d’un long travail de recherche, parfois soutenu par un contrat d’allocataire. Pour un quart ou un tiers des diplômés, selon les filières, c’est aussi le début d’une carrière universitaire. Il semble totalement injuste de juger à la même aune et avec les mêmes implications des mémoires qui ont demandé à leurs auteurs une quantité de travail très importante et d’autres qui ne contiennent que des paragraphes copiés-collés. De plus, les textes pillés ont aussi des auteurs à qui les emprunts non-crédités portent préjudice. Enfin, en permettant que des personnes sans scrupules obtiennent les diplômes les plus élevés, la pratique du plagiat fait du tort à la communauté universitaire toute entière.
Au delà de la trahison envers la communauté universitaire, le plagiat constitue la trahison ultime : celle du plagiaire envers lui-même.
Le blog Archéologie du copier-coller, de Jean-noël Darde, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à Paris 8, analyse de manière détaillée certains cas de fraude. La démarche est légitime mais la méthode me met un peu mal à l’aise. Les personnes (plagiaires, jurys) sont nommément citées, et si les affaires sont effectivement claires et que les diplômes ont été conséquemment annulés, la punition que constitue cette exposition publique me semble problématique puisqu’elle est potentiellement permanente. Même si le blog et ses articles venaient à disparaître, le cache de Google, le site archive.org et bien d’autres plate-formes de collecte d’information se chargeront d’en garantir la pérennité. En même temps, cette marque d’infamie n’est pas forcément inutile puisqu’elle est la garantie que l’auteur qui en est frappé n’ira pas discrètement recommencer ailleurs.
Je m’interroge aussi sur les titres de certains articles du blog en question, comme Serials plagiaires 1bis : le souffle de Shanghai, qui me semblent aptes à stigmatiser les étudiants asiatiques — enfin si je comprends le propos (l’article n’étant pas encore publié, je peux mal interpréter le sens de ce titre). Ceci dit, là encore, il y a une vraie question, j’ai le souvenir d’une étude qui montrait, après évaluation d’un grand nombre d’articles universitaires, un taux de plagiat sans commune mesure de la part de chercheurs asiatiques. En conclusion, l’étude voyait dans les faits rapportés la preuve d’une différence culturelle d’appréciation de la valeur de l’originalité.
Précision tardive : J.-N. Darde m’apprend par mail que j’ai interprété son titre de travers et qu’il s’agissait d’une allusion au célèbre classement de Shanghai. Qu’il m’excuse de ce contre-sens idiot.

Et c’est là que je me pose des questions. L’originalité, c’est bien, mais est-ce que c’est ce que l’on demande aux auteurs de mémoires ? Qu’exige exactement l’institution universitaire ?
J’ai la furieuse impression, au niveau Master en tout cas, que l’on impose aux étudiants un cadre assez contraignant : un ton précis, une forme précise, un nombre de pages précis, une bibliographie précise, et ce y compris dans une discipline aussi libre que les Arts plastiques. Je me suis par exemple surpris moi-même, au cours d’une soutenance de Master, à reprocher à une étudiante d’avoir cité x et y mais pas z… Parce que ça se fait, parce qu’il est de bon ton de citer z quand on a cité x et y, ou parce que c’est ce que j’aurais fait. Il y a bien sûr une bonne raison à ça : sur certains sujets, négliger de mentionner Roland Barthes, Walter Benjamin ou Marshall McLuhan, par exemple, constitue une faute lourde. Sur les mêmes sujets, il semble en revanche ridicule de citer comme analyses sérieuses une vulgarisation d’histoire de l’art, un ouvrage ésotérique sur la psychologie des couleurs ou un article fantaisiste découpé dans un programme télé. En résumé les universitaires sont souvent amenés, et notamment par leur bibliographie (toujours lue !), à « montrer patte blanche », à prouver qu’ils connaissent l’opinion de leurs pairs, de la doxa scientifique, voire de la dernière mode, sur le sujet qu’ils ont étudié.
Comment faire preuve d’originalité lorsque le cadre (ou la manière dont on ressent ce cadre, car il peut y avoir des malentendus à ce niveau) dicte le contenu ? Et comment parvenir à s’exprimer en son nom propre alors que l’on se voit imposer un ton généralement ennuyeux (il est plus facile d’avoir l’air sérieux que de l’être) ?
Il me semble donc paradoxal que l’on demande aux étudiants de se conformer à des exigences formelles précises tout en leur reprochant dans le même temps d’aller puiser leur inspiration ailleurs.

La banalité potentielle du contenu des mémoires est un problème qui me touche de près en école d’art. En effet, dans le cadre du processus dit « de Bologne » qui impose (notamment) aux écoles supérieures d’art de se conformer pour partie aux canons universitaires sous peine de perdre le label « enseignement supérieur », les étudiants de second cycle doivent rédiger un mémoire pour avoir le droit de soutenir leur Diplôme de fin d’études, le DNSEP.
Cette pratique, devenue très importance, reste entourée d’un certain flou quant au fond et à la forme du mémoire qui doit être produit : il faut que ça ait un rapport avec les travaux plastiques de l’étudiant mais sans en parler pour autant de manière directe. Le modèle est celui du Master, puisque le DNSEP a vocation à être de « grade » Master1.
Bref, en aidant mes étudiants à progresser sur leurs mémoires de DNSEP, j’ai senti que pour certains l’opération constituait une véritable douleur. Et ce n’est pas forcément par manque de pratique de l’écrit ou par incapacité à construire un discours (chose qui est exigée d’eux tout au long de leurs études), c’est parce qu’un étudiant en école d’art est quelqu’un qui, depuis les premières années de son cursus, est encouragé à s’exprimer pour lui-même, à développer une démarche d’auteur, de créateur, à tracer sa propre voie.
Or là encore, il semble assez peu logique de demander à quelqu’un de trouver son chemin sans l’autoriser à choisir comment il doit le faire, en lui imposant des références qui ne sont pas les siennes et des mots qu’il n’utiliserait pas spontanément, parfois même pour traiter un sujet qui ne l’intéresse pas lui-même.
Ceci étant dit (je tiens à rassurer ceux d’entre eux qui me lisent), je trouve que mes étudiants actuels (j’ai lu ces derniers jours six mémoires d’étudiants de l’école d’art du Havre et mémoire un d’étudiant de l’école d’art de Rennes) se sont bien tirés de l’exercice, et ce dans une grande diversité d’approches, allant de l’exposé rigoureux de type universitaire au livre d’artiste dont la forme a une importance particulière et guide le propos.

L’uniformisation des études supérieures, voulue dans un but d’assouplissement des équivalences entre institutions scolaires et entre pays, n’a pas que des vertus et n’est pas toujours aussi rationelle qu’il semblerait de prime abord. Peut-on vraiment placer sur un même plan les étudiants qui suivent des cursus extrêmement précis (dans les professions réglementées par exemple : médecine, justice) avec ceux dont les années d’étude sont avant tout destinées à l’expérimentation ?
Quant à la distinction entre fac d’arts plastiques et école supérieure d’art, je trouverais bien dommageable de l’abolir, car elle permet pour l’instant à chacun des deux systèmes peut compléter et enrichir l’autre.
Au delà de la question des écoles d’art qui me touche particulièrement et qui est d’actualité, voici ce que je proposerais modestement pour limiter les tentations de plagiat : il faut que les étudiants s’expriment en leur nom, s’approprient leurs sujets, s’approprient leurs références, qu’ils ne voient pas leurs mémoires comme des formalités ennuyeuses à expédier, mais comme des choses qui les engagent et qui les passionnent.
Je ne comprends pas comment une thèse pourrait être autre chose, ceci dit.
illustrations : Pieter Brueghel, Les apiculteurs et le voleur de nids (1568) ; L’ancienne Sorbonne avant l’incendie de 1670 (1915) ; Chantres au XVe siècle, gravure sur bois ; Serranidé algérien issu de Exploration scientifique de l’Algérie – Zoologie (1836)
- Toujours pour avoir le droit de conserver le label « enseignement supérieur », les écoles d’art doivent aussi réfléchir à la mise au point d’un troisième cycle. Elles disposent souvent des équipes de recherche et proposent parfois aussi des formations dites « post diplôme » mais les modalité et la qualité de ces formations ne sont pas homogènes. De plus, ces formations sont sanctionnés par des diplômes qui ne permettent pas d’équivalences universitaires. Normal : dans le système supérieur, le niveau du doctorat ne peut être organisé que par des docteurs, qui ne sont pas forcément nombreux en école d’art. Il faudrait se pencher sur la situation des écoles d’architecture ou sur celle de formations étrangères (les D.A. et les Ph.D anglo-saxons, par exemple), pour le moment, les solutions sont à inventer. [↩]





















