Profitez-en, après celui là c'est fini

Le Tétris-like de l’ennui

septembre 14th, 2009 Posted in Interactivité, logiciels, Personnel | 5 Comments »

boretrisAprès trente ans de pratique du jeu vidéo, j’ai réussi à me maîtriser presque complètement. Je n’essaie pas les jeux multijoueurs, j’efface ceux qui se trouvent sur ma machine, je n’ai jamais voulu toucher à la DS de Nathalie et je m’éloigne autant que possible de la Wii familiale.
Si je me tiens à distance respectueuse du jeu c’est que je me rappelle très distinctement des fâcheux épisodes (au sens que les psychiatres donnent au mot) que j’ai pu avoir dans le registre. Je peux me sentir comme un alcoolique repenti lorsque je jette un œil sur un écran de Pac man, Asteroids,  Sim City,  Démineur, Sim Ant, Space Invaders, Doom, Quake, Wipeout, Settlers, Joust, mais aussi des jeux sans doute moins bien retenus par l’histoire comme Defender of the crown, Metrocros, Scramble ou encore Phantasy III.  Rien que de lire ces noms que je viens moi-même d’écrire me donne des frissons : on ne s’en sort jamais vraiment !
D’ailleurs j’ai parfois des rechutes, il m’arrive de passer trois jours à ne rien faire d’autre qu’à regarder des pixels construire une civilisation médiévale (Settlers) ou à tenter de battre les meilleurs scores de jeux en ligne comme Bubble Cannon. Le tout dernier en date, c’était StoneXstone, un modeste jeu réalisé avec Processing qu’un dénommé Cheng Siu Yee a déposé sur Openprocessing.org. Cette fois-ci, je me suis tenu à une de mes résolutions qui est de m’empêcher de jouer à un jeu de ce genre tant que je ne l’ai pas reprogrammé moi-même, ce que j’ai fait.

Sur ma lancée, j’ai voulu créer une variante Tétris inspirée par StoneXstone. Le résultat est très ennuyeux, car c’est un jeu sans enjeu, sans but, sans fin : le joueur doit gérer, indéfiniment, des balles qui choient. Sa marge de mannœuvre en termes de stratégie est proche du zéro, il se retrouve mécanisé par une machine, sans aucune autre certitude que celle qu’il perdra lorsqu’il se sera lassé de jouer1. C’est finalement une déprimante métaphore de l’existence.
J’ai appelé ce jeu Boretris.

  1. On peut rapprocher ce principes de plusieurs programmes que j’ai réalisé pour et avec Claude Closky, comme Arcade (2003) ou dineurs (2002), sauf que là, le caractère absurde était voulu. [↩]

Prix nouveaux médias/Update III, appel à projets

septembre 14th, 2009 Posted in Brève, Cimaises, Dans la boite-aux-lettres, Interactivité | No Comments »

gentBon, c’est la rentrée, il est temps de se remettre au travail. Quoi de mieux qu’un projet d’œuvre pour une manifestation artistique internationale centrée sur les nouveaux médias ?
La fondation Liedts-Meesen pour les nouveaux médias lance un appel à projets  en préparation de la troisième édition de l’exposition Update qui se tiendra au Zebrastraat de Gent en Belgique néerlandophone. Le commissariat de cette exposition sera assuré par Christine Van Assche qui succède donc à Jean-Marie Dallet (Update I) et à Peter Wiebel (Update II).
Les dix projets soumis au jury de l’exposition seront présentés au public (ils doivent donc être réalisables), et l’un d’entre eux sera couronné du Prix Nouveaux médias, doté de 5000 euros. Les candidats peuvent être de tout âge et de toute nationalité. Les projets doivent concerner (liste ouverte) le traitement des sons et/ou des lumières, l’emploi de matériaux nouveaux, le recours interactif ou non à des technologies de la communication et de l’information, etc.

On peut consulter le règlement complet du concours et compléter le formulaire d’inscription sur le site du Zebrastraat de Gent. La date limite d’inscription est le premier novembre 2009.

Tarzan dans la jungle des ayant-droits

septembre 9th, 2009 Posted in Brève, indices | 10 Comments »

Tarzan_of_the_apes_Elmo_LincolnLa Edgar Rice Burroughs inc., société californienne fondée en 19241 et dont le siège social se trouve dans la ville de Tarzana (nommée en l’honneur du héros) gère aujourd’hui encore les intérêts de Tarzan et des autres créations de son auteur chaque fois que cela est possible. La situation légale de Tarzan n’est pas simple car si les romans de la série, ainsi que certains films, tombent peu à peu dans le domaine public aux États-Unis, y sont depuis longtemps en Australie, Tarzan reste une marque déposée qui ne peut pas être employée dans n’importe quelles conditions.

La compagnie Burroughs incorporated, qui est dirigée par la famille de l’écrivain, a édicté un certain nombre de règles et de restrictions que doit respecter toute personne, société ou institution qui souhaiterait utiliser le nom de Tarzan et mettre en scène le personnage.
Un article de Libération2 consacré à l’exposition Tarzan! ou Rousseau chez les Waziri, évoquait le contenu ce document, mais celui-ci me semblait tellement abusif que j’ai fait en sorte de me le procurer afin de vérifier si ce n’était pas le résumé qui en était fait qui était caricatural.
C’est chose faite. Je doute que ce texte relève du secret d’état mais puisque  j’ignore si j’ai le droit de dire par quel biais je me le suis procuré, je me permets de remercier, mais sans la nommer, la personne qui m’en a fourni une copie. J’ignore quand ce document a été rédigé mais je sais en revanche qu’il fait autorité aujourd’hui.
En voici une traduction rapide :

Tarzan ne doit avoir ni gestes ni paroles vulgaires ou injurieuses.
Il ne doit avoir ni paroles ni actions qui portent atteinte à une race, couleur, croyance, nationalité, religion ou origine.
Il ne doit pas être montré manquant de révérence envers Dieu, ses attributs ou ses pouvoirs.
Il ne doit pas être montré insensible à la sainteté du mariage, de la religion ou du foyer.
Il ne doit pas être montré tirant avantage d’autrui ou exploitant autrui.
Il ne doit pas se montrer moqueur vis-à-vis des malformations et handicaps physiques ou mentaux d’autres personnages.
Il ne doit pas se montrer égoïste, envieux ou cruel.
Il ne doit pas être montré manquant de respect pour la loi et l’ordre ou les institutions qui fondent le modèle américain
Il ne doit pas se montrer criminel ou immoral ni avoir de la sympathie ou de l’indulgence pour quelque conduite immorale que ce soit.
Il ne doit être coupable d’aucune activité sexuelle illicite de quelque sorte que ce soit, ni se montrer indulgent à l’égard d’un tel comportement.
Il doit au contraire avoir le plus profond mépris pour ceux qui se rendent coupables de telles choses.
On ne doit jamais le voir boire une liqueur, du vin, de la bière ou quelques boisson alcoolisée que ce soit ni utilisant des drogues illégales ou dangereuses  ni montrer autre chose que du mépris pour ceux qui boivent de manière excessive ou utilisent des drogues. Il ne doit fumer ni cigarettes, ni cigares, ni pipe ni aucun tabac.
Il ne doit pas se montrer insensible aux sentiments et au bien être d’autrui, particulièrement les femmes et les enfants.
Il ne doit pas non plus manquer de respect au confort et au bien être des animaux ni intimider ou brutaliser des animaux dans un but autre que celui de se défendre, de défendre d’autres personnes ou animaux.
Il doit paraître fort, énergique, rasé de frais et dans une excellente condition physique.
Il ne doit en aucun cas être montré perdant la vie, perdant un membre ou souffrant d’un handicap physique ou mental permanent.

Certains points me semblent tout à fait fidèles au personnage.
Oui, Tarzan est un héros à l’ancienne, sans faille, costaud, défenseur de la veuve, de l’orphelin et de l’éléphant. Il est amusant que l’homme-singe soit forcé contractuellement de toujours apparaître rasé de frais mais peut-on l’imaginer différemment après bientôt cent ans de représentations sous les traits d’un homme parfaitement glabre ?
Il est tout à fait normal aussi que Tarzan ne boive pas d’alcool, ne fume pas ou ne prenne pas de drogues. On sait qu’Edgar Rice Burroughs a divorcé d’avec sa première épouse parce que celle-ci était alcoolique, mais surtout, dans l’idéologie de la jungle de Tarzan, l’alcool est un parfait symbole de la corruption apportée par l’homme blanc, enfin par tout homme blanc qui n’est pas Tarzan.
On peut par contre s’étonner de l’insistance portée sur des sujets tels que la religion ou Dieu (et, nous dit-on sans préciser de quoi il s’agit, «ses attributs et ses pouvoirs»), si l’on se rappelle notamment du récit Le dieu de Tarzan dans lequel l’homme de la jungle, intrigué par les références à la notion de divinité dans le dictionnaire, développait pour finir un déisme très personnel. Pour autant qu’on sache, Burroughs ne reconnaissait l’autorité d’aucune religion organisée et a plus d’une fois présenté (notamment dans le Cycle de Mars) la religion comme une exploitation de la crédulité humaine. Cependant, il est vrai que Tarzan se montre toujours respectueux de la façon de vivre d’autrui, tant que cela ne heurte pas ses principes moraux : il n’interromperait pas une cérémonie religieuse à moins qu’on y pratique une activité cruelle telle que le sacrifice d’humains ou d’animaux.

erbrules

Les choses se compliquent au chapitre du mariage : Tarzan est censé respecter la sainteté du mariage, nous dit-on. Cette précision est étonnante. Rien n’indique que Tarzan considère qu’un concubinage soit en rien inférieur à des épousailles officielles, d’autant qu’il a lui-même toujours vécu en union libre avec Jane Porter et a eu, hors mariage, un enfant avec elle, le petit Korak3. Cependant, Tarzan n’a qu’une seule compagne et ne cherche pas à séduire les compagnes (mariées officiellement ou non) d’autres hommes : si son respect du mariage institutionnel est douteux, l’homme est bel et bien monogame au sens que les éthologues4 donnent à ce mot.
On nous parle aussi de l’aversion de Tarzan pour les «activités sexuelles illicites». La locution n’est pas définie de manière détaillée, il est donc difficile de savoir ce qu’elle signifie. Le mot «illicite» désigne un caractère illégal ou immoral. Or si la loi est écrite noir sur blanc et avec précision, la morale peut être dans une large mesure relative au lieu, à l’époque ou à la personne. Selon le jugement de certains, et sans doute selon les valeurs de l’Amérique de 1912, une union libre implique des «activités sexuelles illicites». Quant à se promener dans les arbres vêtu d’un simple slip en peau de bête, certains y ont vu un comportement tout à fait impudique et inapproprié.

tarzanoftheapesJe garde le meilleur pour la fin : «Tarzan ne doit en aucun cas être montré manquant de respect pour la loi et l’ordre ou les institutions qui fondent le mode de vie américain». Dans le texte : Under no circumstances shall TARZAN be portrayed (…) Lacking respect for law and order or the institutions which form a part of the American way of life.
Là encore, on hésite : qu’est-ce que le mode de vie américain exactement ? Manger de la dinde à Thanksgiving ? Fêter Halloween ? Écouter du jazz, du rock, du rap ? Attendre la publicité pour les sous-vêtements Victoria’s Secret pendant le superball ? Regarder à la télévision Miracle on the 34th street (avec Maureen O’Hara) ou Charlie Brown Christmas le soir de noël ? Élire la reine de beauté du lycée lors du bal de promo ? Se rendre à Cancùn pendant le «Spring Break» pour y faire des concours de tee-shirts mouillés et se saoûler jusqu’au coma ? Avoir le shopping au centre commercial comme activité culturelle favorite ? Considérer qu’avoir un fusil d’assaut au grenier est une liberté fondamentale ? Faire de l’ingérence politique et millitaire dans le monde entier ? Soutenir la peine de mort ?
Est-ce que l’Americain Way of life est du côté de Tom Sawyer, de Thomas Jefferson et de Franck Capra ou bien de Fox News et de Sarah Pallin ? Est-ce que l’on parle de la liberté d’entreprise, de liberté de parole, ou bien de droit du plus fort et de cauchemar climatisé ?

Lors du sommet pour la terre de Rio de Janeiro en 1992, le président George Bush senior avait posé une limite aux ambitions écologistes avec cette phrase restée célèbre : «The American way of life is not negotiable» — Le mode de vie américain n’est pas négociable. C’était clair, mais Tarzan aurait-il soutenu ce mode de vie là ?

  1. Homme d’affaires avisé, Burroughs a fondé cette société pour garder tout pouvoir sur ses créations littéraires, qu’il a ainsu pu auto-éditer, mais aussi pour des raisons fiscales. [↩]
  2. Singe comme une image, Batholomé Girard et Édouard Launet, Libération, le 18 juin 2009 [↩]
  3. Erreur de ma part, cf. commentaires, Tarzan et Jane se sont bien mariés, dans le second roman de la série. [↩]
  4. Ce n’est pas une faute de frappe, je parle bien d’éthologie (l’étude du comportement animal) et non d’ethnologie (l’étude des cultures humaines). Je le précise par anticipation car il m’arrive fréquemment d’avoir à fournir cette explication. [↩]

Trop de mémoire ?

septembre 7th, 2009 Posted in livre qu'il faudra que je lise, Mémoire | 2 Comments »

Des microprocesseurs / au silicium
remplaceront un jour / la mémoire des hommes
Je ne t’oublierai jamais

Yves Simon, Amnésie sur le lac de Constance, 1981

emmanuel_hoogEmmanuel Hoog, PDG de l‘Institut National de l’Audiovisuel (INA) publie cette semaine aux éditions du Seuil un essai intitulé Mémoire année zéro (année réseau ?). Je suis assez impatient de le lire mais je sens que je ne vais pas être d’accord avec lui sur tout. Je viens de lire ses interviews par Le Nouvel Observateur et par Libé et son propos me semble inutilement pessimiste.
On est évidemment forcé de respecter l’expertise de l’auteur sur son sujet, puisque l’INA, qui est chargé depuis plus de trente ans d’archiver et de conserver la mémoire médiatique de la France, s’est engagé de facto, et précisément sous l’autorité de son actuel président, dans une réflexion sur la valorisation de cette mémoire, aussi bien en termes de marchandisation qu’au chapitre de l’accès aux documents par le grand public.

Nous sommes sans doute effectivement entrés dans une phase nouvelle de l’histoire humaine, où l’on peut archiver les données numérisables de manière apparemment infinie. C’est l’ère de l’hyper-mémoire1, et cela pose des questions inédites. Ce que nous devons nous demander ce n’est plus comment on va conserver les données, mais comment nous allons faire pour ne pas nous perdre dans le labyrinthe de nos propres archives — et accessoirement, ce qu’il adviendra de ce qui n’est pas numérisable ou duplicable mais nous sortons de la juridiction de l’INA.

memoire_annee_zeroJe soupçonne l’auteur de se montrer légèrement élitiste lorsqu’il dit par exemple : «Sur internet, les photos du petit dernier sont traitées comme les représentations d’enfants peints par Renoir». La phrase n’a à mon avis pas de sens car les deux types d’images ont des raisons d’être bien différentes. Alors qu’une peinture réalisée dans un but esthétique s’adresse à tous, la «photo du petit dernier» aura une valeur extrême pour ses parents mais indiffèrera les autres, de même qu’une lettre d’amoureux qui n’est pas écrite par Musset ou Apollinaire semblera encombrée de phrases banales à tout lecteur qui n’en n’est pas le destinataire.
Bref c’est une image un peu facile, limite finkelkrautienne, on met en parallèle la culture «haute» avec des préoccupations modestes ou faciles à juger négligeables et vulgaires… chez les autres. Mouaif.
Je ne voudrais pas condamner le propos d’Emmanuel Hoog de manière expéditive : les interviews sont réductrices et les interviewés sont facilement amenés à tenir des propos qui ne reflètent pas leur pensée. La question de la mémoire historique publique, de l’enregistrement d’une mémoire intime, et de la possible transformation de ces souvenirs enregistrés en enjeu marchand, est en tout cas un sujet aussi brûlant que passionnant.

Est-ce que du trop-plein de mémoire découle nécéssairement une forme de confusion et, in fine, une perte complète de repères ? Emmanuel Hoog semble craindre que l’hyper-mémoire ne supprime toute forme d’histoire collective, que chacun décidera pour lui-même de ce qu’il veut retenir ou comprendre2.
Le cerveau biologique se construit entre autres par une gestion de l’oubli (pour dégager ce qui compte, il faut commencer par oublier ce qui n’a pas d’importance), mais doit-on calquer le modèle neurologique à l’échelle d’une mémoire nationale ou de la mémoire de l’humanité entière ? Il me semble qu’à une situation sans précédent — la conservation de centaines de milliards de pages de texte de toutes époques, à tout un patrimoine musical, vidéographique, etc. — correspondent des outils inédits de recherche, d’indexation, de comparaison, de marquage, de traçabilité, mais aussi d’échange et de partage — échange et partage qui créent à leur manière une forme de hiérarchie et qui, surtout, permettent d’assurer la pérénité des données échangées.
Nous ne sommes qu’au tout début d’un processus et pour ma part, j’ai plutôt confiance en l’avenir. Sur ces points précis, en tout cas : l’hyper-mémoire s’accompagne d’une gestion de plus en plus efficace de la complexité.

  1. C’est moi qui emploie ce néologisme ici et non Emmanuel Hoog. [↩]
  2. Voici comment se termine la 4e de couverture du livre : La mémoire est devenue un devoir, après la tragédie absolue de la Shoah, fondatrice de notre Europe. Aujourd’ hui, dans nos sociétés techniques du ‘tout-mémoire’, le droit à l’oubli s’impose comme un absolu démocratique. Dans cet espace si étroit et fragile, y a-t-il encore une place pour une histoire commune ? Un avenir collectif ? Une culture partagée ? La crise actuelle n’est pas seulement économique, elle est aussi culturelle. Pour en sortir, il faut réinventer notre mémoire. Faute de relever ce défi, le monde nous oubliera, tandis que nous continuerons à mimer avec nostalgie les fables de notre enfance.  [↩]

Internet, le danger (1995)

septembre 6th, 2009 Posted in Brève, Parano, Vintage | 6 Comments »

internet_le_dangerÀ voir, une belle collection de de vidéos issues du site de l’INA compilée sur le blog 36 15 Ma vie1. Ces images nous rappellent que la «menace Internet» n’est pas une nouveauté, et que les journaux nationaux français se sont penchés sur le sujet dès 1995, c’est à dire à une époque où les premières offres grand public d’abonnement à Internet venaient d’être lancées ou s’apprêtaient à voir le jour (Worldnet, Compuserve, Calvacom, Havas online, Imaginet, etc.), une époque où on parlait déjà beaucoup d’Internet à la télévision, mais où les foyers connectés étaient deux-cent fois moins nombreux qu’ils ne le sont aujourd’hui2.
La plus ancienne vidéo montrée (août 1995) est un extrait du journal de Daniel Bilalian. Dans le sujet, qui est consécutif à une série d’attentats meurtriers, un propriétaire de café internet démontre que «sur le fameux réseau international internet» (que l’auteur du reportage pronnonce avec l’accent anglo-saxon : ine-terre-nette) n’importe qui peut se procurer le mode d’emploi d’explosifs tels que les cocktails Molotov et la poudre noire, et même (horreur !) le prix approximatif des ingrédients.

internet_le_danger2Les explications techniques restent très approximatives : «à travers la planète, personne ne contrôle Internet chacun charge son programme comme il l’entend, dans son coin, même les programmes les plus subversifs». On ne nous dit pas, par ailleurs, si les informations contenues dans le célèbre Terrorist Handbook (toujours aussi facile à trouver sur Internet) sont exactes, on ne nous dit pas s’il suffit de savoir faire une bombe pour être terroriste et on ne nous dit pas non plus que ce document traînait sur les Bulletin Board Systems (des serveurs indépendants les uns des autres et non reliés à Internet) depuis une bonne dizaine d’années.
Le reportage présente Internet comme un espace de liberté totale (plus de frontières, le réseau est international et on peut y trouver des informations interdites) et d’irresponsabilité, poncifs toujours bien établis dans l’opinion qui étaient encore récemment employés comme arguments dans le cadre des débats entourant la loi Hadopi.

  1. rien à voir avec la rubrique du même nom sur le blog de Stéphane [↩]
  2. moins de 100 000 personnes étaient abonnées à Internet en 1995, tandis que nous sommes actuellement près de 20 millions [↩]

Sous les jupes des filles

septembre 4th, 2009 Posted in Filmer autrement, Surveillance art | 8 Comments »

Comme dans la chanson d’Alain Souchon : Rétines et pupilles / Les garçons ont les yeux qui brillent / Pour un jeu de dupes / Voir sous les jupes des filles / Et la vie toute entière / Absorbés par cette affaire / Par ce jeu de dupes / Voir sous les jupes des filles.

chaussure_camera

Plusieurs voyeurs équipés de chaussures d’espionnage ont été arrêtés de par le monde.
Selon leurs constructeurs respectifs, ces caméras-espion ne servent pourtant pas à explorer ce mystérieux et complexe espace topologique qu’est l’en-dessous-des-jupes-des-filles, mais, par exemple, de voir ce qui se passe en dessous des tables lors de réunions importantes (modèle cuir, par Wondcam) ou d’aider les enquêteurs lors d’opération policières (modèle sport, par Omejo). Les deux paires de chaussures envoient, par liaison sans fil, une image noir et blanc ou couleur au format PAL ou NTSC à un petit magnétoscope numérique.

jillmagid_legoland

L’artiste américaine Jill Magid, auteur au MIT d’une thèse consacrée à l’auto-surveillance, utilise sa «surveillance shoe» à talons hauts et à l’aspect «techno-fetish» (ce sont ses termes) pour explorer le rapport entre son propre corps et l’espace dans lequel celui-ci évolue, comme dans la vidéo Legoland (2000), balade nocturne qui fait apparaître des gratte-ciels qui évoluent autour des jambes de l’artiste.

Weird Science

septembre 4th, 2009 Posted in Robot au cinéma | 19 Comments »

weirdscience_dvdJ’apprends que John Hughes est mort le mois dernier, terrassé, comme on dit, par une crise cardiaque alors qu’il n’avait pas soixante ans. Je n’attendais plus rien du réalisateur de Breakfast club et de La Folle journée de Ferris Bueller depuis bien longtemps, mais c’est l’occasion un peu macabre de parler d’un de ses films les plus sous-estimés, Weird Science (1985), sorti en France sous le titre Une créature de rêve.

Il s’agit d’un petit conte. Gary et Wyatt, deux adolescents complexés créent la femme parfaite, selon leur goût, à l’aide d’un ordinateur. Les plus belles jambes, la plus belle bouche, les plus beaux yeux, et, s’il vous plait, le cerveau d’Albert Einstein. Il s’agit, au départ, de créer non pas une femme mais une simulation de femme, afin de tester ses réactions à la séduction, notamment. Puisque son ordinateur manque de puissance et ne peut intégrer toutes les données qui lui sont soumises, Wyatt force la sécurité d’un mainframe militaire et en pirate les ressources pendant que Gary découpe et scanne frénétiquement des filles en papier glacé trouvées dans Playboy ou dans des publicités.

Au cours d’une cérémonie qui parodie le Frankenstein de 1931, la créature virtuelle prend chair. D’une beauté parfaite (ou parfaitement stéréotypée), Lisa permet aux deux jeunes gens de réaliser leurs deux plus grands fantasmes qui sont de prendre une douche avec une femme dévêtue, tout d’abord, puis de susciter chez les autres lycéens de l’admiration, de l’envie ou la jalousie. Mais Gary et Wyatt n’ont pas créée Lisa que pour cela et comptent bien profiter de la loyauté de leur créature pour satisfaire des intentions tout ce qu’il y a d’impures. Lisa s’avère plutôt espiègle et parvient sur ce point à les faire patienter indéfiniment tout en les assurant régulièrement qu’ils sont ses seigneurs et maîtres et qu’elle leur appartient corps et âme. Sorte de génie de conte oriental, elle est par ailleurs capable d’exaucer des souhaits ou de provoquer des catastrophes diverses et variées. Chaque vœu exhaucé implique d’ailleurs une catastrophe en contrepartie, selon une mécanique tout à fait habituelle aux contes, qui rappellent que la quête de solutions faciles ou miraculeuses est toujours punie.
Tout comme le fait justement John Hughes avec ses films pour adolescents (Outre celui-ci, citons Sixteen candles, Pretty in pink, Breakfast club et Ferris Bueller’s day off), Lisa séduit Gary et Wyatt pour mieux les gratifier d’une leçon. Bienveillante, maternelle, elle les aide à grandir.

weirdscience_3

La morale que dispensent les films de Hughes est généralement très simple (au point même de se révéler fort niaise dans ses derniers films tels que Uncle Buck). Ici, la morale est qu’il faut accepter de frayer avec le monde réel, qu’on ne peut pas se satisfaire de rêver de la perfection des femmes de papier glacé, qu’on ne peut pas décider du fonctionnement et de la nature d’autrui, qu’il faut au contraire accepter ce qui est incomplet ou imparfait, mais aussi ce qui demande un investissement personnel, un engagement. Un personnage du film sert de contre-exemple aux deux adolescents, il s’agit de Chet, le grand frère sadique de Wyatt : obsédé par l’armée et la virilité, il n’a jamais quitté la maison de ses parents et n’a pas de vie affective ni même de vie tout court1. Ce qui reste à l’état virtuel est toujours idéal (Saint-Exupéry : Le mouton que tu veux est dans la caisse).

Utiliser une créature artificielle de fantaisie pour traiter pragmatiquement de la distinction aristotélicienne entre la virtualité (l’existence à l’état potentiel) et la réalité (l’existence à l’état actuel, à l’état d’acte) — puisque c’est de ça qu’il s’agit —, voilà le genre de tour de force que peut réaliser le cinéma populaire, quand il est inspiré. On peut au passage s’amuser du paradoxe que constitue une morale du réél lorsqu’elle est dispensée sous forme de fiction fantastique.
Je ne vais pas prétendre que Weird Science fait en une heure et demie le point sur des notions auxquelles des philosophes comme Gilles Deleuze ont consacré des années de travail, bien évidemment, mais je maintiens que le film met le doigt sur le véritable problème que rencontrent tous les adolescents, qui est d’accepter que l’on ne puisse pas espérer disposer des autres comme s’ils étaient des choses et même, que l’autre ne vaut que parce qu’il est un autre.

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Tout ça semble évident, mais l’est-ce tant que ça ? Le sujet est à mon avis loin de ne concerner que les seuls adolescents, et même, je crois qu’il n’a jamais été si actuel. La standardisation du corps et de son utilisation que permettent la chirurgie plastique ou les médicaments destinés à modifier l’humeur ; Le rapport à l’apparence que nous imposent, notamment, la télévision et les magazines ; l’envie de voir en autrui, et notamment en ceux qui comptent (famille, amis, amours, quand ce n’est soi-même) des jouets, des instruments, des produits de consommation… Tout cela me semble constituer des tendances lourdes de notre monde actuel.

Qu’on pense au cas pathétique du président italien Silvio Berlusconi dont la presse dévoile en ce moment les conditions d’existence. Cet homme de pouvoir et d’argent a bâti sa vie affective sur la prostitution. Il impose aux créatures dont il loue les services de se vêtir toutes de la même manière, avec le même maquillage, non seulement pour avoir des rapports sexuels avec lui mais aussi pour qu’elles l’applaudissent lorsqu’il pousse la chansonnette. Ces femmes ne sont donc plus des personnes, elles sont des images, des pantins, elles sont louées pour faire croire à un des hommes les plus riches de la planète qu’il existe. Bien qu’il soit lui-même, de par ses productions télévisuelles, un promoteur actif d’une transformation des individus en produits, Berlusconi n’est qu’un simple symptôme : l’économie telle qu’elle est actuellement organisée se nourrit d’une clientèle aux réactions adolescentes, d’individus pulsionnels, immatures, et perpétuellement mal dans leur peau.

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Weird Science a été continué par une série télévisée sympathique du même titre (en français : Code Lisa), produite entre 1994 et 1997 (c’est à dire dix ans après le film) avec une distribution différente et sans intervention de John Hughes.

Certains acteurs du film ont fait leur chemin. On a pu voir Anthony Michael Hall (Gary) dans de nombreux films et séries, notamment dans Dead Zone, d’après le film homonyme de David Cronenberg, où il a tenu le rôle principal. Son partenaire Ilan Mitchell-Smith (Wyatt) a par contre abandonné le cinéma, il enseigne l’histoire médiéviale à l’université de San Angelo au Texas. Kelly LeBroc (Lisa) n’a pas eu une carrière remarquable non plus. Ancien mannequin, elle est surtout connue pour ce rôle et pour celui de la femme en rouge dans Woman in red, le remake américain d’Un éléphant ça trompe énormément. L’acteur de Weird Science qui est devenu le plus célèbre par la suite est sans doute Robert Downey Jr., à présent à l’affiche des films Sherlock Holmes et Iron Man. Dans Weird Science, il interprète le rôle de Ian, un rival envié et détesté qui s’avère ne pas être très différent de Gary et Wyatt, car s’il l’exprime différemment, il est au fond tout aussi frustré et complexé qu’ils le sont eux-mêmes, ce qui constitue encore une leçon typique du cinéma de John Hughes : on réduit souvent l’autre à un cliché (le sportif, le fort-en-thème, etc.), alors qu’il est, lui aussi, un individu singulier.

Je ne vais pas dire que Weird Science est un chef d’œuvre, c’est avant tout un film amusant et léger que l’on jugera daté par bien des aspects (ce qui en fait un document intéressant : coupes de cheveux, mode, musique, éclosion de la micro-informatique), mais qui mérite malgré tout d’être vu et qui constitue une madeleine et un «guilty pleasure», pour nombre de ceux, et j’en suis, qui avaient l’âge des acteurs lorsque le film est sorti.

  1. Il est sans doute intéressant de rappeler à ce stade que le mot virtuel tire son étymologie du latin vir (masculinité, virilité), qui a aussi servi à forger le mot vertu. [↩]

Tarzan au musée des arts premiers

septembre 3rd, 2009 Posted in Cimaises | 12 Comments »

tarzan_afficheC’est Hugo Chavez qui m’a décidé à aller voir cette exposition. L’impayable président vénézuélien, qui venait de voir son projet de loi pénalisant les «délits médiatiques» repoussé par l’Assemblée, réagissait avec humeur en expliquant dans une déclaration que, dans son pays, il y a des lois et une constitution et que, je cite :

«ceux qui ne veulent pas le reconnaître n’ont qu’à partir vivre dans la jungle avec Tarzan des singes, là où il n’y a ni loi, ni normes, ni règles»1.

Voilà : il a mis le doigt dessus, Tarzan nous parle bel et bien de la liberté.
Si des religieux et des politiques de tous horizons et de tout bord ont régulièrement réclamé et parfois obtenu la censure de Tarzan2, c’est parce que ce personnage est profondément libre : aristocrate britannique de naissance, élevé par des grands singes, il fixe lui-même en permanence son degré de civilisation. Tarzan n’est pas subversif parce qu’il vit nu dans la jungle, il est subversif parce qu’il décide seul la manière dont il vit et ne s’interdit rien, pas même de reprendre le costume guindé du comte de Greystoke, pas même de donner un enfant hors mariage, Korak, à sa compagne Jane Porter3.

Tarzan a créé sa propre morale, une morale fondée sur le respect de la vie et de l’harmonie de la jungle. Dès qu’il en a l’occasion, il fait régner une forme de justice rationelle où la démesure et la cruauté de l’homme sont les crimes les plus graves : Tarzan respecte la faim du fauve mais pas la passion de l’ivoire des chasseurs.

tarzan_animaux

Dans une nouvelle assez étonnante, The God of Tarzan (issu du recueil Jungle tales of Tarzan), l’homme de la jungle s’intéresse au mot «Dieu», qu’il a croisé dans un dictionnaire — on se rappellera que la lecture a une grande importance dans l’histoire de Tarzan. Intrigué par l’absence de définition claire ou de description de Dieu, il part interroger des chefs singes ou des sorciers tribaux pour savoir s’ils sont Dieu eux-mêmes ou s’ils le connaissent… insatisfait par les réponses, il finit par décréter que Dieu doit être le responsable de tout ce qui est bel et bon dans la nature, tout en restant troublé à l’idée qu’il soit aussi le créateur des serpents.
Bref, Tarzan est à ce point libre qu’il s’autorise à définir Dieu.
L’exposition s’intitule Tarzan ! ou Rousseau chez les Waziri4, tout un programme, car la comparaison entre l’«état de nature» du roi de la jungle et celui dont parle le philosophe genevois peuvent sans doute être distingués. Je compte un peu sur la lecture du catalogue pour voir si le parallèle tient debout au delà de l’anecdote et de la caricature.

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C’est là le problème de l’exposition d’ailleurs : je compte beaucoup sur la lecture du catalogue (que je n’ai pas encore acheté) car l’exposition en elle-même m’a semblée extrèmement confuse. La scénographie, faite de dessins agrandis de Burne Hogarth, est plutôt séduisante. De loin. Les documents présentés sont parfois beaux, amusants, émouvants : planches originales de Foster, Hogarth, Buscema, Kubert ; Photogrammes extraits des premiers Tarzan muets ; Affiches de cinéma ; livres méconnus. Le fait de faire intervenir tous les médias (bande dessinée, livre, jouet, film, viewmaster) est bienvenu, même s’il manque, sauf erreur, le jeu vidéo et la radio.
Il y a des surprises, comme l’évocation de Saturnin Farandoul (1879), personnage d’Albert Robida (qu’on ne cesse décidément de redécouvrir) qui comme Tarzan (1912), Rima (1904)  ou Mowgli (1894) grandit dans la jungle, élevé par des bêtes sauvages. Il y a aussi une planche inattendue de Peter Poplaski, auteur über-underground.
On s’amuse entre autres d’une case assez osée (quoique chaste) du journal français Tarzan dans laquelle Jane est complètement nue — case qui fut vite censurée bien entendu.

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Mais pour le reste ? On peut imaginer que le parcours a été mûrement réfléchi et que les connexions (King Kong, la mode, le jouet, les robots, etc.) l’ont été tout autant, mais l’exposition n’en reste pas moins illisible :  pourquoi une vitrine contient-elle de beaux jouets des années 1950 à côté de pelluches récentes qui semblent avoir achetées au supermarché du coin ? Comment peut-on exposer un manteau synthétique imitation léopard avec comme seule légende : « XXe siècle » ? Comment peut-on mélanger sans (trop) prévenir d’authentiques fétiches africains avec des accessoires issus du tournage du dernier Astérix ?
Bien entendu, le rapport entre le vrai et le faux, entre le fantasme colonialiste et la réalité africaine, entre l’antropologie et la science-fiction, tout cela est au cœur du sujet et des diverses représentations de Tarzan depuis un siècle. Mais le rôle d’une exposition de ce genre devrait être de faire apparaître la confusion, pas d’y participer !

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J’aurais bien aimé aussi une évocation plus exhaustive des «faux» Tarzan, et notamment des personnages féminins qui ont été inspirés par l’homme-singe (formule pléonastique mais on se comprend). En effet, on voit bien quelques fascicules de Akim ou de Zembla, mais où sont les autres ? Les Ka-Zar, les Rahan, les Sheena, Shanna, Camilla, Jungla, Durga Rani, Jan, Jill et White Princess of the Jungle ? Le sujet pourraît être étendu à d’autres personnages qui vivent dans la jungle sans pour autant être des «sauvages», comme le Fantôme du Bengale ou The Black Panther, qui participent à construire un imaginaire de la jungle comme terrain de liberté. À moins que ça m’ait échappé, tous ces personnages manquent tandis que la gynoïde de Métropolis, Batman ou encore King Kong sont bien présents.
Il aurait pu être possible de parler aussi du culturisme et du naturisme, qui sont précisément contemporains de Tarzan, et plus généralement de toute l’évolution du rapport à la nature entre le XVIIIe et le XXe siècle, de Defoe et Rousseau jusqu’au Bikini et à l’écologie politique en passant par Bernardin de Saint-Pierre et Johanna Spyri. Le sujet est extraordinairement vaste, je comparerais cette exposition à un apéritif agréable mais un peu court : quand arrivent les plats ?

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Les textes présents dans l’exposition sont sans doute intéressants mais ne donnent pas envie d’être lus, ils sont disposés un peu n’importe où, en lettres capitales grasses sur fond jaune, ce qui est censé évoquer, je suppose, les récitatifs de la bande dessinée. Or faute de lire ces textes attentivement, certains choix dans la sélection des objets montrés semblent au mieux étonnants et au pire, franchement douteux. De nombreux extraits de films sont montrés, mais ils ne sont pas toujours dûment légendés, si bien que l’on ne sait pas ce que l’on voit : quelle année, quel acteur, quel studio, quel réalisateur ?… On ne sait pas toujours ce qui est à voir et ce qui n’est là que pour décorer.
Pour finir, de nombreux objets, notamment des planches originales, n’étaient plus présentes au moment où j’ai visité l’exposition : n’en restaient que les légendes.
Je suis un poil déçu donc, mais j’ai malgré tout ressenti la présence émouvante (mais discrète) du fantôme de Francis Lacassin, décédé il y a un an tout juste. Une soirée hommage au regretté spécialiste des littératures populaires sera d’ailleurs organisée dans le cadre de l’exposition le 10 septembre prochain.

Le musée du Quai Branly

C’est mon tout premier passage au musée du Quai Branly, je l’ai donc visité avant d’aller voir l’exposition Tarzan. Ayant été fortement marqué par le Musée de l’Homme lorsque j’étais enfant, j’apréhendais un peu la visite du Musée des Arts premiers, qui a partiellement dépouillé de ses collections un musée scientifiques (le Musée de l’Homme, donc) et hérité des collections d’un musée colonial (le Musée des arts africains et océaniens) pour en faire un espace orienté vers le grand public5. J’ai été assez agréablement surpris par le résultat. Non seulement c’est un beau musée — on est loin des salles poussiéreuses déprimantes du Musée de l’Homme — mais en plus on reste bien dans le registre du musée scientifique puisque les objets sont bien légendés. On sent bien, en revanche, que seuls les beaux objets sont montrés.
Le nom «arts premiers» montre que l’époque a changé, il ne s’agit plus du triomphe des explorateurs sur fond colonialiste ni d’ethnologie humaniste, mais d’un hommage quelque part assez respectueux à un monde disparu et dans lequel, pour faire bonne mesure, on aurait même pu intégrer des objets d’Europe occidentale.
Un monde d’artisanat, de traditions, de magie et de culte des ancètres.

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Il me semble, en faisant appel à mes lointains souvenirs du Musée de l’Homme, que ce dernier mettait nettement plus en avant l’obession de nombreuses cultures dites primitives pour la sexualité : difficile d’alignier les étuis péniens et les sculptures équivoques pour un musée grand public ? Ceci dit, le Musée de l’Homme n’a pas été complètement vidé au profit du musée des Arts premiers, il est même censé ré-ouvrir dans trois ans. Il faut bien qu’il lui reste des choses à montrer.
Je ne suis pas certain d’avoir vu tout ce qu’il y a à voir, il y a des alcôves sombres un peu partout et la circulation n’est pas complètement évidente. L’espace est assez simple et plutôt ouvert mais se révèle malgré tout labyrinthique à l’usage, ce qui n’est pas forcément désagréable.
L’extérieur, avec ses jardins, est assez plaisant malgré sa proximité avec une voie à grande vitesse. L’entrée vaut huit euros cinquante pour les adultes et est gratuite pour les enfants.

  1. «aquí hay una Constitución y unas leyes, y si no quieren reconocerlas que se vayan a vivir en la selva con Tarzán de los monos, donde no hay leyes ni normas ni reglas» [↩]
  2. Rappelons le récent cas de la candidate à la vice-présidence américaine Sarah Palin qui a voulu bannir le livre Tarzan of the apes (mais aussi Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau !) de la bibliothèque de sa ville de Wasilla. [↩]
  3. Afin de ne pas se mettre à dos les ligues morales, le fils de Tarzan et Jane est un enfant adopté dans la série de films avec Johnny Weismuller. Voir aussi mon article sur les règles d’utilisation du personnage de Tarzan édictées par la E.R. Burroughs inc. [↩]
  4. La tribu imaginaire des Waziri vit à proximité de la forêt où Tarzan a grandi. Le nom Tarzan signifie Homme blanc en langue Waziri. [↩]
  5. Les musées dépendant de l’éducation nationale ou de la recherche connaissent tous ce destin depuis quelques temps. La plus triste réalisation dans le domaine étant à mon sens La Grande galerie de zoologie du jardin des plantes, où des dizaines de milliers d’animaux naturalisés ont été jetés à la benne pour ne garder que deux individus de chaque espèce (de chaque espèce bien connue des enfants), dans une parodie d’arche de Noé qui n’est ni pédagogique ni scientifique et qui me semble même relever du révisionnisme scientifique. La problématique n’est certes pas simple : comment éviter de rebuter le public avec un contenu scientifique sans pour autant tirer le musée vers la bêtise ? Dans la séduction, où se situe la frontière entre la dignité et la putasserie ? Si j’avais un taser, je m’en servirais pour empêcher les graphistes et les sponsors privés de s’approcher des musées : quelques soient leurs bonnes intentions, ces gens constituent souvent un grave péril pour les musées scientifiques. Comment ? Un peu radical, moi ?… Hmm… [↩]

Mycroft, l’ordinateur qui voulait avoir de l’humour

septembre 1st, 2009 Posted in Lecture, Ordinateur célèbre | 8 Comments »

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Dans un supplément estival de Courrier International consacré à l’humour1, je note deux articles consacrés au traitement scientifique et informatique de la drôlerie : un ordinateur peut-il comprendre ce qui est drôle et ce qui ne l’est pas ? Peut-il forger des jeux de mots ? Existe-t-il des règles à l’humour ?

Vous connaissez la meilleure ? Un ordinateur qui a le sens de l’humour ! Les ordinateurs sont capables de beaucoup de choses, mais l’humour ne semblait pas en faire partie. Pourtant, l’idée qu’ils puissent faire de l’esprit n’est pas si farfelue. En effet, les machines n’ont peut-être pas besoin d’avoir une conscience pour comprendre l’humour – ou même pour inventer et raconter des histoires drôles. Physicien au Kapitza Institute for Physical Problems, à Moscou, Igor Suslov a conçu un prototype d’ordinateur qui explique en partie comment fonctionne l’humour […] sa théorie explique beaucoup de choses au sujet des blagues, y compris pourquoi les plaisanteries éculées ne fonctionnent pas et pourquoi la façon d’amener une blague est si importante […]

Le jour où les ordinateurs se fendront la poire, Mark Buchanan, The New Scientist

Au passage, ainsi que j’ai pu le vérifier en lisant l’article d’origine (qui date en fait de 2007) sur le site du New Scientist, le traducteur a introduit un contresens dans son texte en parlant d’un prototype d’ordinateur là où l’auteur parlait d’un computer model. Cette traduction approximative induit l’idée abandonnée de longue date qu’un progrès informatique peut être associé à un hardware révolutionnaire et non à un logiciel ou à une politique commerciale — on se rappellera que dans la seconde partie des années 1980, Apple et Microsoft triomphaient tandis que l’industrie japonaise s’empêtrait dans un projet d’ordinateurs dits «de cinquième génération», projet qui a été décidé à un niveau politique et qui n’a jamais abouti.

Le second article parle de LaughLab, une expérience en ligne destinée à chercher la «blague qui tue» imaginée par les Monty Python, en demandant à ceux qui participent au projet d’évaluer des listes d’histoires drôles2 :

Le psychologue Richard Wiseman a essayé d’identifier ce qu’il y a d’universel dans l’humour, en s’appuyant sur une expérience en ligne : LaughLab […] Nous tenions aussi à savoir si les ordinateurs étaient plus drôles que l’homme. Aussi avons-nous téléchargé sur LaughLab plusieurs plaisanteries composées par ordinateur. La plupart se sont retrouvées en bas de classement. Mais l’une d’entre elles a suscité un remarquable engouement, devançant près de 250 plaisanteries humaines : “Quand peut-on dire qu’un tueur a la fibre meurtrière ? Quand c’est un céréales killer.” […]

Et celle du chien, tu la connais ?, Richard Wiseman, The Guardian

Ces deux articles n’ont pas un intérêt énorme en eux-mêmes — on cherche, assez mal, à définir les règles de l’humour depuis Platon —, mais ils m’ont rappelé un roman de l’excellent Robert Heinlein3, Révolte sur la Lune (The Moon is a harsh mistress, 1966).

heinlein_luneDans ce roman, l’ordinateur Mike (pour Mycroft, car à l’instar Mycroft Holmes, le frère génial de Sherlock, il passe son temps à penser sans bouger) est un ordinateur devenu conscient à force d’être augmenté de nouveaux circuits. Tout comme Barney dans L’Empereur des derniers jours de Ron Goulard, la particularité de Mike n’est connue que du technicien qui s’occupe de lui, qui lui sert d’ami et de confident.

Machine pensante dotée de libre-arbitre et d’esprit d’initiative, Mike n’est pas humain pour autant, mais il s’intéresse à plusieurs traits réputés humains tels que le secret, l’amitié et le mensonge. Il cherche entre autres à comprendre ce qu’est l’humour. Il tente d’abord de faire des blagues, telles que d’effectuer au nom du gouvernement lunaire un virement de dix millions de milliards de dollars à un simple portier. Mike […] avait acquis un sens de l’humour. Un humour bas […] sa manière de vous taper sur les fesses aurait plutôt consisté à vous virer de votre lit ou à mettre de la poudre à éternuer dans votre combinaison pressurisée.

Peu à peu, Mike cherche à affiner son sens de l’humour, et tout en participant à une révolution, il soumet très méthodiquement à son ami humain et à d’autres personnes avec qui il entre en contact des listes d’histoires drôles dont ils doivent évaluer la capacité à déclencher le rire, et dont ils doivent dire si leur drôlerie persiste dans le temps, etc.
Dans l’extrait suivant, Mike fait la connaissance d’une révolutionnaire, Wyoming Knot :

— Mike, elle s’appelle Wyoming Knott
— Je suis très heureuse de faire ta connaissance, Mike. Tu peux m’appeler Wye.
— Pourquoi pas ? [=> en anglais, Why not ?]
[…]
— C’est un bon jeu de mots, Mike. Bon exemple de ces plaisanteries qui ne sont drôles qu’une seule fois. C’est drôle à cause de l’élément de surprise, ce n’est donc plus drôle. Enregistré ?
— J’avais déjà provisoirement atteint cette conclusion au sujet des jeux de mots en repensant à tes réflexions au cours de nos deux conversations précédentes. Je suis heureux de voir mon raisonnement confirmé.

Quelques jours plus tôt, Mike avait déjà essayé de créer une devinette :

—Pourquoi un rayon laser ressemble-t-il à un poisson rouge ?
[…]
—Je donne ma langue au chat
— Parce que ni l’un ni l’autre ne savent siffler
[…]
— C’est toi qui l’a inventée ?
— Oui, j’ai pris toutes les énigmes que j’ai, et je les ai analysées. J’ai utilisé le résultat pour en faire une synthèse générale, et cette devinette est sortie. Est-elle vraiment drôle ?
— Tu sais… aussi drôle que la plupart des devinettes. J’en ai entendu de pires.
— Parlons donc de la nature de l’humour

… Bref, dans un roman vieux de plus de quarante ans, un ordinateur fictif cherchait à comprendre le fonctionnement de l’humour un peu à la manière de chercheurs actuels, c’est à dire en effectuant des statistiques sur ce qui fait rire et ce qui ne fait pas rire et tentant de dégager des constantes universelles !

  1. Courrier International numéro 978-979-980 du 1er août 2009. Au passage, ce supplément contient aussi un très beau texte sur Sempé par Patrick Süskind. Je le mentionne car il est à mon goût très rare de lire des textes intéressants sur le dessin, et notamment sur le dessin d’humour. [↩]
  2. Pour l’anecdote, la blague qui a recueilli le plus de suffrages est celle-ci : Deux chasseurs se trouvent dans les bois lorsque l’un d’eux s’écroule. Il ne respire plus et il a les yeux vitreux. L’autre prend son téléphone pour appeler les urgences. «Mon ami est mort ! Qu’est-ce que je dois faire ?» L’opérateur répond «Calmez-vous je vais vous aider. Tout d’abord, assurez-vous qu’il est bien mort». Silence, coup de feu, le chasseur reprend son téléphone et demande «Bon, et maintenant ?». [↩]
  3. Robert Heinlein (1907-1988), est un auteur de l’âge d’or de la science-fiction américaine. Darwiniste athée mais marqué par une éducation ultra-religieuse, pacifiste militant fasciné par l’armée et promoteur de la « guerre des étoiles » de Ronald Reagan, Heinlein a été un esprit libre et stimulant dont les récits mélangent sans problème grande aventure et bavardage politique et philosophique. On lui doit entre autres Etoiles, garde à vous !, adapté au cinéma en 1997 par Paul Verhoeven sous le titre Starship Troopers. [↩]

Idiocracy

août 31st, 2009 Posted in Au cinéma | 16 Comments »

idiocracy_dvdCertains films, que l’on qualifie souvent de «culte», voient leur succès augmenter et s’amplifier longtemps après leur sortie. C’est le cas d’Idiocracy, de Mike Judge (l’auteur de Beavis et Butt-head et de King of the Hill), qui n’a été diffusé à l’origine que dans 125 salles aux États-Unis et qui ne semble pas avoir eu droit à beaucoup de sorties internationales par ailleurs. Pour donner un ordre d’idées, le précédent (excellent) film du même réalisateur, Office Space, à peine rentabilisé et privé de sortie en France, avait été diffusé à sa sortie dans 1740 salles, ce qui reste bien en dessous de la moyenne habituelle de 2500 salles.

Il semble que le producteur — la compagnie Twentieth Century Fox —, n’ait rien fait pour le soutenir, ait intentionellement repoussé sa sortie de près de deux ans et ait même régulièrement laissé planer la menace d’un abandon pur et simple du tournage ou de la diffusion du film. Dan Mitchell du New York Times1 considère que la gestion calamiteuse du film par la direction du studio est un choix politique : Idiocracy présente un futur dystopique où la civilisation américaine (et ses marques, comme Starbucks, FedEx ou encore… Fox News) a conquis le monde et pousse sa logique jusqu’à une molle auto-destruction.
Idiocracy constitue une critique radicale du fonds de commerce de ses propres producteurs, et ce au plus fort des années Bush Junior2. Le film contient d’ailleurs de nombreux clins d’œils aux guerres menées en Irak par les États-Unis : il y a des tempêtes dans le désert, on manque de «french fries» et l’armée recourt au secteur privé (représenté ici par le monde de la prostitution). On ne doit donc pas s’étonner de son traitement mais peut-être au contraire s’émerveiller qu’il ait réussi à sortir tout de même et à être diffusé sur support DVD.

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Le caporal Joe Bauers (Luke Wilson) est un garçon d’intelligence moyenne. Particulièrement dénué d’ambition, il espère ne jamais quitter sa planque, une bibliothèque de documentation de l’armée que personne ne visite et où il attend tranquilement d’atteindre l’âge de la retraite. Mais ses supérieurs lui imposent une mission qui est de participer à une expérience de cryogénie. Le fait qu’il n’ait plus aucune famille fait de lui un candidat idéal. Il est accompagné d’un autre cobaye, Rita (Maya Rudolph, la fille de la chanteuse Minnie Ripperton), une prostituée empruntée contre une promesse d’impunité à un souteneur dénommé Upgrayedd. Enfermés dans des sarcophages high-tech, Joe et Rita doivent être réveillés au bout d’un an.
Les choses ne se passent cependant pas de cette façon, car le supérieur de Joe est condamné pour ses accointances avec le milieu du proxénétisme et les deux cobayes congelés sont oubliés de tous.
Lorsqu’ils se réveillent cinq cent ans plus tard, à la faveur d’une avalanche d’ordures, le monde a beaucoup changé. Privée de prédateurs naturels et encouragée par l’industrie et la facilité qu’offre la technologie, l’espèce humaine s’est peu à peu dirigée vers un abêtissement général. Les rares choses qui fonctionnent et permettent à cette société de survivre malgré tout ne le font, péniblement, que de manière automatisée. Le rapport au progrès scientifique et technique est particulièrement intéressant ici. Ces produits de l’intelligence humaine se retournent contre cette dernière en permettant à l’imbécilité de s’épanouir jusqu’à ce qu’il n’existe plus rien d’autre qu’elle.
Au réveil de Joe, le monde a atteint un point de rupture, touché par des famines et autres désastres que personne ne parvient à combattre.

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Tout d’abord séparé de Rita, Joe a du mal à se faire comprendre, l’anglais qu’il parle semble pompeux et efféminé au point de déclencher l’hillarité quand ce n’est la violence. Condamné à une peine de prison, il est temporairement grâcié et institué ministre de l’interieur car des tests de quotient intellectuel le désignent, à sa grande surprise, comme l’homme le plus intelligent du monde.
Le président Camacho, ancien champion de lutte et acteur porno, lui confie entre autres la mission de comprendre pourquoi plus aucune plante ne pousse. Joe ne tarde pas à découvrir que l’on a remplacé l’eau d’irrigation des cultures par la boisson énergétique Getorade. Cette marque, qui a racheté la Foods and drugs administration, a réussi à bannir l’eau partout, excepté dans les toilettes.
Le remplacement du Getorade par l’eau provoque un désastre économique, la marque employant la moitié de la planète : les ordinateurs décident de mettre tout le monde au chômage. Les gens sont si stupides qu’ils ne comprennent pas le lien entre l’utilisation de l’eau et la faillite de Getorade mais Joe a le malheur de l’évoquer lui-même. Il est donc condamné à une nuit de «réhabilitation» (une exécution publique) dans une parodie mécanique des jeux romains par l’exécuteur Beef Supreme (Andrew Wilson, le frère de Luke et Owen Wilson), sorti de sa retraite pour l’occasion.
Rita parvient à sauver Joe in extremis en démontrant que son plan était bon : l’eau fait pousser les plantes.
Le président Camacho descend dans l’arène pour le sauver et fait de lui son vice-président. Après avoir longtemps espéré trouver une machine à remonter dans le temps (qui s’avère être une attraction «pédagogique» de foire), Joe se résigne à vivre au XXVIe siècle avec Rita, qu’il épouse.
Devenu président, il change un peu le cours des choses, mais pour combien de temps ?

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Fourmillant de détails hillarants, Idiocracy n’en est pas moins un film engagé extrèmement sérieux. Il emprunte des choses à La planète des singes, L’âge de cristal, Rollerball (et autres dystopies du même genre) et bien entendu à La Machine à explorer le temps de H. G. Wells dont il partage l’intérêt pour la théorie de l’évolution.
La question que posent Mike Judge et son co-scénariste Ethan Cohen, c’est celle de la viabilité de notre civilisation du loisir et de l’instant où les plus bas instincts sont érigés en modèles, où tout est spectacle, où les problèmes (environnement, notamment) sont lâchement confiés aux générations futures, où les marques règnent au point de ne même plus avoir besoin de dirigeants, où la femme est un objet et où toute ambition intellectuelle est considérée comme suspecte. Le populisme, qui est un des fondements de la civilisation américaine (ce qui a de nombreux aspects positifs du reste), en prend pour son grade : Mike Judge nous dit assez pédagogiquement que l’intelligence est quelque chose de précieux.
Contrairement au charmant Wall-E, qui en est très proche par bien des aspects, Idiocracy ne nous laisse pas vraiment d’espoir pour l’avenir et semble affirmer que la bêtise est plus puissante que l’intelligence.  Le film vaut à mon avis bien plus que la dénonciation pontifiante et un peu facile de la «beauferie» qu’ont cru y voir, par exemple, Les Cahiers du cinéma3, et ce d’autant que le héros, Joe, est précisément un homme moyen dénué de culture ou de conscience politique. Idiocracy ne prend à mon sens personne de haut : il utilise les codes de la comédie standard et s’adresse donc au public le plus large. Je suppose que c’est précisément cette accessibilité qui l’a rendu trop subversif pour que Fox se risque à le diffuser.

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On peut trouver ce film en DVD francophone sous l’incompréhensible titre Planet stupid.

  1. Dan Mitchell, Shying away from Degeneracy, The New York Times, sept 2006 [↩]
  2. Le plus fort des années bushistes (entre le vote du Patriot Act fin 2001, la préparation de la guerre en Irak en 2003 et le changement de majorité au Sénat en 2006), indissociables de la politique industrielle de Ruppert Murdoch, seront à mon avis racontées un jour dans les livres d’histoire au même titre que le McCarthysme des années 1950, notamment pour leur rapport à la production d’œuvres cinématographiques et télévisuelles (excellent sujet de thèse à mon avis). Outre le cas d’Idiocracy, on peut parler du virage idéologique de la série 24, de la mise sur la touche d’auteurs Fox tels que Joss Whedon et de séries telles que Futurama ou encore d’un grand retour des références religieuses dans diverses séries… [↩]
  3. Stéphane Delorme et Jean-Philippe Tessé, Idiocracy, Les cahiers du cinéma, mai 2007 [↩]