Profitez-en, après celui là c'est fini

La revue Planète et la cybernétique (4)

août 14th, 2010 Posted in La revue Planète, Lecture, Sciences | 6 Comments »

Je continue mon exploration systématique de la revue Planète, en quête d’articles se rapportant à la cybernétique et à l’informatique.

Planète n°29 juillet-août 1966, pp106-113.
Le dossier du robot, débat mené par Michel Francet.

Le sous-titre de l’article est superbe : Qui prendra les décisions dans les sociétés des années à venir : l’être humain, ou le cerveau électronique ?

L’introduction nous rappelle l’importance croissante de l’informatique : « Dans des domaines de plus en plus nombreux, de l’économie à la stratégie, l’homme s’adresse à des calculateurs électroniques pour résoudre les problèmes qui se posent à lui. Il fournit les données ; il attend d’un monstre d’acier les réponses ». La question posée ensuite est de savoir si tout cela peut nous échapper et, le cas échéant, quelles en seraient les conséquences morales et philosophiques.
Les intervenants du débat sont André Amar, professeur de philosophie à Sciences-Po ; Jean Barets, ingénieur conseil et directeur du club « technique et démocratie » ; Jacques Bergier, co-directeur de Planète ; Georges Elgozy, qui dirigeait la commission de l’automation dans le cadre du 5e plan quinquennal français (1966-1970) ; Pierre Parfonry, chef du service de presse chez IBM.

L’auteur de l’article effectue des aller-retour entre deux idées. D’une part, il évoque le fantasme de l’ordinateur despote dont l’intelligence sans limites est au ser vice d’une pensée inhumaine. En contrepoint, il tente de rassurer, de défaire le mythe et de rappeler que les machines ne sont rien de plus que des machines.
Seulement voilà : si le discours explicite se veut rationnel, le choix du vocabulaire et les explications techniques hasardeuses semblent constamment le contredire. L’ordinateur se voit par exemple comparé à un objet de contrôle et à un objet de mort : « Jusqu’à maintenant, deux machines seulement donnaient des ordres aux hommes : le feu rouge et la chaise électrique. Il va y en avoir beaucoup d’autres ». Les ordinateurs sont des « génies tout-puissants, sinon malfaisants, du moins implacables », des « monstres », et l’on est en droit de se demander, dit l’auteur, si nous n’entrons pas en « mécanocratie ».
Dans une description anatomique très étrange, on nous explique que le général MacNamara, qui a eu un certain rôle dans l’informatisation de l’armée américaine, est réputé ‘avoir « un cerveau électronique à la place du cœur ».
Malgré le choix des termes, l’auteur affirme que nous sommes victimes d’une vision passéiste, de « vieille science-fiction », lorsque nous imaginons que « À recenser les réalités actuelles et à rêver à celles de demain, on croit entendre comme un cliquetis permanent électrique et mécanique qui rythmerait la vie d’une humanité transformée en un docile troupeau d’esclaves ».

À l’époque, selon l’article, il existe 27 000 ordinateurs dans le monde non-communiste, ce qui semble alors considérable. « Des indices nombreux trahissent cette nouvelle approche du problème, cette nouvelle manière de considérer les monstres électroniques, cette démystification des ordinateurs. Par exemple, une nouvelle revue vient de paraître en France. Elle s’appelle « “Zéro-un-informatique” ».
L’auteur, qui n’a visiblement pas bien compris les explications qui lui ont été faites, distingue trois types de machines :

  • les ordinateurs digitaux, qui « ne sont pas et ne seront jamais intelligents ».
  • les ordinateurs analogiques, à l’intérieur desquels « on crée un univers et on le fait évoluer » (?).
  • les ordinateurs homéostatiques, qui sont doués d’organes sensitifs, qui n’obéissent pas à un programme et qui « font pour le mieux » (?).

Deux pistes pour le futur sont évoquées :

  • les travaux du neurologue et cybernéticien William Ross Ashby, qui voulait mettre au point un « amplificateur d’intelligence » au sujet duquel Jacques Bergier se demande comment on saura qu’il fonctionne, « puisque cette machine est par définition plus intelligente que nous ».
  • l’opinion de l’académicien soviétique Kolgonoroff (s’agit-il du mathématicien Kolmogorov ?) qui affirme que l’ordinateur pensant est pour demain et qui se réjouit à l’idée que « nous aurons bientôt des véritables frères pouvant comme nous, raisonner »… et accessoirement gérer un jour toute l’économie de l’URSS.

Le philosophe André Amar s’inquiète surtout pour l’influence qu’auront sur nous les langages « logiques » des ordinateurs : en façonnant notre esprit, ne rejetteront-ils pas dans l’ombre des modes de pensée plus profonds et plus rigoureux ? Michel Francet pense lui aussi que l’homme va devoir s’adapter à l’ordinateur plutôt que le contraire, du moins dans un premier temps : « Dans l’immédiat il parait évident que l’ordinateur va avoir une influence sur le cerveau humain. La machine va refaçonner l’homme ». Ce qui est un problème, si l’on accepte de le suivre lorsqu’il affirme que « Le facteur humain gène le fonctionnement des machines ».

Pour conclure, l’auteur nous rappelle que c’est à l’homme d’être humain, et que les sentiments (positifs ou négatifs) échapperont toujours à la machine, or ce sont ces sentiments qui ont construit l’histoire de l’humanité et qui révèlent les finalités de l’homme.
On perçoit dans cette profession de foi finale un besoin de se rassurer soi-même face à des machines qui ont la réputation de pouvoir égaler l’homme dans ce qui faisait sa fierté : son intelligence.

La revue Planète et la cybernétique (3)

août 14th, 2010 Posted in La revue Planète, Lecture, Sciences | No Comments »

Je continue mon exploration systématique de la revue Planète, en quête d’articles se rapportant à la cybernétique et à l’informatique.

Planète n°26 janvier-février 1966, pp144-152.
Les ordinateurs ne discutent pas, nouvelle de Gordon R. Dickinson, traduite par Brigitte André.

Parue sous le titre Computers don’t argue, cette nouvelle de science-fiction est constituée d’échanges épistolaires entre le client d’un éditeur et toutes sortes d’administrations, dans une situation au départ anodine mais qui se révèle totalement kafkaïenne : cherchant à échanger un livre reçu par erreur, l’homme finit par être condamné à mort pour le kidnapping et le meurtre de l’écrivain Robert Louis Stevenson. L’auteur montre de manière très drôle ce qui arrive lorsqu’un système fonctionne sans contrôle.

Cette nouvelle a été reprise dans diverses anthologies, parfois sous le titre Avec les ordinateurs on ne discute pas. Je suppose que cette publication est la toute première en français car elle intervient six mois seulement après sa publication originale, dans la revue américaine Analog.

Planète n°28 mai-juin 1966, pp168-170.
Pour résoudre la crise du savoir, faisons confiance à l’ordinateur, par François Derrey.

L’auteur pose le problème ainsi : l’information et l’accumulation de connaissances sont les bien les plus précieux de l’époque, mais ils sont par nature inépuisables et c’est leur profusion même qui empêche d’en profiter : « L’homme est dépassé par l’extension de son propre savoir. On arrive à un point où il serait plus rentable de dépouiller les documents existants que de faire de  nouvelles recherches ».
La solution, pour Françis Derrey, c’est l’informatique, qui permet de tout stocker, de tout classer, de tout indexer, de tout retrouver. Il expose longuement la manière dont doivent être formulées les requêtes pour être efficaces . Selon l’auteur, les résultats obtenus sont moins efficaces en sciences-humaines, lettres et arts que dans les domaines scientifiques et techniques . On peut sans doute voir dans cette affirmation le besoin, couramment exprimé dans la science-fiction notamment, de trouver des domaines qui échappent à l’ordinateur et qui permettent du même coup de définir la spécificité de l’homme : art et lettres, notamment. On peut peut-être aussi y voir la marque d’un léger mépris des « littéraires » envers les « scientifiques ».

L’auteur propose l’idée que les chercheurs pourront accéder à des mines documentaires distantes grâce à des « prises de savoir » (à rapprocher des « prises de calcul » imaginées par Jacques Bergier dans Planète n°9). Les chercheurs s’abonneront, explique-t-il, à des centres de documentation où les textes seront stockés électroniquement sans même avoir été lus. Les chercheurs recevront automatiquement les textes qui concernent leurs recherches à mesure qu’ils seront emmagasinés.

Dans  dix ou quinze ans, prédit l’auteur, les ordinateurs seront capables d’interpréter des questions transmises vocalement et pourront répondre eux-mêmes d’une voix synthétique, au téléphone.

La revue Planète et la cybernétique (2)

août 13th, 2010 Posted in Au cinéma, La revue Planète, Lecture | 1 Comment »

Je continue mon exploration systématique de la revue Planète, en quête d’articles se rapportant à la cybernétique et à l’informatique.

Planète n°24 septembre-octobre 1965, pp175-176.
Pas d’accord M. Godard !, par Frédéric Rossif.

Outre ses articles de fond, la revue Planète contenait un cahier généralement jaune intitulé « le journal de Planète » qui entendait faire le point sur l’actualité culturelle et scientifique.
Dans ce numéro, le cinéaste Frédéric Rossif (célèbre depuis pour des documentaires tels que l’Apocalypse des animaux, de Nuremberg à Nuremberg) critique assez violemment le film Alphaville, de Jean-Luc Godard. La numérisation qui illustre le présent billet est malheureusement à la limite du lisible, mais elle n’est là qu’à titre d’illustration.

Frédéric Rossif concède à Godard que son film est formellement très abouti, notamment du fait de son choix d’utiliser une pellicule ultra-sensible pour filmer la nuit.
Sur le « fond », la critique porte principalement sur « l’anathème contre la machine », qui est selon lui « le reflet d’une mystique agonisante » qui fait de Godard un auteur de « boulevard moderne ».
Je rappelle à ce stade que l’action d’Alphaville se déroule dans une ville dirigée par un ordinateur despotique, Alpha 60 — dont le nom est un clin d’œil à la célèbre série d’ordinateurs Gamma 60, produits par la société Bull.

Il n’est pas évident que la cible de Godard ait effectivement été l’ordinateur (qui est à mon avis utilisé comme métaphore de l’inhumanité de la société), mais  cela donne à Rossif l’occasion de s’engager dans une défense passionnée de « la machine »1, qui est selon lui « la seule forme construite, et construite organiquement ». Il ajoute : « Le premier langage, la première technique, la première science ont toujours été, dans l’histoire des hommes, des conquêtes de l’intelligence qui s’élève au dessus de l’état de nature et dompte les forces anarchiques pour établir le règne d’une volonté organisée, le moyen de plus de compréhension et de plus d’amour ».
Pour Rossif, Godard et les admirateurs de son film, sous prétexte de défendre la liberté individuelle contre les « robots » et le « cauchemar non climatisé », ne font que préserver leurs privilèges de classe, avec la plus mauvaise foi du monde : « on attaque l’objet scientifique pour conserver le monopole du confort intellectuel ».
Ce que Rossif nomme « la machine » va bien au delà de l’ordinateur, qui n’est d’ailleurs pas mentionné, et concerne les appareils d’enregistrement, la télévision et les communications, qui permettront de tout savoir, de témoigner de tous les faits, à tout moment, et constitueront un outil d’émancipation : « Ce sera la vraie liberté d’information. La vraie liberté individuelle ». Il finit sur une phrase que je trouve un peu obscure : « la machine sauve l’homme en l’obligeant à vivre par des moyens dangereux. Elle représente le dernier état de l’esprit ».

  1. Difficile de ne pas penser à la nouvelle d’E.M.Forster, The machine stops, écrite en 1909, qui a inspiré le film Matrix. []

La revue Planète et la cybernétique (1)

août 13th, 2010 Posted in La revue Planète, Lecture, Sciences | 2 Comments »

La cybernétique est une discipline scientifique inventée en 1947 par le mathématicien Norbert Wiener. Son objet est la compréhension ou la mise au point de systèmes interactifs aussi divers que l’organisme humain, la ville, la société ou les ordinateurs.

Norbert Wiener1 est une figure assez attachante de la science du XXe siècle. Entré à l’université à l’âge de onze ans sans avoir vraiment fréquenté d’école auparavant, il était curieux de tout et a notamment suivi les cours du philosophe Bertrand Russel et du mathématicien David Hilbert. Wiener a étudié la zoologie, la philosophie et les mathématiques. Pacifiste convaincu, il a refusé de travailler au projet Manhattan et a milité toute sa vie pour une « utopie de la communication », selon le terme de Philippe Breton2, qui lui semblait le meilleur moyen pour éviter la violence.

Le caractère transdisciplinaire de la cybernétique, la nouveauté et le mystère de l’informatique ne pouvaient que passionner la rédaction de la revue Planète, qui n’a jamais craint de mélanger science et fantaisie ou de chercher des implications philosophiques à des lois mathématiques. Une telle hybridation était ici plus légitime qu’ailleurs puisque Norbert Wiener lui-même en était en quelque sorte l’auteur.
Je me suis plu à fouiller tous les numéros de Planète (1961-1968), puis du nouveau Planète (1968-1971), à la recherche de mentions de la cybernétique ou de l’informatique en général.

Planète n°9, mars-avril 1963, pp90-101.
Où en est-on avec les cerveaux artificiels ?, par Jacques Bergier.

L’article commence par une évocation de l’histoire de l’informatique qui démarre avec Blaise Pascal et se termine par le Gamma 60, de la société française Bull, ce qui est un rien cocardier. De nombreux savants américains sont cités, mais très peu de britanniques : Babbage est avant tout mentionné pour sa haine des musiciens de rue, et quant à Ada Byron et Alan Turing, leurs noms n’apparaissent pas — il faut dire que l’un et l’autre ont été redécouverts plutôt récemment, mais cet historique n’en est pas moins approximatif. La théorie de l’information de Claude Shannon (rebaptisé Claude Charon !) est résumée de manière un peu douteuse. Dans cet article, ni Norbert Wiener ni la cybernétique ne sont précisément mentionnés.

Bergier ne craint pas de faire preuve d’enthousiasme lorsqu’il prétend que, je cite, « On peut définir le traitement informatique comme un moyen de réaliser l’impossible ».
Notons pour l’anecdote qu’il est fait mention d’un projet de l’université de Nancy qui consisterait à stocker informatiquement tout le « trésor » de la langue française : vocabulaire, grammaire, etc. Cette référence est assez émouvante, quelque part, puisque quarante-cinq ans plus tard, l’Université de Nancy pilote toujours ce même projet sous le nom de Trésor de la langue française informatisé.

Plusieurs fois, Bergier s’interroge sur le rapport de concurrence, de domination ou de coopération qui sépare l’homme de sa créature, l’ordinateur. Très impressionné par la victoire, au jeu de dames, d’un IBM704 « auto-apprenant » sur son programmeur, Arthur Samuel, Bergier entame son article par la déclaration suivante, qui ressemble à une prière : « Nous [Louis Pauwels et Jacques Bergier] ne voulons croire à des machines qui se substitueraient à l’homme. Nous voulons croire à des machines qui aideront l’homme. Dans le domaine psychique, nous voulons croire que l’homme ne passera pas le relai à des monstres d’acier. Tout le problème philosophique est là. Tout le reste est discussion sur le sexe des anges ».

L’illustration, signée Colos, est légendée ainsi : « Admirez les machines mais pariez sur l’homme ! »

Il faut dire que la description qui est faite de la machine est un peu inquiétante : « un Gamma 60, c’est d’abord une vaste pièce nue et froide comme une salle de chirurgie ».
L’ordinateur est anthropomorphisé :  « Le mauvais caractère des machines à penser, assez semblable à celui des enfants, se manifeste souvent » ; L’unité centrale « contrairement au cerveau humain peut penser plusieurs problèmes en même temps. Elle possède un nombre pratiquement infii d’“inconscients” travaillant en parallèle » ; parlant des erreurs de programmation, que l’auteur s’est visiblement mal fait expliquer : « ces fautes se produisent fréquemment lorsque la machine vieillit » ; enfin, l’ordinateur selon Bergier est capable d’émettre des jugements de valeur tels sur un ton légèrement vexant : « c’est absurde : vous avez essayé de diviser 0 par 0 ».

Je suppose que l’auteur a été aussi déçu que rassuré par la réponse forcément négative que lui ont fait la douzaine d’ingénieurs de chez Bull à qui il a demandé : « Pensez vous qu’il y aura un  jour une mémoire du monde, un grand cerveau dirigeant et dominant l’humanité comme dans les romans de science-fiction ? ».
Les ingénieurs interrogés ont orienté Bergier vers une autre piste : selon eux, l’avenir appartient à une machine individuelle bon marché3.
Bergier s’imagine alors que chaque ordinateur sera personnalisé et connaîtra suffisamment son propriétaire pour suppléer à ses défauts. Il parle de « couple homme-machine ».
Cinq ans avant la naissance du réseau Internet (mais vingt ans après le texte As we may think, de Vannevar Bush), Bergier évoque la présence future de « prises de calcul » qui permettront, pour un certain tarif horaire, d’interroger des machines distantes.
Très optimiste, il avance que « l’isolement du chercheur aura définitivement cessé. Chacun pourra participer aux résultats de tous les autres ».

La photo de gauche montre un détail des Bourgeois de Calais, par Rodin. À droite, on voit un enfant dans une salle informatique : « il souffira moins. Il aura des machines pour penser plus large et plus vite ».

Dans un autre article du même numéro4, Jacques Bergier et Louis Pauwels évoquent la vision, qu’ils contestent, de Roger A. MacGowan, chercheur pour l’armée américaine, qui considérait que tout organisme intelligent était appelé à devenir cyborg (mi-homme, mi-machine) puis à être remplacé par des machines aptes à se programmer elles-mêmes.
Pour MacGowan, seuls quatre futurs sont envisageables à long terme pour l’espèce humaine :

  • Une transition graduelle de notre société biologique vers une société d’automates.
  • La prise de pouvoir des automates sur leurs créateurs, c’est à dire nous.
  • L’élimination de l’espèce humaine par des automates intelligents extra-terrestres.
  • L’assistance, la supervision ou le contrôle de l’humanité par des intelligences extérieures mécanisées.

À la suite de cet article est reproduit une célèbre nouvelle de Frederik Brown dans laquelle l’ordinateur le plus puissant de l’univers répond à la première question qu’on lui pose : « existe-t-il un dieu ? » par « Oui, MAINTENANT il existe un dieu ».

On peut aisément voir ici qu’en 1963, l’ordinateur fascine autant qu’il inquiète.

  1. Dont le portrait ci-dessus est basé sur une photographie d’Alfred Eisenstaedt. []
  2. Voir : L’utopie de la communication : Le mythe du « village planétaire », par Philippe Breton, éd. La Découverte, 1990.  []
  3. On admirera la sagacité des ingénieurs si l’on se rappelle que quinze ans plus tard, Steve Wozniak recevait de son employeur Hewlett-Packard le droit de produire l’ordinateur Apple sans eux, alors que contractuellement toutes ses inventions leur appartenaient, et que Ken Olsen, président de Digital, affirmait « There is No Reason Anyone Would Want a Computer in Their Home ». Olsen a par la suite affirmé que ses paroles ont été mal interprétées, mais cela donne une idée de la nouveauté du concept de micro-ordinateur, même à l’aube de son existence commerciale massive. []
  4. Notons pour l’anecdote que le sommaire de Planète n°9 contient aussi un exposé de la Sémantique Générale d’Alfred Korzybski et un tableau synoptique du futur signé Arthur C. Clarke. []

À prendre au sérieux : la science-fiction (1958)

août 12th, 2010 Posted in Science & Vie, Sciences | 1 Comment »

En fouillant de vieux numéros de Science et Vie, je tombe sur cet article issu du numéro 494 (novembre 1958) de la célèbre revue de vulgarisation scientifique.

En introduction, l’article raconte comment les services secrets soviétiques et le FBI se sont intéressés à la nouvelle Deadline, de Cleve Cartmill, publiée dans Astounding Science Fiction en mars 1944, nouvelle qui décrivait avec une grande précision le fonctionnement et les effets d’une bombe atomique, et ce plus d’un an avant l’essai Trinity dans le Nouveau-Mexique — la première explosion nucléaire de l’histoire. Murray Leinster, qui écrivait pour la revue, a été interrogé par trois agents du FBI à ce sujet. On se souviendra que deux ans plus tard exactement, et toujours dans Astounding Science Fiction, le même Murray Leinster a inventé le principe même de l’ordinateur personnel avec la nouvelle A logic named Joe.
Isaac Asimov, Robert Heinlein, l’illustrateur Paul Orban et le directeur de publication John Campbell ont eux aussi été interrogés. Cambell est parvenu à convaincre les autorités de ne pas saisir la revue :  « afin de ne pas attirer l’attention des agents ennemis ».

La suite de cet article assez long est une défense argumentée de la science-fiction, qui est qualifiée de « prodigieux bouillon de culture à idées révolutionnaires » et « d’exploration systématique du possible » dont les auteurs sont souvent « d’authentiques savants » (Isaac Asimov est cité, comme de nombreux autres auteurs, mais aussi Norbert Wiener ou Werner Von Braun, ce qui est à mon sens un peu abusif, aucun des deux n’étant célèbre pour ses (rares) pages de science-fiction).
L’article insiste à plusieurs reprises sur les problèmes spécifiques de la France en matière de réception ou de production de science-fiction : les esprits fins considèrent que le genre est infantile et l’article désigne Jules Verne comme fautif. On précise cependant que cela ne concerne que la fiction et qu’il y a « énormément de science-fiction chez Henri Poincaré ou Teilhard de Chardin ». Cet accablement vis-à-vis du rapport entre la France et la science-fiction reste un motif très courant aujourd’hui parmi les amateurs du genre, cinquante deux ans plus tard.
De nombreux exemples d’inventions de fiction devenues réalité sont mentionnées : l’énergie atomique dès 1909, la bombe atomique depuis 1928, etc. La palme de l’intuition prospective semble revenir au roman Ralph 124C 41+ du luxembourgo-américain Hugo Gernsback, connu pour avoir forgé le terme « science-fiction », qui prévoyait en 1911 le radar, la télévision (et son nom), le nylon, le plastique, la lumière fluorescente, le microfilm et le jukebox.

On apprend par ailleurs que les américains se procuraient des livres de science-fiction soviétique malgré le rideau de fer et, qu’avant-guerre, l’Allemagne disposait d’un compte bancaire britannique exclusivement réservé à l’acquisition de revues et de romans de fiction spéculative anglo-saxonne.
L’article cite Theodore Sturgeon à propos de la manière dont la science-fiction est exploitée dans le « monde réel » :
« Ils nous pillent, mais seulement les armes. Quand nous leur proposons des solutions inédites à la guerre et aux calamités, ça ne les intéresse pas ».

L’auteur du papier est Aimé Michel, qui crédite Jacques Bergier pour sa documentation. Aimé Michel, décédé il y a une vingtaine d’années, était un passionné d’ufologie. Il a notamment collaboré avec la revue Planète, précisément fondée par Pierre Bergier et où les frontières entre l’imaginaire et la science étaient plus que floues.

Beaux-Arts électroniques

août 9th, 2010 Posted in Cimaises, Lecture, Vintage | 2 Comments »

Je ne résiste pas au plaisir de publier ici mes numérisations d’un article paru dans le sixième numéro de la seconde série de la revue Planète, paru en avril 1969.
Planète, fondé et animée par Jacques Bergier et Louis Pauwels, était une revue curieuse de tous les sujets, parfois pertinente et souvent coupable de mélanges des genres plus ou moins catastrophiques, puisqu’on y trouvait pèle-mèle des articles sérieux sur de grands thèmes anthropologiques, parfois bien avant que l’opinion ne s’y intéresse (surpopulation, importance du pétrole,…), des nouvelles de science-fiction ou de fantastique et enfin, des articles très premier degré sur des faits « mystérieux » : soucoupes volantes, ésotérisme des nazis, super-pouvoirs des bonzes tibétains, civilisations disparues, etc.
Planète était largement ouverte à la création artistique, et s’est plusieurs fois intéressée à la « Cybernétique ».

L’article Beaux-Arts électroniques, que je reproduis ici, est signé par Pierre Restany, un des plus grands critiques d’art de la seconde moitié du vingtième siècle, connu notamment pour avoir lancé les « nouveaux réalistes » (Arman, Cesar, Tingely, etc.), dont un manifeste avait justement été publié dans le premier numéro de Planète, en 1961.

Restany est enthousiaste et mentionne les préoccupations liées à l’époque : la peur que l’ordinateur devienne plus créatif que l’homme, notamment. Pourtant, l’art informatique était une mécanique bien lourde, comme on le comprend en lisant les descriptions de la production des œuvres : l’artiste transmet son idée à un « spécialiste de la communication » qui « codifie le message », puis un opérateur mécanographique traduit les commandes et les transmet à l’ordinateur qui, dit Restany, « agit ».
On remarque au passage qu’en 1969, l’ordinateur n’est pas un « média » puisque les travaux doivent être imprimés par un bras traceur ou dessinés sur un écran cathodique (qui n’était pas du tout un périphérique informatique typique) afin d’être ensuite photographié ou filmé.

Le mot « science-fiction » revient à plusieurs reprises, ainsi que le mot « futur » : c’est, clairement, un art à venir qui nous est décrit.
Je trouve assez savoureuse la description d’un dispositif de « cybersexe » (plutôt chaste, mais tout de même) au début de l’article.

Restany ne parle pas d’interactivité, mais il mentionne la question de la participation du public et prête à l’art « électronique » une dimension festive et populaire qui semble presque être ce qui le séduit le plus.

Mes jeux (20) Flower, par Sophie Daste

août 6th, 2010 Posted in Invité, Mes jeux | 9 Comments »

(Le dernier blog invite Sophie Daste pour la série Mes Jeux)

Je fais partie de ces gens qui ont le besoin compulsif de bouger la manette dans tous les sens dès qu’ils jouent à un jeu. Le paroxysme peut être atteint, pour ma part, lorsque je m’essaie à devenir pilote de course, jeux de simulation dans lesquels j’excelle de nullité.

Le jeu Locoroco sur PSP est d’ailleurs source de terreur chez moi, son gameplay consistant simplement à faire pencher le décors du jeu grâce aux ailettes L (Left vers la gauche) et R (Right vers la droite) pour faire rouler son locoroco (boule jaune) d’un bout à l’autre du décors. A priori d’une simplicité enfantine, ce jeu devient pour moi d’une difficulté olympique puisque je penche systématiquement la console vers la droite ou vers la gauche en même temps que j’appuie (fort) sur l’une ou l’autre des touches.

La Wii a donc été il est vrai une bouffée d’oxygène pour tous les compulsifs du geste, je n’ai d’ailleurs jamais tant brillé sur l’asphalte que lorsque je manie un caribou dévalant une piste glacée ou une moissonneuse batteuse dans le jeu, Les lapins crétins font leur show, mais est-ce la wiimote ou les règles crétines du jeu qui me permettent de diriger convenablement une de ces bestioles ?

C’est avec le jeu Flower que j’atteints pour la première fois une parfaite symbiose : mon corps, ma manette, ce moi augmenté s’unit pour devenir pétale.

Ce jeu me procure une pure extase, je me déplace grâce au sixaxis de ma dualshock 3, je navigue donc juste en penchant ce qu’il faut ma manette dans un sens puis l’autre incarnant alors le courant d’air qui fait voler à son gré un petit pétale…

Le jeu est très joli, son esthétique est légère et douce, d’un pétale à l’autre notre courant s’étoffe en ouvrant une à une les fleurs de la plaine, ces enchaînements (nous sommes toujours dans un jeu) provoque de courtes cinématiques où on voit par notre action la plaine reverdir ou s’assainir.

La musique du jeu est un autre de ses points forts car chaque fois qu’on accroche un nouveau pétale, une note cristalline sonne, différemment selon l’espèce de la fleur. Il est possible d’accélérer notre courant d’air en appuyant de manière continue sur une touche de notre convenance, pouvant ainsi jouer avec le rythme et l’intensité des notes qui s’envolent sur notre passage.

J’ai fini ce jeu d’une seule traite tellement il est hypnotisant (de par ses qualités graphiques et sonores, et son gameplay immersif) et j’ai eu peine à décrocher des vidéos de démonstration du jeu pour accompagner ce court article.

Les Rroms

août 6th, 2010 Posted in Mémoire, Personnel | 13 Comments »

J’évite de publier sur ce blog des articles trop directement liés à l’actualité politique, je me resserre sur mes sujets (images, culture numérique, science-fiction, art contemporain) — sujets qui peuvent toucher au politique, bien entendu. C’est pour ça que j’ai choisi d’aller ailleurs, chez Owni précisément, pour publier un article au sujet de la loi sur la « burqa ».
Hier, toujours chez Owni, j’ai publié un autre article intitulé La quinzaine du Rrom, consacré aux récents débats qui entourent les gens dits « du voyage » en France.

Je n’ai pas de connexions intimes avec cette culture, avec l’univers des Tziganes, Gitans, Manouches, Sintis, Rroms, Bohémiens, ou quelque autre nom qu’on leur donne. Pourtant l’article est sorti d’un coup et il me semble, à la relecture, chargé d’une violence dont je ne suis pas spécialement coutumier.
Le fait que le plus haut niveau de l’état s’en prenne à une cible aussi facile que les Gitans m’est odieux, parce que je connais un peu leur histoire et que cette histoire, qu’ils semblent avoir choisi d’ignorer pour leur part, est tragique de bout en bout. Ce serait à soi seul une raison suffisante de s’emporter. Le fait d’employer si grossièrement l’épouvantail de l’insécurité pour pousser les électeurs à reconduire l’actuel président dans deux ans un peu comme on effraie les poules pour les pousser dans le poulailler est aussi très irritant — d’autant plus irritant qu’il semble que cela soit parti pour fonctionner.

Mais il y a autre chose. Il me semble que ces populations « nomades » sont un révélateur de quelque chose, qu’elles sont le grain de sable qui grippe la machine. Elles ont pourtant parfois été aussi l’huile qui permet à la machine de fonctionner, puisque les Rroms ont souvent été des vecteurs de circulation de technologies, de savoir-faire ou tout simplement une main d’œuvre saisonnière capitale dans certaines économies agricoles. Bien qu’il pourrait sans doute être mieux accepté que jamais auparavant, leur mode d’existence reste à contre-courant de tout ce qui fait le monde moderne. Ce statut, plutôt que d’être considéré comme un caillou dans une chaussure, devrait nous être précieux, ne serait-ce que par ce qu’il nous apprend sur nous-mêmes (« nous », désignant ici les gens « pas du voyage »).

Je ne suis ni anthropologue ni historien ni philosophe, mais je pense pouvoir avancer que les états forts, comme ceux qui existent actuellement — comme la France —, se sont construits en délimitant le territoire, en maîtrisant les conditions d’acquisition et de transmission des biens, en contraignant les déplacements, en figeant les nomenclatures et en normalisant les pratiques professionnelles, c’est à dire, de manière générale, en restreignant au maximum les libertés et en collant un nom et un propriétaire à chaque bien.
Et justement, les Rroms sont différents, de par leur approche du territoire (qu’ils parcourent ou en tout cas qu’ils ne cherchent pas particulièrement à posséder et qu’ils ne considèrent pas, je pense, comme un fondement de leur identité), de la mémoire historique (ils se méfient beaucoup du souvenir, explique l’historienne Claire Auzias), de l’héritage « identitaire » (les Rroms épousent les religions et les noms de famille des lieux où ils vivent, ils se désignent eux-mêmes souvent par les noms qu’on leur a donnés et, tout en conservant leurs dialectes propres, apprennent les langues des pays où ils s’établissent). Ils semblent, enfin, avoir un rapport à l’autorité et à l’état bien spécifique, ce qui se comprend sans peine : j’imagine quelle peut être la méfiance envers le gendarme et le fichage de la part de quelqu’un dont les ancêtres ont été réduits en esclavage en Roumanie, ont échappé aux galères de Louis XIV (être « bohémien » était un motif suffisant pour mériter cette peine), aux déportations nazies, aux enlèvements ou aux campagnes de stérilisation et, enfin, à l’instrumentalisation politique (récemment en Roumanie, Italie, Irlande… et France).

Je serais bien incapable de théoriser ça proprement, mais il me semble que les gens dits « du voyage » croisent en permanence et de manière originale les grands thèmes en vogue chez ceux qui s’intéressent aux arts numériques : le territoire, le déplacement, la mémoire, la surveillance, le fichage, les interactions sociales, la propriété intellectuelle (pas de brevets ou de droits d’auteur mais des secrets immémoriaux d’artisans ou de musiciens qui se transmettent)… Et parmi tous ces thèmes, se trouve celui de la production et de l’utilisation des objets.

Partis d’Inde où ils étaient contraints au nomadisme du fait de leurs professions « impures » autant qu’utiles (chiffonniers, ferrailleurs,…), les Rroms exercent toujours les mêmes métiers un millénaire plus tard. Mais en quelques décennies, j’ai l’impression qu’ils n’ont jamais eu si peu de place pour exercer ces métiers, et ça me semble se rapporter à une mutation dans nos rapports aux objets.
L’automobile a remplacé les chevaux (si importants dans l’économie gitane). On ne fait plus aiguiser ses couteaux, on ne fait plus rembourrer ses coussins ou rempailler ses chaises, on ne répare plus rien, d’ailleurs, on jette, et les objets qui sont produits sont précisément destinés à être jetables, car l’industrie a plus d’intérêt à vendre successivement (fût-ce à bas prix) cinq objets aux fonctions identiques en dix ans que de vendre un seul objet qui dure vingt ans en étant rafistolé s’il le faut. Le problème des Rroms, c’est peut-être bien le marketing et le design.

Bon, nous repenserons à tout ça une autre fois, j’écris en ce moment depuis un village perdu du fin fond du Gers sur un écran minuscule.

La gravure et les trois tableaux reproduits dans cette note sont de la main de Jürg Kreienbühl, peintre suisse décédé il y a trois ans qui n’était pas spécialement célèbre en France (même si Philippe Dagen lui a consacré une belle nécrologie dans Le Monde), mais qui l’était nettement plus en Suisse alémanique. Je me rends compte que je n’ai jamais mentionné son nom sur le présent blog alors que c’est quelqu’un qui a énormément pesé dans ma formation.
En utilisant une technique picturale un peu archaïque (mais des matériaux modernes, comme les peintures vinyliques), Jürg Kreienbühl s’est efforcé d’être la mauvaise conscience de la modernité, peignant les bâtiments qu’on allait détruire, les lieux de mémoire abandonnés (comme la grande galerie de zoologie du jardin des plantes avant que ses formidables collections soient jetées au profit du musée « pédagogique » actuel), les rebuts de la société, qu’il s’agisse d’objets (décharges, cimetières) ou d’êtres humains. Il a notamment installé son atelier pendant dix ans dans le bidonville géant de Carrières-sur-Seine, détruit en 1977, où vivaient pèle-mèle des clochards, des algériens, des portugais et bien sûr, de nombreux gitans.

(œuvres © Jürg Kreienbühl : La caravane renversée ; La cour des miracles ; Le bidonville enneigé ; Maurice et boulon)

Mes jeux (19) Animal Crossing, par Onesound

juillet 29th, 2010 Posted in Bande dessinée, Invité, Mes jeux, Parti | 16 Comments »

(Le dernier blog invite le dessinateur Do-Bin Park / Onesound pour la série Mes Jeux)





Cette bande dessinée, mise en images par le dessinateur coréen Onesound dans le cadre d’une série de strips pour thisisgame.com, a été postée sur le forum IGN par un de ses membres.

Que soient ici remerciés Alexandre Delamaire, qui m’a signalé la version anglaise de cette bande dessinée, Ho-Sook Kang qui m’a aidé à trouver les e-mails des responsables du site thisisgame.com et Jean-François Rey pour la typo Spray Kaps.
And of course, thanks very much to Onesound for sending me his unflattened files and for allowing me to make a french version of this great cartoon.

De la mise en scène des catastrophes

juillet 21st, 2010 Posted in Images, indices, Les pros | 11 Comments »

Une intéressante affaire, révélée par AmericaBlog (média fondé par l’avocat, conseiller politique et activiste John Aravosis), embarrasse la société British Petroleum.
En observant à la loupe une photographie du centre de commande de Houston, dédié à gérer la catastrophique fuite de pétrole qui a lieu en ce moment même dans le Golfe du Mexique, il a été possible de démontrer que le contenu de certains des moniteurs de contrôle montrés sur l’image été modifiés.

Le pétrolier britannique, pris la main dans le sac, a admis la manipulation et rapidement remplacé l’image retouchée par le cliché d’origine, que voici :

Au jeu des sept erreurs, on peut constater que trois écrans de l’image d’origine qui affichaient des images illisibles ou qui étaient vides ont été remplis avec des images empruntées aux autres écrans.

Le lendemain, AmericaBlog a fait état de la découverte de détails suspects dans un autre cliché diffusé par BP pour illustrer l’opération « Top Kill », qui a eu lieu il y a déjà deux mois et qui consistait à colmater la fuite en injectant des tonnes de boue puis de ciment dans le conduit.

En agrandissant suffisamment l’image, on remarque sans difficulté un détourage à la hache de l’écran vidéo-projeté, au dernier plan.
Cette fois, il est difficile de dire si le but de la manœuvre était de modifier le contenu de l’image projettée ou (très vraisemblable à mon avis) s’il s’agissait juste de rendre cet écran projetté lisible en modifiant son rapport entre contraste et luminosité.

Ce qui est intéressant dans ces images « fausses », c’est que leur inauthenticité n’a strictement aucun intérêt en termes de manipulation, du moins à un premier niveau, puisqu’il s’agit d’interventions cosmétiques qui ne vont, a priori, pas modifier profondément notre perception de l’actualité que ces clichés illustrent. Rien à voir, par exemple, avec l’inquiétante multiplication des missiles iraniens sur un célèbre cliché diffusé par l’AFP (et fourni par le régime iranien) ou de l’augmentation virtuelle du public venu applaudir silvio Berlusconi sur la place du dôme, ou autres manipulations récemment mises à jour.

À un second niveau, ces images ne sont pas si neutres.
Diffusées sur le site de British Petroleum, en grande résolution et gratuitement (à condition de ne pas être utilisées dans des articles hostiles au détenteur du copyright, est-il spécifié), ces images ont une fonction précise, qui est celle d’illustrer la lutte contre la plus grande marée noire de l’histoire. Il ne s’agit donc pas d’information ni de documentation mais de communication pure et dure.
L’image reproduite ci-dessus, par exemple, ne semble pas avoir été retouchée. En revanche elle est mise en scène : les trois écrans qui se trouvent au sol semblent n’avoir aucune  justification pratique et ne doivent leur emplacement absurde qu’à la manière dont ils meublent l’image.

L’image suivante, qui évoque un poste de contrôle de vidéo-surveillance ou le cockpit d’un avion très moderne, multiplie les écrans de manière tout aussi absurde puisque la même image est répétée cinq fois.
BP veut nous convaincre de son professionnalisme et de sa détermination en nous fournissant des images généreuses en lumières et en couleurs, des images soignées, qui font écho à d’autres images, à certains films de guerre ou encore à l’iconographie de la conquête spatiale. Le but, je pense, est d’évoquer les hautes technologies, et de ne surtout pas ressembler à une équipe d’employés du tertiaire en pleine séance de brainstorming.
Ces images me rappellent beaucoup la salle de contrôle du NORAD dans le film Wargames.

La plupart des personnes qui figurent sur les images diffusées par BP sont montrées de dos, ce qui symbolisele travail et l’humilité — si les recettes de la peinture bourgeoise du XIXe siècle sont toujours valables.
Aucune ressource n’est négligée, même les écrans travaillent, y compris à double-emploi. Les compositions sont équilibrées, stables, ce qui suggère une ambiance réfléchie et concentrée : le problème n’est pas pris à la légère, les rares visages qui sont tournés vers l’objectif arborent une mine soucieuse, personne ne sourit, mais pour autant, les ingénieurs ne paniquent pas.
Bien entendu, rien de surprenant dans ce « storytelling », ni dans cet appel à un imaginaire de fiction pour traiter de questions d’actualité, puisque du pur point de vue de la compagnie pétrolière, la catastrophe écologique se double d’une catastrophe communicationnelle qu’il faut gérer aussi.
Espérons que leurs priorités restent les bonnes.

Je trouve amusant que ce soit des dispositif technologiques d’affichage qui soient retouchés. L’écran est synonyme d’accès à l’information et, depuis l’existence d’interfaces informatiques sur écran, de capacité à agir. Pas un moniteur ne doit être illisible ou sous-employé.
Le souci de ne pas présenter d’écrans désœuvrés existe au cinéma depuis plus de trente-cinq ans. Pour son film Westworld (1973), Michael Crichton avait occupé les écrans du centre de contrôle du (catastrophique) parc d’attraction par des animations nuériques programmées par l’artiste John Whitney. Il s’agissait à l’époque de montrer l’activité intense des machines, mais à présent ces images n’évoquent plus l’activité des ordinateurs, elles rappellent au contraire les repose-écrans, inventés dix ans plus tard pour empêcher les ordinateurs de s’abimer en affichant perpétuellement une même image.

(illustrations : British Petroleum pour les six premières images, puis Wargames et WestWorld )