Profitez-en, après celui là c'est fini

Mes savants américains (2)

août 26th, 2010 Posted in Brève, Personnel | 18 Comments »

J’ai posté mon article un peu tard, hier, pressé de le terminer sans doute, et je m’aperçois que j’ai complètement oublié d’évoquer un pan de l’histoire de ce site : ses opportunités d’exploitation hors web.

Dans les heures qui ont suivi la publication de l’article d’Astrid Girardeau dans Libération, j’ai reçu un coup de téléphone urgent de la part d’une société de production liée à Canal+ qui me proposait rien moins que de lancer une mini-série télévisée dans la veine de Caméra Café ou de Kaamelott. Mon interlocuteur, qui semblait presque étonné que je n’aie pas déjà signé avec quelqu’un d’autre, avait une idée extrêmement précise de ce qu’il voulait faire et il m’a semblé que ça s’éloignait un peu de mon propre projet d’origine, mais l’expérience me tentait malgré tout. Après quelques échanges de coups de fils et d’e-mails, considérant les emplois du temps des uns et des autres, il a été décidé que nous nous rencontrerions à la rentrée.
J’ai évidemment annoncé glorieusement à tout mon voisinage que Scientists of America allait passer sur Canal+, rêvant pour ma part à yacht de cinquante mètres que je pourrais m’acheter, une fois devenu roi du pétrole.
Après quoi, je n’en ai plus jamais entendu parler.

Quelques jours plus tard, les éditions Alternatives — éditeur libertaire historique, à présent intégré au groupe Gallimard, connu notamment pour des ouvrages sur les modes de vie alternatifs, le graphisme et le graffiti — m’ont contacté dans le but de me commander un livre basé sur le principe de Scientists of America1. Je me suis très bien entendu avec la personne que j’ai rencontré, un des fondateurs de la maison d’édition si je ne dis pas de bêtises, mais tout en discutant, je me suis dit que nous n’avions pas vraiment le même livre en tête. Il aurait voulu un ouvrage canulardesque orienté vers les sciences naturelles, tandis que je voyais pour ma part un almanach à la façon des « manuels des castors juniors » de mon enfance, ce qui, apparemment, ne parlait qu’à moi.
Je me suis fait expliquer le principe des droits d’auteur, des avances sur recettes, du pourcentage que je pouvais espérer, etc. Nous nous sommes quittés sur une poignée de mains virile, j’avais quelques mois pour fournir un manuscrit. Je me suis empressé d’annoncer au monde entier que mon livre sortait pour Noël.
Après quoi ni moi, ni les éditions Alternatives ne nous sommes donné signe de vie.

  1. Alternatives m’avait déjà embauché sans le savoir puisque j’avais autorisé les auteurs de In situ : Un panorama de l’art urbain de 1975 à nos jours (2005) à utiliser une dizaines de photos que j’avais prises au début des années 1980. []

Mes savants américains

août 25th, 2010 Posted in Personnel | 14 Comments »

Je n’ai jamais raconté l’histoire du site Scientists of America ici. Il est sans doute temps d’en faire le bilan, d’autant que ce projet est de moins en moins actif.
J’ai eu envie d’écrire ce billet lorsque l’on m’a fait parvenir une brève publiée par l’édition du 21 août (n°696) du journal Marianne et qui annonce que des chercheurs de l’Université Paris 8 ont inventé un classement alternatif au célèbre classement dit « de Shanghai », mis au point par des chercheurs de l’université Jiao Tong :

En lisant ces lignes, je me suis demandé s’il fallait rire ou pleurer, parce que l’information transmise ici par Marianne est en fait directement issue d’un article du site Scientists of America, article que je connais bien puisque j’en suis l’auteur. Le classement universitaire, qui porte le nom de « Échelle de Vincennes » et qui a la vertu de placer Paris 8 à sa toute première place, n’a jamais existé. Je suppose que la journaliste a compris qu’il y avait un certain humour dans le fait de mettre au point un barème qui classe ses créateurs à la première place. Son but, m’a-t-on dit, était de faire réfléchir. C’était le mien aussi. Néanmoins, qu’en tireront ses lecteurs ? Certains détails sont par ailleurs un peu légers. Imaginer que l’université de Saint-Denis puisse être placé en 39e place du classement de Shanghai est comique, c’est en fait Paris VI qui est dans ce cas : presque exclusivement orientée sciences humaines, Paris 8 ne peut même pas apparaître dans le classement dit « de Shanghai », qui ne prend en compte que des critères applicables aux sciences dites « dures ».
Mais ne tirons pas sur le journaliste (c’est l’été, après tout, et cette brève se veut humoristique…), la faute, finalement, m’incombe, et incombe au fait que de nombreux sites ont repris mon article ou ont évoqué son contenu, toujours en étant conscients de sa nature humoristique il me semble, mais en n’ayant pas toujours pris la précaution de le signaler. Ainsi, la multiplication des liens externes a transformé l’article en un véritable canular, ce qui n’était pas son but d’origine, car un des principes de base de Scientists of America est que, en lisant les articles avec un minimum d’attention, on ne peut pas ignorer leur nature fallacieuse.
Je veux bien jouer avec l’idée du vrai et du faux, mais faire tenir pour vraies des choses qui ne le sont pas ne m’intéresse pas particulièrement.

L’idée de créer Scientists of America est née autour d’un bon repas, avec mon voisin et ami Pierre Lecourt (connu pour avoir monté blogeee, le premier site consacré aux « netbooks »), et cette idée, c’était de donner une contenance à une vieille boutade qui consistait à annoncer de la manière la plus sérieuse des chiffres absurdes en commençant nos phrases par « des savants américains ont calculé que… ».
Nous avions déjà décidé que le site se nommerait Scientists of America et qu’il permettrait à n’importe qui de payer pour obtenir la rédaction d’articles pseudo-scientifiques aux résultats souhaités. Par exemple, si vous venez de lancer devant un apéritif que  « 10% des chats savent ouvrir les réfrigérateurs » et que l’on vous demande si vous ne venez pas d’improviser cette statistique, vous pouvez passer commande à Scientists of America pour qu’un article fasse une démonstration qui confirme vos dires. Le projet a traîné des mois, et, puisque Pierre était bien occupé avec ses propres sites, j’ai lancé Scientists of America tout seul en juin 2007. J’ai conçu un système de publication sur mesure, capable de gérer des commandes d’articles, de mettre en page lesdits articles de manière unifiée et d’être utilisé par plusieurs contributeurs. J’en suis assez fier car à l’époque, ça constituait une petite prouesse technique pour moi.
Parmi mes choix de départ, il y avait celui de permettre assez facilement aux lecteurs de comprendre la nature du projet, le refus de dater les articles, le mélange un peu vaseux d’articles intégralement francophones et d’une interface anglophone et la création d’une « équipe » factice de journalistes à qui sont attribués tels ou tels sujets.

L'équipe de Scientists of America

J’ai diffusé parcimonieusement l’adresse du site dans mon cercle amical, et les premières commandes d’articles sont tombées. Certaines avaient des intitulés ostensiblement humoristiques (les plaisanteries les plus courtes sont-elles les moins longues, lire des textes mal écrits donne des douleurs abdominales, les chants de messe provoquent des fausses-couches,…) mais très rapidement, certaines propositions d’articles m’ont mis en face de mes contradictions, car leurs sujets n’étaient pas spécialement amusants et semblaient émaner de personnes convaincues de leur justesse ou souhaitant convaincre, dans des domaines tels que la politique et la religion,… Si les sujets recoupaient mes opinions ou portaient sur des faits qui me semblaient justes, je n’arrivais pas à en tirer grand chose ; s’ils étaient, à l’inverse, contraire à mes principes personnels, l’affaire n’était pas moins difficile à traiter, quoique je m’en sois souvent tiré par des pirouettes. Par exemple, affirmer que le téléphone mobile est bon pour les adolescents1 en démontrant que les dégâts neurologiques subis étaient plutôt un bienfait à certains âges où les individus doivent se focaliser sur leur vie amoureuse — j’ai d’ailleurs eu le nez creux sur cette dernière affirmation puisque l’on vient de démontrer de manière plus sérieuse qu’une hormone inhibait temporairement les capacités cognitives des adolescents : le fameux « âge bête » existe bel et bien, c’est scientifiquement prouvé. Ce n’est pas la seule fois que j’aurais été rattrapé par la réalité d’ailleurs. Dans l’article en question, la principale vertu que je proposais pour le processus d’abêtissement des usagers de téléphones était économique : en rendant plus précoce l’adolescence, en allongeant la durée de cette adolescence et en privant les jeunes gens de jugeote, le téléphone mobile rend un service à l’économie capitaliste actuelle dont le consommateur de référence est justement l’adolescent.
Ce thème d’une industrie naïvement cynique, odieuse, dénuée de principes moraux et mue par l’idée qu’un individu doit toujours servir à quelque chose (consommer ou être consommé), revient fréquemment dans les articles de Scientists of America. La question est traitée par l’absurde mais il s’agit, évidemment, d’un positionnement politique de ma part.

À la mi-juin 2007, Astrid Girardeau (à l’époque journaliste pour Libération) a commandé à Scientists of America un article qui prétendrait que les jeux vidéo améliorent le niveau scolaire des enfants2. J’ai rédigé l’article, Astrid m’a ensuite questionné sur le projet et a publié un article sur le site Écrans, mais aussi et surtout dans le quotidien Libération, où le sujet a même eu l’honneur d’une illustration commandée à la talentueuse québécoise Élise Gravel. L’impact a été immédiat et de nombreux médias francophones en ont parlé : des journaux, TGV Mag, la radio suisse romande, Télé matin, la télévision quatre saisons au Québec, etc. Des blogueurs ont proposé leur analyse ou leur commentaire. Les meilleures réactions au projet ont souvent émané d’authentiques scientifiques, comme Antoine Blanchard3.
J’ai eu droit aux compliments de gens que j’admire, comme le scientifique « atypique » Joël Sternheimer, diplômé de Princeton, ancien étudiant de Louis de Broglie, qui poursuit des recherches délirantes sur l’influence du son sur la croissance des plantes et qui a en partie financé son indépendance, il y a quarante ans, en produisant quelques quarante-cinq tours sous le non d’Évariste.
Parmi les nombreuses expériences nées de Scientists of America, j’aurais aussi eu le plaisir de me faire commander un texte par Marc Lecarpentier pour le Festival du Mot : lire des livres prolonge l’existence.
J’ai aussi écopé de quelques critiques, parfois violentes, souvent liées au fait que j’étais à l’époque un des administrateurs de l’encyclopédie Wikipédia. Certains se sont même appuyés sur Scientists of America dans le but de discréditer Wikipédia.
J’ai connu quelques échecs avec des articles qui n’ont fait rire que moi, comme une nécrologie de Pierre-Gilles de Gennes4 qui se contentait de reprendre toutes les platitudes proférées à l’occasion du décès du prix Nobel, mais sans jamais parler de ses travaux : difficile de caricaturer les médias lorsqu’eux-mêmes le font si bien.

À l’usage, j’ai défini quelques principes stylistiques : trouver des noms aux sonorités amusantes mais qui ne sont pas des calembours et n’ont pas de sens caché ; employer des photos au grain professionnel issues d’image banks « discount » ; s’astreindre, enfin, à employer des poncifs littéraires comme ceux qui ont cours dans la presse de vulgarisation scientifique, dont les auteurs font parfois des raccourcis comiques, en concluant par exemple par « Il suffisait d’y penser » la tentative d’expliquer une notion mathématique telle que la contiguité de je ne sais quoi dans un espace à n dimensions, notion que peut-être seules cent personnes dans le monde peuvent comprendre. J’ai toujours aimé la vulgarisation scientifique, d’abord pour comprendre le monde et m’émerveiller à son sujet, et à présent pour me distraire, car bien souvent je ne vois pas de différence notable entre un article de Scientists of America et une brève de vulgarisation dans Science & Vie ou dans la presse généraliste.
Il y a bien sûr dans Scientists of America une réflexion sur le statut de la vérité et sur l’autorité de la science. Une nouvelle scientifique incroyable est-elle plus vraie si le laboratoire qui l’a annoncé se trouve de l’autre côté de l’atlantique ?
Pour ajouter un peu de crédibilité toc à l’ensemble, j’y ai intégré des publicités Google Adsense qui me rapportent quelques euros par mois en égayant mes mises en pages avec des réclames contextuelles, pour des effets parfois très drôles.

Il y a donc dans ce site un propos (modestement) politique (relatif notamment aux rapports troubles entre recherche, business et industrie) et une réflexion personnelle sur une certaine forme de littérature journalistique. Très rapidement, la blague m’a un peu dépassé et j’ai eu du mal à écrire des articles en partant des propositions que l’on me faisait. J’ai aussi eu les pires difficultés à accueillir de nouvelles plumes en renfort. Il y avait pourtant matière car plusieurs personnes, notamment des scientifiques tout ce qu’il y a de sérieux, se sont spontanément proposés pour écrire des article. La motivation de la plupart, je pense, était le goût pour les démonstrations pataphysiques. J’en profite pour remercier ici Julien, François-Xavier et Mathieu qui ont chacun apporté leur pierre au site mais qui ont certainement été un peu déçus ou étonnés par mes « rewritings » sans doute assez brutaux. Je remercie aussi bien sûr Nathalie, qui a accompagné la vie du site et a été la relectrice attentive de chaque article.

Aujourd’hui, j’ai plus de soixante-dix commandes d’articles en cours (je demande à tous ceux qui attendent que je traite leurs demandes de m’excuser de traîner ainsi !), quelques articles bien entamés mais que je ne parviens pas à terminer de manière satisfaisante. Mon niveau d’exigence a tellement augmenté que je ne me sens moi-même plus capable d’y répondre.
Je n’abandonne pas Scientists of America mais il est en demi-sommeil et chaque fois que je pense à relancer la machine, je rêve à d’autres projets : pourquoi pas un site généraliste de fausses nouvelles, comme feu lexamineur, site disparu en 2003 et auquel j’avais d’ailleurs collaboré (hmm… je vais finir par penser que je suis un farceur) ? Pourquoi ne pas changer de support, aussi ? La réalisation de « documenteurs » me plairait bien, quoique je ne voie pas bien comment dépasser le niveau de l’excellente série Look around you, produite par la BBC au début des années 2000 et que j’ai découvert récemment.
Le site continue à attirer un certain public de manière régulière, il vient juste d’atteindre le million de visiteurs uniques, ce qui n’a rien d’exceptionnel après trois ans pour un site qui a connu un certain « buzz » dans les médias, mais régulièrement on m’en reparle. Il m’est même arrivé une fois qu’un inconnu m’accoste pendant une conférence et me félicite comme si j’étais une forme de célébrité.

Parmi mes succès, je peux citer : L’état de santé de Mona Lisa, Les gens qui ont les yeux bleux aiment les films allemandsLa différence d’âge idéale dans un couple est de onze ans (article énormément lu par le biais de Google translation, notamment depuis des pays arabophones), Plus de neuf chinois sur dix parlent un excellent françaisLa fin du monde a sans doute eu lieuL’industrie réduit intentionnellement l’espérance de vie des consommateurs afin de se conformer à la BibleQui est le plus fort, les filles ou les garçons ?Ondes et tumeurs, la piste psychiatrique, La disparition de l’homme de Néanderthal serait due à l’obésité,…

Mes deux favoris ne sont pas des commandes et sont relativement atypiques, puisque l’un est une interview (L’étrange destin de Franz Werhboten) et l’autre, que je tiens pour mon chef d’œuvre finalement, prend la forme d’un courrier des lecteurs : Que faire d’un oiseau blessé ?

  1. Le téléphone cellulaire est bon pour les adolescents. []
  2. Les jeux vidéo améliorent le niveau scolaire. Cet article a été repris par les éditions Belin pour un manuel de Français de classe de terminale, dans le but de faire réfléchir les lycéens sur la fiabilité des sources d’information, notamment sur Internet. []
  3.  Les dessous de Scientists of America. Antoine, que j’ai rencontré depuis, m’avait commandé à l’époque un article en forme de paradoxe : Tous les articles publiés par Scientists of America sont faux []
  4. Un monsieur très gentil. []

Bris de verre

août 19th, 2010 Posted in Brève, Les pros | 4 Comments »

Signalé par Baptiste Coulmont, puis photographié dans les couloirs de la station Saint-Lazare, cette réclame pour un soda, diffusée sur les panneaux Numéri-Flash.
Le message n’est pas totalement limpide, quelle que soit l’acception que l’on choisisse de retenir pour l’expression « se taper » : subir ? assaillir ?

Je suppose que l’annonceur ne fait pas sciemment allusion aux nombreux panneaux brisés que l’on voit à présent dans Paris1, mais tout le monde, de part et d’autre de l’écran si l’on peut dire, semble avoir eu la même idée : une grande vitre de verre, ça se brise.

  1. À propos de ces panneaux vandalisés, quelqu’un qui se présentait comme étant journaliste pour la chaîne France 24 m’a contacté en pensant que je pourrais l’aider à rencontrer les auteurs des dégradations. Mais non, je ne les connais pas et si je m’intéresse à leur (ré-)action, c’est purement en observateur. []

Google lies

août 19th, 2010 Posted in Brève, indices, Parano | 7 Comments »

En sortant de la ville de Pau, j’ai aperçu ce bâtiment sur lequel est écrit en grosses lettres rayées : « Google lies » — Google ment.
J’ai pris les photos depuis un véhicule en marche, on ne lit pas bien.
Sur un forum, quelqu’un affirme que ce message émane d’un entrepreneur palois dont Google aurait blacklisté le site web, celui-ci ayant contenu des liens cachés destinés à favoriser artificiellement son référencement.

Tenter de tromper Google est effectivement sévèrement sanctionné. Peut-on exister sur Internet une fois frappé d’ostracisme par un moteur de recherche en situation de quasi-monopole ? Comment défend-on sa cause ? À qui s’adresser ?
Cette fresque ne cherche sans doute pas à avertir les habitants de Pau, puisque ceux-ci ne sont pas majoritairement anglophones. Il s’agit de faire connaître son sentiment à Google, d’attirer son attention.

L’histoire n’est peut-être pas vraie, peut-être s’agit-il d’une banale intervention de graffiteurs taquins…
Le bâtiment est visible sur Google street view, mais sa photographie est antérieure à la réalisation du message.
En avançant et en zoomant, on s’aperçoit que le mur contenait des messages politiques, l’un concernant l’actuel président de la république, l’autre, pas très clair, se rapportant aux organismes génétiquement modifiés.

Si je me fie à ce blog, le message « Google lies » date de septembre 2009.
Selon le copyright intégré à l’image, le véhicule de Google Street View a pris ces clichés en 2009. Une photographie prise quelques dizaines de mètres plus loin montre une affiche peinte à la main pour une fête datée du 1er mai. À quelques mois près, le message aurait été intégré à la somme iconographique de Google. Peut-être a-t-il été créé pour ça.

La revue Planète et la cybernétique – bilan

août 16th, 2010 Posted in La revue Planète, Lecture, Sciences | 18 Comments »

La revue Planète a rencontré un succès très important en son temps (1961-1971), notamment auprès des personnes ayant effectué des études supérieures longues1. Elle ne faisait pourtant pas l’unanimité — j’ai lu par exemple un courrier de lecteur (Planète n°35) écrit par le philosophe Étienne Borne qui se disait ulcéré d’avoir été cité (de travers à son avis) par une revue selon lui « attentatoire aux intérêts et à l’honneur de la science, de la philosophie et de la religion ».

Il faut admettre que les auteurs n’avaient pas peur de passer allègrement de la vulgarisation scientifique à l’évocation de « médiums » capables d’impressionner une pellicule photographique par la seule force de leur pensée. Il était possible de voir mentionner un authentique grand penseur contemporain (Korzibsky, McLuhan, Wiener) sur le même plan que des escrocs « spirituels », des charlatans ou des amuseurs (Sri Aurobindo, Lanza del Vasto, Helena Blavatsky, Aleister Crowley). Planète pouvait faire le récit de civilisations disparues (et n’ayant parfois jamais existé) ou extra-terrestres à côté d’articles sérieux sur l’anthropologie, la paléontologie et l’astronomie.
Un nouveau théorème mathématique ou une découverte en physique fondamentale y servaient de prétexte à des démonstrations philosophiques. Des analyses politiques sérieuses pouvaient jouxter la liste des coïncidences troublantes qui rapprochent les meurtres de John F. Kennedy et d’Abraham Lincoln… Et bien entendu, de nombreux articles mélangeaient allègrement les genres. Jacques Mousseau, rédacteur en chef, défendait la revue en rappelant : « nos lecteurs sont des adultes ».

Nous sommes en plein dans la tradition des Impostures intellectuelles qu’ont pointé du doigt Alan Sokal et Jean Bricqmont dans le livre du même nom en 1997, travers qui selon certains (où ai-je lu ça ?) remonte à Voltaire et à son immodestie face aux sciences exactes, immodestie inversement proportionnelle à sa compétence réelle dans le domaine. C’est d’ailleurs à Voltaire que Louis Pauwels en appelle pour se défendre (Planète n°10) : selon le philosophe de Ferney, ce sont les littérateurs (dont Paris regorge, dit-il, plus qu’Athènes ou Rome en leur temps glorieux) qui n’ont pas été invités à participer à l’encyclopédie qui se sont dressés contre elle.
Planète n’est cependant pas qu’un phénomène exclusivement français puisque la revue a eu des éditions en italien, en castillan, en portugais, en néerlandais et même en arabe.
Une place très importante était accordée dans Planète aux thèmes « spirituels » (Krishnamurti, Rose-croix, soufisme, Tibet, etc.) et, tout comme avec les articles de Patrice Van Eersel dans Actuel une décennie plus tard, on se demande avec un certain effroi combien de leurs lecteurs Louis Pauwels et Jacques Bergier ont envoyé se perdre dans des sectes ou s’abimer dans des expériences avec des psychotropes. La revue allait même jusqu’à organiser pour ses lecteurs des séjours dans des ashrams indiens !

En même temps, l’étendue des sujets traités, le nombre de ses lecteurs et la qualité des collaborateurs de Planète en ont fait une sorte de monument. Outre les permanents de la revue, citons des gens aussi divers que Jorge Luis Borges, Ray Bradbury, Isaac Asimov, Henri Laborit, Robert Oppenheimer, Henry Miller, Nicolas Schöffer, Han Suyin, Dennis Gabor, Saint-John Perse, Jean Paulhan, Federico Fellini, Konrad Lorenz, André Cayatte, Roger Caillois, Arthur C. Clarke, Jean-Louis Barrault, René Clément, Julian Huxley…

Je remarque que Planète était une revue furieusement phallocrate : un ou deux noms féminins sont mentionnés parmi les contributeurs, et les femmes montrées en photographie dans Planète sont souvent nues et presque exclusivement anonymes. Les éditions Planète publiaient cependant une revue destinée au public féminin, Pénéla. Je n’en connais pas le contenu mais les couvertures laissent penser que l’on n’y parlait que de décoration. Un numéro a par exemple eu pour titre palpitant : 32 pages sur les moquettes. Pas étonnant que parmi les lecteurs de Planète on ne trouve que 16% de lectrices.
J’ignore ce qu’il en était dans les revues concurrentes.

Les articles consacrés à la cybernétique et à l’informatique

J’ai pu ne pas remarquer des articles, ou en tout cas des brèves, mais ma courte étude porte sur quarante-deux numéros de Planète (bi-mensuel) et du Nouveau Planète (mensuel). Ne m’ont manqué que les numéros 1, 2, 4, 5, 6, 8 et 22 de la première série, puis le numéro 9 et tous les numéros supérieurs à 10 (j’ignore combien il y en a eu) de la seconde série.

Voici une petite liste d’articles auxquels je n’ai pas consacré un billet entier, soit parce que ce n’était pas nécessaire, soit parce que leur sujet ne se rapporte que lointainement de celui dont traite ma série :

Planète n°17 juillet-août 1964 pp129-130
La troisième génération des cerveaux artificiels, par Jacques Bergier.
Les ordinateurs sont composés de minuscules unités de calcul (illustration : 56000 « unités de pensée » tiennent dans un dé à coudre) qui réagissent considérablement plus vite que le cerveau humain. Avec la généralisation de l’ordinateur, dit Bergier, les usines se vident de leurs machines traditionnelles, la classe ouvrière va être intégrée à la classe des savants.

Planète n°18 septembre-octobre 1964 pp30-35
Faut-il mettre les savants en laisse ? par François Derrey.
Intéressant papier sur la « fuite des cerveaux » (le mot est dans l’article), préoccupation qui n’est donc pas nouvelle. L’auteur préconise comme remède de mieux rémunérer les chercheurs français, de leur assurer de bonnes conditions de travail, d’avoir une industrie plus dynamique et de créer des « barrières douanières pour les intelligences ».
Quarante-cinq ans plus tard, on peut lire quasiment la même chose dans la presse…

Planète n°30 septembre-octobre 1966 pp175-176
Les élèves de Le Corbusier découvrent l’architecture cybernétique, par Michel Ragon.
Après la mort de « Corbu » (ainsi surnommé dans l’article), ses disciples tentent de finaliser la dernière commande de l’architecte, l’hôpital de Venise, en recourant à la topologie et à la cybernétique, avec l’assistance de Renault Engineering. IBM s’intéresse à ces travaux, dit l’article.

Planète n°31 novembre-décembre 1966 pp182-183
Machines, publicités, drogues… L’homme artificiel cède la place à l’homme naturel, par André Amar, qui résume un rapport publiée par la Rand Corporation (bulletin Sedeis, 10 mars 1965) : La productivité et la rentabilité intellectuelle seront à l’avenir augmentées et refaçonnées par la modification chimique, génétique, par l’ordinateur, par la manipumation et par les drogues. Le processus est déjà engagé, dit l’auteur. Ce Meilleur des mondes cyberpunk avant la lettre ne semble pas positif à André Amar qui pense que, privés de responsabilités, nous deviendrons « étrangers à nous-mêmes » et nous réaliserons « cet état d’entropie croissante dont parle Norbert Wiener dans Cybernétique et société. L’homme déshumanisé ne serait plus qu’une chose parmi les choses ».

Planète n°33 mars-avril 1967 pp182-184
En tournant 2001, Kubrick prend la science-fiction au sérieux, par David A. Kyle.
Le numéro précédent reproduisait la nouvelle The Sentinel, d’Arthur C. Clarke, nouvelle qui a servi de base à 2001. L’idée de la science-fiction « prise au sérieux » est évoquée dans de nombreux autres numéros.

Planète n°35 juillet/août 1967 pp152-166
Une nouvelle industrie, la prévision de l’avenir, par Jacques Bergier
Rêves et prémonitions, les anglais veulent créer le service de prévision des catastrophes, par Georges Alfil.
Dans le premier article, Jacques Bergier parle notamment de la manière dont la science-fiction inspire l’industrie. Le second article affirme que des scientifiques et des businessmen britanniques songent à créer une administration qui centraliserait les rêves prémonitoires, les visions et les pressentiments afin de les faire traiter par un « cerveau électronique » (pour ceux qui se posent la question, la nouvelle Minority Report, de Philip K. Dick, date de dix ans auparavant).

Planète n°37 novembre-décembre 1967 pp187-191
L’enseignement par ordinateur sera la réalité de demain, par François Derrey.
À Londres on peut appeler l’ordinateur par téléphone, par Jacques Bergier.
« L’ordinateur continue à faire peur (…) l’image absurde d’un monde déshumanisé gouverné par des machines continue de hanter les cauchemars de nos contemporains (…) c’est une révolution complète de notre pédagogie qui se prépare (…) Une fois de plus il se vérifie que la machine intellectuelle ne déshumanise pas l’homme mais le libère ».
Le second article, par Jacques Bergier, présente la manière dont un nouveau dispositif nommé « Modem » permet à des terminaux peu onéreux d’accéder à une partie du « temps-machine » de gros ordinateurs, et ceci pour le coût modique d’environ 2700 francs par mois, c ‘est à dire le prix d’un abonnement de quatre-vingt dix ans à la Revue Planète (30 francs par an).

Planète n°38 janvier-février 1968 pp54-65
Contre notre sous-développement pédagogique : les machines à enseigner, par Alain Hervé.
« Nous entrons dans une nouvelle ère de la formation de l’esprit humain. Une fantastique liberté de création va être offerte à l’homme par la machine. Dans moins de dix ans nous saurons ce qu’il en aura fait ».

Planète n°40 mai-juin 1968 pp46-43
Charles de Carlo, un technocrate inquiet, interview par Alain Hervé.
« Nous sommes entrés dans l’ère de l’informatique (…) des questions concernant l’avenir de l’homme lui-même se posent (…) Que peut-il craindre ? Que peut-il espérer ? ».
De Carlo, directeur de la recherche en automation chez IBM répond. Pour lui, l’Europe est en retard technologique du fait de son système éducatif désuet et ce retard ne sera pas rattrapable. Il explique assez pédagogiquement que l’intelligence de l’ordinateur n’est pas réellement concurrente de l’intelligence humaine : « On pense posséder une machine intelligente. C’est absurde ». Cependant il s’inquiète de la société rationnelle, d’où les sentiments sont chassés. Ce « monde rationnel, technique » est peut-être « une maison de fous aux murs chromés dans laquelle nous sommes enfermés ». Un jour, craint-il, nous aurons « affaire à une société complètement robotisée (…) la communauté occidentale sera devenue un univers technique et le reste du monde sera à sa merci ». Les artistes sont peut être un espoir car ils « ont un pouvoir incroyable mais ils ne savent pas toujours l’utiliser (…) le pouvoir de changer l’homme » (l’exemple choisi est celui du cinéma suédois).
« Les connaissances deviennent si envahissantes qu’il faudrait plutôt prendre soin de s’en protéger, pour ne pas s’obstruer l’esprit ».

Planète n°41 juillet-août 1968 pp148-147
La théorie de la signification met les sentiments et les émotions en équations, par Jacques Bergier qui se penche sur les recherches de Dwight Wayne Batteau (chercheur qui a tenté d’établir une communication entre hommes et dauphins), propose de « dépasser les limites de la théorie de l’information et parvenir à une théorie de la signification ».

Le nouveau Planète n°9 juin 1969 pp50-55
L’homme emmachiné, photographies de Henri-Cartier Bresson à l’invitation d’IBM.
Le commentaire se veut rassurant : « nous ne voyons pas des techniciens écrasés par des monstres qu’ils ne maîtrisent plus. Au contraire, la bonhomie, la décontraction annihilent toute angoisse de la démesure », mais il se conclut cependant sur une citation de l’écrivain de Science-fiction Henry Kutner : « Et la chair était devenue machine. Et l’acier était devenu esprit ».

Le nouveau Planète n°10 septembre 1969 pp40-43
Il n’y a pas de mémoire, par Jacques Bergier.
En se basant sur les travaux du neurologue et cybernéticien Heinz von Foerster, Bergier s’intéresse au caractère meuble de la mémoire humaine et à la façon dont on pourrait calquer la mémoire de la machine sur la mémoire biologique. En retournant l’analogie et en l’extrapolant, Bergier déduit qu’il est possible que, comme les ordinateurs, tous les humains soient victimes des mêmes trous de mémoire, des mêmes zones blanches, des mêmes faux souvenirs, des mêmes erreurs.
L’amnésie générale est en effet une explication de choix (à moi d’extrapoler) pour expliquer que des civilisations antiques supérieures aient disparu sans laisser de traces, ainsi que Planète l’a souvent laissé entendre.

En conclusion

Les rédacteurs de Planète étaient obsédés par certains thèmes tels que la possible augmentation de l’intelligence humaine, l’avènement d’un sur-homme, mais aussi la crainte d’un abêtissement général de l’humanité. Il semble que souvent, l’ordinateur leur ait semblé être l’outil de rêve pour sauver et pour améliorer l’humanité entière.
Bien qu’ils s’en soient régulièrement moqués, on sent par petites touches que les contributeurs de la revue sont légèrement inquiets face à la concurrence des « monstres d’acier ».
Malgré sa formation scientifique, Jacques Bergier ne craint jamais les extrapolations à l’emporte-pièce ou les descriptions techniques erronées : il aime chercher le merveilleux dans la science, mais s’il ne le trouve pas, il l’invente.

Mik Ezdanitoff, l’ufologue, télépathe et hypnotiseur qui apparaît à la fin de « Vol 714 pour Sidney », est inspiré par le personnage de Jacques Bergier, co-fondateur de Planète. © Hergé/Moulinsart 2010

En lisant tous ces numéros de Planète je me pose surtout la question du rapprochement entre fantaisie science-fictive et sciences dures. Les scientifiques (et surtout les scientifiques de l’immédiat après-guerre, à qui tout semblait possible) sont-ils de sérieux inventeurs ou ne font-ils que donner une réalité à des concepts imaginaires ? Et est-ce incompatible ? De leur côté, les auteurs de science-fiction seraient-ils des presque-scientifiques (et parfois d’authentiques scientifiques) que la difficulté et la lenteur du progrès désespèrent au point de préférer imaginer plutôt que d’attendre ? On peut penser par exemple du cas d’Aldous et de Julian Huxley. Le premier est une référence majeure de Planète et dont le second y a collaboré. L’écrivain Aldous Huxley a imaginé une société uniforme, parfaitement inhumaine, gérée par la drogue et l’eugénisme ; son frère Julian, biologiste et premier directeur de l’Unesco, a longtemps promu lui aussi la sélection génétique pour améliorer l’homme. Quand on sait cela et qu’on se souvient qu’Aldous Huxley a passé la fin de sa vie à essayer tous les psychotropes imaginables, on peut se demander si Le Meilleur des mondes était bien une dystopie et non une utopie dans l’idée de son créateur.

  1. cf. Planète n°35, Lecteurs de planète, qui êtes-vous ? pp34-43. On apprend que les lecteurs de Planète ont un niveau de vie élevé, que 42% d’entre eux ont fait des études supérieures. Le sondage contient aussi des questions telles que « Pensez-vous que la vie vaille d’être vécue sans un idéal qui la dépasse ? » – réponse : non à 67% []

La revue Planète et la cybernétique (9)

août 16th, 2010 Posted in La revue Planète, Lecture, Sciences | No Comments »

Je conclus mon exploration systématique de la revue Planète, avec ce vingt-deuxième numéro qui me faisait défaut et que j’ai pu me procurer depuis1.

Planète n°22 mai-juin 1965, pp.68-77 et p174.
Le testament de Norbert Wiener, par Gabriel Veraldi.
Dieu et le golem, cybernétique et religion, par Norbert Wiener, traduit, adapté et annoté par Gabriel Veraldi.
La cybernétique et l’humain, par Jacques Ménétrier.

Dans son introduction au travail de Norbert Wiener, Gabriel Veraldi semble très intéressé par le fait que le père de la cybernétique soit (selon la légende familiale) un descendant de Moïse Maïmonide — médecin et philosophe cordouan XIIIe siècle — et du théologien Aquiva Eger — connu quand à lui pour son refus de l’éducation non religieuse.
L’auteur de l’article insiste aussi sur la précocité de Wiener, qui est effectivement entré à l’université à l’âge de onze ans, qui a obtenu son doctorat à dix-huit, qui a poursuivi ses études auprès de Bertrand Russell et de David Hilbert et qui était, nous dit-on, « à l’aise dans quatorze langues ».

Fait qui n’est pas souvent signalé, l’article rappelle que Wiener a écrit un roman de science-fiction, The Tempter (1959), mais c’est évidemment au titre de père de la cybernétique qu’il doit sa renommée. La cybernétique, nous explique-t-on, a une définition des plus floues, c’est une science très jeune et dont l’ambition est immense. La revue Planète, selon l’auteur de l’article, s’est vue confier le soin de traduire en français et de diffuser le testament philosophique de Wiener, God and Golem Inc. Considérant ce texte de cent pages difficile à lire pour les profanes, Gabriel Veraldi en fait une traduction d’extraits très condensée (cinq pages) et commentée.

  1. On trouve des exemplaires de la revue Planète sur le site Priceminister, par exemple, pour des prix souvent inférieurs à cinq euros. []

La revue Planète et la cybernétique (8)

août 16th, 2010 Posted in La revue Planète, Lecture, Sciences | 1 Comment »

Je continue mon exploration systématique de la revue Planète, en quête d’articles se rapportant à la cybernétique et à l’informatique.

Planète n°23 juillet-août 1965, pp.68-77.
Le testament de Norbert Wiener, par Gabriel Veraldi.
La cybernétique est-elle de lasorcellerie ?, par Norbert Wiener, traduit, adapté et annoté par Gabriel Veraldi.

Je n’ai malheureusement pas sous la main le numéro 22 de Planète, qui présentait God & Golem Inc., l’ouvrage-testament de Norbert Wiener, décédé en 1964.
La publication de ce numéro 23 de Planète se veut une réponse à certaines réactions négatives suscitées par la publication précédente, puisque l’article de Veraldi est titré Une réponse à nos adversaires.

L’identité des adversaires en question n’est pas mentionnée, mais leur existence sert de prétexte à une défense des méthodes et de la philosophie générale de la revue : 
« Une société de pensée, qui prétend plaisamment monopoliser le rationalisme, nous accuse de mélanger les genres, de confondre science, philosophie et littérature en vue d’égarer les lecteurs trop naïfs pour s’y retrouver. L’accusation serait grave si elle était portée par de grands esprits. Elle provient heureusement de Déroulédès
1 de la science qui, ne se faisant pas remarquer par leurs travaux, cherchent à sortir de l’obscurité par la polémique. Wiener, qui était célèbre, n’hésite pas à rapprocher technique et sorcellerie, religion et recherche rationnelle, démarche légitime de l’intelligence qui a valu à Pauwels et à Bergier tant d’injures ».

Gabriel Veraldi, écrivain de la veine du réalisme fantastique est aussi auteur d’essais tels que : Dieu est-il contre l’économie ?, adressé au pape Jean-Paul II dans le but de le convaincre que le libéralisme économique est plus chrétien que l’hérésie léniniste ; La science face à l’énigme des ovnis ; La conscience invisible : Le paranormal à l’épreuve de la science ; etc.

Pour cet auteur, les pages de Norbert Wiener « semblent avoir été écrites pour Planète ». Rien n’est moins sûr à mon avis, car si Wiener n’a pas hésité à faire des références à la divinité ou à la sorcellerie dans ses écrits (et surtout dans ses titres), il n’en était pas moins ce que les américains appellent un « sceptique », pour qui les mots « dieu » et « sorcier » sont les outils de démonstrations philosophiques et non des croyances. Quant à la religion, c’est en tant qu’outil de contrôle et de pouvoir qu’il s’y intéresse. Humaniste mais pragmatique, Wiener a surtout réfléchi à la manière dont l’automation devait être gérée pour que l’homme n’en perde pas le contrôle. Le texte qui est traduit dans Planète ne dit d’ailleurs rien d’autre.

On peut supposer que les rédacteurs de Planète ont été inspiré par Wiener sur la base d’un malentendu, car le mathématicien n’était en rien un amateur d’ésotérisme scientifique.

  1. J’imagine qu’il est fait référence ici à Paul Déroulède, écrivain du XIXe siècle qui est surtout connu pour avoir provoqué en duel Jean Jaurès et Georges Clémenceau. []

La revue Planète et la cybernétique (7)

août 15th, 2010 Posted in La revue Planète, Lecture, Sciences | 4 Comments »

Je continue mon exploration systématique de la revue Planète, en quête d’articles se rapportant à la cybernétique et à l’informatique.

Le nouveau Planète n°7 mai 1969, pp.104-107.
L’ordinateur psychologue, par Jacques de Sugny.

« Le professeur Kleinmutz (université de Carnegie Mellon – Pittsburg) révèle les applications nouvelles du calculateur électronique. Le profil psychique du patient est réalisé par l’ordinateur. Cette méthode, si cela était généralisé, ne pourra-t-elle pas avoir des conséquences redoutables ? ».

Avec la création de langages de programmation plus proches du langage humain que le langage binaire, des psychiatres cliniciens ont, je cite, « établi que certaines opérations de la machine ressemblaient à notre pensée. D’où les immenses conséquences — pas forcément bonnes — de leur utilisation ».
L’auteur explique qu’il est possible d’établir des profils psychologiques à l’aide d’interfaces conversationnelles qui posent les questions d’un analyste, ou en épluchant des textes produits par un patient, par exemple sa correspondance. Ce qui inquiète Jacques de Sugny1, c’est avant tout l’usage qui va être fait des données collectées : il faudrait établir des restrictions morales et juridiques à l’emploi des ordinateurs en psychologie. Par ailleurs, bien qu’il trouve une telle attitude rétrograde, l’auteur pense que beaucoup de Français seront réticents à l’idée de « se confier à une machine ».

  1. Qui est le véritable nom de Jacques Trémolin, conteur animalier pour France Inter et pour l’émission Les visiteurs du mercredi au cours des années 1970, ancien résistant, ancien préfet de l’Ardèche. []

La revue Planète et la cybernétique (6)

août 15th, 2010 Posted in La revue Planète, Sciences | 1 Comment »

Je continue mon exploration systématique de la revue Planète, en quête d’articles se rapportant à la cybernétique et à l’informatique.

Planète n°36 septembre-octobre 1967, pp.156-164.
L’informatique transformera avant dix ans la société française, par Jacques Bergier.

Dans ce numéro, Bergier s’intéresse au « plan calcul« , lancé par Charles de Gaulle et Michel Debré dans le but de rendre la France autonome vis-à-vis des États-Unis (et vis-à-vis d’IBM) en matière d’informatique. L’auteur commence par se moquer de la Délégation à l’informatique qui s’avère introuvable et même inconnue du CNRS alors même que le plan calcul était doté de soixante-dix millions de francs en 1967.

Il finit par rencontrer des gens à qui parler et découvre notamment la création de l’IRIA, qui deviendra l’INRIA en 1979. L’auteur se fait entre autres expliquer que le but du plan calcul est notamment de mettre les ordinateurs français en réseau afin de casser leur isolement et de permettre aux diverses administrations de disposer de « consoles de conversations, c’est à dire de terminaux informatiques capables d’accéder aux ressources de gros ordinateurs. Les USA, la Suède ou le Danemark sont cités comme exemples de pays qui profitent d’ores et déjà de ce genre de systèmes et dont il convient de s’inspirer.

Au chapitre futurologique, Bergier s’intéresse à l’informatique médicale, mais aussi aux « machines à faire la classe », capables d’enseigner « par ramifications ». Avec ces machines, dit-il, « chaque élève suit l’itinéraire particulier qui lui convient et qu’il a choisi lui-même ». Pour l’auteur, l’ordinateur dégagera du temps aux professeurs et aux instituteurs, ce qui lui fait dire que l’enseignement automatisé sera, paradoxalement, « plus humain et plus favorable à l’étudiant que l’enseignement actuel ».

Bergier revient sur la question de la « quatrième génération d’ordinateurs » et sur les machines pensantes évoquées deux numéros auparavant, sujets qui ont, dit-il, intéressé beaucoup de lecteurs de Planète. Il suggère que l’IRIA se penche sur la question et favorise le développement et l’exploitation de brevets français dans le domaine.

L’auteur évoque diverses technologies de stockage de données informatiques, notamment des mémoires « à cristaux spatiaux » (?) ou des mémoires « à pondération », qui ne retiendraient des informations qui leur sont soumises « que ce qui les intéresse » (?).
Il pense par ailleurs que la France a un rôle à jouer dans le domaine de la fabrication de périphériques (qu’il croit, à tort, être la traduction française du mot software).
Les spécialistes de 1967 estimaient, selon Bergier, que l’ordinateur créerait trois ou quatre fois plus d’emplois qu’il n’en détruirait et que le marché de l’informatique commencerait à saturer aux alentours de 1975 — prédiction qui eût pu se réaliser, peut-être, si la diminution des coûts n’avait favorisé l’existence et la généralisation du micro-ordinateur. Il conclut sur cette prédiction : « Les économistes futurs compareront sans doute l’informatique à la découverte des mines d’or de Californie, il y a plus de cent ans ».

La revue Planète et la cybernétique (5)

août 15th, 2010 Posted in La revue Planète, Sciences | No Comments »

Je continue mon exploration systématique de la revue Planète, en quête d’articles se rapportant à la cybernétique et à l’informatique.

Planète n°34 mai-juin 1967, pp.72-89

Les machines intelligentes du jeune docteur Michie, un reportage au Centre de recherches sur les machines intelligentes d’Édimbourg, par Jacques Bergier.

Dans sa rencontre avec Donald Michie (retenu par l’histoire comme un très important chercheur en Intelligence Artificielle, collaborateur d’Alan Turing pendant la guerre, créateur du premier logiciel de résolution du jeu de morpion, décédé en 2007, à quatre-vingt-trois ans, dans un accident de voiture), Bergier est étonné par le fait que le laboratoire qu’il visite n’ait pas lieu dans un « fantastique laboratoire de science-fiction avec des machines et des robots dans tous les coins » mais dans ce qui ressemble à une villa anglaise des plus classiques où l’on boit le thé à cinq heures et où la seule bizarrerie est une grosse machine à écrire électrique à sphère de marque IBM permettant de communiquer avec la « machine intelligente » du laboratoire.
Jacques Bergier est invité à poser une question à la machine. Guidé par le professeur Michie, il demande des informations sur un dénommé Smith, et l’ordinateur lui répond avec la fiche d’un patient de l’hôpital de la ville. Très étonné par l’efficacité du résultat, il continue :
« – Parlez-moi de Charles de Gaulle
La réponse est immédiate :
– Je n’ai jamais entendu parler de Charles de Gaulle, il faut d’abord ajouter son nom à mes listes !
J’ai de nouveau le souffle coupé. »

On sent Jacques Bergier fasciné par des conversations homme-machine qui nous sembleraient à présent assez anodines. Il semble aussi étonné par la jeunesse des chercheurs, qu’il souligne plusieurs fois, par exemple en parlant de Robin Popplestone, inventeur du langage « pop » : « Le nom du jeune “Pop” restera peut-être dans l’histoire comme celui d’un des hommes ayant le plus élargi les bornes de l’esprit humain. Par esprit humain il faut entendre désormais l’esprit humain guidé et assisté par la machine ». Bergier doute un peu de la parole de Popplestone lorsque celui-ci affirme que n’importe qui peut comprendre la théorie des ensembles et l’algèbre de Boole.

De son côté, le professeur Gregory, spécialiste en imagerie informatique, explique qu’il s’occupe de dessin en trois dimensions et étudie la perception humaine. Jacques Bergier tente un rapprochement avec les « porte de la perception » de William Blake et d’Aldous Huxley, mais visiblement ce n’est pas le sujet.
Il est aussi souvent question d’amplifier l’intelligence, formulation qui semble être celle de l’auteur de l’article, plutôt que celle des chercheurs qu’il a rencontrés. L’américain Marvin Minsky est cité. Bergier s’inquiète un peu du retard de la France dans le domaine de l’intelligence mécanique. Il évoque cependant le « plan calcul » mis en route en 1966.

Bergier, qui était notoirement obsédé par l’idée du « surhomme psychique » est peut-être un peu déçu en constatant que les ordinateurs « pensants » sont surtout amenés à automatiser des usines à gaz ou à résoudre le célèbre problème du commis voyageur. Cela ne l’empêche pas de frétiller à l’idée de la « quatrième génération d’ordinateurs », équipés de circuits intégrés, qu’il décrit comme « des cristaux spécialement étudiés pour remplir 20 ou 30 fonctions électroniques à la fois ». Cette évocation un peu new-age de « cristaux » (qui concerne en fait le bête silicium) me semble typique de Bergier, qui se voulait alchimiste.

Retour aux angoisses de science-fiction avec l’évocation des prédictions de Douglas F. Parkhill1 : « La société future où l’homme ne sera plus le seul être intelligent, la cyberculture, comme le dit Parkill, fera planer de terrifiantes menaces sur l’humanité. La cyberculture peut, selon lui, nous précipiter dans la nuit sans fin d’un fascisme automatique, qui se perpétuerait lui-même automatiquement ». Les réflexions de Parkhill semblent concerner le contrôle de l’information et de l’automation plutôt que des histoires d’ordinateurs pensants. Bergier considère que « Parkhill est ici visiblement influencé par de terrifiantes nouvelles de science-fiction du style de Sam Hall, de Poul Anderson » mais ajoute que « la menace n’en existe pas moins. Si des dictatures utilisent à fond l’informatique, les démocraties seront obligées d’en faire autant et l’on risque d’arriver à un monde bien pire que le 1984 de George Orwell ». D’autant, précise Bergier, que si les ordinateurs peuvent amplifier l’intelligence, ils ne peuvent pas amplifier la morale. « Sans même aller jusqu’à la sinistre antiutopie de monsieur Parkhill, on peut se demander ce qui arrivera le jour où un spécialiste du hold-up installera chez lui une console le reliant à la multigrille des amplificateurs d’intelligence, qui lui permettront de réaliser le hold-up parfait ».

Optimiste malgré tout, l’auteur voit dans l’ordinateur un moyen pour chacun de faciliter diverses tâches quotidiennes fastidieuses, et évoque la possibilité qu’un jour, chacun puisse être équipé d’une console individuelle qui coûterait moins de 1000 dollars (ce qui correspond à ~6500 dollars actuels) , voire moins, et qui serait reliée à d’énormes ordinateurs bien plus chers.
Bergier croit très fort (il l’avait prévu dix ans plus tôt dans un ouvrage de futurologie) à la généralisation de cartes de paiement contrôlées informatiquement pour remplacer l’argent liquide.

  1. Douglas Parkhill, The Challenge of computer utility, Addison-Wesley, 1966. []