Profitez-en, après celui là c'est fini

Au pays de Philips

avril 13th, 2009 Posted in Non classé | No Comments »

Après le ZKM à Karlsruhe, la seconde étape de notre voyage a été la ville d’Eindhoven où se déroulait le festival STRP. Eindhoven est une ville industrielle du sud des Pays-Bas dont la croissance est associée au succès de la société Philips, fabricant d’ampoules devenu un acteur majeur de l’industrie électronique et à qui l’on doit les brevets de nombreux supports de stockage : la cassette compacte, le cd-rom, le blu-ray disc et le laserdisc, pour ne parler que de ceux qui se sont véritablement imposés.

À Eindhoven, Philips est partout : usines et bâtiments administratifs (parfois réformés, comme De Witte Damme, qui abrite à présent une école de design, un espace d’exposition, un espace dédié au congrès, etc.). Le « P » de la célèbre équipe de football PSV Eindhoven signifie Philips (Philips Sport Vereniging). C’est dire.

La ville actuelle, née de la fusion de quelques villages (dont un se nommait Eindhoven), manque singulièrement de charme, mais ses usines ou ses anciennes usines sont extrèmement impressionnantes. Ce qui force le respect, c’est non seulement leur taille mais aussi leur austérité — et le fait de savoir que la plupart de ces bâtiments sont actuellement complètement vides. C’est dans un bâtiment du quartier de Strijp qu’a lieu le festival STRP, c’est d’ailleurs l’origine du nom.

En cherchant bien, au bout de deux jours en fait, nous avons trouvé un quartier un peu vivant, avec des restaurants gastronomiques (et un peu chers). Dans l’un d’entre eux, nous sommes tombés sur cette carte postale :

Elle a été beaucoup diffusée sur Internet mais elle reste assez amusante.
Au dos, on apprend que l’éditeur est www.boomerang.nl.

Sur la place de l’église, se trouvait les camions de dropstuff.nl, un projet artistique ambulant qui promène de ville en ville un écran géant ou sont affichés des réalisations d’artistes tels que Han Hoogerbrugge.

Sur un des camions, cette question : Is dit kunst ? — Est-ce de l’art ?

ZKM / World of games

avril 13th, 2009 Posted in Voyage à Karlsruhe et Eindhoven | 2 Comments »

World of games: reloaded, qui se trouve au dernier étage de l’espace d’exposition du ZKM, est la troisième et dernière exposition que nous aurons visité à Karlsruhe1. Le sujet de cette exposition permanente est évidemment le jeu vidéo.

À l’entrée se trouve une généreuse vitrine d’ordinateurs et de consoles antiques entassées sans grand effort esthétique ni même scientifique.

L’exposition, la vraie, ce sont surtout des dizaines de bornes sur lesquelles on peut jouer à divers jeux anciens ou récents installés sur les consoles de l’époque : Atari, Texas Instruments, etc.
Super Mario sur Nintendo 16, le tennis, Need for speed,…

Le fait de pouvoir expérimenter des jeux sur les machines qui les ont vu naître est assez intéressant, même si le contexte est faussé par les besoins spécifiques d’un musée : impossible de disposer une vieille console Atari sous un téléviseur de 1979 dans un coin de salon d’époque, il faut protéger les objets et tout est donc solidement fixé et même blindé.

Cette exposition, qui existe depuis cinq ans, mériterait à mon avis d’être un peu repensée.

  1. Par manque de temps, nous avons malheureusement été contraints d’abandonner l’idée de visiter Medium Religion, une exposition très prometteuse sur le thème de la religion avec entre autres Wim Delvoye et Adel Abessemed mais aussi et surtout de nombreux artistes que je ne connais pas du tout et dont les travaux sur le sujet m’ont l’air de grande qualité. [↩]

ZKM / Notation

avril 13th, 2009 Posted in Voyage à Karlsruhe et Eindhoven | 2 Comments »

L’exposition YOU_ser regorge de choses tout à fait sympathiques mais c’est à l’étage du dessus que se passent les choses sérieuses. L’exposition Notation : Kalkül und Form in den Künsten (Notation – Le calcul et la forme dans l’art), méritait à elle seule plusieurs visites, mais notre planning et les jours de fermeture du ZKM ne le permettaient pas. Cette exposition, conçue par Hubertus von Amelunxen (directeur de l’école européenne supérieure de l’Image à Poitiers/Angoulême), Peter Weibel (qui dirige le ZKM) et l’artiste Dieter Appelt. L’exposition a d’abord été montrée à l’Académie des arts de Berlin et restera au ZKM jusqu’à la fin du mois de juillet 2009.

Le thème de l’exposition, c’est le processus de prise de notes préliminaires ou constitutives de l’oeuvre d’art, dans divers registres : musique, chorégraphie, cinéma, théorie, étude du corps humain,… Les auteurs présentés sont extrèmement divers, et généralement de tout premier plan. L’œuvre la plus ancienne doit être une sculpture du vol d’un oiseau par le physiologiste Étienne-Jules Marey. Je ne connaissais ce travail que sous forme de photographie et il est assez émouvant de tomber dessus « en vrai », un peu par surprise. Il est tout aussi émouvant de découvrir le processus de travail de gens tels que Walter Benjamin, Bertold Brecht (qui prenait des photographies de la scène à intervale régulier pour régler ses mises-en-scène), Joseph Beuys,… Certaines travaux sont plutôt connus, comme ceux de Marcel Proust, Henri Michaux, Antonin Artaud ou ceux de compositeurs tels qu’Edgar Varèse, Pierre Boulez, John Cage, Iannis Xenakis et György Ligeti, mais là encore, quel plaisir de les voir autrement que sous forme de reproduction.

Parmi la centaine d’artistes, je note les noms de Carl André, Constantin Brancusi, Marcel Broodthaers, Gordon Matta Clark, Merce Cunningham, Theo van Doesburg, Joris Ivens, les designers Charles et Ray Eames (je n’ai pas vu ce qui était exposé d’eux à vrai dire), Paul Klee, Fernand Léger, Sol LeWitt, Man Ray, Chris Marker, Anthony McCall, Jonas Mekas, László Moholy-Nagy, Claes Oldenburg, Nam June Paik, Michael Snow et Cy Twombly.

Bel accrochage, cohérent, sobre et chaleureux dont je n’ai malheureusement pas ramené beaucoup de photographies véritablement exploitables.

Le catalogue de l’exposition Notation est malheureusement en allemand. Le site qui est dédié à l’exposition n’est pas exhaustif mais on peut y trouver quelques photographies d’oeuvres et la liste complète des artistes qui y sont exposés : http://www02.zkm.de/notation

ZKM / YOU_ser (3)

avril 13th, 2009 Posted in Voyage à Karlsruhe et Eindhoven | No Comments »

Une autre oeuvre intéressante, toujours liée à l’exposition YOU_ser, mais exposée dans le hall du ZKM et non parmi les autres pièces, Flick_KA (2007), par Matthias Gommel et Peter Weibel.

Le dispositif n’a rien de sophistiqué : une cabine automatique de photographie permet de faire son portrait pour la somme d’un euro. Une fois l’opération réalisée, le sujet de la photographie récupère un tirage du cliché sur papier glacé. Jusqu’ici, rien que de très banal.

On remarque cependant des téléviseurs disposés à côté de la cabine, qui montrent une succession de portraits des personnes photographiées précédemment.
En effet, chaque cliché est stocké et diffusé sur le lieu de l’exposition mais aussi sur un site Internet dédié (www02.zkm.de/flick_ka), où l’on peut d’ailleurs déposer directement ses photographies.

Avec ce dispositif, le public devient lui-même une partie de l’œuvre et le consommateur-roi a la possibilité de voir son portrait montré au musée, privilège qui était jusqu’ici réservé aux souverains et aux notables mais que la photographie a peu à peu démocratisé.

L’idée est simple, efficace et évidente, l’ensemble très bien réalisé, notamment pour ce qui est de l’utilisation d’Internet.

ZKM / YOU_ser (2)

avril 12th, 2009 Posted in Voyage à Karlsruhe et Eindhoven | No Comments »

Suite de l’exposition YOU_ser (dont nous n’avons pu voir, si j’ai bien compris, qu’un second volet) avec des œuvres diverses, comme Bubbles (Wolfgang Münch et Kiyoshi Furukawa), où les spectateurs peuvent interragir avec des bulles virtuelles à l’aide de leur propre silhouette en ombre portée. Le dispositif est simple et efficace et pousse très naturellement le public à interagir et à bouger dans tous les sens, mais cela sent un peu le réchauffé, non seulement parce que l’oeuvre a près de dix ans mais aussi parce que des dizaines de travaux très proches et souvent bien meilleurs ont été réalisés par d’autres artistes depuis.

Dans un autre genre, Phenotypes/Limited Forms (2007) par Armin Linke, invite le visiteur à réaliser une sélection de huit photographies choisies parmi un millier de clichés.  On pose ces images, toutes équipées de puces RFID, sur une table prévue à cet effet et, une fois la sélection classée et titrée, on peut l’imprimer et emporter chez soi le résultat. Les photos sont belles mais le système me semble un peu frustrant : on ne prend pas vraiment le temps de regarder les mille photos et on en imprime rapidement une sélection, mais qu’en reste-t-il ? Ces sélections sont-elles comparées après coup ? Il semble que oui mais ça ne concerne plus le manipulateur de l’œuvre.

Le site du ZKM n’est pas tout à fait à jour et ne contient pas les titres ni le nom des auteurs de toutes les œuvres présentées. Je ne suis donc pas sûr du nom de l’auteur de l’installation qui suit, pour laquelle chaque visiteur était invité à prendre un cube de pâte modelable jaune et à lui donner une forme, pour le récupérer à la fin de la visite.

De la même manière, je suis incapable de donner le nom de l’artiste qui a réalisé cette bibliothèque virtuelle interactive :

Ici, le spectateur se saisit d’un livre avant d’entrer dans la bibliothèque. La présence du livre déclenche alors un assaut d’images et de textes écrits et parlés. Cette nouvelle manière de lire me rappelle furieusement les cristaux d’archive que manipule Superman dans sa forteresse du pôle nord. Les livres et la bibliothèque, tout en néons, ont quelque chose d’assez joli à voir, mais ce qui est projeté à l’intérieur du lieu n’est pas aussi soigné.

ZKM / YOU_ser (1)

avril 12th, 2009 Posted in Voyage à Karlsruhe et Eindhoven | No Comments »

Mercredi, nous avons visité deux expositions du ZKM en compagnie d’une chercheuse venue du Portugal (mais s’exprimant, pour nous, en français). La première exposition, intitulée YOU_ser (jeu de mot entre « you » et « user »), se focalise sur la participation du spectateur dans l’œuvre. On y voit des travaux récents ou au contraire assez anciens, relevant tantôt de l’art conceptuel plutôt traditionnel, tantôt de l’art numérique à la pointe de la technologie.

J’ai été frappé par deux oeuvres.
Tout d’abord, le travail du collectif Telewissen, fondé par Herbert Schuhmacher, qui consiste en un camion régie (un Combi Volkswagen) équipé pour filmer les gens dans la rue et diffuser leur image en même temps sur un téléviseur, à une époque où la vidéo était inconnue du public. Aujourd’hui, c’est l’émerveillement qui se lit sur les visages des spectateurs-sujets qui nous étonne et qui donne la mesure du chemin parcouru.
Il a existé une époque où l’image vidéo n’était pas une chose banale.

La seconde œuvre, MULTINODE_METAGAME (2007), par Catalina Ossa et Enrique Rivera, est un hommage artistique à un projet politique, le Projet Cybersyn lancé sous le gouvernement du président chilien Salvador Allende par le cybernéticien britannique Stafford Beer. Ce système devait permettre des échanges d’information en temps réel entre le pouvoir politique et les lieux de production industrielle afin de coordonner efficacement les actions de chacun. Ce système n’a pas eu le temps d’aboutir réellement mais il s’est tout de même avéré utile lors de la grande grève des camioneurs qui a paralysé le pays en 1972.

Après le 11 septembre 1973, date du décès d’Allende1, Cybersyn a été détruit.

Ce qui frappe dans ce projet, c’est sa double modernité. Il est d’abord marqué par une véritable envie d’organiser rationnellement le fonctionnement d’un pays, non pas à coup de lourdes planifications multi-annuelles ni à coup d’idéologies, mais en utilisant au mieux la communication et la réactivité permises par la révolution télématique.

Si je parle d’une double-modernité, c’est parce que le mobilier pop et les interfaces de Cybersyn sortent tout droit d’un film de science-fiction. On pense à 2001 l’odyssée de l’espace, Star Trek, Soleil Vert, UFO, Cosmos 1999 ou encore Rollerball…

La visite de l’exposition ne m’a pas permis de comprendre précisément quelle était la part de l’hommage, de la reconstitution ou de la simulation dans cette évocation du projet d’un gouvernement cybernétique et il n’y avait pas de catalogue de l’exposition, mais je compte bien me renseigner au sujet de Cybersyn.

  1. Salvador Allende s’est suicidé après avoir lu à la radio un discours destiné au peuple chilien et alors que le Général Pinochet, fort de l’aide directe de la CIA, était en train de prendre le contrôle du pays pour y installer une dictature sanglante. Salvador Allende avait eu le tort de défier les États-Unis en nationalisant des industries chiliennes et en cherchant à établir une forme de socialisme (d’inspiration plus keynésienne que communiste, semble-t-il) en Amérique du sud [↩]

Le ZKM / rencontre avec Bernd Linterman

avril 11th, 2009 Posted in Voyage à Karlsruhe et Eindhoven | No Comments »

 
Le ZKM (Zentrum für Kunst und Medientechnologie), à Karlsruhe, est un centre d’art et de recherches en arts numériques qui fait référence depuis sa création il y a vingt ans. Le lieu est une ancienne usine d’armement qui contient entre autres une école supérieure, l’Académie de design (où je remarque parmi les enseignants les noms de Hans Belting, Günther Förg, Peter Sloterdijk, Jai-Young Park et Marie-Jo Lafontaine), un musée d’arts médiatiques, une galerie d’art contemporain et une galerie d’art moderne, mais aussi plusieurs instituts de recherche (cinéma, acoustique,…).

Notre visite s’est faite en deux temps. Le premier jour, le musée était fermé, mais nous nous sommes fait expliquer le lieu par Bernd Lintermann, artiste, chercheur, et directeur de l’institut d’art visuel du ZKM. Il nous a présenté une technologie de panoramas à 360 degrés mise au point par le ZKM pour projeter des oeuvres visuelles linéaires ou interactives.

On ne peut pas reprocher à notre hôte d’avoir pêché par excès de chaleur. Je ne sais s’il était là à la suite d’un pari perdu ou d’un chantage quelconque mais sa présentation n’a pas duré plus d’une demi-heure : le minimum syndical, quoi, un peu frustrant. Ou bien est-ce nous qui avons négligé d’encourager notre guide en disant des « oh! » et des « ah! » au milieu de ces images bluffantes ? C’est un peu triste à dire mais il n’y a pas eu véritablement d’échange. Il faut dire que la présentation était interrompue régulièrement par notre chef de troupe Olivier, forcé de traduire les explications aux étudiants qui ne comprennaient pas ou pas bien l’anglais. 

Certains panoramas, notamment ceux de Bernd Lintermann lui-même ou encore du Wooster group et de Jeffrey Shaw, étaient en tout cas très beaux.

Techniquement, le dispositif utilise six vidéo-projecteurs répartis tous les soixante degrés. L’écran circulaire a un diamètre de 8 mètres et affiche une image de 8192 par 928 pixels. Le logiciel de diffusion permet d’ajuster les projections de manière très fine avec des raccords en fondu. Le son est séparé en huit pistes. Les films peuvent être stéréoscopiques, interactifs ou linéaires, constitués de vidéos ou d’images créées en temps réel.

Petit tour en Allemagne et aux Pays-Bas

avril 11th, 2009 Posted in Voyage à Karlsruhe et Eindhoven | No Comments »

Me voilà de retour d’un voyage d’étude d’une petite semaine à Karlsruhe puis à Eindhoven, avec Olivier Lefebvre (du Volcan), Bruno Affagard, collègue à l’école d’art du Havre, et cinq étudiants de quatrième année : Anne-Marie Bouillé, Juliette Guernet, Bérénice Palier, Guillaume Raoult et Estelle Salm.

C’est le Volcan — la première maison de la culture de France, innaugurée par André Malraux en 1961 — qui organisait le voyage dans le cadre du Volcan numérique, une manifestation qui aura lieu du 16 au 27 juin 2009 et où seront exposées des oeuvres de Jeffrey Shaw (dont The Golden Calf, bon souvenir de la biennale Artifices en 1996), de Saburo Teshigawara, de Granular Synthesis, de Jean Michel Bruyère, de Dennis Del Favero, de Peter Weibel et de Neil Brown.
Le voyage a quand à lui été financé par les Industries du Havre.
Fin du générique.

Je ne vais pas raconter le trajet, ni le séjour (en auberge de jeunesse — j’aurai découvert ça, pas trop tôt à mon âge), ni les restaurants, ni les cafés, je pense que ça n’intéresse pas grand monde. Les articles qui suivent seront consacrés aux lieux visités (ZKM à Karlsruhe, festival STRP et espace MU à Eindhoven), aux œuvres découvertes et aux livres et autres objets ramassés en chemin.

Disparition d’une semaine

avril 6th, 2009 Posted in Après-cours, Personnel | No Comments »

Il ne se passera sans doute rien de spécial sur ce blog pendant la semaine qui vient. En effet j’emmène mes étudiants visiter le Zentrum für kunst und Medientechnologie (ZKM) à Karlsrue, et le festival STRP à Eindhoven.

Hadopi

avril 5th, 2009 Posted in indices, Pas gai | 55 Comments »

La loi Hadopi a été votée en catimini jeudi soir, à main levée, par seize députés, au terme de plusieurs mois de débat public et de quarante-et-une heures de débat parlementaire. Seize députés, pas un de plus, on a du mal à croire que ce soit légal, car en quoi seize élus sur cinq cent soixante-dix-sept (soit 2,5% de l’Assemblée nationale) peuvent prétendre être représentatifs de qui que ce soit ?
Ceci dit, seize est un beau chiffre, c’est une puissance de deux, c’est à dire un nombre comme les comprend l’ordinateur, donc une quantité tout à fait appropriée à un débat sur la diffusion numérique des œuvres de l’esprit.
La loi était une loi dite d’« urgence », ce qui n’est pas le cas de tous les projets de loi du moment comme par exemple celui qui porte sur le retour à l’équilibre des finances publiques.

Bon, que nous dit cette loi à l’acronyme sautillant ? Beaucoup de choses en fait. Tout d’abord, elle autorise quelques organismes publics ou privés (le parquet, le centre national de la cinématographie, la sacem, la scam, la spedidam,…) à mener leurs enquêtes pour collecter les adresses IP de personnes qui fréquentent les réseaux de téléchargement. Les faits reprochés ne doivent pas remonter à plus de six mois. La seule chose qu’une adresse IP permette de savoir est l’identité du titulaire de l’abonnement à Internet qui a été utilisé. C’est donc celui-ci qui est la cible des mesures de rétortion dont je vais parler plus loin, selon un principe du droit français qui est que si un coupable ne peut être pincé ou découvert, c’est la personne qui se trouve le plus près qui devient responsable. Ainsi, si un cousin de passage utilise votre connexion pour télécharger illégalement le dernier album de Beyoncé, ou si un voisin profite du fait que vous laissez votre connexion Wi-fi ouverte aux quatre vents pour télécharger Bienvenue chez les Ch’tis à vos frais, vous en êtes responsable. Le législateur, qui sauf exception ne comprend rien à la sécurité informatique1, a prévu ces cas où un abonné au haut-débit serait pirate à son insu. Pour gérer ces cas, il instaure donc le principe de la réponse « graduée » : une première sommation par e-mail, une seconde par e-mail, oprionnellement doublée d’une lettre recommandée. Chaque fois, l’internaute sera averti de ce qu’il encourt et se verra suggérer une marche à suivre pour s’assurer que personne ne profite de sa connexion d’une manière qui le mette en porte-à-faux avec la loi sur la contrefaçon. Et si on ne reçoit pas l’e-mail ? Et si on le prend pour du spam ? Nombreux sont ceux qui s’attendent à des caffouillages comiques ou tragiques où les informaticiens doués feront porter la responsabilité de leurs exactions à des gens moins doués qu’eux. Si les gens savaient à quel point il est aisé de pirater une connexion wi-fi protégée, par exemple…
On peut aussi supposer que les bistros parisiens qui offrent sans formalités une connexion à Internet à leurs consommateurs ne pourront plus le faire et devront passer par des comptes nominaux et centralisés gérés par Orange ou autres, comme le font certaines chaînes de restauration. Un jour nous étonnerons nos petits-enfants en leur racontant qu’à une certaine époque, on pouvait s’asseoir à la terrasse du Père-Tranquille et surfer sans rien demander à personne.

Lorsque la commission de protection des droits (qui centralise les adresses IP signalées par les enquêtes privées) a envoyé deux e-mails à l’abonné problématique mais ne constate aucune amélioration, elle réclame au fournisseur d’accès l’interruption pure et simple du service. Une interruption d’un mois à un an, qui interdit à l’abonné de contracter un abonnement chez un fournisseur d’accès concurrent. L’internaute qui souhaiterait conserver une adresse e-mail chez son fournisseur d’accès devra par ailleurs continuer à payer pour l’abonnement dont il n’aura plus la jouissance.
Il est prévu des recours ainsi qu’une possibilité de négocier la durée de la « peine » en échange de ne pas chercher à obtenir un recours…

Le dispositif a été créé pour automatiser la justice et pour simplifier son fonctionnement, mais si j’ai bien compris, il ne règle pas tous les problèmes, on peut en effet être poursuivi pour contrefaçon indépendamment de l’action de la commission de protection des droits. On parle aussi de loi « pédagogique » (entendre « non répressive »).

Pourront échapper à toute enquête les internautes qui auront fait le choix d’installer sur leurs ordinateurs un logiciel (payant apparemment) destiné à espionner l’utilisation qu’ils ont de leur ordinateur et de communiquer ses observations à un serveur centralisé.  

Dernière disposition incroyable : on propose (mais sans faire de détail sur la mise en œuvre de cette proposition) d’imposer aux moteurs de recherche (à Google, quoi), de biaiser le résultat des recherches effectuées par les internautes en gonflant artificiellement le « ranking » des sites de vente de musique ou de films labélisés par la Haute Autorité pour la diffusion des oeuvres et la protection des droits sur Internet (Hadœpi). Une liste blanche, en somme, un filtrage d’Internet.

Une métaphore à deux francs : imaginons qu’on vous soupçonne d’utiliser le courrier postal pour recevoir des contrefaçons de montres et de parfums. En voyant passer trois paquets qui ressemblent à ce qu’ils pensent être des marchandises illégales, Chanel ou Rolex demandent à La Poste de vous avertir de leur part des risques que vous courrez, puis, si les colis continuent de passer, réclament à La Poste, qui l’accepte, de vous priver de boite-aux-lettres pendant un mois. À moins bien sûr que vous ayez accepté, pour démontrer votre bonne foi et être tranquille une bonne fois pour toutes, que l’on ouvre votre courrier. Par ailleurs, le facteur devra vous remettre en priorité les lettres relatives aux distributeurs favoris de Rolex et de Chanel.
Ce genre de dispositif semblerait douteux à plus d’un, non ? Il ne diffère pas en grand chose de la loi Hadopi, loi qui ne fait franchement pas honneur au Ministère de la Culture — c’est du reste le Ministère de l’Industrie qui aurait dû s’en charger, non ? Il ne s’agit ici que de traiter le manque à gagner réel ou fantasmé dont souffre les industries du disque et du cinéma. Au passage, personne n’a signalé que grâce au téléchargement (et à présent grâce à des offres plus légales et plus équitables comme Deezer — dont tous les problèmes juridiques ne sont cependant pas réglés), toute une jeunesse a accés à des œuvres dont ils n’auraient jamais entendu parler sinon, et échappe partiellement aux sons standardisés que lui imposent les radios et les télévisions « musicales ». 
Et ça c’est de la culture, pour le coup2.  

Sur les forums et dans les commentaires de blogs, au lendemain de la mort d’Alain Bashung — pour qui tout le monde avait du respect ou de la sympathie, vraisemblablement — les rares voix un peu aigres qui se sont démarquées concernaient la loi Hadopi : il était « pour ». Infâmie ! Honneur perdu.
Nombreux sont en effet ceux qui ont très mal accepté que des musiciens qu’ils appréciaient défendent la loi Hadopi, comme s’il y avait là un amour trahi. On peut pourtant défendre les artistes, car s’ils manquent sans doute de conscience des effets secondaires de la loi, leur position est compréhensible.
Tout d’abord, quand un gamin vous agresse en expliquant que « la culture est à tout le monde » et qu’il est par conséquent abusif de réclamer des droits d’auteur, cela peut énerver : les Robins des bois qui privent du fruit de leur travail ceux qu’ils trouvent trop riches pour ensuite remplir leurs poches à eux, voilà une attitude qui ne semble pas plus désintéressée ou plus honnête qu’un durcissement des lois sur la contrefaçon des œuvres de l’esprit. Or des jeunes gens qui reprochent aux musiciens leurs prétentions à gagner leur vie avec leur musique, ça existe, les forums internet et les commentaires d’articles consacrés à la loi Hadopi débordent d’âneries de ce style.
Ensuite, les artistes ont une grille de lecture différente de la nôtre. Quand le directeur de la société de production de leurs disques leur dit sur le ton de la confidence que, au rythme actuel, le droit d’auteur n’existera plus dans cinq ans, ils ont peur, et comment leur en vouloir ? C’est bien de leur gagne-pain qu’il est question. Même si leurs revenus ne baissent pas, les musiciens voient bien que les ventes de disques s’effondrent3 et ils doivent avoir un peu de mal à admettre que ce sont les sonneries de portable qui les font vivre.
Et puis surtout on leur a vendu l’humanité et la douceur de cette loi qui ne s’abat que sur les récidivistes et se contente de priver temporairement ceux-ci de l’instrument de leur délit — leur connexion Internet. La loi est plus compliquée que ça (elle ne supprime pas les lois qui permettent d’envoyer en prison ces mêmes internautes, notamment), mais je comprends qu’ils s’y raccrochent, car ils ont suffisament peur de l’avenir pour accepter toute solution qui leur semblera acceptable. 
Pourquoi voudrait-on que les gentils chanteurs qu’on pousse à la panique soient plus clairvoyants que des députés ?

On trouvera de nombreux articles relatifs au sujet sur moult sites, à commencer par Écrans, Numérama et La quadrature du net. On peut lire aussi l’intéressant article de Narvic sur le fossé qui sépare les parlementaires des internautes dans cette affaire.
Quels que soient les supports d’information et les bords politiques, on peinera à trouver des articles ou même des éditoriaux qui se montrent favorables à cette loi dans le détail. Les seuls écrits pro-Hadopi sur lesquels je sois tombé ne parlaient que du problème et des victimes — concept qui sert à faire avaler n’importe quoi par les temps qui courrent — mais pas du tout de l’efficacité de la loi ou des problèmes pratiques et même constitutionnels qu’elle va forcément poser.

  1. La France est un cas rare de pays où les élites ont été informatisées après leurs secrétaires. Le fait qu’il ne restait que seize députés pour voter la loi constitue par ailleurs sans doute un aveu d’incompétence. Les débats ont permis de révéler une grande méconnaissance technique, on a par exemple vu que Christine Albanel, qui a porté ce projet de loi, pense qu’un Firewall permet d’empêcher les échanges de fichier sur Internet. [↩]
  2. On peut mesurer les effets positifs de l’accès aux œuvres lorsque l’on voit de tous jeunes concurrents de télé-crochets préférer faire des reprises de soul-music ou de pop des années 1960 plutôt que de la variété actuelle, ou lorsque l’on constate la culture et l’ouverture musicale dont font preuve les musiciens auteurs de « mix » et autres « mash-ups »… cf. André Manoukian, interviewé par Le Point (24/02/09) : Si le Net a bouffé l’industrie du disque, il a rendu la créativité aux mômes. Avant, nous avions toujours trois à quatre ans de retard par rapport à la créativité des Anglo-Saxons. Les jeunes Français qui font de la musique se sont emparés de tout l’héritage musical grâce au Net. Ils remontent aux sources. Ils cuisinent tout ça dans leur wok, y ajoutent leurs ingrédients, de l’ail, du caramel… Et ça donne des choses qu’on n’aurait pas entendues il y a sept ans.  [↩]
  3. nous sommes à l’aube de la dématérialisation de la musique et le support disque semble de plus en plus obsolète. Néanmoins il s’en vent encore suffisament pour que les grandes surfaces « culturelles » persistent à les diffuser. Selon mes informations, la fnac ne cesse de repousser la date à laquelle elle comptait abandonner le cd-audio. Les ventes de DVD connaissent aussi une érosion mais celle-ci est plutôt logique : l’offre est un peu confuse (DVD, HD-DVD et Blu-Ray), et presque tous les films anciens qui avaient vocation à être édités l’ont été… Le cd a connu le même phénomène, ses ventes ont beaucoup baissé lorsque le public a eu fini de racheter en CD les disques qu’il avait aimé en vinyle. [↩]