Profitez-en, après celui là c'est fini

OkO (nouveau blog)

septembre 10th, 2011 Posted in Brève, Dans la boite-aux-lettres | 1 Comment »

Après son célèbre blog « Art de vivre » Homebook, Nathalie vient de lancer un blog-notes, OkO (« œil », en Croate). Un des premiers articles concerne les mutations du Val d’Argenteuil, quartier typique d’un certain urbanisme social utopiste (puisque l’on croyait au progrès des couches populaires) des années 1960.

Nathalie, comme tous ceux qui ont grandi dans ces immeubles pendant les années 1970, est prête à les défendre contre les clichés diffusés par le journal télévisé. L’article en question est un une introduction à d’autres articles futurs sur le même thème.

Coloriez l’image perdue de Ben Laden

septembre 6th, 2011 Posted in Images, Lecture, Mémoire | 18 Comments »

En complément au post précédent, ce document étrange, un livre de coloriages pour enfants nommé We Shall Never Forget 9/11. Cet ouvrage « pédagogique » explique aux enfants la préparation de l’attentat par les terroristes, le déroulement de la journée du 11 septembre 2001, et tout ce qui a suivi, jusqu’à la mort de Ben Laden.
Le livre se termine sur un portrait des pères fondateurs des États-Unis, surplombé par cette phrase : « The founding fathers of our nation knew the importance of freedom. That is why they declared independance from England in 1776 so they could live on their own and be free ». Heureusement, Thomas Jefferson, George Washington ou Benjamin Franklin étaient porteurs d’un message plus intéressant que ça, car s’il ne s’était agi que d’émancipation, on pourrait faire remarquer que la plupart des actions anti-américaines dans le monde sont faites au nom de ce même principe, et parfois très légitimement.
L’aperçu proposé sur le joyeux site coloringbooks.com ne montre qu’une petite sélection des trente-six pages de ce « Graphic Coloring Novel » (roman graphique de coloriage, notion apparemment inventée pour l’occasion). Je ne peux donc pas en savoir plus, ni préjuger du degré de pertinence des éventuelles explications géopolitiques contenues dans le livre. J’hésite presque à l’acheter, par curiosité.

Ce travail que l’on peut juger d’un goût douteux (imaginez des enfants de cinq ou sept ans coloriant patiemment des images d’attentats ou d’actions militaires) a apparemment été extrèmement bien reçu par la presse américaine, de tous bords politiques, du fait de sa neutralité et de sa distanciation. Les auteurs dispensent un petit cours sur la liberté, n’y pratiquent pas d’amalgame entre Islam et terrorisme et respectent les faits à l’exacte. Enfin tout ça, ce n’est pas moi qui le dis, mais les médias qui ont chroniqué cette publication et qui y voient un excellent support pour parler aux enfants de l’attentat sans les traumatiser, pour accompagner les images que les médias vont diffuser pendant les commémorations (intéressante méthode pour s’approprier un récit : le mettre en couleurs).
L’éditeur écrit cette phrase œcuménique et à vrai dire un peu bizarre en guise d’avertissement : « Terrorism is human made and is very old; it comes in people of all shapes, sizes, and colors ».

Je reproduis l’image de la mort de Ben Laden à une taille suffisante pour qu’on parvienne à lire le texte.  Je suppose que c’est toujours pour ne froisser personne qu’il n’est pas écrit (sur cette page en tout cas) que l’opération se nommait Opération Géronimo. Par contre on apprend que le chien impliqué dans l’affaire se nommait « Cairo ». Les enfants aiment connaître le nom du chien.

Cette composition reconstitue une scène dont on ne sait en fait rien du tout. Après la mort de Ben Laden (confirmée par une de ses filles, qui était sur les lieux, et par une expertise ADN, dit-on), la Maison-Blanche a communiqué sur l’hésitation du président : montrer les images, ou ne pas les montrer ? Comme chacun sait il a décidé de ne pas les montrer, même pas à des journalistes qui auraient pu témoigner de les avoir vues, et a au contraire diffusé une photographie célèbre où lui-même et son équipe suivent les opérations à distance (voir l’article Opérations extérieures).
La scène dessinée ci-dessus est celle qui avait été décrite par le porte-parole de la Maison-Blanche, qui s’est ensuite rétracté, où il disait que, avant d’être exécuté, Oussama Ben Laden avait tenté d’utiliser une de ses épouses comme bouclier. En fait une femme a bien été blessée d’une balle, mais en chargeant, d’elle-même, sur les soldats, du moins selon l’actuelle version officielle. Mais peu importe, il s’agit là d’une scène pour dire aux enfants que le bonhomme était si lâche que l’exécution se justifie totalement. Il n’est écrit nulle part qu’il aurait été intéressant pour l’histoire et pour la justice qu’un procès ait lieu. La question est évacuée par la phrase « personne ne voulait de détenus ».
Je me demande pourquoi l’auteur du dessin a placé une bibliothèque derrière le lit : les photos de la chambre qui ont circulé ne montraient rien de tel. C’est suspect, une bibliothèque ?
Je traduis la fin du texte : « Ces fous détestent le mode de vie Américain parce que nous sommes LIBRES et notre société est LIBRE (…) l’Amérique est LIBRE. Demande à ta mère et à ton père, à ton professeur, à ton pasteur, ce que cela signifie vraiment (…) L’Amérique ne déteste pas les autres peuples du monde, mais nous aimons le monde dans lequel nous vivons et nous défendrons notre manière de vivre ».

Le jour où les avions se sont arrêtés

septembre 5th, 2011 Posted in Dans le poste, Images | 41 Comments »

Le 11 septembre, les vols d’avion sont bradés. Par superstition, sans doute, de nombreux voyageurs évitent cette date. Ils ne le font pas en souvenir du coup d’État du 11 septembre 1973 au Chili1, mais à cause de l’attentat du World Trade Center à New York, le 11 septembre 2001.
Une date marquante, il est vrai, autant pour le fait historique lui-même, pour les images qu’il a produites que pour tout ce que cela a déclenché ou plutôt, autorisé : des guerres moyen-orientales, des lois réprimant les libertés publiques et le sentiment général, à tort ou à raison, d’un certain déclin des pratiques démocratiques dans les pays les plus développés.

Ground Zero, le 17 septembre 2001, par Eric J. Tilford, US Navy (domaine public)

Je me rappelle bien ce jour là. Ma fille aînée, qui avait alors onze ans, nous avait prévenu de ce qui était pour elle un évènement incroyable : toutes les chaînes diffusaient le même programme. À ce moment, personne ne savait ce qu’il se passait, on voyait de la fumée sortir d’une des tours qu’un avion venait de percuter. La thèse de l’accident a été abandonnée quand on a vu un second avion percuter l’autre bâtiment. On a vu les tours s’effondrer, en direct, l’une après l’autre. Je ne me souviens plus trop de l’enchaînement des évènements ensuite : on a parlé d’un avion s’écrasant sur la Maison Blanche (aussitôt oublié, il s’agissait vraisemblablement d’une erreur), d’un autre sur le Pentagone, d’un autre encore qui ne répondait plus et que l’on avait dû abattre, le climat était à la panique complète, les images étaient rediffusées en boucle, on revoyait de malheureux courtiers se jeter du haut des tours jumelles dans un geste désespéré dont le sens n’est toujours pas très clair. J’aimerais bien revoir l’ensemble de ces images, disons les deux premiers jours, pour me rappeler dans quel ordre tout ça nous est parvenu, savoir à quel moment précis le coupable a été désigné, aussi. Je me rappelle enfin que pour quelques dizaines d’heures, tous les vols civils du monde ont été annulés, permettant aux météorologues et aux observateurs de la qualité de l’air de collecter des données complètement inédites sur l’impact écologique de l’aviation. On peut minimiser l’évènement, rappeler le nombre de fois où les États-Unis ont été la cause directe ou indirecte d’un grand nombre de morts, mais il n’empêche que dans les heures qui ont suivi l’effondrement des tours, le monde s’est arrêté, on ne parlait que de ça et on ne pensait qu’à ça. Quelque chose de nouveau s’était produit, un évènement sidérant, dont on a tout de suite été certains qu’il allait changer énormément de choses à la marche du monde — et ce fut le cas.

Le jour d'après la chute des tours j'ai réalisé un petit logiciel chargé d'aller récupérer les images produites par les webcams qui pointaient encore sur "Ground zero" (ci-dessus, quelques images produites à l'aide de ce programme). Le nuage qui a suivi la destruction du World Trade Center a diffusé pendant des jours des particules, souvent toxiques, qui provoquent aujourd'hui des cancers chez les pompiers de New York, notamment.

Les coupables désignés ont été les terroristes islamistes du groupe Al Qaeda, qui s’en étaient déjà pris au World Trade Center en 1993. Je ne me rappelle pas que l’attentat du 11 septembre ait été explicitement revendiqué par Al Qaeda, mais il n’a jamais été démenti non plus. Le président de l’époque, George Bush, élu récemment dans des conditions complexes (au terme d’un recomptage des votes), dont la seule particularité notable jusqu’ici était d’être le fils du prédécesseur de son prédécesseur, connaissait une baisse régulière de son taux de popularité. En allant sur les gravats de Ground Zéro un casque de pompier sur la tête et en promettant une guerre en Afghanistan, George Bush a vu sa cote de popularité passer en quelques jours de cinquante à quatre-vingt dix pour cent : l’effroi de tous les américains, fragilisés comme jamais dans leur histoire, avait eu cet effet inespéré. Il faut dire que depuis l’attaque de Pearl Harbour2, le pays n’avait jamais été attaqué sur son sol. En fait, les États-Unis, qui sont pourtant en guerre permanente depuis qu’ils existent, ne sont pas du tout habitués à être pris pour cible de manière directe. Dans la foulée de cet enthousiasme bushiste, quatre-vingt pour cent des américains soutenaient encore leur président, le 26 octobre 2001, lorsque celui-ci a fait voter le Patriot Act, un arsenal juridique qui donnait des pouvoirs étendus aux services secrets et limitait nettement les libertés publiques : droit à la vie privée, droit d’expression, droits de la défense des accusés. Ne parlons pas de l’amalgame honteux qui associait à Al Qaeda l’Iran la Corée du Nord et surtout l’Irak, victime d’une guerre aux justifications vaseuses et mensongères.
Enfin, New York, siège des Nations Unies, symbole d’une Amérique cosmopolite liée à la vieille Europe, centre du XXe siècle, a momentanément semblé vaincue par ses propres valeurs d’ouverture au monde. Et ce n’est pas un petit symbole.

Partant d'une excellente idée de départ et bourré de trouvailles visuelles, "Kommandør Treholt & ninjatroppen" (Norwegian Ninja), sorti il y a un an, aurait pu être un excellent film. Ci-dessus, une allusion au 11 septembre 2001. On voit un avion de tourisme se diriger vers les deux tours de l'hôtel de ville d'Oslo, avec l'intention de les détruire.

De manière opportuniste, le gouvernement fédéral venait d’obtenir de nombreuses choses qu’il aurait été difficile ou impossible à obtenir autrement, et ceci avec le consentement pleutre du parti Démocrate (qui a voté le Patriot Act et accepté la Guerre en Irak) mais aussi de la plupart des alliés des États-Unis, à l’exception de la France dont la résistance reste le dernier « beau geste » historique à mon avis. Il faut dire que la menace était forte, le président de la première puissance militaire n’avait pas hésité à lâcher : « Vous êtes soit avec nous, soit contre nous ». La théorie d’un « choc des civilisations » que Ben Laden ou George Bush ont tenté d’imposer à l’opinion internationale semblait pourtant motivée par une raison certes civilisationnelle mais pas spécialement religieuse, je veux parler du pétrole. La famille Bush et la famille Ben Laden étaient partenaires financiers dans le domaine, et Oussama Ben Laden, renégat de sa famille, avait quand à lui été soutenu par la CIA, qu’avait justement dirigé George Bush, pendant la guerre entre l’URSS et l’Afghanistan. La proximité amicale, historique, financière et stratégique entre différents protagonistes et les conflits d’intérêts (il suffit de penser au fait que le vice-président Dick Cheney était l’ancien directeur de la société Halliburton, titulaire de milliards de dollars de contrats avec l’armée) ou les incohérences dans la traque d’Ousamma Ben Laden (jusqu’à son incompréhensible assassinat) ont donné à certains l’idée folle que la chute des tours jumelles avait été décidée et exécutée par la CIA. C’est la fameuse « théorie du complot », qui a été décrédibilisée par ceux qui l’ont soutenu médiatiquement et ont tenté de la démontrer, expertises « indépendantes » farfelues à l’appui, mais qui n’a pourtant rien d’absurde : après tout, il est déjà arrivé que les États-Unis attaquent leur vassaux en se faisant passer pour leurs rivaux, comme dans le cas du spectaculaire attentat de la Gare de Bologne, en 1980, organisé par des « Brigades rouges » qui étaient en réalité des néo-nazis de la loge maçonnique3 Propaganda due, fournis en explosifs par Gladio, c’est à dire la branche italienne de Stay Behind, un service secret de l’Otan chargé de diffuser en Europe la peur du socialisme.

toujours dans le film "Norwegian Ninja", le commandeur Arne Treholt défend son pays contre l'OTAN et son programme "Stay Behind" qui exécute des attentats en Europe pour faire accuser l’extrême-gauche. Le slogan "Freedom is not free" est emprunté aux associations de vétérans de l'armée américaine. Par hasard, j'ai visionné ce film entre la tuerie d'Utøya et le 10e anniversaire du 11/09/01, deux évènements avec lesquels il résonne.

Les complots existent. Les attentats destinés à accuser d’autres que ceux qui les ont perpétrés, y compris des attentats contre soi-même, ne sont pas rares dans l’histoire : qui veut noyer son chien l’accuse d’avoir la gale, n’est-ce pas. Mais pour moi, l’hypothèse du complot d’État reste peu vraisemblable, et ce pour des questions d’image.
Pour commencer, la raison d’État est une notion qu’une majorité de gens admet à des degrés divers, mais toujours à condition que celle-ci ait un lien direct avec ce qui est censé être protégé ou conquis. On peut prendre pour exemple la question des indiens d’Amérique. Malgré quelques films tardifs d’auto-flagellation (Little Big Man, etc.), les Américains vivent assez bien avec l’idée du génocide des indigènes. Certaines parties de leur histoire les mettent un peu plus mal à l’aise. Le film Heaven’s Gate (1980), de Michael Cimino, a par exemple provoqué à sa sortie un rejet général de la part de la critique et du public, car il affirmait que les grands propriétaires terriens qui ont fondé le pays l’ont fait en assassinant les immigrants pauvres qui étaient venus chercher la bonne fortune sur le nouveau continent, et dont la présence gênait : il y a ici une dissonance entre deux mythes, celui des immenses puissances financières telles que le pays sait en produire, et celui du pays où « tout est possible » et où chacun a les mêmes chances de réussir.

Par ailleurs, si les États-Unis adorent s’inventer des ennemis et les monter en épingle, il est en revanche insoutenable pour eux de se voir en victimes d’une authentique défaite, et je doute qu’ils prennent sciemment le risque d’en subir. Virtuellement, au cinéma ou dans les comics, les États-Unis ont été menacés par des saboteurs nazis, par des sous-mariniers japonais, par des arabes délirants (les Lybiens dans Retour vers le futur, par exemple), ou par d’autres aliens, venus de l’espace ou de pays exotiques. Mais ces défaites, toujours dues à la fourberie de l’ennemi, ne sont jamais que provisoires. Le cas-limite est le film Pearl Harbour, par Michael Bay (2001), qui transforme une défaite historique traumatisante4 en quasi-victoire, puisque l’on y voit deux valeureux pilotes détruire à eux seuls la plupart des avions japonais puis, quelques mois plus tard, aller bombarder Tokyo5: le film s’achève donc sur un succès, le martyr est exclu6. La politique extérieure américaine n’est justifiée, dans l’opinion publique du pays, que par le sentiment d’être du « bon côté », d’être mondialement enviés (et donc d’avoir toutes les raisons de se défendre, y compris préventivement) et enfin, par un sentiment d’invincibilité, du moins d’invincibilité sur leur propre sol, car ailleurs il en va autrement : les guerres de Corée, du Viêt Nam, d’Irak ou d’Afghanistan sont loin de pouvoir être qualifiées de victoires. Si la défaite extérieure est gérée par diverses fictions et par des rites (le rapatriement des soldats tombés pour le drapeau, les cérémonies dans les cimetières militaires,…), la défaite intérieure n’a pas vraiment d’image, n’est pas imaginable7. Quand à l’agression, elle est toujours de l’autre côté : en se fiant exclusivement aux films de fiction, on peut imaginer que les États-Unis sont constamment attaqués par d’autres pays et ne font que répliquer légitimement à ces assauts, tandis qu’en regardant l’histoire, on constate l’exact opposé : des siècles de guerres « préventives », « anticipatives », c’est à dire des guerres déclenchées par les États-Unis.

Toujours le film "Norwegian Ninja". Les Ninjas de sa majesté Olav V, dirigés par Arne Treholt, combattent les norvégiens atlantistes d'Otto Meyer (en haut) pour préserver le "Norway of life". Tout le sel du film vient du fait qu'il révise l'histoire, car Arne Treholt et Hans Otto Meyer sont de personnes réelles, le premier étant un ancien membre du parti travailliste condamné pour avoir fourni des renseignements aux Soviétiques et aux Irakiens, le second étant un particulier arrêté avec des centaines d'armes qui a prétendu travailler pour le compte de "Stay Behind"... ce qui a fini par être admis.

Pour accepter sa situation très singulière — celle d’un empire martial bâti sur une terre spoliée qui assure le confort d’une partie de ses citoyens au détriment du reste du monde, si l’on doit résumer8 —, les États-Unis ont construit assez spontanément une mythologie séduisante en laquelle ils sont les premiers à croire, qui s’exprime avant tout dans les fictions populaires et qui propose au public mondial une vision symbolique cohérente de la marche du monde. La légitimité de la domination ; la supériorité de la décision sur l’analyse ; de l’action sur la réflexion ; du « bon sens » (c’est à dire des préjugés) sur l’intelligence ; l’héroïsme des conquêtes ; l’envie ou la jalousie qu’est censé susciter le modèle américain ; etc. Cow-boys libres et aux pieds sur terre ; président fondamentalement honnête et courageux9, protection divine (parfois si bête que les traducteurs français l’éludent des adaptations de séries ou de films), étrangers hostiles mais — et c’est une assez bonne raison — dont les pays sont traités comme une aire de jeu,… Notre imagination, l’imagination planétaire, est en partie limitée, bornée par l’efficacité des scénaristes hollywoodiens.

La première bande-annonce du film "Spiderman" (2002), dont la diffusion a du être interrompue puisqu'on y voyait un hélicoptère pris dans une toile d'araignée placée entre les deux tours.

En même temps, les États-uniens sont aussi les premiers producteurs du contre-poison aux œuvres qui relèvent de l’idéologie américaine. Il existe chez eux une grande tradition de résistance au patriotisme forcé, à la bigoterie, à l’impérialisme de leur pays, à la société de consommation, à l’organisation patriarcale et aux académismes esthétiques. On la trouve, à des degrés divers (du rejet total de la civilisation américaine contemporaine à des revendications plus ponctuelles), dans les contre-cultures qu’on a appelées beat, freak, hippie, etc. : William Burroughs, Jack Kerouac, Allen Ginsberg, Gregory Corso, Robert Crumb, John Waters, Philip K. Dick, Bob Dylan et Joan Baez, Hakim Bey, Michael Moore. On la trouve aussi (et souvent en lien étroit avec les précédents cités), à l’université, avec des personnalités telles que Noam Chomsky, Donna Haraway, Angela Davis, Howard Zinn. On peut bien sûr remonter plus loin dans l’histoire avec des gens tels que Henry David Thoreau. Il existe aussi une forte contre-culture « de droite », parfois opposée à l’État fédéral :  survivalistes et autres libertariens.
Mais tous ces mouvements plus ou moins underground souffrent d’une part de leur statut, qui fait d’eux, et parfois malgré eux, des cautions démocratiques, mais ils souffrent aussi de leur récupération médiatique : caricaturés, achetés, transformés en marques, en clichés, victimes d’hagiographies qui renvoient leur pensée et leur engagement à l’histoire ou la résument à des anecdotes,… Qu’on les ignore, qu’on fasse d’eux les épouvantails de leur propre engagement ou qu’on les affaiblisse en les célébrant ou même en continuant leur travail, ils sont toujours gérés et, finalement, à peu près inoffensifs.

"Starship Troopers" (1997). Aux informations/propagande, tout ce que les habitants de la terre ont à savoir, c'est que les méchants habitants de Klendathu, qui ont la forme d'insectes géants, attaquent la terre en projetant des météorites, dont une atteindra son but en détruisant Buenos Aires. Ce qui n'est pas dit, c'est que ces bombardements font suite à une attaque des terriens, venus venger une colonie de Mormons qui avaient tenté de s'installer sur Klendathu. Ce qui n'est donc qu'une réponse à une intrusion puis à une attaque est présenté comme une agression.

Plus efficaces sont parfois les artistes qui jouent le jeu de l’entertainment et avancent en quelque sorte masqués, touchant un large public et parvenant à donner une publicité extraordinaire à des idées subversives. Bien sûr, leur attitude peut aussi être questionnée et elle est à double-tranchant : on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre, certes, mais dans un message transmis sous forme de divertissement, c’est le divertissement qu’on retient le plus, et qui reçoit le consentement, pas l’éventuel message politique. De plus, ces œuvres se perdent souvent dans la masse des films ou des séries de propagande patriotique qui, souvent, épousent le même forme et ont les mêmes qualités, et qui feignent même parfois la subversion (un président noir dans 24 heures chrono, par ex). Pourtant, j’admire beaucoup les figures de cette étonnante « contre-culture mainstream », si on me permet cet oxymore, dans laquelle je range, à des niveaux de subversion, là encore, très divers, Matt Groening (Les Simpson, Futurama), Joss Whedon (Buffy, Angel, Firefly), Tim Burton (pour Beetlejuice, Edward Cisorhands et Mars Attack), Paul Verhoeven (pour Robocop et Starship Troopers) et même, je suis près à le défendre, James Cameron (Terminator, Aliens, Dark Angel, Avatar).

"Starship Troopers". Un "cerveau" des insectes de Klendathu est capturé. Les soldats sautent de joie lorsque Carl, officier du renseignement et télépathe, conclut que la bête peut ressentir la peur. Le commentaire audio fait par le réalisateur sur le DVD rend ses intentions parfaitement claires : pour lui, la société séduisante qui est décrite (tout le monde est beau, il n'y a pas de racisme, pas de sexisme, pas de crimes, une grande prospérité) est aussi une société martiale et autoritaire qui utilise la puissance et la violence contre tous ceux qui s'opposent à elle. Et cette société, dans l'idée de Verhoeven, ce n'est pas le IIIe Reich, c'est la société américaine contemporaine ou bien, ajoute-t-il, toute autre superpuissance, comme la Russie dix ans plus tôt ou un jour peut-être, la Chine. Lorsque l'on a fait remarquer au réalisateur que sa vision était étonnamment prémonitoire, il a expliqué qu'il n'y avait sans doute pas de hasard puisqu'il s'était justement inspiré de la politique de George W. Bush lorsqu'il était gouverneur du Texas. Parmi les films qui ont traité de tout ça avec anticipation, ça vaudrait le coup de revoir aussi "Fight Club" ou "Opération espadon", entre autres.

Je voulais parler du 11 septembre 2001 et je me lance dans un discours anti-impérialiste anti-américaniste primaire qui conclut en affirmant que James Cameron est un cinéaste subversif. Parmi le déluge d’articles consacrés à cet anniversaire, je doute que quelqu’un arrive à faire plus fort que moi.
Alors le 11 septembre 2001, oui, c’est bien un évènement, parce qu’il y a beaucoup de choses derrière. Beaucoup de choses y ont mené, et beaucoup de choses en ont découlé : on n’a pas fini d’en entendre parler.
Un travail que j’aimerais vraiment réaliser sur le sujet, ce serait de reprendre chaque série télévisée de l’époque, et voir comment l’attentat a modifié leur ligne politique, quel genre de situations ont été scénarisées (je pense, par exemple, aux épisodes de séries justifiant la torture par exemple), quels nouveaux personnages sont apparus, et bien sûr, quelles séries ont disparu et quelles séries sont nées à ce moment-là.

Quelques articles liés au sujet : Opérations extérieures, Mission: Impossible, L’herbe du voisin bleu du futur est toujours plus pourpre.

  1. Le gouvernement socialiste de Salvador Allende a beaucoup déplu aux États-Unis qui ont passé quelques années à tenter de le déstabiliser médiatiquement puis, comme ça ne fonctionnait pas, en assistant le Général Augusto Pinochet dans un coup d’État qui a installé dix-sept dans de dictature militaire dans le pays, abouti à cent-cinquante mille arrestations politiques, des dizaines de milliers de cas de torture sur des opposants politiques et plus de trois mille morts et disparitions. [↩]
  2. L’attaque de Pearl Harbour a fait un peu moins de morts que la chute des tours, mais il s’est agi pour les japonais d’une véritable victoire militaire puisque plus de cent avions et presque toute la flotte américaine basée dans l’Océan Pacifique y ont été détruits. [↩]
  3. La « loge P2 » avait été exclue du Grand-Orient d’Italie quatre ans avant l’attentat. Parmi ses membres on compte notamment Giulio Andreotti, ancien président du conseil italien, et Silvio Berlusconi, actuel président, des mafieux, des religieux et de nombreuses autres figures-clé de l’Italie d’après-guerre. [↩]
  4. Le sentiment anti-Japonais aux États-Unis est extrêmement fort depuis Pearl Harbour. Récemment, après la catastrophe nucléaire de Fukushima, on pouvait lire sur les réseaux sociaux des commentaires joyeux tels que « bien fait pour vous, en mémoire de Pearl Harbour ». Et lorsque le Japon a battu les États-Unis aux championnats du monde de Football, on pouvait lire des choses aussi imbéciles que « J’espère qu’un autre Tsunami détruira votre pays ». [↩]
  5. Le bombardement punitif du Japon dans le film est un bombardement conventionnel. Il est rare que les Américains aiment se souvenir qu’ils sont, à ce jour, l’unique pays à avoir utilisé l’arme nucléaire contre des populations. [↩]
  6. Il me semble que si la défaite collective est inimaginable, la défaite individuelle est en revanche possible dans l’inconscient collectif américain. Cette défaite individuelle, ce sad ending est généralement consolé par la jouissance qui le précède (les deux Scarface), ou par le sentiment du devoir accompli, par exemple dans Gran Torino, récit archétypique puisque son protagoniste, Walt Kowalski, est un vétéran de l’industrie automobile et un vétéran de la guerre de Corée : le vétéran, maltraité, floué, voit tout de même sa récompense dans le fait d’être un vétéran. Ce qu’on lui a fait faire n’est pas mis en question. Certaines époques ont été plus propices aux sad endings que d’autres, notamment les années 1970 : Un après-midi de chien, Soleil vert, Midnight Cowboy,… [↩]
  7. Je renvoie une fois de plus le lecteur à l’admirable Diplopie, de Christian Chéroux, qui raconte entre autres comment l’image traumatisante des tours effondrées a rapidement été remplacée, aux États-Unis, par l’image des courageux pompiers de New York en train d’ériger leur drapeau dans un pastiche du célèbre cliché d’Iwo Jima. [↩]
  8. Le plus incroyable est sans doute que les « sales secrets » des États-Unis finissent par être connus : oui, la CIA a vendu de la drogue pour s’autofinancer, oui, l’armée américaine a volontairement transmis le typhus aux indiens, oui, le sucre importé depuis Cuba a volontairement été intoxiqué pour donner une mauvaise réputation au régime Castriste, oui le président Dominicain a été assassiné,… La liste est interminable, et, pour peu que les faits soient assez anciens pour avoir été « déclassifiés », quasi-publique. [↩]
  9. Hors Mars Attack, de Tim Burton, je vois peu de présidents américains vraiment veules dans les fictions du cru. [↩]

Sexisme publicitaire ordinaire

septembre 3rd, 2011 Posted in Images | 57 Comments »

Ah que c’est drôle de lancer un buzz avec une publicité rentre-dedans, un peu provoc’, qui s’en prend aux puissants. Le loueur de voitures Sixt est spécialiste : il demandait il y a quelques mois à Carla Bruni si elle n’avait pas par hasard besoin d’une voiture familiale, proposait une limousine avec un chauffeur « capable de trouver un tronc d’arbre en une minute » à Gérard Depardieu1 ou, dans une autre campagne, faisait allusion aux voyages offerts à des ministres français en Tunisie. Comme on a l’air courageux en faisant des grimaces au lion derrière la cage, hein ! Mais la dernière campagne me semble tout à fait odieuse. Les demoiselles qui ont posé pour le cliché savaient-elles quel slogan on allait associer à leur image ?

Sous prétexte de sourire des mésaventures de Dominique « dragueur lourd » Strauss-Kahn à New York, l’agence qui a produit cette campagne nous montre seize hôtesses Sixt apparement rendues hystériques à l’idée de rencontrer l’ex-patron du Fonds monétaire international et ex-futur-président français. Car dans le monde du travail, les femmes ne rêvent que de harcèlement sexuel, c’est bien connu. Même s’il est à présent libre de ses mouvements, Dominique Strauss-Kahn est devenu, et il est évident qu’il le mérite (quoi qu’il se soit effectivement passé dans la suite 2806 du Sofitel de New York), le symbole même de l’homme-prédateur pour qui les femmes se consomment et peuvent être traitées comme des objets, des choses dont on s’empare avec impatience : à la suivante ! On peut rire de ce trait de caractère, on doit rire, même, parce que c’est risible. Enfin risible ou pathétique, selon l’humeur. Michel Rocard s’est récemment laissé aller à parler de « Maladie mentale ». Mais la publicité qui se trouve ci-dessus ne se moque pas de Strauss-Kahn, elle lui dit : « vas-y mon gars, ça vient pas de toi, en fait, c’est elles qui veulent ça, les roses sont faites pour être cueillies, toi tu es juste un homme à femmes ».

Ce pourrait être un excellent point de départ pour expliquer le genre aux quatre-vingts députés qui ont implicitement admis ne rien y comprendre2 et ont demandé au ministre de l’éducation d’évacuer cette notion des manuels scolaires de classe de première.

  1. Et pourquoi ne pas proposer un chauffeur « capable de trouver un pillier sous le pont de l’Alma à Lady Di, tant qu’on y est ? [↩]
  2. Les commentaires de ces députés laissent en tout cas penser qu’ils imaginent qu’un complot de sociologues et de philosophes tente d’imposer l’homosexualité comme norme, ou cherche à brouiller à ce point toute différence entre les sexes que plus personne ne pourrait s’y retrouver, tel Lionel Luca (Alpes-Maritimes), qui a très sérieusement expliqué sur France Info que : « Remettre en cause la notion même de l’homme et de la femme reviendrait à dénier à Adam et Ève de s’être reproduits, quoi, on a eu de la chance finalement qu’ils n’aient pas connu cette idéologie sinon on ne serait pas là pour en parler ».  [↩]

Graffiti et droit d’auteur

août 30th, 2011 Posted in Images, Les pros, Personnel, Wikipédia | 25 Comments »

Il y a vingt-cinq ans, et même un peu plus, je me passionnais pour le graffiti. J’en faisais un peu, et puis surtout, j’en photographiais. J’ai déjà parlé de tout ça ici et là.

J’ai souvent croisé Miss Tic, une des pochoiristes les plus en vue à l’époque. Elle traînait beaucoup avec Blek le rat, qui était en ce temps le vrai pochoiriste célèbre et que je décrirais comme le trait d’union entre Ernest Pignon Ernest et Banksy. Les pochoirs de Miss Tic montraient généralement des figures féminines, piquées à des magazines ou issues d’autoportraits photographiques, accompagnées de petits aphorismes calembouresques. Ce n’était pas revendicatif, pas politique, pas agressif, c’était frais. Je me rappelle avoir participé en même temps que Miss Tic (et bien d’autres) à une importante série d’émissions de France Culture, en 1986 je dirais (à retrouver !), où elle expliquait qu’on la prenait pour une artiste, pour une graphiste, mais que c’était un malentendu, qu’elle n’était que poète ou écrivain urbain. Elle se trompait, évidemment, puisque l’on reconnaissait son travail de très loin et qu’elle avait, plus que tout autre, une « patte » et même une vraie démarche créative.

Pour moi, Blek, Miss Tic, Jeff Aérosol et quelques autres que je croisais à la toute jeune Galerie du jour d’Agnès B étaient certes des adultes — j’avais quinze ans, eux dix ans de plus —, mais aussi des gens d’une grande liberté qui, comme tous les auteurs de graffitis, offraient leur art aux passants ainsi qu’à des propriétaires de murs qui, il faut bien l’admettre, ne le leur avaient pas demandé.
Vingt ans plus tard, j’ai ouvert ma boite à diapositives dans le but de scanner chaque cliché de l’époque et de le mettre sur Internet et notamment, sur Wikipédia, parce que je me suis aperçu que je disposais d’archives documentaires assez rares. Certaines d’entre elles ont été publiées dans des livres consacrés au graffiti, avec mon accord mais sans que cela me rapporte quoi que ce soit. Mes photos de pochoirs sont les plus banales, évidemment, puisque les peintures de ce type sont par définition des multiples, mais j’en ai mis aussi sur Wikipédia. J’ai créé de nombreux articles sur les auteurs de graffitis ou sur les artistes de la Figuration libre, associés à ce mouvement. J’ai créé l’article Blek le rat, par exemple, mais pas l’article Miss Tic.

Je viens juste de recevoir des nouvelles de l’artiste, par le biais de la société des auteurs dans les arts graphiques et plastiques (adagp), qui défend ses intérêts et qui m’écrit ceci :

Monsieur,
Nous constatons sur le site Internet cité en référence
[c’est à dire Wikipédia] la mise en vente de posters reproduisant une œuvre de Miss Tic que nous représentons pour la gestion des droits d’auteur. Nous n’avons pas reçu de demande d’autorisation préalable de votre part. Nous vous rappelons, en effet, qu’aux termes de l’Article L 122-4 du Code de la Propriété Intellectuelle toute reproduction faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit est illicite. L’auteur s’oppose formellement à cette utilisation et nous vous demandons de retirer cette image de votre site, ainsi que toute proposition de vente de posters, notamment sur les 3 rubriques en bas de votre page, et ce dans les meilleurs délais. Nous vous rappelons que vous n’avez pas le droit de mettre sous licence Creative Commons des contenus dont vous n’êtes pas l’auteur, et que vous ne pouvez pas non plus écrire que vous êtes détenteur des droits d’auteur comme vous le faîtes. Aux fins de régularisation de ces utilisations il convient que vous indiquiez combien vous avez vendus de posters, ainsi que leurs prix de vente. Dans cette attente nous vous prions d’agréer, Monsieur, l’expression de nos meilleurs sentiments.

Je n’ai jamais adoré lire le langage juridique, qui, sur un ton calme, faussement idiot — puisque le droit français ne repose pas sur le sens commun, sur la négociation ou sur un retour à l’esprit des lois mais sur la stricte application des textes —, sert généralement à préparer une demande d’argent, parfois en se contentant de profiter de ce que les gens se font une idée erronée des articles de loi concernés1.
Ici, l’Adagp emploie un langage banalisé pour faire mine de croire que Wikipédia est mon site (qui n’a jamais entendu parler de Wikipédia et ignore son fonctionnement ?) et que j’ai voulu m’attribuer une oeuvre qui n’était pas mienne, alors que la légende de l’image me semble explicite : « Stencil made graffiti, by Miss Tic in Paris ». Je n’ai jamais revendiqué d’autre paternité que celle du cliché. Il est pourtant exact que je n’aurais pas dû penser qu’il suffisait de légender correctement l’image pour que tout soit clair, puisqu’une image « libre » peut être réutilisée par d’autres ensuite, et on n’a pas le droit de jouer les Robin des bois de l’image en « libérant » ce dont on n’est que partiellement propriétaire. C’est quelque chose que je comprends assez bien à présent, après des années à discuter de ces points avec des passionnés de question de droit d’auteur.

Quand j’ai mis l’image en question sur Wikipédia, en 2006, les usages étaient encore assez souples, mais peu à peu, peut-être à la suite de nombreux courriers comme celui que j’ai reçu tout à l’heure, il est devenu impossible d’y mettre la moindre image qui ne soit pas à cent pour cent originale. Je veux dire qu’une photographie d’un panneau publicitaire, d’un immeuble récent, d’une personne, peuvent être des motifs de suppression, et à vrai dire, je ne mets plus aucune image sur Wikipédia (enfin sur Commons, le dépôt d’images libres qui est associé à Wikipédia) depuis longtemps car je trouve exténuant de discuter le bout de gras à chaque fois. Je ne dis pas que la rectitude de Commons soit une erreur, non, surtout dans un monde qui est avant tout fait pour les sociétés de conseil juridique (combien de non-avocats à la tête de l’état français ?) et où l’avidité semble être l’unique valeur unanimement partagée. Ce n’est pas une erreur, ce n’est pas illégitime, mais c’est pénible : on essaie de faire cadeau d’une image et puis celle-ci est supprimée, parfois parce qu’on a mal interprété la situation, mais souvent aussi parce qu’on ne passe pas suffisamment de temps sur le site pour être au courant des propositions de suppression — la plupart de mes images supprimées étaient en fait tout à fait défendables.
Mais ne chipotons pas, la subsistance de cette image sur Commons est une erreur, un anachronisme, puisque c’est le genre d’image qui n’a plus vocation à exister sur ce site. Enfin presque, puisque la photographie représente un graffiti réalisé sans autorisation préalable sur le mur d’un particulier. On voit même que le mur a été repeint pour masquer un autre graffiti et il semble donc probable que le propriétaire ne voulait absolument pas de cette œuvre. S’agissant donc d’un évènement (un délit est un évènement), je suppose qu’on peut opposer le droit d’informer au droit de la propriété intellectuelle.
Lors de réflexions sur le sujet sur Commons, il a même été proposé de ne pas se soucier du graffiti puisque, ces œuvres étant illégales, il est improbable que leurs auteurs les revendiquent. Mais cette argumentation pas très juridique pour le coup se heurte au fait que le graffiti dont nous parlons a été réalisé il y a vingt-six ans et tombe donc sous le coup d’une prescription.
Comme l’a tweeté Rémi Mathis, « tu n’as pas le droit de diffuser le tag au nom du droit moral mais tu as le droit de l’effacer ». Dont acte, l’image doit être effacée, j’ai réclamé sa suppression et je ne doute pas qu’elle opère rapidement.

Il est ironique, malgré tout, que les choses se passent ainsi. Je sais que l’Adagp est dans son rôle de défense systématique des intérêts des artistes2, j’imagine que l’artiste n’a rien demandé personnellement et je comprends ce qu’il y a de douteux à proposer des posters tirés des photos affichées sur Wikipédia lorsque la situation légale de ces dernières est un tant soit peu complexe3, mais voilà où nous en arrivons : l’unique illustration de l’article de Wikipédia consacré à Miss Tic va disparaître de la plus grande encyclopédie du monde, d’un des dix ou cinq sites les plus visités d’Internet, dont il n’est pas utile je pense de rappeler le fonctionnement bénévole et désintéressé, alors même que cette œuvre a elle-même un statut d’œuvre libre, née spontanément hors de tout cadre institutionnel, pour le plaisir des artistes et des passants.
Je peux me tromper, mais ça me semble dommage.

  1. La vraie question du système juridique, c’est souvent celle de l’information : il y a ceux qui la maîtrisent, qui ont fait des études pour cela et qui en possèdent le système (à divers postes — juge, avocat, conseiller, huissier, etc.), et puis les autres. [↩]
  2. Je précise qu’à ce stade, les échanges de correspondance entre l’Adagp et moi-même, passé le premier mail très formel, ont été de part et d’autre plutôt courtois et je pense, honnêtes. De plus, j’ai reçu la demande par e-mail et non par un recommandé, ce qui est nettement moins agressif. [↩]
  3. Notons que je ne suis pour rien dans cette histoire de posters, démarrée longtemps après que j’aie posté l’image, mais il est vrai que cela fait partie des initiatives rendues possibles par le placement d’un média sous licence libre. Après vérification, personne n’a fait imprimer de poster à partir de l’image litigieuse.  [↩]

Les autoroutes de l’information ? Trop cher, sans intérêt ! (1994)

août 23rd, 2011 Posted in Interactivité, Science & Vie | 11 Comments »

Amusant exemplaire de Science & Vie (numéro 926, novembre 1994). En couverture, une photographie dramatique en noir et blanc montre le champion d’échecs Gari Kasparov, crispé dans une expression de douleur intense que le gros titre explique : L’esprit vaincu par la machine. En effet, le 31 août 1994 à Londres, le champion du monde des échecs admettait la victoire de son concurrent, un PC Olivetti équipé d’un processeur Pentium cadencé à 90 Mhz et, surtout, du programme Chess Genius, par Richard Lang.
Toujours dans le même numéro, un article fait le point sur les capacités multimédia des ordinateurs : « Feuilleter un livre ou feuilleter un disque ? Telle est la question que nous nous poserons peut-être demain ». On apprend qu’à l’époque, le plus basique des lecteurs de CD-roms (Mitsumi1 FX001D) vallait 1500 francs, soit 200 euros, mais que certains modèles de luxe, comme le Nec Multispin 4x pro atteignaient les 10 000 francs, soit 1500 euros.
L’article avertit aussi que pour « passer » au multimédia, une configuration informatique doit être puissante et équipée pour l’interactivité et pour la restitution du son : en 1994, il n’est pas rare que les ordinateurs PC ne soient équipés ni de souris, ni d’interface graphique2, ni d’une carte son. Les Macintosh embarquaient quand à eux ces équipements « inutiles » depuis leur création dix ans plus tôt.

Mais l’article qui m’intéresse vraiment est intitulé Le mythe des autoroutes de l’information (pp.118-123). L’auteur, Dominique Dieudonné, y traite de la vogue des réseaux de télécommunications, venue des Amériques :

La mode a été lancée aux États-Unis par les plus hauts responsables politiques et industriels : l’avenir passe par ma construction d’un réseau rapide et puissant de communication à l’échelle planétaire. La France a emboîté le pas et il est déjà question de dépenser plus de 100 milliards de francs sur les deniers publics pour « être à la pointe ». Choix risqué car à y regarder de plus près, le gouvernement américain n’a jamais eu l’intention d’investir un seul dollar dans un tel projet. Il faut dire que les choix technologiques qu’il impose sont loin d’être évidents…

L’argumentaire développée consiste surtout à dire qu’il ne sert à rien de construire de toutes pièces un réseau de fibres optiques, puisqu’il existe déjà un réseau mondial de communications, le réseau téléphonique. Plutôt visionnaire, il évoque une technologie prometteuse mise au point dans les laboratoires Bell, l’HDSL (la première technologie de la famille de l’ADSL), qui permet d’obtenir de très hauts débits tout en utilisant le réseau téléphonique filaire traditionnel.
Nettement moins inspiré, l’auteur énumère toutes les applications possibles pour le haut-débit et imagine des solutions de remplacement qui permettraient selon lui d’échapper à la coûteuse fibre optique. Pour la vidéo « à la carte », par exemple, il propose que l’utilisateur fasse une demande au serveur qui se charge, plus tard, de faire envoyer les films voulus par voie satellitaire, afin que ceux-ci soient stockés automatiquement par l’ordinateur de l’utilisateur jusqu’à ce que ce dernier aie vu le film. Pour la vente à distance, il propose que le catalogue ne soit pas sur le réseau, mais diffusé sous forme de CD-Rom et que seules les commandes passent par le réseau. Pour la visioconférence, il propose que l’on utilise deux lignes téléphoniques simultanées, l’une pour la voix et l’autre pour l’image.

Ce que cet article montre bien, finalement, c’est qu’en 1994, Internet (jamais nommé) reste une chose très lointaine. L’auteur ne semble pas imaginer que de mêmes communications puissent passer par plusieurs réseaux de nature et de vitesse diverse. Quand aux applications décrites, elles restent sur un modèle très traditionnel, entre le Minitel, le téléphone amélioré et la télévision : l’utilité du réseau mondial est loin d’être bien comprise.
Il faut dire qu’en 1994, le web n’avait que trois ans.
  1. Un nom qui rappellera des souvenirs à ceux qui avaient un PC à l’époque. [↩]
  2. Le système d’exploitation Windows était loin d’avoir supplanté l’austère MS/Dos, en ligne de commande. [↩]

La fin du monde

août 21st, 2011 Posted in archétype, Études | 26 Comments »

Le 21 décembre 2012, le monde sera détruit. C’est du moins ce que prophétise une certaine littérature inspirée par un calendrier maya qui s’interrompt à la date du solstice d’hiver de l’an prochain. Si étrange que cela puisse paraître, cette théorie farfelue est prise au sérieux par de nombreuses personnes, tout comme la peur de l’an 2000 il y a un peu plus de dix ans. Il est probable que pour l’immense majorité des gens qui achètent des livres sur le sujet, mais aussi pour ceux qui les écrivent et qui les éditent, la fin du monde en 2012 n’est qu’un amusement intellectuel qui permet de se faire peur et de rêver d’un désastre total qui ferait table rase de tout ce qui existe.

Les religions, depuis qu’il en existe, la littérature, depuis l’aube du XIXe siècle ou encore le cinéma, se sont emparés de l’idée de l’apocalypse, parfois pour la préparer, parfois pour l’aménager, pour l’éviter ou pour penser à ce qui se passera après une catastrophe totale. Et il y a de bonnes raisons de s’intéresser à ce sujet, car la fin du monde n’est pas une question absurde, c’est aussi un horizon évident, une issue inévitable, puisque tout ce qui existe est amené à disparaître un jour. Les connaissances scientifiques, les progrès technologiques ou notre conscience de l’impact écologique de l’activité humaine font de l’hypothèse d’une extinction de la vie sur terre une question pragmatique et politique .

J’ai décidé de saisir le prétexte de l’année 2012 pour entamer une réflexion sur toutes ces questions, à l’aide d’œuvres de fiction ou d’exemples tirés de l’actualité, notamment. Je compte bien y travailler avec mes étudiants, mais aussi avec plusieurs amis designers ou artistes, notamment George Dupin avec qui j’ai un projet concret sur le sujet à l’école d’art de Rennes.
Mon blog de travail et carnet de notes se trouve ici : hyperbate.fr/finsdumonde.

L’Ordonnateur

août 21st, 2011 Posted in Bande dessinée, Ordinateur célèbre | No Comments »

Jean Tabary vient de décéder à l’âge de 81 ans. Il a créé entre autres Valentin le vagabond, Totoche et Corinne et Jeannot. On ne peut pas dire que je l’aie beaucoup lu ces dernières années, voire ces dernières décennies, mais j’ai toujours adoré sa capacité à exprimer les plus mauvais sentiments, ce qui malgré des pages souvent bavardes, le rapproche du cinéma burlesque du début du XXe siècle. La bande dessinée qui l’a vraiment rendu célèbre est évidemment Iznogoud, scénarisé par Goscinny.

Je profite de cette triste occasion pour relire cet épisode paru dans le numéro 549 du journal Pilote (14 mai 1970), intitulé La machine géniale.
Le grand vizir, toujours occupé par ses projets de renversements du Calife de Bagdad, rencontre un dénommé Ibéhém, qui se présente comme « technicien » et « magicrate », créateur d’un « génie » d’un nouveau genre, l’ordonnateur. Il s’agit d’une boite équipée d’une fente où l’on glisse des questions écrites, et d’un voyant, qui signale que la machine est prête à fournir une réponse parlée à cette question. Le grand vizir paie « deux millions » sans discuter, mais avec le projet secret de dévaluer la monnaie l’après-midi même, dans le but de rendre cette somme négligeable1.
Ce qui fera échouer Iznogoud cette fois, c’est la lenteur de la machine, qui travaille des heures avant de fournir la réponse à une question plus ancienne.

On retrouve ici la figure de l’ordinateur-oracle, de la machine omnisciente capable de répondre à n’importe quelle question. Pour le nom « ordonnateur », j’imagine que Goscinny était au courant du fait qu’il s’agit d’un synonyme du mot « ordinateur » qu’avait proposé le linguiste et théologien Jacques Perret à IBM France en 1955.

  1. Une importante dévaluation du Franc avait été décidée en août 1969, deux mois après l’élection de Georges Pompidou à la présidence de la République. J’ignore si la somme de deux millions de francs est une allusion à un achat informatique précis de l’époque. [↩]

Le critique

août 17th, 2011 Posted in Bande dessinée, Les pros | 17 Comments »

Je me suis trouvé un jour chez un ancien critique de cinéma et de bande dessinée qui avait besoin, pour une société qu’il avait créé, que je réalise pour lui une carte de vœux numérique. Le travail était terminé et je venais me faire payer.
J’étais dans son bureau à discuter, et mon regard était attiré par un album de Sylvain et Sylvette, série dans laquelle deux petits campagnards se battent contre quatre bêtes sauvages : un sanglier, un loup, un renard et un ours. Cette bande dessinée est née en même temps que le patriotique Captain America, mais en France, sous le régime de la « Révolution Nationale » : les uns y voient une discrète allégorie de la Résistance à l’occupant, les autres une ode au retour à la terre prôné par le maréchal Pétain. Pour ma part, je n’y ai jamais vu grand chose, mais je serais tout de même curieux de lire les plus anciennes histoires. Le fait que ces vieux récits soient réédités par les éditions du Triomphe, maison ostensiblement traditionaliste et ultra-catholique, est un peu rédhibitoire1.

Sylvain et Sylvette

Étonné de voir que Sylvain et Sylvette paraissaient encore, j’ai feuilleté l’album. Mon hôte, généreux, m’a proposé de l’emmener avec moi : « tu sais, je ne vais pas le lire, je reçois ça parce que je faisais beaucoup de critiques de bandes dessinées à une certaine époque. Aujourd’hui je n’en fais quasiment plus mais je reçois encore plein de choses ». Après vérification, j’ai appris que ce « quasiment plus » signifiait, depuis plus de vingt ans, « plus du tout ».
— « Tu sais, j’ai plein d’autres albums, tu veux jeter un œil ? Ils ne me servent à rien »
Difficile de dire non.
Dans son long couloir, l’ancien critique fait alors coulisser des panneaux derrière lesquels se dissimulent des placards. J’ai pu constater qu’il n’y avait pas là quelques albums, mais sans doute plusieurs milliers, tous parfaitement rangés. Ce n’est pas sa bibliothèque, non, mais juste les livres qui ne l’intéressent pas spécialement. La plupart des albums viennent de gros éditeurs : Soleil, Dargaud, Dupuis,…
— « Qu’est-ce que tu veux que je fasse de tout ça ? ».
Je vois alors des titres que je n’aurais jamais achetés mais dont je suis néanmoins curieux : « prends, prends, sers-toi ! ». Je ne veux cependant pas abuser de la générosité de mon bienfaiteur et je termine avec une dizaine d’albums entre les mains.

Les micro-éditeurs se ruinent pour envoyer des « service-presse » aux journalistes. Retrouver ceux-ci vendus est souvent déplaisant, comme en témoignent ces tampons rageurs du Tampographe Sardon. L’auteur m’indique que la faute d’orthographe (« soit-disant ») n’existe plus sur la version commercialisée de ce tampon.

Les choses se sont un peu compliquées quand l’ex-critique m’a expliqué, avec quelques circonvolutions, qu’il aime jouer au marchand, que c’est une sorte de tradition établie entre lui et ses amis, qu’il cède généreusement ses bandes dessines reçues gratuitement mais qu’il demande tout de même une gratification symbolique en échange. Il a sorti sa calculatrice et a commencé à estimer la valeur  de cette somme symbolique. Elle excédait un peu les honoraires que j’étais venu me faire payer, c’était donc à présent moi le débiteur.
Pris dans ce que les psychologues nomment un « piège abscons »2, je n’ai pas eu la présence d’esprit ou le courage d’annuler ce marché qui me faisait acquérir à la moitié ou au tiers de leur prix des livres qui ne m’intéressaient qu’à titre de curiosité et dont je n’aurais pas voulu s’ils n’avaient pas été gratuits. Dont un Sylvain et Sylvette.

Alors que je sortais de chez lui, le « critique » m’a lancé :
— « au fait, tes copains, tu sais, les Cornélius, Lapin, Jade et compagnie, il faut leur dire de m’envoyer des livres hein ! Je ne reçois jamais rien d’eux. Comment est-ce qu’ils veulent se faire connaître s’ils n’envoient rien aux critiques ? Tu penses à leur dire, hein ? »

Je n’ai jamais manqué de lui faire de la publicité par la suite, mais peut-être pas comme il l’aurait voulu.

Il y a quelques mois, celui que je suppose être un journaliste indélicat vendait ses « service presse » sur Priceminister. De nombreux livres de mon éditeur figuraient dans sa « boutique », notamment le livre Processing: le code informatique comme outil de création.

(Illustrations : Sylvain et Sylvette, par Cuvillier ; Le Tampographe Sardon ; Une capture du site Priceminister)

  1. Les aventures « modernes » de Sylvain et Sylvette ne sont pas éditées par les éditions du Triomphe mais par Dargaud. Pour l’anecdote, une exposition hommage à Sylvain et Sylvette a été organisée en 2010 au Préau des arts, à Maxéville. Y participaient Lolmède, Lindingre, Malingrëy, Gerner, et une quarantaine d’autres artistes. [↩]
  2. cf. le Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens de Jean-Léon Beauvois et Robert-Vincent Joule.  [↩]

Permission de sortie

août 4th, 2011 Posted in Parano, stationspotting | 37 Comments »

Je reviens à mes portillons automatiques.
J’avais déjà évoqué leur brutalité, j’avais raconté comment ils menaçaient de couper la ville d’Argenteuil en deux, et enfin, comment leur implantation dans ma ville avait totalement modifié le rapport des usagers à leur gare. J’ai aussi évoqué tous ces sujets dans un article paru le mois dernier dans le Monde Diplomatique1. Mais il y a du neuf. Je découvre que les portillons-automates peuvent être réglés différemment selon le niveau social des gens dont ils régulent le flux.

Lorsque la gare est fermée et qu'il est impossible d'acheter un billet, ou la nuit, les portillons sont enfermés dans une cage métallique. Personne ne se donne la peine de les éteindre et ils continuent à clignoter de toutes leurs diodes. Heureusement qu'on a des centrales nucléaires, hein !

Nathalie m’a signalé, et j’ai pu le vérifier, que ces portillons fonctionnaient de manière différente selon que l’on se trouve dans les gares de Cormeilles-en-Parisis, d’Argenteuil ou du Val-d’Argenteuil, qui se trouve dans la commune d’Argenteuil, entre les deux autres gares.

À Argenteuil, pour des raisons politiques, les portillons ne sont pas activés, ou presque pas, car s’ils sont constamment ouverts, ils sont tout de même alimentés en énergie et clignotent tant qu’ils peuvent2.
On peut donc entrer et sortir de la gare sans billet.

Automate en dérangement, merci de vous adresser au guichet. Guichet fermé, merci de vous adresser à l'automate.

À deux stations de là, à Cormeilles-en-Parisis, la gare où je descends, les portillons sont généralement allumés et actifs (mais parfois, si aucun moyen pour acheter les billets de train ne fonctionne, ils sont enfermés dans des cages métalliques où ils sont alimentés en énergie et clignotent inutilement de toutes leurs diodes) et fonctionnent à l’inverse d’une nasse : il faut un titre de transport pour passer le portillon et se rendre sur le quai de la gare. En revanche il n’en faut pas pour sortir.

La ligne J du réseau Transilien, avec Argenteuil, le Val et Cormeilles en rouge.

Je découvre avec stupéfaction qu’au Val-d’Argenteuil, gare qui se situe entre les deux autres, les règles diffèrent encore. Il faut un titre de transport ou un passe Navigo pour entrer dans la gare, mais aussi pour en sortir. C’est à dire que si l’on a pris le train sans billet, on ne pourra plus sortir de la gare autrement qu’en escaladant le portillon ou en passant derrière quelqu’un. Il s’agit bien évidemment de gêner les fraudeurs, et des contrôleurs et des policiers sont régulièrement postés derrière les portillons, prêts à prendre les contrevenants sur le fait.
Il est logique que l’on ne puisse pas entrer dans un lieu privé (puisque, manifestement, les quais de gares ne sont plus des espaces publics) mais je me demande s’il est tout à fait normal qu’on ne puisse plus quitter un lieu entièrement clos : n’est-ce pas une forme de séquestration ? Imaginons que nous entrions dans un cinéma sans ticket. C’est illégal, oui, mais serait-il admissible de nous bloquer à l’intérieur une fois que nous y sommes entrés ? On me dira que la même chose existe aussi dans le RER, où il faut un ticket pour entrer et un autre pour sortir. Néanmoins sur le réseau Transilien, c’est une nouveauté.

Les photographies ne sont pas très parlantes, mais celle de gauche montre la sortie de la gare de Cormeilles-en-Parisis, qui s'effectue librement, et celle de droite montre la sortie de la gare du Val-d'Argenteuil, qui est conditionnée au fait de disposer d'un titre de transport valide (photos prises par Nathalie, la seconde étant prise depuis l'intérieur du train)

La grande différence entre les gares de Cormeilles et du Val, même si elles ne sont distantes que de deux kilomètres, c’est que ceux qui résident à leurs alentours n’ont pas tout à fait le même niveau de vie. En me fiant aux statistiques fournies par Linternaute j’apprends que le revenu moyen des ménages de Cormeilles est de 23 000 euros annuels et que celui des habitants d’Argenteuil est de 14 500 euros. Les Cormeillais sont 9% à être au chômage tandis que les Argenteuillais sont 16%. Les Cormeillais sont 65% à être propriétaires de leur logement tandis que les Argenteuillais ne sont que 44% à être dans ce cas. La seule chose qui diffère peu, c’est le tarif des loyers : 17€/m² à Cormeilles contre 16€ à Argenteuil. Mais le Val d’Argenteuil n’est pas n’importe quel quartier d’Argenteuil, c’est une zone d’urbanisme prioritaire, dont le niveau social est nettement inférieur à celui des autres quartiers de la ville. C’est dans le quartier du Val d’Argent que, en 2005, le ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy avait qualifié un groupe de jeunes de « racailles » mot abondamment relayé qui a, disent certains, participé au déclenchement des émeutes des banlieues dix jours plus tard et a achevé de faire la mauvaise réputation du quartier3

Rien de surprenant, finalement, le niveau de liberté de circulation de l’individu est ici relatif à ses conditions d’existence et à la méfiance qu’il inspire. Cette entrave absolument intentionnelle à ses déplacements ajoute une couche de violence symbolique à une population qui a toutes les raisons de se sentir enfermée dans un quartier où les commerces sont rares et où malgré de grands plans de rénovation, la situation sociale et économique ne semble pas changer énormément. Nous ne sommes pas encore tout à fait dans Escape from New York (John Carpenter, 1981) où Manhattan est une prison géante entourée de murs immenses, ni dans Banlieue 13 (Pierre Morel, 2004), où les habitants des cités de Seine-Saint-Denis sont eux aussi circonscrits à une enceinte de béton.
Nous n’y sommes pas encore, du moins pas aussi franchement.

  1. à lire ailleurs : Il y a quelque chose de pourri au royaume des gares, par Philippe Gargov / Pop-up urbain [↩]
  2. Le problème des portes mécaniques, des escaliers roulants, etc., c’est que lorsqu’ils sont complètement éteints, sans activité et sans lumière, ils laissent une très forte impression d’abandon, comme si subitement la modernité ne fonctionnait plus. C’est pareil avec les néons : un supermarché sans électricité ou dont les rayons ne débordent pas change complètement de forme et ressemble subitement à un entrepôt lugubre. Je pense que c’est pour cela qu’on dépense autant d’électricité inutilement, pour donner l’impression que tout va bien, que tout fonctionne.   [↩]
  3. L’an dernier, le lycée d’Argenteuil est devenu le lycée de secteur des habitants de Cormeilles, à la place du lycée Montesquieu, situé à Herblay, plus à l’Ouest, d’excellente réputation — c’était plus ou moins le meilleur lycée du Val-d’Oise. Les habitants de ma ville, effrayés à l’idée d’envoyer leurs enfants dans la « zone » ont massivement migré vers le lycée privé « Jean-Paul II », ouvert précisément au même moment. On aurait voulu le faire exprès qu’on ne s’y serait pas pris autrement. [↩]