Profitez-en, après celui là c'est fini

Esthétique du programme interrompu (brouillon de brouillon)

décembre 24th, 2010 Posted in archétype, Écrans et pouvoir | 8 Comments »

L’émission Saturday Night Live a diffusé cette semaine un court sketch assez intéressant. On y voit le « nerd » Mark Zuckerberg (du moins un acteur qui l’imite) remercier avec une niaiserie certaine le demi-milliards d’utilisateurs de FaceBook qui lui ont permis d’être sacré « personnalité de l’année » par Time Magazine. Subitement, son image est brouillée par une neige télévisuelle… Apparaît alors un homme en costume dans un intérieur chaleureux, un verre de cognac à la main, qui dit d’une voix grave et posée : « Hello again. It’s me, Julian Assange ».

Le sketch est plutôt drôle. Bill Hader, qui interprète Assange, se moque : « Time magazine, toujours sur la brèche, découvre Facebook quelques semaines seulement après votre grand-mère » ; Il résume sa situation : « Je dévoile gratuitement les données confidentielles de grosses organisations et je suis le villain. Zuckerberg vend vos données confidentielles à de grosses organisations, et il est l’homme de l’année » ; « la démocratie est morte. Bonnes vacances ! ». Les phrases sont ponctuées d’un rire gutural et sonore qui semble trahir, derrière le vernis du self-control, une excitation cynique aux limites de la folie.
Cela fait plusieurs semaines déjà que le Saturday night live show fait intervenir de cette manière le personnage de Julian Assange : l’image se brouille, interrompt une émission, et le « hacktivist » australien apparaît, y compris depuis une cellule de prison britannique, par exemple : « Vous vous demandez comment j’arrive à communiquer avec vous depuis une prison ? Vous avez sans doute mal écouté : je suis Julian Assange ! ».
Une sorte de super-héros de l’information, quoi.
Il finit ses interventions par la même déclaration : « quoiqu’on vous dise, si je meurs c’est que j’aurais été assassiné ».

Avec ce running-gag, le Saturday Night Live parvient à évoquer par l’image la divulgation sur Internet d’une gigantesque base de données confidentielles et secrètes, fait extrêmement abstrait et plutôt ingrat à figurer. De manière très naturelle, la représentation qui est convoquée ici n’a strictement aucun rapport avec Wikileaks mais s’inscrit dans une tradition bien plus ancienne, antérieure même à l’existence de la télévision, celle de l’émission piratée.

On trouvait déjà le même artifice dans Hackers (1995), où le jeune pirate informatique Cereal Killer prend le contrôle du réseau de télévision et interrompt l’émission en cours pour dénouer l’intrigue, révéler les noms et les crimes de celui qui devrait être en prison à la place de ses amis. Comme dans le sketch de Saturday Night Live, le pirate est annoncé par un bruit gaussien.

On se rappellera que le film Hackers commence par une bagarre entre deux pirates (Zero Cool et Acid Burn) qui s’arrachent le contrôle des magnétoscopes d’une chaîne du câble. Le film tentait par plusieurs biais (la 3D, notamment) de montrer ce qu’est une intrusion dans un système informatique, mais la preuve définitive, l’exploit qui parle instantanément, c’est donc d’agir sur la télévision, d’en perturber les programmes1.

Plus proche du cas de Julian Assange et de Wikileaks, on se rappellera de Eyes Only (jeu de mot entre les documents top secret et le fait que le personnage ne montre que ses yeux), dans la série Dark Angel (2000), un « hacktiviste » qui révèle aux populations de l’Amérique post-catastrophe de 2019 des faits ignorés : corruption, mauvais gouvernement, délinquance en col-blanc, etc.

Avant toute émission, une voix explique « ce message ne peut pas être arrêté et ne peut pas être tracé, c’est la seule voix libre d’Amérique ».
Il est intéressant que Eyes Only se décrive comme une « voix » (et pas comme une « image » par exemple), mais ce n’est pas étonnant car l’émission télévisée pirate n’est que le descendant naturel de l’émission de radio pirate ou en tout cas de la guerre des ondes, qui ont eu une importance politique réelle dans l’histoire — pensons à Radio Londres, par exemple, ou à Voice of America — et dont je retrouve une trace précoce en fiction avec le film américain Freedom Radio (Anthony Asquith, 1941), où un allemand au cœur pur découvre avec horreur que le parti Nazi est en fait méchant, ce qui le pousse à résister par les ondes2.
Même si tous les états du monde ont fait leur possible pour contrôler la radiodiffusion sur leurs territoires respectifs, les émissions pirates ont toujours attiré une grande sympathie de la part du grand public, parce qu’elles symbolisent la reprise en main du pouvoir de communiquer, d’informer, et même de distraire, à destination des masses par des gens qui n’ont pas attendu qu’une autorité politique ou financière leur en donne le droit.

Toujours dans le registre « Robin des bois », on peut citer « Riders of the storm » (1986), où The Captain (Dennis Hopper) et sa bande de vétérans du Viet-nam survolent les États-Unis dans un bombardier B-29 reconverti en studio de télévision pirate mobile. La présidente des États-Unis tente de les faire cesser d’émettre à coup de missiles nucléaires… Mais ils parviennent à révéler ses secrets malgré tout, et notamment le fait qu’elle est un homme travesti.

Dans l’excellent They Live (1988), des scientifiques émettent à leurs risques et périls pour avertir leurs compatriotes qu’ils sont victimes d’une invasion extraterrestre et que le monde dans lequel ils pensent vivre n’est qu’une illusion.

Le public ne comprend pas ces images et les trouve désagréables et peu rassurantes, d’autant qu’elles sont accompagnées d’un brouillage qui provoque des migraines : les émissions de pur divertissement sont alors un soulagement pour les spectateurs.

Dans Robocop 3, Nikko, une petite hackeuse surdouée d’une dizaine d’années, parvient à remplacer les émissions télévisées d’une chaîne locale de Détroit par un message qui explique aux spectateurs que la société privée embauchée pour « réhabiliter » les quartiers pauvres est en réalité venue expulser tous leurs habitants et va se rendre coupable d’un véritable bain de sang.

Dans le monde réel, le piratage d’émissions télévisuelles est un fait rarissime car il réclame des moyens importants et est surveillé avec une grande attention.
Le 27 avril 1986, un pirate nommé « Captain midnight » a interrompu la diffusion d’un film sur HBO pour diffuser un message de protestation contre le cryptage de la chaîne, devenue payante. L’auteur du message était un ingénieur en télécommunications. L’incident a eu des répercussions juridiques et techniques, puisque la peine pour ce genre de délit a été sensiblement durcie et que les émissions transmises via les satellites ont dû être « signées » pour que seuls les programmes légitimes puissent être diffusés. Arrêté, « Captain Midnight » a bénéficié d’un très important soutien populaire.

Le 22 novembre 1987 a eu lieu une autre action spectaculaire. Cette fois, le pirate a diffusé à deux reprises des images d’une personne portant un masque de Max Headroom. On n’a jamais su qui était l’auteur de cette action.
Il faut dire que la série Max Headroom est particulièrement intéressante. Max Headroom est une intelligence artificielle qui vit dans le réseau télévisé et qui prend régulièrement le contrôle des écrans. Mais ce n’est pas tout. Son modèle, Edison Carter, employé d’une grande chaîne, est lui aussi fréquemment amené à diffuser des images contre la volonté de ses employeurs, en profitant de la puissance du direct. Enfin, Max Headroom et Edison Carter sont régulièrement en contact avec Big Time TV, une chaîne de télévision pirate.

Il semble qu’aucun piratage de ce genre n’ait été motivé par le besoin de transmettre un message politique — un des rares exemples que je connaisse dans le registre est celui de la secte Falung Gong, qui a émis illégalement en Chine en 2002.
En revanche il est souvent arrivé qu’un plateau de télévision soit subitement envahi par un groupe d’activistes. C’est ce que fait l’énigmatique « V » dans le comic-book (et le film) V pour Vendetta. Menaçant de faire exploser le bâtiment, le terroriste équipé du masque de Guy Fawke3, « V » diffuse un message séditieux par lequel il invite ses compatriotes britanniques à se révolter, un an plus tard, contre un pouvoir brutal et corrompu.

Même s’il ne pirate pas un signal radio, « V » provoque un brouillage gaussien sur les écrans de contrôle du bâtiment lorsqu’il y entre.

Le groupe informel Anonymous, dont on a beaucoup parlé récemment pour sa défense de Julian Assange, utilise souvent le masque de Guy Fawke comme symbole. Dans une de leurs vidéos (diffusées sur Youtube),  les Anonymous mélangement même Max Headroom (fond, montage haché) et Guy Fawke. Cette vidéo est destinée (comme beaucoup d’actions des Anonymous) à dénoncer le fonctionnement et les buts de l’Église de Scientologie.

(Remerciements à Moez, qui m’a permis de me procurer certaines images dans une qualité acceptable)

  1. Bien entendu, le rapport entre Wikileaks et le « hacking », si souvent évoqué par la presse, est assez douteux là encore : ce service repose sur des technologies de cryptage et de confidentialité tout à fait normales et non sur un détournement d’un système existant. Cependant, Julian Assange est issu du monde du hacking. Au passage, j’ai découvert que le livre Underground, rédigé par Suelette Dreyfus, avec l’aide d’Assange, et qui est en partie une autobiographie de ce dernier, est disponible librement sur le site du projet Guntenberg. Tant mieux car dans le marché du livre d’occasion, ce livre avait atteint plus de deux-cent euros, avant de devenir définitivement indisponible. [↩]
  2. Il faudrait parler aussi de QRN sur Bretzelburg, chef d’œuvre d’André Franquin, mais ça sera pour une autre fois.  [↩]
  3. Guy Fawke, membre éminent de la « conspiration des poudres » contre le roi Jacques 1er en 1605, a été torturé et pendu. C’est semble-t-il son prénom qui a donné le mot anglais « guy » pour désigner une personne. [↩]

Ours polaires

décembre 24th, 2010 Posted in Dans le poste, Filmer autrement | 8 Comments »

Les grandes chaînes françaises de télévision publique n’en finissent pas de faire du « divertissement de qualité » (quoique cela veuille dire — pas grand chose sans doute, si l’on se fie au résultat) et submergent le matin les enfants de spots pour des sodas et des gâteaux gras-salés-sucrés, histoire d’équilibrer leur budget malgré la suppression de la publicité après vingt heures.
De son côté, et malgré le même genre de problèmes de budget, la BBC reste la BBC, c’est à dire une chaîne qui ne prend pas le grand public pour une troupe imbécile à abêtir.

Dans sa grande tradition d’innovation dans le domaine du film naturaliste, la BBC vient de produire un documentaire d’exception, Polar Bear: Spy on the ice, qui montre l’intimité de l’animal qu’on dit souvent le plus dangereux et le plus cruel du monde, l’ours polaire. Pour filmer l’animal de près sans s’en approcher, la production a mis au point des drones adaptés au contexte : une caméra-traîneau qui glisse sur la neige à la recherche d’animaux émettant de la chaleur ;  Un iceberg espion qui navigue entre les morceaux de glace à la vitesse de la nage des ours et filme avec deux caméras, l’une immergé et l’autre en surface ;  Une caméra boule-de-neige, dont la forme est particulièrement résistante aux agressions de l’ours et qui sait se déplacer et peut filmer des images haute-définition même en roulant. Sa mobilité lui permet de rejoindre sa station d’accueil, la caméra-blizzard ;  la caméra-blizzard, enfin, qui est prévue pour résister à des températures extrêmes et pour être manipulée à un kilomètre de distance. Elle peut se déplacer à une vitesse de 80 km/h. En cas de menace, elle envoie comme diversion la caméra boule-de-neige, bien plus résistante aux agressions.

Il ne s’agit pas de simples gadgets spectaculaires, ces caméras ont déjà permis d’apprendre et de comprendre des choses sur le comportement et la biologie des ours.
La télévision met ici ses moyens importants au service de la science et pas uniquement du divertissement.

Images en vrac (4)

décembre 20th, 2010 Posted in Vrac | 9 Comments »

Quelques images trouvées à droite et à gauche, que je commente dans le plus complet désordre, comme d’habitude.

[une publicité diffusée en ce moment] Une secrétaire fait l’admiration de son fils, venu la visiter au bureau, par sa capacité à devancer les désirs de son patron.
– « comment tu as deviné ce qu’il voulait, m’man ? », demande le fils.

– « Je suis aussi futée que ma machine à café », répond la mère.
Puisqu’il est fait de 3D virtuelle, l’enfant sera pas forcé de passer des années devant des psychiatres pour digérer l’angoissante réflexion de sa mère qui vante son impeccable adaptation fonctionnelle aux besoins de l’entreprise en se comparant à une machine. Peut-être sont-ce nos sociétés (ou au moins l’agence qui a pondu ce spot) qui devraient se poser quelques questions.

Yann Leroux a passé sa thèse de doctorat en psychologie de l’Université de Nanterre le lundi 20 décembre à 10 heures. Son mémoire était intitulé Psychodynamique des groupes sur le réseau Internet. Le jury était composé de Serge Tisseron (directeur de recherches), Anne Brun, Bernard Chouvier et Sylvain Missonnier.
On a pu suivre la soutenance en direct sur Twitter :

Jolie mise en abîme du sujet, finalement. Félicitations au nouveau docteur (mention : très honorable).

Dans un autre registre, la « réalité augmentée » peut peut-être se découvrir une utilité en facilitant l’étude de faits qui échappent à la capacité de synthèse des dessins en deux dimensions. J’ai bien aimé à ce sujet l’intervention de Sylvie Tissot dans le cadre de la dernière édition des Entretiens du nouveau monde industriel.

La réalité augmentée lui sert à montrer les états simultanés de la matière dans les opérations de logique quantique, ce qui est particulièrement difficile à se figurer sans avoir recours à ce genre de représentation.

Microsoft a fêté ses trente-cinq ans en 2010 et va fêter en 2011 les trente ans du système d’exploitation qui lui a apporté l’hégémonie commerciale dans le monde de l’ordinateur personnel, MS-Dos.
Depuis deux ans, la société de Bill Gates et Paul Allen commercialise une gamme de tee-shirts inspirée de son histoire, que l’on ne peut, curieusement, acheter que dans quelques boutiques « physiques », et pas sur Internet.

On remarque la navigation dans le site, visuellement inspirée des lignes de commande DOS, qui restent le symbole d’une informatique qui a toujours été en retard sur son temps. Les tee-shirts ont pour motifs le Bill Gates « nerd » de la fin des années 1970 ou les logos les plus vintage de la marque. Il y a toujours eu chez Microsoft une capacité à l’auto-dérision qui me semble totalement absente chez le concurrent, Apple. Tandis qu’Apple réécrit constamment son histoire officielle pour dire « nous avons toujours eu raison », Microsoft semble plus apte à accepter la complexité et les zones ridicules ou erratiques de son passif.

Comme Apple, en revanche, Microsoft refuse de voir sa marque associée à des applications ludiques liées à la sexualité, puisque par un communiqué officiel, la « firme de Redmond » a déclaré condamner tout jeu « adult only » qui aurait recours à l’interface Kinect. En effet, la XBox est une plate-forme « familiale », donc on préfère s’y cantonner à des jeux éducatifs tels que America’s Army (bureau de recrutement virtuel créé par l’armée américaine), Hitman, Grand Theft Auto, etc.
C’est une vieille constante des industries du loisir : le meurtre, la guerre et la violence sont jugés moins dérangeants, moins immoraux, que la sexualité.

Pourtant, même si le résultat est redondant et thématiquement pauvre, on doit saluer la grande inventivité dont a toujours fait preuve l’industrie de la pornographie ou de l’érotisme dans son recours aux nouvelles technologies (catégorie où j’inclus le livre imprimé, le cinéma, le cdrom, le réseau Internet, la réalité virtuelle, etc.), et très spécifiquement aux technologies du multimédia interactif.

Je parlais récemment du flou qui est utilisé par la télévision pour dissimuler les visages ou les marques. Plus ou moins discret, ce filtre n’est pas forcément neutre, comme le prouve le reportage diffusé au journal de TF1 le 16/12/2010 (20h22) :

Il s’agit d’un reportage sur le « père Samuel », un prêtre catholique de Charleroi qui embarrasse le Vatican : poursuivi pour escroquerie (voyance, thaumaturgie, exorcismes), blanchiment d’argent, célébration de mariages illégaux, mais aussi accusé de viols, le bonhomme sent le soufre. Les images issues du sujet de TF1 qui montrent les adeptes du prêtre sont floues à un tel degré qu’on peut avoir l’impression d’un problème de buée sur l’objectif.
En revanche, les personnes qui accusent ce curé louche d’exactions diverses ont droit à une image nette. Jusqu’ici, c’est logique, puisque les adversaires de la secte du père Samuel témoignent volontairement et à visage découvert.

Plus intéressant ou plus étonnant, les immeubles qui sont filmés au moment où le commentaire évoque des achats suspects d’appartements sont eux aussi floutés. Or, ce flou est purement décoratif car les bâtiments sont montrés à titre illustratif (rien ne dit qu’il s’agit de ceux évoqués) et sont faciles à identifier.
Le sujet se conclut sur un plan où l’on voit le prêtre dans un jardin : l’image est cette fois floutée à la manière des photographies de David Hamilton, et sont bordées d’un tour sombre un peu théâtral qui donne à leur sujet une aura lumineuse. Ici, aucun prétexte relatif à l’identification des lieux et des personnes ne tient, il s’agit d’un choix qui marque le point de vue de la chaîne sur le gourou belge : ce type n’est pas net.

Big brother sous le sapin

décembre 19th, 2010 Posted in Filmer autrement, Parano | 1 Comment »

Décidément, la surveillance est à la mode parmi les jouets cette année. Après Barbie Vidéo Girl, j’apprends l’existence de PlayMobil Top Agents, une gamme de figurines et d’accessoires centrée sur la thématique de l’espionnage. On y trouve entre autres un signal d’alarme, un détecteur de métaux, et puis cette voiture radio-commandée équipée d’une caméra de surveillance :

La voiture vaut 40 euros, le module de commande radio vaut 70 euros, tout comme la caméra et son moniteur, ce qui porte l’ensemble à 180 euros, ce qui n’est pas donné, c’est le prix du Parrot AR Drone ! La transmission se fait sans fil.

Le vertige du funambule

décembre 19th, 2010 Posted in Design, Lecture | No Comments »

Annick Lantenois, qui enseigne l’histoire et la théorie du design graphique à l’école régionale des beaux-arts de Valence, vient de publier Le vertige du funambule aux éditions B42, qui sont spécialisées dans la publication d’ouvrages consacrés au graphisme ou à l’art.
Le livre est sous-titré « le design graphique, entre économie et morale ».

Dans ce court essai, l’auteur tente de poser les questions fondamentales — et sans doute insolubles — de la morale du design graphique par des questions concrètes : que signifie l’abandon du blason par les municipalités au profit du logo ? Quels sont les enjeux du graphisme décoratif et ornemental opposé au design fonctionnaliste et austère ?… Le graphiste a-t-il pour mission de réduire la complexité de la société et de ses signes ou au contraire est-il là pour embrumer les esprits à coup de communication visuelle ? Quelle doit être l’implication du designer vis-à-vis des nouveaux médias et des outils de création numérique ?
Le livre pose beaucoup de questions, apporte des éléments de réflexion et des références souvent intéressantes, pour le quasi-béotien du domaine que je suis, en tout cas.

Sans mobile

décembre 18th, 2010 Posted in Interactivité, Personnel | 33 Comments »

Quand on demande à l’oncle Scrooge McDuck (Balthazar Picsou, en français) comment il a fait fortune, il raconte souvent une histoire différente : prospecteur d’or dans le Klondike ou dans le Yukon, marchand de journaux à la criée, cireur de chaussures, ferrailleur, héritier dans son Écosse natale… Il paraît qu’une version « officielle », dotée d’une chronologie précise, a été dessinée par Don Rosa il y a une vingtaine d’années mais pour ma part, j’aime mieux l’absence de cohérence qui ressort des récits de Carl Barks1, absence qui fait sens, car aucune explication n’est vraie, ou bien toutes le sont, ce qui a fait la fortune de Scrooge McDuck ce n’est pas un évènement ou un autre, c’est son obsession de l’argent et son opiniâtreté à s’engager dans toutes sortes d’entreprises.

Eh bien je suis comme l’oncle Picsou, quand on me demande pourquoi je n’ai pas de téléphone mobile, je raconte chaque fois une histoire différente :

  • J’ai toujours bien vécu sans
  • J’ai n’ai pas envie d’attraper un cancer. Or malgré tous les démentis, le lien entre exposition aux micro-ondes du GSM et développement de tumeurs du cerveau, de cancers des testicules ou de cancers du nerf auditif ne semble contestable que parce que personne n’a envie que ce soit vrai. On m’objectera que je vis dans le WiFi et que mon téléphone « de maison » est sans fil. Tout ça est vrai mais il semble que le rapport entre la puissance d’émission et la proximité entre le téléphone et son utilisateur soit nettement plus problématique avec la téléphonie mobile qu’avec d’autres dispositifs radio.
  • Ça coûte trop cher. Je dois à ce stade avouer que je partage un second point commun avec Scrooge McDuck, qui est d’être pingre
  • Les pratiques commerciales des opérateurs et la manière dont ils abusent de l’état de dépendance de leur clientèle me donnent la nausée
  • Je veux avoir les yeux grand ouverts le jour où l’on n’aura plus le droit de ne pas avoir de portable, ou plutôt, le jour où les gens sans portable ne seront ni gérés, ni même tolérables. C’est pour assez bientôt à mon avis, je connais plusieurs services qui ne prévoient plus l’éventualité que l’on n’ait pas de numéro de téléphone mobile
  • Le téléphone portable est un outil de traçage et d’espionnage des individus, donc de contrôle. N’allez pas croire que je suis complètement paranoïaque, un vrai paranoïaque dirait que pour espérer ne pas avoir l’air louche, il faut justement avoir un téléphone mobile (et le laisser dans une pochette anti-ondes). En fait un vrai paranoïaque n’en parlerait même pas.
  • Je ne téléphone (presque) jamais

Et à vrai dire toutes ces raisons sont, à un degré ou un autre, absolument sincères. Il faut y ajouter la petite fierté snob de pouvoir dire « je n’ai pas de portable », comme on pourrait dire « je n’ai pas de voiture » (c’est le cas d’ailleurs), « je n’ai pas d’ordinateur », « je n’ai pas la télévision », etc.
Mais il y a sans doute une raison qui dépasse toutes les autres, c’est mon besoin de pouvoir disparaître, du moins pendant les quelques heures quotidiennes où je sors de chez moi pour aller donner cours, pour faire mon marché ou pour aller acheter le pain, chaque fois que j’effectue un trajet, finalement. Je crois que la question fondamentale n’est pas tant d’échapper aux autres que de pouvoir échapper aux sollicitations, aux distractions, et de pouvoir, plus qu’à tout autre moment, réfléchir, rêvasser, regarder, profiter, ou encore, si je ne suis pas seul à ce moment-là, discuter. Être à ce que je fais au moment où je le fais, même quand il s’agit de ne pas faire grand chose, d’ailleurs.
Un vrai luxe, à mon sens.

  1. Carl Barks, décédé il y a dix ans, est l’auteur qui a donné ses meilleures pages à la série Donald Duck. Les éditions Glénat viennent d’entamer une publication intégrale des récits de Carl Barks sous le titre La Dynastie Donald Duck, dans une traduction de Jean-Paul Jennequin. Don Rosa est considéré comme le meilleur successeur de Carl Barks, mais il lui manque beaucoup de la férocité graphique et thématique de son prédécesseur. [↩]

Souriez, le petit oiseau est un coucou

décembre 16th, 2010 Posted in Images, logiciels, Mémoire, Parano | 6 Comments »

Tout le monde connaît le principe : le coucou gris pond ses œufs dans le nid d’infortunés passereaux qui se retrouvent à nourrir, contre leurs intérêts, un oiseau rapidement plus gros qu’eux et qui, pour fêter son arrivée, a commencé par projeter les autres œufs hors du nid ou, dans le cas de certaines espèces, par les tuer à l’aide de son bec particulièrement acéré. Ce que l’on sait moins en général, c’est que le parent adoptif du coucou n’est pas dupe de l’imposture, car si l’œuf intrus est au départ une bonne imitation de ses propres œufs, l’oiseau hôte voit rapidement que ce n’est pas sa progéniture qu’il nourrit et, même, qui le terrorise — car les bébés coucous se montrent plutôt brutaux. Mais voilà, c’est irrésistible, il est hypnotisé par le bec ouvert de l’énorme oisillon. La sélection naturelle a favorisé la survie des oiseaux qui, stressés par des piaillements stridents et placé face à un bec béant, ressentent le besoin impérieux d’y envoyer un ver. Le coucou « hacke » cette fonction du passereau, non seulement en imitant le comportement habituel de ses petits, mais en en produisant une version caricaturale, exagérée, monstrueuse, qui agit sur le comportement de l’oiseau hôte. Dans son extraordinaire Gène égoïste, Dawkins compare1 le phénomène à une drogue, ou à la pornographie, qui peut stimuler sexuellement son spectateur contre toute logique, puisque le consommateur d’une image pornographique sait parfaitement que ce qu’il regarde n’est pas réel. Il explique même que, je cite, « la gorge rouge de la progéniture du coucou est si séduisante qu’il n’est pas rare pour les ornithologues de voir un oiseau laisser tomber de la nourriture dans la bouche d’un bébé coucou qui se trouve dans le nid d’un autre oiseau ».

C’est sans doute un mécanisme similaire qui fait que le nombre d’utilisateurs de FaceBook ne cesse de croître malgré tous les signaux d’avertissements que le public reçoit régulièrement. Une fonction fondamentale de nos cerveaux, fonction qui tourne a priori autour des questions de lien social, nous empêche de nous protéger de l’évidente monstruosité du site créé par Mark Zuckerberg — enfin par lui ou par quelqu’un d’autre,  je n’ai pas encore vu le film de David Fincher — et des catastrophes qui découleront presque inévitablement de son pouvoir et de sa capacité, entre autres, à verrouiller le web à son profit.

Depuis aujourd’hui, FaceBook généralise son usage de la reconnaissance faciale. Lorsque nous envoyons une photographie, le site nous suggère un nom à y associer. Cette fonctionnalité apparemment pratique induit que l’identification des visages réalisée jusqu’ici à la main par les utilisateurs n’a fait que nourrir la plus gigantesque base de données biométriques du monde : cent millions de clichés sont téléchargés sur FaceBook chaque jour. Tous ne contiennent pas des portraits, la fonction peut être inhibée par qui veut et il est toujours possible pour une personne identifiée sur un cliché de refuser ladite identification (si elle est inscrite sur FaceBook cependant), mais peu importe, la base de données ne fera que grandir et s’affiner. On peut admirer l’astucieuse perversité du système : les gens ne fournissent pas, volontairement ou non, leurs propres portraits, ce sont leurs amis qui s’en chargent. Quand aux personnes qui insisteront pour qu’on ne les identifie pas sur les clichés, sans doute seront-elles considérées comme doublement intéressantes.

Quelles dérives peut-on attendre d’une telle fonction ? Tout simplement, la mise à la disposition des autorités américaines de cette base de données, sous prétexte de chasse au terroriste, au baron de la drogue ou au pédophile. On a pu voir dernièrement que des entreprises commerciales telles qu’Amazon, PayPal ou MasterCard se sont pliés aux desideratas de quelques sénateurs américains en interrompant brutalement leur collaboration avec Wikileaks, privant le serveur de moyens, malgré l’absence d’un quelconque début de demande officielle de la part d’une autorité judiciaire. Alors quel type de résistance vis-à-vis de demandes de la NSA ou de la CIA peut-on espérer de la part de FaceBook, société qui n’a jamais brillé par son sens éthique ?
On peut tout à fait imaginer aussi la mise au point d’applications commerciales liées aux caractéristiques physiques de personnes, par exemple à leur appartenance « ethnique ». On sait que la chose est à l’étude dans d’autres domaines2. Par ailleurs, ce service sera sans doute l’occasion de faire progresser de manière extraordinaire la technologie de la reconnaissance faciale, et ces progrès pourront, à leur tour, être commercialisés.

Facebook ? Demain j’arrête, comme on dit avec la cigarette ou l’alcool.
En attendant, je continue de nourrir la bête, et Mark Zuckerberg vient d’être désigné « personnalité de l’année » par Time Magazine.

(photos : Rousserole nourrissant un coucou gris, par Per H. Olsen, licence Creative Commons Share Alike 3.0 ; la série d’images Tag your friends provient du blog de FaceBook ; Time magazine)

  1. Richard Dawkins, Le Gène égoïste, p. 332-333 de l’édition de poche. [↩]
  2. cf. l’article Ordinateur raciste. [↩]

Images en vrac (3)

décembre 13th, 2010 Posted in Vrac | 14 Comments »

Quelques images trouvées à droite et à gauche, que je commente dans le plus complet désordre, comme d’habitude.

Retour sur l’exposition Science (et) Fiction, à la cité des sciences. Des panneaux tactiles en braille et associés à des dessins eux aussi en relief, ont été disposés un peu partout pour les non-voyants.

Les dessins sont curieux et semblent un peu déformés. Le codage braille est, évidemment, illisible. L’ensemble paraît effectivement destiné à des visiteurs extra-terrestres.

Aucun rapport, mais aujourd’hui lundi 13 décembre, Mariina Bakic a obtenu le titre de docteur en esthétique, sciences et technologies des arts de l’Université Paris 8, avec mention très honorable, à l’unanimité, pour son mémoire « Le performatif dans l’art contemporain ».

La soutenance s’est déroulée à l’institut finlandais. J’ai un peu manqué de lumière, mes photos sont toutes floues.

Toujours à propos de Paris 8, le trente novembre dernier, c’était la journée de l’utopie. Je ne sais pas exactement en quoi ça consistait.

J’ai en tout cas bien aimé l’injonction collée sur un poteau à l’entrée de l’université :
« Vas-y rêve ».

Sous terre, les panneaux Numériflash s’imposent peu à peu. Leur aspect propre et lumineux fait apparaître l’état crasseux et sous-éclairé des couloirs du métro. La régie Métrobus, filliale de Decaux et de Publicis, qui produit ces panneaux, vient de voir  son contrat reconduit jusqu’en 2020. On ignore si les caméras de comptage qui équipent les panneaux Numériflash finiront par être utilisées, ou plutôt on ignore quand : leur usage a été temporairement abandonné dans un souci d’apaisement, mais la Cnil avait jugé que le dispositif n’était pas contraire à la loi. Je suppose qu’il n’y aura pas de communiqué de presse pour nous l’annoncer.

Je note le slogan un peu inquiétant de la publicité pour le système Kinect de Microsoft : « La manette, c’est vous ». Une manette ne commande pas, elle est un levier que l’on commande.
L’interactivité, ce n’est pas donner un pouvoir sur l’œuvre au spectateur, c’est contraindre le spectateur jusque dans ses gestes, faire du spectateur la marionnette du spectacle qu’il regarde.

Pendant ce temps-là, dans la moitié nord de la France, il a tellement neigé que rien ne fonctionnait plus. Aucun scandale politique à la mode ne semble avoir mis autant en danger le gouvernement que ce constat : Brice Hortefeux a sous-estimé l’importance des intempéries, il a prétendu qu’il n’y avait pas de pagaille, contre l’évidence.

Bien sûr, les gouvernants sont censés anticiper les évènements et leurs conséquences, mais on a parfois l’impression que, malgré des millénaires de réflexion philosophique et morale sur la question du pouvoir et de la démocratie, les électeurs attendent de leurs gouvernants à peu près la même chose que ce que leurs ancêtres attendaient du shaman, du sorcier, du grand-prêtre ou du druide : une capacité à influer sur la météo ou au moins à la prévoir, ou, au pire, à ne pas dire qu’il fait beau quand ça n’est pas le cas.
Sans doute inspiré par Wikileaks, BFM TV (qui a réussi à ne parler que de neige et de circulation toute la journée du 9 décembre) a proposé des heures durant à ses spectateurs d’apporter leur témoignage : « Vous êtes bloqués à cause de la neige ? Appelez nous pour témoigner ».

Rien à voir encore, le livre Processing rédigé par Jean-Michel Géridan et moi-même, part à l’impression à la fin de la semaine. Je pourrai bientôt montrer sa couverture. En attendant, voici à quoi ressemblera la reliure :

Trois-cent pages, reliure rigide, cahiers cousus, avec trente-deux pages couleur. Sortie le 2 février.

Je me suis justement amusé avec Processing à dessiner une structure filaire à partir des statistique d’activité du forum usenet « frab » (fr.rec.arts.bd) pendant quinze ans, de 1995 à 2010.

Le gros pic d’activité a concerné les années 1998 à 2004.
Aujourd’hui, ce forum semble bel et bien mort, mais je vois toujours régulièrement beaucoup des gens que j’y ai connus. C’est, pour moi qui connais son sens, une image assez mélancolique.

Barbie vidéo girl

décembre 12th, 2010 Posted in Filmer autrement, Parano | 9 Comments »

Cette année sous les sapins de noël : Barbie Vidéo girl. Son collier cache une caméra et elle peut enregistrer une demi-heure de film. Dans le dos elle a un minuscule écran. Au creux de ce qui serait sa colonne vertébrale si elle était un être humain, elle dispose d’un « plug » USB (très eXistenZ !) qui permet d’exporter les films réalisés vers un ordinateur puis, directement, vers Internet.

Ce jouet existe depuis six mois aux États-Unis au prix de cinquante dollars, et depuis quelques semaines en France pour cinquante euros. Les médias ont beaucoup dit que le FBI avait manifesté une certaine inquiétude : et si cette caméra-espion tombait aux mains de pédophiles qui voudraient s’en servir pour réaliser des films pédo-pornographiques ? Curieuse question, si l’on sait que des peluches-espions (destinées notamment à surveiller les baby-sitters) se vendent depuis longtemps, comme celles qui sont reproduites ci-dessous, disponibles pour une dizaine de dollars pièce sur des sites chinois, et qui ont un objectif à la place de la truffe.
Et puis qu’est-ce que ça changerait ?

En fait, le FBI a fait savoir que la « cyber-alerte » relative aux poupées caméras avait été citée en dehors de son contexte et entendait juste notifier aux enquêteurs l’existence de ces caméras, possiblement utiles en cas d’enquête criminelle, ce qui semble déjà plus logique.

Bande dessinée sur ordinateur (1984)

décembre 11th, 2010 Posted in Bande dessinée, Images, Mémoire, Vintage | 8 Comments »

Le mensuel Zoulou est un grand souvenir pour moi. Lancé en avril 1984 et lié à Actuel, ce journal de bande dessinées a fait entrer la culture punk et chic des « graphzines » et de Bazooka dans les kiosques, de manière peut-être encore plus radicale que Métal Hurlant ou L’Écho des Savanes.

On pouvait lire côte à côte dans Zoulou des auteurs underground étrangers (Burns, Carpinteri, Nazario, Ceesepe, Marti), des auteurs français (Max, Caro1, Sire, Olivia Clavel, Tramber, Jano, Benito, Margerin, Mezzo, Vuillemin, Ouin, Willem, Gibrat), et puis quelques plumes plus ou moins liées à Actuel : Eudeline, Joignot, Bizot, Pacadis, Casoar, Headline, Berroyer…
Le premier numéro était accompagné d’une série d’autocollants publicitaires somptueux, dont un était signé par Gerbaud, du fanzine Au Sec!.

Pour Zoulou, Philippe Gerbaud a collaboré avec Toffe2 sur une bande dessinée de trois pages intitulée Et dieu naquit la femme.
Le texte introductif affirme qu’avec Toffe et Gerbaud, « le dessin sur ordinateur cesse de faire pitié […] il annonce la fin d’une époque peuplée de gommes et de crayons ».

Plus qu’une bande dessinée, ce travail se présente comme un manifeste, parfois aux limites de la réclame pour le Macintosh d’Apple, dont le premier modèle était sorti quelques mois plus tôt. Le texte, écrit dans un style assez impayable, est signé Marat :

Les croqueurs de pomme se sont levés tôt : cette année, une éternité d’ennui s’achève. Nous quittons les paradis de l’informatique, mondes parfaits, silencieux, hygiéniques. Derrière nous, les monstrueux systèmes calculateurs d’infini, conçus pour la bombe atomique et le recensement. Derrière nous, les salles climatisées, les grands listings, les armoires à glace de l’électronique. Dans les lieux de culte, les maîtres-ingénieurs se terrent, appeurés, et lancent de longues litanies de chiffres et de formules.
Peine perdue : dehors, dans les vergers déserts de la Création, les faiseurs d’images sont à l’œuvre. À peine sorti de son sac de voyage, voici leur instrument, leur objet du désir : neuf kilos de muscle et de cervelle en boîte. Sur l’écran de Macintosh, miracle improbable de l’informatique, il y a, depuis l’origine, de suprêmes mickeys : ceux des dessinateurs d’Au Sec!, qui ont trituré jour et nuit le placenta de Macintosh naissant.
[…] D’un double coup de gomme, éclaircissons l’écran, pour découvrir l’attirail de toute genèse graphique : commandés à partir de la souris, petit boitier qui se déplace sur la table et sous la main, voici le crayon, le pinceau (c’est-à-dire trente pinceaux différents), la gomme, le pot de peinture, les formes géométriques diverses ; en bas, une collection de trames, toutes modifiables à volonté ; en haut, une infinité de commandes, permettant de multiplier les pains, de renverser les situations, de réduire les têtes, d’écrire la bible et de l’enluminer.

Ce texte annonce la véritable naissance de l’ordinateur individuel en tant qu’outil de création, et prétend que l’aura de froideur qui était jusqu’ici associée à l’informatique est caduque.
Et Dieu naquit la femme n’est pourtant pas le tout premier travail de ce type de Toffe et Gerbaud puisque, si je comprends bien, ces derniers venaient de participer à l’exposition Electra (1983) au Musée d’art moderne de la ville de Paris, sous le nom d’ACI Studio et à l’aide d’un ordinateur Lisa, le précurseur du Macintosh.

Pour l’anecdote, dans le même numéro de Zoulou, on peut lire un article consacré aux graphzines où sont cités des noms qui ont fait leur chemin depuis : Placid et Muzo, Bruno Richard, Pierre di Sciullo,… Il est impossible d’en jurer, mais il me semble reconnaître Michel Gondry sur un cliché du collectif Gabor Kao.

Supplément (08/2024) : Sur les rapports entre Philippe Gerbaud et le numérique, on peut se référer à son entretien avec Maël Rannou dans la revue Gorgonzola #20, parue en décembre 2014.

  1. Marc Caro, devenu depuis co-réalisateur de Delicatessen et de La Cité des enfants perdus avec Jean-Pierre Jeunet. [↩]
  2. Christophe Jacquet, dit Toffe, est à présent un graphiste assez renommé, on lui doit par exemple les identités visuelles du site Poptronics ou du Cneai. [↩]