Profitez-en, après celui là c'est fini

La bande son est-elle à la hauteur ?

décembre 6th, 2015 Posted in Chansons, indices | 15 Comments »

J’ai quarante-sept ans depuis quelque jours, je suis bien plus vieux que ce que je considérais comme âgé lorsque j’étais adolescent, et cela fait de moi quelqu’un de plutôt mal placé pour juger de la manière dont vivent et pensent les jeunes. Mais j’ai des enfants et des étudiants, et donc un angle d’observation certes superficiel, mais bien réel. Et puis à présent que je ne suis plus jeune, j’ai bien le droit, voire le privilège, de pouvoir faire mon vieux con et de dire : avant, c’était mieux.

...

Dans le film Steak (Quentin Dupieux, 2007), Georges (Ramzy Bédia) fait écouter la musique actuelle à Blaise (Éric Judor), qui a été coupé du monde pendant sept ans : « Tu vas voir l’époque dans laquelle on vit aujourd’hui ». George utilise une cassette à l’ancienne pour passer à Blaise quelques secondes seulement des Blue Wet Shirt, qu’on « entend partout ». Le résultat, dû à Mr. Oizo (Quentin Dupieux), ressemble à une radio FM où l’on cherche les stations.

Pour préparer une fête, récemment, j’ai passé un certain temps à écouter la pop mainstream des cinq dernières années. Je ne sais pas vraiment comment on accède à la musique aujourd’hui, il ne semble plus vraiment exister de plage de diffusion de vidéo-clips à la télévision, du moins sur les chaînes que j’ai et aux heures où il m’arrive d’allumer le poste1. Je me suis donc fié aux classements annuels des meilleures ventes et à des compilations disponibles sur Spotify.
J’ai écouté tout ce qui est censé se vendre.
Comme à chaque époque, on y trouve du bon et du moins bon, il y a des titres qui marqueront, d’autres qu’on oubliera, mais j’ai été étonné ne pas vraiment parvenir à dégager de tendance qui me permette d’identifier un son 2010’s.
Enfin presque, on va voir ça plus loin.

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The Clash, London Calling ; The Bee Gees, Stayin’ Alive ; Serge Gainsbourg, Histoire de Melody Nelson ; Sly and Family Stone, There’s a riot goin’on ; John Lennon, Imagine ; Marvin Gaye, What’s going on ; Big Brother and the holding company (Janis Joplin), Cheap thrills ; Bob Dylan, Desire.

Une chose qui m’a tout de même frappé est la sensation de reconnaître en permanence non pas les morceaux, mais de petits segments de ces morceaux, entendus dans des publicités, des génériques, ou comme bouche-trou sonore d’émissions de coaching et de télé-réalité. Certains morceaux apparemment très populaires me semblent même du coup avoir été artificiellement construits autour de huit ou quinze secondes vraiment intéressantes prévues pour accompagner des productions audiovisuelles. J’ignore si c’est ainsi que ces morceaux sont fabriqués — après tout, il a toujours existé des morceaux dont seules quelques secondes sont marquantes, quelques secondes, voire un simple riff, une introduction ou une unique note chantée —, mais c’est l’impression qu’ils me renvoient.

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Queen, II ; Led Zeppelin IV ; Bob Marley and the wailers, Survival ; Afrika Bambaataa & Soulsonic Force, Planet Rock ; Grandmaster Flash & the Furious five, The Message ; The Police, Outlandos d’Amour ; Kraftwerk, Radio-Activity ; Prince and the Revolution, Purple Rain.

Je suis aussi étonné par un fréquent sentiment de déjà-vu, enfin de déjà-ouï, notamment avec les bons morceaux dont certains semblent être des pastiches aux limites du procès2. Parmi les registres qui reviennent souvent, je remarque une étonnante prolifération de balades ennuyeuses à la guitare et/ou au piano qui, me semble-t-il, auraient difficilement servi de face B aux disques d’autres époques, et qui sont souvent augmentée de sons percussifs graves et assez forts3. Je ne suis pas un musicologue assez compétent pour exprimer mon sentiment avec précision, mais toutes ces balades m’ont l’air de reposer sur une sorte de tension perpétuellement retenue qui donne en permanence le sentiment que le morceau finira par démarrer, ce qui n’arrive jamais. Un peu comme certaines émissions de télé ou de radio qui passent leur temps à dire « restez, il va se passer un truc ». L’effet Shéhérazade.
J’ai aussi souvent l’impression que les passages les mieux chantés ou les mieux joués sont collés à l’identique plusieurs fois dans les morceaux. Si j’ai raison, la sensation de vaine répétition s’explique, mais si j’ai tort, cela voudrait dire que la pauvreté n’est pas l’effet collatéral de la paresse du producteur, mais le but qu’il voulait atteindre.
De temps en temps, on perçoit l’auto-tune4, employé de manière suffisamment discrète pour qu’il ne s’agisse pas d’un effet volontaire, mais bien d’un cache-misère technologique. Je me demande ce qu’aurait été la musique de ma jeunesse si les voix de Joe Strummer et de Nico avaient été rectifiées de manière à faire croire que ces artistes pouvaient en remontrer à Aretha Franklin ou Sam Cooke en termes de justesse et de précision. Tout semble un peu propre, du coup.
Bon, j’arrête.

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Fade to grey, par Visage ; Boys don’t cry, par The Cure ; Sweet Dreams, par Eurythmics ; Licence to ill, par les Beastie Boys ; The Age of consent, par Bronsky Beat ; No need to argue, par les Cranberries ; Things fall appart, par The Roots ; Debut, par Björk.

Sans dire que la musique que diffusent les radios aujourd’hui est à jeter, ni que rien n’en restera, je n’arrive pas à dégager ce que les années 2010 sont censées raconter. Je ne peux pas écarter l’hypothèse, une fois de plus, que ça soit juste à cause de mon âge, c’est d’ailleurs certainement le cas et le fait que les gens de ma génération soient souvent, sinon systématiquement d’accord sur ce point est un indice peu rassurant quant à ma capacité de discernement objectif. Peut-être aussi est-ce que je manque d’information sur ce qui s’écoute vraiment. Peut-être d’ailleurs que le « mainstream » n’est plus vraiment représentatif en musique, à l’image de TF1, en télévision, qui conserve la plus grosse part de marché d’une audience qui ne cesse de réduire. Peut-être aussi que l’accès immédiat à un siècle de musique enregistrée crée un télescopage des époques et des lieux qui ne permet pas à la musique d’ici et maintenant la plus massivement diffusée d’avoir une personnalité forte. La nostalgie d’époques qu’on n’a pas vécues mais qui sont documentées et disponibles à un stade jamais atteint font qu’on peut avoir quinze ans et aimer au choix Joy Division, les sons des jeux vidéo 8 bits, Pierre Henry, la pop coréenne, les chorales des balkans, le rap gangsta côte Ouest, etc.

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Dummy, par Portishead ; Protection, par Massive Attack ; OK Computer, par Radiohead ; Homework, par Daft Punk ; Enter the Wu Tang, par le Wu Tang Clan ; She’s so unusual, par Cyndi Lauper ; The Score, par les Fugeees ; Since I left you, par The Avalanches.

Quelle que soit la raison, le sentiment est là, je ne trouve pas la bande-son des années 2010 à la hauteur des enjeux du temps.

Le Rock, le Folk, la Disco, le Punk, la New-wave, le Rap, le Grunge, la House, la Techno, le Trip hop, ont porté les espoirs et surtout les désespoirs de la jeunesse de leur époque. Pourtant, même si on aimait prendre un air sombre et désabusé, revenu de tout, du haut de nos quinze ans — l’âge où l’on commence à deviner que le monde n’a pas besoin de nous, mais où on a encore un peu de mal à l’accepter —, le monde contemporain que nous montraient les médias n’était pas forcément aussi déprimant que le temps présent que l’on nous sert aujourd’hui, avec ses certitudes de chômage, de crises économiques et écologiques, son obsession du terrorisme et ses guerres si proches. Il parait cependant que ce sont les gens de plus de trente ans que le monde qui vient désespère, tandis que les adolescents et les jeunes adultes, la « génération Z », ont abandonné l’idée de vivre aussi bien que leurs aînés, ne rêvent pas vraiment de devenir adulte au sens où on l’entendait autrefois (un mariage, un patron, un crédit, un cardiologue), et se sentent finalement assez adaptés à la société dans laquelle ils vivent. Ils ne se complaisent pas dans un « spleen » adolescent, ils ont fait le deuil d’un monde meilleur.
Alors peut-être est-ce que je cherche une musique « de jeunes » qui collerait à ma propre humeur plutôt qu’à celle des intéressés. Une musique qui n’existe pas et n’a aucune raison d’exister.

...

Parmi les mouvements musicaux (mais aussi et peut-être plus que tout visuels) très contemporains, on me cite notamment le Vaporwave, qui repose, musicalement, sur l’association d’échantillons de diverses époques, altérés intentionnellement, et, visuellement, sur le collage d’éléments tels que la statuaire antique et l’esthétique informatique des années 1980 (pixel art, communication des éditeurs de logiciels d’époque, web 1995, glitch et 3D simpliste), agrémenté de caractères japonais. Ce mouvement, né sur le web, est autant une culture musicale qu’un « mème » parodique du cyberpunk, et il m’a l’air effectivement de s’inscrire très précisément dans l’époque, mais je ne pense pas que ça devienne un jour le genre de musique que diffusent les chauffeurs d’autobus.

Mais tout de même : est-ce qu’il existe en 2015 beaucoup de titres aussi marquants que ceux des albums dont j’ai reproduit les pochettes plus haut, tous sortis de mon vivant ? Et j’aurais pu ajouter des poids-lourds du genre des Rolling Stones, de David Bowie, de Stevie Wonder ou de U2, ou bien des gens un peu oubliés aujourd’hui mais que l’on entendait partout tels que Sade Adu, Zapp, Terence Trent d’Arby, les Fine Young Canibals, la Mano Negra… Je ne sais pas pourquoi je pense précisément à ces noms dans cette énumération, j’aurais pu y placer des dizaines d’autres artistes5.
Bien sûr, une fois que les ans ont passé et que le temps a fait son tri, il est facile d’oublier la soupe et de ne se souvenir que de la crème, voire d’être nostalgique de périodes que l’on n’a pas connues et que l’on aurait peut-être détestées sinon, mais je guette en vain à présent la sensation que quelque chose de nouveau est en train de se passer, qu’il y aura eu un avant et un après. C’est une sensation que j’ai souvent ressentie par le passé (que j’aie ou non aimé ce que j’entendais) : Michael Jackson, le Hip hop, Prince, Björk, Nirvana, Portishead, la « French touch », la « world music »,…

Bon, allez les jeunes, dites-moi ce qu’il se passe en musique populaire aujourd’hui et que je n’ai pas remarqué ou pas compris.

[Mise-à-jour 7/12] On m’envoie lire l’article Rétromania : ce passé qui repasse trop, article qui résume le livre Retromania, par Simon Reynolds, apparemment bien intéressant, et voir la vidéo d’analyse du genre « Summer minimale », par PVnova.

  1. La télévision a énormément changé, elle n’est plus prescriptrice en musique (si ce n’est le groupe de fin d’émission de Ce soir ou jamais, dans mon cas. Si je trouve super que des groupes se lancent grâce à Youtube, sans moyens mais avec des idées, je regrette un peu l’époque où le vidéo-clip était un genre artistiquement assez ambitieux. De même, si les groupes ont trouvé d’autres moyens pour s’inventer une esthétique, je resterai toujours nostalgique des pochette 30cm, qui faisaient souvent intégralement partie du projet musical. []
  2. Je pense à Locked out of heaven, de Bruno Mars, qui rappelle Message in a bottle par The Police ; à Blured lines, de Robin Thicke, éhontément inspiré du Got to give it up de Marvin Gaye, et qui est d’ailleurs allé au procès pour cela ; et enfin à Somebody that I used to know, de Goteye, qui semble une imitation de Peter Gabriel par Phil Collins ou l’inverse — ce qu’aurait fait Génésis si le groupe ne s’était pas séparé, peut-être. []
  3. Autre problème de l’âge : on tend à entendre de moins en moins les médiums, donc on monte le son pour écouter mieux et on est juste agressé par les basses et par les aigus. Mauvaise nouvelle : cette dégradation de l’oreille touche tout le monde est n’est pas réversible. []
  4. technologie logicielle qui permet d’améliorer la justesse du chant. Au départ employé pour améliorer la prestations de certains artistes, l’auto-tune peut aussi être utilisé pour obtenir un effet comique ou artificiel, à la manière du vocodeur dans années 1970s. Les télé-crochets tels que La Nouvelle Star font apparaître que certains jeunes chanteurs imitent la voix auto-tunée, dont ils semblent prendre les brusques changements de note pour un effet de style. []
  5. Ces dernières années, parmi les titres que l’on entend beaucoup, j’ai bien aimé Get Free, par Major Lazer ; Alors on danse et Formidable de Stromae ; le duo Gnarls Barkley (mais ça date un peu) ; le duo Royksopp (mais ça date encore plus) ; J’ai trouvé pas mal de titres R&B/dance plutôt bien fichus, bien produits, quoique souvent terriblement interchangeable. Les seuls qui me restent facilement en tête sont Get Lucky, par les Daft Punk, chanté par Pharell Willams (qui relève, je l’apprends, d’un genre musical récent, le Nu-disco), Happy, du même, et Chandelier, par Sia. []

[Conférence] Amnésie

novembre 23rd, 2015 Posted in Conférences | No Comments »

Jeudi 26 novembre, 18h00, je suis invité par Jérôme Saint-Loubert Bié à intervenir dans le cadre du cycle de conférences Graphisme-technè, à la haute école des arts du Rhin, à Strasbourg.
Ce cycle de conférences explore les mutations technologiques qu’a connu le design graphique, et les tensions économiques ou politiques qui les ont accompagnées.

graphisme_techne

J’ai intitulé mon intervention Amnésie, puisque je compte notamment y évoquer la manière dont la nouveauté, par ignorance du passé, bégaie — ce qui n’est du reste pas forcément une chose négative.

Le jour où j’ai été hacké

octobre 26th, 2015 Posted in Le dernier des blogs ?, Parano, Personnel | 1 Comment »

Mercredi dernier, j’ai eu le déplaisir intense de découvrir que l’accueil de presque tous les sites hébergés sur mon serveur1 avait été remplacée par la page qui suit :

system_hacked

J’avais été hacké.
Cela ne se voit pas sur cette capture d’écran au format réduit, mais la page a pour arrière plan un motif à base de zéros et de un. Bien qu’il s’agisse d’une page HTML dynamique, et qu’il y ait une image, l’esthétique générale évoque les systèmes d’exploitation en ligne de commande. Un piratage informatique de cinéma, quoi. L’image de fond contient l’adresse d’un site turc actuellement injoignable, spécialisé dans la sécurité informatique et le hacking, mais dont de nombreuses pages sont consacrées au créateur de la Turquie moderne, Mustafa Kemal Atatürk. Le message que l’on m’envoie, en résumé, est que la sécurité de mon site est insuffisante. La destruction de données n’a été qu’un « défacement » : seules quelques pages ont été détruites, dont la plupart n’étaient que des fichiers du logiciel WordPress (le système qui sert de moteur à ce blog, par exemple). Ça se répare, donc.

Même si mon premier réflexe a été de tweeter « J’arrête Internet », j’ai pris le vandalisme avec un flegme qui m’a moi-même étonné : tant pis pour les un, deux ou trois jours que prendraient les réparations, il ne fallait pas précipiter les choses, et surtout, comprendre comment empêcher qu’elles se reproduisent. J’ai écrit à la cellule dédiée à la sécurité Internet de la Gendarmerie Nationale pour demander conseil. Un robot m’a aussitôt répondu que mon message serait pris en compte dans les plus brefs délais. Je me demande quand j’en entendrai parler à nouveau. J’imagine qu mes blogs ne constituent pas un objectif prioritaire de sécurité nationale.

sauveteurs

On n’est jamais seul, sur Internet. Benjamin, Olliver et Unickuity (qui m’avait sauvé alors que j’avais des problèmes de serveur il y a cinq ans de ça !) se sont instantanément proposés sur Twitter pour me secourir.

On demandait un jour à Charles Darwin pourquoi les chiens avaient la manie de se lécher le rondibé. L’auteur de l’Origine des espèces a alors répondu : « parce qu’ils sont assez souples ».
Il n’est pas improbable que j’aie complètement inventé cette citation triviale que je colporte depuis plusieurs décennies et que je n’ai jamais retrouvée nulle part ailleurs que dans ma mémoire. Mais peu importe son degré d’authenticité, j’aime bien cette explication, qui rappelle que ce qui arrive n’est pas ce qui doit arriver, mais ce qui n’a pas de raison de ne pas advenir, ce que rien n’empêche, ce qui peut arriver.
Plusieurs personnes m’ont demandé pourquoi on m’avait fait ça. Pourquoi à moi : est-ce qu’il s’agissait de représailles ?2. Je connais la réponse, et elle est très simple : c’est arrivé parce que, effectivement, il y avait des failles dans la sécurité de mon site3, et qu’il existe des logiciels tout faits pour trouver des sites mal mis à jour, et pour assommer ces derniers de requêtes permettant d’en faire des portes d’accès pour en prendre le contrôle. En gros. Bref, si mon serveur a été hacké, c’est pour la raison que j’attribue à Darwin : parce que c’est possible.
Mes pirates, plutôt que de se réclamer de Darwin préfèrent citer en anglais Mustafa Kemal Atatürk qui a a dit :
« Victory is for those who can say « Victory is mine ». Success is for those who can begin saying « I will succeed » and say « I have succeeded » in the end »4.
Je n’arrive pas à trouver beaucoup de profondeur à cette tautologie — les voies du nationalisme sont décidément impénétrables.

benjamin_sonntag

Jeudi, j’ai foncé chez Octopuce, société d’hébergement Internet et d’administration système co-fondée par Benjamin Sonntag (ci-dessus), pour que ce dernier secoure le piètre administrateur Unix5 que je suis.
Benjamin a tourné la tête le temps que je saisisse mon mot de passe, et il a pris le contrôle du sixième serveur du bloc A de la baie ving-et un de la rangée C de la zone PRO de la salle cent-trois d’un data-center situé en périphérie de Paris : ma maison, quoi. Le data center en question est protégé des pannes électriques par deux-cent tonnes de batteries, et des assauts par un blindage anti-balles. En fouillant dans mes dossiers, en voyant les listes des domaines hébergés, Benjamin m’a dit que l’opération était très intime : mettre les mains dans le serveur de quelqu’un, c’est un peu comme fouiller ses placards, voire son linge sale.

Il aurait été intéressant de filmer. Comme un hacker « white hat »6 de série télévisée, Benjamin travaille sur de nombreuses fenêtres en même temps (et même sur plusieurs écrans), passant de l’une à l’autre par des raccourcis clavier, sans jamais se perdre. Il saisit certaines commandes tellement souvent qu’il les a raccourcies à seule lettre. Régulièrement, un de ses collègues passe une tête et pose une question technique totalement incompréhensible au profane sur les clusters et les noyaux (et encore, je ne cite que les mots dont je connais le sens), question à laquelle Benjamin a invariablement la réponse. L’enquête aura permis de déterminer que le pirate avait vraisemblablement opéré mercredi un peu avant 02:40 depuis la une adresse dynamique de Türk Telekom. Benjamin a supprimé ou rendu inoffensifs quelques programmes laissés en cadeau par mes pirates, et renforcé la sécurité générale du serveur.
J’ai été assez flatté d’apprendre qu’il n’y avait pas d’erreur flagrante dans ma configuration du système, mais toute cette affaire a été une belle piqûre de rappel : si le serveur a une faille connue, alors il se trouvera un hacker à deux sous pour en profiter. Et ça m’aura rappelé aussi que j’ai de la chance d’avoir des amis !

  1. Il s’agit de mes sites, comme par exemple hyperbate.fr, scientistsofamerica.com, synchise.com, twilightzonecrew.com, mais aussi des sites d’amis que j’héberge : jlggb.net, lantb.net, colonelmoutarde.comclosky.info, mrexhibition.net []
  2. Après tout, ce hacking a suivi de quelques heures seulement la publication par Rue89 d’un article dans lequel je critiquais fortement Chronopost []
  3. Apparemment, la porte d’entrée a été le site ifdesignelseart, créé pour la sortie du livre Processing : Le code informatique comme outil de création il y a quatre ans, et dont j’avais négligé de mettre à jour le programme. []
  4. La victoire appartient à ceux qui disent « La victoire est mienne ». Le succès revient à ceux qui disent « J’y arriverai » puis qui disent « J’y suis arrivé ». []
  5. Pour ceux à qui ça dira quelque chose, la première distribution unix (oui oui, ça va, je sais que Linux n’est pas unix mais un unix-like, et que Gnu’s not unix, etc.) que j’ai installée était une Slackware, en 1996 ! Bientôt vingt ans, donc, et pourtant je ne suis pas devenu le centième d’un expert, je n’ai jamais accepté de retenir aucune commande shell en dehors de cd et ls. Si je veux créer un dossier ou supprimer un fichier, je dois d’abord demander les commandes adéquates à Google, de peur de causer une catastrophe. []
  6. Les « white hat » sont les gentils hackers, ceux qui règlent les problèmes et qui traquent les « black hats » — les méchants hackers. []

Identification informatisée des visages (1981)

octobre 19th, 2015 Posted in Surveillance au cinéma, Vintage | No Comments »

Dans For your eyes only (1981), James Bond recourt au 3D visual identigraph, un système mis au point par « Q », le responsable du département recherche et développement du MI6. « Q » prévient le commandeur Bond que l’appareil en est encore au stade expérimental.
Pour accéder au service, il faut se rendre dans une pièce dédiée. Sans que la raison en soit bien claire, les opérateurs de « l’Identigraphe » sont plongés, le temps de leurs recherches, dans une lumière rouge semblable à celle des laboratoires photo.

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Bond indique à « Q » les caractéristiques de la personne qu’il cherche à identifier : la trentaine, cheveux brun clair, raie au milieu, bouche épaisse, lunettes octogonales. « Q » saisit chaque paramètre sur un terminal tandis que, face à Bond, un autre écran montre un visage dessiné au trait, qui se transforme en fonction des précisions qui sont apportées. On peut appliquer une rotation à l’image, d’où le « 3D ».
Une fois le portrait terminé, la machine cherche dans ses bandes magnétiques (qui contiennent des données fournies, nous est-il dit, par Interpol, la CIA, le Mossad, la police ouest-allemande et la Sûreté française — mais curieusement pas Scotland Yard).
Une fois le portrait robot établi, la personne dont la description est la plus proche voit son nom affiché sur le terminal, et son visage imprimé.

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Le « 3D-Identigraph » n’est, au fond, qu’une version vaguement high-tech du « portrait parlé », mis au point par Alphonse Bertillon en 1879 pour constituer une base de données de criminels, et du « portrait-robot » inventé par Roger Dambron en 1950, pour composer un visage à partir d’un jeu d’éléments séparés.
Nous sommes ici assez loin des technologies actuelles de reconnaissance faciale, et cette séquence s’avère finalement peu audacieuse, puisque les premiers succès en matière de reconnaissance faciale semi-automatisée datent de la fin des années 1960 (Bledsoe). Même si elle a progressé depuis, on peut dire que la technologie utilisée actuellement dans le domaine est au point depuis la fin des années 1980 (Kirby et Sirovich).

Des écrans qui ne disent pas grand chose

octobre 17th, 2015 Posted in stationspotting | 3 Comments »

yeux_carres_praticable(J’ai été invité par le collectif de graphistes Super Terrain à écrire un texte destiné à accompagner l’exposition Les yeux carrés (par Samy El Ghassasy, Jean-Benoît Lallemant, Pierre le Saint) qui se tient à l’espace Le Praticable, à Rennes, jusqu’au 24 octobre de ce mois. Le texte ne devait pas concerner l’exposition elle-même, dont j’ignore tout, mais tourner autour du même thème, à savoir la prolifération des écrans.
Le texte commandé devait tenir sur le carton d’invitation au format A5, ce qui est très court. Je le publie ici, mais en profitant de ne pas avoir de contraintes d’espace pour en livrer une version un peu plus longue que celle qui a été effectivement publiée. je profite aussi de l’occasion pour illustrer l’article avec quelques photographies)

Je connais une gare de banlieue où, la nuit, les portillons automatiques sont enfermés dans une cage cadenassée afin d’éviter que quelqu’un les franchisse pour se rendre sur le quai à l’heure où seuls passent quelques trains de marchandises. Ces portillons clignotent, ils indiquent en vert de quel côté on peut passer, en rouge de quel côté on ne peut pas, et le voyant qui signale la fente où glisser le ticket clignote lui aussi, apparemment impatient de voir arriver les usagers du petit matin. Au dessus, un écran est allumé, avec écrit l’heure exacte en blanc sur fond bleu, et la mention « prochains départs : », qui n’est suivie d’aucun numéro de voie, d’aucune destination, d’aucun horaire. Un écran qui ne sert à rien et que personne ne regarde veille chaque nuit sur des automates inutiles et inutilisables. Il en va sans doute de même dans des centaines d’autres gares.

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Aux heures de circulation, les anciens trains crasseux sont peu à peu remplacés par un nouveau modèle, fabriqué par la société québécoise Bombardier, « le Francilien ». Il est confortable et coloré, ses plafonds diffusent une lumière pacifique qui change de couleur avec douceur, du blanc au bleu, du bleu au rouge, du rouge au orange, de l’orange au vert, et ainsi de suite. Au niveau de chaque porte, quatre écrans affichent le nom des prochains arrêts. Ce ne sont pas les seuls écrans de la rame, où des dizaines d’autres diffusent, dans l’indifférence générale, de petites séquences vidéo qui vantent les paysages de l’Île-de-France. On y voit des châteaux, des faons dans des sous-bois au petit matin, des festivals, des musées. Ces écrans serviront-ils un jour à diffuser de la publicité ?
À divers endroits de la rame, on trouve des autocollants sur lesquels sont dessinés des caméras et où il est écrit que l’endroit est « vidéo-surveillé ». On a beau chercher, on ne trouve pas de caméras : elles sont en fait cachées sous les autocollants. La caméra dessinée qui semble regarder à côté de nous s’avère être une véritable caméra qui nous fixe.

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Arrivé à Paris, les écrans sont partout, informatifs ou publicitaires. Il n’est pas rare qu’ils fonctionnent mal, mais ils ne sont jamais éteints. Au contraire, ils affichent bien souvent un message qui affirme qu’ils sont en panne : « Suite à une panne de serveur, les afficheurs sont indisponibles — la RATP vous présente ses excuses pour la gène occasionnée » — « Ce dispositif d’information est provisoirement hors service – la RATP vous prie de bien vouloir accepter ses excuses » — « Appareil momentanément hors service veuillez nous en excuser » — « L’information sur cet écran est momentanément indisponible. Nos agents travaillent pour la rétablir dans les meilleurs délais ».

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Les panneaux publicitaires affichent souvent, quant à eux, des images abstraites d’un très bel effet, des messages d’erreur informatiques, ou sont recouverts par une fenêtre d’erreur du système d’exploitation : Windows, Linux ou parfois même MS-Dos. Les bornes d’information sont souvent rendues inutiles par de cryptiques messages système, généralement affichés à l’envers, mais lorsqu’ils fonctionnent, leur caractère informatif est rarement plus intéressant : on y apprend qu’il ne faut pas jeter de papiers dans la gare, qu’il ne faut pas tenir les portes d’un train qui tente de partir, ou encore qu’il faut regarder sous son siège s’il n’y a pas un colis suspect. Sans critiquer la validité des messages en eux-mêmes, il ne semble pas que ceux-ci soient véritablement regardés, d’autant qu’ils varient peu au long de l’année, contrairement aux écrans publicitaires.

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Le mot « écran » a deux sens apparemment opposés. Le plus courant aujourd’hui est celui d’un dispositif d’affichage lumineux : écran de télévision, écran de cinéma, écran d’ordinateur, écran de smartphone. Mais dans son sens premier, l’écran est un obstacle destiné à occulter quelque chose ou à s’en protéger : un paravent, un pare-feu de cheminée, un écran de protection. Peut-être ces deux sens ne sont-ils pas incompatibles, peut-être que tous les écrans qui montrent quelque chose sont aussi destinés à cacher autre chose, et peut-être aussi à nous protéger de quelque chose. En observant l’importance croissante des écrans dans l’espace public, je me demande si leur fonction première est bien de montrer quelque chose, de communiquer, ou s’ils ne sont pas surtout là — épaulés par de nombreux voyants clignotants a priori inutiles —, pour créer une impression de vie à l’aide de la lumière et du mouvement. Tout est fait comme s’il fallait à tout prix (ces écrans coûtent à installer, à maintenir et à alimenter en électricité et en contenu) conjurer l’angoisse de la nuit, de la solitude, de l’immobilité.

Au pays de Numérix

octobre 7th, 2015 Posted in Lecture, Les pros, Non classé | 1 Comment »

numerixJe m’apprêtais à passer un moment distrayant en lisant Au Pays de Numérix​, par Alexandre Moatti​, livre qui expose au grand jour la mécompréhension dont les pouvoirs publics français font preuve vis à vis des enjeux de la culture sur Internet. Je m’attendais à ce que ça soit drôle, parce qu’il y a quelque chose d’héroïque et de comique à la fois dans l’esprit Minitel, cet étonnant complexe de supériorité qui pousse les Français à imaginer qu’ils ont tout inventé sans jamais en profiter vraiment eux-mêmes1, et qu’ils sont le peuple élu de la culture désintéressée, investi du devoir de résister aux marchands du temple que seraient les Anglo-saxons, par exemple Google ou Wikipédia. Un attendrissant esprit de chevalerie don-quichottesque qui, partout dans le monde, est considéré comme de l’arrogance.

Mais en vérité, ce livre n’a absolument rien de drôle. Au fil des pages, on constate, outre une stratégie à courte-vue et d’immenses gâchis, des zones grises franchement dérangeantes, notamment (mais là, la France n’est pas seule à se fourvoyer) dans le domaine de la publication scientifique, où les Universités laissent une poignée de sociétés privées gérer le domaine, achètent à prix d’or des revues dont elles ont pourtant elles-mêmes financé le contenu, et se retrouvent finalement perdues dans l’engrenage du « publish or perish », idéologie qui fait baisser la qualité des publications tout en augmentant déraisonnablement leur nombre et leur coût. Au passage, en pensant à l’actuel engouement pour les MOOCs (l’enseignement en ligne), on peut imaginer des dérives monstrueuses sur ce modèle de partenariat public-privé qui associe le pire de chaque monde et relève au mieux de l’incompétence et au pire, de la gabegie, et où tout le monde fait mine de croire que l’argent est une question vulgaire et contingente alors même qu’il en circule beaucoup.
C’est très généralement les frictions entre public et privé qui posent problème dans l’exposé d’Alexandre Moatti, et où la fascinante et détestable Amérique a plus d’une leçon à nous donner : ce que les impôts ont financé (par exemple, les images produites par la Nasa) appartient aux citoyens, alors qu’en France il n’est pas rare que l’on demande au contribuable de payer plusieurs fois pour la même chose2.

Le livre est factuel, dénué d’emphase, et en dehors de quelques témoignages autobiographiques de l’auteur, il ne révèle à rien que l’on ne sache ou puisse savoir, mais au bout de cent-cinquante pages, l’accumulation de faits donne la nausée au lecteur amoureux de connaissance. Effrayant, donc. Et à lire, évidemment.

  1. Parfois, ce n’est pas faux, mais les conclusions qui sont tirées sont rarement les bonnes. Prenons l’exemple du réseau Cyclades : cette technologie française contenait les germes de ce qui est devenu Internet, mais l’État, pourtant financeur du projet, lui a préféré la technologie Transpac, moins intelligente, moins performante, mais a priori plus facile à contrôler et promue par des « fleurons industriels » français, c’est à dire des bras-cassés-au-bras-long, si on me permet cette image un peu douteuse. []
  2. Par exemple dans le cas de l’INA : nous payons une redevance pour financer l’audiovisuel public, puis nous devons à nouveau payer pour accéder à ses archives, et enfin, nous nous acquittons de taxes invisibles, toujours pour le même contenu, afin de compenser les présumés effets du présumé manque à gagner que constituent le piratage et « l’exception pédagogique »… []

Processing 3 est sorti !

octobre 2nd, 2015 Posted in Processing | 1 Comment »

Après plus d’un an de versions intermédiaires depuis Processing 2.2.1, version la plus aboutie du logiciel jusqu’ici, Processing 3.0 est sorti !
Les performances d’affichage ont gagné en rapidité, et en souplesse, s’adaptant notamment aux écrans à très haute résolution de type retina.
Une nouveauté particulièrement appréciable est l’arrivée d’un debugger, qui permet de surveiller l’exécution des programmes pas-à-pas. L’apparence générale a un peu changé.

processing_3

Quelques fonctions connues pour fragiliser Processing ont été supprimées, notamment la possibilité d’utiliser des variables pour définir le format de la fenêtre d’exécution1Processing 3.0 fonctionne sur plate-formes MacOSX (10.10 et au delà), Windows (7 et suivantes) et Linux. Le téléchargement du logiciel est gratuit, même si il est proposé aux internautes qui le veulent de faire un don à la fondation Processing.

On peut consulter mon vieux cours en ligne ici et voir quelques exemples . Le livre Processing: le code informatique comme outil de création, que j’ai écrit avec Jean-Michel Géridan en 2011, est désormais épuisé, mais une version actualisée paraîtra d’ici quelques mois.

  1. mais la commande surface.setSize() permet de contourner le problème et même, de changer dynamiquement le format de la fenêtre. []

Lectures recommandées (septembre 2015)

septembre 21st, 2015 Posted in Lecture | No Comments »

Dans la presse, on appelle ça du « copinage ». Mais comme je ne suis pas journaliste, je n’ai pas à m’excuser de parler des livres publiés par des amis. Pour cette rentrée, il y en a beaucoup !

  • Au pays de Numérix, par Alexandre Moatti, éd. PUF.
    Il est de bon ton, en France, de jouer à se faire peur en claironnant que GoogleWikipédia, voire le réseau Internet tout entier, sont des menaces vitales pour la connaissance, et de proposer des projets concurrents, souvent coûteux et inefficaces. Alexandre Moatti expose cette idéologie du village de Numérix qui, seul, résiste à l’envahisseur…
    Pas encore lu mais je m’en délecte d’avance.
    ISBN 9782130631446 (14 euros)
  • Anomalie des zones profondes du cerveau, par Laure Limongi, éd. Grasset. Sélectionné pour le prix Médicis, ce roman est d’abord celui de l’Algie vasculaire de la face, aussi nommée « migraine du suicide », une affection qui donne à ceux qui en souffrent envie de se jeter sous le tramway. Dit ainsi, j’imagine que ça fait peur, mais le livre est plutôt apaisé, parfois même drôle, et digresse au passage sur les champignons, l’industrie pharmaceutique, une maison de vacances (où j’ai d’ailleurs oublié un livre), la créature du lac noir, l’injustice de la maladie, la frustration face aux maladroites tentatives de sympathie que l’on reçoit. Le lecteur n’est pas plombé par le sujet, le livre se lit d’une traite et avec grand plaisir.
    ISBN 9782246858201 (17 euros)

livres_septembre_2015

  • Super Rainbow, par Lisa Mandel, éd. Casterman.
    Une histoire de super-héroïnes dont les pouvoirs proviennent d’une paire de combinaisons spéciales dont la source d’énergie est l’orgasme. La protagoniste principale ayant le nom de l’auteure, on peut supposer qu’il s’agit d’un récit autobiographique même si certains détails semblent avoir été volontairement exagérés dans le but de captiver le lecteur. Je pense par exemple que si un caniche géant avait totalement détruit Montbéliard, comme c’est raconté dans le livre, ça serait passé aux informations. Non ?
    ISBN 9782203091771 (16 euros)
  • Les Incommensurables, par Sophie Houdart, éd. Zones Sensibles.
    J’ignore tout de ce livre si ce n’est qu’il parle du Large Hadron Collider, qu’il est édité par Zones Sensibles (où on ne trouve pas de mauvais livres), et que la couverture a été produite par Theater of the operations à l’aide d’un logiciel que j’ai créé sur mesure pour l’éditeur.
    ISBN 9782930601178 (18 euros)
  • Tu mourras moins bête tome 4, par Marion Montaigne, éd. Delcourt.
    Comme avec les trois tomes précédents, le contrat est rempli : nous mourrons moins bêtes. Et nous mourrons plus vieux, aussi, puisque rire chaque jour augmente l’espérance de vie, paraît-il.
    Quand un de mes enfants (tous grands) doit trouver un cadeau en catastrophe pour un anniversaire, il achète un tome de Tu mourras moins bête : impossible de faire un bide avec. En vente partout.
    ISBN : 9782756073170 (20 euros)
  • Magie et Technologie, par Manuela de Barros, éd. Supernova.
    Les technologies actuelles semblent modernes et rationnelles, et donc opposées à toute idée de magie, mais, fait remarquer Manuela, elles donnent une réalité aux fantasmes des occultistes du Moyen-âge ou de la Renaissance.
    Pas encore lu. Publié par la jeune maison d’éditions Supernova, à commander sur son site.
    ISBN : 978-2-9548180-2-3 (15 euros)

Pas encore achetés (et pas tous sortis) : Parenthèse Patagone (Aude Picault, éd. Dargaud), L’image partagée. La photographie numérique (André Gunthert, éd. Textuel), Elyx, l’ambassadeur du sourire (Yacine Aït-Kaci, éd. Le Chène), Dessiner l’histoire (Adrien Genoudet, éd. Le Manuscrit), L’été Diabolik (Alexandre Clérisse et Thierry Smolderen, éd. Dargaud), La Vraie vie (Thomas Cadène et Grégory Mardon, éd. Futuropolis). Et on attendra avec impatience les prochaines publications d’éditeurs amis : Premier Parallèle, Franciscopolis (notamment le Pasolini de Fabrice Bourlez), Six Pieds sous terre,…

La gratuité, c’est le vol, selon un livre gratuit

septembre 11th, 2015 Posted in Lecture, Les pros | 17 Comments »

La gratuité, c’est le vol est le titre d’un petit livre de l’avocat Richard Malka, diffusé en ligne et tiré à 50 000 exemplaires papier.
Le problème philosophique que pose Richard Malka est simple : si la gratuité est le vol, alors ne risque-t-on pas de se faire escroquer en se fiant aux idées contenues dans un livre gratuit ? Car ce livre est diffusé de manière totalement gratuite. Or comme le dit l’adage : « si c’est gratuit, c’est toi le produit ». Bon, bref, je ne vais pas le lire, j’ai pour principe de ne pas cautionner les œuvres qui me traitent d’imbécile dès le titre, je préfère avoir la surprise.

gratuite_vol

 

Je suis tout de même même allé voir auteursendanger.fr, le site qui accompagne cette publication. Sobre mais discrètement sophistiqué, ce site s’appuie sur le logiciel gratuit WordPress1, associé à un « thème » plus ou moins réalisé sur mesure nommé sne-wp. « Sne » pour Syndicat National de l’édition, supposerons-nous.
Le fichier styles.css, facilement accessible, nous renseigne un peu. Apparemment le thème WordPress wp-sne s’appelle en réalité Club des Mécènes – la Rodia et a été développé par une agence de Besançon, pixies-agency, pour la Liste d’union de la Droite et du Centre des élections départementales 2015 du Doubs, sans doute après avoir servi pour le Club des Mécènes de la salle de spectacle la Rodia. On peut imaginer, en voyant la mention d’une licence libre, qu’il s’agit à l’origine d’un thème offert en ligne par quelque programmeur anglo-saxon. Comme cela se fait souvent, le thème a été un peu recyclé, et comme presque toujours, les développeurs ont négligé d’en corriger proprement les crédits :

auteursendanger_css

On remarque au passage que l’encodage a fait sauter les accent, les « é » sont devenus « Ã© » et les « è » sont devenus « Ã¨ ». Un travail de cochon, si vous voulez mon avis — mais je suis certain d’avoir déjà fait pire.
Les mentions légales2 du site auteursendanger.fr ne le spécifient pas mais on supposera que l’agence pixies a réalisé ce site en échange d’une rémunération, ce qui signifierait que le site web qui accompagne le livre a coûté quelque chose. Donc non seulement le livre La gratuité c’est le vol est gratuit, mais en plus sa promotion est coûteuse. Il constitue donc certainement une forme d’investissement pour ceux qui l’ont commandité3, à savoir le Syndicat National de l’édition, association qui regroupe un certain nombre d’éditeurs4, ou plus exactement, de sociétés d’édition (et notamment les poids-lourds de l’industrie du livre) et qui défend (ou pense défendre, car rien ne dit pour l’instant que la stratégie soit autre chose que l’expression d’une panique face à un avenir difficile à décrypter) les intérêts du secteur, mais n’a pas spécialement vocation à s’intéresser au point de vue des lecteurs, des auteurs ou des libraires. Ce n’est pas une critique : dans chaque domaine économique, il y a des rapports de force entre acteurs, les uns et les autres se regroupent pour coordonner leurs actions et défendre leurs intérêts, tout est normal.

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Il est bien moins honnête en revanche de donner au site le titre « auteurs en danger » si ce sont les éditeurs que l’on défend5. Bien entendu, les intérêts des maisons d’édition peuvent rejoindre ceux des auteurs, mais c’est loin d’être une fatalité, et les récents mouvements sociaux d’écrivains6 montrent que les éditeurs n’ont pas toujours de scrupules à faire baisser la rémunération des auteurs au minimum, à mal informer ces derniers, à glisser des clauses suspectes dans leurs contrats, etc. Et on comprend, dans ce bras-de-fer, qu’ils craignent les acteurs du Net : sur un livre numérique publié par un éditeur traditionnel français (un de ces éditeurs qui ont reçu des subventions publiques absurdes pour accompagner la « transition vers le numérique »), l’auteur percevra généralement le même pourcentage que pour un ouvrage papier (au mieux 10%), malgré l’absence des coûts habituels de diffusion (plus de 50% du prix d’un livre) et de fabrication (20%), tandis que chez Amazon, le prix d’achat du livre est divisé en trois parts plus ou moins égales : une pour l’éditeur, une pour le diffuseur et une pour l’auteur. Et si en plus d’être le diffuseur, Amazon est l’éditeur, la part de l’auteur monte à 70% !

auteursendanger

Comme d’habitude dans les débats qui entourent le droit d’auteur, les groupes industriels ne se présentent pas comme tels, ils personnalisent la question, ils envoient au casse-pipe des écrivains, des musiciens, des acteurs, des artistes, des gens qu’on aime bien. Des arbres qui cachent la forêt, qui font croire que l’on parle d’art, de littérature, de culture, enfin de tout ce qu’on veut, sauf d’argent, et que si l’on parle quand même un peu d’argent, ce n’est que de celui des humbles créateurs. Cette fois, on atteint un peu le fond du panier avec Richard Malka, certes scénariste de bande dessinées et avocat de Charlie Hebdo, mais qui restera surtout dans l’histoire des libertés publiques comme l’avocat de la société Clearstream, qu’il a vaillamment défendue contre un seul homme, le journaliste indépendant Denis Robert7. Il paraît que Malka se désole de la mauvaise publicité que lui a valu, auprès des journalistes, le fait de défendre Goliath contre David.

Je n’ai pas lu son livre, donc, mais d’après l’article du Monde il semble qu’il s’en prenne à l’« exception dangereuse » du fair use qui fait partie d’un ensemble d’idées « directement importées des Etats-Unis et viennent des pratiques défendues par Google, Apple, Facebook ou Amazon (GAFA) ». L’attaque Ad etasunium est un sport national qui fait mouche à chaque fois : si c’est américain, alors c’est pas bien (moi-même, je le confesse, il m’arrive de recourir à cet argument). Le livre s’en prend semble-t-il aussi beaucoup à l’Union européenne, ce qui est toujours payant par les temps qui courent. L’Europe des sociétés de finance luxembourgeoises, ça va, mais l’Europe du fair use, ah non !

...

Dans sa vidéo, Richard Malka explique que si le droit d’auteur est réformé, la rémunération des auteurs deviendra une exception à la gratuité, plutôt que le contraire, et que l’on en reviendra à l’ancien régime.

Il serait honnête de la part du journaliste du Monde de dire de quoi on parle exactement : le fair use, ce n’est pas une pente glissante vers la disparition du droit d’auteur, c’est une exception au droit d’auteur née dans les pays anglo-saxons (peu suspects de lutter contre la propriété privée) il y a plusieurs siècles, qui permet de diffuser certaines œuvres ou certains extraits d’œuvres dans des cas spécifiques, par exemple dans le cadre académique ou assimilé. Si, sur la version anglo-saxonne de Wikipédia on peut voir les affiches des films ou les couvertures des livres, et que celles-ci sont systématiquement absentes de la version francophone de Wikipédia, c’est du fait de cette différence culturelle. En tant qu’enseignant en art, je ne peux pas montrer d’extrait d’un film sur DVD à mes étudiants sauf à faire acquérir par la médiathèque de mon école les droits spéciaux (et très élevés) pour cet usage. En théorie, un article paru dans une revue universitaire au tirage de quelques centaines d’exemplaires ne peut contenir la reproduction d’aucune œuvre visuelle (domaine où la notion d’extrait n’a pas de sens), sauf à demander l’autorisation de le faire à ses ayant-droits. Autorisation qui peut être refusée. Et là, nous arrivons à une possibilité de censure à laquelle pourrait être sensible le soi-disant spécialiste de la liberté d’expression Richard Malka : tant qu’il n’existera pas de faire use dans le droit français, il sera possible d’utiliser le prétexte du droit d’auteur pour faire pilonner (et ça s’est vu) des travaux de recherche qui déplaisent aux auteurs ou aux ayant-droits. À mon petit niveau, en tant que simple blogueur, j’ai déjà connu des cas de censure : demandant l’autorisation d’utiliser une image à son auteur, ce dernier m’a demandé en échange non seulement de le créditer, mais aussi de faire de la publicité pour son dernier livre paru, et a tenu à avoir un droit de regard sur la partie de mon texte qui parlait de lui. Depuis, je ne demande plus.

...

Thomas Jefferson, un des inspirateurs de l’actuel fair use. Comme les autres pères fondateurs des États-Unis, avec qui il a inventé l’actuel Copyright, Jefferson craignait les situations de monopole, particulièrement sur les idées dont on ne peut, disait-il, être le propriétaire exclusif que tant qu’on les garde pour soi.

Parfois, les ayant-droits font preuve d’une imbécillité dont la cohérence force l’admiration, comme la famille de feu je-ne-sais-plus (et pour cause) quel artiste qui refuse avec constance depuis une trentaine d’années toute reproduction des dessins d’un homme dont l’œuvre méconnue de son vivant est paraît-il formidable, et pour qui n’existe donc aucun article monographique illustré. Leur mesquinerie de courte-vue fait que le trésor sur lequel ils se pensent assis ne peut que stagner en attendant d’être redécouvert, dans une quarantaine d’années, lorsque l’œuvre entrera dans le domaine public et échappera à leur pouvoir.

...

Je remarque que les maisons d’édition acceptent volontiers une forme de fair use : s’il s’agit d’accompagner des articles de presse complaisants, elles ne se plaignent pas de voir reproduites les couvertures de leurs livres. Souvent, ce sont eux-mêmes qui fournissent les fichiers. En fait, ce sont même souvent eux aussi qui envoient le texte, ou du moins un dossier de presse dans lequel les journalistes trouveront rapidement les mots-clés et les arguments qui les aideront à parler d’un livre lu en diagonale ou pas lu du tout. Si des titres aussi divers que Elle, Les Inrockuptibles, TéléramaTGV Mag ou Le Monde s’imposaient le même respect du droit d’auteur que la version francophone de Wikipédia, il se vendrait sans doute moins de livres en France.

Je comprends très bien que les maisons d’édition craignent Google et Amazon, elles auraient bien tort de ne pas le faire. Je comprends même qu’elles cherchent à tout prix à freiner ce qu’elles sont incapables de guider : c’est dommage, et on sait comment ça se terminera, mais dans leur position, c’est très facile à expliquer, on se méfie des bouleversements lorsque l’on a quelque chose à perdre et qu’on ignore ce que l’on peut gagner — ce n’est pas pour rien que c’est à vingt ans, alors qu’on n’a rien à perdre et tout à gagner au changement, que l’on est révolutionnaire.
Mais le refus unilatéral du fair use, ça, je ne comprends pas, et je pense même instinctivement que ça n’est pas l’intérêt des éditeurs, y compris de ceux qui ont la vision la plus mercantile et dépassionnée de leur domaine d’activité.

  1. Je lis sur Actualitté que dans son livre, Malka écrit que « tout mode de financement alternatif constitue un miroir aux alouettes ». Le logiciel WordPress avec lequel fonctionne le site est pourtant, précisément, le fruit d’un financement alternatif, tout comme le logiciel Apache, utilisé par le serveur, le langage PHP, sur lequel s’appuie WordPress, etc. []
  2. Les mentions légales des sites web me font toujours rire. J’ignore si c’est la loi mais elles contiennent toujours le nom et l’adresse de l’hébergeur du site, information qui ne demande que trois clics à celui qui voudrait le savoir, et contient souvent la mention d’une indépendance vis-à-vis de Google, Facebook ou Twitter (?!?), mais ne mentionnent que de manière exceptionnelle l’identité des webdesigners qui ont produit le site… []
  3. Au passage, il n’est pas dit si Richard Malka a été rémunéré ou s’il intervient bénévolement, ni s’il a écrit au titre d’avocat, de citoyen, d’auteur ou tout cela à la fois.
    Mise-à-jour : je n’ai pas la source mais on m’apprend sur Twitter qu’il s’agit d’une commande. []
  4. Les anglo-saxons ont deux mots distincts : le « publisher », qui correspond à la structure d’édition, et l' »editor », qui est la personne qui accompagne un livre, en soutenant l’auteur, en l’aidant à prendre des décisions, en lui suggérant des modifications. Pour avoir eu un certain nombre d’éditeurs, je peux attester qu’il y a une différence énorme entre les bons et les moins bons. C’est cette partie du métier qu’Amazon ou autres plate-formes d’auto-édition ne prennent pas en charge. []
  5. La quatrième de couverture enfonce le clou : « L’avocat Richard Malka prend la plume au nom des auteurs et créateurs »… Aucune mention des éditeurs, pourtant commanditaires du pamphlet. []
  6. Lire par exemple À ceux qui oublient qu’il faut des auteurs pour faire des livres. Voir aussi la récente vidéo de François Bon à propos de ses rapports avec Albin Michel. []
  7. Après dix ans de procès et malgré la campagne de personnalités aussi sympathiques que Philippe Val et Élisabeth Lévy, Denis Robert a finalement eu gain de cause, la justice ayant affirmé que son travail était sérieux et utile au public. []

Le petit garçon

septembre 7th, 2015 Posted in Pas gai | No Comments »

Plusieurs photographies d’enfants morts noyés en tentant de traverser la Méditerranée ont été publiées ces temps-ci, provoquant des débats irréconciliables sur la pertinence de montrer de telles images1. Et puis il y a une2 image qui semble mettre tout le monde d’accord, c’est celle du petit Aylan.

Je le désignerai ici par son seul prénom non par familiarité mal placée mais parce que la presse lui attribue deux noms : Kurdi, qui semble être le nom ou le surnom qu’a pris sa famille en Turquie, marquant son origine kurde, et Shenu, son véritable patronyme. Malgré la petite hésitation sur son nom complet, une des forces de l’image est qu’elle ne montre pas un cadavre anonyme, et que l’on a très rapidement su que l’enfant avait eu un frère et une mère, tous deux décédés dans les mêmes conditions que lui, et un père, qui a survécu a sa famille et veut à présent retourner dans le pays qu’il a fui pour y inhumer les siens. Cet enfant était une personne, pas juste un symbole, une image, c’est peut-être une des raisons qui expliquent que le cliché se soit imposé si puissamment dans le monde entier. Des journaux qui ne publient jamais de photographies pathétiques de ce genre ont dérogé à leurs règles, et la presse française, qui n’a pas publié l’image en même temps que les reste de la presse internationale se l’est fait reprocher, poussant même Libération à publier un article pour s’expliquer un peu piteusement.
Il est intéressant de voir que les professionnels de l’image, à commencer par son autrice3, ne voient pas tous ce qu’il y a de nouveau4 : des cadavres, y compris des cadavres d’enfants, ils en photographient tout le temps et ils savent que celui-ci n’est qu’un parmi des centaines d’autres, comme Giulio Piscitelli, photographe italien, qui considère qu’« Être surpris par cette photo relève de l’hypocrisie. Il y a deux semaines, 300 migrants ont perdu la vie au large de la Libye. Il y avait aussi des enfants. Des photos ont été relayées, et ça n’a pas choqué autant de personnes. ».
Pourtant, non seulement l’image a circulé, mais elle est devenue instantanément une icône, un mème5 aussitôt recyclé, reproduit en dessins, réinterprété et inclus à des mises-en-pages et des montages divers.

Ici, le dessin de Joann Sfar, très intéressant parce que sa référence au petit Aylan est transparente alors qu’il ne reproduit pas la posture des photographies, toujours de dos.

Faut-il publier ce genre de photographie ? Les arguments opposés qui sont les plus forts à mon avis sont, d’une part, le fait qu’une image émouvante prive celui qui la regarde de sa capacité à réfléchir froidement, et, d’autre part, que l’on nous montre un enfant syrien mort alors que l’on ne verra jamais aux informations le corps sans vie d’un enfant français, comme si une personne pouvait être traitée, sinon comme un objet, du moins avec une grande distance dès lors qu’on l’a identifiée comme « autre ».
Sur l’émotion, je ne saurais trancher : oui, l’émotion paralyse la réflexion. Il suffit d’un fait-divers scabreux pour retourner l’opinion d’un pays à la veille d’un vote, ça s’est déjà vu6. Mais en même temps, l’émotion, c’est ce qui fait de nous des humains, et je ne vois pas quel mal on fait en se sentant ému de la mort d’un enfant. Au contraire, en voyant cet enfant comme une simple statistique ou comme le représentant d’un groupe abstrait, peut-être fait-on preuve d’un problématique manque d’humanité.
Le fait que les médias occidentaux exposent sans se poser de question l’image du cadavre d’un enfant syrien, alors qu’ils ne le feraient pas d’un enfant européen, est difficile à nier. Mais l’effet provoqué par l’image du petit Aylan contredit l’idée que la circulation des images de ce genre est rendue possible par l’absence d’empathie et d’identification. En effet, dans son cas précis, tout le monde semble avoir pensé la même chose au même moment :

parents

Parmi les gens qui ont accusé ceux qui diffusent l’image d’être des manipulateurs, se trouvent notamment les gens qui réclament le droit de ne voir les Syriens qui fuient la guerre non comme des êtres humains mais comme un nuage de grillons qui s’apprête à venir piller leurs trésors.
C’est le cas par exemple d’un dénommé Stéphane Montabert, qui a écrit sur le sujet un article intitulé La stratégie de l’enfant mort. Ce type semble se définir comme conservateur et comme « libertarien », idéologie qui est un peu la version obscure des idées libertaires. Là où les anarchistes veulent une société structurée de manière à permettre à chacun d’exercer au maximum ses libertés, ce qui implique aussi une disparition des inégalités sociales, les libertariens prônent l’égoïsme et considère que la liberté n’est due qu’à ceux qui savent s’en emparer au détriment de leur prochain et que la pauvreté est la juste punition de ceux qui ne savent pas marcher sur la tête des autres. L’auteur semble considérer que tout ce qui bouleverse son petit confort, serait-ce une image, est une insupportable oppression. Et c’est paradoxalement rassurant : s’il craint le sentiment de culpabilité, c’est qu’il est capable de l’éprouver !
Je note au passage que les « libertariens » qui s’en prennent aux migrants le font contre leur propre logique, ou du moins comme ce qu’ils affirment être leur logique : ils placent plus haut que tous les gens qui « prennent en mais leur destin », qui prennent des risques,… Mais n’est-ce pas précisément ce que fait une famille kurde qui abandonne tout pour traverser une mer au risque d’y mourir noyée ?

On trouve des gens qui n’ont tellement pas envie de penser à leur responsabilité qu’ils supposent que l’image ne peut-être que le fruit d’une mise-en-scène…

Une nuit, il y a dix-huit ou dix-neuf ans, mon fils nous a réveillé, le visage blanc comme un linge, hurlant comme un diable, impossible à raisonner. Il n’avait pas fait un mauvais rêve, il n’avait pas faim, ce n’étaient pas ses dents, enfin tous ces trucs qu’évoquent les parents pour expliquer des pleurs, c’était quelque chose de nouveau. Il devait être quatre heures et quelque, enfin la pire heure qui soit pour être réveillé par surprise. Notre médecin de famille est venu tout de suite, et nous a dit qu’il devait s’agir d’une invagination intestinale aiguë, mais qu’il ne pouvait pas être catégorique, qu’il allait falloir faire des tests. L’invagination intestinale est une affection mécanique, l’intestin se replie sur lui-même. La douleur est intense et, si rien n’est fait, le nourrisson n’a, sauf rémission spontanée assez rare, que quelques jours à vivre. Mon grand-père paternel n’a pas connu sa sœur aînée, qui en est morte. En pleine nuit, donc, le docteur nous a amenés en voiture aux urgences de l’hôpital de la ville voisine. Les médecins hospitaliers ont pris un peu de haut le diagnostic de notre médecin de famille mais ce dernier avait la vue perçante et, s’il avait l’humilité de nous dire qu’il fallait vérifier son intuition, il avait vu parfaitement juste. Nous avons vécu deux très longues journées d’analyses, d’observation et d’actes divers — mais pas d’opération, qui n’est pas le meilleur traitement à apporter à cette maladie. Si les crises de douleur de mon fils étaient pénibles à vivre (pour lui bien sûr mais pour nous aussi qui étions impuissants à le consoler), je dois dire que ce qui m’a le plus marqué, moi qui oublie tout assez facilement, c’est le moment où l’enfant a été anesthésié. Les médecins manipulaient son corps qui semblait plus qu’endormi, qui semblait dénué de vie, sans réaction, liquide. Ce jour là, j’ai vu un enfant mort. Mon enfant. Il ne l’était pas, bien heureusement, il fête ses vingt ans dans quelques semaines, mais cette vision ne m’a jamais quitté, et c’est elle qui me revient lorsque je vois la photo du petit Aylan. Alors non, je ne le vois pas la dépouille de cet enfant comme un « objet » que je serais capable de traiter avec distance parce qu’il m’est étranger à bien des égards, mais au contraire, comme une personne semblable à mon propre fils.

  1. débats auxquels j’ai d’ailleurs pris part avec un article. []
  2. Un point intéressant est que l’on parle souvent d’une photographie, comme si elle était unique, alors qu’il en circule en fait plusieurs, au moins trois issues d’une même série, qui représentent des instants différents à des angles de vue différents, et que l’on trouve déclinées en plusieurs cadrages qui en révèlent plus ou moins le contexte. []
  3. Lire l’interview par Le Monde de, la photographe, Nilufer Demir. []
  4. Lire : La photo de l’enfant mort : les professionnels de la photo réagissent. []
  5. Le concept de mème est souvent associé à une certaine légèreté mais par son destin, cette image correspond bien à la définition. []
  6. On se rappelle par exemple l’affaire Papy Voise, dont certains affirment qu’elle est la cause du second tour de l’élection présidentielle de 2002, dont Lionel Jospin pourtant favori avait été privé, au profit de Jean-Marie Le Pen. []