Profitez-en, après celui là c'est fini

Pauvre Akira Kurosawa

octobre 15th, 2011 Posted in Brève, Les traîtres | 4 Comments »

Il y a quelques temps je m’étais promis de produire ici des analyses détaillées de remakes porteurs de révisionnisme idéologique. J’accumule les références et je découvre régulièrement des perles. On m’a signalé dernièrement, par exemple, la nouvelle série « V » où la catégorie opprimée n’est plus le monde scientifique mais les journalistes, les prêtres et les militaires.
La dernière annonce de remake ne me donne pas trop envie de rire. Il s’agit de Rubicon, un projet trans-média (bande dessinée, film, jeu vidéo) qui sera scénarisé par Christopher McQuarrie, célèbre pour les scénarios de Usual Suspects, de Walkyrie et de la série Persons unknown.

Annoncé hier au New York Comic-Con, Rubicon sera un remake des Sept Samouraï d’Akira Kurosawa, déjà adapté en Western avec le plutôt acceptable Sept mercenaires, en 1960. Cette fois, les sept rōnin embauchés par des paysans opprimés sont remplacés par des US Navy SEALs, le corps d’armée qui a récemment fait parler de lui avec l’exécution d’Oussama Ben Laden. Ces braves culturistes aux armes lourdes seront, dans Rubicon, embauchés par des Afghans opprimés par des Tallibans. Je n’ai pas vu le résultat, mais je crains qu’il soit à prendre au premier degré, le scénariste ayant un frère chez les SEALs et un des producteurs, Dan Capel, ayant pour sa part appartenu à un commando SEAL.
Au premier plan du dessin qui sert à faire la promotion du film, je remarque un détail très curieux : des capsules de pavot, plante dont la culture avait été supprimée sous le régime Talliban et dont l’occupation atlantiste a permis, sinon encouragé le retour, faisant de l’Afghanistan le premier producteur mondial d’opium.

« Franchir le Rubicon » c’est passer un point de non-retour, c’est aussi oser l’impensable… et dans le cas des Romains, le franchissement du Rubicon a signé l’arrêt de mort de la République et le début de la période impériale.
En attendant le désastre que constituera a priori Rubicon, il faut voir ou revoir les Sept Samouraï, immense film d’un des plus grands réalisateurs du cinéma mondial, qui raconte une histoire à la fois pure — les gentils presque sans armes contre les méchants — et discrètement sophistiquée — des rōnin souffreteux acculés à s’humilier en se mettant au service d’une juste cause et non d’un seigneur de guerre, tandis que les paysans qui les emploient leur cachent filles et épouses, de peur qu’ils ne les violent.

Le mystère Steve Jobs

octobre 14th, 2011 Posted in Design, Images, Interactivité | 33 Comments »

Steve Jobs est un personnage mystérieux et contradictoire : abandonné par ses parents biologiques, il a refusé de reconnaître sa fille ; promoteur d’un ordinateur techniquement démocratique mais financièrement aristocratique ; connu pour ses déclarations sur la liberté, mais ayant créé le système le plus verrouillé qui soit1 ; inventeur d’une manière différente de concevoir l’entreprise, mais faisant fabriquer ses produits dans les pires sweat shops de Shenzen ; créateur vraisemblablement génial mais ne pouvant être crédité lui-même d’aucune invention technique ; etc.2

Ce qui m’étonne le plus, ce n’est ni son existence ni son œuvre de créateur et d’industriel, c’est bien sa mort. Car je dois admettre que je ne me serais pas douté que son décès très prévisible (peu de gens ont survécu si longtemps à un cancer du pancréas) causerait un tel déchaînement d’hommages spontanés.

Quand Max Théret, fondateur de la Fnac, est mort il y a deux ans, il me semble que strictement personne ne s’en est aperçu et que la chaîne de boutiques qu’il avait fondé n’a pas spécialement ou pas ostensiblement porté le deuil. Mais cette semaine, de petits autels à la gloire du fondateur d’Apple ont été édifiés dans les Fnacs, avec un petit texte du PDG Alexandre Bompart qui dit s’exprimer au nom de son entreprise toute entière et rappelle que Steve Jobs a été un « changeur de monde qui a révolutionné notre époque et nos vies ». Les clients étaient invités à laisser un petit mot sur un livre d’or prévu à cet effet. Et ils le faisaient.
Cette pratique est tellement incongrue qu’on peut vraisemblablement penser qu’elle ne relève pas ou pas exclusivement d’une forme d’opportunisme commercial mais qu’elle exprime bien une émotion sincère.

Devant l’Apple Store du quartier de l’Opéra, pas de monument « officiel », mais des petits mots, des offrandes (fleurs, pommes, autocollants,…) et des bougies ont été disposées par des passants. J’ai vu une jeune femme écrire, dans un anglais qui ne me semble pas être sa langue maternelle : « I’ll miss you a lot Steve. We lost our best geek. Now we like (sic) orphans. Thanks for all ! May god can hear our prayers. Bless you. Love ».
J’ignorais que le grand public, et particulièrement en France, avait suffisamment de sentiments envers Steve Jobs pour traiter sa mort, toutes proportion gardées, comme on avait traité celle de la princesse Diana il y a près de quinze ans. Je savais que Jobs était plus célèbre que la plupart des personnages qui ont pesé sur l’histoire de l’informatique (Charles Babbage, Alan Turing, John Von Neumann, Douglas Engelbart, Dennis Ritchie, Richard Stallman, Tim Berners-Lee, Larry Page & Sergei Brin, Will Wright, Shigeru Miyamoto,…) mais je ne pensais pas que sa popularité ait pu dépasser à ce point celles de ses collègues Bill Gates (« l’homme le plus riche du monde ») ou Mark Zuckerberg (devenu un personnage grâce à The Social Network).

Quelle est la place exacte de Steve Jobs dans l’imaginaire de ceux qui sont si peinés de sa mort ? Il semble prendre ici un rôle comparable à celui de ces inventeurs, ingénieurs et industriels que l’on rencontre parfois dans la science-fiction et dont les créations ont à ce point changé le monde futur que leur nom est connu de tous. Il n’est pas le premier à qui ce soit arrivé ceci dit : Thomas Alva Edison et son nemesis Nikola Tesla ont été, de leur vivant, des légendes, et même des héros de récits de science-fiction où ils vivaient des aventures imaginaires et se voyaient créditer d’inventions extravagantes. La situation était tout de même un peu différente, car la science de la fin du XIXe siècle et du début du XXe, dont les conquêtes s’accumulaient, était alors pour le public « magique » au sens d’Arthur C. Clarke (« Toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie »).
L’émotion présente du public est-elle dirigée vers le fondateur d’Apple, vers le créateur du Macintosh, vers le fondateur de NeXT, le créateur de l’iMac, de l’iPod, de l’iPhone, de l’iPad, l’acquéreur particulièrement avisé de Pixar ? Le showman aux keynotes virtuoses ?… Est-ce que c’est le fait qu’il soit mort si jeune qui frappe à ce point les esprits ? Est-ce que c’est la couverture médiatique importante ?

Ce qui me semble certain, c’est que l’extrême popularité de Jobs est, en France, récente, et qu’il y a quelques années encore, il fallait être un peu « geek » pour connaître son nom, et ce même après son grand retour chez Apple il y a quinze ans, même après l’iMac, après macOSX ou encore après l’iPod. Je ne suis pas indifférent à la mort de Steve Jobs bien au contraire mais j’ai le sentiment que ce Steve Jobs qui semble si universellement pleuré m’est assez étranger.
Ce qui est déterminant, c’est sans doute l’iPhone, un objet en lequel ses utilisateurs placent visiblement beaucoup d’eux-mêmes : leurs amis, leur musique, leurs photos, leurs vidéos, leurs conversations, leur temps libre, leur mémoire… tout ça tient en grande partie dans les cent cinquante grammes de leur smartphone, ou en tout cas y transite3.

Hier j’ai observé mes voisins de banquette dans le train, cinq personnes, toutes équipées d’un téléphone de marque Apple. Je fais ce genre de constat quotidiennement même si l’on voit souvent d’autres modèles — dont aucun n’est associé à une personnalité publique comme l’iPhone l’est à Steve Jobs.
Une jeune fille se servait de son téléphone pour raconter en détails ses efforts pour maigrir à une amie. Les quatre autres voyageurs, très concentrés, fixaient leur écran en silence : ils étaient en train de jouer, de lire, de répondre à des messages instantanés ou à des e-mails. Grâce à l’engin, ces personnes d’âge et sans doute de milieux sociaux très divers, effectuent leur trajet dans une sorte de bulle. Il me semblait que cela remplaçait la lecture de romans ou de magazines — autre moyen pour s’isoler et s’évader lorsque l’on emprunte les transports en commun —, mais ce n’est pas certain, car on voit souvent des gens qui lisent, leur portable à la main et les yeux passant régulièrement du papier à l’écran. On voit aussi beaucoup de gens consulter leur smartphone en marchant dans la rue, en regardant la télévision, en mangeant, en discutant,… Vu de l’extérieur, j’ai parfois le sentiment que certaines personnes ne sont plus jamais en situation d’être complètement à l’endroit où ils se trouvent et au moment où ils s’y trouvent.
Le rédacteur en chef de Car Magazine, cité sur InternetActu, pense que les téléphones mobiles sont en quelque sorte en concurrence avec les automobiles : « les concepteurs de voiture disent souvent que les adolescents d’aujourd’hui aspirent plutôt à posséder le dernier smartphone à la mode qu’une voiture »4. Je me demande ce que ça peut vouloir dire exactement, si le téléphone prend effectivement la place de l’automobile en tant qu’outil d’émancipation (très illusoire à mon avis), de lieu de solitude, de rapport aux autres, de sentiment de puissance, etc. — puisque l’on sait que l’automobile est bien autre chose qu’un simple véhicule. Je dois admettre que tout ça m’échappe un peu, n’étant ni automobiliste, ni utilisateur de téléphone mobile. Je dois me contenter d’imaginer, à vous, lecteurs-cyborgs, de m’en dire plus !5

En tout cas je remarque une tendance forte : les gens n’utilisent plus beaucoup leur téléphone pour téléphoner, ou plutôt ils l’utilisent principalement pour d’autres tâches, et il est de plus en plus fréquent que ces téléphones ne soient pas cachés dans une poche ou dans un sac, en attendant d’être utiles, mais au contraire, tenus en permanence à la main comme une extension de soi-même, une arme, un trésor.
Si Steve Jobs personnifie tout cela, je comprends un peu mieux l’intensité de la peine qu’a causé sa disparition.

(Lire ailleurs : La mort de Steve Jobs et la constitution d’une iconologie alternative sur 4chan par Patrick Peccatte ; Steve Jobs au Panthéon ? par Henri Verdier ; Steve Jobs, sur le charisme en économie, par Denis Colombi ; Les smartphones modifient le fonctionnement du cerveau (Le Figaro), signalé par Sylvie)

  1. cf. l’épitaphe que lui a réservé Richard Stallman pour qui Jobs est le pionnier de l’ordinateur comme prison « cool » : « Steve Jobs, the pioneer of the computer as a jail made cool, designed to sever fools from their freedom, has died. Nobody deserves to have to die – not Jobs, not Mr. Bill, not even people guilty of bigger evils than theirs. But we all deserve the end of Jobs’ malign influence on people’s computing. Unfortunately, that influence continues despite his absence. We can only hope his successors, as they attempt to carry on his legacy, will be less effective ». [↩]
  2. Pour connaître un peu l’histoire de Steve Jobs, je trouve le téléfilm Pirates of the Silicon Valley (1999) plutôt bien fichu. Il raconte les ascensions parallèles de Steve Jobs et de Bill Gates, jusqu’au retour de Jobs chez Apple. Assez beau joueur malgré le portrait peu flatteur qui y était fait de lui, le fondateur d’Apple avait invité l’acteur Noah Wyle, qui l’avait incarné dans le film, à prendre sa place sur scène pendant une Keynote.  [↩]
  3. Il y a même plus de choses encore que ne le savent les utilisateurs puisque l’on apprenait cette semaine que, chaque nuit, le téléphone envoie à la maison-mère le relevé des déplacements physiques effectués et des bornes wi-fi rencontrées. Lire à ce sujet Géolocalisation : l’iPhone bavarde pendant votre sommeil, sur le site de la Commission Informatique et Libertés. [↩]
  4. Lire La fin de la voiture : avons-nous atteint un pic du déplacement ?, par Hubert Guillaud. [↩]
  5. Moi aussi j’utilise la technologie pour être ailleurs que là où je me trouve mais c’est généralement associé à un lieu : le fauteuil de mon bureau pour Internet, le canapé devant le téléviseur, la salle de cinéma, mon téléphone « fixe », etc. [↩]

Workshop « fins du monde » à l’école d’art du Havre

octobre 9th, 2011 Posted in Après-cours, Design, Parano, workshop | 3 Comments »

Un petit rapport en image de la semaine écoulée à l’école d’art du Havre, semaine pendant laquelle trente étudiants (tout de même !) ont travaillé, sous l’œil attentif de Jean-Michel et de moi-même, au thème de la fin du monde.

Pendant chaque demi-journée, les étudiants pouvaient visionner des films de registres bien différents : La Jetée (Chris Marker, 1962), H2G2 : le Guide du voyageur galactique (Garth Jennings d’après Douglas Adams, 2005), Villemolle 81 (Winshluss, 2009), Le nouveau monde (Jean-Luc Godard, 1963) Soleil Vert (Richard Fleischer, 1973), Phase IV (Saul Bass, 1974) et Les Derniers jours du monde (Jean-Marie et Arnaud Larrieu, 2009).

Les propositions des étudiants ont été assez diverses formellement (vidéo, affiche, édition, installation, intervention…), mais sont pour la plupart prudemment restées dans le registre de la dérision, du pastiche, ou des références au cinéma populaire.

Il faut dire que le sujet était potentiellement plombant et anxiogène pour des jeunes gens qui, avant de se demander où va le monde, aimeraient déjà savoir ce qu’ils feront une fois sortis de l’école, leur diplôme en poche. Des préoccupations très actuelles telles que l’effondrement de l’économie, les menaces de conflits ou les grandes catastrophes écologiques ont été éludées par la plupart des étudiants.

On notera tout de même la proposition de Léa (ci-dessus), qui s’est demandée comment les semences conservées au Svalbard Global Seed Vault pourraient être utilisées, si la population humaine était un jour amenée à disparaître. Son travail à consisté à réaliser des modes d’emploi sans légende : comment planter, faire croître et utiliser les graines.

Le calendrier ci-dessus propose pour chaque mois un bouleversement social lié à la conscience de la fin : des ecclésiastiques vivent leur amour au grand jour, un policier se met à faire des tags, etc.

Je crois que seuls deux travaux n’ont pas abouti, tous deux très prometteurs pourtant. Le premier était une animation en trois dimensions d’une salle contenant des dizaines de « boutons de fin du monde » suspendus. Il faudra bloquer un ordinateur une semaine supplémentaire pour effectuer le rendu de cette animation.


Le second projet à ne pas avoir abouti était réalisé par un petit groupe, sur une assez bonne idée : il s’agissait de créer une secte millénariste qui distribuerait des tracts, collerait des affiches, etc.
Une bonne partie du travail a été fait (en témoignent les affiches croisées en ville), mais le montage final du film qui a été tourné pour documenter toute l’intervention n’a pas été terminé pour l’instant.

Je ne vais pas raconter un par un tous les projets (désolé si les images ne sont pas très parlantes), mais on y dénombre pèle-mêle une vidéo, une animation de photocopies, une adaptation du livre des Révélations au territoire chinois, l’irruptions de monstres à l’aspect sympathique dans le paysage urbain, la découverte d’une « capsule temporelle » laissée par une humanité qui aurait précédé la nôtre, un grand schéma qui établit la typologie des fins du monde annoncées,…

…des flyers annonçant la fête qui sera organisée le 20 décembre 2012, des invasions d’insectes, une nouvelle racontant la déception de ceux qui passeraient l’heure de la fin du monde pour découvrir que rien n’a changé, des zombies dans la ville, un diagramme montrant l’évolution du nombre d’individus de chaque espèce animale jusqu’à une apocalypse après laquelle seul le mouton continuerait à peupler la terre, une animation en volume d’une collision entre deux astres, etc.

Alexandre Bau, de Transplant, qui se trouvait par un heureux hasard à Paris cette semaine, est venu parler aux étudiants de son travail de designer, de ses projets passés ou actuels et de ses préoccupations en matière de responsabilité environnementale.

Alexandre a ensuite pu écouter chaque étudiant expliquer ses réalisations.

Une assez belle semaine de travail, donc. Je poursuis l’exploration de ce thème à l’école d’art de Rennes, avec George Dupin et des étudiants en troisième année communication graphique. Là, les productions seront sans doute assez différentes, puisqu’elles seront spécifiquement orientées vers le dispositif numérique et la photographie, et que la réflexion sera menée sur un temps nettement plus long.

Vide-greniers

octobre 2nd, 2011 Posted in Mémoire, Personnel, Vintage | 5 Comments »

Dans ma ville, il y a deux vide-greniers par an. Un au printemps et l’autre au début de l’automne. J’y fais toujours un tour attentif, principalement à la recherche de livres et de films. Je m’y improvise aussi, sans le vouloir, archéologue de l’existence des vendeurs, ou plutôt il m’arrive de me faire croire que, devant ce qui est déballé, j’arrive à me faire un portrait des exposants ou à récapituler un peu de leur histoire personnelle.

Une fois, par exemple, je suis tombé sur un stand où étaient exposés, parmi des objets plus banals du quotidien, une guépière (le sous-vêtement) blanche apparemment assez luxueuse, des guides pratiques liés à l’harmonie du couple et d’autres au plaisir sexuel, quelques magazines de charme et un ressort destiné à la musculation. Derrière le stand, une femme à l’air revêche, assez grande, bientôt la cinquantaine, se tenait debout à côté d’un homme assis au physique effacé et du même âge. Ce genre de vision complexe (objets, visages, postures) créée en quelques seconde une histoire : le badaud peut se croire capable de faire le récit des errances d’un couple et se dire que, si tout cela est vendu, abandonné, c’est que les solutions si longtemps recherchées ont été trouvées, ou au contraire, que l’on a fait le deuil définitif d’une harmonie de couple et que l’on expose, que l’on revendique un peu impudiquement cette défaite. Bien sûr, tout ça peut aussi bien être une illusion, il est possible que les objets présentés ne soient pas liés à l’histoire intime de ceux qui les bradent, ou que le fait de vendre tout cela ait une autre signification : un besoin subit de place ou d’argent par exemple, ou sentiment que ce sont des choses qui attireront un même public et qu’il faut donc les regrouper.
Aujourd’hui, j’ai vu un jeune adulte qui vendait une collection de documents (films, disques, papier) en rapport avec le chanteur et danseur Justin Timberlake ; une collection de films d’horreur nettement « gore » (la série Hellraiser entre autres) ; et puis, juste entre les deux tas, un petit livre intitulé Conseils d’un homo aux hétéros pour séduire les femmes. Là aussi, il y a matière non pas à imaginer une histoire mais à tenter de construire un personnage attiré par les oxymores, et donc plutôt intéressant, qui compte sur l’expertise d’un homosexuel pour vivre sa vie d’hétérosexuel, qui se passionne pour un chanteur plutôt « solaire », sain et  apparemment éloigné de toute bizarrerie, tout autant que pour des films où dégoulinent les détails sordides, malsains, et les projets démoniaques.

Souvent, les stands sont le témoignage d’années de lycée (romans classiques, Balzac-en-veux-tu-en-voilà, livres consacrés au baccalauréat) ou d’université. Tel carton laisse penser à des études en sociologie interrompues au bout d’un an. Ailleurs on trouve un livre intitulé Qu’est-ce que la communication ? (ou quelque chose du genre), un autre nommé BTS de communication, un troisième intitulé Les métiers de la communication et de la publicité et enfin, un livre dont le titre est Que faire avec un BTS ?. Là encore on pense pouvoir se faire une idée précise d’un parcours.
On trouve parfois aussi un petit tas de livres d’informatique grand public, assez médiocres, mais qui témoignent d’un vague projet : Tous les meilleurs sites Internet, Créer son site Internet, Gagner de l’argent sur Internet et enfin Les secrets du référencement sur Internet. Projet abandonné, là encore, à un euro le livre, ou trois, non, deux euros les quatre. Le vide-grenier, c’est accepter de laisser partir les choses, les périodes, les projets passés, les passions anciennes.

Certains cartons, contiennent des collections importantes : revues d’art, de voyages ou de sciences. Leurs vendeurs ont souvent du mal à vendre ces objets à l’unité. On trouve aussi des tas de romans vendus par abonnement tacitement reconductible France-loisirs, avec leur la « sélection du mois » qui était (est ?) envoyée aux abonnés incapables de se décider en temps et en heure : Moi, Christiane F., Le Pull-over rouge, Le cheval d’Orgueil,... De temps en temps, on trouve un livre qui n’était pas « sélection du mois » : Le grand livre du bricolage, Emmanuelle ou encore Histoire d’O.

J’étais en train de réfléchir à la manière dont les objets que l’on a, que l’on a eu ou dont on est en train de se séparer peuvent définir (ou sembler définir) une personne et un parcours, lorsque j’ai trouvé, au fond d’une caisse, Les Choses, de Georges Perec, roman qui met en scène un jeune couple au travers des objets qu’ils possèdent ou qu’ils veulent posséder. Roman que jusqu’ici je n’avais jamais possédé moi-même.
La boucle est bouclée !

Les éditions Volumiques à la Gaîté Lyrique

septembre 30th, 2011 Posted in Cimaises, Design | 4 Comments »

Ce soir, c’était le vernissage de l’exposition des éditions Volumiques (Bertrand Duplat, Étienne Mineur) à la Gaîté Lyrique. L’exposition, qui se situe dans le centre de ressources de la Gaîté Lyrique (accès libre) dure jusqu’au 6 octobre.

Les éditions Volumiques développent des projets de design interactif autour du livre papier et du jeu de plateau, objets qui sont loin d’avoir ditleur dernier mot, comme le démontre la variété et la qualité plastique des propositions exposées.

La triche

septembre 29th, 2011 Posted in Diplômes, indices, Les pros | 11 Comments »

L’ami Jean-Louis Frechin a reçu un e-mail tellement incroyable que je lui ai demandé l’autorisation de le publier ici, autorisation qu’il m’a  donné.

Je ne précise évidemment pas le nom de l’étudiant, ni celui de l’école où il a effectué son cursus et je masque la date de la soutenance du diplôme et même, le nom de la discipline étudiée. Il ne reste donc plus beaucoup d’indices pour l’identifier — que les collègues curieux ne m’en demandent pas, je ne peux évidemment pas en dire plus. J’ai vérifié qu’il existait bien.
Le diplôme d’art et techniques est un diplôme de premier cycle, équivalent à une licence. On en délivre dans un certain nombre d’écoles supérieures d’art en France.

Bonjour,
Étudiant en {discipline}, je présente le Diplôme national d’art et techniques le {date}.
je souhaiterais avoir un devis pour la création d’un diplôme « clef en main ».
Je vous remercie de bien vouloir me chiffrer le montant de cette prestation.

Veuillez agréer, Madame, Monsieur, l’expression de mes salutations distinguées.
{signature}

Je précise que Jean-Louis ne connaît pas personnellement cet étudiant, n’est pas lié à l’école où il étudie, et ne sait même pas vraiment à quel titre et pour quelle raison il a été contacté. On remarque à sa conclusion (Madame, monsieur) que ce mail est assez impersonnel et on peut en déduire qu’il a eu d’autres destinataires. L’hypothèse positive serait que l’auteur du mail en question est un farceur et qu’il s’agit d’une action artistique destinée à provoquer des réactions, à vérifier si les diplômes ont une valeur pécuniaire, par exemple.

L’hypothèse négative, c’est qu’il s’agit d’un cas de fraude assez lamentable. Et ce n’est pas tant la fraude envers l’institution, envers le jury du diplôme ou envers les enseignants qui est gênante, c’est celle que l’étudiant commet envers lui-même : c’est pour soi que l’on étudie, et pour personne d’autre. Comme dans la fable de La Fontaine (revenons aux basiques), le trésor qui est caché dans le champ, c’est le labour et les fruits récoltés.

Illustration : la planche Agriculture, Labourage, de l’Encyclopédie, gravé par Desehrt et Prevost. Le nom du dessinateur n’est pas spécifié (Louis-Jacques Goussier ?)

Notre cinéma personnel

septembre 26th, 2011 Posted in Filmer autrement | 13 Comments »

Une équipe de l’université de Berkeley1 vient d’annoncer avoir capté des images mentales. Le résultat est très excitant (cf. vidéo) mais la méthode peut-être plus encore.

On saura peut-être un jour intercepter et interpréter le flux d’information qui transite par le nerfs optique, mais ici, c’est l’activité cérébrale qui est observée par IRM, et très précisément, l’irrigation sanguine de la partie du cortex qui traite l’information visuelle.

La capture de l’image cérébrale en trois dimensions qui est produite par le cobaye pendant le visionnage est ensuite comparée à une base de données constituée de millions d’images visionnées préalablement par d’autres cobayes, et de l’état cérébral qu’a provoqué lesdites images. Il est assez intéressant de noter que, pour constituer le stock d’images à comparer, les chercheurs ont pioché au hasard dans des heures et des heures de vidéos diffusées sur Youtube.

Le résultat obtenu au final est le mélange de plusieurs images ayant provoqué une réponse cérébrale proche de celle qui est regardée, et l’ensemble a un faux-air de peintures de William Turner. Certaines bizarreries sautent aux yeux : Steve Martin en uniforme de gendarme qui se retrouve transformé en un homme vêtu d’un tee-shirt, par exemple. La silhouette d’un meuble devient celle d’une personne. Un jeune homme à la peau sombre est remplacé par une femme à la peau claire. Ces permutations rappellent le rêve, où les personnes et les choses deviennent autres.

L’imprécision de cette méthode donne pour l’instant une qualité poétique, plastique et onirique aux images produites, qui imposent à celui qui les visionne une interprétation supplémentaire.
On pense néanmoins pouvoir un jour « filmer » les rêves ou voir quelles images produisent les personnes qui se trouvent dans le coma ou sont paralysées, et peut-être, se servir de cette technologie pour entrer en communication. Peut-être aussi peut-on imaginer de maîtriser la stimulation du cortex pour y faire apparaître des images, mais c’est sans doute inutile puisqu’on sait déjà assez bien le faire… en montrant des images.

À rapprocher de certaines nouvelles de Greg Egan ou de films tels que Strange Days (1995), où l’on « deale » les images mentales produites des gens au moment de leur mort, et Final Cut (2003), ou l’existence de chacun est enregistrée par une puce qui permet, une fois qu’une personne est décédée, de reconstruire le film de son existence.
Tout cela ouvre des perspectives intéressantes dans la compréhension du cerveau et de la mémoire mais aussi dans le domaine de la perception et l’interprétation mécanique des images.

  1.  Reconstructing Visual Experiences from Brain Activity Evoked by Natural Movies, par Shinji Nishimoto, An T. Vu, Thomas Naselaris, Yuval Benjamini, Bin Yu, and Jack L. Gallant, dans Current Biology, 22 septembre 2011. Cela m’aurait passionné de lire l’article pour en savoir plus, mais il est vendu 31 dollars, ce qui est tout de même beaucoup. [↩]

La chute

septembre 23rd, 2011 Posted in Images, indices | 13 Comments »

De temps en temps, je regarde BFM TV, chaîne d’information en continu qui a fait sa réputation sur une présumée expertise en matière d’économie. Je ne crois pas que cette chaîne soit effectivement plus sérieuse qu’une autre dans le domaine, mais les présentateurs sont dans le rôle, ils s’habillent comme on s’habille quand on veut avoir l’air de maîtriser des mots comme « management » ou « restructuration ». Ils portent des costumes sombres, des cravates, des chemises repassées, ils ont les cheveux courts et parfois laqués.
Il y a même un présentateur dont le patronyme est « Boursier », je n’invente rien.

Ces gens appartiennent à un monde qui me fascine, mais dont je me tiens éloigné (et qui n’a pas besoin de moi, du reste), un monde où j’ai toujours l’impression que chacun est déguisé et joue une comédie. Cette impression est erronée, ou plutôt, si le « business » est une pantomime, c’est une pantomime aux effets excessivement tangibles. Quand les indicateurs de la bourse progressent, ça ne regarde pas la plupart d’entre nous, mais quand ils choient, des sociétés se font racheter, des usines sont fermées, les banques qui gèrent nos comptes courants sont menacées,… Et là, ça nous regarde.
En ce moment, ils paniquent un peu, sur BFM TV, puisque la Bourse s’effondre. Ils cessent un peu de dire ce qui va se passer, d’interpréter les raisons qui expliquent les chiffres, de faire parler des connaisseurs, de dire que « les marchés accueillent favorablement les déclarations d’Alan Greenspan » ou que « les marchés sont inquiets de l’augmentation moins forte que prévue de l’indice de confiance des ménages », ils se contentent d’énumérer des chiffres.

Je connais l’épouse d’un courtier dont l’emploi quotidien consiste à vendre et à acheter des dettes souveraines. Il paraît que depuis quelque temps, tous les soirs, il rentre chez lui en disant : « c’est la fin du monde » (quand je dis que c’est le thème de l’année !).
Même l’insupportable éditorialiste Nicolas Doze cesse de vomir sur le système bolchevique qui, dit-il, étrangle l’économie française (sécurité sociale, chômage, allocations familiales, droit du travail,… J’exagère à peine) et admet, depuis quelques jours, qu’il ne sait pas du tout ce qui va advenir, qu’il n’a aucune visibilité.
Les publicités diffusées sur BFM sont intéressantes aussi. Il y en a une, par exemple, qui propose une opération alchimique audacieuse, mais qui ne semble pas être une très bonne affaire : « Vous avez des bijoux ? Alors transformez votre or en argent ». On ignore s’ils transforment le diamant en verre et le platine en plastique.

Je ne me lasse pas du film publicitaire dont j’ai extrait les images qui suivent, et qui passe régulièrement sur BFM — et nulle part ailleurs il me semble. Il s’agit d’une réclame pour Pouey International, société spécialisée dans le renseignement économique et le recouvrement de créances, c’est à dire une société qui en aide d’autres à limiter les risques ou les pertes liées à leurs partenaires commerciaux passés, présents ou futurs.
Le film montre un homme en uniforme de businessman qui se jette d’en haut d’un immeuble. Il tend les bras vers le ciel et saisit un ballon gonflé qui apparaît entre ses mains et qui l’aide à ne pas tomber. Le message, c’est bien sûr qu’avec l’aide de Pouey (la sonorité de ce nom, à elle seule, me réjouit), il est possible de maîtriser les risques financiers et commerciaux.
Le plan final, assez comique si l’on s’y attarde deux secondes, montre des tas d’hommes en chemise suspendus dans le ciel grâce à des ballons. Il y a quelque chose de très régressif, d’enfantin, dans cette image.

Il y a un second message, plus inquiétant : cet homme se jette dans le vide, il semble suicidaire, et puisqu’il est si déterminé et souriant, il ne doit pas disposer de tout son équilibre psychologique. Il me rappelle les adeptes d’une secte, le Centre Holistique Isis, qui, le cœur joyeux, avaient prévu de se jeter dans un volcan pour être récupérés par une soucoupe volante et, grâce à cela, être seuls survivants de l’Apocalypse.

Dans la vraie vie, il n’existe pas de ballons magiques pour rattrapper ceux qui se jettent d’en haut des immeubles. Ni pour prévenir l’effondrement financier d’entreprises, de pays ou de continents entiers.

Société de consommation d’œuvres

septembre 18th, 2011 Posted in Brève, Fictionosphère | 21 Comments »

En rédigeant le billet précédent, j’ai buté sur une notion, je n’ai pas réussi à trouver un verbe décrivant le fait de consommer une fiction. Il y a « consommer », me direz-vous, puisque je viens moi-même de l’écrire. Mais voilà, ça ne fonctionne pas, puisque « consommer », qui a la même racine et presque le même sens que « consumer », signifie aussi détruire : si je consomme une pomme, la pomme disparaît. Or les idées, et notamment les fictions, ne sont pas détruites par l’action d’en jouir.

Si je visionne le film Star Wars, par exemple, il ne disparaîtra pas. Et au contraire, l’œuvre en question n’existe que pour être regardée. Très pragmatiquement, il n’est pas rare que le développement d’une fiction soit conditionné au nombre de ses spectateurs : sans l’engouement du public pour le film Star Wars, cet univers ne se déclinerait pas en six films, des dessins animés, des bandes dessinées, des romans, des hommages, etc. Pas besoin de rappeler le cas d’œuvres créées grâce à une souscription ou qui n’ont pu exister que parce que l’idée (ébauchée sous forme de court-métrage par exemple) a fait du bruit et mobilisé des amateurs sur Internet.
Ce n’est pas qu’une question de nombre de spectateurs (même si cela joue énormément dans le cas des œuvres « industrielles »), c’est juste une évidence de le dire : un livre existe parce qu’il a un lecteur (le premier lecteur étant son auteur, bien sûr), un tableau n’est autre chose qu’un agglomérat de matière que parce qu’il a un regardeur, etc. Je peux rappeler la métaphore employée par Ray Bradbury à la fin de Farenheit 451 : dans le monde qu’il décrit les livres n’existent plus, ou ont vocation à être détruits, mais ils persistent à exister au travers de leurs lecteurs.

La seule chose qui justifie l’emploi d’un mot relatif à la destruction, c’est la lassitude : même s’il est des œuvres qui se lisent, regardent, écoutent, des centaines de fois et qui offrent de nouveaux attraits chaque fois, une partie du plaisir ou de l’intérêt de la jouissance de l’œuvre ne peut pas être renouvelé à l’infini. Et si certains thèmes de fiction semblent pouvoir être revisités à l’infini (Shakespeare, mythes divers), ce n’est pas le cas des œuvres qui reposent sur la surprise du spectateur : on supporterait mal que la fin de La corde, de Sixth Sense ou de Fight Club nous soit resservie dans une infinité d’autres récits.
On pourrait employer le mot « utiliser », mais ce mot va avec la notion de rentabilisation, or si je défends que la fiction a une utilité, celle-ci n’est pas aussi immédiate ni aussi sûre que l’utilisation d’objets aux fonctions bien connues : on utilise un marteau, une table ou une chaise, pas un roman. Ou si l’on parle d’utiliser une œuvre, ce sera du point de vue du producteur : « X utilise son dernier roman pour régler ses comptes avec Y » ; « Le régime Z utilise le cinéma pour diffuser son idéologie ».

On pourraît écrire « jouir de », « profiter de », mais ce ne sont toujours pas des expressions neutres,  ni adaptées à tous les cas. On ne peut pas vraiment « profiter » d’une tragédie. De même, les métaphores gastronomiques (déguster, savourer, dévorer) manquent d’objectivité et de distance. On dit bien sûr « être amateur », « aimer » (« j’aime la science-fiction », « J’aime Shakespeare ») mais cela décrit un état général du spectateur-lecteur-visionneur, son penchant, pas l’action elle-même. Inversement, le mot « récepteur », utilisé en communication, semble abusivement technique et dépassionné, puisqu’un poste de télévision ou celui qui le regardent sont désignés par le même mot.
Bien entendu, il existe des verbes descriptifs adaptés à chaque média et aux sens qu’ils mobilisent : visionner, lire, regarder, écouter, assister,… Mais je n’en vois pas qui s’adaptent à toutes les formes de fiction.

Si quelqu’un a un synonyme, je prends.

Je me fais la réflexion, que les débats qui entourent les questions de droit d’auteur et de propriété intellectuelle sont peut-être faussés par le recours, autrefois justifié par le fait que toute œuvre avait forcément un support (disque, cassette,…), à des verbes comme « consommer », qui mènent facilement à des parallèles erronés (« si je mange une pomme je la paie, si je regarde un film, je le paie »), parce que la rémunération des artistes n’est pas la conséquence de la rareté d’un objet (les pommes sont en nombre fini, mais profiter d’une œuvre de l’esprit peut être  fait à l’infini) mais bien de la rareté des artistes et le besoin que ces derniers ont d’assurer leurs moyens de subsistance.

(illustrations : photogrammes extraits de Farenheit 451, de François Truffaut, d’après Ray Bradbury)

Les rêves, la fiction, la réalité

septembre 12th, 2011 Posted in Fictionosphère, Mémoire | 23 Comments »

Puisque j’en ai parlé ailleurs, un peu par hasard, j’aimerais exposer ici une théorie. J’ignore totalement si elle est originale, car je suis loin d’avoir lu tous les auteurs sur ce genre de sujet, mais en tout cas, les lignes qui suivent exposent l’état de ma réflexion sur la question. Et cette question, c’est de se demander à quoi sert le rêve, à quoi sert la fiction, et de tenter, malgré toutes les inconnues, de proposer que ces deux faits ont une utilité comparable, à des échelles différentes.

Qu’est-ce qu’un rêve ?

D’un point de vue technique, neurologique, j’ai un peu lu sur le rêve, et je tire surtout de mes lectures le sentiment que le sujet reste assez mal connu. On a précisément observé les phases du sommeil, il y a plus d’un demi-siècle1, mais puisque l’on est loin de comprendre le fonctionnement du cerveau, on ne comprend pas encore bien le fonctionnement ou surtout l’utilité précise du rêve. Ce que l’on sait en revanche c’est que c’est un processus très actif, malgré le repos total du corps, proche de la paralysie. On sait que ce processus réclame énormément d’énergie (oxygène, glucose) à notre organisme et qu’il active de nombreuses zones de notre cerveau. Il semble que pendant sa phase de sommeil paradoxal, le cerveau ignore son état : tout fonctionne très habituellement pour lui (les zones dédiées à la perception ou à la motricité fonctionnent à plein régime, par exemple) si ce n’est qu’une « barrière » le déconnecte de la plupart des muscles (sauf les yeux, complètement déchaînés, la respiration qui continue à fonctionner, ainsi que les organes reproducteurs qui, chez l’homme comme chez la femme, sont alors spectaculairement congestionnés). Pour faire une analogie robotique, le sommeil paradoxal, c’est un peu comme si on passait en mode « simulation » : l’ordinateur fonctionne habituellement mais ses ordres ne sont pas transmis aux moteurs et il ne reçoit pas les informations des capteurs. De temps en temps, cependant, des éléments extérieurs sont intégrés au rêve (envie d’uriner, perception d’un son extérieur,…) et de temps en temps aussi, la barrière n’est pas efficace, des mouvement corporels sont activés par le rêve : qui ne s’est jamais réveillé en se débattant, en frappant, en se retenant de faire une chute imaginaire,…

Spike Jonze, "Dans la peau de John Malkovich" (1999). Craig Schwartz est un marionnettiste contraint à laisser de côté ses rêves d'artiste pour un emploi de bureau dans une société située à l'étage sept et demie d'un immeuble. L'endroit dissimule une mystérieuse grotte qui permet de se projeter dans le cerveau de l'acteur John Malkovich.

On sait aussi que tout le monde rêve (mais que, souvent, on ne se souvient de ses rêves que lorsqu’ils sont interrompus par la sonnerie du réveil ou par une émotion forte vécue à l’intérieur du rêve), et on sait enfin qu’un sommeil normal — qui inclut le rêve — est totalement indispensable à notre survie. On sait aussi que beaucoup d’animaux ont des phases de sommeil paradoxal comme nous, notamment les mammifères et les oiseaux (en fait, tous les animaux à sang chaud), et on sait que ces animaux font des rêves tout comme nous. Enfin, on sait que les fœtus rêvent, qu’ils se trouvent même dans un état de sommeil permanent.

À quoi ressemble le rêve ?

Alors que tout le monde expérimente régulièrement le rêve, je suis frappé des difficultés que les artistes rencontrent lorsqu’ils veulent les représenter. Je me souviens par exemple d’une étudiants qui, en voulant parler du rêve, avait produit une vidéo sans intérêt où des filtres divers étaient appliqués à l’image : inversion des couleurs, etc. Elle se défendait en disant que ses rêves à elle étaient comme ça, mais ce n’était pas très convaincant. Le rêve est d’ailleurs souvent une excuse à la fantaisie : pour ne pas dire « je voulais un ciel violet », on se réclame de l’autorité du rêve. Jusqu’aux premières décennies du XXe siècle il n’est pas rare que des récits fantastiques se terminent sur cette astuce qui ressemble à la peur de sa propre audace : « ce n’était qu’un rêve ».
Les rêves mis en scène par Dali (Dumbo, La maison du Dr. Edwardes) fonctionnent mieux en tant que films qu’en tant que rêves. Je trouve Un chien andalou (1929), réalisé avec Buñuel, plus convaincant. David Lynch a une approche très visuelle et un peu maniériste du rêve, mais le résultat est assez réussi. On peut aussi mentionner Cronenberg pour sa manière de faire entrer le bizarre, la déformation et le cauchemar dans la réalité.
L’auteur qui, à mon sens, a le mieux réfléchi à la mécanique du rêve, c’est sans doute Michel Gondry, qui non seulement représente le rêve, mais produit des récits qui fonctionnent comme des rêves (la bande dessinée We lost the war but not the battle, les film Human Nature et Eternal sunshine of the spotless mind, plusieurs vidéo-clips tels que Bachelorette ou Army of me pour Björk,…).

Michel Gondry, "La science des rêves" (2005)

Se souvenir de ses rêves est difficile. Je remarque que si j’ai un souvenir vif d’un rêve au réveil, je l’ai souvent totalement oublié une heure après et si j’essaie de le raconter, ce n’est déjà plus le rêve mais ce dont je me rappelle m’être souvenu, et je sens que ce qui était raconté s’est entre temps simplifié et peut-être aussi transformé en un récit un peu trop bien scénarisé.
De mes propres rêves je retiens qu’ils relient beaucoup d’éléments des jours passées (préoccupations, dernier film vu, dernier roman lu,…) mais aussi quelques éléments plus anciens, parfois inattendus. Tous ces éléments sont généralement associés d’une manière qui semble cohérente au cours du rêve mais qui ne l’est pas une fois que j’essaie de les récapituler, au réveil. Les personnes ou les lieux peuvent avoir changé en cours de route par exemple, et les passages d’un lieu à un autre peuvent être magiques : pièces de l’appartement de feu ma grand-mère qui débouche sur une salle de collège par une porte inconnue, par exemple. Parfois les rêves sont confus, parfois ils semblent très clairs. Parfois ils contiennent des éléments très familiers : un lieu dont on ne se rappelle pas une fois éveillé mais où l’on se rend régulièrement en rêve.
Ce qui est sans doute le plus étonnant, le plus troublant, c’est que les rêves soient produits par notre cerveau, qui est l’organe véritable de notre perception sonore, visuelle, olfactive, tactile, ce qui fait que les rêves peuvent atteindre un niveau de vraisemblabilité total : le moindre concept, la moindre idée d’un objet, prend exactement la forme qu’elle doit prendre. Il n’y a aucune distanciation liée au mode de représentation, ce qui explique sans doute qu’il soit difficile de représenter la chose : un rêve raconté pâtit des moyens utilisés pour le raconter.

À quoi sert le rêve ?

Sur ce point, le mystère reste épais. On a souvent prêté une utilité surnaturelle au rêve : il nous prévient de quelque chose à venir. Cela m’est déjà arrivé d’avoir un rêve qui se rapportait à un évènement futur à vrai dire. Mais rien de magique : le rêve n’avait fait qu’associer des préoccupations du moment, peut-être des sentiments jusqu’ici éconduits par l’entendement, et qui une fois traités aboutissaient à la conclusion logique qu’il se passe quelque chose d’important. On rêve de quelqu’un et trois jours plus tard on apprend sa mort, par exemple. Il est facile de prendre ça pour de la prescience, mais en écartant cette hypothèse surnaturelle on trouve bien souvent que des éléments d’information divers justifiaient la préoccupation : l’absence de contacts récents ou bien au contraire un message au ton inhabituel, etc.
Aujourd’hui, quand j’ai fait un rêve triste ou angoissant à propos de quelqu’un, j’ai tendance à prendre de ses nouvelles. Dans la quasi-totalité des cas, heureusement, le rêve en question s’avère ne rien avoir eu à « dire » de crucial.

Philippe de Broca, "Le Magnifique" (1973). François Merlin se rêve en Bob Saint-Clar, une sorte de James Bond qui vit des aventures palpitantes dans les plus beaux endroits du monde. Il utilise la fiction pour régler ses comptes avec son éditeur, pour oublier la pluie ou pour vivre une idylle imaginaire avec sa voisine. Ses romans font rêver des millions de gens.

La façon de voir les rêves chez Freud ne diffère pas du rêve-oracle de l’antiquité, si ce n’est qu’il ne se rapporte pas à des évènements extérieurs mais à la vie psychique du rêveur : le songe cherche à nous dire quelque chose que nous refusons de penser consciemment. Et quand on nous propose une liste de rêves avec des symboliques lourdes, comme le font les livres d’interprétation des rêves inspirés par la psychanalyse, ça marche presque. Sauf que les rêves ne ressemblent jamais à ça justement. L’approche freudienne qui consiste à n’y voir que l’expression symbolique d’obsessions sexuelles plus ou moins incestueuses, qu’il faudrait aller chercher derrière les incohérences du songe me semble passablement idiote, même si j’imagine que l’interprétation des rêves est un excellent support de discussion pour pousser à s’exprimer les patients d’un psychothérapeute : le rêve n’est alors qu’un prétexte, et c’est la manière dont l’interprète ou le rationalise le rêveur qui peut avoir un sens. Les indiens d’Amérique, lorsqu’ils rêvaient qu’ils avaient fait du tort à quelqu’un, allaient le voir pour lui présenter des excuses, dit-on. Puisque le rêve se construit avec les préoccupations du moment, ce n’est pas irrationnel, en tout cas moins que l’interminable quête du « moi profond » psychanalytique. Non2?

Le rêve et l’intelligence

Plus sérieusement, on pense désormais que le rêve a un rapport avec la mémoire, qu’il sert à ré-assembler des souvenirs, à leur donner un sens, à les éprouver, à les tester — mais pas à mémoriser, car on peut mémoriser sans rêves.  On doit pouvoir décrire le songe comme une opération de maintenance du cerveau.
Je sais d’expérience que le rêve sert souvent à comprendre des choses. Je me souviens avoir buté sur des problèmes logiques de programmation que j’ai résolus en dormant, parfois en rédigeant du code en songe, en essayant des combinaisons. Et au réveil, le programme à écrire sortait tout seul, et avec justesse. Dans le même ordre d’idées, je me souviens qu’en entrant en classe de cours préparatoire, je ne savais pas faire mes lacets. Une nuit, j’ai rêvé l’opération avec une précision parfaite : où passait la corde, comment cette construction topologique complexe fonctionnait. Et depuis, eh bien je sais faire mes lacets.
Je me souviens aussi d’une journée laborieuse où ma fille aînée, alors bébé, a tenté avec un acharnement constant d’escalader un fauteuil. Et très régulièrement, elle chutait, et elle se faisait mal, même. Pourtant elle semblait incapable de se retenir d’effectuer cette ascension qui lui coûtait pourtant cher. Épuisée, elle a fini par s’endormir. Au réveil elle avait une autre approche de son Everest, en fait elle avait compris comment l’aborder avec prudence et en ne courant plus le danger de se faire mal. J’ignore si le songe y est pour quelque chose, mais une partie du processus de sommeil, en tout cas, l’avait fait progresser. On dit : « la nuit porte conseil » et c’est assez vrai. Dormir permet non seulement de comprendre mieux mais aussi de quitter une pensée obsédante, de la mettre en perspective ou de la ramener à une place raisonnable. Le rêve, et plus largement le sommeil, a sans aucun doute un lien avec la construction de l’intelligence.
Citons enfin deux autres indices du rapport qui existe entre rêve et compréhension. D’une part, on ne rêve jamais autant que pendant que la structure de notre cerveau se met en place (le nouveau-né rêve presque en permanence). D’autre part, on a pu prouver que les périodes de stress sont aussi des périodes où l’on rêve plus.

Dans Inception (Christopher Nolan, 2010), conformément à l'idéologie actuelle de la rentabilisation de chaque instant de la vie, le rêve devient un lieu de travail. Cela me rappelle la curieuse idée - passée de mode - de dormir en écoutant en permanence des cassettes dédiée à l'apprentissage d'une langue ou de toute autre matière.

Ma conclusion personnelle est que le rêve sert à plusieurs choses, qu’il sert à progresser intellectuellement, qu’il sert à passer en revue certaines fonctions du cerveau, à éprouver des émotions, mais aussi qu’il contient de nombreux éléments qui n’ont ni sens ni utilité particulière.
Je me fie évidemment beaucoup à ma propre expérience, je n’ai pas d’autorité scientifique particulière sur le sujet, qui doit progresser à une grande vitesse avec les outils dont on dispose actuellement pour analyser l’activité du cerveau.
Je me permettrais un petit pari technologique : si l’on veut un jour créer des ordinateurs « sapients », « conscients » ou « sophonts »3, cela passera par l’invention d’un équivalent informatique au rêve.

Mon dernier rêve

Cette nuit, j’ai rêvé que j’étais avec un ami à la rédaction d’un journal où se trouvait Edwy Plenel. L’ami essayait d’expliquer ses opinions à Edwy Plenel mais de manière un peu laborieuse, notamment en lui faisant lire à haute voix un poème et en guettant sa réaction. Cela se passait dans un immense parc arboré à l’intérieur de l’immeuble. J’ai pris à part Edwy Plenel, qui était entre temps devenu une femme, pour lui expliquer ce que voulait dire mon ami et pour lui expliquer les raisons de la confusion de ses propos. Et puis je me suis réveillé. Une chose qui me frappe sans ce rêve c’est que pas un instant je n’ai mis en doute sa réalité pendant mon sommeil, malgré les éléments étranges qui s’y trouvaient, et malgré les transformations. Ensuite, il contient des éléments dont je peux identifier la provenance : j’ai vu Edwy Plenel à la télévision il y a quelques jours et je reconnais à présent le parc, qui est en fait celui de ma voisine, décédée il y a un mois et dont l’immense jardin « à l’anglaise » intéresse beaucoup les promoteurs immobiliers. Quand au fait d’expliquer un propos confus, ma foi, c’est ce que j’essaie de faire en permanence sur mes blogs, dans le livre que je suis en train de terminer (et dont je refonde l’introduction en ce moment), en commentaires de blogs, dans des tweets, des conversations en ligne,… — ce sont mes propres discours et opinions que j’essaie constamment d’expliciter, bien sûr.
Ce rêve me semble ne pas avoir d’intérêt particulier, si ce n’est que je m’y suis entraîné à expliquer quelque chose. Quand la rentrée universitaire approche je fais souvent des rêves dans lesquels j’explique des choses, ou des rêves dans lesquels je me bats dans les couloirs de l’Université !

À quoi sert la fiction ?

Après cette laborieuse explication du rêve, voici ma théorie, qui tient en une simple ligne : la fiction est, à l’échelle des groupes, ce que le rêve est à l’échelle du cerveau.
Pour commencer, on sait qu’il n’existe pas de société (de groupe humain) qui n’engendre pas de fictions. Je parle des contes, des légendes, des romans, des films, des religions, mais aussi des rumeurs, des bavardages, des chansons, des informations, du récit historique, des histoires drôles,… Autant de formes plus ou moins inspirées par le réel et qui assument plus ou moins leur rapport à l’imaginaire.
Toutes ces fictions nous envoient des images, des idées, des souvenirs, se répondent les unes aux autres, parfois d’une manière qui semble avoir un sens, un but, qui veut nous dire quelque chose, parfois en faisant preuve d’une étonnante prescience, parfois en se contentant d’être fantaisiste et distrayantes. Mais ce qui est étonnant, c’est que ces fictions, depuis l’avènement de l’art de masse à partir des années 1830, disons4, ont vocation à toucher simultanément un grand nombre de personnes, et donc, d’une certaine manière, à nous faire faire les mêmes rêves en même temps.
Les fictions sont des simulations de réalité, mais nous font éprouver de véritables émotions et parfois des émotions étonnamment intenses. À un même instant, tous les spectateurs d’une même salle de cinéma peuvent avoir les yeux mouillés devant un mélodrame dont ils savent pourtant qu’il n’est pas la réalité, ou peuvent ressentir des boosts d’adrénaline en voyant Bruce Willis courir sous les balles d’un terrifiant terroriste. On remarque que dans le cas du livre ou du film, le corps est ici aussi totalement immobile, déconnecté de l’action, ce qui n’est pas forcément le cas avec le jeu vidéo par exemple.
Outre les émotions synchronisées, les fictions permettent aussi de réfléchir à la manière dont nous pouvons vivre les uns avec les autres, la manière dont on se comporte en société, etc. : les fictions ont une dimension « mode d’emploi » non négligeable, soit par l’exemple (la psychologie grégaire des humains les pousse à chercher à avoir un comportement qui ne dénote pas trop en général), soit par le raisonnement : assister à une histoire exemplaire et pathétique peut sensibiliser à une cause humanitaire par exemple5.
Les fictions ont aussi une aptitude à créer des rêves d’ailleurs : rêves de liberté, de solitude, d’avenir,… Et même à créer des « ailleurs » tout court. De même qu’en rêve on peut retrouver régulièrement des lieux qui n’existent pas ou plus, on peut par les fictions avoir une partie de soi qui reste attachée à la planète Tatooine de Star Wars ou à des époques passées. Si on me suit, donc, les fictions fabriquent l’intelligence des sociétés, et donc, participent à fabriquer les sociétés elles-mêmes.

De la standardisation des fictions de masse

Les philosophes de l’école de Francfort avaient sans doute raison de craindre que l’industrialisation de l’art de masse finisse par rendre les consciences « standardisées », car si notre capacité à réfléchir collectivement repose sur des rêves industriels, il y a de quoi s’inquiéter. Mais ces rêves industriels existent-t-ils vraiment ?

Michel Gondry, "La science des rêves". Guy jette son téléviseur dans le canal, «Il n’y a que des conneries à la télé !»

Les œuvres qui relèvent de l’art de masse ont souvent pour défaut de faire naître des formes académiques, des formats très définis, puis de s’y complaire. Le public, qui se méfie des surprises et tente souvent de rééditer des expériences heureuses passées, est complice de cet état de fait. Ainsi, la « comédie romantique » d’aujourd’hui, souvent très mécanique et donc pas très romantiques, descend en droite ligne des (excellentes) « screwball comedies » des années 1930 (It Happened one night de Capra, His Girl Friday de Hawks).
Mais même s’il prend son temps, le public ne tolère pas éternellement la répétition et réclame en fait plus de renouvellement formel et thématique qu’on pourrait le penser. Car les fictions « de masse » ne sont pas produites que par des usines (Universal, Warner, Marvel,…), elles sont co-produites par les attentes du public.
Par ailleurs, si la masse se retrouve à regarder telle ou telle série à la forme académique, tel ou tel film ultra-banal, cette même masse est composée de groupes socio-culturels de plus petit format dont les goûts se dégagent du grand nombre. Par exemple, parmi les gens qui vont tous aller voir le dernier film de super-héros à la mode, il s’en trouve qui sont aussi allés voir Film Socialisme de Godard ou le dernier Lars Von Trier, il y en a qui se passionnent avant tout pour les films d’horreur, d’autres qui ne s’intéressent quasiment qu’aux fictions produites au Japon, d’autres qui aiment les romans avec des vampires, d’autres qui ne vont jamais au cinéma et aiment surtout les jeux vidéo, etc.
Le fait qu’une pratique rassemble un maximum de gens ne signifie pas que ces gens sont monomaniaques de cette pratique. Au contraire je parie que les monomaniaques, s’il en existe vraiment, sont des gens qui ont des pratiques culturelles archi-minoritaires. Surtout aujourd’hui, alors que l’échange de fichiers ou la culture accessible sur Internet donnent accès à un nombre inouï de fictions très diverses.

Allers et retours entre fiction et réalité

Tant que j’en suis à livrer ma « théorie du grand tout » à propos des rapports entre fiction et société, finissons avec une autre question, que j’ai souvent évoquée, qui est celle des allers et retours entre la réalité et sa représentation.
Ma théorie sur ce point précis, c’est que les fictions sont inspirées par la réalité et qu’en retour, la réalité est inspirée par la fiction.
L’exemple qui me semble le plus parlant c’est celui des fictions policières. Le genre a été inventé au début du XIXe siècle, sous forme d’un témoignage romancé, les mémoires d’Eugène-François Vidocq (1828), chef de la sûreté sous l’Empire et sous la Restauration. Ancien bagnard, Vidocq utilisait des méthodes particulières pour l’époque, recourant au déguisement, à l’infiltration dans la pègre et aux coups montés dans le but de prendre des truands en flagrant-délit. Son histoire a inspiré des personnages et des situations à Dumas et à Balzac,  et a sans aucun doute suggéré son Rodolphe d’Eugène Süe (Les Mystères de Paris, 1842). Rodolphe est un peu le premier super-héros moderne, il a lui-même servi de modèle à Victor Hugo pour son Jean Valjean et, peut-être par ricochet, à des héros tels que Batman, puisqu’il est comme Bruce Wayne un homme immensément riche, torturé par une viscérale soif de vengeance qu’il transforme en actions positives, redressant les torts dans Paris et affrontant de véritables et affreux super-vilains, tels quel « Bras-rouge » ou le terrible « maître d’école ».
Mais Vidocq n’est pas qu’un aventurier, c’est aussi un des pères de la police scientifique, qui a collaboré avec des chimistes et mis au point des principes d’enquête qui ont encore cours aujourd’hui : la recherche d’indices, l’analyse et la comparaison des armes et des projectiles, l’étude du « lieu du crime », etc. Cette partie là a inspiré à Edgar Alan Poe son chevalier Dupin, (1841), à Émile Gaboriau son Monsieur Lecocq (1866)  et bien sûr à Arthur Conan Doyle son Sherlock Holmes (1887). Ces auteurs fondateurs du genre n’ont pas forcément cherché à parler du véritable travail des officiers de police, ils ont extrapolé ce qu’ils en savaient ou ce qu’ils voulaient en croire et en ont fait un genre romanesque.
Jusqu’ici nous sommes dans un schéma assez classique : il existe un fait (la naissance d’une police moderne) et sa représentation, plus ou moins fantasmée.
Je n’aurai pas l’outrecuidance de faire l’histoire des fictions policières, car je ne la connais que de très loin, mais je note que le sujet ne cesse d’évoluer : enquêtes à énigmes, enquêtes psychologiques, roman sociologique, roman noir, sans parler des hybridations avec d’autres registres tels que la science-fiction ou le fantastique, et l’influence qu’a eu le genre sur les récits d’espionnage, qui eux aussi sont sans doute passablement différents de la réalité qu’ils décrivent.
D’une certaine manière, le genre « policier » est auto-suffisant depuis longtemps le public y accepte de nombreux faits qui n’existent pas du tout dans la « vraie vie » des commissariats. On ne prélève pas d’échantillons ADN sur un lieu du crime avec les cheveux détachés, une chemise hawaïenne et une vilaine gueule de bois, par exemple. Il n’existe pas non plus d’inspecteurs qui traquent un sériel-killer dont eux seuls connaissent l’existence alors que leur hiérarchie leur a ordonné de changer d’enquête, qui résolvent des crimes pendant leurs vacances à Biarritz, qui démolissent véhicule sur véhicule sans pouvoir justifier de ces dégâts et qui refusent de « s’occuper de la paperasse ». Les policiers de fiction que nous avons tous en tête, les Harry Callahan, les Starsky et Hutch, les Columbo, les Maigret, les Monk, les San Antonio et les Nestor Burma, ne sont pas seulement imaginaires, ils sont à peu près complètement impossibles. Les fictions qui, régulièrement, se proposent de revenir à plus de « réalisme », par des procédés plus ou moins sérieux, atteignent rarement leur but, car la « réalité » n’a pas un scénario palpitant. Dans la série Urgences, par exemple, les cas médicaux rencontrés sont tous directement inspirés par des cas réels, mais l’expression des rapports humains, les idylles, les péripéties diverses que l’on rencontre dans la série obéissent à une autre logique, celle du bon scénario.
La fiction a sa propre logique, développe sa culture indépendamment de toute réalité. J’appelle ce monde-là « fictionosphère ».

Aelita (1924), par Yakov Protazanov. L’ingénieur Los rêve de la vie sur une planète Mars constructiviste tout en travaillant aux plans d’une fusée. Il est finalement rattrapé par le réalisme (socialiste).

Et pourtant, une chose dont je suis certain, c’est qu’aujourd’hui, quand un vingtenaire passe un concours pour devenir enquêteur de police, c’est parce qu’il a en tête une idée du métier de policier, et cette idée se rapporte surtout à des fictions. En fait, même les tirades du genre « le métier de policier n’a pas grand chose à voir avec les romans policiers », il les a entendues dans des séries ou dans des films.
De même, lorsque l’Élysée institue autoritairement en 2009 une chaire de Criminologie au Conservatoire des Arts et métiers (qui n’avait rien demandé), la réalité universitaire française se met subitement à imiter les fictions américaines.
Je parie aussi que de nombreuses vocations de médecins ou d’infirmières ont été suscitées par le visionnage de séries médicales. Si le jeune interne comprend sans doute vite qu’il ne rencontrera pas chaque semaine des cas médicaux spectaculaires et inconnus qu’il traitera avec humour et humeur, qu’il ne deviendra jamais le Dr House, en somme, il restera malgré tout en lui un petit quelque chose de ce personnage, de ses manières, de ses méthodes, et peut-être guettera-t-il toute sa vie le moment, l’heure de gloire où il pourra jouer à Dr House. Les fictions ne véhiculent pas que des archétypes et des situations, elles produisent aussi des personnages, pour lesquels nous pouvons, d’une certaine manière, avoir des sentiments très forts, et tout à fait comparables à ceux que nous pouvons avoir pour des personnes réelles (mais c’est un peu une autre histoire). On a pu vérifier aussi que le visionnage d’un film pouvait modifier l’équilibre hormonal d’une personne : devant une scène violente du Parrain 2, le taux de testostérone (libido, agressivité) monte en flèche tandis que devant Le Pont de Madison, comédie romantique larmoyante, c’est le taux de progestérone (déprime, inhibition de la libido) qui augmente6. Or ces hormones ne sont pas que des messagers de nos émotions, elles participent en permanence à la construction de nos associations neuronales.
Nos opinions et nos actions sont motivées par la représentation intellectuelle mais aussi émotionnelle que nous nous faisons du monde qui nous entoure, et cette représentation passe en grande partie par des fictions, fictions qui vont ensuite être elles-mêmes alimentées par l’activité humaine.

Mulholland drive (2001), par David Lynch. Deux jeunes femmes confrontent leur rêve hollywoodien à la réalité, et le spectateur ne sait plus dans le rêve de laquelle il se trouve...

On peut trouver des exemples moins hypothétiques (après tout je ne connais aucun officier de police véritable). Quand un habitant d’un petit bourg alsacien choisit son bulletin de vote en fonction de sa peur de l’immigration et de la violence des cités, lui qui ne subit comme atmosphère pesante effective que la vie du village et qui n’a jamais vu une maison de plus de deux étages ni un « étranger » autre qu’allemand, il est orienté dans son vote par une fiction, celle que lui fournit notamment le journal télévisé tous les jours et qui lui apprend que la France est séparée en deux espaces : les charmants petits villages hors du temps où des artisans perpétuent des traditions, à laquelle il s’identifie (par erreur, d’ailleurs, car son monde à lui ne ressemble pas non plus à ça), et les banlieues des grandes villes, qui lui semblent ressembler à Sodome et Gomorrhe puisque, s’il se fie à la représentation qu’il s’en fait, personne n’y a une activité qui ne soit illégale, criminelle et perverse : de quoi avoir peur, non ? Il s’agit pourtant de préserver un monde qui n’a jamais existé d’un autre monde qui n’a pas plus de consistance. Le bulletin de vote qui est mis dans l’urne à la fin est, lui, tout ce qu’il y a de tangible.

Je pourrais donner longtemps des exemples, mais je pense qu’on a compris mon hypothèse de travail7.
Ma « fictionosphère » et la réalité objective sont donc deux univers qui évoluent de manière autonome mais ont régulièrement une influence l’une sur l’autre.

  1. Le fondateur de l’étude sérieuse du sommeil est le neurobiologiste Michel Jouvet. [↩]
  2. Je dois admettre que je ne suis pas un incondtionnel de Freud, comme on l’aura peut-être remarqué avec cet ancien article, Le presque ça et le je-ne-sais-rien. [↩]
  3. Sophont est un terme inventé par l’auteur de science-fiction Poul Anderson en 1966 pour désigner l’intelligence qui ne procède pas d’un simple calcul algorithmique mais qui constitue une véritable aptitude au raisonnement indépendant. Sapient signifie sage, on utilise à tort ou à raison l’adjectif latin sapiens pour désigner notre espèce : homo sapiens. Quand à la conscience, on peut la résumer à la faculté de savoir que l’on existe. [↩]
  4. 1830 : Charles Philipon invente la presse satirique ; 1834 : le Salon des Beaux-Arts devient annuel, des centaines de milliers de gens et plus tard des millions le visitent, connaissent le noms des peintres primés, etc. ; 1835 : Havas lance la première agence de presse ; 1836 : Émile de Girardin lance La Presse, quotidien à deux sous financé par la publicité ; 1839 : la photographie est officiellement offerte au monde par Daguerre et par le France ; 1842 : Les mystères de Paris sont publiés dans le Journal des débats – encore plus populaire que Urgences ou Dr House en son temps ; 1856 : Louis Hachette place des librairies dans toutes les gares et crée des collections de livres pour les voyageurs ; 1877 ; le phonographe ; 1894 : le cinématographe ; etc. [↩]
  5. Je note que dans de nombreuses fictions, justement, le visionnage d’œuvres de fiction préexistantes est un moyen d’apprentissage pour, par exemple, un robot « conscient » ou un extra-terrestre qui veut comprendre l’espèce humaine. [↩]
  6. Effects of affiliation and power motivation arousal on salivaryprogesterone and testosterone [pdf] par Oliver Schultheiss, Michelle Wirth et Steven Stanton, Université du Michigan, Hormones and Behavior #46 ( 2004).  [↩]
  7. Voir aussi ces articles : Les Universitaires existent-ils ; Bohemian Rhapsody. [↩]