Profitez-en, après celui là c'est fini

Logorama

mars 8th, 2010 Posted in Au cinéma, Design, indices | 13 Comments »

Logorama, le film de François Alaux, Hervé de Crécy et Ludovic Houplain, du collectif H5, vient de recevoir cette nuit l’Oscar du meilleur court-métrage d’animation 2010, devant un film de Nick Park, A matter of loaf and death et devant un autre film produit en France, French Roast, de Fabrice Joubert. Le « buzz » de Logorama semble avoir été savamment orchestré à coup de diffusion puis de suppression sur Youtube, Vimeo ou Dailymotion, ce qui constitue à mon avis un bon exemple de la manière dont la diffusion illégale ou en tout cas plus ou moins clandestine d’un contenu soumis à copyright permet à ses auteurs d’en conserver la maîtrise et d’en doser la popularité : pour montrer, on passe aux copains, et pour créer de la rareté, on demande ensuite aux canaux de diffusion de supprimer les fichiers.

Il faut dire que ce contenu est particulier puisque chaque plan de Logorama est constitué de logotypes de marques, éléments visuels que le droit international protège infiniment mieux que des droits individuels tels que la liberté d’expression ou le droit à la vie privée. Je parie cependant que Logorama ne sera victime d’aucun procès en contrefaçon ou en atteinte à la réputation des entreprises, d’une part parce que le succès met à l’abri de ce genre de problèmes, mais aussi parce que son discours est d’une ambivalence comme on l’adore dans le monde de la communication : derrière un scénario vaguement subversif (Ronald McDonald en cambrioleur fou furieux et un séisme qui engloutit ce monde de logos), on perçoit surtout une fascination béate pour l’univers de la publicité, des logos et des mascottes de marques. En seconde lecture, Logorama me semble donc être un hommage à la société de consommation et à ses couleurs vives, un hommage naïf et faussement séditieux de la part de ses meilleurs ouvriers.
Les H5 ont un grand talent et c’est manifeste depuis le clip The Child, pour Alex Gopher, superbe animation typographique, mais au fond, quel est leur propos ? S’approprier les codes de la communication et les clichés scénaristiques des séries télévisées (Logorama en regorge) est quelque chose d’assez positif — un « droit de réponse » disaient les auteurs lors d’une interview —, mais où se trouve ici la frontière entre la distance critique vis à vis du bombardement d’images, de marques et de logos, et la simple participation à ce même bombardement ?

J’avais beaucoup aimé le clip Remind Me, que les H5 avaient réalisé pour le duo norvégien Röyksopp et où le langage du graphisme d’information était utilisé pour raconter la journée d’une jeune londonienne. Mais que penser lorsque les mêmes images, propres et joyeuses d’un monde qui fonctionne avec une régularité des plus rassurantes, sont utilisées par les mêmes auteurs pour nous vendre la société Areva ? Areva (réincarnation « sexy » de l’ancienne Cogema) est la société qui vend et qui gère nos matières premières et nos déchets nucléaires. Peu à peu dé-nationalisée, elle devient une entreprise « normale », c’est à dire soumise à la concurrence commerciale, aux caprices et à l’avidité de ses actionnaires, et sans doute acculée à terme (comme la SNCF) à remplacer son cœur de métier par ce qui permet de gagner plus d’argent en ne travaillant pas plus, à savoir la communication, les tours de passe-passe financiers et les pratiques commerciales. Demain, si le Cotentin devient une zone « interdite » à la manière de la région de Tchernobyl, ce ne sera pas à cause d’un étatisme centralisateur incompétent comme celui de l’ex Union Soviétique mais sans doute à cause de l’optimisme libéral qui édicte que tout problème social ou industriel peut se règler à coup de publicités chamarrées1. Le jour où une catastrophe nucléaire aura eu lieu ici, les gentils graphistes du groupe H5 y auront eu leur part2.

De la même manière, si je trouve Logorama extrêmement bien fichu et si on peut saluer le travail visuel et le travail de documentation très fouillé, quelque chose me met mal à l’aise, j’y vois une apologie volontaire du cauchemar climatisé, un message un peu décadent qui nous proposerait de nous abrutir d’images plaisantes en attendant d’être engloutis par les effets de notre propre inconséquence.

Lire ailleurs : Logorama remporte l’Oscar du film d’animation (Henri Verdier) et Urbanité des sigles, par Joachim Lepastier.

  1. Voici comment le site d’Areva explique son approche de la communication (les mots en gras sont écrits en gras sur le site d’Areva) :
    « Depuis plusieurs années, AREVA diffuse des campagnes en rupture avec les autres publicités institutionnelles. La recette ? Une approche décomplexée, ludique et pédagogique, un graphisme original et contemporain et une musique entraînante […] Dans ce contexte, AREVA a besoin d’asseoir sa notoriété, sa crédibilité et son leadership, partout dans le monde, sur la base d’un discours global et cohérent envers l’ensemble de ces cibles. Les campagnes de publicité institutionnelles ont ainsi pour objectifs : de faire d’AREVA une marque toujours plus attractive, de développer et consolider son niveau de notoriété, d’affirmer son identité de groupe industriel de référence dans le domaine de l’énergie sans C02. »
    Bref, une marque comme une autre qui calque son approche commerciale, selon sa présidente, sur le modèle « Nespresso ». [↩]
  2. Vous pensez que j’exagère ? J’aimerais bien, mais les faits me donnent raison. Depuis quelques temps, Areva et EDF, deux sociétés qui appartiennent pourtant (pour combien de temps ?) majoritairement à l’état français, se bagarrent autour des contrats qui les lient en matière de recyclage des déchets et de fourniture du combustible radioactif, se renvoyant la balle quant à leurs responsabilités respectives.  [↩]

La morale sensitive, les perspecteurs

mars 7th, 2010 Posted in Cimaises, Interactivité | No Comments »

L’exposition de Jean-Louis Boissier à l’École d’art du Havre, déjà annoncée ici, est ouverte tous les jours du lundi au vendredi, de 14h à 18h. Sont présentées deux installations interactives, La Morale sensitive et Les Perspecteurs.

Dans La Morale sensitive, le visiteur est invité à s’asseoir devant une table d’écolier où sont projetées des images. Ces images semblent être un flux vidéo (et ont effectivement été réalisées avec une caméra DV) mais sont en fait une succession de photogrammes montés en animation chronophotographique comportant des boucles et des chemins multiples sur le déroulement desquels on peut intervenir.

Les images sont reliées à un texte qui est projeté sur un mur perpendiculaire à la table et que l’on voit au travers d’une fenêtre. Il s’agit de textes extraits des Les Confessions et des Rêveries du promeneur solitaire, de Jean-Jacques Rousseau, dont les images sont des illustrations (et réciproquement).
La manipulation des images se fait en passant la main au dessus, sans même toucher la table.

Dans Les Perspecteurs, le visiteur est invité à manipuler une molette qui permet d’agir sur le défilement des images vidéo-projetées mais aussi sur une caméra robotisée qui effectue en direct la course qu’elle a réalisé lors du tournage d’origine.
Vous n’avez rien compris à mes descriptions ? Allez voir l’exposition !

Dans une troisième salle, on peut consulter le livre La relation comme forme : L’interactivité en art, toujours de Jean-Louis Boissier, et manipuler le cd-rom Essais Interactifs qui est fourni avec et qui constitue une anthologie (non-exhaustive) de travaux interactifs réalisés par l’artiste et chercheur entre 1989 et 20041.

Élisabeth Badinter peut avoir les oreilles qui sifflent car son nom a été plusieurs fois prononcé. Avec Globus Oculi, Flora Petrinsularis et La morale sensitive, l’exposition ne présente pas moins de trois allusions à l’allaitement maternel qui, selon la philosophe dix-huitièmiste (et actionnaire principale de Publicis) fait de la femme une guenon2.
On y retrouve évidemment un peu partout (et jusque dans le nom d’une rue adjacente à l’école et du parking le plus proche) le fantôme de Jean-Jacques Rousseau, que l’auteur de L’Amour en plus a si souvent attaqué.

  1. Sont réunis : Album sans fin, Globus Oculi, Flora Petrinuslaris, Mutatis Mutandis, Bifurcation, Autoportrait, Dozographie, Le Petit manuel interactif, Acrostiche, Modus Operandi, ainsi qu’une version cd-rom des deux œuvres exposées : La Morale sensitive et Les Perspecteurs. [↩]
  2. À propos de la « tyranie » de l’allaitement : « C’est une réduction de la femme au statut d’une espèce animale, comme si nous étions toutes des femelles chimpanzés » — É. Badinter, interviewée par Libération le 10/02/2010. Digression : je ne me remets toujours pas de cette charge contre l’allaitement car elle met au jour une vision de l’humanité qui se ferait contre l’animalité — et je dis bien animalité et non bestialité, mot un peu trop connoté — et on retombe dans le débat Rousseau / Voltaire : quand le premier s’interrogeait sur l’état de nature (ni bon ni mauvais mais qui précède les conventions sociales et dont il semble logique de ne pas nier l’existence lorsque l’on tente de comprendre la nature humaine et de construire la société), le second le raille sur le mode de la « pente glissante » : « On n’a jamais employé tant d’esprit à vouloir nous rendre Bêtes. Il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage ». Qui a dit que Rousseau n’était plus d’actualité ?  [↩]

Portes ouvertes

mars 7th, 2010 Posted in Après-cours, Études | No Comments »

Quelques photos des portes ouvertes de l’école supérieure d’art du Havre (commencées hier mais qui continuent lundi, mardi et mercredi). Comme j’étais occupé à terminer le montage d’une exposition, je n’ai pas vu toutes les animations et toutes les expositions.

La salle multimédia/animation, avec à gauche les expérimentations électroniques de Bruno Affagard, qui présente entre autres une animation graphique réalisée avec Processing mais conditionnée aux informations transmises via une carte arduino par un sonar.

L’atelier gravure, tenu par Yann Owens, avec une exposition de tee-shirts sérigraphiés.

À l’occasion de l’exposition de Jean-Louis Boissier, l’école édite une sérigraphie réalisée d’après un schéma de l’installation « Les Perspecteurs ».

Tangerinegate

mars 1st, 2010 Posted in indices, Les pros | 5 Comments »

Robert Popper, acteur et humoriste, créateur de l’excellente série de faux films éducatifs Look around you, s’amuse fréquemment à faire des canulars téléphoniques. La semaine dernière, il a donné un coup de téléphone à la station LBC (London’s biggest conversation) pour rapporter avoir été témoin d’un épisode de perte de self-control de la part du premier ministre britannique Gordon Brown. Le sujet est à la mode en Grande-Bretagne et Robert Popper est aussitôt passé à l’antenne en direct sous le nom de Robin Cooper, ouvrier. Son témoignage est le suivant : Gordon Brown visitait son usine lorsque, énervé par une conversation téléphonique, il a projeté une clémentine sur un laminoir mécanique. Le fruit, broyé par la machine, l’aurait endommagé. Toujours en colère, le premier ministre s’en serait pris à l’assistante de qui il tenait l’agrume en la qualifiant de « citric idiot » (idiote citrique), avant de s’excuser auprès de tout le monde.

Malgré le ton sérieux du faux-témoin, l’animateur de la station rappelle que le récit est à prendre avec des pincettes et n’est confirmé par personne. Mais ça n’empêche pas l’affaire de la clémentine de faire le tour des médias britanniques : BBC2, The Financial Times, The Telegraph, The Sun… Et chaque fois les précautions d’usage ont été un peu plus oubliées. L’apothéose a été atteinte lorsqu’une chaîne hong-kongaise a consacré un long sujet à la question, sujet qui a été illustré par une reconstitution en images de synthèse.

Pour une fois, on n’accusera le grand méchant web de rien, puisque c’est dans les médias traditionnels que cette affaire est née et a pris les proportions que l’on sait. La moralité de l’affaire, c’est sans doute que pour qu’une histoire soit diffusée, il ne faut pas qu’elle soit vraie ou fausse, ni crédible, ni peut-être même bien racontée, il faut avant tout que ceux qui la transmettent et ceux qui l’entendent soient tout prêts à y croire, qu’ils en aient envie.

Table interactive (Quantum of Solace)

février 27th, 2010 Posted in Interactivité au cinéma, James Bond | 7 Comments »

Du dernier film de la série James Bond, j’ai apprécié l’idée d’une conférence secrète de conspirateurs qui se tient en public, à l’insu de tous, dans une salle d’opéra. Pour le reste, j’ai surtout regardé ma montre, car si j’accepte le parti-pris des derniers films (un James Bond sans humour, interprété par Daniel Craig) et si le « méchant » (Mathieu Amalric, en écologiste philanthrope) est honorable, je tique en revanche sur la réalisation de Marc Foster, qui avait jusqu’ici connu le succès avec des films réputés « d’auteur » (malgré des distributions prestigieuses et des budgets plutôt importants parfois : Les cerfs-volants de Kaboul, L’Incroyable Destin de Harold Crick, Neverland) et qui a décidé de jouer le jeu du cinéma populaire et commercial.
Le résultat ressemble à un interminable film publicitaire, et les scènes d’action sont plutôt ratées. Les poursuites de voitures, notamment, sont filmées en plans serrés cache-misères d’une grande confusion qui rompt tristement avec la tradition de l’exploit technique et de la performance qui était la marque de fabrique de la « franchise » jusqu’ici.

Je m’attarderai cependant sur la table interactive qui apparaît au bout d’un quart d’heure de film et qui est due au studio graphique MK12. Cette table est un écran dont les dimensions sont approximativement de 3×1 mètres, peut-être même un peu plus. Ce qu’on y voit est reproduit sur un autre écran, mural, de dimensions légèrement plus modestes.
Il s’agit d’une interface tactile « multi-touch » qui rappellera de nombreux produits ou prototypes (Microsoft, Panasonic, Philips, Hitachi, des marques spécialisées telles que DIT, GestureTek, EyeClick, Front Pictures, Alcorn Mc Bride… Et ne parlons pas des expériences artistiques liées à des tables interactives, qui mériteraient d’être un jour recensées sérieusement). La table qui équipe les bureaux du MI6 possède une qualité qui est loin d’être banale : elle permet aussi de scanner des objets — un billet de banque est posé sur la table, il est aussitôt scanné et « virtualisé », son fac-similé rejoint les autres objets affichés sur la table.

Puisqu’elle est destinée à être utilisée par plusieurs personnes simultanément, l’interface permet de se passer les documents en les faisant glisser. Sans qu’on sache tout à fait ce qui en décide, certains documents s’agrandissent ou se disposent et s’animent de manière décorative.
La table semble réclamer une certaine virtuosité gestuelle de la part de celui qui la manipule et on pense voir ici un prestidigitateur ou plutôt un croupier de casino — cette impression est renforcée par le fait que les autres personnes présentes dans la scène sont disposés comme des spectateurs. Bien que visuellement élégante, l’interface elle-même manque singulièrement de lisibilité et, si elle existait, forcerait sans doute son opérateur à acquérir un grand savoir-faire.

Jean-Louis Boissier à la galerie de l’École d’art du Havre

février 25th, 2010 Posted in Cimaises, Dans la boite-aux-lettres | No Comments »

La galerie de l’École supérieure d’art du Havre expose Jean-Louis Boissier du 6 mars au 1er avril 2010, sur une proposition de Jean-Noël Lafargue. Le vernissage a lieu le samedi 6 mars à partir de 17h.
Deux installations interactives seront présentées :

– Les Perspecteurs (2004-2005)
– La Morale sensitive (1998-2008)

La galerie, située au 65 rue Demidoff (Le Havre), est ouverte du lundi au vendredi de 14h à 18h. Entrée libre.

Portes ouvertes à l’École Supérieure d’Art du Havre

février 25th, 2010 Posted in Après-cours, Dans la boite-aux-lettres | No Comments »

Les samedi 6, lundi 8 mars, mardi 9 et mercredi 10 mars 2010 se tiennent les portes ouvertes à l’École Supérieure d’Arts du Havre, 65 rue Demidoff.

Programme du samedi 6 mars :
14h : action d’étudiants avec le système RFID (Radio Frequence identification)
15h : concert de Haut-parleurs de Hubert Michel
17h : vernissage de l’exposition de Jean-Louis Boissier
de 14h à 18h : atelier non-stop de gravures sur bois grand format.

Affiche : Luana Poncet

Les autres jours, les étudiants de l’école guideront les visiteurs parmi les divers ateliers de l’école. De nombreux travaux seront exposés, notamment une sélection de tee-shirts sérigraphiés.

L’École propose deux filières conduisant à un DNSEP Art mention « espaces spécifiques » et un DNSEP Design mention « design graphique et interactivité ». Le concours d’entrée a lieu durant deux sessions : les 10 et 11 mai 2010 (date limite d’inscription : 30 avril) et les 20 et 21 septembre 2010 (date limite d’inscription : 8 septembre).

Futur en métal brossé

février 24th, 2010 Posted in Design, Lecture, Vintage | 27 Comments »

À l’occasion de la rédaction de mon mémoire de DEA1, soutenu il y a quelques années et qui était consacré (pour dire vite) au rapport entre art et programmation informatique, je me suis posé la question de savoir s’il existait un lien naturel entre la culture de la science-fiction et la pratique de ce qu’on se refuse en France à appeler les « sciences informatiques ». Ce n’est pas tant les clichés de la « culture geek » qui m’intéressaient que le fait de vérifier une intuition personnelle qui est que la pratique de la programmation informatique est ou a un temps été liée en profondeur à une « volonté de futur » (comme on parle en esthétique d’une « volonté d’art » — kunstwollen).
Je viens de trouver un indice dans une poubelle de mon université. Indice qui ne m’autorise à tirer aucune conclusion particulière mais que je note malgré tout ici : en 1987 on a publié au moins un livre d’informatique sous la forme (format, esthétique) qu’avaient à la même époque les romans publiés dans la plus prestigieuse collection consacrée à la science-fiction.

La collection d’ouvrages de science-fiction Ailleurs & Demain est publiée par Robert Laffont depuis quarante et un an. Outre la qualité légendaire du catalogue2, une de ses spécificités — apparemment abandonnée un temps, puis réapparue récemment — est l’emploi de papier métallique « brossé » pour les couvertures, choix esthétique qui ne détonne pas à côté de la production de l’art optique et de l’art cinétique mais aussi du design et de la mode qui s’inspiraient de ces mouvements artistiques à la fin des années 1960.

Je ne connais pas avec précision l’histoire de l’utilisation de ces papiers métalliques hors de la collection Ailleurs & Demain, mais je suis tombé hier sur un traité informatique abandonné dans un couloir de Paris 8 et dont l’aspect me semble avoir été inspiré par la collection de science-fiction mentionnée plus haut. Le livre est Moteurs de systèmes experts, par Robert Voyer, publié aux éditions Eyrolles en 1987. Contrairement aux livres de Science-fiction, réputés pour leur grande longévité (nombre des ouvrages des collections Ailleurs & Demain ou Présence du futur sont réédités sans relâche depuis des décennies — il faudrait s’interroger sur les raisons de la capacité paradoxale qu’a la science-fiction à engendrer des classiques), les livres consacrés à l’informatique deviennent rapidement obsolètes : les langages changent et les modèles se démodent. C’est le cas par exemple des « systèmes experts », branche honorable de l’Intelligence artificielle qui sans être absolument enterrée n’en est pas moins associée à une période historique précise culminant précisément au milieu des années 1980. Notons pour l’anecdote que l’intelligence artificielle compte parmi ses figures historiques Marvin Minsky, amateur des littératures spéculatives et ami de leurs auteurs, lui-même co-auteur d’un ouvrage de science fiction précisément publié chez Ailleurs & Demain, Le problème de Turing.
Est-ce que l’on peut trouver de nombreux livres d’informatique dont la conception graphique se réfère à la science-fiction, et si oui, quelle sont les périodes concernées ? L’enquête continue34.

  1. Diplôme d’études approfondies, qui suivait généralement le passage d’une maîtrise et qui n’est plus délivré à présent puisque maîtrise et DEA ont été remplacés par le grade de Master.  [↩]
  2. Herbert, Heinlein, Dick, Spinrad, Brunner, Le Guin, Silverberg, Lem, Aldiss, Simmons, mais aussi des auteurs français tels que Demuth, Pelot et Jeury, sans oublier Gérard Klein, le directeur de la collection. [↩]
  3. Mise à jour 26/02 : Et je ne suis pas seul pour ça, cf. les très intéressantes références qui m’ont été fournies en commentaire. [↩]
  4. Mise à jour 02/2021 : Lire aussi : Ailleurs et demain ou la magie cinétique de l’Héliophore, par Thierry Chancogne et Catherine Guiral sur le site Tombolo. [↩]

Dark Angel

février 22nd, 2010 Posted in Hacker au cinéma, Surveillance au cinéma | 9 Comments »

Interrompue après deux saisons seulement, Dark Angel se regarde pourtant avec plaisir et, pour ce qui me concerne, avec un certain intérêt. La série a disparu à cause de la chute du nombre de téléspectateurs pour sa seconde saison, chute due à un changement de jour de diffusion aux États-Unis, passé du mardi soir au vendredi soir. La rumeur impute ce changement de jour suicidaire à un désaccord scénaristique entre le diffuseur Fox et les créateurs de la série, James Cameron et Charles Eglee. Parmi les points litigieux, les uns et les autres semblent avoir eu une vision différente de la manière dont devait évoluer la vie sentimentale de l’héroïne. D’autres rumeurs incriminent l’éphémère série Firefly, par Joss Whedon, qui était une priorité pour Fox. Je n’en sais guère plus, mais Dark Angel a conservé, dix ans après, une solide base de fans, lesquels militent toujours à coup de pétitions pour qu’une troisième saison soit tournée.

L’histoire commence près de dix ans après la diffusion de la série, démarrée en octobre 2000. En 2009, donc, se produisent les deux évènements fondateurs de l’univers de Dark Angel. Tout d’abord des jeunes gens nés de manipulations génétiques s’échappent du centre ultra-secret où on les entraînait à devenir des super-soldats. Ils se dispersent avec l’intention de vivre normalement. Parmi eux se trouvent la petite X5-452 (que nous connaîtrons plus tard sous le nom qu’elle s’est donnée à elle-même : Max Guevara), l’héroïne de Dark Angel.
Dans la séquence d’ouverture de la série on voit des enfants courir en chemise de nuit et pieds nus dans la neige, en pleine nuit, poursuivi par des militaires armés et équipés de scooters des neiges… Tous ne parviennent pas à s’échapper.

Quelque temps plus tard, un groupe terroriste se rend responsable d’une catastrophe technologique planétaire en provoquant une impulsion électro-magnétique qui annihile toutes les données numériques, perturbe les communications et désorganise le réseau électrique. En quelques secondes, le monde, et notamment les États-Unis, basculent dans un chaos complet.
Dans de nombreuses fictions (James Bond, 24 heures chrono,…), le héros empêche une telle catastrophe d’advenir. Dans Dark Angel, c’est le début de l’histoire.
L’Impulsion électromagnétique n’est pas une fantaisie de scénariste, c’est un effet physique qui est pris très au sérieux par les experts en stratégie militaire : en faisant exploser une bombe atomique dans certaines couches de l’atmosphère, on peut provoquer un véritable tsunami électromagnétique apte à paralyser longuement tout appareil électrique ou électronique et à supprimer toutes les données qui sont stockées magnétiquement (disques durs, mémoires flash, disquettes, bandes magnétiques). On pense par ailleurs qu’une catastrophe de ce type peut advenir de manière naturelle, à l’occasion d’une éruption solaire particulièrement violente comme celle de 1859.

Dans Dark Angel, la catastrophe n’est pas la seule explication du déclin américain, elle est plutôt le révélateur d’une fragilité extrême qui procède surtout d’un abandon de toute idée de progrès, y compris au niveau social. La science et les technologies ont connu des développements mais ceux-ci ne sont que les conséquences prévisibles de progrès antérieurs et ne profitent au fond qu’à l’armée ou à des intérêts privés et mal intentionnés — le premier « méchant » que l’on rencontre dans Dark Angel est à la fois un parrain de la drogue et un important patron dans l’industrie pharmaceutique qui s’entend avec l’état pour fournir les vétérans de la guerre des Balkans en faux médicaments. Un des personnages de la série résume les choses ainsi : « le gouvernement, la police, tout ce qui devait protéger les gens a été retourné contre eux »1. On retrouve là un trait typique de la vision du rapport entre technologie et société que James Cameron développe dans ses films, de Terminator à Avatar. Comme toujours, le propos politique de James Cameron peut facilement passer inaperçu, car s’il dit les choses, lourdement parfois, il ne dépense jamais d’énergie à dire qu’il les dit, et c’est sans doute ce qui lui permet de développer une critique sociale et politique à l’insu des spectateurs qui bouderaient son propos s’ils y voyaient une forme de propagande. Passionné de sciences et de technologie, James Cameron semble persuadé que les motivations des grosses sociétés et des états transforment les technologies en un fléau.
Mais le remède à ce fléau réside aussi dans la technologie et c’est le cas ici : Max Guevara (Karl Marx / Che Guevara ?), née du génie génétique, est aussi le pire ennemi de ceux qui ont voulu faire d’elle une arme de guerre. Quant à son ami Logan, il profite de ses compétences informatiques mais aussi de l’argent (sale) de sa famille pour être « Eyes only » (en français : « le veilleur »), un cyber-journaliste qui émet des émissions pirates d’une minute dans lesquelles il dévoile le résultat de ses enquêtes sur des projets secrets, des personnalités corrompues, etc.

Dans l’épisode pilote, que se situe en l’an 2019, Max est âgée de dix-neuf ans et est employée par Jam Pony, un service de coursiers à bicyclette de Seattle. Cet emploi lui permet entre autres de bénéficier de laisser-passers car la ville est quadrillée de zones hermétiquement closes et dont les limites sont gardées par des policiers. Max fait son possible pour rester inconnue des gens de Manticore, le centre secret où elle a grandi, dont elle est recherchée. Elle ne s’intéresse pas à la politique, mais elle espère retrouver la trace des autres jeunes gens échappés de Manticore en même temps qu’elle, ce pourquoi elle loue les services d’un détective privé. Pour payer ce dernier, elle effectue des cambriolages, profitant de ses capacités physiques hors du commun. Un soir, elle pénètre un appartement cossu où elle rencontre Logan Cale, le cyber journaliste, et comprend qui il est. Profitant de ses contacts et de son accès aux bases de données policières, Logan ne tarde pas à en savoir long sur Max. Il lui propose un partenariat : il lui fournit des informations pour qu’elle l’aide à jouer les redresseurs de torts. En échange, il l’aide à enquêter sur le centre de Manticore et lui fournit de l’argent. Au cours de l’épisode, Logan est blessé dans une fusillade, ce qui le laissera paraplégique. À compter de ce moment et pour quarante-deux épisodes, Max et Logan font équipe : lui, handicapé et immobile mais capable de savoir tout ce qu’il se passe dans la ville ; elle, mobile et indépendante mais vivant sans projet particulier : en héroïne cyberpunk typique, elle cherche à se débrouiller et, s’il ne tenait qu’à elle et si elle avait le choix, il est probable qu’elle admettrait le monde tel qu’il est.

Max, comme tous les anciens cobayes de Manticore, a un code-barre tatoué sur la nuque et souffre de temps à autres de crises neurologiques dues à une fragilité génétique. Pour y survivre, elle doit se procurer un médicament spécial qu’elle achète au marché noir.

Dans l’univers de Dark Angel, les gens sont habitués à se débrouiller : ils graissent la patte d’un policier pour avoir le droit de profiter d’un squatt ils vivotent grâce à de petits boulots et ils évitent de se faire remarquer des drones qui patrouillent en permanence au dessus de la ville. Malgré la difficulté de leurs existences respectives, les habitants du Seattle de 2019 font preuve pour la plupart d’une grande solidarité. Cela permet à la série de développer pléthore de seconds rôles parfois très réussis, notamment ses collègues Original Cindy, Sketchy et Herbal, sa co-locataire Kendra et son employeur Reagan Ronald, surnommé « Normal » du fait de ses positions néo-conservatrices complètement décalées dans un monde à la dérive. Un autre personnage important est le colonel Lydecker, qui traque Max sans relâche d’épisode en épisode. Il existe d’autres personnages vraisemblablement inventés pour les facilités scénaristiques qu’ils apportent, comme l’inspecteur de police et le médecin qui sont amis et complices de « Eyes only ».

Au fil des épisodes, la série perd un peu de son caractère d’origine. Peu à peu, les décors sont moins ambitieux — les voitures équipées de bombonnes de gaz, les foules de clochards ou les paysages urbains inspirés de Hong Kong ou Tokyo2 se font rares par exemple. Deux éléments thématiques sont ajoutés à la série au cours de la seconde saison : la découverte d’une société secrète millénaire qui produit aussi des surhommes et qui a un rapport avec Manticore, d’une part, et l’intervention d’évadés transgéniques physiquement monstrueux, comme Joshua, le pacifique géant mi-homme mi lion, qui donnent à la série un petit côté bouffon. En fait, dans la seconde saison, on a l’impression que les scénaristes ont exploré de nombreuses pistes, notamment inspirées par la série Buffy, qui était alors au faîte de sa popularité, ou encore de la série X-Men, pour obtenir un regain de succès. Le résultat est malheureusement plutôt une dispersion des bonnes idées. À la fin de la série, les humains transgéniques, devenus une foule nombreuse, se réfugient dans Terminal City, une zone sinistrée et chimiquement malsaine de Seattle, où ils créent leur propre gouvernement baptisé Freak Nation3. Pour finir, on comprend même que Max n’est pas une « transgénique » comme les autres, qu’elle possède quelque chose d’unique qui fait d’elle une sorte de messie et d’enjeu pour la survie de l’humanité entière… Hum. Il est sans doute heureux que la série se soit interrompue à la seconde saison, tout compte fait.

Le personnage de Max Guevara s’inscrit dans la tradition des « ass-kicking girls » (les filles botteuses de train) avec Wonder Woman (l’originale, car celle de la série télévisée ne fonctionne pas du tout), Emma Peal (The Avengers), le lieutenant Ripley (Alien), Sarah Connor (Terminator), Nikita, Pocahontas, Lara Croft, Sydney Bristow (Alias), Buffy et Faith (Buffy) et River Tam (Firefly). Comme Buffy, elle est directement inspirée par le personnage de Spiderman (James Cameron a d’ailleurs travaillé sur Dark Angel après avoir abandonné la production d’un Spiderman au cinéma), c’est à dire un héros au physique poids-mouche et au sens de l’humour développé qui tente de mener de front une vie privée chaotique et, incognito, une mission ingrate et non désirée mais d’intérêt public.

La dernière image de l’ultime épisode montre les « transgéniques » de Terminal City en train de hisser leur drapeau à la manière des soldats d’Iwo Jima, clin d’œil d’un goût douteux qui intéressera les lecteurs de l’étonnant Diplopie, par Clément Chéroux, ouvrage qui montre entre autres le glissement iconographique qui a permis aux médias d' »héroiser » l’attentat du 11 septembre 2001 : l’image qui s’est imposée aux États-Unis en lieu et place de celle des tours effondrées a été celle des pompiers new-yorkais hissant le drapeau de leur pays sur les ruines des tours…
Dark Angel est contemporain de l’attentat des tours jumelles puisque la seconde saison a commencé à être diffusée le 28 septembre 2001.

Dark Angel reste une des rares séries que l’on peut qualifier de cyber-punk4 ou de bio-punk. L’interprète, Jessica Alba, était impeccable dans son rôle (on regrettera de voir la même actrice si mal employée dans le rôle de Sue Storm, dans la série filmée des Fantastic Four) et la bande son alterne hip hop et trip hop avec de grands noms (MC Lyte, Public Enemy, Tricky, Q-Tip, Foxy Brown et bien d’autres) qui participent à installer une ambiance plutôt originale où le désespoir d’un futur bouché ne parvient jamais à s’imposer complètement.
Il existe des romans et des jeux vidéo inspirés de l’univers de Dark Angel mais je ne les connais pas et j’ignore s’ils sont intéressants. Malgré tout ses défauts, la série vaut encore d’être vue, dix ans plus tard.

  1. « The governement, the police, everything intended to protect the people had been turned against them » — Logan Cale, dans le premier épisode.  [↩]
  2. Les mégapoles asiatiques sont une référence incontournable du registre cyberpunk, sans doute parce qu’elles sont un modèle de télescopage entre modernité technologique et désordre visuel. [↩]
  3. Ce qui rappelle un peu Alien Nation, un film de série B et une série télévisées de 1988 qu’avait produites Gale Ann Hurd, l’épouse de James Cameron à l’époque [↩]
  4. Dans le registre, citons Max Headroom, qui contient aussi un personnage de cyber-journaliste, et Robocop, où de la même manière la frontière entre sécurité et fascisme est assez mince et où le progrès technologique et le déclin social ne sont pas incompatibles. [↩]

Internet ? Bof ! (1995)

février 21st, 2010 Posted in Mémoire, Vintage | 8 Comments »

Il y a quinze ans, l’astronome, ingénieur et essayiste Clifford Stoll a publié dans NewsWeek (27 février 1995) un article intitulé « Internet? Bah! » dans lequel il prenait position contre l’euphorie qui naissait autour du réseau et du multimédia. Il n’était pas ignorant de son sujet puisqu’il a connu le réseau dès ses débuts et qu’il avait eu un rôle important dans la capture du célèbre hacker Markus Hess, quelques années plus tôt. La publication de l’article précèdait la sortie de Silicon Snake Oil — Second Thoughts on the Information Highway, un essai du même auteur.

La lecture de l’article en anglais est édifiante, mais voici brièvement son propos : La politique sur Internet ? Impossible. Pour preuve, dans le comté de Westchester, une expérience de mise à disposition des communiqués de presse sur Internet ne touche qu’une trentaine d’électeurs ; L’accès au savoir ? Irréaliste, le réseau est trop désordonné, il est impossible de trouver une information aussi élémentaire que la date de la bataille de Trafalgar ; La lecture sur Internet ? Trop inconfortable, jamais la lecture du journal sur un écran ne concurrencera la lecture sur papier ; Le commerce en ligne ? Impossible encore, les transactions financières ne sont pas assez sûres, et le public veut parler à des vendeurs humains ; Acheter des billets de train ou d’avion sur le web ? Tout aussi absurde pour les mêmes raisons !

Ce que je trouve intéressant dans le propos de Clifford Stoll, ce n’est pas tant qu’il se trompait sur tout, mais qu’il démontre qu’il était encore possible, en 1995 (année de l’accès au réseau par le grand public), de ne voir dans Internet qu’un engouement passager autour d’un jouet finalement destiné à n’être utilisé que par une poignée de spécialistes.

(illustrations : Jen, incompétente chef de bureau dans la série The IT Crowd et victime d’un canular de ses collègues, présente un boitier noir aux actionnaires de la société Reinholm Industries comme étant « Internet » : léger, sans fil, prêté par le « conseil des sages du réseau » et démagnétisé par Stephen Hawkins lui-même afin de pouvoir être transporté sans danger. Devant un public conquis, elle explique qu’il faut éviter les photographies au flash car cela pourrait abimer Internet, ce qui aurait pour résultat de plonger le monde dans la barbarie la plus sombre)