Profitez-en, après celui là c'est fini

Slate : goût américain

mars 6th, 2009 Posted in indices, Lecture, Les pros | No Comments »

La version française du magazine Slate (ardoise) était très attendue. Créé en 1996 par Microsoft, le webzine concurrent de Salon.com attire des éditorialistes réputés et fait partie du groupe Washington Post depuis cinq ans. D’un point de vue politique, Slate est censé être « liberal », c’est à dire très à gauche. 
La version française a été lancée par des journalistes professionnels : Jean-Marie Colombani (l’ancien président du journal Le Monde), Eric Leser, Éric Le Boucher et Johan Hufnagel. Parmi les éditorialistes réguliers, on compte François Hollande, Jacques Attali, les blogueurs influents Narvic et Versac ou encore le dessinateur Pessin et bien d’autres.
Slate.fr est majoritairement détenu par ses fondateurs mais appartient tout de même à Slate.com à hauteur de 15%. Selon un accord entre les deux supports, des articles de Slate.com sont publiés, après traduction, sur Slate.fr. J’ignore si la réciproque est vraie.

Nous sommes à un tournant historique de l’histoire des médias d’information, qui sont plongés dans un océan d’incertitudes face à l’avenir de leur modèle économique. Aux États-Unis, plusieurs centaines d’éditions locales ou nationales de journaux ont disparu cette année. En France, ce sont Rue89, Backchich.info1 ou le blog juridique de maître Eolas qui font l’évènement tandis que « le journal de référence Le Monde » apparaît à beaucoup, à tort ou à raison, comme un l’organe officiel de communication des pouvoirs et des contre-pouvoirs établis. Et effectivement, si les journalistes s’y expriment en liberté, c’est généralement en se calant sur les préoccupations (l’agenda, comme disent les américains) d’un microcosme politique assez restreint. C’est plus compliqué que ça bien sûr, enfin je l’espère, mais la presse traverse une véritable crise, tout le monde sera d’accord sur ce point, quelle que soit l’analyse que l’on fait des raisons ladite crise.

Dans ce contexte, la naissance d’un nouveau média réputé sérieux est forcément une nouvelle intéressante. J’ai donc mis, sans trop y réfléchir, Slate.fr dans la liste de mes flux rss.
Un peu moins d’un mois plus tard, je ne suis pas très convaincu. Slate interviewe Bernard-Henri Lévy, comme Le Monde, et les sujets religieux sont traités par Henri Tincq ancien de La Croix et du Monde, un bien brave homme qui milite contre les intégristes et qui pense qu’il ne vaut mieux pas trop dire du mal des darwinistes, mais qui n’en n’est pas moins un bigot de première. Pour moi c’est comme si on confiait le droit d’exercer la médecine à quelqu’un sous prétexte qu’il est atteint d’une maladie contagieuse.

Une petite déception pour la partie française, donc, qui aura du mal à se distinguer des médias traditionnels dont elle est l’héritière directe.

En revanche la partie américaine, c’est à dire les articles traduits de l’anglais, est étonnante et intéressante. Très mauvaise, aussi. Chaque fois que je prends quelques minutes pour lire un article, des bouffées d’indignation me submergent.
Trois exemples de gravité diverse :

  • Un gamin qui n’avait pas vingt ans à l’époque (Farhad Manjoo) explique que le web de 1995 était ridicule et se demande ce que les gens pouvaient lui trouver (Jurrassic Web).
  • Un spécialiste de la période nazie (Ron Rosenbaum) se montre capable de balancer, sous couvert d’antinazisme anachronique, une phrase odieuse telle que : «.La résistance allemande n’a pas été beaucoup plus réelle ou efficace que la résistance française.» (Oscar: ne donnez pas une statuette au «Liseur»).
  • Un journaliste opposé à la guerre en Iraq après l’avoir vendu à ses lecteurs le temps qu’elle soit votée (Timothy Noah) s’étonne avec une sincérité désarmante de ce que les musulmans américains n’aient pas massivement soutenu l’organisation Al Qaeda (Les musulmans américains n’ont pas suivi al-Qaida)

Je me suis inscrit à Slate juste pour pouvoir répondre à ces articles. Car sur Slate, pour répondre, il faut avoir créé un compte, comme sur Rue89 ou Libération. Cela me semble d’ailleurs normal pour les sujets d’actualité qui déchaînent les passions et qui attirent les énervés. Ce qui est moins normal, c’est que les commentaires de commentateurs enregistrés ne soient publiés qu’après visa de censure (« modération »).

J’ai posté trois commentaires dont un seul est a été accepté, qui comme par hasard est le seul qui ne contredit pas frontalement l’article. J’expliquais juste aux lecteurs du jeune homme qui découvrait l’Internet de 1995 que ce qui a vraiment modifié Internet, c’est surtout l’extension de son public et les possibilités nouvelles qu’a amené le haut-débit et la connexion permantente.
J’ai envoyé un commentaire à la suite de l’article de Ron Rosenbaum pour signaler qu’il était un peu facile d’être anti-nazi en étant né à New York en 1946 mais que cela ne dispensait pas d’avoir un tout petit peu de respect pour ceux, si petit qu’ait pu être leur nombre (il y a eu plus de résistants après-guerre qu’avant, dit-on… Et alors ?), qui ont risqué ou perdu la vie pour avoir combattu la barbarie.


Ce qui me rappelle que, avec mon frère Jérome (à droite sur la photo), j’ai eu l’honneur d’assister en 2006 à un repas amical de survivants du groupe Résistance (qui éditait notamment le journal du même nom). Chacun a cent histoires incroyables à raconter, incroyables parce qu’ils ne seraient plus là pour les dire sinon. Le monsieur aux cheveux blancs, par exemple, est un fondateur du groupe. Il a été arrêté par la police française au moment de s’embarquer pour Londres où on l’appelait. Il a survécu à un an de déportation au camp de Mauthausen et dans son annexe Ebensee, près de Linz en Autriche. Lorsque son camp a été libéré par les alliés, il avait été amputé d’une phallange à chaque doigt et il ne pesait pas bien lourd.
Sans faire de sentimentalisme, il me semble qu’on n’a pas de leçons à donner à ces gens. 

Bref, ce commentaire, rédigé je pense dans un français a priori convenable, ne contenant pas de grossièretés et se conformant en tout point à la charte de Slate.fr en la matière, a malgré tout disparu dans les limbes du web.

Mon troisième et dernier commentaire concernait l’article consacré au terrorisme et qui s’inscrit dans une enquête consacrée à, je cite, l’absence d’attentat d’ampleur aux Etats-Unis depuis 2001 et à l’étonnement que cette absence suscite chez certains. Un des articles de cette série, intitulé Al-Qaida cherche-t-il à dépasser le succès du 11-Septembre?, est illustré par une photographie d’explosion de bombe atomique, arme qui n’a à ma connaissance été utilisé dans un cadre offensif que par les États-Unis. Quand la communication visuelle sert à faire du révisionnisme diffus et confus…

Je faisais remarquer qu’un tel article me semblait extrèmement américain, que nous avions en France nos naïvetés et nos poncifs et qu’il n’était peut-être pas utile d’importer ceux des autres, bien que, à titre documentaire, ça reste intéressant non de comprendre mais au moins de connaître la mentalité qui anime les habitants du nouveau monde. Si un progressiste-pacifiste s’étonne de ce qu’il y ait des gens paisibles parmi le milliard de musulmans qui peuplent cette petite planète, comment pourrions-nous nous indigner de la bêtise des néo-conservateurs bushistes ? Ici, Slate.fr ne fait donc pas d’analyse mais constitue juste un symptôme de l’efficacité de Fox News. L’énumération des entrées de la rubrique « Monde » est assez éloquente : Afghanistan, États-Unis, Gaza, Irak, Israël, Obama, Religion, Terrorisme.
Ce que je trouve vraiment amusant, c’est que les mêmes faits ne me choquent pas en anglais. C’est à dire qu’une même idée change complètement de portée ou de signification selon la langue dans laquelle je la lis, non pour une question linguistique mais uniquement du fait de mon appréciation du contexte dans lequel je rencontre l’article. 

Ce commentaire-là n’est pas passé non plus mais il s’est produit un fait intéressant : un des fondateurs de Slate.fr m’a répondu en personne en manifestant son étonnement devant mes critiques, me rappelant que l’Espagne ou la Grande-Bretagne ont connu des attentats après le 11 septembre 2001 mais pas les États-Unis (drôle de parallèle, au passage, puisque l’on peut dire que ces deux pays ont chacun connu un attentat majeur, tout comme les États-Unis, ni plus ni moins). Et au passage, le journaliste patenté m’explique que les relents d’américanitude de Slate.fr ne devraient pas m’étonner, car me dit-il, sur Internet, les américains sont précurseurs. Et de me citer une dizaine d’exemples, dont Wikipédia (qui tient énormément à son internationalisme et qui n’est pas vraiment précurseur), Microsoft (encore moins précurseur, la présence de Microsoft sur Internet s’étant faite à coup d’acquisitions) et puis Dailymotion (qui est une société française). Mouais.
J’ai répondu mais cette fois, sans retour.

Après un mois d’existence, il est difficile de jurer que la version de Slate est un projet bancal, mais pour l’instant je reste sur cette idée. Bancal, et assez inélégant avec ses lecteurs, puisque l’on y censure les commentaires.
Si c’est ça l’avenir de la presse…

  1. date : le 11 mars 2009, Nicolas Beau, directeur de la rédaction de Backchich.info, interviendra dans le cadre de l’Observatoire des nouveaux médias, à l’École Nationale Supérieure des Arts décoratifs à Paris. []

Filmer autrement

mars 5th, 2009 Posted in Filmer autrement, Images, Parano | 3 Comments »

Outre les caméscopes à cartes mémoire et les téléphones portables capables de réaliser des films, de nombreux appareils de prise de vue numériques originaux sont arrivés sur le marché. Certains de ces matériels existent depuis longtemps mais la baisse des prix des mémoires flash de grande capacité permet de les commercialiser à un prix raisonnable et donc d’atteindre un large public.
J’ai fait un petit tour du web pour repérer quelques modèles intéressants ou intrigants.
Je n’en ai en revanche testé aucun.

Caméras sportives

Ces caméras sont prévues pour être fixées sur un objet mobile ou une personne. Elles sont légères, mais pas nécessairement discrètes. Certaines d’entre elles sont destinées au marché du jouet ou du gadget, d’autres, avec des spécifications apparemment proches, sont destinées une utilisation beaucoup plus professionnelle. Ces modèles onéreux sont souvent anti-choc et dotés d’une meilleure qualité optique. Leur utilisation est un peu plus complexe car ils séparent l’enregistreur de la caméra.

Oregon scientific ATC2K – $150

Cette caméra autonome (elle embarque son alimentation et son support de stockage) se fixe sur le guidon d’un vélo ou sur un casque. Étanche jusqu’à 3m, elle filme au maximum en 640×480 pixels à 30 images par seconde. Avec une carte mémoire de 2Go, elle peut filmer une heure en haute qualité et jusqu’à une dizaine d’heures en 160 x 120 pixels à 15 ips. N’est pas réellement anti-chocs. Le modèle le plus récent, l’ATC3K, a des spécifications très proches.

Acme FlyCam 2 – $75

Sa taille (40x80x14mm), son autosuffisance (pas d’enregistreur externe) et son poids négligeable (35g) en font une des caméras préférée des modélistes.

Elle peut être connectée à une servocommande distante et produit des séquences vidéo de 640×480 à 25 images/seconde. Sa batterie se recharge par connexion USB.

Caméra troisième-œil – $300

Capable d’enregistrer six heures de vidéo en 320×240 pixels et à 30 images par seconde. Enfin presque, car l’autonomie de la batterie n’est que de deux heures et demie.

Il est possible de régler l’appareil pour qu’il ne filme qu’en cas de mouvement.

Ce gros œil très « Hal 9000 », avec son cerclage noir, a un faux-air de tefiline, ces boites que les hommes juifs doivent porter contre le front et qui contiennent des morceaux de parchemins bibliques.

Viosport POV-1 – $700

Enregistreur audio/vidéo résistant à l’eau, à la poussière et aux chocs. Caméra grand angle (100°). L’enregistreur vidéo externe et raccordé par file est équipé d’un écran de contrôle. Au maximum, cette caméra peut filmer en 720×480 pixels à 30 images par seconde.

Enregistreur Chasecam PDR100 et la caméra CS520 PRO Grand Angle – €1100

L’enregistreur seul vaut 800 euros. Résistant aux chocs, il enregistre les images en 720×576 pixels à 25 images/seconde, c’est à dire au format DVD. Il peut être utilisé avec d’autres caméras et la caméra présentée peut être utilisée avec d’autres enregistreurs. Il existe aussi des enregistreurs pouvant être utilisés avec plusieurs caméras en même temps.

Espionnage

Parmi les gadgets de ce genre, on trouve des chargeurs de batteries ou des adaptateurs de courant, des multi-prises, des mini-chaines hi-fi, des lecteurs de DVD (et autres appareils alimentés sur le secteur, ce qui règle le problème de l’autonomie), des briquets, des ours en peluche, des cravates, des chaussures, des sacs, des livres, des clés usb, des boucles de ceinture, des boutons, des porte-clefs, des enceintes d’ordinateur, etc.
Les moins chers (qualité d’image médiocre, autonomie faible) de ces appareils valent parfois moins de trente dollars.

Horloge – $120

Les boutiques d’espionnage vendent de nombreux modèles d’horloges-caméras : horloges digitales, radio-réveils, coucous… (si on vous offre un coucou, c’est suspect).

Celle-ci filme en noir et blanc et dans une résolution de 420 lignes, ce qui est assez médiocre.

Mais c’est aussi une véritable horloge.

Montre-caméra – $180

L’objectif est dissimulé dans la boucle du chiffre 2 (14 heures).

Cette caméra enregistre des vidéos sonorisées  en 352×288 pixels à 15 images par seconde. Avec 4 Go de mémoire, elle peut enregistrer pendant une quinzaine d’heures.
Et elle donne l’heure, bien sûr.

Oreillette-caméra – $580

dotée d’une autonomie de 6 ou 7 heures, elle film sur le côté (pas besoin de fixer ce que l’on souhaite filmer). La résolution est de 380 lignes/280 000 pixels, ce qui est assez faible.

Ce n’est qu’une caméra, il faut utiliser un enregistreur audio-vidéo externe. L’idée de l’oreillette est astucieuse puisque personne ne s’étonnera de voir un fil entre cet engin et la poche de son utilisateur.

Stylo-caméra DVR-007 – $90

Il peut photographier en 640×480 pixels et filmer en 352 X 288 pixels à 15 images seconde, avec prise de son.

L’enregistrement se fait jusqu’à saturation de la carte-mémoire (16 heures). L’objectif se trouve au dessus de l’agrafe du capuchon, ce qui permet de filmer devant soi avec le stylo dans une poche de chemise.

lunettes-caméra et enregistreur – $1200

Il existe de nombreux modèles de lunettes caméra. Le plus petit prix est d’environ 150 ou 200 dollars, mais selon les usages, la qualité, et les fonctionnalités, on en trouve de bien plus onéreuses – 1000, 2000, 3000 dollars…

Le modèle montré ici impose une connexion fillaire entre la caméra et l’enregistreur.

Robots et drones

Deux marchés semblent exister pour les caméras robotisées pilotables à distance : le marché du jouet high-tech et le marché professionnel de la sécurité civile ou militaire.

Eolo Sport Spy Kite – €40

Un cerf-volant équipé d’un appareil numérique (appareil photo uniquement, apparemment).

WowWee Spyball spy camera – $169

Boule robot munie de deux roues contrôlée à distance, capable de se déplacer silencieusement à plusieurs vitesses. La caméra se déploie ou se rétracte au besoin et transmet ses images par Wifi.

La qualité de la caméra n’est pas connue.

WowWee Rovio – $349

robot pilotable par Wifi (ou autonome) doté d’une caméra articulée.

Il est équipé d’un haut-parleur et permet donc à son utilisateur d’être présent à distance. On peut le piloter depuis un iPhone.

La qualité de la caméra n’est pas connue.

Draganflyer X16 – $1000

hélicoptère télécommandé et silencieux (65db à 3m) en fibre de carbone doté de six hélices, pesant un kilo, capable de porter 500 grammes et de faire face à des vents de 30 km/h. Son encombrement en vol est d’environ un mètre.

Il embarque un GPS et on peut y fixer plusieurs appareils différents : caméscope HD, appareil photo numérique, caméra de surveillance noir et blanc, caméra nocturne, etc. Le signal vidéo est transmis par ondes hertziennes.

DraganFly Tango – prix non communiqué pour l’instant.

Avion télécommandé capable de faire des pointes à 95km/h et prévu pour une vitesse de croisière de 60km/h à une altitude de 640 mètres pendant cinquante minutes. Son envergure est d’1,5m. Comme l’hélicoptère montré ci-dessus, plusieurs modèles de caméras différents peuvent être adaptés à cet appareil. Les images sont aussi transmises par connexion hertzienne.

Contre-espionnage

Puisque l’on ne peut plus remarquer la présence d’une caméra à coup sûr, des appareils ont été mis au point pour le faire automatiquement, par exemple celui-ci :

Camera Finder II – $350

Détecteur de caméras laser capable d’identifier la présence d’une caméra à 15 mètres de distance et de la localiser.

Je n’ai pas traité des systèmes de télé-surveillance qui n’ont rien de neuf mais que l’on trouve à présent au catalogue de société spécialisées dans la vente de gadgets électroniques destinés au grand public, à des prix très raisonnables.

Lunettes-caméra

mars 5th, 2009 Posted in Filmer autrement, Images | 3 Comments »

Des lunettes noires qui font caméra espion… Avec certains reflets, en le cherchant, on voit le trou de l’objectif entre les deux yeux, mais la plupart du temps on ne le remarque pas.
On n’est pas vraiment choqué par l’épaisseur des branches (qui contiennent la batterie et la mémoire flash), ces lunettes ressemblent à n’importe quelles lunettes noires.

Il est possible de filmer jusqu’à cinq heures en 320 par 240 pixels. Un format qu’on utilisait beaucoup à l’époque dite « du cd-rom » puisque ça correspondait au quart de l’écran standard.
J’ai réduit les images de 20% pour qu’elles s’adaptent à ma mise en page.
Le résultat est paraît-il moins convaincant dans des conditions de luminosité faible, mais en plein soleil je ne trouve pas la qualité honteuse :

(merci Gwenola pour la démonstration)

Le résultat, à 30 images par seconde, est très fluide. La prise de son, qui ne me semble pas être le point fort de l’appareil, se fait en stéréo.
Il s’agit d’une caméra fabriquée en Chine et vendue au prix d’un appareil photo numérique compact standard.
De nombreux fabricants proposent des lunettes caméras (mais aussi : stylos caméra, montres, colliers, etc.).

Certains modèles externalisent le stockage, l’opérateur a donc des lunettes sur le nez et, dans la poche, un boitier qui enregistre les images transmises par connexion radio ou filaire. En y mettant le prix, on trouve des lunettes caméra capables d’enregistrer en 510 x 492 voire en 1280 x 1024 pixels (petit doute sur ce point, il est possible que cette résolution ne concerne qu’une fonctionnalité « photo » mais que les vidéos).

Pour certains modèles, on peut changer les verres : transparents, teintés, noirs (et verres avec corrections optiques ?)

Réforme abandonnée ?

mars 4th, 2009 Posted in Études | 5 Comments »

D’après le Canard Enchaîné de ce jour…

… à suivre.

Art school confidential

mars 2nd, 2009 Posted in archétype, Au cinéma, Études | 4 Comments »

Je viens tout juste de regarde Art School Confidential, de Terry Zwigoff, que me signalait Antoine en commentaire à mon précédent article consacré aux universitaires dans les œuvres de fiction. Ici, ce sont les écoles d’art qui servent de cadre au récit.
Terry Zwigoff, a déjà réalisé avec Daniel Clowes et d’après la bande dessinée homonyme l’excellent Ghost World. On lui doit aussi le formidable et terrible documentaire Crumb
Le scénariste, Daniel Clowes, est un des plus grands auteurs contemporains de bande dessinée1. Ancien étudiant en école d’art, il explique que cette expérience est similaire pour lui à ce qu’a été la guerre du Viêt Nam pour Oliver Stone, à savoir un réservoir d’histoires à raconter pour une vie entière.

Clowes a une vision de la motivation artistique très simple : pour lui, bien dessiner est essentiellement le moyen que trouvent des garçons peu costauds et peu agressifs pour approcher de jolies filles, et le reste n’est que littérature (et théorie esthétique). Les étudiants de l’école de Strathmore, où se déroule le récit, sont des stéréotypes ambulants. Il y a le dilettante qui change de section tous les semestres pour ne pas avoir à constater son manque de talent, le flagorneur, la hippie à problèmes, la lesbienne en colère, l’homosexuel qui essaie de faire croire qu’il a une petite amie, la féministe revendicatrice, etc. les professeurs sont encore plus mauvais que leurs étudiants, ce que ne manque pas de leur faire savoir un ancien élève devenu star de l’art contemporain, que son statut rend puant et supérieur au possible. Les enseignants de l’école se tirent dans les pattes, l’un (John Malkovitch) accusant son collègue d’utiliser ses étudiants pour exister par procuration, lequel collègue fait fourbement remarquer que ses étudiants ont plus de succès, tandis que la prof d’histoire de l’art (Anjelica Houston) n’a pas grand chose à raconter… 
Mais ce ne sont pas les seuls stéréotypes, le monde extérieur au milieu de l’art n’est pas épargné, on rencontre aussi des policiers fiers de leur ignorance, un frère qui donne des conseils opportunistes et une grand-mère qui a entendu parler de quelqu’un qui se faisait payer pour dessiner sur des chaussures et qui se dit que c’est peut-être un débouché. Sans oublier l’ancien étudiant, dont la carrière et la vie sont ratées, qui est devenu alcoolique et qui vit dans un taudis.

Et puis il y a le héros, Jerome, que je suppose être un autoportrait cruel de Daniel Clowes : virtuose (Clowes est un dessinateur hors-pair), et plus encore orgueilleux, incapable d’écouter une critique mais prêt à faire semblant s’il pense que ça le rapprochera de son but, à savoir la peau douce de l’inaccessible Audrey, qui pose comme modèle. Jerome n’a jamais couché avec une fille.
Ajoutez à cela qu’un serial-killer étrangle les gens autour de l’école et qu’au même moment, apparait un mystérieux étudiant nommé Jonah. Il est grand, carré, costaud, blond, bronzé, beau… trop bizarre pour être honnête, quoi.

La vision de Clowes peut paraître froidement clinique et dénuée de tendresse pour ses personnages, mais tout cela est surtout un prétexte pour nous faire rire et il me semble qu’à aucun moment on n’oublie que ce n’est qu’une manière de voir, et qu’un film complètement différent, plus indulgent et plus apte à susciter de la sympathie, aurait pu être fait avec la même histoire et les mêmes protagonistes. 
Un portrait assez similaire des écoles d’art est fait dans la série Six Feet Under, où Claire, la cadette de la famille Fischer, étudie la photographie auprès de Billy Chenowith, un artiste charmeur qui souffre de vrais problèmes psychologiques au point d’être dangereux.

Ce regard intransigeant, ou même méchant, me rappelle beaucoup la façon dont j’ai vécu mon passage à l’école des Beaux-Arts, il y a vingt ans. J’en parlerai à l’occasion.
Ce n’est que bien plus tard, en devenant prof d’école d’art à mon tour, que j’ai compris ce que les écoles apportent à leurs étudiants de manière directe (enseignements, production) ou indirecte (environnement, réseau).

  1. De Daniel Clowes, on trouvera en français chez Cornélius : Comme Un Gant De Velours Pris Dans La Fonte, David Boring, Twentieth century Eightball (d’où est extrait le récit qui sert de point de départ au film), Ice Haven ; Chez Rackham : CaricaturePussey!/ Pussey! ; Chez Vertige Graphic : Ghost world. Aux États-Unis il est édité par Fantagraphics books. []

L’élite et la plèbe

mars 1st, 2009 Posted in indices | 13 Comments »

Toute la France ou presque s’est posée ces derniers jours l’angoissante question de savoir si les Césars sont trop élitistes. On harcèle l’homme de la rue à coup de micro-trottoir et on soumet l’internaute à des sondages express : Dany Boon a-t-il raison de se plaindre ?
Pour bien détailler le contexte, expliquons que les Césars est le nom d’une cérémonie annuelle destinée à en remontrer aux Academy Awards (Oscars) américains. Dans les deux cas, le jury est constitué de plusieurs milliers de professionnels du cinéma. La différence est que les Oscars récompensent des films américains tandis que les Césars récompensent des films français. Le nom est un hommage au sculpteur César Baldaccini, créateur de la statuette que les lauréats de ces récompenses doivent emmener chez eux.
Dany Boon quand à lui est l’acteur principal et l’auteur du film Bienvenue chez les Ch’tis, qui est à ce jour le plus gros succès public de l’histoire du cinéma français. Cette comédie a rendu son auteur multi-millionnaire et, si j’en crois le journal Le Parisien, a rendu fiers d’eux-mêmes les habitants du nord-pas-de-Calais, qui se sentaient jusqu’ici victimes d’une image négative. 
Cette mise au point est sans doute inutile aujourd’hui, mais imaginez qu’on me lise dans cent ans !

Je me dois de préciser que je ne regarde jamais la cérémonie des Césars, même par hasard, car pour je ne sais quelle raison je trouve toujours mieux à faire à ce moment-là (alors qu’il m’arrive de regarder le concours de l’Eurovision, spectacle consternant s’il en est).  
Je dois aussi admettre que je n’ai pas vu le film de Dany Boon, film que j’imagine être une comédie aimable, regardable, vaguement démagogique, pitoyablement consensuelle, et qui sera sans doute rediffusée à la télévision chaque année jusqu’à l’Armageddon — programme qui m’a dispensé d’aller voir le film en salle, car en 2009, voir un film au cinéma, ça coûte bien cher. Le dernier long-métrage que j’aie vu (le réjouissant Bal des actrices, de Maïwen le Besco) m’a coûté neuf euros, soit quelque chose comme soixante francs. Sans vouloir dire du mal de la culture ch’nord que je respecte infiniment, cela me ferait mal aux poches de payer près de dix euros pour voir Dany Boon enfiler un imperméable kway à l’envers ainsi qu’on a bien voulu me raconter et me mimer la scène marquante du film (ou du spectacle de l’humoriste, car on m’a raconté les deux, chanceux que je suis, et je pense que je les mélange un peu).
Vous l’avez compris, c’est en fait que je suis élitiste. L’élitisme, ce n’est pas l’expression d’un quelconque complexe de supériorité, c’est avant tout une forme de pingrerie, c’est vouloir en avoir pour son temps et pour son argent.
Les éthologues1 et les mathématiciens théoriciens des jeux passent leur temps à étudier ce genre de cas : si le pigeon x cherche la bagarre avec un de ses congénères sans être assuré de l’issue de la rixe (l’autre est peut-être plus fort), que peut-il espérer gagner ? L’autre dispose-t-il effectivement de plus de nourriture ou de plus de prestige auprès des femelles ? Que peut-il craindre de perdre ? L’agressé a-t-il intérêt à fuir sans demander son reste ou à se défendre ?
Comme tous les animaux un peu évolués, le cinéphile est forcé d’effectuer rapidement ce genre de calculs en considérant divers paramètres : coût financier du visionnage, dépense temporelle, dépense énergétique (le film ne passe que dans une salle d’art et d’essai d’une banlieue antipode, ai-je le courage de m’y rendre ?), souvenir des œuvres précédentes du même réalisateur, aura du film (aura véhiculée par le bouche à oreille, par l’affiche, par la presse). Sauf à être forcé à voir un film (si l’on est critique de cinéma, étudiant dans cette matière ou parent d’un membre de l’équipe, par exemple), il y a chaque fois de la part du spectateur une part de calcul. Ce calcul peut aller assez loin puisqu’il prend en compte des paramètres pervers, comme l’habitude que l’on a des critiques. On sait par exemple que ce n’est pas pour le même genre de films que Les Cahiers du cinéma et Le Parisien seront susceptibles de s’emballer, de se montrer indulgents ou au contraire trop méchants, notre appréciation de leurs critiques procède donc non seulement de ce qu’ils disent, mais de ce que nous pensons des critiques eux-mêmes.

De manière un peu empirique, nous effectuons des calculs d’épicier qui, si nous les mettions à plat, pourraient prendre ce genre de forme :

Film Durée Bénéfice prévus Motifs d’appréhension
Shoah
(Claude Lanzmann)
 613 mn Film important, enquête passionnante sur des heures troubles de l’histoire épreuve pour le spectateur, grosse déprime
Elephant
(Gus Van Sant)
 81 mn Film plastiquement novateur, qui traite de questions de société importantes évoque un fait-divers sordide
Men In Black 
(Barry Sonnenfield)
 98 mn Film distrayant et bien fait, un ami de confiance m’en a dit du bien sans doute dispensable 

Les paramètres dépendent de chacun de nous, de notre histoire de cinéphiles ou de notre rapport à divers sujets. Certains seront par exemple irrésistiblement attirés par le fait qu’il y a une fille nue sur l’affiche tandis que d’autres seront repoussés par cette même vision. 

Les prix remportés par les films font aussi partie des indications intéressantes : Prix Jean Vigo, Lion d’or de Venise, Ours d’or de Berlin, Palme d’or à Cannes, Prix Louis Delluc. Les Césars, comme les Oscars, ont généralement tendance à  confirmer les succès (public et/ou critique) plus qu’à révéler des œuvres. Ainsi ils célèbrent Smoking/No Smoking d’Alain Resnais et La Graine et le mulet d’Abdelatif Kechiche, deux vrais grands films à mon goût, mais ils ne le font qu’après que ces derniers aient remporté tous les autres prix existants. Le prix a parfois comme effet bénéfique véritable d’offrir une nouvelle sortie aux films. Par exemple l’Esquive, qui a pu être diffusé une seconde fois en salles longtemps après que le DVD soit sorti. Et lorsque les Césars couronnent des films à vocation plus populaire comme Les Visiteurs ou Trois hommes et un couffin, c’est aussi après que le public se soit massivement déplacé pour les voir. Ce n’est pas un prix qui ne signifie rien, mais en tant que spectateur potentiel d’un film, il m’apporte assez peu, d’autant que le grand écart qualitatif entre les films primés d’une année sur l’autre n’a rien de rassurant.

Revenons à Dany Boon. Dany Boon est contre l’élitisme, ce qui est tout à son honneur dans un sens, si on me suit sur l’idée que l’élitisme culturel est une forme de radinerie, affirmation qui, par réciprocité, implique que le non-élitisme relève de la générosité.
Il n’a été nommé qu’une fois aux Césars, pour le prix du meilleur scénario, et la solitude de cette nomination le révolte, car il sait que son film a eu plus de spectateurs que tous les autres films réunis. Bienvenue chez les chtis a rapporté des dizaines de millions d’euros, a relevé à soi seul l’industrie du cinéma hexagonal, va être adapté en Italie et l’acteur Will Smith a pris une option pour pouvoir en faire un remake qui jouerait non sur des différences culturelles régionales entre méridionaux et nordistes, mais sur les différences culturelles communautaires aux États-Unis (les remakes exogènes révèlent souvent les différences fondamentales qui séparent les civilisations). 
Dany Boon a menacé de bouder la soirée des Césars (ce qu’il n’a finalement pas fait, comprenant sans doute sur le tard que cela écornerait son image de garçon sympathique et sans façons) car il n’admet pas que, en plus de l’argent et du public, on lui refuse des récompenses symboliques. Nous arrivons là à un des plus navrants effets collatéraux de l’utilisation de l’argent et/ou de la voix du public comme moyen d’évaluation : la confusion. Si ça rapporte, c’est que c’est bien ; Si j’ai réussi ma vie, j’ai une Rolex (je ne m’en remets pas de cette affaire) ; Si ceux qui quittent l’université gagnent beaucoup d’argent, c’est qu’elle sert à quelque chose ; Si le Louvre attire des touristes, c’est qu’il sert à quelque chose ; Si la boutique du Louvre rapporte beaucoup d’argent, c’est qu’on a décidemment eu raison de construire ce palais, d’en faire un musée et d’y placer des boutiques.
J’ai beau trouver naïfs les « anticapitalistes » qui dénoncent la merchandisation du monde (niant que, derrière l’art ou la science, se trouve toujours eu une économie terre-à-terre), il y a quelque chose d’assez pénible à imaginer que tout puisse avoir une valeur convertible dans la même monnaie. Un tel système crée une hiérarchie générale plutôt triste. Sans tomber dans un sentimentalisme visqueux, et même si cela me fait répéter l’argumentaire commercial d’Eurocard-Mastercard, il me semble que certaines choses ne s’achètent pas.

J’ai envie de dire à Dany Boon, comme dans un film de gangsters où un petit escroc est épargné par manque de temps, quelque chose comme «.prends le fric et tire-toi !.». En effet, réclamer à être traité comme un grand cinéaste est un peu ridicule. Même pour un authentique grand cinéaste, ce serait ridicule. 
Je sais bien que des extraits ne suffisent pas à juger un film, mais ceux que j’ai vu ne m’ont pas laissé penser que nous étions en présence du nouveau Tarkowski, d’un Renoir, d’un Kurosawa, d’un Bergman, d’un Resnais… Même dans le registre effectivement déprécié de la comédie, il y a des poids lourds dont, sauf erreur, Dany Boon n’a pas encore atteint le niveau : Chaplin, Billy Wilder, Frank Capra, les Monty Python,…
Tout ça est évident bien sûr.

Mais il y a une autre chose, un fait que j’ai découvert de par ma fréquentation amicale du milieu de la bande dessinée. Ce fait, c’est que les auteurs qui s’illustrent dans un domaine populaire mais déprécié, comme la bande dessinée, comme la comédie, comme le film de série Z, devraient savourer leur chance plutôt que de réclamer des honneurs. Car le statut d’art dérisoire qu’ont leurs œuvres leur offre quelque chose de trés précieux, la liberté de création. 
Personnellement, j’ai longtemps millité pour que l’on reconnaisse le potentiel de la bande dessinée, qu’on y voie une forme de littérature aussi digne qu’une autre. Parce que le média est, d’un pur point de vue technique, d’un grand potentiel, mais aussi parce qu’il y a déjà eu des grandes réalisations : Hugo Pratt, Jose Muñoz, Blutch, Winshluss, David B., Chris Ware, Daniel Clowes ou les frères Hernandez ont des œuvres immenses qui n’ont à rougir devant aucun grand écrivain contemporain. Lisez-les (lisez-les vraiment) et vous verrez ce que je veux dire.
Mais si il peut être dommage ou injuste que de grands auteurs ne mangent pas à leur faim, car c’est parfois le cas, le statut de littérature négligeable qu’a la bande dessinée a permis à ces gens de créer sans trop se surveiller, ils ont le droit au mauvais goût, à l’imprécision, à l’erreur. Et c’est d’ailleurs peut-être cette liberté que le public cherche au moment où il lit un album d’Osamu Tezuka ou de René Goscinny par exemple. Parce qu’il existe, à côté des œuvres à graver dans le marbre, une place pour des choses qui n’ont justement pas vocation à être mises sur un piédestal, qui ne risquent pas d’étouffer par trop-plein d’importance.
J’ai vu un sujet télévisé qui expliquait (et les faits semblent appuyer cette observation) que, pour être primé aux Oscars, un film se doit de parler de sujets précis tels que les déportations pendant la seconde guerre mondiale, la peine de mort, l’exclusion due à l’homosexualité,…
En réclamant un prix spécifique à la comédie pour les Césars, Dany Boon expose le genre à se cristaliser, à s’académiser, à perdre de ce qui fait de sa valeur dans un but pour le moins vaniteux.

Bien sûr, les choses ne sont pas si simples : le cinéma de Jean-Luc Godard, d’Abdelatif Kechiche ou celui d’Alain Resnais me semblent nettement plus libres et nettement moins bouffis de codes et d’académismes que ne le sont les cinémas d’auteurs populaires de comédies comme Yves Robert, Claude Zidi ou Gérard Oury (que je prends en exemple car les uns et les autres n’ont pas fait, à mon goût, que de mauvais films, loin de là).
Je ne cherche à faire de généralités dans aucun sens, du reste, mais à dire que certaines situations apparemment vexantes peuvent avoir des vertus très précieuses.
Il va de soi que le destin des Césars m’indifère un peu, cette manifestion me semble inintéressante. En revanche le débat entre l’art de masse et l’art élitiste m’intéresse beaucoup.

  1. scientifiques qui étudient le comportement animal, que l’on ne doit pas confondre avec les ethnologues. Je l’écris une fois pour toutes car chaque fois que je dis le mot « éthologue » il se trouve quelqu’un pour me reprendre, avec les meilleures intentions du monde : thno, thno, ethno-logue. []

En silence

février 28th, 2009 Posted in indices, publication électronique | 1 Comment »

Saviez-vous (je l’ai pour ma part appris récemment par mon amie Marina Bakic lors d’une journée d’études de préparation d’un colloque) que la lecture a longtemps été pratiquée à voix haute ? Saint-Augustin, dans ses Confessions, réconte sa stupéfaction en voyant l’évèque Ambroise de Milan (340-397) lire les écritures en silence.

Quand il lisait, ses yeux couraient les pages dont son esprit perçait le sens; sa voix et sa langue se reposaient. Souvent en franchissant le seuil de sa porte, dont l’accès n’était jamais défendu, où l’on entrait sans être annoncé, je le trouvais lisant tout bas et jamais autrement. Je m’asseyais, et après être demeuré dans un long silence (qui eût osé troubler une attention si profonde ?) je me retirais, présumant qu’il lui serait importun d’être interrompu dans ces rapides instants, permis au délassement de son esprit fatigué du tumulte de tant d’affaires. Peut-être évitait-il une lecture à haute voix, de peur d’être surpris par un auditeur attentif en quelque passage obscur ou difficile, qui le contraignit à dépenser en éclaircissement ou en dispute, le temps destiné aux ouvrages dont il s’était proposé l’examen; et puis, la nécessité de ménager sa voix qui se brisait aisément, pouvait être encore une juste raison de lecture muette. Enfin, quelle que fût l’intention de cette habitude, elle ne pouvait être que bonne en un tel homme.

(Saint-Augustin, Les Confessions, Livre 6, chapitre III)

La lecture à voix haute facilitait la concentration et on peut le concevoir car à l’époque, la ponctuation n’était pas une science très au point, il a fallu attendre le Xe siècle de notre ère pour qu’on commence à séparer systématiquement les mots par des espaces.
On a continué à lire à haute voix par la suite, eu égard à la proportion d’analphabètes. Les colporteurs d’almanachs du XVIIe siècle, par exemple, passaient de ferme en ferme plus pour lire leurs fascicules que pour les vendre. C’est aussi la lecture publique qui a permis à un roman comme Les Mystères de Paris d’atteindre tous les publics et de devenir populaire au point qu’on y a vu une des causes de la révolution de 1848.

L’histoire de la lecture vient de connaître une nouvelle péripétie cette semaine puisque Roy Blount Jr, écrivain et surtout président de la Guilde des auteurs américains, a publié mardi dernier (24/02/2009) dans le New York Times une tribune intitulée The Kindle Swindle?, tribune par laquelle il réclame une extension aux droits d’auteurs pour les e-books lus à l’aide du lecteur Kindle 2 commercialisé par Amazon. Lorsqu’un livre soumis à droits d’auteur est téléchargé sur le Kindle 2, l’auteur perçoit déjà des royalties, mais Roy Blount demande que le montant de cette redevance soit doublée. Son argument est que le lecteur d’Amazon est capable non seulement d’afficher mais aussi de dire les textes, grâce à un système de synthèse vocale particulièrement au point. Un tel procédé peut faire perdre leur travail (et leurs droits en tant qu’interprètes) à ceux qui enregistrent des livres-audio.
L’affaire est banale en un sens : chaque technologie neuve provoque une mutation dans le champ professionnel auquel elle s’applique, mutation qui peut constituer un bouleversement aux conséquences graves. Je me rappelle d’un clochard qui tenait devant lui un carton sur lequel était écrit « ouvrier typographe qualifié – l’ordinateur m’a jeté dehors ».
C’est malgré tout la première fois que l’on cherche à imposer par la loi la lecture silencieuse chère à l’évèque Ambroise de Milan. Et c’est sans doute aussi la première fois que l’on réclame des droits d’auteur à un automate (à un engin mécanique qui imite une fonction qui jusqu’ici était généralement humaine, la lecture). En revanche ce n’est pas la première fois que l’on se fâche contre des robots. On se rappellera à quel point les luddites britanniques puis les canuts lyonnais ont été excédés par l’arrivée des métiers à tisser de Joseph-Marie Jacquard, au tout début du XIXe siècle.

En 1931, la fédération américaine des musiciens s’était mobilisée contre la diffusion de musique enregistrée dans les théâtres, comme on peut le voir avec cette publicité parue dans le Simpson’s Leader Time, un journal de Pennsylvanie exhumé par le site Paléo-future.

Cette publicité (qui fait partie d’une campagne d’illustrations et de slogans sur le même thème) propose aux mélomanes de se mobiliser contre la musique « en boite de conserve » (canned music) qui détruit l’art, corrompt le goût, réduit la musique à du son, rend les lieux de spectacle monotones et aboutira à l’élimination de la musique vivante. La question économique (la musique vivante est un secteur économique bien entendu) est pudiquement omise.
L’argumentaire propose rien moins que de « remettre les robots à leur place». On s’émerveillera de la popularité rapide du mot robot, inventé par Karel Capek dix ans plus tôt seulement et qui, déjà, a pris une signification symbolique forte, celle d’un automate qui peut imiter la vie (et ici, la musique) mais qui ne peut prétendre la remplacer, comme le montre cette allégorie un peu tirée par les cheveux où un robot subtilise le gouvernail de la culture musicale à une muse. Bien entendu, la signification symbolique de l’automate est antérieure à la création du mot robot, mais je note son usage.

Quatre-vingt ans après la publication de cette publicité, on peut mesurer le chemin parcouru et constater qu’une mutation a bel et bien eu lieu. Les théâtres n’emploient plus de musiciens à plein temps et la qualité des bandes enregistrées qui sont diffusées pour sonoriser ou mettre en musique les représentations théâtrales est très variables. Ce changement a sans doute réduit les débouchés professionnels des musiciens de conservatoire sans grand talent que l’on trouvait dans les fosses d’orchestres. Je suppose que le rapport du public et des acteurs au théâtre en a été modifié aussi.

Ignis

février 27th, 2009 Posted in Lecture | 4 Comments »

Ignis, est d’abord paru anonymement en 1883 aux éditions Berger-Levrault et Compagnie. Au troisième tirage, en 1884, l’auteur revendique enfin son ouvrage en le signant d’un nom qui ne nous renseigne pas beaucoup : comte Didier de Chousy. Qui fut Didier de Chousy ? On n’est pas tout à fait sûr qu’il ait effectivement existé, même si la Bibliothèque nationale lui attribue une date de naissance : 1834.

On connaît de lui deux lettres, l’une adressée à Charles Cros et datée du 25 juillet 1872, dans laquelle il sollicite une rencontre professionnelle1 ; L’autre, adressée à Villiers de l’Isle Adam2, dans laquelle l’auteur d’Ignis félicite l’auteur de l’Ève Future, autre roman de science-fiction, dont la parution sous forme de feuilleton a commencé en 1880 et qui a été publié sous forme de recueil en 1886.
Didier de Chousy semble avoir été un ami de Charles Cros et aurait pour partie financé l’édition du Coffret de Santal, recueil dans lequel Cros dédie son poème Sultanerie (1879) au comte de Chousy. Eu égard au mystère qui entoure l’écrivain d’Ignis, certains ont suggéré qu’il pouvait s’agir d’un pseudonyme pour Villiers de l’Isle Adam. Comme l’écrit Frédéric Jaccaud dans sa préface à l’édition d’Ignis parue l’an dernier aux éditions Terre de Brume, la chose est improbable car les styles ne correspondent pas. L’écriture de Didier de Chousy est aussi fluide et légère que celle de Villiers est emphatique. Pour ma part, si je devais attribuer à Didier de Chousy l’identité d’un des écrivains auquel on peut le relier, j’aurais plutôt choisi le poète-savant Charles Cros avec qui Didier de Chousy partage un goût pour les sciences et un grand talent pour les descriptions.

L’histoire de la littérature de science-fiction est assez cruelle avec les auteurs du XIXe siècle dont le nombre et le talent ne cesse de surprendre celui qui se penche sur le sujet. Car derrière  Jules Verne et H.G. Wells (qui est autant un auteur du XXe siècle qu’un auteur du XIXe, d’ailleurs, comme Rosny-Ainé, Gustave Le Rouge et Edgar Rice Burroughs), il reste à redécouvrir des dizaines d’œuvres dont le talent, la fantaisie et les intuitions méritent une véritable attention : Albert Robida, Camille Flammarion, Jean-Baptiste Cousin de Grainville, Auguste Creuzé de Lesser, Paulin et Élise Gagne, Alain Le Drimeur, Charlemagne Ischir Defontenay, Richard Henry Horne, Edward Page Mitchell, Hans Christian Andersen… On peut accuser les américains d’avoir constament fait de leur pays (et du XXe siècle, qui fut leur siècle) une sorte de pivot de l’histoire de la science-fiction3, mais l’honnêteté force à constater que la plupart des auteurs « précurseurs » du genre, quelle que soit leur nationalité, sont disponibles aux États-Unis mais bien peu chez nous. Il est par exemple impossible de se procurer les oeuvres d’Albert Robida en Français tandis qu’elles sont éditées et rééditées aux États-Unis. C’est pourquoi on peut saluer la création de la collection Terra Incognita, aux éditions Terre de Brume, qui est précisément destinée à exhumer un peu de ce riche patrimoine perdu de la science-fiction ou du fantastique, et où a été réédité Ignis.

Première partie

(attention, je raconte le livre)
Des ingénieurs et des financiers britanniques se lancent dans un astucieux montage capitaliste destiné à exploiter la chaleur du « feu central » (le noyau terrestre) pour créer une ville prospère, Industria City. Afin que la démonstration soit parfaite, la ville est fondée au nord de l’Irlande, pays décrit comme (…) une contrée pauvre, inculte et incultivable (…) Un mauvais soleil, aux rayons tout frangés de givre, éclaire parfois ce pays le plus souvent plongé dans un brouillard opaque, transsudant l’hydropsie et la fièvre, puant et fade comme si les esquimaux du Groenland d’en face l’avaient déjà respiré4 .

La description de la frénésie capitaliste qui entoure le projet d’exploitation du feu central est assez savoureuse. On y voit le montage d’une opération de relations publiques des plus habiles, comme le montre cet extrait au ton pince-sans-rire :

Munis de ces pouvoirs, les administrateurs délégués se mirent à l’oeuvre, et s’occupèrent d’abord, par les moyens convenables, de former la conviction des journaux. Ceux-ci commencèrent aussitôt a expliquer l’affaire simplement, sans emphase, sans parti pris d’optimisme, mais au contraire en l’analysant avec minutie, en la scrutant avec sévérité, en l’envisageant sous tant de faces et en la retournant sur tant de bases, que ses créateurs avaient parfois peine a la reconnaître, et que les conclusions favorables, résultant d’un examen si austère, émurent profondément le public. Les autres moyens de publicité ne furent pas davantage négliges (…) La population se fâcha, et un gentleman, moucheté comme un tigre par les afficheurs, intenta un procès. Les administrateurs s’engagèrent avec plaisir dans cette voie de publicité judiciaire. Condamnés par les premiers juges, ils traînèrent leur adversaire devant toutes les cours, pour finalement s’entendre condamner à 10,500 fr. de dépens, somme bien inférieure au brui profitable qu’avait fait le procès.

Afin d’amener les futurs actionnaires au paroxysme de l’impatience, les responsables de l’opération décident subitement de disparaître de la circulation, à l’exception du géologue Penkenton. Des rumeurs de spéculations et de magouilles secouent le public, chacun, à tout hasard, portait sur soi son argent, se tenait prêt à souscrire, surveillait son voisin et le soupçonnait d’être dans la confidence : population d’aspirants actionnaires, lancée à la poursuite de son siège social évadé. Le géologue Penkenton ne se montre pas très coopératif :

Il est vrai que M. le géologue en chef, Samuel Penkenton, n’avait pas quitté Londres, et quelques personnes s’étaient hasardées à l’interroger. Mais M. Penkenton, prenant son air le plus fossile, et sans paraître comprendre, avait répondu des choses incohérentes, dans une langue morte avant le déluge. Or, pour peu que l’on connût ce savant bizarre et irascible, toujours armé de sa canne-massue, on ne se risquait pas à insister, lorsqu’il lui déplaisait de répondre.

Une fois le projet lancé financièrement, ses initiateurs s’engagent donc dans les travaux de percement d’un puits de plusieurs kilomètres de haut qui leur permet d’approcher du centre de la terre et de récolter un peu de sa chaleur. La température devient rapidement insoutenable, et malgré divers aménagements comme l’importation de glace du Groenland, les ouvriers se rebellent. Il faut alors les remplacer par des africains acquis comme esclaves et que l’on suppose plus adaptés aux grandes chaleurs. Un beau jour, un morceau de glace est livré avec un ours polaire, ce qui rend fous les ouvriers, suivant un retournement de situation monty-pythonesque : l’ours est empaillé et contient des explosifs, son arrivée signifie que les esclaves africains, qui sont en fait des saboteurs de l’armée prussienne grimés, ont achevé leur travail et peuvent faire sauter le puits. L’affaire se terminera sans trop de problèmes (les prussiens se résignent à reprendre le travail) et le puits sera bel et bien achevé après douze années de travaux.
Au cours des travaux, l’entrepreneur et scientifique Lord Hotairwell, le professeur Penkenton et les ingénieurs Hatchitt et Archbold explorent le fond de la terre dans des pages qui rappellent furieusement le Voyage au centre de la terre de Jules Verne ou la Terre avant le déluge, de Louis Figuier5. Enfermés dans une poche de gaz carbonique, des arbres, des êtres vivants (notamment un mamouth et un couple humain) ont été conservés sans altération pendant des millénaires. Les visiteurs qui viennent troubler leur tranquilité les détruisent en faisant entrer l’oxygène avec eux. La description de cette espèce de musée grévin préhistorique est assez belle, c’est peut-être l’instant où l’auteur se montre le plus poète, sans pour autant perdre son sens de la drôlerie.
À cette occasion (et à d’autres) les scientifiques responsables du projet font la démonstration de ce qu’ils sont chercheurs avant tout. C’est ce qu’ils trouvent sous terre qui les passionne et ils ne cessent de confronter leur hypothèses, pouvant même aller jusqu’à envisager de détruire la planète entière pour vérifier quelle est la méthode la plus appropriée pour y parvenir.
La première partie du livre s’achève sur un banquet monstre dont les convives, débordants d’enthousiasme, finissent par hurler : God save the queen, Emperess of India, Sovereign of the infernal regions.

Seconde partie

La ville d’Industria-city est donc créée. La température clémente et régulée de la cité permet qu’on y cultive des orangers (un oranger sur le sol irlandais… ) et lui donne un air de villa orientale. Les maisons sont faites de verre plus ou moins dépoli suivant l’humeur de ceux qui y vivent (l’auteur pensait-il à quelque chose comme nos actuels verres à cristaux liquides dont le degré d’opacité se règle à l’aide d’un variateur ?) et peuvent être recouvertes de volets pour ceux qui ne veulent plus profiter de la lumière qui luit en permanence, grâce à une substance, l’héliovore, qui permet de capturer les rayons du soleil le jour pour les restituer la nuit. Dans la campagne, l’éclairage public est quand à lui assuré par des vers luisants géants créés par génie génétique. Pour finir, le labeur des champs ou le service domestique sont assurés par des machines humanoïdes baptisées Enginemen (hommes-moteur) ou encore Atmophytes (hommes-vapeur, si l’on en croit le narrateur), puisqu’ils fonctionnent à la vapeur.

Dans la cité d’Industria, on écoute de la musique en bouteille, et les télécommunications télégraphiques, téléphoniques et visiophoniques ont une importance toute particulière. Les lignes qui suivent font de Didier de Chousy un étonnant anticipateur de notre civilisation de télécommunications :

Les habitants d’Industria se trouvent si bien chez eux qu’ils n’en sortent guère, quoiqu’ils puissent y rester tout en en sortant. L’absence, ce mal des âmes tendres, a été supprimée. On est ubiquiste, en même temps chez soi et ailleurs : résultat obtenu en perfectionnant un moyen proposé jadis pour transmettre les télégrammes sans fil, sans autre conducteur que le milieu ambiant ; moyen abandonné, parce que les premiers télégrammes livrés à leur instinct s’égaraient, que l’électricité volage acceptait trop de conducteurs et se livrait à tous les électrodes ; puis réétudié et amené à bien par les ingénieurs d’Industria qui sont parvenus à domestiquer le fluide, à lui créer des affinités, pour ne pas dire des affections, qui le rendent fidèle à un conducteur, à un pôle. Électricité animalisée et apprivoisée qu’il suffit de mettre une fois en contact avec son maître, de le lui faire sentir et toucher, pour que ce véritable chien courant magnétique s’attache à ses pas ou retrouve sa piste.
(…)
Le téléchromophotophonotétroscope, inventé dans le même temps, par les mêmes physiciens, supprimait l’absence d’une manière plus radicale encore. La téléchromophotophonotétroscopie est, comme on le sait, une succession presque synoptique d’épreuves photographiques instantanées, qui reproduisent électriquement la figure, la parole, le geste d’une personne absente avec une vérité qui équivaut à la présence,et qui constitue moins une image qu’une apparition, un dédoublement de la personne de l’absent.
(…)
On comprend tous les bienfaits d’un pareil instrument et toute l’activité qu’il imprimait aux relations. Plus d’isolement ni de solitude de gré ou de force, on recevait à toute heure la visite spectrale d’un ami absent, de parents de province oude voisins oisifs, venant familièrement passer une heure ou quelques jours chez vous.
(…)
L’invention qu’on vient de décrire s’appliquait aussi aux spectacles, où l’on n’allait pas, puisqu’on pouvait s’en procurer les charmes chez soi.

L’auteur prévoit même une citoyenneté en réseau :

Pour le courant de la vie parlementaire, les séances ont lieu dans une armoire où siègent deux cents bouches de téléphones, reliées à celles des deux cents députés qui de la sorte, sans sortir de chez eux, assistent aux séances et prennent part aux débats. Posé sur une table, au centre de ces appareils, un phonographe président avale les discours et rend les décrets.
Ces sortes de séance sont d’ordinaire paisibles; parfois, cependant, des orages éclatent dans l’armoire qu’on prendrait alors, tant il s’y fait de tapage, pour un tambour rempli de lapins enragés. Ces jours-là, le peuple assemblé devant ce placard, friand, comme tous les peuples, de voir fonctionner ses rouages politiques, s’amuse à recueillir les miettes du bruit qui s’échappent par les fentes.
Au reste tous les citoyens, abonnés au réseau téléphonique, peuvent assister de loin aux séances, comme les députés; ils peuvent aussi, dans les cas d’urgence, envahir téléphoniquement la salle, monter à la tribune, chasser le phonographe et renverser le pouvoir, sans déplacement, sans perte de temps, sans fatigue, et tout en vaquant à leurs occupations habituelles.

Cette civilisation de prospérité, d’abondance et de robots, dans laquelle les rapports humains et la citoyenneté ne passent plus que par les communications à distance me rappelle furieusement le classique The Naked Sun (1957), d’Isaac Asimov, où  les habitants de la planète Solaria n’ont plus le moindre contact physique les uns avec les autres, vivent de manière totalement solitaire (quoique entourés de robots) et ne se fréquentent que par hologrammes interposés. Il est intéressant de constater que dans la société d’Industria, comme dans celle de Solaria, la présence physique est rare (et relève même du tabou dans The Naked Sun) mais qu’il en découle dans les deux cas une certaine perte d’embarras vis à vis de l’exposition de l’intimité. Les habitants d’Industria vivent dans des maisons en verre où ils sont souvent exposés aux regards : D’une maison à l’autre on se regarde vivre ; on se réconforte en empruntant du bonheur au voisin. Les habitants de la planète Solaria n’éprouvent quand à eux plus la moindre forme de gène vis à vis de la nudité.

The Naked Sun (Face aux feux du soleil) est considéré par l’essayiste Philippe Breton6 comme une illustration de ce qu’impliquent, en termes de destruction du lien social, l’idéologie de la communication actuelle, qui découle de la cybernétique de Norbert Wiener. On voit que Didier de Chousy n’a pas attendu Norbert Wiener pour se poser ces questions.
Dans le roman d’Asimov, la contrepartie à cette existence totalement pacifiée où chaque individu est absolument libre est la disparition de l’amour familial (chacun n’a pour famille que les robots qui l’ont élevé) et de la sexualité (la conception des enfants est un sujet tabou qui est géré en dehors de toute question affective).
Le roman de Didier de Chousy ne va pas si loin bien entendu, mais la liberté de chacun est là aussi totale (c’est un système pantopantarchique, chacun règne sur tous tant qu’il ne nuit pas à la liberté d’autrui : Chaque citoyen en naissant trouve une couronne dans son berceau, et, arrivé en âge de manier un sceptre, exerce le pouvoir absolu, sans autre limite que l’absolu pouvoir de son voisin. L’autorité si nécessaire et la liberté plus précieuse se trouvent donc exactement pondérées. Ce mode de gouvernement, nous dit l’auteur, ne peut être que celui d’un peuple millionnaire et heureux, assez heureux et assez riche pour que le plus avide soit rassasié.
Tout le monde n’est cependant pas autorisé à siéger au parlement, il faut avoir un cerveau qui ne soit ni trop gros, ni trop petit. On apprend au passage que la prospérité est la cause de problèmes de surpoids : On se garde, au contraire, de ces anomalies [des cerveaux trop importants], rares d’ailleurs parmi ces hommes qui, sous l’influence du climat qu’ils ont créé, sont devenus des Orientaux plantureux et de santé superbe, mais d’esprit et d’angle facial assez obtus. L’âme n’a pas grossi, en eux, proportionnellement à l’abdomen.

La ville ne tarde pas à rencontrer un problème, qui est le fondement même de sa prospérité. Les atmophytes (les robots), à force d’améliorations techniques, sont devenus capables de penser et, pour certains, d’agir de manière problématique. Un débat de société déchire alors les habitants d’Industria : faut-il donner des droits aux machines, ou au contraire accentuer leur oppression ? C’est un peu, de manière raccourcie (et l’auteur ne l’ignorait certainement pas), l’histoire de l’empire romain où les droits des esclaves n’ont cessé de progresser au fil des siècles et où les émancipations se sont multipliées, minant finalement les fondations même de l’empire. On retrouve là une autre analogie effectuée par Isaac Asimov dans sa nouvelle L’homme bicentenaire (1976), écrite à l’origine pour célébrer le bicentenaire des États-Unis, où le robot Andrew, serviteur de la famille Martin dont il est devenu un membre au fil des décennies, cherche à obtenir juridiquement le droit de devenir humain et de s’appeler Andrew Martin. La nouvelle contient de nombreuses allusions transparentes à l’histoire des esclaves noirs américains ainsi qu’au roman La Case de l’oncle Tom (l’affection du robot à sa « little miss », notamment).
Les débats parlementaires, qui permettent à l’auteur quelques pages de satire de la vie politique, n’auront pas le temps d’être poussés si loin, car les atmophytes se révoltent pour de bon et sont prêts à détruire la cité entière alors même que le système de communications s’emballe et montre ses effets pervers :

Tous les appareils de transmission, ainsi transformés en agents malfaisants et en outils de révolte, vomissaient, suivant leurs aptitudes, des grêles de projectiles ou des torrents d’injures que les microphones prenaient le soin de grossir, que les phonographes enregistraient et répétaient avec un entêtement de machine, mêlant leurs voix criardes aux coups de tonnerre du marteau-pilon. Téléphones devenus cacophones et phonographes cacographes

L’ingénieur Archbold a tout de même la bonne idée de couper l’approvisionnement énergétique des machines avant que le drame ne survienne. Mais la ville n’est pas sauvée pour autant, Samuel Penkenton, qui voit dans Industria la réalisation de l’apocalypse de Jean, persuadé d’agir conformément à une volonté divine, parvient à saboter et à détruire la cité. Projetée hors de la planète terre, Industria dérive lentement mais sûrement vers le soleil…
(je m’arrête là, afin de ne pas éventer tout suspense)

Un roman de science-fiction moderne

La tradition d’où est née la science-fiction moderne, celle des contes satiriques, moralistes ou utopistes de Cyrano de Bergerac, Thomas More, Voltaire, Swift, etc., cherchait de manière détournée ou parfois absurde à traiter des problèmes de son temps et à imaginer de manière plus ou moins fantaisiste des remèdes à ces problèmes. Par bien des aspects (certaines pages précises qui traitent de vie politique ou académique, ainsi que toute la partie finale), Ignis se rattache à cette tradition. Mais le livre de Didier de Chousy appartient aussi au registre de la science-fiction telle qu’on l’entend à présent car il se penche assez pragmatiquement sur les mutations sociologiques qui découlent de nouveaux procédés technologiques. De plus, l’époque à laquelle se déroule le roman est censée être proche de l’époque à laquelle il a été écrit, il ne s’agit pas d’une fantaisie mais bien d’anticipation.
Il est étonnant qu’Ignis soit un roman si méconnu. Il est bien écrit, il est drôle, et il contient, en sus, de nombreuses idées directement en rapport avec les préoccupations de notre époque. Par certains aspects, il se montre assez réactionnaire. Il est intéressant de noter par exemple que les femmes n’y ont strictement aucune place, si ce n’est dans l’angoissante description de robots féminins (machines à coudre par exemple) qui prennent part au soulèvement des athmophytes :

Il faut voir ces choses pour les croire et cependant ce spectacle a des acteurs plus hideux: les femmes, les furies, les bacchantes de l’émeute, ses comparses les plus féroces, les plus ardentes à se vautrer dans la coupe de l’orgie populaire. Elles se lèvent à l’aube de tous les jours sanglants de l’histoire, marchent au premier rang des révolutions violentes, et ne devaient pas manquer à celle-ci.

On est loin des évocations de l’évolution du statut des femmes au XXe siècle par Albert Robida, qui à la même époque, et dans le même journal (la science illustrée), racontait à qui voulait l’entendre qu’un jour, on verrait des femmes militaires ou même, avocates.
Mais c’était un peu pour rire, bien sûr.

Outre ses diverses éditions récentes sur papier (1981, 2008), on peut lire le texte intégral d’Ignis sur Gallica, le site de la bibliothèque nationale.

  1.  Charles Cros, Tristan Corbière – Oeuvres complètes, par Louis Forestier et Pierre-Olivier Walzer avec la collaboration de Francis F. Burch, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », Gallimard, Paris, 1970  []
  2. Correspondance générale, par Joseph Bollery, éd. Mercure de France, 1962, t.II, p.126 []
  3. le terme science-fiction, forgé par le luxembourgeois d’origine Hugo Gernsback, est d’ailleurs américain et date des années 1920, même si un britannique dénommé William Wilson l’avait déjà utilisé en 1851, cf. Colson R., Ruaud A.-F., Science-Fiction – les frontières de la modernité, éd. Mnemos 2008 []
  4. Le comte de Chousy fait preuve d’un racisme assez virulent tout au long du livre, mais cela n’a rien de franchement étonnant pour l’époque. On n’aura en effet pas de mal à retrouver le même genre de complexe de supériorité ethnocentriste chez Jules Verne ou encore dans la politique de colonisation que menait Jules Ferry qui était monté à la tribune de l’assemblée en 1885 pour justifier sa politique en Chine ou au Maghreb ainsi: il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures. Charmant! Le caractère antisémite des allusions aux magouilles supposées entre un « changeur Goldiove » et un « banquier Shyllokston » est moins évident, car il s’agit, dans le récit, de faits que le public imagine à tort []
  5. Pour l’anecdote, Ignis sera repris sous forme de feuilleton illustré en 1896 dans La Science Illustrée, journal fondé par Louis Figuier. Les illustrations, signées par Eugène Damblans, ont été reproduites dans l’édition 2008. []
  6. Breton, P., L’utopie de la communication, 1997, pp114-116 []

Les universitaires existent-ils ?

février 22nd, 2009 Posted in archétype, Études | 46 Comments »

Remarque liminaire : cet article n’en est pas un, il s’agit plutôt d’un point de départ pour une étude que j’aimerais parvenir à effectuer au sujet de la représentation du professeur d’université dans les œuvres de fiction.

J’ai une vieille théorie, dont je n’imagine pas être l’inventeur mais qui sous-tend nombre des articles qui se trouvent sur ce blog. La voici : il me semble qu’une grande quantité de sujets (évènements, métiers, communautés, personnes,…) ont deux existences distinctes, l’une factuelle et l’autre fictionnelle. Et j’ai la conviction que chacune de ces existences, de ces essences, suit son propre cours tout en influençant l’autre, c’est à dire que les fictions se nourrissent de la réalité et d’autres fictions mais que la réalité elle aussi se construit en fonction de l’imaginaire qu’elle suscite.
Finalement c’est un peu la question amenée par Barthes avec ses Mythologies, si ce n’est que je ne vois pas de divorce entre la réalité et le mythe, je crois plutôt à une interpénétration, et je doute qu’il s’agisse d’un phénomène nouveau même si l’augmentation exponentielle de la diffusion de récits fictionnels rend ces derniers plus puissants qu’ils ont jamais été.
Comme on le comprend à la lecture (notamment) de l’Eloge de la fuite, par Henri Laborit, la différenciation de la réalité et de la fiction, au niveau neurologique, est bien plus complexe que la distinction que nous pourrions établir entre les notions morales ou épistémologiques de « vrai » et de « faux », puisque nous ne disposons que d’un organe unique pour traiter toutes ces informations, et que, même si nous distinguons le vrai du faux, nous les traitons de la même manière (on peut pleurer sincèrement devant un film sentimental, par exemple, ou être sincèrement attachés à un personnage parfaitement fictif). Ainsi la « fuite » que préconise Laborit pour lutter contre l’état neurologique de stress peut se faire physiquement (changer de métier, voyager,…) mais aussi par l’imaginaire, que l’on qualifie souvent, et à raison, donc, d’ évasion : la lecture ou le cinéma, par exemple.

L’alternative neurologique à la fuite, c’est l’action, y compris l’action irrationnelle. Par exemple l’agressivité envers autrui : le rat qui ne peut éviter les chocs électriques stressants qui lui sont administrés conservera la santé s’il peut défouler son agressivité sur un de ses congénères.

Admirer Ginger Rogers et Fred Astaire dansant la Carioca dans une Rio de Janeiro en carton-pâte provoquait un soulagement temporaire mais tout à fait authentique à l’état d’angoisse que vivaient les américains pendant la Grande dépression. Inversement, sans faire mon savant américain point com, je crois fermement que l’état de léger stress permanent dans lequel nous plongent les informations télévisées, à coup de peur du chômage et d’inquiétants terroristes, sert un but (sans doute non anticipé par ceux qui en sont responsables) qui est de nous pousser à l’unique action facile, guidée, assistée, signalétisée et, en d’une certaine manière, autorisée par nos sociétés, à savoir la consommation de biens.

Revenons à la question de la coexistence de faits factuels et de faits mythologiques.
L’exemple le plus évident est sans doute celui du policier. Il existe des policiers depuis la Rome antique, ils ont eu une très grande importance dans la construction de la cité (et de la bourgeoisie) au moyen-âge européen, et ils n’ont cessé d’en avoir depuis. En revanche le policier de fiction est plus récent. En Europe et aux États-Unis, les premiers romans policiers n’avaient d’ailleurs pas des policiers pour héros (il en va différemment en Chine, ai-je appris), je pense par exemple au Rodolphe d’Eugène Süe ou au Chevalier Dupin d’Edgar Allan Poe, deux excentriques qui se plaisent à jouer les enquêteurs et les redresseurs de tort, le premier procédant par induction (il pénètre toutes les couches de la société pour comprendre les situations et les modifier) et le second par déduction (il enquête, il établit les responsabilités puis laisse faire la police). Il y aurait beaucoup à dire de ces deux personnages, crées dans les années 1840, nés de la presse (Le double assassinat dans la rue Morgue de Poe s’inspire d’un fait-divers récent tandis que Les Mystères de Paris de Süe procèdent d’une enquête sociologique commanditée par le journal Les Débats), qui l’un et l’autre sont quelque peu inspirés des souvenirs (romancés !) d’un policier authentique, François Vidocq. Le rapport entre réalité et fiction se brouille encore un peu plus lorsque, en 1844, un livre intitulé Les Vrais Mystères de Paris est publié sous le nom de François Vidocq — il semble cependant que l’ancien bagnard devenu chef de la sûreté ne soit pas l’auteur de ce roman écrit dans un style proche de celui d’Alexandre Dumas, mais du point de vue du public, on voit dès les débuts de l’histoire du roman policier d’étonnants allers et retours entre réalité et fiction.
La particularité des récits policiers sur toutes les formes de récits antérieurs (héros mythologiques etc.), c’est que la tâche du héros est, typiquement, d’enquêter, de comprendre un évènement passé (parfois pour en prévenir de futurs).

Sans faire l’histoire du roman policier, nous pouvons nous demander ce qu’il en est à présent. Quand nous pensons au travail de la police, quelle est la part de notre jugement qui est inspirée par une réalité (que nous ne fréquentons que de manière tout à fait exceptionnelle) et quelle est la part qui provient de clichés véhiculés par les fictions de masse ? Quand un vingtenaire passe le concours d’entrée de la police nationale, est-ce qu’il est influencé par la réalité du métier de policier ou par les enquêtes de commissaires de police dont il a suivi les aventures à la télévision ? Quand quelqu’un est mis en garde à vue, est-ce qu’il demande à avoir le doit de donner un coup de téléphone, comme dans un commissariat de feuilleton américain ? J’ai ouï dire qu’il était plus que commun pour les juges français de se faire donner du « votre honneur », quand les témoins ne réclament pas à jurer sur la Bible. Et ça n’étonne pas réellement les magistrats puisqu’ils ont vu les mêmes séries américaines que tout le monde1

Le traitement médiatique de la « grogne des universitaires » m’amène à me poser la question de savoir ce qu’est un universitaire dans l’imaginaire collectif. Et même, de savoir s’il existe une place pour les universitaires dans l’imaginaire collectif. La réception par le public (je me base pour en parler sur les discussions diverses que j’ai pu avoir à ce sujet) de l’actuelle grève des universitaires m’apparait étonamment indifférente, soutenue par une maigre conscience de l’actualité des enjeux et des problèmes soulevés, voire de l’existence même des enseignants du supérieur. Les étudiants existent (nombreux semblent être ceux qui croient être en présence d’une grève étudiante), mais leurs professeurs, non. Je suis souvent étonné de la méconnaissance des différences entre les statuts de profs et du manque de compréhension de ce qu’est une carrière universitaire.

En me penchant superficiellement (c’est à dire en me fiant à mes souvenirs personnels et non en m’appuyant sur une analyse méthodique) sur le traitement de l’université par les fictions, notamment des films ou des feuilletons télévisés, je constate déjà une énorme différence entre les États-Unis et la France, qui est que l’universitaire des fictions françaises est presque exclusivement un étudiant. Chez les américains, le professeur semble exister un peu plus. Le plus fameux exemple est sans doute le personnage de l’archéologue Indiana Jones. Si Indiana Jones a marqué les esprits2 , il n’est pas pour autant l’universitaire typique au cinéma, il est plutôt le digne descendant des universitaires aventuriers de Jules Verne ou d’Arthur Conan Doyle (les professeurs Sumerlee et Chalenger dans Le Monde Perdu), toujours prêts à réagir avec pertinence face à l’irruption d’un animal préhistorique, d’une momie revenue à la vie, etc.

Dans un registre moins fantaisiste (quoique), des films comme Dead poets circle (1989), Good Will Hunting (1997), Mona Lisa Smile (2003), ont parmi leurs personnages principaux un ou plusieurs professeurs d’université. Les trois titres que je cite ici ont pour point commun de parler de la question de réussir (ou pas) sa vie et de la poursuite du bonheur. La trame de ces films est toujours un peu la même : la victoire humaine correspond au renvoi ou à la démission de l’enseignant qui a offert une leçon de vie à ses étudiants. Nous voilà avertis : la transgression, la subversion, la liberté, c’est bien mais ça expose mécaniquement à une sanction.
Plusieurs séries, notamment de science-fiction, ont aussi parmi leurs protagonistes principaux des professeurs d’université : Sliders (1995), The Sentinel (1996), Lost (2004), Numb3rs (2005), Heroes (2006)… Ici, le professeur est avant tout celui qui est capable de fournir des explications aux phénomènes ou de trouver la solution à des problèmes à l’aide de son savoir encyclopédique (nous revoilà à Jules Verne). Ses recherches portent souvent sur une discipline fantaisiste telle que le voyage dans le temps, l’étude du paranormal, l’ufologie, les mutations de l’espèce humaine, etc.
Les disciplines universitaires fantaisistes ne sont pas rares dans les fictions, ce qui constitue à mon sens un authentique hommage à la capacité à étudier des sujets inédits ou à étudier de vieux sujets d’une manière inédite qui est la marque de l’université depuis ses débuts — hors certaine filières réglementées (médecine, droit) peut-être. Notons, pour revenir au roman policier, que les professeurs experts en criminologie, et notamment en « profiling » sont extrêmement courants au cinéma ou dans les séries, alors que leur discipline n’existe pas forcément sous cet intitulé à l’université, en France en tout cas, les criminologues ayant souvent une discipline de rattachement tout à fait traditionnelle : médecine, psychologie, sociologie ou droit. Mais une fois de plus, la réalité cherche à rattraper la fiction puisqu’on a pu le voir récemment, le Conservatoire des Arts et métiers, à Paris, vient de se voir imposer (par décret ministériel) une chaire de « criminologie appliquée » (!?).

Il existe aussi un genre de professeur d’université souvent rencontré dans le cinéma fantastique, qui est l’expert en puissances occultes. Bien qu’il soit « chercheur indépendant » et bibliothécaire d’un lycée, on aurait du mal à ne pas voir un universitaire dans le personnage de Rupert Giles, le mentor de la tueuse de vampires Buffy dans la série éponyme (1997). Rupert Giles est vraisemblablement inspiré par le professeur Van Helsing, issu du Dracula de Bram Stoker (1897). La série Buffy contient un autre professeur d’université, Maggie Walsh, psychologue, qui effectue pour le compte du gouvernement américain des recherches secrètes sur les créatures fantastiques qu’elle capture et dissèque dans le but de créer un patchwork biologique à la façon de la créature du docteur Frankenstein. Inutile de dire que l’affaire se finira mal pour elle.

L’universitaire qui fraie avec la magie, qui étudie les langues mortes et enterrées pour les invoquer parfois, existe dans les fictions françaises, je pense par exemple aux professeurs Brennos et Vernet dans Brocéliande (2002)3 . Il me semble que la très étrange université privée iséroise des Rivières pourpres est le cadre de recherches étranges aussi, mais j’ai perdu tout souvenir de ce film, si ce n’est que, comme pour Brocéliande, précédemment cité, la décoration intérieure de l’université est nettement inspirée des campus prestigieux du nord est des États-Unis, avec bibliothèques de bois et de velours et parcs paysagés.

On peut aussi parler du désopilant Da Vinci Code dans lequel des sémiologues et des historiens de l’art (Robert Langdon, Jacques Saunière, Sir Leigh Teabing) se battent pour découvrir ou pour cacher qu’une jeune cryptologue de la police judiciaire française est la descendante de Jésus Christ et de Marie-Madeleine4.

Sans aller jusqu’au surnaturel, le professeur d’université qui entraine (par la philosophie par exemple) ses étudiants vers l’application de théories abstraites au point d’être amorales, inhumaines, est une figure qui me semble courante, comme par exemple dans Rope, d’Alfred Hitchcock. À l’inverse du prof passionnant (jusqu’à se montrer dangereux), on trouve beaucoup de personnages de professeurs ennuyeux, de vieux barbons qui ressassent leur cours de manière routinière, qui ont perdu la fibre, s’ils l’ont jamais eu.
Je vois une variante au prof passionnant, qui est celle du chercheur (pas toujours professeur) passionné et prêt à tout pour mener ses travaux à bien, y compris travailler pour des institutions ou des régimes aux buts franchement malsains. Réciproquement, l’universitaire « éthique », qui utilise sa position pour servir un but moral, est une figure récurrente (Paul Newman dans Torn Curtain, toujours d’Alfred Hitchcock, par ex.). Ces deux derniers archétypes sont à mon avis directement issus de la guerre froide et rappellent de nombreuses figures authentiques, telles que Alan Turing, John Von Neumann, Albert Einstein, Werner Von Braun ou encore Robert Oppenheimer.

Dans un registre moins spectaculaire, et spécifiquement dans le cinéma français (mais aussi québécois, chez Denys Arcand ou Robert Lepage), il me semble qu’il existe de nombreux personnages d’universitaires qui font tout sauf donner cours ou effectuer des recherches. Ils bavardent, ils mènent des vies sentimentales complexes (et souvent particulièrement immatures, le prof qui s’amourache de son étudiante, par ex.), et l’on a l’impression que leur profession a été choisie pour le temps libre qu’elle est réputée leur laisser ou bien parce que l’université constitue en quelque sorte un abri contre la vie séculaire, contre certaines conventions de la vie sociale ou de la vie d’adulte.

Je ne dégage donc pas une seule figure d’universitaire au cinéma, dans la littérature et dans les séries télévisées, mais plusieurs. Il me semble que les fictions américaines sont nettement plus concernées par le sujet, et se montrent, quelque part, plus respectueuses de la figure du professeur.
N’hésitez pas à poster des commentaires sur ce sujet si vous avez une opinion à partager ou si vous disposez de références que je ne connais pas ou que j’ai négligé.
Malgré sa longueur (je suis bavard, je sais, je sais), cet article ne doit être pris que comme une ébauche de réflexion, un point de départ brouillon et empirique.

edit (23/02/09) : B. Coulmont me signale l’existence d’un article de Laurent Ferri intitulé Le chartiste dans la fiction littéraire (XIXe et XXe siècles) : une figure ambiguë, publié par une des plus anciennes revues scientifiques françaises, la Bibliothèque de l’École des chartes (livraison 159, année 2001, p. 615-629.)
edit (23/02/09) : Laurent Ferri me signale quand à lui l’article Love on campus, publié par  William Deresiewicz dans The American Scholar en 2007, article qui traite notamment (par sa représentation dans la culture populaire) d’un tabou universitaire, les rapports sentimentaux entre étudiant(e)s et enseignant(e)s.

  1.  Les présidents des États-unis sont un autre exemple de mythologie contemporaine constituée autour d’une profession précise et qui tout en étant fantaisiste (on ne compte pas les présidents « hommes d’action » par exemple) inspire la communication des authentiques présidents américains, comme George Bush qui se fait filmer débarquant héroïquement en hélicoptère sur un porte-avion situé dans le Golfe Persique pour féliciter ses soldats et leur apprendre que leur travail est terminé : « mission accomplished » — images qui s’avèreront avoir été tournées au large de San Diego, ce que la presse s’est gardée de faire savoir à l’époque. []
  2.  Indiana Jones… quand je pense à la vie de prof que je voudrais avoir c’est lui qui me vient spontanément à l’esprit… (S*K*, maître de conférences en littérature anglaise, née à la fin des années 1960) []
  3. Un point amusant : les mots grammaire, glamour (c’est à dire charme) et grimoire (ouvrage apparemment incompréhensible regorgeant de secrets) ont une racine commune, liée à l’étude des écrits mystérieux, le mot « grimace » (l’expression du malheureux que l’on force à étudier des langues disparues)  []
  4. je n’ai pas de remords à éventer le suspense car je ne souhaiterais à personne la torture que représente la lecture de ce roman épouvantablement mal écrit []

Teaser (2)

février 22nd, 2009 Posted in Brève, Lecture, Modèles abandonnés, Sciences | 1 Comment »

Un nouveau professeur dans le collège de Monsieur Vandermeulen.
Vous le reconnaissez ?

Le dessin est de Monsieur Guillaume Guerse.