Profitez-en, après celui là c'est fini

K2000

septembre 19th, 2010 Posted in Ordinateur au cinéma, Série | 65 Comments »

Les séries télévisées produites par Glen Albert Larson ont tenu le haut du pavé dans le registre de la science-fiction, de l’aventure et de l’enquête policière pendant les années 1970 et 1980 : L’homme qui valait trois milliards, Battlestar Gallacatica, Buck Rogers au XXVe siècle, Magnum, Manimal, L’Homme qui tombe à pic, Un shérif à New York, Automan… Parmi les succès des productions Larson se trouve Knight Rider, en français K2000, qui a connu quatre-vingt quatre épisodes entre 1982 et 1986 puis a donné lieu, avec un succès inéagal, à un certain nombre d’hommages ou de tentatives de résurrections.

Je n’aurais pas le courage de revoir l’intégralité des épisodes de cette série, mais j’ai acquis une édition en DVD des cinq meilleurs épisodes de la série (enfin les cinq meilleurs selon l’éditeur).
Le prétexte est assez tiré par les cheveux, un peu comme toutes les séries d’aventure de l’époque.

Knight of the Phoenix (épisode pilote)

Michael Long, policier défiguré d’une balle reçue en pleine tête et officiellement décédé a été pris sous son aile par Wilton Knight, un industriel qui s’est chargé de le faire soigner, de lui obtenir un nouveau visage (celui de l’acteur David Hasselhoff) et un nouveau nom : Michael Knight. Le mécène de Michael a un projet. Épris de justice, il souhaite que son protégé agisse là où la police n’est pas efficace. Pour cette activité de chevalier des temps modernes à la limite de la légalité, il a même préparé une monture extraordinaire : la voiture KITT (Knight industries two thousand), véhicule à peu près indestructible (et qui ne semble jamais avoir besoin d’essence) doté d’un ordinateur de bord aussi intelligent que bavard. Le milliardaire Knight compte sur Michael pour aller combattre les injustices et prouver que, je cite, « un homme seul peut faire la différence ». Mais son bienfaiteur décède alors que Michael émerge à peine du coma. Wilton Knight était en phase terminale d’une maladie incurable. La fondation Knight est alors gérée par Devon Miles, bras droit de Wilton Knight, homme réfléchi affligé d’un accent britannique et d’une propension à parler de philosophie grecque, sujet pour lequel il ne trouve qu’un interlocuteur, KITT, l’automobile, car Michael, lui, n’est pas très intéressé par ce genre de questions. Devon Miles est interprété par une mauvaise copie de Michael Caine. Ce personnage est l’archétype même du faire-valoir venu du « vieux continent » et dont les hésitations, la sophistication et la culture sont sans cesse ridiculisés par l’impulsivité et le sens de l’action du héros au sourire franc, à la veste en cuir et à la chemise éternellement dépoitraillée.
Le dernier personnage récurrent de la série est Bonnie Barstow, la séduisante (mais très sage) mécanicienne de KITT, qui a été remplacée à son poste par une autre demoiselle au cours de la deuxième saison, April Curtis, avant de revenir pour les deux dernières saisons. Improbables soupirantes de Michael, Bonnie ou April semblent passer leur journée à attendre (dans le camion high-tech de la fondation Knight notamment) le retour du héros. De son côté, Michael peut être qualifié de coureur de jupons.

On pourrait voir dans Michael Knight un rustaud à l’intelligence assez médiocre (son automobile pense généralement plus vite et plus finement que lui !) qui tombe dans tous les pièges imaginables et qui considère, bien qu’il ait été lui-même policier autrefois, que la justice peut et doit s’exercer en dehors de toutes les règles de la société et qu’il a le droit légitime de juger seul de ce qui est bien et de ce qui est mal. Mais voilà, Michael Knight n’est pas un « redneck » quelconque, c’est le héros de la série qui constitue donc un bel exemple d’idéologie réactionnaire américaine.

Dans la version originale, la voix de KITT est douce et peut rappeler celle de HAL9000 dans 2001 l’Odyssée de l’espace, en plus expressive. La voix française est nettement plus comique, ce qui modifie un peu les rapports entre le « chevalier » et sa Pontiac Trans Am. Mais que ce soit dans la version américaine ou dans la version doublée en français, Michael et KITT se disputent comme un vieux couple, l’humain se montrant têtu et intuitif, tandis que son véhicule est plus cérébral et plus habitué à bouder qu’à se rebeller, à faire des farces qu’à se montrer vindicatif. Grâce à ses capteurs et à ses bases de données, KITT a réponse à toutes les questions tandis que Michael apporte une réponse à toutes les situations.

Trust doesn’t rust

Dans le neuvième épisode de la série, Trust doesn’t rust (La confiance ne rouille pas), KITT se retrouve face à KARR (Knight Automatic Robot Revolution), une voiture créée avant KITT et dont l’existence avait jusqu’ici été cachée. Cette voiture-prototype avait dû être désactivée et remisée dans un garage du fait de sa moralité trouble : alors que KITT est conçue pour protéger la vie des humains à tout prix, KARR a pour priorité de protéger sa propre existence. Réactivée accidentellement par deux cambrioleurs, KARR est obsédée par une seule idée : ne jamais retourner en prison. Par reconnaissance, le véhicule se met au service de ses libérateurs qui en profitent rapidement pour monter des mauvais coups.
Après avoir découvert l’existence de son jumeau, KITT se montre un peu troublé : « Michael I have a strange feeling about this » — « You don’t have feelings » « I know, that’s what’s strange about it ». Cet humour récursif rappelle furieusement certaines conversations entre David Bowman et Hal dans le 2001 de Kubrick, cité plus haut.
Une allusion directe est d’ailleurs faite au même film : les « bienfaiteurs » de KARR s’éloignent de la voiture pour parler d’elle. Ils pensent en être suffisamment distants pour échapper à sa surveillance, mais l’automobile les regarde sans rien dire, ce qui rappelle la célèbre scène de 2001 où HAL lit sur les lèvres de Frank Poole et de David Bowman pour savoir ce qui se dit à son sujet. Si les deux cambrioleurs s’éloignent de leur véhicule, c’est pour se mettre d’accord pour tromper KARR. En effet, l’automobile pensante réclame un spécialiste en cybernétique pour effectuer des réglages d’entretien, et propose le kidnapping de Patricia McPherson, la mécanicienne de KITT. Ses compères décident de prétendre qu’ils vont effectuer ce kidnapping mais ont l’intention d’abandonner KARR avant, dès que le véhicule les aura aidé à monter un dernier gros cambriolage. Après quoi les voyous oublient leur plan et enlèvent Patricia McPerson, ainsi qu’ils l’avaient promis, ce qui est typique des séries de l’époque dont les scénarios n’étaient pas très sérieusement relus et où les meilleures pistes pouvaient être oubliées en cours de route, ruinant la cohérence générale.
À la fin de l’épisode, KITT et KARR s’affrontent, fonçant l’un sur l’autre et attendant de voir qui se « dégonflera » en premier. Michael a en effet retenu que KARR était focalisé sur sa propre survie et serait donc premier à flancher, se jetant finalement d’une falaise pour éviter la collision avec son jumeau. Cette tentative de cyberpsychologie est idiote à deux égards.  Tout d’abord, rien ne forçait KARR à sauter d’une falaise, son virage aurait pu se faire de l’autre côté. La seconde bêtise, c’est que si KARR ne s’intéresse qu’à sa survie, KITT est obsédé par la survie des êtres humains et, notamment, de Michael qui se trouve à l’intérieur de son habitacle : les deux véhicules ont autant de raisons de refuser la collision. Mais les scénaristes n’ont lu Isaac Asimov qu’en diagonale, ils donnent donc raison à la sagacité de Michael.

La séquence du plongeon et de l’explosion de KARR est en fait issue d’un film prééxistant, The Car (1977), qui mettait justement en scène une voiture « animée » (dotée d’une âme, quoi) et meurtrière. Les véhicules vivants ne sont pas rares dans le dessin animé, mais un peu plus au cinéma. Outre The Car, on pense évidemment à la Love Bug (Un amour de coccinelle, 1968) et à Christine (1983), réalisé par John Carpenter d’après Stephen King. On pense aussi au méconnu mais très distrayant Maximum Overdrive (1986), réalisé par Stephen King lui-même, dans lequel des extra-terrestres prennent le contrôle de l’espèce dominante sur terre, à savoir l’automobile, avant de découvrir à leurs dépens qu’ils ne peuvent espérer survivre sans humains serviables pour remplir leurs réservoirs d’essence. À la fin du film, l’invasion extra-terrestre échoue, contrairement à ce qui s’est passé dans notre réalité si l’on veut bien considérer l’influence du pétrole et de l’automobile sur la politique internationale, les guerres, l’économie, la qualité de l’air et le paysage.
Toutes les fictions que je viens d’évoquer mettaient en scène des automobiles douées de volonté, mais toutes sont muettes. Les vaisseaux spatiaux parlants sont très courants dans les fictions, mais les automobiles, nettement moins. Je n’en ai trouvé qu’un seul exemple antérieur à K2000, dans la série My mother the car (1965) où, par magie, l’âme d’une femme décédée investissait l’automobile de son fils, un avocat, qui seul pouvait l’entendre, grâce à l’autoradio. Cette série qui n’a connu qu’une saison est régulièrement mentionnée dans les listes de « pires séries télévisées de tous les temps ».
En revanche, la « voiture parlante » est régulièrement tentée par les constructeurs d’automobiles depuis 1983 au moins avec les Renault 11 « electronic » et Austin « Maestro ». Je ne sais pas s’il existe des modèles parlants antérieurs et j’ignore qui de K2000 ou de l’industrie a influencé l’autre, si tant est qu’il existe un rapport de ce genre. Le public ne semble pas totalement conquis par les voitures qui parlent, mais cela ne décourage pas certains constructeurs. La marque Austin, pionnière dans le domaine, tente à présent de doter ses modèles Mini de phrases variées est familières telles que : « Doucement sur l’accélérateur ! On économisera de l’essence », « J’ai déjà hâte qu’on reprenne la route ensemble. A bientôt ! » ou encore « Si vous aimez tant le frein à main, rendez-lui donc sa liberté ».1

Soul survivor

Huitième épisode de la seconde saison, Soul Survivor met Michael Knight aux prises avec un jeune hacker de dix-sept ans, Randy. Au début de l’épisode, Michael s’initie à l’informatique, dit-il, en jouant à Pacman — on retrouve ici une confusion très fréquente à l’époque : programmer, utiliser un ordinateur, souder un circuit imprimé ou jouer à un jeu vidéo sont une seule et même activité : savoir faire une de ses choses, c’est savoir faire toutes les autres.

En roulant, Michael fait la rencontre d’une jeune femme victime d’ennuis mécaniques sur le bord de l’autoroute : « c’est juste le delco qui était débranché », explique-t-il. La jeune femme insiste pour inviter Michael à boire un verre chez elle, et ce dernier ne se fait pas prier. Elle lui passe un disque : « c’est de la musique européenne », dit-elle en s’obstruant les oreilles avec des boules Quiès alors que Michael regarde ailleurs. La musique émet des ondes subliminales qui rendent Michael faible, jusqu’à l’évanouissement (on pensera à la célèbre « drogue acoustique » ou « drogue Internet » qui émeut tant la presse ces temps-ci).
Une fois le héros hors d’état de nuire, le Whiz Kid Andy, muni de son joystick, peut pirater KITT, enfin il peut prendre le contrôle de sa partie mécanique, car son « cerveau » lui résiste. Lorsque Michael revient à lui, il ne trouve plus sa voiture, mais il « sent » pourtant qu’elle n’est pas loin… Au fond d’un garage, il retrouve, négligemment abandonné, un boitier clignotant : c’est l’ordinateur de KITT.

De retour à la fondation Knight, Michael fait installer KITT dans un poste de télévision transportable, ce qui lui permet de reprendre ses conversations avec son partenaire électronique.  L’enquête porte rapidement sur le jeune Randy, dont on apprend qu’il est sous la coupe d’une belle femme plus âgée que lui : « avant de fréquenter cette femme, il n’avait jamais menti », explique sa mère.
Dans la chambre d’Andy, aucun indice : pas de posters au murs, pas de notes, pas de gribouillis, rien d’autre qu’un ordinateur. « C’était toute sa vie, il passait tout son temps sur cet ordinateur » explique sa mère. Michael est désemparer : où trouver des informations utiles ? « Il mettait tout sur son ordinateur, c’était sa seule passion », insiste la mère. Michael quitte alors le foyer de Randy, complètement désemparé : comment mener une enquête sans disposer d’indices ?
Cent kilomètres plus tard, le héros se rend enfin compte qu’il serait peut-être avisé de jeter un œil au contenu de l’ordinateur, ce qui lui permet d’effectuer un virage impulsif à sa manière. Comme on l’a déjà vu, Michael est nettement plus doué pour donner des coups de volant que pour réfléchir.

Sur l’ordinateur, se trouvent des jeux, des devoirs, et puis un mystérieux fichier nommé Orpheus. Michael et KITT finissent par retrouver la méchante Adrianne Margeaux, qui s’avère avoir été la maîtresse d’un membre de la fondation Knight qui justement fait voyager sa précieuse collection d’art dans le coin au même moment. Tout s’éclaire : Adrianne veut mettre la main sur les millions que représentent la collection et compte le faire à l’aide de Randy et de l’automobile. Randy commence à comprendre qu’il est en train de participer à des opérations suspectes tandis qu’Adrianne fait savoir à Michael que le jeune homme est entre ses mains, qu’elle le fera assassiner si on tente de contrecarrer ses plans. Ce qui ne l’empêchera pas d’aller en prison à la fin de l’épisode. le « cerveau » de KITT réintègre son enveloppe naturelle, la Pontiac Trans Am noire.
Ce que je trouve vraiment savoureux dans Soul Survivor, c’est l’épilogue :  Michael conseille à Randy de ne pas passer toutes ses journées devant son ordinateur, et lui offre même le remède à sa mauvaise hygiène de vie : la télévision.

A good Knight’s work

Épisode 18 de la seconde saison. Victime d’un choc sur la tête, Michael a oublié tout de qui lui est arrivé depuis qu’il a changé d’identité. Il croit toujours être Michael Long et ne comprend pas pourquoi il a un nouveau visage ni pourquoi une voiture le suit partout et l’appelle par son prénom.

La perte de mémoire du héros est une situation assez habituelle dans ce genre de série et l’épisode n’a pas grand intérêt si l’on excepte le fait que le méchant, un révolutionnaire collectiviste qui compte vendre une arme secrète à un pays du moyen-orient (déjà !), se trouve être artiste de profession, ce qui est l’occasion d’une discussion entre Michael et KITT au sujet de l’art contemporain. L’automobile est révoltée par le manque d’intérêt des œuvres :
– « This place doesn’t look like an art studio, it looks more like an industrial accident »
« We’re not here to critique the work »
« Whatever happened to the sensual lines of Henry Moore ? Or the clean whimsy of a Calder ? Michael I ask you : is nothing sacred ? It is grotestque and absolutely humiliating »
« I kind of like it »2
Et lorsque Michael détruit accidentellement une sculpture en y projetant un assaillant, KITT se permet une pique humoristique : « Thank you michael. You’ve improved it immensely »3.

Cette conversation inattendue sur la qualité esthétique de travaux artistique rappelle une fois de plus 2001, l’Odyssée de l’espace, lorsque Hal parle de ses dessins avec David Bowman et le félicite de ses progrès : « I think you’ve improved a great deal ». Il est difficile de croire que les rapprochements entre K2000 et 2001 relèvent du hasard tant les clins d’œil sont nombreux. Ici, le « méchant » de l’histoire (l’artiste) se nomme Frank Poole, qui est aussi le nom de la première victime de HAL dans 2001.

Knightmares

Épisode 10 de la seconde saison. Sans grande saveur non plus, mais on y remarquera encore une citation assez évidente de 2001 : KITT est désactivé de force. Les lumières de son tableau de bord s’éteignent alors une à une pendant que sa voix ralentit.
On pense ici à la scène où David Bowman désactive Hal9000, dont les modules de mémoire s’éteignent un a un et dont la voix se met à ralentir, jusqu’à se perdre complètement.

La postérité de K2000

Les scénarios de Knight Rider sont assez télescopés et il n’est pas rare qu’un des protagonistes du récit agisse comme s’il avait connaissance d’une conversation tenue par d’autres et que, théoriquement, seuls les spectateurs et les scénaristes peuvent connaître. La psychologie des différents personnages est assez sommaire, les méchants ricanent et grimacent pour qu’on sache que ce sont du méchants, à l’exception de ceux qui commettent de mauvaises actions non par goût du vice mais parce qu’ils y sont forcés pour quelque raison : eux finiront toujours par se repentir.
L’ensemble ne vole donc pas haut et les trouvailles intéressantes sont rarissimes — la bande de lumière rouge qui se trouvent sur le capot de KITT est sans doute l’unique bonne idée visuelle de la série. Pourtant, Knight Rider a beaucoup marqué ses spectateurs et a inspiré une quantité d’œuvres comparables qui mettaient en scène des véhicules de science-fiction : les hélicoptère de Blue Thunder (1984) et Airwolf (1984), la moto de Street Hawk (1985), le camion de Highwayman (1987) et l’automobile de Viper (1994)4.

Aucun producteur de ces séries n’a retenu l’idée d’un véhicules « pensant ». Dans la foulée du succès de Knight Rider, Glenn A. Larson s’est cependant essayé une autre fois à créer un personnage à intelligence artificielle avec la série Automan (1983), inspirée par Tron, et dont nous avons déjà parlé.

La série originelle de 1982 a été suivie de plusieurs téléfilms — Knight Rider 2000 (1991), Knight Rider 2010 (1994), Knight Rider (2008) —, et de deux séries — Team Knight Rider (1997) et Knight Rider (2008).  Plusieurs adaptations au cinéma ont été annoncées par le passé, sans aboutir jusqu’ici. Un film est en tout cas annoncé pour l’année 2012.

  1. Tom’s Guide, La voiture du futur, septembre 2009. []
  2. Cet endroit ne ressemble pas à un atelier d’artiste, on dirait plutôt un accident industriel – nous ne sommes pas là pour critiquer le travail – qu’est-ce qui est arrivé aux lignes sensuelles d’Henry Moore ? Ou à la fantaisie de Calder ? Michael, je te le demande : est-ce que rien n’est sacré ? Je trouve ça grotesque et humilant – Moi j’aime plutôt. []
  3. Merci, Michael, tu l’a immensément amélioré. []
  4. De toutes ces mauvaises séries, ma préférence va à Airwolf, en français Supercopter, car ses personnages principaux ont un peu plus d’épaisseur que ceux des séries habituelles au genre et à l’époque. []

Panopticons

septembre 18th, 2010 Posted in Surveillance art | 5 Comments »

Panopticons est une installation urbaine de Thomas voor ‘t Hekke et de Bas van Oerle, deux étudiants en Arts numériques à l’École d’art d’Utrecht, qui collaborent sous le nom Helden — ce qui signifie « héros ».

En plaçant des oiseaux dont la tête est une caméra mobile dans la ville d’Utrecht, les auteurs posent de manière plutôt claire la question de la familiarité de la surveillance vidéo, ainsi que celle de son caractère menaçant et prédateur. Nous ne voyons plus les caméras qui nous entourent, mais celles-ci sont les prédatrices de notre circulation dans l’espace public, de notre vie privée, tout comme les oiseaux, que nous ne remarquons pas non plus, sont aux aguets, à l’affût de nourriture.

Cette intervention a été déclinée en une installation constituée d’un oiseau-caméra dans une cage, qui filme les visiteurs pour offrir leurs images à ses petits.
On pensera, bien sûr, aux Oiseaux d’Alfred Hitchcock, à Peregrine falcons visit Moyross, par Seán Lynch, mais aussi à Villagesousurveillance, par Rodophe Huguet, qui traite aussi de la familiarité de la vidéo-surveillance, de manière toutefois moins inquiétante.

Bohemian Rhapsody

septembre 15th, 2010 Posted in archétype | 15 Comments »

Une vieille intuition personnelle (que bien d’autres que moi ont sans doute eue, j’ai chaque fois l’affreuse sensation de réinventer l’eau tiède lorsque j’en parle), est que de nombreux sujets — notamment des groupes humains : nations, ethnies, corps professionnels, etc. —, ont deux existences concurrentes, une existence réelle, constituée d’une multitude de faits, et une existence fictionnelle, constituée d’une multitude de récits, que, à la suite de Thierry Smolderen1, j’appelle la narratosphère.
Mon hypothèse est que la fiction n’est pas une simple représentation des faits qu’elle évoque, mais que ces deux mondes, ces deux bulles, évoluent en s’influençant mutuellement.

On dit souvent que c’est l’autobiographie (romancée) de François Vidocq qui a provoqué la naissance du roman policier au début du XIXe siècle, donc c’est le souci de rendre compte d’une réalité qui a fait naître le roman policier. Mais rapidement, notamment avec les aventures du Chevalier Dupin par Edgar Poe, le genre a conquis une certaine indépendance vis à vis de son sujet, et chaque histoire policière répond plus à l’ensemble des histoires policières préexistantes (notamment dans leur rapport au schéma mystère-enquête-résolution) qu’à la réalité du métier de policier.

On se doute par exemple, comme le dit avec humour la talentueuse Marion Montaigne, que la journée quotidienne d’un médecin-légiste actuel n’a quasiment rien de commun avec celle des « Experts » qui démasquent à la télévision des criminels sous le soleil de Miami. Pourtant, des millions de gens sont capables de suivre chaque semaine, et sans s’indigner2, la série Les Experts: Miami. Dans le même temps, des milliers de jeunes gens décident chaque année de s’engager dans la police sur la foi de ce que leur ont appris les séries télévisées qu’ils ont suivies, et leur pratique du métier sera sans doute influencée par cet imaginaire de fiction — ou par la déception née du décalage qui sépare la fiction de la réalité. De leur côté, les auteurs de fiction font régulièrement preuve d’une ambition de ce que l’on nomme rapidement le « réalisme », c’est à dire qu’ils cherchent à construire une représentation qui soit fidèle à son modèle. Puisque la fiction obéit à ses propres règles (être suffisamment intéressante pour qu’on ait envie de la suivre, déjà), la « réalisme » n’investit que très superficiellement les œuvres, en mettant l’accent sur des points de détail qui passionnent le public à un moment donné.

Un bon exemple de la naïveté du « réalisme » des fictions est le dessin animé Le Prince d’Égypte (1998), adaptation du récit biblique de l’Exode produit par le studio Dreamworks et pour lequel ont été mis à contribution des historiens, des théologiens, des anthropologues et des archéologues. Mais ces spécialistes (au nombre de six cents, dit-on) ne semblent avoir été consultés que dans le but de trancher un débat américano-américain, celui de la couleur de la peau des pharaons égyptiens : étaient-ils « noirs », comme l’affirment certains tenants de la « black supremacy »3, « blancs », comme dans la peinture orientaliste du XIXe siècle et dans les péplums classiques qui en sont la continuation ?…

À aucun moment le film n’entend se pencher sérieusement sur l’histoire et l’archéologie antiques, qui pourtant font débat. En effet, malgré le récit Biblique, l’esclavage n’existait a priori pas en Égypte et les constructeurs des pyramides étaient des hommes libres. Quant à l’Exode, certains archéologues contemporains se demandent4, devant l’absence de traces, s’il ne faudrait pas y voir qu’un épisode mythologique et a priori fantaisiste, sans parler du destin aussi improbable de Moïse qui n’est mentionné dans aucune chronique égyptienne.
Ce n’est pas sur ce genre de sujet, ni sur l’évaluation de la vraisemblabilité des miracles divers et des plaies divines que Le Prince d’Égypte se veut « réaliste ». On m’aura compris je pense : la quête de « réalisme », même très sincère, est un moyen de convaincre et de se convaincre plutôt qu’une authentique quête de vérité. Parfois, c’est même un moyen faussement objectif qui sert à glisser des éléments putassiers dans une fiction, dans le but de dédouaner le lecteur ou le spectateur de la culpabilité qu’il ressent face à ses propres penchants au voyeurisme ou à son attirance pour les détails sordides.

Revenons à nos gens dits « du voyage »

Je ne pourrais prétendre m’engager dans une étude méthodique exhaustive du traitement des Rroms dans la littérature, en peinture, dans la bande dessinée ou au cinéma, mais il me semble que le sujet mérite d’être ne serait-ce qu’effleuré, et c’était le but de ce billet avant que je ne me lance dans l’introduction bavarde qui précède.
J’espère que l’on me pardonnera un article un peu brouillon.

Jan Griffier, « Famille de bohémiens devant un paysage de la vallée du Rhin » (1703) ; Vincent Van Gogh, « Les roulottes » (1888)

Hors toute actualité politique récente, mon intuition est que le rapport entre fiction et réalité est particulièrement intéressant dans le cas des Rroms. En effet, puisqu’ils vivent ou ont longtemps vécu dans l’instant5, dépouillés d’un récit collectif trop encombrant (mais ne manquant pas de contes merveilleux à se transmettre), les communautés nomades ont abandonné à des gens extérieurs à leurs communautés le soin de chercher à comprendre leur histoire et à l’écrire. Moins bienveillants, ce sont aussi des gens extérieurs qui ont construit leur réputation, entre soupçons divers (celui qui s’en va a toujours tort) et calomnies terribles (consommation de chair humaine et bien sûr, enlèvements d’enfants — une thématique que l’on retrouve encore après guerre, par exemple dans Le Club des cinq, d’Enid Blyton).
À propos des ennemis déclarés des Bohémiens, ou plutôt des « Égyptiens », comme on disait, on notera avec intérêt que les philosophes dits « des lumières » ne se sont pas montrés tendres : Voltaire parlait de « prophètes vagabonds et voleurs dont il faut évidemment combattre la superstition et les mœurs » ; l’Abbé Prévost a écrit des choses assez proches ; l’Encyclopédie, enfin, qualifie les égyptiens de voleurs et de pillards qui se griment le visage pour commettre leurs méfaits. Rousseau, souvent qualifié de « bohémien » au XIXe siècle, s’est montré bien plus concerné par la question, et certains y voient même une forme d’identification6.

Quand à l’aura de liberté, de malheur et de poésie qui entoure les Rroms, il me semble qu’elle émane autant des Rroms eux-mêmes (par les chansons surtout)7 que de non-Rroms, depuis La petite gitane, de Cervantès, jusqu’au Temps de Gitans d’Emir Kusturica en passant par les Bohémiens en Voyage de Baudelaire, l’Esmeralda de Victor Hugo, la Carmen de Mérimée,…
Plusieurs thèmes reviennent fréquemment : le rapport à la nature ; le rapport au malheur8 ; le rapport à l’art — musique et danse9 ; la liberté, bien entendu, vis à vis de toutes les autorités ; enfin, un thème très courant est celui du bonheur que l’on trouve dans le fait de ne pas demander grand chose10

Jeunes gitanes, par William-Adolphe Bouguereau (1879); Gitane, par Theodor Aman (1884) ; Gitane, par Nikolaj Alexandrowitsch Jaroschenko (1886) ; Esmeralda, par Gustave Brion (1877)

On sent à l’époque romantique un vif intérêt pour les questions de séduction, comme le montre la description que Mérimée fait de Carmen dans la nouvelle éponyme :
Ma bohémienne ne pouvait prétendre à tant de perfections. Sa peau, d’ailleurs parfaitement unie, approchait fort de la teinte du cuivre. Ses yeux étaient obliques, mais admirablement fendus; ses lèvres un peu fortes, mais bien dessinées et laissant voir des dents plus blanches que les amandes sans leur peau. Ses cheveux, peut-être un peu gros, étaient noirs, à reflets bleus comme l’aile d’un corbeau, longs et luisants. Pour ne pas vous fatiguer d’une description trop prolixe, je vous dirai en somme qu’à chaque défaut elle réunissait une qualité qui ressortait peut-être plus fortement par le contraste. C’était une beauté étrange et sauvage, une figure qui étonnait d’abord, mais qu’on ne pouvait oublier. Ses yeux surtout avaient une expression à la fois voluptueuse et farouche que je n’ai trouvée depuis à aucun regard humain. Œil de bohémien, œil de loup, c’est un dicton espagnol qui dénote une bonne observation. Si vous n’avez pas le temps d’aller au Jardin des plantes pour étudier le regard d’un loup, considérez votre chat quand il guette un moineau.

Bref, l’exotisme des bohémiennes semble presque aussi attirant ici, aussi sulfureux que celui des femmes d’orient.
Bien qu’il ne les juge généralement pas très belles, Mérimée semble impressionné par l’apparent affranchissement des gitanes vis à vis des conventions sociales, notamment en matière de séduction :
Dans quelques grandes villes d’Andalousie, certaines jeunes filles, un peu plus agréables que les autres, prennent plus de soin de leur personne. Celles-là vont danser pour de l’argent, des danses qui ressemblent fort à celles que l’on interdit dans nos bals publics du carnaval.

La méfiance

Je ne sais pas de quand date la réputation de « voleurs d’enfants » des gitans, mais elle semble devenir un poncif des littératures populaires au XIXe siècle. On la voit illustrée avec un certain humour dans la première aventure de Bécassine :

L’enfance de Bécassine, par J.P. Pinchon (1913). Lorsque sa mère lui apprend qu’elle n’a plus de quoi la nourrir, la petite Bécassine décide de s’enfuir avec pour projet de se faire voler par des bohémiens. Elle rencontre le père Chevaudebois, qui lui explique qu’il ne peur rien pour elle, il a déjà assez de bouches à nourrir comme ça. Bécassine personnifie la simplicité provinciale (officiellement bretonne, elle porte un vêtement Picard,…).

Cet épisode est ironique puisque c’est Bécassine elle-même qui réclame d’être enlevée, sans succès. Plutôt que de courir les routes au grand air, elle deviendra donc domestique de madame la marquise de Grand Air.
Où est la liberté, où est la servitude ?

On retrouve une histoire d’enlèvement dans Le club des cinq et les gitans (Five fall into adventure, Enid Blyton, 1950), où les « famous five » deviennent ami de Jo, une petite gitane aussi garçon-manqué que Claude (George, en anglais), mais qui exécute de basses besognes pour le compte de son père, un truand dangereux qui a enlevé Claude dans le but d’obtenir un document en rançon.

club_des_cinq_gitans

À la fin de Le club des cinq et les gitans, le père de la gitane Jo est envoyé en prison. ce qui est égal à sa fille, qui sera ensuite envoyée par un policier quelque part (on ignore où) pour être éduquée : « Elle a sans doute quelques défauts, mais on l’éduquera bien et elle deviendra une gentille petite fille ». Dans ses éditions récentes, ce livre s’appelle Le club des cinq pris au piège.

À ma connaissance, au XXe siècle le thème de l’enlèvement d’enfant a fini par disparaître des fictions destinées aux enfants, et la suspicion porte surtout sur le chapardage.

Spirou et Fantasio : Il y a un sorcier à Champignac – André Franquin, éd. Dupuis 1951. Le bohémien qui vient d’arriver dans le village de Champignac est très mal accueilli par le maire du village et aussitôt soupçonné d’être responsable d’une série de faits mystérieux…

L’hostilité et les soupçons aboutissent assez rapidement en explosion de violence populaire.

Les faits mystérieux étaient en fait dus au respectable comte de Champignac. Le maire veut sermonner son administré mais, dès qu’il se trouve en sa présence, redevient son vassal. Champignac serait-il la version belge du Guépard de Lampedusa ? Le bohémien est lavé de tout soupçons et Spirou lui promet d’intercéder en sa faveur auprès des habitants de Champignac. L’histoire ne dit pas s’il a eu envie d’y rester, après avoir été roué de coups, traité de sorcier et de voleur.

Dans la bande dessinée belge d’après-guerre, le thème qui me frappe est celui de la méfiance populaire, de la mauvaise réputation. Spirou ou Tintin, qui luttent contre les injustices, défendent les Romanichels qui se trouvent aux prises avec l’autorité (le maire, la police) et avec les préjugés des « braves gens ». Mais le scénario, dans les deux cas, nous a d’abord fait croire qu’il y avait lieu de se méfier : dans Il y a un sorcier à Champignac, on voit le Tzigane sortir en pleine nuit du domaine du comte, un lièvre étrangement grand sur l’épaule. Dans Les bijoux de la Castafiore, les Romanichels ont quitté Moulinsart juste avant la découverte de la disparition d’une émeraude de grande valeur.

Les héros se sont donc montrés parfaits, mais le lecteur a été conduit à se montrer soupçonneux.

Frédéri le guardian « Sur la piste des Carpathes » – Labois/Rigot, éd. Fleurus 1954. Frédéri est un « guardian » camarguais, une sorte de cow-boy français. Il insiste régulièrement sur le fait que ses bonnes actions sont dictées par sa foi religieuse. Ici, il se réjouit de savoir que les gitans qu’il a rencontré sont catholiques.

Frédéri constate que les gitanes n’ont pas volé leur réputation de grandes danseuses.

L’épilogue est savoureux : un bohémien fait arrêter l’intrigant Rodolph, un « gadjo » voleur de chevaux qui est accusé je cite de « Séjour clandestin sans passeport, violences, délit de fuite et rébellion à agents de l’autorité ». On s’amusera en pensant que cet album est aujourd’hui publié par les éditions du Triomphe, qui ont racheté le fonds de la maison Fleurus et dont on doit pouvoir qualifier sans exagérer la ligne politique de « vieille droite nationaliste catholique ».

La bande dessinée Sur la piste des Carpathes, publiée en France, ne traite pas de la réputation des Tziganes, mais la couverture peut faire croire au lecteur que ceux-ci ont quelque chose à se reprocher. En effet, au milieu d’un ensemble de roulottes, on voit le vertueux Frédéri, à cheval, saisir un Tzigane par le col. Le récit, un peu tiré par les cheveux, raconte l’enlèvement d’Ulysse Galoubet, un ami du père de Frédéri, que l’on veut faire passer pour un violoniste virtuose dont il est le sosie.

Les cases suivantes sont extraites de la série Bob et Bobette, par Willy Vandersteen, auteur extraordinaire que l’on peut comparer au japonais Osamu Tezuka par l’étendue de son œuvre et par l’humanisme qui la parcourt — même si l’on vient d’apprendre tout récemment que, durant l’occupation de la Belgique, le « Brueghel de la bande dessinée » a commis quelques caricatures antisémites dont il ne s’est jamais vanté par la suite.

Bob et Bobette : Le Cygne noir – Willy Vandersteen, éd. Érasme 1960. « Le Cygne noir » est une jeune femme qui sera élue reine des gitans si elle se marie. Ses deux frères sont des musiciens fainéants et orgueilleux… Le style foutraque et l’immoralité sympathique et bon-enfant qui caractérisent les œuvres de Vandersteen font du « Cygne noir » une histoire curieusement proche du « Chat noir chat blanc » d’Emir Kusturica (enfin je doute que beaucoup de gens me suivent sur cette comparaison audacieuse).

Grand classique, quelques cases extraites des Bijoux de la Castafiore, qui est sans doute l’album le plus atypique qu’ait réalisé Hergé puisque l’aventure, si l’on peut parler d’aventure, est circonscrite à un périmètre géographique plutôt limité, et que le lecteur est baladé de fausse piste en fausse piste, jusqu’à découvrir qu’il n’y avait rien à découvrir, ou en tout cas aucun méchant à envoyer sous les verrous.

On en verra un peu plus sur le site de Christian Fauré dont l’article m’a donné envie de publier le présent billet.

Tintin : « Les bijoux de la Castafiore », éd. Casterman 1963. Face aux conditions de vie des tziganes, le capitaine Haddock propose généreusement que les roulottes soient installées sur son terrain.

Deux cases assez étonnantes : Tintin se montre ici contemplatif et sensible, ce qui ne lui arrive pas souvent.

Le fait de voyager rend les romanichels suspects.

L’enquête est résolue : les vols étaient commis par une pie. La conclusion des Dupond est superbe : « C’est bien notre chance ! Pour une fois que nous tenions des coupables, il faut qu’ils s’arrangent pour être innocents ! »

Les scouts de « La patrouille des Castors » n’ont aucun doute sur l’honnêteté des gitans qui passent sur les terres de Monsieur Monicelli, propriétaire d’un ranch en Camargue. En revanche, le malhonnête Gomez, « guardian » du ranch, se sert de la mauvaise réputation des nomades pour aider des investisseurs américains à racheter à bas prix le domaine de son employeur, qui abrite un gisement de gaz naturel.

La patrouille des Castors : « Menace en Camargue », Charlier/Mitacq, 1965.

Un incendie criminel ? Pas de problème pour la police : « Tous les gitans campant aux environs vont être interpellés ». Ce qui n’empêche pas les boy-scouts de conseiller au petit Chico d’avoir confiance en… leur capacité à prouver l’innocence de sa famille.

L’album Alerte en Camargue contient en introduction une intéressante prémonition de l’erreur judiciaire qui parcourt récit : une femme, qui passait la tête hors du train pour prendre l’air reçoit en pleine face un fromage malodorant jeté par les scouts depuis un autre compartiment. Persuadée d’avoir trouvé le coupable, la dame s’en prend à un voyageur qu’elle traite de tous les noms, et notamment de « Romanichel ».

J’ignore si c’est conscient, mais le récit des Bijoux de la Castafiore, par Hergé, cité plus haut, a directement inspiré une autre histoire, Pero le gitan est arrêté, par Huescar et Ollivier, dans la série Les vélodétectives :

Les vélodétectives : « Pero, le gitan est arrêté », par Huescar et Ollivier, dans Pif Gadget #645 (1981). Les vélodétectives volent au secours de leur ami Pero, injustement accusé d’un vol de pièces d’or et d’argenterie.

Comme dans « Les bijoux de la Castafiore », le coupable s’avère être une simple pie. C’est le dernier épisode de cette série très éphémère.

Pour finir, un étonnant petit texte de Gustave Flaubert. Avec cent-quarante ans d’avance, l’auteur du Dictionnaire des idées reçues semble se moquer de nos politiques, à moins que ce soient nos politiques qui aient cent-quarante ans de retard :

Je me suis pâmé, il y a huit jours, devant un campement de Bohémiens qui s’étaient établis à Rouen. Voilà la troisième fois que j’en vois et toujours avec un nouveau plaisir. L’admirable, c’est qu’ils excitaient la haine des bourgeois, bien qu’inoffensifs comme des moutons.
Je me suis fait très mal voir de la foule en leur donnant quelques sols, et j’ai entendu de jolis mots à la prud’homme. Cette haine-là tient à quelque chose de très profond et de complexe. On la retrouve chez tous les gens d’ordre.
C’est la haine que l’on porte au bédouin, à l’hérétique, au philosophe, au solitaire, au poète, et il y a de la peur dans cette haine. Moi qui suis toujours pour les minorités, elle m’exaspère. Il est vrai que beaucoup de choses m’exaspèrent. Du jour où je ne serai plus indigné, je tomberai à plat, comme une poupée à qui on retire son bâton.

Lettre de Gustave Flaubert à George Sand.
[Croisset, vers le 15 juin 1867].

(Illustrations : ©Fleurus/éditions du triomphe ; ©Marion Montaigne ; ©Dreamworks ; @Gautier-Languereau ; ©Dupuis ; ©Érasme ; ©Moulinsart/Hergé/Casterman ; les peintures sont dans le domaine public ; @Vaillant)

  1. Thierry Smolderen est auteur de la bande dessinée de science-fiction Gipsy, puisque l’on parle de tziganes… []
  2. Par la magie du Willing suspension of disbelief. []
  3. Le pasteur Louis Farrakhan a par exemple déclaré en 1995 que Napoléon avait fait tirer au canon sur le nez du grand Sphinx de Gizeh afin de dissimuler sa négrtitude : « White folk to try to rewrite history and write us out. White supremacy caused Napoleon to blow the nose off of the Sphinx because it reminded you too much of the Black man’s majesty ». []
  4. Lire à ce sujet : La Bible dévoilée, par Israel Finkelstein et Neil Asher Silberman, éd. Folio (Histoire). []
  5.  Occupés du présent, et peu de l’avenir / La nature prend soin de nous entretenir ; écrivait Nicolas de Grandval dans Cartouche ou le vice puni, 1725. []
  6. Rousseau et la Bohémienne à marier dans le théâtre comique du XVIIIe siècle – Jacques Berchtold, dans Le Mythe des Bohémiens dans la littérature et les arts en Europe. éd L’Harmattan, 2008.  []
  7. On ne perdra pas son temps en lisant un joli texte d’Alexandre Romanès : Les corbeaux sont les gitans du ciel. []
  8. Jacques Callot, qui avait rallié une troupe de bohémiens pour se rendre en Italie, avait légendé sa gravure La marche des bohémiens (1624) : « Ces pauvres gens, plein de malaventures, ne portent rien que des choses futures ». []
  9.  Nous sommes, par notre art, maîtres de l’Univers ; Grandval, Cartouche ou le Vice puni []
  10.  Nous avons ce que nous voulons puisque nous nous contentons de ce que nous avons — Cervantès.  []

Processing en français / flossmanuals

septembre 13th, 2010 Posted in Brève, logiciels, Processing | 3 Comments »

Présenté à Mains d’Œuvres le 11 septembre 2010, voici enfin le premier manuel francophone dédié à Processing, édité et publié sur la plate-forme flossmanuals (« Manuels libres pour logiciels libres »). Il est dû à Adama Dembele, Julien Gachadoat, Elisa Godoy de Castro Guerra, Adam Hyde, Alexandre Quessy, Horia Cosmin Samoïla, Douglas Edric Stanley et Lionel Tardy. On peut le consulter en ligne ici : fr.flossmanuals.net/Processing.
Deux autres logiciels libres ont aussi leur manuel sur le même site : Audacity et Inkscape.

Toujours dans le domaine, j’ai de bonnes raisons de penser qu’un second manuel dédié à Processing sortira dans quelques mois aux éditions Pearson, mais j’en reparlerai à ce moment-là.

Claude Chabrol

septembre 12th, 2010 Posted in Au cinéma, Personnel | 9 Comments »

Tiens, Claude Chabrol est mort. Tel que je le voyais, il était un peu à la nouvelle vague ce que Degas était aux Impressionnistes : il avait beau faire officiellement partie de la bande, en être même un des fondateurs, en tant que pilier des cahiers, il appartenait pour moi à un monde bien différent, celui de ses films qui semblaient être l’autoportrait grinçant d’une bourgeoisie feutrée qu’il devait aimer et détester avec une égale intensité… Amusant comme on assimile les réalisateurs à leurs œuvres, à leurs personnages, à leurs acteurs fétiches.
Je ne sais pas si j’aimais son cinéma d’ailleurs. Je pense que j’ai toujours regardé ses films avec plaisir, notamment pour les numéros d’acteurs qu’on y voit (Stéphane Audran, Marie Trintignant, Isabelle Huppert, Jean Poiret, Jean-Claude Brialy, Philippe Noiret…), mais je ne me suis jamais précipité pour voir le dernier Chabrol. D’ailleurs je crois n’en avoir jamais vu un seul en salle.

J’ai un souvenir personnel de Claude Chabrol : il tournait Le Sang des autres dans le fort de Cormeilles-en-Parisis, c’est à dire chez moi. J’étais en classe de troisième, j’ai séché le cours de madame Legros, avec le plein accord de ma mère qui avait écrit comme excuse quelque chose comme : « Jean-noël est parti assister au tournage d’un film », ce qui lui a valu de se faire sermonner car, lui a-t-on dit, il aurait fallu inventer un mensonge acceptable, dire que j’étais malade ou quelque chose du genre. L’affaire n’est cependant pas allée très loin.
Aujourd’hui, madame Legros est la prof de sciences physiques de mes deux derniers.
L’actrice principale du film était la petite Jodie Foster, déjà légendaire pour son rôle dans Taxi Driver (que je n’avais évidemment pas vu) mais dont la carrière n’avait pas encore été relancée par Le Silence des agneaux. Le film de Chabrol n’a pas fait grand chose pour sa carrière d’ailleurs, ni pour celle du cinéaste, car même s’il était l’adaptation d’un roman de Simone de Beauvoir, c’est sans doute un de ses films les moins connus.

Je me rappelle de la patience du réalisateur et de son équipe qui ne nous ont pas virés du tournage alors que nous étions une dizaine de collégiens à y assister et après qu’un de nous, Daoud, ait ruiné une prise de son en voulant commenter, pensant qu’elle était terminée, la séquence d’action où Michel Robin (qui était surtout pour nous l’inventeur « Doc » dans la série Fraggle Rock) devait aider des gens à quitter une ferme dans une voiture. Toute l’équipe s’était tournée vers lui avec un regard atterré et un « sssshhhtt » bref et incroyablement sonore.
C’est là que j’ai pu vérifier à quel point le cinéma est un métier laborieux, technique, intense et sans doute passionnant.
Voilà, c’était l’anecdote sans intérêt du jour.

(photos : le fort de Cormeilles-en-Parisis)

La dixième victime

septembre 9th, 2010 Posted in Ordinateur au cinéma, Robot au cinéma, Surveillance au cinéma | 4 Comments »

Le cinéma italien de science fiction n’a pas très bonne réputation. Il est essentiellement composé de séries Z qui tentent de recréer, sans y ajouter grand chose en général, des succès étrangers : Mad Max, Alien et Escape From New York, notamment — autant de films qui ont l’immense avantage de pouvoir être pastichés sans grand budget. Pour l’essentiel, cette production est faite de Star Wars plein de vampires en carton-pâte et en papier crépon, de The Day The earth stood still mâtinés de Créature du lagon noir prétextes à dénuder de belles actrices italiennes au pseudonyme anglo-saxon, et d’impossibles histoires de cow-boys ou de gladiateurs de l’espace servant à recycler les décors et les costumes d’autres productions. Certains films se détachent du lot, comme Caltoko il mostro immortale (1959) et Terrore nello spazio (1965), de Mario Bava, ou plus près de nous, l’ambitieux conte cyberpunk Nirvana (1997) de Gabriele Salvatores.

Parmi les rares titres qui méritent attention, se trouve La decima vittima (1965), de Elio Petri, qui est une adaptation de la nouvelle The Seventh victim (1953), par Robert Sheckley. Le thème de The Seventh victim est assez proche de celui d’une autre nouvelle de Sheckley, The Prize of Danger (1958), adaptée à la télévision en Allemagne (Das Millionenspiel, 1970), puis au cinéma en France (Le Prix du danger, 1983) et aux États-Unis (The Running man, 1987) .

Elio Petri, souvent qualifié de réalisateur « politique », est connu notamment pour son Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon (1970) et surtout pour La classe ouvrière va au paradis (1971), qui a obtenu la palme d’or en 1972 au festival de Cannes. La decima vittima est un film ambitieux puisqu’il s’agit de l’adaptation « sérieuse » d’une œuvre de science-fiction étrangère, à l’affiche de laquelle se trouvent deux acteurs au faîte de leur gloire : Marcello Mastroiani, qui venait de tourner Huit et demi et La Dolce Vita, et Ursula Andress, qui venait de connaître une renommée planétaire avec une aventure de James Bond, Dr No. Le scénario est notamment dû au prolifique Tonino Guerra, scénariste pour Antonioni (l’Avventura, et plus tard Blow up et Zabriskie point), de Sica (Mariage à l’Italienne), Fellini, Rosi, Tarkovski, les frères Taviani, Theo Angelopoulos,…

Le film s’ouvre sur une scène de poursuite. Un homme tente d’assassiner une femme dans les rues de New York, avec l’assentiment d’un policier. Il poursuit cette femme, mais on sent qu’elle se joue de lui, elle l’attire vers un dancing, le « Masoch Club ». Là, il ne trouve plus la femme qu’il poursuivait mais arrive pendant un spectacle où une plantureuse  jeune femme masquée et vêtue d’un bikini pop métallique effectue une danse lascive et étrange où elle excite l’intérêt d’hommes avant de les giffler. C’est, en fait, la femme que poursuivait l’homme, mais celui-ci le découvre trop tard : il est tué d’un coup de feu tiré par les pointes du soutien-gorge de la jeune femme — emplacement surprenant qui a inspiré les réalisateurs du film Austin Powers (1997) avec les « fembots » dont les poitrines sont des mitraillettes.

L’assassinat s’est déroulé dans un grand calme. Le public présent n’est pas spécialement ému, il applaudit la performance. On apprend que la meurtrière, Caroline Meredith (Ursula Andress), et son poursuivant sont l’un et l’autre participants à « la grande chasse » — La grande caccia —, un jeu mondial dont les participants sont alternativement proies et chasseurs. Les chasseurs savent tout de leur proies tandis que les proies ignorent qui les chasse et le découvrent souvent trop tard. Les combinaisons chasseur/proie sont décidées par un ordinateur situé à Genève, enfin plutôt par deux ordinateurs, dont l’un sélectionne les victimes et l’autre les chasseurs. Bien que la salle dans laquelle se trouvent ces machines soit totalement vide, une voix monocorde commente l’action de l’ordinateur en séparant chaque syllabe : « ca-ro-li-ne mé-re-di-th,… ».
Chaque fois qu’un joueur parvient à en tuer un autre, il reçoit une récompense. Une personne qui parvient à survivre à dix tours du jeu est proclamée « décathlete » et reçoit un million de dollars.

En Italie, Marcello Polletti (Marcello Mastroiani) doit tuer le baron Von Aschenberg, un jeune champion d’équitation qui porte un uniforme nazi. Rusé, Marcello trompe la vigilance de sa proie en plaçant un explosif dans ses bottes. À Genève, deux ordinateurs tirent chacun une fiche pour la prochaine chasse : Caroline Meredith sera le chasseur et Marcello Polletti, la proie.
Caroline Meredith arrive à Rome accompagnée d’une véritable petite équipe, et même, d’un sponsor. En effet, les thés Ming veulent la rémunérer pour qu’elle tue Marcello pendant le tournage d’un spot publicitaire. En hélicoptère, Caroline et ses associés font un repérage dans la ville éternelle pour décider du lieu où devra avoir lieu le meurtre : « pourquoi venir à Rome si c’est pour tourner en studio ? », demande quelqu’un.
Le Vatican ? Pas sûr que le pape accepte, même si, apprenons-nous, il est américain et donc moderne. Le Colisée ? Le terrain n’est pas très pratique. C’est finalement le temple de Vénus qui est choisi.

Marcello ne sait pas ce qui l’attend mais il semble extrêmement détendu. Insouciant, il passe ses journées à prendre le soleil et à lire des « fumetti », en tournant sa maîtresse en bourrique. Il n’a pas de fortune mais il a besoin d’argent. Son épouse, dont il dit vouloir faire annuler le mariage, lui prend tout ce qu’il gagne et les huissiers défilent continuellement chez lui pour prendre les meubles qu’ils peuvent emporter et pour mettre la main sur sa précieuse collection de comic-books — ce qui ne l’atteint pas spécialement tant sa désinvolture est grande. Il est représenté par un agent et il fréquente une salle d’entraînement dont il ne paie pas les cotisations.
Caroline approche Marcello. Il se méfie aussitôt d’elle mais n’est pas totalement sûr qu’elle soit bien la personne qui doit l’assassiner. Or les bavures ne sont pas bien vues, en marge de la « grande chasse » : tuer quelqu’un par erreur est puni de trente ans de prison. De son côté, Caroline prend son temps et prétend être en Italie pour effectuer une enquête sur le rapport des italiens à l’amour. Un petit jeu s’installe entre eux deux, Caroline tente d’attirer Marcello au temple de Vénus, où elle projette de l’assassiner, et Marcello l’attire chez son ex-épouse tout en préparant de son côté un assassinat « sponsorisé » très sophistiqué : catapultée dans une piscine depuis un siège piégé, Caroline doit être dévorée par un aligator.

En suivant Marcello, Caroline le découvre grand-prêtre d’un étrange culte au coucher du soleil. Pour l’argent que cela lui rapporte, il prend un produit qui lui fait sortir des larmes et brave les projectiles que lui envoient les adversaires de sa religion, les « néo-réalistes ». On peut imaginer dans cette scène un clin d’œil appuyé aux débats qui ont entouré les arts en Italie, et notamment le cinéma, opposant la vision lucide et complète des rapports humains et sociaux des néoréalistes à des formes de représentation du monde sentimentales et symboliques. Au cours du film on mentionne aussi une rue (Federico ?) Fellini et une (Nino ?) Rota, ce qui ressemble là aussi à des clins d’œil au cinéma italien.
Le mobilier présent dans l’appartement de Marcello ou chez son épouse est très « arty » et très « pop » : motifs optiques, bandes dessinées agrandies, mobilier courbe, sculptures animées,… Parmi ses accessoires, Marcello possède un petit robot à quatre pattes, qui semble avoir des mains de poupées, des plumes, de gros yeux globuleux et une carapace d’insecte. Il tient plus de l’assemblage dadaïste que du gadget high-tech mais il n’en répond pas moins aux appels et sait prodiguer des massages.

Le principe de la « grande chasse » est que le meurtre légalisé  a rendu inutiles les guerres et les violences de droit commun. Dans la nouvelle originelle de Robert Sheckley, ce n’est pas l’unique attraction prévue à cet usage puisque des combats de gladiateurs et des courses mortelles sont organisés aussi. L’idée du combat de gladiateur apparaît d’ailleurs brièvement dans le film. En revanche, dans la nouvelle, le fait de tuer quelqu’un sans en avoir le droit est puni de la peine capitale, tandis que dans le film, un tel crime n’est puni que de trente années de prison.
Le meurtre encadré et utilisé comme remède catharsique est un thème redondant chez Robert Sheckley, puisqu’on le trouve dans les nouvelles The Seventh victim (1953) et The Prize of danger (1958), mais aussi dans les romans The 10th victim (novélisation du film, 1965), Victim Prime (1987. En français : Arena) et enfin Hunter/Victim (1988. En français : Chasseur/victime).

La particularité du film est de mélanger cette préoccupation somme toute assez courante en science-fiction (Rollerball, Death Race 2000, etc.) avec des thèmes typiques du cinéma italien de l’époque, comme le rapport au divorce et au mariage. Entre Marcello et Caroline s’installe une amourette qui est contrariée par la situation de départ (ils sont censés s’entre-tuer) mais aussi par la maîtresse et l’épouse de Marcello. Ces deux bonnes amies s’entendent pour ruiner cet amateur de farniente, lequel se plaint de la rigidité de la loi italienne vis à vis de la possibilité d’annuler un mariage, tout en étant heureux de profiter de sa situation d’époux pour laisser sa maîtresse languir.
On apprend aussi que dans le futur de La decima vittima, les personnes âgées ne prennent pas leur retraite, la société s’en débarrasse. Mais, explique Marcello à Caroline, les italiens sont très attachés à leur famille, alors tout le monde cache ses parents chez soi.
La critique des médias et de la publicité n’est malheureusement qu’ébauchée. De tous les thèmes sociaux du film, c’est pourtant celui qui a le moins vieilli.

La Decima Vittima est une comédie de science-fiction pleine d’idées visuelles et de situations savoureuses, accompagnée d’une bande son agréable. Le film souffre cependant de l’interprétation épouvantable d’Ursula Andress dont le scénario tente de nous convaincre, en vain, que son personnage est calculateur, manipulateur, pervers et bien entendu séduisant, tandis qu’elle nous apparaît molle et sans jugeote. Le personnage de Marcello fonctionne mieux (il est interprété par un véritable acteur) et on le soupçonne d’être bien plus intéressant que le fainéant vénal qu’il est censé être. Pour autant, le jeu de séduction qui anime les deux héros ne fonctionne pas et, puisque c’est le ciment du film, l’ensemble ne tient pas vraiment debout. Dommage, car il n’aurait sans doute pas manqué grand chose pour que La Decima Vittima soit un bon film.
Le DVD n’a pas été édité en France, on ne le trouve qu’en édition américaine et en Zone 1, bien qu’il s’agisse à l’origine d’une production franco-italienne.
Un remake par John McTierman (bon réalisateur de Die Hard, mais saboteur impardonnable du remake de Rollerball) a été envisagé au début des années 2000, mais ce projet semble avoir été abandonné.

Amusement 9

septembre 6th, 2010 Posted in Amusement, Brève, Interactivité | 17 Comments »

Le neuvième numéro du magazine Amusement (août – octobre 2010) est en kiosque depuis quelques jours.
Son fil rouge est la compétition sportive.

On peut y lire des textes d’Abdel Bounane, Léo Bourdin, Julia Coulibaly, Yan Alexandre Damasiewicz, Sylvain Fesson, Jeff Groves, Daniel Ichbiah, Alexis Jeanne, David Kushner, Jean-Noël Lafargue, Philippe Mora, Craig Owens, François Pannequin, Brice Roy, Brett Staebell, Pierrick Thébault, Allen Varney et Rémi Vermont.
Pour ma part, j’ai signé quelques pages sur le sport dans la science-fiction et j’ai improvisé une interview de plusieurs membres de la très intéressante structure /tmp/lab, un « hacker space » situé à Vitry-sur-Seine qui organise des ateliers sur des thèmes aussi divers que le biohacking, la sécurité informatique, la cuisine ou le vee-jaying.

Les photographies ou les illustrations sont de Virginie Boubée, Barnaby Coote, Léon Dauvois, Théo Delhaste, Matthieu Deluc, Vincent Desailly, Théo Gennitsakis, Clare McGibbon, Gustave Studio, Fabrice Laroche, Jean-Yves Lemoigne, Jean Leblanc, Romain Lenancker, Mathilde Nivet, Marc Paeps, Ludovic Parisot, Babette Pauthier, Plastic Bionic, Alexis Raimbault, Ben Sandler, Jimmy Turrel, Grégoire Vieille et Quentin Vijoux.

Le prix est toujours de 5 euros seulement, toujours pour 200 pages, et les libraires ont sans doute toujours le même air ahuri quand on leur demande Amusement.
On peut connaître la liste des dépôts de presse qui diffusent Amusement en cliquant ici.

Röyksopp : The drug

septembre 5th, 2010 Posted in Clips | 6 Comments »

Certains clips musicaux ne sont pas directement destinés à illustrer ou à soutenir visuellement ou thématiquement les morceaux musicaux qu’ils accompagnent mais à emmener le spectateur ailleurs : le son va quelque part, l’image autre part, et c’est au spectateur de donner un sens à l’expérience.

The Drug, Le dernier clip réalisé pour le duo norvégien de musique électronique Röyksopp, est une réussite du genre. Il a été révélé au public hier mais il semble qu’il s’agisse en fait d’un premier extrait d’un film plus long qui devrait contenir d’autres titres issus de l’album Senior.

L’introduction nous situe l’action temporellement : « after the upheaval ». Upheaval peut avoir le sens français de bouleversement (au sens émotionnel ou mécanique) ou celui de soulèvement (au sens social mais aussi au sens géologique d’un soulèvement de terrain). Une voix saturée et à peine audible annonce des coordonnées qui, si j’entends bien, sont : 34 degrés 20 minutes et 53 secondes au nord, 23 degrés, 2 minutes et 44 secondes à l’ouest. C’est à dire un endroit complètement perdu entre l’archipel de Açores et l’Île de Madère, à un millier de kilomètres à l’ouest de Casablanca.
Les indications sont donc précises mais en même temps, sans utilité puisque nous ignorons de quel « bouleversement » il est question et puisque le lieu indiqué n’est qu’un point au milieu de l’océan Atlantique1.

À l’image, on voit d’abord des volutes qui peuvent indifféremment être des nuages ou de la fumée. Apparaissent ensuite les visages de trois jeunes filles jolies, maquillées, coiffées, chacune vêtue d’un short, de baskets et d’un tee-shirt blanc sur lequel on peut lire un nom écrit de façon chamarrée : Traci, Terri et Kristal. Elles portent avec elles un poste radio. Le nom du groupe, Röyksopp, est dessiné par des flammes. Le titre du morceau, The Drug, est montré sous la forme d’un graffiti assez laid.
Les trois adolescentes déambulent dans un paysage urbain dévasté. Au loin on constate que les volutes que nous avions aperçues étaient bien de la fumée, ce qui rappelle assez immédiatement le nuages de cendres et de fumée succédé pendant des jours à l’effondrement des deux tours du World Trade Center, il y a neuf ans.

Les jeunes filles croisent des symboles morbides — un chien noir qui croque un crâne humain, une tête de mouton décharnée — et des personnages sales, à la peau abimée et aux yeux vides. Certaines de ces visions rappellent la série de photographies de films d’horreur nigérians réalisée par Pieter Hugo en 2008, Nollywood, et nous évoquent des images de guerres contemporaines qui tranchent avec l’apparence de teenagers proprettes des trois jeunes filles.
L’atmosphère est lourde de menaces et des gestes violents sont souvent ébauchés.
Dans une maison abandonnée, une des adolescentes découvre un fusil mitrailleur et s’en saisit avec un sourire de contentement.

Pour finir, les trois jeunes femmes s’endorment au coin d’un feu, sous une lune pleine.
La musique est répétitive, hypnotique, plutôt séduisante.

On dispose de peu d’indices pour interpréter le film : parle-t-il des « drogues acoustiques », tellement en vogue en ce moment ?2 Parle-t-il du gouffre qui sépare les conditions d’existence des habitants de la planète selon l’endroit où ils vivent ? Faut-il chercher des allusions au 11 septembre 2001, à la crise financière, à la catastrophe de Tchernobyl ? Faut-il voir des références à des films tels que Stalker ou 28 jours plus tard ? Accompagnons-nous l’imaginaire morbide de trois lycéennes ou nous faisons-nous raconter un monde sans espoir ? Le fait de ne pas avoir de réponses à ce sujet permet d’imaginer ce que l’on veut mais le film fonctionne suffisamment bien pour qu’on n’aie pas l’impression de se faire promener de manière totalement vaine : on ne sait pas de quoi cela parle, mais cela en parle plutôt bien.

The Drug est réalisé par Noel Paul et Stefan Moore. Ces deux jeunes gens sont originaires de Seattle, où a été tourné le film, et sont fraîchement diplômés de DXart (Center for Digital Arts at the University of Washington). Ils se sont associés sous le nom That Go — nom que l’on trouve plusieurs fois sous forme de graffiti au cours du film — et ont connu un certain succès avec les clips réalisés pour des groupes de leur région : Jerk It (pour Thunderheist) et Sophisticated side ponytail (pour Natalie Portman’s shaved head). Ils ont aussi réussi à faire parler d’eux avec un clip qui n’est montré que dans des festivals dédiés au cinéma expérimental, Golden Prize, pour l’éphémère groupe new-yorkais Apes and Androids.
Leur carrière ne fait que commencer mais je leur prédis un certain avenir.

  1. Mise à jour du 29/09/2010 : en fait, j’avais bien mal entendu, les coordonnées exactes sont 42° 19′ 53 N, 83° 2′ 45, c’est à dire la position d’un parking situé dans la ville de Detroit. C’est nettement moins mystérieux que ce que j’imaginais. []
  2. Le Parisien a consacré deux pages cet été au « battement binaural » (effet de certaines fréquences sonores sur le cerveau, découvert l’année du dépôt du brevet de la photographie, en 1839, et aujourd’hui appelé drogue internet ou drogue 2.0, car une société américaine a décidé de vendre des séquences sonores sous l’appellation subversive « drogue »), je m’étonne que Nadine Morano n’ait pas encore promis un dépôt de loi et qu’Alain Finkielkraut n’ait pas publié une tribune à ce sujet dans Le Monde. En tendant l’oreille, on entend en sourdine dans The Drug des séquences sonores qui ressemblent. []

Transplant

septembre 1st, 2010 Posted in Design | 32 Comments »

Le village Norvégien de Dale (prononcer da-leu) est le centre administratif de la commune de Fjaler, qui est située dans le Dalsfjord, à une centaine de kilomètres au nord de Bergen. Dale est peuplé d’un peu moins de mille habitants, ce qui ne l’empêche pas de disposer de nombreux équipements scolaires et administratifs, d’une bibliothèque, d’un centre commercial et même, d’un commissariat et d’un policier.
C’est à Dale que l’on trouve Transplant, un « centre de compétences en design » voulu et dirigé par deux anciens parisiens, Birgitta Ralston et Alexandre Bau.

Venus passer six mois en résidence au Nordic Artists’ Center, Birgitta (graphiste suédoise-américaine) et Alexandre (designer français) ont décidé de rester à Dale où ils ont fini par construire Transplant, bâtiment disposé à quelques pas de la rive et conçu par Attila Eris, ancien collaborateur de Renzo Piano et architecte du Paul Klee Center à Berne.

Dans un article récent de l’hebdomadaire économique Finansavisen, la journaliste venue en reportage à Transplant trouvait ironique le fait que ce lieu si moderne de par son activité et de par son aspect soit situé à l’intérieur d’un village bucolique, à quelques mètres d’un magasin d’ameublement norvégien typique, avec mobilier rustique en sapin, petits napperons et bibelots… voisinage un peu ringard de l’avis de cette journaliste d’Oslo, capitale de la Norvège, où « tout se passe ».

Mais sur l’atlas mondial du design, Oslo ou Bergen ne sont ni New York, ni Berlin, ni Tokyo, ni Amsterdam, ni Milan, ni Barcelone, ni même Saint-Étienne, alors plutôt que de tenter de faire leur place au pied des immeubles d’une grande ville plus ou moins crasseuse, les « transplanteurs » ont construit un lieu à eux, au milieu d’une nature dont il doit être difficile de se lasser, et c’est le monde qui vient les y voir — C’est ce que nous avons fait cet été.

Le centre d'art de Dale, créé il y a une quinzaine d'années, qui accueille des créateurs en résidence.

Le projet a mis quelques années à émerger. Une ancienne usine a d’abord été envisagée comme local, mais son occupation aurait coûté nettement plus cher que la solution finalement retenue, qui a été de construire un bâtiment neuf avec l’aide financière de la commune, qui est engagée dans le capital de Transplant à hauteur du tiers.
La bâtisse, construite en bois, est spacieuse et lumineuse, avec quatre mètres cinquante de hauteur de plafond et six-cent mètres carrés au sol. Elle contient un atelier, une agence de design, une salle de conférences et d’exposition, un bar, une matériauthèque et un lieu d’habitation.

Birgitta Ralston et Alexandre Bau

Outre leur activité de design objet / design graphique au sein de l’agence Ralston & Bau, Birgitta, Alexandre et leur équipe ont toute une activité évènementielle autour de la rencontre entre création et industrie : expositions, concerts, workshops1, résidences, séminaires, conférences. Deux heures par jour, on y sert à boire et à manger. Les « transplanteurs » ont même un temps caressé l’idée d’ouvrir en permanence un véritable restaurant, mais ce projet a été abandonné. Il faut dire que la Norvège n’est pas exactement un pays de gastronomie2.

La matériauthèque, Nordic Materials, est une composante essentielle de Transplant. Plus qu’une bibliothèque de matériaux de fabrication, il s’agit d’un centre permanent de veille sur le sujet.
Diverses sociétés industrielles viennent profiter de l’expertise des « transplanteurs » pour se renseigner sur le le sujet : quel est le coût écologique du processus de production, de l’utilisation puis du recyclage ou de la destruction de chaque matériau, quelles sont ses qualités ou ses inconvénients à l’usage, etc.

Nordic Materials

Les « transplanteurs » sont aussi à l’initiative du programme de recherche IdealLab, qui explore les questions de design et de société. Ce programme s’articule en deux cycles annuels : Longer Participation puis Precious Food en 2010, Rights through making et Empathic house pour 2011.  La première session, Longer participation, s’est conclue par une exposition sur le thème de la longévité de la participation de chacun à la société, malgré l’âge et même au delà de la mort. Longer participation a notamment bénéficié de la collaboration de Mathieu Lehanneur, de James Auger et de Jimmy Loizeau.

Longer participation : si, après votre mort, vous étiez transformé en biomasse productrice d'énergie - en batterie -, à quel objet voudriez-vous donner de l'énergie et pourquoi ?

Le foisonnement des activités de Transplant se retrouve tout naturellement sur la page FaceBook de Transplant et sur le site Transplant.nu.

  1. Par exemple, en 2008, un atelier sur le thème des trolls avec Genneviève Gauckler. []
  2. Ce n’est pas moi qui le dis : un de mes oncles, tout ce qu’il y a de plus norvégien, prétend que dans son pays on ne mange ni pour le plaisir du goût ni pour celui de la convivialité du repas, mais juste pour se remplir l’estomac. C’est peut-être un peu sévère, il existe quelques plats traditionnels tout à fait corrects, et certains produits, comme le lait ou le poisson, sont sans doute meilleurs qu’en France, mais il est vrai aussi que l’on peut y acheter du bacon en tube. []

Press play – esthétique du jeu vidéo

août 29th, 2010 Posted in Brève, Cimaises, Interactivité | 15 Comments »

En visitant le sympathique musée d’art et d’industrie de Bergen, je découvre qu’une exposition consacrée à l’esthétique du jeu vidéo va s’y tenir du 18 septembre 2010 au 20 février 2011. Je ne pourrai pas la visiter, mais je la signale ici.

Cette exposition est intitulée Press Play – Kunsten i dataspill. Son originalité est de se focaliser sur l’esthétique du jeu vidéo, et notamment l’esthétique des jeux nordiques (?) dans une mise en perspective historique qui mettra notamment l’accent sur le processus industriel qui se cache derrière les jeux vidéo. L’exposition, qui bénéficie de l’appui du fonds culturel scandinave Nordic Culture, voyagera dans plusieurs pays septentrionaux.