Profitez-en, après celui là c'est fini

Identification informatisée des visages (1981)

octobre 19th, 2015 Posted in Surveillance au cinéma, Vintage | No Comments »

Dans For your eyes only (1981), James Bond recourt au 3D visual identigraph, un système mis au point par « Q », le responsable du département recherche et développement du MI6. « Q » prévient le commandeur Bond que l’appareil en est encore au stade expérimental.
Pour accéder au service, il faut se rendre dans une pièce dédiée. Sans que la raison en soit bien claire, les opérateurs de « l’Identigraphe » sont plongés, le temps de leurs recherches, dans une lumière rouge semblable à celle des laboratoires photo.

for_our_eyes_only_identification

Bond indique à « Q » les caractéristiques de la personne qu’il cherche à identifier : la trentaine, cheveux brun clair, raie au milieu, bouche épaisse, lunettes octogonales. « Q » saisit chaque paramètre sur un terminal tandis que, face à Bond, un autre écran montre un visage dessiné au trait, qui se transforme en fonction des précisions qui sont apportées. On peut appliquer une rotation à l’image, d’où le « 3D ».
Une fois le portrait terminé, la machine cherche dans ses bandes magnétiques (qui contiennent des données fournies, nous est-il dit, par Interpol, la CIA, le Mossad, la police ouest-allemande et la Sûreté française — mais curieusement pas Scotland Yard).
Une fois le portrait robot établi, la personne dont la description est la plus proche voit son nom affiché sur le terminal, et son visage imprimé.

bertillon_portrait_parle

Le « 3D-Identigraph » n’est, au fond, qu’une version vaguement high-tech du « portrait parlé », mis au point par Alphonse Bertillon en 1879 pour constituer une base de données de criminels, et du « portrait-robot » inventé par Roger Dambron en 1950, pour composer un visage à partir d’un jeu d’éléments séparés.
Nous sommes ici assez loin des technologies actuelles de reconnaissance faciale, et cette séquence s’avère finalement peu audacieuse, puisque les premiers succès en matière de reconnaissance faciale semi-automatisée datent de la fin des années 1960 (Bledsoe). Même si elle a progressé depuis, on peut dire que la technologie utilisée actuellement dans le domaine est au point depuis la fin des années 1980 (Kirby et Sirovich).

Des écrans qui ne disent pas grand chose

octobre 17th, 2015 Posted in stationspotting | 3 Comments »

yeux_carres_praticable(J’ai été invité par le collectif de graphistes Super Terrain à écrire un texte destiné à accompagner l’exposition Les yeux carrés (par Samy El Ghassasy, Jean-Benoît Lallemant, Pierre le Saint) qui se tient à l’espace Le Praticable, à Rennes, jusqu’au 24 octobre de ce mois. Le texte ne devait pas concerner l’exposition elle-même, dont j’ignore tout, mais tourner autour du même thème, à savoir la prolifération des écrans.
Le texte commandé devait tenir sur le carton d’invitation au format A5, ce qui est très court. Je le publie ici, mais en profitant de ne pas avoir de contraintes d’espace pour en livrer une version un peu plus longue que celle qui a été effectivement publiée. je profite aussi de l’occasion pour illustrer l’article avec quelques photographies)

Je connais une gare de banlieue où, la nuit, les portillons automatiques sont enfermés dans une cage cadenassée afin d’éviter que quelqu’un les franchisse pour se rendre sur le quai à l’heure où seuls passent quelques trains de marchandises. Ces portillons clignotent, ils indiquent en vert de quel côté on peut passer, en rouge de quel côté on ne peut pas, et le voyant qui signale la fente où glisser le ticket clignote lui aussi, apparemment impatient de voir arriver les usagers du petit matin. Au dessus, un écran est allumé, avec écrit l’heure exacte en blanc sur fond bleu, et la mention « prochains départs : », qui n’est suivie d’aucun numéro de voie, d’aucune destination, d’aucun horaire. Un écran qui ne sert à rien et que personne ne regarde veille chaque nuit sur des automates inutiles et inutilisables. Il en va sans doute de même dans des centaines d’autres gares.

controlleurs_automatiques_enfermes

Aux heures de circulation, les anciens trains crasseux sont peu à peu remplacés par un nouveau modèle, fabriqué par la société québécoise Bombardier, « le Francilien ». Il est confortable et coloré, ses plafonds diffusent une lumière pacifique qui change de couleur avec douceur, du blanc au bleu, du bleu au rouge, du rouge au orange, de l’orange au vert, et ainsi de suite. Au niveau de chaque porte, quatre écrans affichent le nom des prochains arrêts. Ce ne sont pas les seuls écrans de la rame, où des dizaines d’autres diffusent, dans l’indifférence générale, de petites séquences vidéo qui vantent les paysages de l’Île-de-France. On y voit des châteaux, des faons dans des sous-bois au petit matin, des festivals, des musées. Ces écrans serviront-ils un jour à diffuser de la publicité ?
À divers endroits de la rame, on trouve des autocollants sur lesquels sont dessinés des caméras et où il est écrit que l’endroit est « vidéo-surveillé ». On a beau chercher, on ne trouve pas de caméras : elles sont en fait cachées sous les autocollants. La caméra dessinée qui semble regarder à côté de nous s’avère être une véritable caméra qui nous fixe.

francilien_ecrans_et_camera

Arrivé à Paris, les écrans sont partout, informatifs ou publicitaires. Il n’est pas rare qu’ils fonctionnent mal, mais ils ne sont jamais éteints. Au contraire, ils affichent bien souvent un message qui affirme qu’ils sont en panne : « Suite à une panne de serveur, les afficheurs sont indisponibles — la RATP vous présente ses excuses pour la gène occasionnée » — « Ce dispositif d’information est provisoirement hors service – la RATP vous prie de bien vouloir accepter ses excuses » — « Appareil momentanément hors service veuillez nous en excuser » — « L’information sur cet écran est momentanément indisponible. Nos agents travaillent pour la rétablir dans les meilleurs délais ».

publicites_metrobus_defaillantes

Les panneaux publicitaires affichent souvent, quant à eux, des images abstraites d’un très bel effet, des messages d’erreur informatiques, ou sont recouverts par une fenêtre d’erreur du système d’exploitation : Windows, Linux ou parfois même MS-Dos. Les bornes d’information sont souvent rendues inutiles par de cryptiques messages système, généralement affichés à l’envers, mais lorsqu’ils fonctionnent, leur caractère informatif est rarement plus intéressant : on y apprend qu’il ne faut pas jeter de papiers dans la gare, qu’il ne faut pas tenir les portes d’un train qui tente de partir, ou encore qu’il faut regarder sous son siège s’il n’y a pas un colis suspect. Sans critiquer la validité des messages en eux-mêmes, il ne semble pas que ceux-ci soient véritablement regardés, d’autant qu’ils varient peu au long de l’année, contrairement aux écrans publicitaires.

ecrans_en_gare

Le mot « écran » a deux sens apparemment opposés. Le plus courant aujourd’hui est celui d’un dispositif d’affichage lumineux : écran de télévision, écran de cinéma, écran d’ordinateur, écran de smartphone. Mais dans son sens premier, l’écran est un obstacle destiné à occulter quelque chose ou à s’en protéger : un paravent, un pare-feu de cheminée, un écran de protection. Peut-être ces deux sens ne sont-ils pas incompatibles, peut-être que tous les écrans qui montrent quelque chose sont aussi destinés à cacher autre chose, et peut-être aussi à nous protéger de quelque chose. En observant l’importance croissante des écrans dans l’espace public, je me demande si leur fonction première est bien de montrer quelque chose, de communiquer, ou s’ils ne sont pas surtout là — épaulés par de nombreux voyants clignotants a priori inutiles —, pour créer une impression de vie à l’aide de la lumière et du mouvement. Tout est fait comme s’il fallait à tout prix (ces écrans coûtent à installer, à maintenir et à alimenter en électricité et en contenu) conjurer l’angoisse de la nuit, de la solitude, de l’immobilité.

Au pays de Numérix

octobre 7th, 2015 Posted in Lecture, Les pros, Non classé | 1 Comment »

numerixJe m’apprêtais à passer un moment distrayant en lisant Au Pays de Numérix​, par Alexandre Moatti​, livre qui expose au grand jour la mécompréhension dont les pouvoirs publics français font preuve vis à vis des enjeux de la culture sur Internet. Je m’attendais à ce que ça soit drôle, parce qu’il y a quelque chose d’héroïque et de comique à la fois dans l’esprit Minitel, cet étonnant complexe de supériorité qui pousse les Français à imaginer qu’ils ont tout inventé sans jamais en profiter vraiment eux-mêmes1, et qu’ils sont le peuple élu de la culture désintéressée, investi du devoir de résister aux marchands du temple que seraient les Anglo-saxons, par exemple Google ou Wikipédia. Un attendrissant esprit de chevalerie don-quichottesque qui, partout dans le monde, est considéré comme de l’arrogance.

Mais en vérité, ce livre n’a absolument rien de drôle. Au fil des pages, on constate, outre une stratégie à courte-vue et d’immenses gâchis, des zones grises franchement dérangeantes, notamment (mais là, la France n’est pas seule à se fourvoyer) dans le domaine de la publication scientifique, où les Universités laissent une poignée de sociétés privées gérer le domaine, achètent à prix d’or des revues dont elles ont pourtant elles-mêmes financé le contenu, et se retrouvent finalement perdues dans l’engrenage du « publish or perish », idéologie qui fait baisser la qualité des publications tout en augmentant déraisonnablement leur nombre et leur coût. Au passage, en pensant à l’actuel engouement pour les MOOCs (l’enseignement en ligne), on peut imaginer des dérives monstrueuses sur ce modèle de partenariat public-privé qui associe le pire de chaque monde et relève au mieux de l’incompétence et au pire, de la gabegie, et où tout le monde fait mine de croire que l’argent est une question vulgaire et contingente alors même qu’il en circule beaucoup.
C’est très généralement les frictions entre public et privé qui posent problème dans l’exposé d’Alexandre Moatti, et où la fascinante et détestable Amérique a plus d’une leçon à nous donner : ce que les impôts ont financé (par exemple, les images produites par la Nasa) appartient aux citoyens, alors qu’en France il n’est pas rare que l’on demande au contribuable de payer plusieurs fois pour la même chose2.

Le livre est factuel, dénué d’emphase, et en dehors de quelques témoignages autobiographiques de l’auteur, il ne révèle à rien que l’on ne sache ou puisse savoir, mais au bout de cent-cinquante pages, l’accumulation de faits donne la nausée au lecteur amoureux de connaissance. Effrayant, donc. Et à lire, évidemment.

  1. Parfois, ce n’est pas faux, mais les conclusions qui sont tirées sont rarement les bonnes. Prenons l’exemple du réseau Cyclades : cette technologie française contenait les germes de ce qui est devenu Internet, mais l’État, pourtant financeur du projet, lui a préféré la technologie Transpac, moins intelligente, moins performante, mais a priori plus facile à contrôler et promue par des « fleurons industriels » français, c’est à dire des bras-cassés-au-bras-long, si on me permet cette image un peu douteuse. [↩]
  2. Par exemple dans le cas de l’INA : nous payons une redevance pour financer l’audiovisuel public, puis nous devons à nouveau payer pour accéder à ses archives, et enfin, nous nous acquittons de taxes invisibles, toujours pour le même contenu, afin de compenser les présumés effets du présumé manque à gagner que constituent le piratage et « l’exception pédagogique »… [↩]

Processing 3 est sorti !

octobre 2nd, 2015 Posted in Processing | 1 Comment »

Après plus d’un an de versions intermédiaires depuis Processing 2.2.1, version la plus aboutie du logiciel jusqu’ici, Processing 3.0 est sorti !
Les performances d’affichage ont gagné en rapidité, et en souplesse, s’adaptant notamment aux écrans à très haute résolution de type retina.
Une nouveauté particulièrement appréciable est l’arrivée d’un debugger, qui permet de surveiller l’exécution des programmes pas-à-pas. L’apparence générale a un peu changé.

processing_3

Quelques fonctions connues pour fragiliser Processing ont été supprimées, notamment la possibilité d’utiliser des variables pour définir le format de la fenêtre d’exécution1. Processing 3.0 fonctionne sur plate-formes MacOSX (10.10 et au delà), Windows (7 et suivantes) et Linux. Le téléchargement du logiciel est gratuit, même si il est proposé aux internautes qui le veulent de faire un don à la fondation Processing.

On peut consulter mon vieux cours en ligne ici et voir quelques exemples là. Le livre Processing: le code informatique comme outil de création, que j’ai écrit avec Jean-Michel Géridan en 2011, est désormais épuisé, mais une version actualisée paraîtra d’ici quelques mois.

  1. mais la commande surface.setSize() permet de contourner le problème et même, de changer dynamiquement le format de la fenêtre. [↩]

Lectures recommandées (septembre 2015)

septembre 21st, 2015 Posted in Lecture | No Comments »

Dans la presse, on appelle ça du « copinage ». Mais comme je ne suis pas journaliste, je n’ai pas à m’excuser de parler des livres publiés par des amis. Pour cette rentrée, il y en a beaucoup !

  • Au pays de Numérix, par Alexandre Moatti, éd. PUF.
    Il est de bon ton, en France, de jouer à se faire peur en claironnant que Google, Wikipédia, voire le réseau Internet tout entier, sont des menaces vitales pour la connaissance, et de proposer des projets concurrents, souvent coûteux et inefficaces. Alexandre Moatti expose cette idéologie du village de Numérix qui, seul, résiste à l’envahisseur…
    Pas encore lu mais je m’en délecte d’avance.
    ISBN 9782130631446 (14 euros)
  • Anomalie des zones profondes du cerveau, par Laure Limongi, éd. Grasset. Sélectionné pour le prix Médicis, ce roman est d’abord celui de l’Algie vasculaire de la face, aussi nommée « migraine du suicide », une affection qui donne à ceux qui en souffrent envie de se jeter sous le tramway. Dit ainsi, j’imagine que ça fait peur, mais le livre est plutôt apaisé, parfois même drôle, et digresse au passage sur les champignons, l’industrie pharmaceutique, une maison de vacances (où j’ai d’ailleurs oublié un livre), la créature du lac noir, l’injustice de la maladie, la frustration face aux maladroites tentatives de sympathie que l’on reçoit. Le lecteur n’est pas plombé par le sujet, le livre se lit d’une traite et avec grand plaisir.
    ISBN 9782246858201 (17 euros)

livres_septembre_2015

  • Super Rainbow, par Lisa Mandel, éd. Casterman.
    Une histoire de super-héroïnes dont les pouvoirs proviennent d’une paire de combinaisons spéciales dont la source d’énergie est l’orgasme. La protagoniste principale ayant le nom de l’auteure, on peut supposer qu’il s’agit d’un récit autobiographique même si certains détails semblent avoir été volontairement exagérés dans le but de captiver le lecteur. Je pense par exemple que si un caniche géant avait totalement détruit Montbéliard, comme c’est raconté dans le livre, ça serait passé aux informations. Non ?
    ISBN 9782203091771 (16 euros)
  • Les Incommensurables, par Sophie Houdart, éd. Zones Sensibles.
    J’ignore tout de ce livre si ce n’est qu’il parle du Large Hadron Collider, qu’il est édité par Zones Sensibles (où on ne trouve pas de mauvais livres), et que la couverture a été produite par Theater of the operations à l’aide d’un logiciel que j’ai créé sur mesure pour l’éditeur.
    ISBN 9782930601178 (18 euros)
  • Tu mourras moins bête tome 4, par Marion Montaigne, éd. Delcourt.
    Comme avec les trois tomes précédents, le contrat est rempli : nous mourrons moins bêtes. Et nous mourrons plus vieux, aussi, puisque rire chaque jour augmente l’espérance de vie, paraît-il.
    Quand un de mes enfants (tous grands) doit trouver un cadeau en catastrophe pour un anniversaire, il achète un tome de Tu mourras moins bête : impossible de faire un bide avec. En vente partout.
    ISBN : 9782756073170 (20 euros)
  • Magie et Technologie, par Manuela de Barros, éd. Supernova.
    Les technologies actuelles semblent modernes et rationnelles, et donc opposées à toute idée de magie, mais, fait remarquer Manuela, elles donnent une réalité aux fantasmes des occultistes du Moyen-âge ou de la Renaissance.
    Pas encore lu. Publié par la jeune maison d’éditions Supernova, à commander sur son site.
    ISBN : 978-2-9548180-2-3 (15 euros)

Pas encore achetés (et pas tous sortis) : Parenthèse Patagone (Aude Picault, éd. Dargaud), L’image partagée. La photographie numérique (André Gunthert, éd. Textuel), Elyx, l’ambassadeur du sourire (Yacine Aït-Kaci, éd. Le Chène), Dessiner l’histoire (Adrien Genoudet, éd. Le Manuscrit), L’été Diabolik (Alexandre Clérisse et Thierry Smolderen, éd. Dargaud), La Vraie vie (Thomas Cadène et Grégory Mardon, éd. Futuropolis). Et on attendra avec impatience les prochaines publications d’éditeurs amis : Premier Parallèle, Franciscopolis (notamment le Pasolini de Fabrice Bourlez), Six Pieds sous terre,…

La gratuité, c’est le vol, selon un livre gratuit

septembre 11th, 2015 Posted in Lecture, Les pros | 17 Comments »

La gratuité, c’est le vol est le titre d’un petit livre de l’avocat Richard Malka, diffusé en ligne et tiré à 50 000 exemplaires papier.
Le problème philosophique que pose Richard Malka est simple : si la gratuité est le vol, alors ne risque-t-on pas de se faire escroquer en se fiant aux idées contenues dans un livre gratuit ? Car ce livre est diffusé de manière totalement gratuite. Or comme le dit l’adage : « si c’est gratuit, c’est toi le produit ». Bon, bref, je ne vais pas le lire, j’ai pour principe de ne pas cautionner les œuvres qui me traitent d’imbécile dès le titre, je préfère avoir la surprise.

gratuite_vol

 

Je suis tout de même même allé voir auteursendanger.fr, le site qui accompagne cette publication. Sobre mais discrètement sophistiqué, ce site s’appuie sur le logiciel gratuit WordPress1, associé à un « thème » plus ou moins réalisé sur mesure nommé sne-wp. « Sne » pour Syndicat National de l’édition, supposerons-nous.
Le fichier styles.css, facilement accessible, nous renseigne un peu. Apparemment le thème WordPress wp-sne s’appelle en réalité Club des Mécènes – la Rodia et a été développé par une agence de Besançon, pixies-agency, pour la Liste d’union de la Droite et du Centre des élections départementales 2015 du Doubs, sans doute après avoir servi pour le Club des Mécènes de la salle de spectacle la Rodia. On peut imaginer, en voyant la mention d’une licence libre, qu’il s’agit à l’origine d’un thème offert en ligne par quelque programmeur anglo-saxon. Comme cela se fait souvent, le thème a été un peu recyclé, et comme presque toujours, les développeurs ont négligé d’en corriger proprement les crédits :

auteursendanger_css

On remarque au passage que l’encodage a fait sauter les accent, les « é » sont devenus « Ã© » et les « è » sont devenus « Ã¨ ». Un travail de cochon, si vous voulez mon avis — mais je suis certain d’avoir déjà fait pire.
Les mentions légales2 du site auteursendanger.fr ne le spécifient pas mais on supposera que l’agence pixies a réalisé ce site en échange d’une rémunération, ce qui signifierait que le site web qui accompagne le livre a coûté quelque chose. Donc non seulement le livre La gratuité c’est le vol est gratuit, mais en plus sa promotion est coûteuse. Il constitue donc certainement une forme d’investissement pour ceux qui l’ont commandité3, à savoir le Syndicat National de l’édition, association qui regroupe un certain nombre d’éditeurs4, ou plus exactement, de sociétés d’édition (et notamment les poids-lourds de l’industrie du livre) et qui défend (ou pense défendre, car rien ne dit pour l’instant que la stratégie soit autre chose que l’expression d’une panique face à un avenir difficile à décrypter) les intérêts du secteur, mais n’a pas spécialement vocation à s’intéresser au point de vue des lecteurs, des auteurs ou des libraires. Ce n’est pas une critique : dans chaque domaine économique, il y a des rapports de force entre acteurs, les uns et les autres se regroupent pour coordonner leurs actions et défendre leurs intérêts, tout est normal.

ecrivain_hache

Il est bien moins honnête en revanche de donner au site le titre « auteurs en danger » si ce sont les éditeurs que l’on défend5. Bien entendu, les intérêts des maisons d’édition peuvent rejoindre ceux des auteurs, mais c’est loin d’être une fatalité, et les récents mouvements sociaux d’écrivains6 montrent que les éditeurs n’ont pas toujours de scrupules à faire baisser la rémunération des auteurs au minimum, à mal informer ces derniers, à glisser des clauses suspectes dans leurs contrats, etc. Et on comprend, dans ce bras-de-fer, qu’ils craignent les acteurs du Net : sur un livre numérique publié par un éditeur traditionnel français (un de ces éditeurs qui ont reçu des subventions publiques absurdes pour accompagner la « transition vers le numérique »), l’auteur percevra généralement le même pourcentage que pour un ouvrage papier (au mieux 10%), malgré l’absence des coûts habituels de diffusion (plus de 50% du prix d’un livre) et de fabrication (20%), tandis que chez Amazon, le prix d’achat du livre est divisé en trois parts plus ou moins égales : une pour l’éditeur, une pour le diffuseur et une pour l’auteur. Et si en plus d’être le diffuseur, Amazon est l’éditeur, la part de l’auteur monte à 70% !

auteursendanger

Comme d’habitude dans les débats qui entourent le droit d’auteur, les groupes industriels ne se présentent pas comme tels, ils personnalisent la question, ils envoient au casse-pipe des écrivains, des musiciens, des acteurs, des artistes, des gens qu’on aime bien. Des arbres qui cachent la forêt, qui font croire que l’on parle d’art, de littérature, de culture, enfin de tout ce qu’on veut, sauf d’argent, et que si l’on parle quand même un peu d’argent, ce n’est que de celui des humbles créateurs. Cette fois, on atteint un peu le fond du panier avec Richard Malka, certes scénariste de bande dessinées et avocat de Charlie Hebdo, mais qui restera surtout dans l’histoire des libertés publiques comme l’avocat de la société Clearstream, qu’il a vaillamment défendue contre un seul homme, le journaliste indépendant Denis Robert7. Il paraît que Malka se désole de la mauvaise publicité que lui a valu, auprès des journalistes, le fait de défendre Goliath contre David.

Je n’ai pas lu son livre, donc, mais d’après l’article du Monde il semble qu’il s’en prenne à l’« exception dangereuse » du fair use qui fait partie d’un ensemble d’idées « directement importées des Etats-Unis et viennent des pratiques défendues par Google, Apple, Facebook ou Amazon (GAFA) ». L’attaque Ad etasunium est un sport national qui fait mouche à chaque fois : si c’est américain, alors c’est pas bien (moi-même, je le confesse, il m’arrive de recourir à cet argument). Le livre s’en prend semble-t-il aussi beaucoup à l’Union européenne, ce qui est toujours payant par les temps qui courent. L’Europe des sociétés de finance luxembourgeoises, ça va, mais l’Europe du fair use, ah non !

...

Dans sa vidéo, Richard Malka explique que si le droit d’auteur est réformé, la rémunération des auteurs deviendra une exception à la gratuité, plutôt que le contraire, et que l’on en reviendra à l’ancien régime.

Il serait honnête de la part du journaliste du Monde de dire de quoi on parle exactement : le fair use, ce n’est pas une pente glissante vers la disparition du droit d’auteur, c’est une exception au droit d’auteur née dans les pays anglo-saxons (peu suspects de lutter contre la propriété privée) il y a plusieurs siècles, qui permet de diffuser certaines œuvres ou certains extraits d’œuvres dans des cas spécifiques, par exemple dans le cadre académique ou assimilé. Si, sur la version anglo-saxonne de Wikipédia on peut voir les affiches des films ou les couvertures des livres, et que celles-ci sont systématiquement absentes de la version francophone de Wikipédia, c’est du fait de cette différence culturelle. En tant qu’enseignant en art, je ne peux pas montrer d’extrait d’un film sur DVD à mes étudiants sauf à faire acquérir par la médiathèque de mon école les droits spéciaux (et très élevés) pour cet usage. En théorie, un article paru dans une revue universitaire au tirage de quelques centaines d’exemplaires ne peut contenir la reproduction d’aucune œuvre visuelle (domaine où la notion d’extrait n’a pas de sens), sauf à demander l’autorisation de le faire à ses ayant-droits. Autorisation qui peut être refusée. Et là, nous arrivons à une possibilité de censure à laquelle pourrait être sensible le soi-disant spécialiste de la liberté d’expression Richard Malka : tant qu’il n’existera pas de faire use dans le droit français, il sera possible d’utiliser le prétexte du droit d’auteur pour faire pilonner (et ça s’est vu) des travaux de recherche qui déplaisent aux auteurs ou aux ayant-droits. À mon petit niveau, en tant que simple blogueur, j’ai déjà connu des cas de censure : demandant l’autorisation d’utiliser une image à son auteur, ce dernier m’a demandé en échange non seulement de le créditer, mais aussi de faire de la publicité pour son dernier livre paru, et a tenu à avoir un droit de regard sur la partie de mon texte qui parlait de lui. Depuis, je ne demande plus.

...

Thomas Jefferson, un des inspirateurs de l’actuel fair use. Comme les autres pères fondateurs des États-Unis, avec qui il a inventé l’actuel Copyright, Jefferson craignait les situations de monopole, particulièrement sur les idées dont on ne peut, disait-il, être le propriétaire exclusif que tant qu’on les garde pour soi.

Parfois, les ayant-droits font preuve d’une imbécillité dont la cohérence force l’admiration, comme la famille de feu je-ne-sais-plus (et pour cause) quel artiste qui refuse avec constance depuis une trentaine d’années toute reproduction des dessins d’un homme dont l’œuvre méconnue de son vivant est paraît-il formidable, et pour qui n’existe donc aucun article monographique illustré. Leur mesquinerie de courte-vue fait que le trésor sur lequel ils se pensent assis ne peut que stagner en attendant d’être redécouvert, dans une quarantaine d’années, lorsque l’œuvre entrera dans le domaine public et échappera à leur pouvoir.

...

Je remarque que les maisons d’édition acceptent volontiers une forme de fair use : s’il s’agit d’accompagner des articles de presse complaisants, elles ne se plaignent pas de voir reproduites les couvertures de leurs livres. Souvent, ce sont eux-mêmes qui fournissent les fichiers. En fait, ce sont même souvent eux aussi qui envoient le texte, ou du moins un dossier de presse dans lequel les journalistes trouveront rapidement les mots-clés et les arguments qui les aideront à parler d’un livre lu en diagonale ou pas lu du tout. Si des titres aussi divers que Elle, Les Inrockuptibles, Télérama, TGV Mag ou Le Monde s’imposaient le même respect du droit d’auteur que la version francophone de Wikipédia, il se vendrait sans doute moins de livres en France.

Je comprends très bien que les maisons d’édition craignent Google et Amazon, elles auraient bien tort de ne pas le faire. Je comprends même qu’elles cherchent à tout prix à freiner ce qu’elles sont incapables de guider : c’est dommage, et on sait comment ça se terminera, mais dans leur position, c’est très facile à expliquer, on se méfie des bouleversements lorsque l’on a quelque chose à perdre et qu’on ignore ce que l’on peut gagner — ce n’est pas pour rien que c’est à vingt ans, alors qu’on n’a rien à perdre et tout à gagner au changement, que l’on est révolutionnaire.
Mais le refus unilatéral du fair use, ça, je ne comprends pas, et je pense même instinctivement que ça n’est pas l’intérêt des éditeurs, y compris de ceux qui ont la vision la plus mercantile et dépassionnée de leur domaine d’activité.

  1. Je lis sur Actualitté que dans son livre, Malka écrit que « tout mode de financement alternatif constitue un miroir aux alouettes ». Le logiciel WordPress avec lequel fonctionne le site est pourtant, précisément, le fruit d’un financement alternatif, tout comme le logiciel Apache, utilisé par le serveur, le langage PHP, sur lequel s’appuie WordPress, etc. [↩]
  2. Les mentions légales des sites web me font toujours rire. J’ignore si c’est la loi mais elles contiennent toujours le nom et l’adresse de l’hébergeur du site, information qui ne demande que trois clics à celui qui voudrait le savoir, et contient souvent la mention d’une indépendance vis-à-vis de Google, Facebook ou Twitter (?!?), mais ne mentionnent que de manière exceptionnelle l’identité des webdesigners qui ont produit le site… [↩]
  3. Au passage, il n’est pas dit si Richard Malka a été rémunéré ou s’il intervient bénévolement, ni s’il a écrit au titre d’avocat, de citoyen, d’auteur ou tout cela à la fois.
    Mise-à-jour : je n’ai pas la source mais on m’apprend sur Twitter qu’il s’agit d’une commande. [↩]
  4. Les anglo-saxons ont deux mots distincts : le « publisher », qui correspond à la structure d’édition, et l' »editor », qui est la personne qui accompagne un livre, en soutenant l’auteur, en l’aidant à prendre des décisions, en lui suggérant des modifications. Pour avoir eu un certain nombre d’éditeurs, je peux attester qu’il y a une différence énorme entre les bons et les moins bons. C’est cette partie du métier qu’Amazon ou autres plate-formes d’auto-édition ne prennent pas en charge. [↩]
  5. La quatrième de couverture enfonce le clou : « L’avocat Richard Malka prend la plume au nom des auteurs et créateurs »… Aucune mention des éditeurs, pourtant commanditaires du pamphlet. [↩]
  6. Lire par exemple À ceux qui oublient qu’il faut des auteurs pour faire des livres. Voir aussi la récente vidéo de François Bon à propos de ses rapports avec Albin Michel. [↩]
  7. Après dix ans de procès et malgré la campagne de personnalités aussi sympathiques que Philippe Val et Élisabeth Lévy, Denis Robert a finalement eu gain de cause, la justice ayant affirmé que son travail était sérieux et utile au public. [↩]

Le petit garçon

septembre 7th, 2015 Posted in Pas gai | No Comments »

Plusieurs photographies d’enfants morts noyés en tentant de traverser la Méditerranée ont été publiées ces temps-ci, provoquant des débats irréconciliables sur la pertinence de montrer de telles images1. Et puis il y a une2 image qui semble mettre tout le monde d’accord, c’est celle du petit Aylan.

Je le désignerai ici par son seul prénom non par familiarité mal placée mais parce que la presse lui attribue deux noms : Kurdi, qui semble être le nom ou le surnom qu’a pris sa famille en Turquie, marquant son origine kurde, et Shenu, son véritable patronyme. Malgré la petite hésitation sur son nom complet, une des forces de l’image est qu’elle ne montre pas un cadavre anonyme, et que l’on a très rapidement su que l’enfant avait eu un frère et une mère, tous deux décédés dans les mêmes conditions que lui, et un père, qui a survécu a sa famille et veut à présent retourner dans le pays qu’il a fui pour y inhumer les siens. Cet enfant était une personne, pas juste un symbole, une image, c’est peut-être une des raisons qui expliquent que le cliché se soit imposé si puissamment dans le monde entier. Des journaux qui ne publient jamais de photographies pathétiques de ce genre ont dérogé à leurs règles, et la presse française, qui n’a pas publié l’image en même temps que les reste de la presse internationale se l’est fait reprocher, poussant même Libération à publier un article pour s’expliquer un peu piteusement.
Il est intéressant de voir que les professionnels de l’image, à commencer par son autrice3, ne voient pas tous ce qu’il y a de nouveau4 : des cadavres, y compris des cadavres d’enfants, ils en photographient tout le temps et ils savent que celui-ci n’est qu’un parmi des centaines d’autres, comme Giulio Piscitelli, photographe italien, qui considère qu’« Être surpris par cette photo relève de l’hypocrisie. Il y a deux semaines, 300 migrants ont perdu la vie au large de la Libye. Il y avait aussi des enfants. Des photos ont été relayées, et ça n’a pas choqué autant de personnes. ».
Pourtant, non seulement l’image a circulé, mais elle est devenue instantanément une icône, un mème5 aussitôt recyclé, reproduit en dessins, réinterprété et inclus à des mises-en-pages et des montages divers.

Ici, le dessin de Joann Sfar, très intéressant parce que sa référence au petit Aylan est transparente alors qu’il ne reproduit pas la posture des photographies, toujours de dos.

Faut-il publier ce genre de photographie ? Les arguments opposés qui sont les plus forts à mon avis sont, d’une part, le fait qu’une image émouvante prive celui qui la regarde de sa capacité à réfléchir froidement, et, d’autre part, que l’on nous montre un enfant syrien mort alors que l’on ne verra jamais aux informations le corps sans vie d’un enfant français, comme si une personne pouvait être traitée, sinon comme un objet, du moins avec une grande distance dès lors qu’on l’a identifiée comme « autre ».
Sur l’émotion, je ne saurais trancher : oui, l’émotion paralyse la réflexion. Il suffit d’un fait-divers scabreux pour retourner l’opinion d’un pays à la veille d’un vote, ça s’est déjà vu6. Mais en même temps, l’émotion, c’est ce qui fait de nous des humains, et je ne vois pas quel mal on fait en se sentant ému de la mort d’un enfant. Au contraire, en voyant cet enfant comme une simple statistique ou comme le représentant d’un groupe abstrait, peut-être fait-on preuve d’un problématique manque d’humanité.
Le fait que les médias occidentaux exposent sans se poser de question l’image du cadavre d’un enfant syrien, alors qu’ils ne le feraient pas d’un enfant européen, est difficile à nier. Mais l’effet provoqué par l’image du petit Aylan contredit l’idée que la circulation des images de ce genre est rendue possible par l’absence d’empathie et d’identification. En effet, dans son cas précis, tout le monde semble avoir pensé la même chose au même moment :

parents

Parmi les gens qui ont accusé ceux qui diffusent l’image d’être des manipulateurs, se trouvent notamment les gens qui réclament le droit de ne voir les Syriens qui fuient la guerre non comme des êtres humains mais comme un nuage de grillons qui s’apprête à venir piller leurs trésors.
C’est le cas par exemple d’un dénommé Stéphane Montabert, qui a écrit sur le sujet un article intitulé La stratégie de l’enfant mort. Ce type semble se définir comme conservateur et comme « libertarien », idéologie qui est un peu la version obscure des idées libertaires. Là où les anarchistes veulent une société structurée de manière à permettre à chacun d’exercer au maximum ses libertés, ce qui implique aussi une disparition des inégalités sociales, les libertariens prônent l’égoïsme et considère que la liberté n’est due qu’à ceux qui savent s’en emparer au détriment de leur prochain et que la pauvreté est la juste punition de ceux qui ne savent pas marcher sur la tête des autres. L’auteur semble considérer que tout ce qui bouleverse son petit confort, serait-ce une image, est une insupportable oppression. Et c’est paradoxalement rassurant : s’il craint le sentiment de culpabilité, c’est qu’il est capable de l’éprouver !
Je note au passage que les « libertariens » qui s’en prennent aux migrants le font contre leur propre logique, ou du moins comme ce qu’ils affirment être leur logique : ils placent plus haut que tous les gens qui « prennent en mais leur destin », qui prennent des risques,… Mais n’est-ce pas précisément ce que fait une famille kurde qui abandonne tout pour traverser une mer au risque d’y mourir noyée ?

On trouve des gens qui n’ont tellement pas envie de penser à leur responsabilité qu’ils supposent que l’image ne peut-être que le fruit d’une mise-en-scène…

Une nuit, il y a dix-huit ou dix-neuf ans, mon fils nous a réveillé, le visage blanc comme un linge, hurlant comme un diable, impossible à raisonner. Il n’avait pas fait un mauvais rêve, il n’avait pas faim, ce n’étaient pas ses dents, enfin tous ces trucs qu’évoquent les parents pour expliquer des pleurs, c’était quelque chose de nouveau. Il devait être quatre heures et quelque, enfin la pire heure qui soit pour être réveillé par surprise. Notre médecin de famille est venu tout de suite, et nous a dit qu’il devait s’agir d’une invagination intestinale aiguë, mais qu’il ne pouvait pas être catégorique, qu’il allait falloir faire des tests. L’invagination intestinale est une affection mécanique, l’intestin se replie sur lui-même. La douleur est intense et, si rien n’est fait, le nourrisson n’a, sauf rémission spontanée assez rare, que quelques jours à vivre. Mon grand-père paternel n’a pas connu sa sœur aînée, qui en est morte. En pleine nuit, donc, le docteur nous a amenés en voiture aux urgences de l’hôpital de la ville voisine. Les médecins hospitaliers ont pris un peu de haut le diagnostic de notre médecin de famille mais ce dernier avait la vue perçante et, s’il avait l’humilité de nous dire qu’il fallait vérifier son intuition, il avait vu parfaitement juste. Nous avons vécu deux très longues journées d’analyses, d’observation et d’actes divers — mais pas d’opération, qui n’est pas le meilleur traitement à apporter à cette maladie. Si les crises de douleur de mon fils étaient pénibles à vivre (pour lui bien sûr mais pour nous aussi qui étions impuissants à le consoler), je dois dire que ce qui m’a le plus marqué, moi qui oublie tout assez facilement, c’est le moment où l’enfant a été anesthésié. Les médecins manipulaient son corps qui semblait plus qu’endormi, qui semblait dénué de vie, sans réaction, liquide. Ce jour là, j’ai vu un enfant mort. Mon enfant. Il ne l’était pas, bien heureusement, il fête ses vingt ans dans quelques semaines, mais cette vision ne m’a jamais quitté, et c’est elle qui me revient lorsque je vois la photo du petit Aylan. Alors non, je ne le vois pas la dépouille de cet enfant comme un « objet » que je serais capable de traiter avec distance parce qu’il m’est étranger à bien des égards, mais au contraire, comme une personne semblable à mon propre fils.

  1. débats auxquels j’ai d’ailleurs pris part avec un article. [↩]
  2. Un point intéressant est que l’on parle souvent d’une photographie, comme si elle était unique, alors qu’il en circule en fait plusieurs, au moins trois issues d’une même série, qui représentent des instants différents à des angles de vue différents, et que l’on trouve déclinées en plusieurs cadrages qui en révèlent plus ou moins le contexte. [↩]
  3. Lire l’interview par Le Monde de, la photographe, Nilufer Demir. [↩]
  4. Lire : La photo de l’enfant mort : les professionnels de la photo réagissent. [↩]
  5. Le concept de mème est souvent associé à une certaine légèreté mais par son destin, cette image correspond bien à la définition. [↩]
  6. On se rappelle par exemple l’affaire Papy Voise, dont certains affirment qu’elle est la cause du second tour de l’élection présidentielle de 2002, dont Lionel Jospin pourtant favori avait été privé, au profit de Jean-Marie Le Pen. [↩]

Workshop : L’Intelligence

août 31st, 2015 Posted in workshop | 3 Comments »

Pour la rentrée 2015-2016 à l’école d’art du Havre, mon excellente collègue Stéphanie Solinas et moi-même commençons l’année avec un workshop (atelier intensif) thématique sur le vaste sujet de l’Intelligence.

Charlie, film sorti en 1968 dans lequel un simple d'esprit est opéré pour gagner des facultés intellectuelles supérieures, selon une méthode qui a très bien fonctionné avec des souris de laboratoire. Alors que Charlie atteint un niveau intellectuel extrêmement élevé, il découvre que les souris qui ont profité de la même opération que lui se mettent à décliner inexorablement.

Charlie, film sorti en 1968 dans lequel un simple d’esprit est opéré pour gagner des facultés intellectuelles supérieures, selon une méthode qui a très bien fonctionné avec des souris de laboratoire. Alors que Charlie atteint un niveau intellectuel extrêmement élevé, il découvre que les souris qui ont profité de la même opération que lui se mettent à décliner inexorablement.

Voici le descriptif l’atelier :

L’intelligence est la capacité à résoudre des problèmes inédits par le raisonnement et la mise en relation de connaissances ou d’expériences. C’est du moins une des définitions possible du terme, que beaucoup de philosophes ou de chercheurs ont tenté de décrire, de disséquer, de modéliser et de reproduire. Chaque année, la science amène son lot de surprises sur le sujet : l’intelligence des animaux n’est pas si éloignée de celle des hommes, nos organes ont des neurones, et les meilleurs moyens trouvés pour faire « raisonner » les machines sont parfois les moins sophistiqués. L’intelligence et ses modes d’évaluation, oscillant entre l’idée d’un tout réifié et celle d’une capacité sécable en différentes composantes (émotionnelle, collective, pratique, etc), ont servi à justifier des hiérarchies et des oppressions identitaires, sociales, sexuelles, ethniques. Mais si l’intelligence est souvent présentée comme une qualité, et son contraire, un défaut et une honte (mais parfois aussi un “outil » artistique1), elle n’en est pas moins inquiétante : les personnages plus négatifs des fictions populaires sont souvent dotés d’une intelligence supérieure : Fantomas, les ennemis de James Bond (Drax, No, Le Chiffre, Largo,…)2, de Sherlock Holmes (Moriarty, Irene Adler), et dans diverses mythologies, les « tricksters » tels le célèbre dieu Loki des eddas nordiques. Le but de notre atelier sera d’explorer cette notion dans ses différentes dimensions, afin que chaque étudiant puisse produire une œuvre en rapport.

Ce texte est volontairement évasif quant aux résultats qui seront obtenus autant qu’aux méthodes qui seront employées : nous nous laisserons surprendre par le résultat.

sherlock

Sherlock (version contemporaine, avec Benedict Cumberbatch). Sherlock Holmes est si intelligent qu’il ne peut nouer de rapports avec presque personne. Il vit en rivalité constante avec son frère Mycroft, encore plus intelligent que lui, et bien entendu avec ses ennemis, le professeur Moriarty et l’aventurière Irène Adler, eux aussi dotés de capacités intellectuelles très supérieures à la moyenne.

L’atelier se déroulera du lundi 28 septembre au jeudi 1er octobre. Il accueillera un maximum de trente étudiants de toutes les filières de l’école d’art du Havre : art, design graphique et création littéraire.

  1. cf. L’idiotie de Jean-Yves Jouannais. [↩]
  2. Rappelons a passage que « intelligence » est, chez les anglo-saxons, un synonyme possible pour le renseignement, au sens espionnage/contre-espionnage. Cette piste pourra elle aussi être explorée. [↩]

Mon premier vrai programme (1983)

août 1st, 2015 Posted in Mémoire, Personnel, Vintage | 5 Comments »

(accaparé par des projets importants, je n’ai rien posté ici de tout le mois de juillet. Un mois sans article, ça n’était jamais arrivé depuis la naissance de ce blog ! Le billet qui suit est une tentative de me remémorer les conditions dans lesquelles j’ai écrit mon premier long programme informatique. Je pense que c’est un article que j’écris essentiellement… pour moi-même. Mais en espérant pouvoir tout de même distraire mes lecteurs)

Je ne sais plus si c'était avant, après ou pendant ces vacances, mais je me souviens que c'est cette année là que j'ai vu The Meaning of life, des Monty Python. Ce n'était peut-être pas adapté à mon âge, mais malgré ou à cause de cela, The Meaning of Life reste un des films les plus importants de ma vie.
Je ne sais plus si c’était avant, après ou pendant les vacances d’été, mais je me souviens avoir vu The Meaning of life, des Monty Python l’année de sa sortie, en 1983. Ce film philosophique à l’humour noir ravageur n’était peut-être pas adapté à mon âge, mais malgré ou à cause de cela, The Meaning of Life reste un des films les plus importants de ma vie. Les auteurs, eux, l’ont un peu rejeté, car malgré un grand prix du jury à Cannes, ils l’associent à une fatigue du groupe.

Pendant l’année 1983, j’avais suivi assidûment l’émission La Voix du Lézard, par Jean-Pierre Dionnet et Philippe Manœuvre, sur la radio « libre » du même nom — devenue, depuis, Skyrock. À moins que l’émission ait précédé la création de la radio car j’ai aussi le souvenir confus qu’elle était diffusée sur France Inter. Qui se souvient ?
Une des rubriques de l’émission était un jeu auxquels participaient les auditeurs, par téléphone. Il s’agissait d’un jeu de rôle assez siimple qui consistait à circuler dans un donjon dont chaque salle pouvait être pleine de goules, d’orcs, de trolls ou de trésors. Je crois que les décisions possibles se limitaient au choix de telle ou telle porte. Ce sont les dés qui décidaient de ce que l’on trouvait derrière les portes, et, s’il fallait combattre, de l’issue des combats.

voix_du_lezard

J’ai passé le début de l’été 1983 en Bretagne, dans un « camp vidéo » itinérant qui circulait entre les diverses colonies de vacances du comité d’entreprise de la société où travaillait mon père, la Thomson. Nous devions faire un reportage sur tous les sites, et notre quartier général se trouvait à Loctudy, dans le Finistère. Je me souviens que c’est là-bas que j’ai fabriqué mon premier tee-shirt « dye-batik », plongé avec des nœuds dans de la teinture pour obtenir des motifs psychédéliques. Je me souviens que j’avais acheté un chapeau en cuir bouilli et un bracelet en cuir foncé qui sentait fort et où j’avais fait graver en lettres vaguement gothiques le nom de la fille que j’aimais. Je me trouvais globalement un air de rockeur californien ou australien.

ete_1983_musique

J’écoutais une cassette en boucle : Uprising, de Bob Marley. Partout, dans les cafés, on entendait Let’s Dance, de David Bowie, en jouant au baby-foot ou à Pac-Man.
Je me souviens que le « bad boy » du camp vidéo avait sniffé de la colle à rustine, une nuit, que cela lui donnait une haleine d’acétone suffocante à plusieurs mètres de distance, des yeux rougis qui partaient dans tous les sens et un rire de dément.
Ce gars était intelligent, mais brutal et dangereux pour lui-même comme pour les autres. Il avait un jour décidé de me mettre par terre, pour s’amuser et pour faire rire la galerie, mais je lui avais fait une prise de judo, à ma propre surprise. Il avait été lui-même tellement étonné et vexé de sa chute qu’il m’a toujours laissé tranquille ensuite.

jn_bretagne_1983
Ça, c’est moi à quatorze ans. La couleur du papier photo a viré, mon tee-shirt était plutôt vert.

Je me souviens que deux lyonnais musulmans avaient mangé du porc sans le savoir. On aurait dit qu’ils avaient été empoisonnés et qu’il ne leur restait que quelques heures à vivre. La violence de leur réaction m’avait beaucoup impressionné : ils n’étaient pas en colère, pas fâchés, ne faisaient pas de reproches aux organisateurs du camp, ils semblaient juste persuadés d’être frappés de malédiction. Il faut dire qu’ils avaient mangé d’excellent appétit. J’habite en banlieue, j’ai toujours fréquenté un certain nombre de musulmans, mais je n’avais rien vu de pareil jusqu’ici.
Notre prof de vidéo, qui s’appelait Sassi Noui, je m’en souviens, les a un peu rassurés en leur disant qu’il connaissait bien le Coran et qu’il y était dit que l’on n’était pas responsable de ce que l’on faisait de mal si on y avait été forcé ou si l’on avait été mal informé. Ils ont malgré tout quitté le camp et sont rentrés chez eux, comme des touristes que l’on rapatrierait d’urgence après un accident grave.

Tue
Monty Python: The Meaning of life. La mort vient annoncer aux convives d’un dîner qu’ils sont tous décédés à cause d’une mousse de saumon frelatée.

Je ne me souviens pas des films que nous avions réalisées, mais je me rappelle avoir appris quelques principes de tournage, ainsi que l’usage du mot « moniteur » en vidéo.
Dans un des lieux de vacances visités, je suis tombé sur l’album La Mort de Captain Marvel, par Jim Starlin, et ç’avait été un choc. J’avais cessé de lire Strange et autres magazines de super-héros depuis deux ou trois ans, mais Captain Marvel était un héros dont j’avais passionnément vécu les aventures enfant, alors le voir mourir d’un cancer, entouré de dizaines de super-héros venus lui dire adieu, m’avait profondément ému. Je me suis dit à ce moment là qu’il pouvait y avoir quelque chose de fort dans les histoires de super-héros. Je me garderai bien de relire cet album, étant presque certain de le juger dégoulinant de pathos un peu facile.
Mais hé, j’avais quatorze ans.

mort_captain_marvel


Ce « camp vidéo » avait dû durer deux ou trois semaines, et j’ai passé une partie de la suite du même été avec mes parents, ma sœur et mon frère, toujours en Bretagne, à faire du camping.
Nous avions une grande tente de toile orange et marron.

De gauche à droite : ma sœur Caroline, moi, mon petit frère Jérôme et mon père. Sur la seconde photo, mon frère est remplacé par notre mère.

Nous n’écoutions pas La Voix du Lézard, qu’on ne captait sans doute qu’en région parisienne, mais France Inter, dont le tube, cet été là, était Moonlight Shadow, par Mike Oldfield. Je crois que je lisais les derniers tomes de la série Dune, par Frank Herbert, chez Presses-pocket, avec les couvertures de Siudmak.
Je me souviens que je buvais toute la journée du thé à la mandarine de marque Éléphant, préparé dans une casserole en aluminium, sur un réchaud à gaz. Je ne suis pas sûr que j’aimerais goûter ce breuvage à nouveau.

the_mandarine

C’est cet été-là que j’ai écrit mon premier long programme, en langage Basic. Il s’agissait d’une tentative de reproduction fidèle du jeu d’aventure animé par Dionnet et Manœuvre à la radio. Ce premier vrai programme a donc été un plagiat, ou plutôt une copie. Je me souviens que j’avais utilisé un grand cahier à petits carreaux, il me semble qu’il s’agissait d’un cahier à spirale, et que sa couverture était rouge. Je ne pouvais travailler que sur papier, car même si mon ordinateur de l’époque ne pesait que quelques centaines de grammes, il fallait le brancher à un téléviseur pour pouvoir l’utiliser. C’était un Sinclair ZX81. J’imagine que c’est la frustration de ne pas avoir eu la machine sous la main pendant des semaines qui m’a tant donné envie de programmer, et qui m’a forcé à le faire de tête.

sinclair_zx81_tv
Le téléviseur familial, sur lequel je branchais mon ZX81 pour pouvoir programmer.

J’ai donc écrit ce programme de tête, enfin sans pouvoir le vérifier, et sans mon manuel (j’utilisais, il est vrai, très peu de commandes).
Après les vacances, je me suis dit que je n’étais pas forcé de saisir mon code sur ordinateur. Je le connaissais par cœur, je savais qu’il occuperait presque l’intégralité des seize kilo octets de mémoire vive disponibles, ce qui impliquait une saisie laborieuse, alors l’avoir écrit sur un cahier me suffisait. J’étais certain qu’il fonctionnerait comme j’avais prévu qu’il fonctionne, et certain aussi que le résultat me décevrait, précisément parce que son fonctionnement ne me surprendrait pas. Je n’ai plus eu le goût à la programmation ensuite, en tout cas jusqu’à ce que j’acquière, deux ans plus tard, mon ordinateur suivant, un Atari 520ST, que je programmais en Basic GFA, et qui disposait d’une interface graphique en couleurs et d’une souris. Mais ceci est une autre histoire.

Comment je me suis fait virer

juin 23rd, 2015 Posted in Après-cours, Personnel | 18 Comments »

(Ceux qui étaient là, ceux qui se souviendront mieux que moi, devront me pardonner de mes imprécisions dans le résumé des faits)

Il faisait assez beau ce jour là et j’ai pris un itinéraire inédit pour retourner vers la gare, en suivant un canal puis en longeant une route moche et fréquentée, au bord de laquelle, je m’en souviens parce que c’était un peu incongru, des gens pique-niquaient. Il devait être midi, j’imagine. Je ne me souviens pas pourquoi j’étais seul à faire ce trajet. J’ai une très mauvaise mémoire de ma propre existence.

...

À l’emplacement de l’école où j’ai enseigné cinq ans se trouvent désormais des habitations. L’actuelle école se situe à un jet e pierre de là et partage ses bâtiments avec la faculté d’arts plastiques de l’Université de Picardie.

Toutes les années où j’ai enseigné à Amiens, je n’avais jamais eu la curiosité de faire autre chose que d’aller droit vers la cathédrale avant de bifurquer vers la gare. J’ai savouré le soleil et j’ai pris mon train en me jurant que je ne remettrai plus un pied en Picardie de toute ma vie.
J’adore me faire ce genre de promesses, mais, bien heureusement, je ne me sens jamais tenu de les respecter ensuite.

Comment je m’étais fait embaucher

J’ai commencé à donner des cours à l’École d’art et de design d’Amiens en 1997. L’embauche s’était faite un peu en urgence, j’avais été reçu par le directeur de l’école chez lui, à Paris. Je lui avais été proposé par Jean-Marie Dallet, qui y enseignait déjà, ainsi que par Jean-Louis Boissier. Sans eux, mon profil atypique n’aurait jamais eu la moindre chance, et d’ailleurs, je n’aurais moi-même pas eu l’idée de postuler.
L’entretien ne s’est pas déroulé de façon très protocolaire, je me souviens que le directeur m’avait accueilli en chaussettes ce qui, m’a-t-on dit plus tard, était sa mise habituelle pour rencontrer ses futurs employés. En tentant de lui expliquer mon métier, je lui ai raconté le fonctionnement du langage HTML, dont il n’avait aucune idée — en 1997, il fallait déjà expliquer à la plupart des gens ce qu’était Internet et à quoi diable cette nouvelle mode pouvait servir —, et le fait que si l’on écrivait un mot, entouré des « tags » <i> et </i>, ce mot apparaîtrait en italique. J’ai perçu qu’il comprenait subitement quelque chose, que les tenants et aboutissants de la programmation, si on peut parler de programmation pour qualifier le langage HTML, lui ont paru moins obscurs. J’ai toujours savouré ce moment dans la pédagogie des questions techniques où on perçoit que l’autre comprend quelque chose de nouveau pour lui. Je savais déjà reconnaître ces instants fugaces (toujours trop rares, bien sûr) chez les étudiants auxquels je donnais cours depuis un an à Paris 8.

contrat_esad_1997

De cette période, je conserve surtout de la paperasse. En retrouvant mon contrat, je (re)-découvre que j’ai été embauché au titre de « Praticien du multimédia à dominante interactive et spécialiste des langages spécifiques adaptés à la création contemporaine du design ».

Apparemment, ce jour-là, j’ai été convaincant, puisque je suis devenu aussitôt professeur à l’école d’art. Le premier professeur d’école d’art à centrer son enseignement autour de la programmation informatique, m’a-t-on dit plusieurs fois — mais j’ignore si c’est vrai, je suis preneur de toute information complémentaire à ce sujet. C’est ainsi en tout cas que j’ai entamé ma modeste carrière de turbo-prof1. L’époque était assez enthousiasmante, notamment grâce à l’essor d’Internet, mais aussi à la vitalité des musiques électroniques qui se mêlaient assez naturellement au design graphique et au multimédia interactif, et où la scène française, pour une fois, n’était pas anecdotique. On avait d’ailleurs à Amiens des étudiants dee-jays, comme Miss Kittin (qui est sortie l’année où je suis arrivé, je pense), ou encore Jean-François Rey, à présent responsable de l’agence Incandescence2. Parmi les étudiants de cette même promotion se trouvaient les membres de la société Ici la Lune. Je me souviens que le jury avait été sévère avec eux, jugeant qu’ils faisaient des choses « qu’on voit partout », ce qui était vrai, mais constituait un reproche injuste, car ces jeunes gens étaient déjà engagés dans une vraie démarche professionnelle et ces choses que l’on voyait « partout », c’était justement eux qui les avaient faites. L’école d’art et de design d’Amiens était vraiment au cœur des tendances du graphisme de l’époque, ce qu’elle est sans doute aujourd’hui encore, mais moins seule dans son cas.

J’ai énormément appris, pendant les cinq années que j’ai passées à l’Ésad, autant par mes collègues3 que par les étudiants4, mais je ne vais pas commencer à raconter ça ici.
Je me souviens juste de mes premiers cours liés à Internet : la seule connexion de l’école se trouvait dans la bibliothèque, où j’emmenais les étudiants, un par un, se créer des comptes e-mails chez Caramail, s’inscrire à des systèmes d’hébergement gratuits tels que Mygale, Geocities, ou plus tard Free, et découvrir les joies du transfert de fichiers, tandis que la documentaliste, qui détestait que l’on ose pénétrer dans sa grotte, fumait gauloise sur gauloise en pestant contre la planète entière et les agents de catégorie A (les profs, quoi) en particulier.
L’école d’art d’Amiens, qui attire aujourd’hui des étudiants venus de toute la France et au delà, n’avait pas sa réputation actuelle, alors mes premiers étudiants étaient pour la plupart originaires des environs. En entrant, ils pensaient que « design » était un adjectif et servait à qualifier les voitures rouges et profilées. En sortant, cinq ans plus tard, ils étaient devenus de véritables graphistes.

emac

Aujourd’hui remisés, les eMacs commandés par l’Esad d’Amiens l’année où j’ai quitté l’école. Je pense que les ordinateurs que mes étudiants utilisaient étaient des Macintosh Quadra et PowerMac.

Les locaux étaient dans un état lamentable : à certains endroits, la pluie perçait le plafond, et la salle où j’avais mes ordinateurs était sous les toits, il y faisait une chaleur terrible l’été et sans doute froid l’hiver quoique je n’en aie pas gardé grand souvenir. Quand il a été question de démolir les bâtiments, il s’est avéré qu’ils étaient lourdement amiantés, ce qui a considérablement ralenti le chantier. Le jour où un pneumologue me dira avec un sourire gêné qu’il y a peut-être un truc marrant sur mes radios et que dans le doute, on va les refaire, eh bien je le devrai en partie à mes années amiénoises.

Comment je me suis fait virer

Après quatre ans, tout semblait fonctionner au mieux dans l’école. De bons collègues tels que Jean-Marie Dallet, Philippe Millot, Jean-Louis Fréchin ou Félix Müller étaient partis vers d’autres horizons, d’autres comme Loo Hui Phang, David Poullard, Vanina Gallo ou Pierre Wendling nous avaient rejoints. Un des enseignants était miné par la maladie de son fils. Le directeur m’a dit un jour que ça n’était pas très bon pour l’ambiance générale et qu’il fallait y remédier. Sa solution a été de ne pas renouveler le contrat de l’enseignant en question : on taille les branches qui donnent moins. Cela faisait des années que cet enseignant était là, apprécié de ses collègues et de ses étudiants, graphiste compétent et personnalité profondément agréable.
L’équipe a protesté et la décision a été abandonnée, l’enseignant en question a bien pu faire sa rentrée. Cet épisode a, je pense, constitué un déclencheur pour ce qui a suivi : le lien de confiance était rompu.
Le directeur était un type intelligent, cultivé, fantaisiste, amusant, sympathique, qui avait eu au début de la décennie la charge de fonder un Bauhaus picard sur un modèle a influencé bien d’autres écoles en France par la suite. Mais il était aussi autocrate, cruel dans sa gestion du personnel, pervers dans sa manière de faire circuler les rumeurs, et doté d’un humour sexiste qui ne faisait rire que lui. Il ne respectait pas spécialement les textes ministériels, et il y a bien des éléments du fonctionnement normal aux écoles d’art dont je n’ai appris l’existence que des années plus tard, en en fréquentant d’autres. Plusieurs fois, et c’est ce qui me vexe le plus rétrospectivement, puisque j’y ai participé, il avait pesé de son autorité pour pousser son équipe à faire des choses qu’il aurait fallu éviter, comme d’écrire une lettre collective à la mairie pour réclamer le changement de poste de notre (effectivement épouvantable) bibliothécaire, d’obtenir le départ d’un étudiant intéressant qu’il n’appréciait pas, ou encore d’annuler le redoublement d’une étudiante qui se trouvait être la fille d’un notable. Le cas est intéressant : cette jeune femme « sauvée » par le fait du prince est devenue une étudiante plutôt correcte par la suite et a passé un bon diplôme. Preuve que l’enseignement n’est pas une science exacte : souvent, sans doute, nous nous trompons.

...

La friterie-kebab où j’allais parfois déjeuner. Oui, je sais, ça n’est pas très intéressant.

Au cours de l’année 2001-2002, un discours séditieux a commencé à se constituer parmi les enseignants, qui dénonçaient divers dysfonctionnements liés, notamment, aux décisions du directeur, mais aussi à la loi dite « Sapin », qui forçait les administrations publiques à titulariser les agents précaires de longue date. Enfin à les titulariser ou à s’en débarrasser, puisque les services publics ne pouvaient pas établir des contrats à durée indéterminée (pour les écoles d’art, ça a un peu changé). Le dogme, à la mairie d’Amiens, était de refuser toute titularisation des enseignants, quitte à être complètement hors-la-loi. De fait, seuls deux membres de l’équipe étaient titulaires : un professeur de peinture qui était là bien avant la refondation de l’école et qui approchait l’âge de la retraite, et puis le directeur lui-même, qui s’est toujours bien gardé de nous apprendre qu’il était « indéboulonnable ». Dans l’équipe, les enseignants attendaient chaque rentrée de savoir s’ils allaient être renouvelés, et ceci depuis dix, voire près de quinze ans pour certains. Même si les reconductions étaient tacites et que, contrairement à d’autres écoles fonctionnant avec des contrats précaires, nous étions rémunérés pendant nos mois de vacances, cette situation n’était pas très confortable. Tous les profs étaient précaires, mais aussi, embauchés à mi-temps : nous ne venions chacun à l’école qu’un jour par semaine et nous ne nous connaissions pas forcément bien, hors des grandes réunions pédagogiques plénières. Puisqu’Internet se diffusait et que presque tous les enseignants y accédaient, j’avais monté une mailing-list, nommée comme un club de football : amical club. Les discussions y étaient parfois vives, en réponse aux problèmes.
L’année a été électrique. Le député-maire Gilles de Robien, qui était depuis peu un ministre « d’ouverture » dans le gouvernement Raffarin, ne voulait pas de vagues, et notre médiatisation l’inquiétait : on était passés dans le Courrier Picard, et avec une photo, imaginez-ça. Et puis il se trouvait dans l’équipe un prof qui connaissait assez bien Internet, à savoir moi-même : dans le cadre de notre lutte — car ç’en était devenu une —, j’avais acheté un nom de domaine, letorchonbrule.org, pour y monter un site que j’avais parfaitement référencé et dont j’avais largement diffusé l’adresse. Je n’ai que peu de souvenirs du contenu de ce site (il y avait, je me souviens, une pétition, où ont signé tous les professeurs d’art français de l’époque). Pour la mairie, à une époque où Internet commençait à devenir un véritable média de masse, c’était trop.
J’ai retrouvé le visuel qui se trouvait au centre de la page d’accueil :

letorchonbrule

Toute l’année, nous avions eu des réunions avec diverses personnes de la mairie. Le directeur, lui, était étonnamment peu présent dans l’école, excepté pour le conseil pédagogique de l’établissement, où il n’avait convoqué que lui-même, ce qui constituait un symptôme assez clair d’une rupture entre direction et corps enseignant. Il a aussi envoyé au début du printemps un message sybillin à cinq ou six professeurs, à qui il disait qu’il n’était pas certain que leur contrat serait renouvelé. Pour apaiser une situation délétère, on a connu plus habile. Les choses ont pourtant fini par se calmer, l’année scolaire s’est terminée, et au début du mois de juillet il nous a été annoncé que tous nos contrats seraient reconduits. L’été est passé. Avant la rentrée, le directeur nous a appris qu’il allait y avoir du nouveau : quelques professeurs seraient peut-être titularisés, un serait remercié, et deux avaient leur situation en suspens. L’annonce était fort vague. À un collègue, il avait dit : « si je suis forcé de te titulariser, je te mettrai à la voirie ».
Si mes souvenirs sont exacts, la rentrée était faite depuis une semaine, et de nombreux enseignants avaient participé au concours d’entrée. La réunion plénière de rentrée avait été inexplicablement annulée par le directeur, nous y étions tous venus quand même, sans l’y trouver, mais conscients que tout était terminé. Le lendemain, 11 septembre 2002, nous allions tous recevoir une lettre recommandée nous informant que notre contrat ne serait pas reconduit. Nous avons été en tout dix-sept enseignants à perdre notre emploi, sans préavis, et alors que l’année était entamée. Cela concernait principalement les (nombreux) parisiens, et je crois me rappeler que tous les enseignants résidant à Amiens avaient été épargnés.

Même Charlie Hebdo a parlé de nous (25/09/2002)

Même Charlie Hebdo a parlé de nous (25/09/2002). D’autres titres ont couvert notre actualité, comme Libération, le Courrier Picard ou encore Fakir, qui était à l’époque un journal satirique purement amiénois, photocopié, que l’on voyait traîner ici et là dans l’école.

C’était, bien entendu, une punition.
Je suis parti sans me retourner : adieu Amiens !

Comment je n’ai pas lutté

Je venais d’obtenir un poste de maître de conférences associé à l’Université Paris 8, poste que j’occupe toujours aujourd’hui (pas pour très longtemps, sans doute, mais c’est une autre histoire). Je travaillais avec Claude Closky pour le musée d’art moderne du Luxembourg et diverses autres institutions, je gagnais particulièrement bien ma vie. Quitter Amiens ne m’a pas trop pesé, je me suis dit que si l’on ne voulait plus de moi, je n’avais aucune raison d’insister. J’ai retrouvé l’e-mail que j’ai envoyé à mes collègues à cette occasion :

(…) je dois donc vous dire au revoir, avec mon meilleur souvenir pour 99% d’entre vous.
Il est toujours un peu décevant de constater que les tentatives de changements sont mal vécues par une hiérarchie qui croit qu’elle se protège en nuisant à ses subordonnés, mais ce n’est ni nouveau, ni surprenant.
Le fait d’être dégagé de mon devoir d’obéissance et de mon droit de réserve sont toutefois un soulagement important.

Si j’ai aussitôt abandonné l’idée de rester à l’école, ça n’a pas été le cas de tous mes collègues, et plusieurs d’entre eux ont pris un avocat pour entamer une procédure en urgence devant le tribunal administratif (pas de Prud’hommes pour les agents de l’État !). Même si je n’avais pas fait une croix sur mon poste, je ne les aurais pas suivis, parce que j’avais eu une expérience du tribunal administratif (en tentant d’échapper au service national quelques années plus tôt), et que je savais que le but de cette institution n’est pas d’arbitrer des injustices humaines ou morales, mais d’appliquer le droit public. En l’occurrence, la procédure « en urgence » ne visait pas à évaluer l’intensité de l’indignation éprouvée par mes collègues et l’injustice de leur situation, mais à vérifier si l’école d’art d’Amiens pourrait continuer à fonctionner malgré la disparition des trois-quarts de son équipe pédagogique. Or, avant que l’affaire n’arrive devant un juge, nous avions déjà tous été remplacés. Non pas par des artistes, des graphistes ou des designers d’une certaine importance, mais par un peu n’importe qui : membres du service communication de la ville, anciens membres de l’équipe, ou même, étudiants fraîchement diplômés. C’est ainsi qu’un jeune homme qui enseigne toujours aujourd’hui à l’école a pris ma suite, et ce avec ma bénédiction puisque cela me faisait très plaisir, tant qu’à disparaître, d’être remplacé par quelqu’un que j’appréciais. Un ancien collègue m’avait vertement engueulé : « Tu aurais dû refuser, tu aurais dû lui dire de ne pas accepter ton poste ! ». J’avais trouvé cette réflexion égoïste et bête, mais elle ne m’étonnait pas tellement vu la personne qui l’avait proférée, un sémioticien constamment énervé qui faisait de toutes les discussions une affaire de domination et qui tirait constamment la couverture vers lui entre deux saillies vertueuses grandiloquentes un peu toc. Pour ma part, si je me levais le matin pour aller à Amiens, c’était pour les étudiants, et si j’avais quelque chose à souhaiter à ces derniers, c’était bien de trouver du travail, pas qu’ils refusent leur premier emploi en se sacrifiant par solidarité avec leurs anciens profs !

Et nos étudiants étaient solidaires, déraisonnablement solidaires : toute l’année qui a suivi, ils ont organisé des assemblées générales, fait des grèves, produit des affiches, etc. De loin, je conseillais à ceux avec qui j’étais resté en contact de nous oublier un peu : à quoi ça servait ? Leurs études comptaient plus que les problèmes de leurs ex-enseignants. Grâce aux étudiants avec qui j’étais resté en liaison, j’ai appris que le directeur, dans une réunion avec eux, s’était justifié de ses choix en leur disant ceci : « Un prof est usé au bout de quatre ans. Ce sont les sociologues qui le disent ». Nous savions que cette idée l’obsédait, mais nous ignorions qu’il pensait qu’elle avait une base « scientifique » ! À un journal, il avait expliqué qu’il était pour une politique de « turn-over » (bien qu’il préférait parler de « mobilité et d’adaptabilité professionnelle ») avec pour volonté, je le cite, de « changer les enseignants en même temps que les machines pour permettre d’être à la pointe de la technologie ». Ce dogme n’incluait pas le directeur… Pourtant j’ai le souvenir qu’il n’était pas tellement à la pointe de la technologie lui-même, il avait par exemple reproché à un prof de photo de ne « pas être passé au numérique », ce qui était faux. La discussion qui a suivi et surtout prouvé que ce directeur n’avait pas la moindre idée de ce que pouvait être la photographie numérique, il savait juste qu’il fallait y passer.

La salle de volume de l'actuelle école

La salle de volume de l’actuelle école

La justice a décrété que l’école avait suffisamment d’enseignants pour fonctionner, et la procédure en urgence s’est donc interrompue là. Si j’ai bien compris ce qu’on m’en a raconté, l’avocat a envoyé en échange de ses conseils très médiocres une note d’honoraires très élevée, et a commencé à parler du procès suivant, un procès « sur le fond », qui serait impossible à perdre puisque nos licenciements autant que nos conditions d’emploi étaient parfaitement illégaux. Un collègue plaignant a alors décidé de se retirer du procès et l’avocat a alors expliqué que si le nombre de gens qu’il défendait changeait, il fallait tout reprendre à zéro, c’est à dire le payer à nouveau pour du travail déjà effectué. Je ne sais pas si cela se justifiait juridiquement ou si c’était une escroquerie commerciale, mais mes collègues ont sans doute regretté d’avoir pris cet avocat qui, m’a-t-on dit, avait justement pour client régulier la municipalité qu’ils attaquaient. Je pensais qu’ils avaient laissé choir, mais on m’a dit récemment que certains avaient fini par être dédommagés, à hauteur des frais de justice qu’ils avaient engagés et pas au delà. Les syndicats des personnels de la mairie ne nous avaient pas spécialement assisté, non plus, je me souviens d’une réunion où leurs représentants nous avaient clairement fait sentir que nos problèmes ne les intéressaient pas : les profs d’école d’art sont en « catégorie A » (mieux rémunérés), c’est à dire l’ennemi. Cependant ils acceptaient que nous cotisions.

...

Un beau jour, j’ai reçu ce papier, accompagné d’un autre qui attestait que j’avais été employé un an à l’école d’art (en réalité, cinq, je me demande si cette omission était malhonnête ou réglementaire). Comme j’étais aussi employé ailleurs, je me suis dit que je n’avais sans doute droit à rien et je n’ai pas rempli ni envoyé ce formulaire. C’est l’unique fois que j’aurai été en contact avec les Assedics, finalement.

Quelque temps plus tard, j’ai été recontacté par l’école pour reprendre ma place. J’ai refusé, non par réserves morales vis-à-vis de ceux à qui on ne le proposait pas ni par fierté mais parce que pour moi, la page était tournée. D’autres ont accepté.

J’ai pris peu de nouvelles, dans les années qui ont suivi. J’ai appris que le directeur avait conservé son poste une année pour la forme, puis avait été placardisé dans un service de la ville. Enfin il était devenu directeur d’une autre institution à Lyon avant de revenir à Amiens, ai-je cru comprendre, dans un centre culturel. Des années plus tard, au hasard d’un envoi de vœux, il m’a donné de ses nouvelles par mail. Au bout de quelques échanges, il m’a ouvert son cœur, m’expliquant que toute cette histoire lui avait beaucoup coûté, ce que je n’ai pas de peine à croire :

ce fut minable et même si l’histoire m’a donné raison, j’ai été très blessé, surtout par le mensonge, l’hypocrisie et la lâcheté. C’est cela qui m’a fait le plus mal, et surtout le silence gêné des gens, après. À cela à ajouter la « casserole » que cela m’a collée ! je l’ai payé très cher et longtemps, trop. Enfin, dans une vie, il y a des ratés (sic).

Pauvre loulou ! J’ai eu l’impression qu’il cherchait ici à me faire accepter comme principe positif de son œuvre le recours aux licenciements autoritaires et illégaux d’enseignants maintenus dans un statut précaire. C’est un genre de discours que l’on peut tenir avec qui l’on veut, mais difficilement avec quelqu’un que l’on a licencié. C’est un aspect attendrissant du personnage, cette capacité à croire que n’importe quoi peut passer. Je lui ai répondu quelque chose d’un peu sec, quoique poli, et nous n’avons plus jamais échangé par la suite.
Reste que je lui suis redevable de m’avoir fait confiance et d’avoir eu l’intuition que je pourrais être un enseignant convenable, et je ne suis pas le seul à pouvoir le remercier pour ça. Quant à l’école qu’il a en partie fondée, elle a servi de modèle à bien d’autres et il n’a donc pas à rougir de son travail, bien au contraire. Dommage que tout ça se soit si mal terminé. Et dommage pour le directeur en question que l’histoire l’ait retenu comme unique responsable, alors que le maire, qui n’était d’ailleurs légalement plus député ni maire de la ville à ce moment, mais juste président de la communauté de d’agglomération, semble avoir puissamment pesé sur la décision d’amputer l’équipe pédagogique des deux tiers de ses effectifs.

presse_esad_2002

Mon analyse de la situation, a posteriori, c’est que les actions et les paroles des uns et des autres ont été motivées par une forme de panique qui s’est auto-entretenue. La direction aux arts plastiques avait fait une inspection, mais la mairie n’a pas voulu révéler le contenu très critique de son rapport. Le maire avait clairement peur que cette histoire ne prenne trop d’ampleur médiatique — et elle en a pris, de nombreux enseignants en art de toute la France m’en parlent encore aujourd’hui. Ses subordonnés avaient peur pour leur place, à commencer par le directeur de l’école, qui n’avait pas tort de se sentir directement visé par la contestation et qui a bel et bien été contraint à la démission un an plus tard. Les enseignants, évidemment, et avec autant de raisons, avaient peur de perdre leur emploi.
Quoique faisant clairement partie du camp des enseignants mutins (quelques uns, notamment des enseignants fraîchement embauchés, ont évité de s’exposer), j’étais plutôt nonchalant, et, quoique engagé dans toutes les actions avec mes collègues, une partie de moi observait la situation en spectateur de film catastrophe.
La peur ne rend pas très intelligent, et plusieurs fois, les uns ou les autres ont franchi le cran à partir duquel il est impossible de revenir en arrière, d’améliorer pragmatiquement une situation dans l’intérêt général. Si on ne laisse aucune porte de sortie honorable à son adversaire, il est mécaniquement amené à devenir un ennemi et l’on se trouve alors en situation de duel. Pas besoin d’être Sun Tzu ou Machiavel pour savoir que, si l’issue d’une dispute se pose en termes de victoire des uns contre les autres, ce sera celui qui est en situation de l’emporter qui l’emportera. Et le plus fort, évidemment, c’était la mairie, notre employeur. Si la médiatisation avait été plus massive au delà du petit monde de la culture, les choses auraient sans doute fini autrement.
Au fond, personne ne s’est montré très avisé, dans cette affaire, et chacun y a beaucoup perdu.

Comment je suis revenu à Amiens

L’an dernier, l’actuelle directrice, Barbara Dennys, m’a proposé d’être jury de DNSEP à l’école. Ce que j’ai accepté avec plaisir. Je viens d’y passer trois jours. En arrivant à Amiens, dimanche soir, je n’ai rien reconnu. Ou plutôt, j’ai reconnu la tour Perret, mais pas la gare, et encore moins ses abords, qui m’ont l’air d’être d’avoir été remodelés récemment. Je me souvenais sans problème de la direction de la cathédrale, mais rien de ce que j’ai croisé sur le chemin ne m’a été familier. Dans les jours qui ont suivi, je me suis souvenu d’un ou deux détails, mais treize ans plus tard, la ville m’était devenue totalement étrangère.

esad_2015

La vieille usine décatie où logeait l’école, que je n’aurais sans doute pas reconnue si elle avait toujours été là, a été détruite et un nouveau bâtiment a été construit. Les locaux ne sont pas immenses, mais très hauts de plafond, et l’école dispose d’une annexe pour Waide Somme, sa formation en cinéma d’animation qui démarrait à l’époque où je suis parti, et qui détient, parmi les autres écoles de ce domaine, un record imbattable en termes de rapport qualité/prix.
Aujourd’hui, trois jeunes gens (plus si jeunes, d’ailleurs), que j’ai eu comme étudiants sont à leur tour profs à l’Esad : Benoît Wimart, Mathieu Allard et Olivier Cornet. J’y connais quelques autres enseignants, comme Marie-Claire Sellier, David Rosenfeld, Mark Webster et Donald Abad. Cette modeste école est restée un établissement de référence dans le design graphique, la typographie et l’interactivité.

terrasse_esad

Mes collègues de jury, sur la terrasse de l’Ésad.

Qu’en dire ? Je retrouve une école en bonne santé, dotée de quelques équipements qu’envieraient de nombreux enseignants d’autres lieux (un arsenal de massicots, une bibliothèque fournie et une immense salle de volume, notamment). L’actuelle directrice semble accompagner psychologiquement chacun de ses étudiants diplômants jusqu’à des heures impossibles. Elle m’a confié comment elle avait relevé l’école, lorsqu’elle en avait pris la direction, il y a douze ans : en disant à son équipe que, tout bien pesé, l’école allait très bien. Et ça a fonctionné.
En tant que jury, j’ai vu quelques très beaux projets, lu de bons mémoires et rencontré des étudiants de valeur.
Malgré le décès du directeur des études, très regretté, au début de l’année5, l’ambiance semble bonne, et on croise encore des gens dans les couloirs passé la mi-juin, ce qui n’est pas le cas partout. Bref, l’école a survécu à la crise de 2002.

Cet article est interminable, si vous êtes arrivé jusqu’à cette ligne sans tricher, je vous en félicite.

  1. Selon le dictionnaire du CNTL :
    turbo-prof , subst. masc., fam. Professeur (du secondaire ou de l’Université) qui n’habite pas la ville où il enseigne et dont les horaires de cours sont parfois fixés en fonction des horaires des trains. J’ai repris le train (…), comme un turbo-prof de la fac de Caen qui a groupé ses six heures hebdo sur deux jours et rentre à Paris avec sa brosse à dents, le jeudi soir, jusqu’au mercredi suivant, qu’il reprendra son turbotrain (Pierre Marcelle, Terrain lourd, éd. Fayard 1981. [↩]
  2. Tout en terminant ses études à l’Ésad, Jean-François Rey a été un de mes premiers employeurs, pour un projet d’ateliers à l’Ircam à Paris, devenu l’excellent cd-rom 10 jeux d’écoute (Hyptique) quelques années plus tard. [↩]
  3. Entre autres collègues, j’ai eu Félix Müller, Jean-Marie Dallet, Philippe Millot, Jean-Louis Fréchin, Vanina Gallo, Brigitte Monnier, Pascal Valty, Sylvie Tissot, Pierre-Laurent Thève, Denis Toulet, Brice d’Antras, Yves Faure, Marie-Claire Sellier, Béatrice Duport, David Rosenfeld, Élisabeth Vernageau, Antoine Robaglia, Marc Pataud, Ramuntcho Matta, David Poullard, Caroline Pouthavy, David Rault, Olivier Champion, Jérôme Glicenstein (très éphémèrement), et d’autres que j’oublie, qu’ils m’en excusent. [↩]
  4. Depuis quelque temps, je retrouve d’anciens étudiants à qui je demande de me raconter ce qu’ils deviennent. J’en ai tiré un blog intitulé Comme on se retrouve. [↩]
  5. Il s’agit de Jean-François Danquin, que je n’ai pas fréquenté, pour ma part, mais qui a été le véritable créateur de l’Ésad, où il est revenu après le départ du directeur que j’y ai connu. [↩]