Flashmob – débriefing
février 18th, 2009 Posted in Études, Lecture | 4 Comments »Une bonne Flashmob repose sur la surprise : on se balade dans la rue, on fait ses courses au supermarché, et subitement, des gens qu’on croyait aussi badauds que nous se mettent, tous ensemble, à chanter, à danser, à s’immobiliser, à se battre à coup d’oreiller, à dire un slogan, à marcher à l’envers… Pour ceux qui ne sont pas dans la confidence, la réalité semble temporairement basculer. Pour que ça fonctionne, il faut un dosage optimal de badauds et de performers. Quand avec Nathalie je danse et je chante dans la supérette Atac (la danse et le chant permettent de supporter la musique intrusivement imposée par les hauts-parleurs, essayez, vous verrez), je suppose que j’ai l’air original, enjoué, ou un peu fou. Qui ne m’a jamais vu secouer mes 80 kilos et mon mètre-quatre-vingt-et-quelques sur du Kylie Minogue n’a rien vu.

Quand je suis arrivé ce midi place Saint-Michel, avec une demi-heure d’avance, il y avait déjà quelques piétons en station debout, la main dans la poche, prêts à en extraire un livre au premier bruit ressemblant à un sifflet. J’ai fait quelques tours dans les étages du magasin Gibert Jeune. Quand j’en suis sorti, la place était devenue noire de têtes d’universitaires. Certains avaient même apporté des pancartes, cette préparation de flashmob peu discrète (dans un lieu qui est plus un lieu de rendez-vous qu’un lieu de passage) ressemblait avant tout à une manifestation. Du reste, elle en était un peu une. L’appel à participation avait été extrèmement bien diffusé. Le journal Libération a dénombré cent lecteurs, je parie sur le double au moins.
Le scénario a en tout cas été respecté. À midi, coup de sifflet, chacun sort son livre préféré et le lit à haute voix.

On a ainsi pu entendre lire Marcel Proust, Jonathan Swift, Charles Dickens, Boris Vian, Alain Robbe-Grillet, Franz Kafka, Armand Gatti, Étienne de la Boétie, Édmond de Rostand, Bernard Werber (euh…), Michel Onfray, Brecht (dans le texte), Samuel Beckett, Alfred Jarry, Vercors, Jacques Lacan, Michel de Montaigne, Louis Aragon, Guillaume Apollinaire, Oscar Wilde, Cormac McCarthy, Vladimir Nabokov, Martin Amis, Ernest Hemingway, Alexis de Tocqueville, Henry David Thoreau, Friedrich Nietzsche, Paul Lafargue, Claude Lévi-Strauss, George Orwell, Eugène Süe, Italo Calvino, Georges Pérec, Jack Kerouac, Edgar Poe, Charles Baudelaire, Arthur Rimbaud, William Burroughs, Shinji Iida, Christian Salmon, Éric Hazan, Luc Boltanski, Pierre Desproges… Et bien entendu Mme de Lafayette pour sa Princesse de Clèves.
J’étais venu avec Le Gène égoïste, de Richard Dawkins, parce que je crois bien que c’est mon livre préféré. Je ne l’ai pas lu ici, j’ai plutôt pris des photos de la performance, parce qu’un essai de génétique n’est au fond pas tout à fait adapté à la lecture à haute voix qui n’a d’ailleurs jamais été mon exercice préféré.
Beaucoup photographiaient ou filmaient, et parfois se filmaient eux-mêmes lisant, un téléphone multimédia au bout du bras.
En photo : L’intraitable beauté du monde. Adresse à Barack Obama par Édouard Glissant et Patrick Chamoiseau, L’art : une histoire d’expositions, par Jérôme Glicenstein (lu par l’auteur lui-même, plutôt fier puisque le livre est, suivant un timing impeccable, paru aujourd’hui-même), Le mode story
par Martin Tupper (un livre dont il n’existe que huit cent exemplaires), le Discours Sur Les Sciences et Les Arts
de Jean-Jacques Rousseau et, enfin, Masse et puissance
par Elias Canetti.

Mon fils m’a demandé comment on pouvait espérer exprimer quelque chose avec cette performance : qui allait nous comprendre, surtout que l’on ne peut pas répondre aux questions des passants tout en lisant. Effectivement, mais peu importe. Ce genre de performance sert avant tout à exprimer que l’on a choisi un camp, celui du livre, et donc par extension, celui du savoir, de la mémoire, et pourquoi pas du sentiment esthétique, contre d’autres logiques à la mode (avoir une Rolex avant cinquante ans, comme dit Jacques Séguéla ?)
Ailleurs : Protestation par le livre (Jlggb blog) ; De la flashmob à la manifestation (Arts des nouveaux médias) ; Fini les blocages à l’université, maintenant on fait Flashmob (street reporters) ; Une manif’ à livre ouvert (Bakchich.info) ; Une Galerie FlickR ; Des vidéos sur Dailymotion et sur Youtube : 1, 2, 3, 4, 5, 6

Il est difficile d’estimer si une existence est « réussie » ou non, pour peu que cela signifie quelque chose. Le publicitaire Jacques Séguéla, 



Dans la section commentaires de l’article qui précède, Antoine Bablin signale l’interview de Benjamin Bayart par Astrid Girardeau sur Écrans.fr. L’article en question, intitulé
Dans un autre registre, Nathalie Kosciusko-Morizet, Secrétaire d’Etat au Développement de l’Economie numérique depuis trois semaines, vient de découvrir que son accès à Internet était limité. Son prédécesseur au même poste, Éric Besson, ne s’en était pas plaint, lui qui voulait que les français s’abandonnent à Internet
Fin 1996. La rumeur enfle : un serveur nommé « mygale » permet à qui le veut, gratuitement, librement, de disposer de cinq mégaoctets d’hébergement et d’une adresse e-mail. Du jamais vu. Je cours m’inscrire, avec succès. À l’époque, on accède à Internet avec un modem bas-débit. C’est lent et le modem chante. On est encore un peu étonné ou émerveillé chaque fois que quelque chose fonctionne.

Multimania était resté un des sites les plus fréquentés de France (derrière Yahoo et Voila.fr — un portail de France Télécom) et restait une référence en matière d’hébergement gratuit. Une partie du public s’est toutefois tournée vers d’autres hébergeurs : altern (plus ancien mais dont la notoriété s’est faite plus lentement), citeweb (devenu ensuite Fortune City) et puis surtout les services d’hébergement mis en place pour leurs clients par tous les fournisseurs d’accès, à commencer par Free.
Le manque de clairvoyance n’est pas l’unique problème. Le rapport entre Multimania/Lycos et ses usagers n’a cessé de se dégrader. Des publicités intrusives et brutales ont été ajoutées aux pages à la volée (et plus récemment d’affreuses publicités au format flash qui vont jusqu’à recouvrir le contenu de la page), un service payant moins intéressant que nombre de service gratuits a été proposé par Lycos. Le public a peu à peu fui.

