Profitez-en, après celui là c'est fini

The Anderson Tapes

février 20th, 2010 Posted in Surveillance au cinéma | 4 Comments »

Le DVD était soldé quatre euros. La collection s’appelle « Martini movies ». Le film, The Anderson Tapes (en Français : Le dossier Anderson) date de 1971 et est réalisé par Sidney Lumet (Douze hommes en colère, Serpico, Un après-midi de chien, Network,…). Sur la jaquette, fort laide, on voit Sean Connery quarantenaire, Christopher Walken dont c’est le premier vrai rôle au cinéma et Dyan Cannon, troublant sosie de l’ancien garde des sceaux Élisabeth Guigou. Dyan Cannon est connue pour avoir été l’avant-dernière épouse de Cary Grant et pour avoir incarné le juge Whipper (c’est à dire « fouettard », qui est incompréhensiblement rebaptisée « juge frimousse » dans la version française) de la série Ally McBeal.
Je n’avais jamais entendu parler de ce film et la mention « Martini Movies » promettait un film policier ou un film d’espionnage suranné et réjouissant.
Bref, une acquisition irrésistible.
Les bandes magnétiques visibles au premier plan du visuel de la jaquette auraient dû me mettre la puce à l’oreille : The Anderson Tapes a plus d’un lien avec les sujets que je traite régulièrement sur le présent blog.

Le film commence par un générique rédigé en typographie de type MICR, évoquant fortement l’informatique, nous verrons plus loin pourquoi. Sur un écran de télévision, filmé en direct avec une caméra vidéo portable, Sean Connery raconte son parcours de cambrioleur pendant une séance de discussion de groupe entre détenus d’une prison. Il évoque le caractère (dit-il) sensuel du métier de perceur de coffres-forts. L’animateur de la discussion lui fait remarquer que son métier de cambrioleur était peut-être un dérivatif, un moyen de remplacer une vie affective normale.

Le cinéphile trouvera savoureux d’établir un parallèle avec le film Marnie (1964) de Sir Alfred Hitchcock, qui est pour les uns le dernier chef d’œuvre du maître, pour les autres, le début de la fin de sa carrière, et dans l’absolu, un des plus cuisants échecs commerciaux du maître du suspense comme de Sean Connery lui-même, qui tentait alors sans succès d’exister par un autre biais que par son rôle de James Bond. Dans Marnie, le personnage de Mark Rutland, interprété par Sean Connery, enquêtait sur une de ses employées, Marnie Edgar (Tippi Hedren), qu’il avait pris en flagrant-délit de dévaliser son coffre-fort. Plutôt que de livrer Marnie à la police, il l’avait  laissé faire et l’avait forcée à l’épouser. La scène du coffre-fort reste un petit chef d’œuvre de perversité et Hitchcock établit constamment un lien psychanalytique entre le vol et la sexualité — parallèle assez naïf et furieusement phallocrate ou en tout cas très daté : le héros épouse sa femme en la faisant chanter mais lorsqu’elle lui refuse ses faveurs, c’est parce qu’elle est névrosée ! Malgré toutes ses qualités cinématographiques, Marnie est à peu près aussi « psychologique » (qualité qu’on lui prête souvent) que La mégère apprivoisée de Shakespeare.

The Anderson Tapes est selon beaucoup d’historiens du cinéma le film qui a permis à Sean Connery d’abandonner son rôle de James Bond. Tout s’y passe à l’envers de Marnie : le héros n’a que peu de contrôle sur les évènements dont il se croit le planificateur ; la belle blonde est amoureuse de lui mais exerce le métier de courtisane et elle quittera assez cyniquement le cambrioleur, dont elle est pourtant amoureuse, pour son « bienfaiteur ».
Enfin, le climax moraliste est tout sauf un happy-end. Il a été imposé par les producteurs qui avaient peur que l’impunité du héros fasse fuir le public.

The Anderson Tapes se résume rapidement : à peine sorti de prison, Sean Connery décide de dévaliser l’immeuble huppé dans lequel habite sa maîtresse, le jour du labour day, à New York. La première partie du récit est consacrée à la préparation de l’opération : recrutement de complices, pourparlers avec la maffia, repérages,… La seconde partie du film montre le cambriolage en train de se faire, l’action de la police et la fin funeste de l’entreprise. Le récit du cambriolage est intercalé de scènes situées dans le futur, pendant l’enquête qui va suivre. Les témoins ou les victimes racontent ce qu’ils ont vu, entendu ou ressenti. Ce montage non-linéaire fonctionne assez bien.

Cette trame mille fois traitée au cinéma se distingue ici par le motif redondant de la surveillance. Le tout début des années 1970 marque en effet le départ véritable de la surveillance vidéo urbaine1. Plus étonnant rétrospectivement, The Anderson Tapes évoque la surveillance sonore par les services de police ou le FBI, détail prémonitoire à l’affaire du Watergate, qui a éclaté le 17 juin 1972, soit un an jour pour jour après la sortie du film. Chaque fois qu’un dispositif de surveillance apparaît à l’écran, il est salué par un son de synthétiseur analogique, qui nous signale que le fait est d’une nouveauté et d’une modernité extrême, aux limites de la science-fiction.
Pour « Duke » Anderson, qui a passé des années en prison, ce monde de surveillance est quelque chose de complètement nouveau, et ce film aura au moins la vertu de nous rappeler que les caméras omniprésentes dans l’espace public ont un jour été quelque chose d’inédit.

Dans The Anderson Tapes, le processus de préparation du cambriolage rencontre constamment des services de surveillance qui ne communiquent pas entre eux : services fiscaux, surveillance politique (avec la surveillance d’un local des Black Panthers, notamment), police, brigade des stupéfiants, détectives privés,… Mais c’est chaque fois par accident car « Duke » Anderson, le héros, n’est pas surveillé (excepté au début du film, peu après sa libération, lorsqu’il est pris pour un voleur alors qu’il essaye d’aider un ancien co-détenu dans une gare ferroviaire), il est amené à fréquenter des gens qui le sont, mais personne ne s’intéresse à son cas à lui, et donc son opération de cambriolage est préparée puis exécutée sans que les services policiers concernés soient avertis.
C’est finalement un enfant paraplégique et radio-amateur qui préviendra la police.

Le film contient une certaine part d’humour noir en ce sens que tous les gens « normaux » et respectables ont des réactions anormales au cambriolage : une vieille dame y voit l’aventure de sa vie, un homme marié préfère laisser son épouse se faire torturer (ce qui n’arrive pas) que de donner la combinaison de son coffre, le gardien de l’immeuble accepte contre un petit billet que les locataires (ses employeurs) soient espionnés, et l’état dépense une énergie considérable à surveiller les citoyens. Lorsque l’affaire du cambriolage de John « Duke » Anderson et ses complices est terminée, tous les services qui ont pratiqué des activités de surveillance se dépêchent de tout effacer car leurs enregistrements sont illégaux, donnant raison à « Duke » qui expliquait au début du film à quel point la frontière qui sépare parfois l’illégalité de la légalité peut être fine : « Qu’est-ce que la publicité sinon un abus de confiance légalisé ? Et que diable est le mariage ? Extorsion, prostitution et racollage avec un cachet gouvernemental. Et qu’est-ce que la bourse ? Une course de chevaux truqués.  Dans certains business, un gars vole une banque et c’est une réussite. On voit sa tête sur tous les magazines. Un autre gars vole un magazine et il se fait arrêter ».2

The Anderson Tapes traite de nombreux sujets d’une grande actualité au moment de sa sortie et semble porter un message politique : la société peut se montrer hypocrite et l’état est parfois l’ennemi du citoyen.
Pourtant l’ensemble reste léger et profite d’une bande originale toute en orgue Hammond par le grand Quincy Jones, qui préfigure un peu son désormais classique3 Summer in the city sorti deux ans plus tard.

  1. Selon Wikipédia, la ville d’Olean, dans l’état de New York, a été la première municipalité américaine à s’équiper d’un réseau de caméras, en 1968. [↩]
  2.  What’s advertising but a legalized con game? And what the hell’s marriage? Extortion, prostitution, soliciting with a government stamp on it. And what the hell’s your stock market? A fixed horse race. Some business guy steals a bank, he’s a big success story. Face in all the magazines. Some other guy steals the magazine and he’s busted. [↩]
  3. Summer in the City par Quincy Jones est une reprise de la chanson de Lovin’ spoonful, mais la version de Quincy Jones a connu un regain de succès récent en servant de base à des morceaux emblématiques du Trip hop et du Hip Hop par Massive Attack, Nightmares on Wax et Pharcyde notamment. [↩]

iProcessing

février 18th, 2010 Posted in Brève, logiciels | 9 Comments »

Le grand suspense de mon existence d’homme moderne, c’est de savoir si un jour je serais acculé à utiliser un téléphone portable. Jusqu’ici j’ai réussi à l’éviter mais régulièrement je m’aperçois qu’un service ne m’est pas aisément accessible précisément parce que je n’ai de téléphone mobile1.
Ceci étant dit, je ne suis pas mécontent d’apprendre qu’il existe enfin un portage de Processing sur iPhone (et donc, je suppose, iPad). Pour l’utiliser, il faut employer l’IDE de programmation Xcode (sur Macintosh exclusivement).

Il s’agit en fait d’une adaptation à l’iPhone de processing.js (implémentation du langage Processing écrite en Javascript) qui s’est vu adjoindre les fonctions javascript/HTML5 de la plateforme iPhone, notamment les fonctions liées à l’interactivité. Beaucoup de commandes de processing n’existent pas dans son implémentation javascript : communication avec les imprimantes, appels à des librairies diverses, enregistrement d’images, courbes de Bézier, 3D,… Mais cette plate-forme progresse régulièrement et ses performances ne sont pas ridicules. On ne pourra sans doute pas tout faire avec iProcessing, mais ça a le mérite d’exister (merci Jean-Michel pour le signalement).

voir aussi : Processing pour téléphone Android, Processing pour openFrameWorks, Processing.

  1. Les billets de train sont par exemple appelés à être remplacés par des SMS. Imaginez l’économie pour la SNCF : après avoir remplacé les guichetiers par les utilisateurs (qui doivent se débrouiller avec des bornes automatiques), ce sont les utilisateurs qui vont supporter le coût et la possession des terminaux d’acquisition des billets [↩]

Pour votre confort et votre protection, votre ordinateur va être placé sous surveillance et votre accès à l’information va être filtré.

février 16th, 2010 Posted in Parano | 5 Comments »

Où en sont nos libertés, donc ?
Par un article du Post, je découvre la persistance d’une pratique ridicule : la rafle de numéros du Canard Enchaîné. Lorsque le célèbre « journal satirique paraissant le mercredi » sort une information embarrassante, il peut être un bon calcul pour la personne gênée de piller les maisons de presse afin de s’assurer que l’information ne sera pas diffusée, notamment dans le cas d’une information de portée locale, comme ici, les conditions rocambolesques dans lesquelles Christian Estrosi a assuré sa succession à la présidence du conseil général des Alpes Maritimes par Éric Ciotti — qui se trouve être le rapporteur de la loi Loppsi dont nous allons parler plus loin.

Un article du Canard Enchaîné (3/12/09) que vous aurez peut-être eu du mal à vous procurer si vous habitez les Alpes Maritimes.

Ce qui m’intéresse dans cette affaire, c’est que Le Canard Enchaîné n’a pas de site Internet, ou presque. Le célèbre hebdomadaire ne dispose pour l’instant que d’une page web où l’on peut retrouver des reproductions de ses « unes » et qui permet de s’abonner à l’édition papier puisque, disent-ils, « notre métier, c’est d’informer et de distraire nos lecteurs, avec du papier journal et de l’encre. C’est un beau métier qui suffit à occuper notre équipe ».
Dans un sens, les pratiques qui consistent à clouer le bec au Canard prouvent que son métier reste utile à l’ère du réseau : si on les censure, c’est le preuve qu’ils dérangent. Mais en même temps, on peut mesurer la fragilité de ce modèle de diffusion et de périodicité, surtout quand la grande presse se refuse à donner un écho aux petites et grandes affaires débusquées par le Canard : la plupart du temps, les quotidiens nationaux ne semblent accepter de traiter une nouvelle que si ils en sont eux-mêmes auteurs1 ou si cette nouvelle est déjà connue de tous. Ainsi, une conversation de bistrot par Brice Hortefeux donnera du grain à moudre à Libération pendant des jours, alors que le même journal négligera complètement des nouvelles véritablement importantes. Le principe semble être que le journal se vendra mieux s’il parle au public des nouvelles qu’il connaît déjà et dont il a même forgé la célébrité à coup de messages sur Facebook.
Même si c’est parfois l’anecdote qui prime, on est forcé de constater que des médias Internet réactifs permettent de lever des lièvres avec plus de succès que ne le fait le Canard : Rue89, Fakir, Bakchich, Le Post, Arrêts sur image, Mediapart, certains blogs comme celui de maître Eolas, mais aussi les extensions en ligne de journaux papier comme Le nouvel observateur, Marianne2, etc.

Et ceux-là, on ne peut pas les faire oublier en achetant leur tirage, ni espérer qu’ils finiront par sombrer dans l’oubli. Pour l’instant il n’existe pas beaucoup de moyens d’étouffer un scandale qui commence sur un site web informatif sauf à risquer de perdre les apparences de la démocratie.
Cette puissance du web explique sans le moindre doute le besoin que ressent le politique de sur-légiférer Internet (Lsi, Lcen, Davdsi, Hadopi, Loppsi) sous des prétextes vertueux (la rémunération des artistes ; le droit à la vie privée ; la lutte contre la toxicomanie) ou angoissants (le terrorisme ; la cybercriminalité ; la pédophilie).

Une leçon de manipulation dans le journal télévisé de TF1 (9/02/10). Laurence Ferrari commence par évoquer les violences scolaires. Le second sujet traite d'un mystérieux enleveur d'enfants dans le nord (il n'est jamais parvenu à ses fins mais la région vit dans la terreur et TF1 met les choses en scène avec des travelings sur des établissements scolaires filmés depuis une voiture...). Enfin, la loi Loppsi 2 est présentée comme un dispositif dédié à régler ces problèmes notamment par l'instauration d'un couvre-feu pour les mineurs de moins de treize ans et par l'extension du réseau de videosurveillance : "La gauche et les magistrats jugent cette loi liberticide", conclut-elle à l'adresse d'un public qui est sans doute, dans sa large majorité, mûr pour être cueilli et pour accepter sans le savoir qu'on réduise son accès à l'information.

Mais de quoi parle la loi Loppsi2 que l’on nous vend comme bénigne (quelques caméras de plus…), qui vient d’être adoptée et dont le vote solennel aura lieu demain à l’Assemblée ?
De beaucoup de choses, de beaucoup trop de choses sans doute : sécurité routière, contre-espionnage, surveillance3, et surtout, réseau Internet.
Parmi les dispositions,  il y aura la possibilité pour la police de s’introduire chez les citoyens pour installer des logiciels espions sur leurs ordinateurs. Charmant, et en contradiction totale avec les lois de la république qui faisaient jusqu’ici du domicile privé un sanctuaire — hors flagrant-délit. Je suppose que c’est la partie de la loi qui est destinée à faire scandale puis à être abandonnée, qui servira d’os à ronger au conseil constitutionnel (il en faut toujours).
Il y aura ensuite de nouvelles possibilités de croisements de données : fichiers administratifs et policiers existants (casier judiciaire, fisc, sécurité sociale), mais aussi données glanées sur le web (Google, Facebook) et données dont disposent les opérateurs de téléphonie et d’accès à Internet (relevés de communications, connexions).
Pour finir, il y a l’instauration du principe d’un contrôle en aval du contenu du réseau Internet, c’est à dire d’un filtrage. Le prétexte est la pédophilie, qui répugne suffisamment chacun de nous pour faire passer n’importe quelle loi4. On peut compter sur une extension rapide des crimes et des délits concernés, il suffit de se rappeler du destin des prélèvements ADN, autorisés il y a douze ans et qui ne devaient concerner que quelques centaines de pédophiles… Aujourd’hui, le fichier d’empreintes génétiques de la police française recense plus d’un million de personnes.
Finalement ils n’ont pas tort, au Canard enchaîné : pour les faire taire, pour l’instant, il faut courir de kiosque en kiosque pour acheter tout un tirage. Pour faire disparaître du réseau Rue89 ou Backchich, il suffira sans doute d’y trouver un commentaire contenant un lien vers un site illégal qui justifiera un « blackout » général.

Ne nous y trompons pas : l’unique but du contrôle, c’est le contrôle.

Lire ailleurs (quelques articles au hasard) : Bug Brother, Bug Brother bis, Numerama, TheInternets (Astrid, reviens !), PCinpact, PCinpact bis (article qui démontrer que le blocage de sites est déjà possible après action judiciaire), La Quadrature du net, Zythom,…

  1. Et encore : une journaliste d’un quotidien national me racontait récemment qu’elle s’est échinée des mois durant à faire passer un sujet exclusif… Sa rédaction ne s’est finalement réveillée que lorsque les autres journaux ont traité la question… [↩]
  2. Loi d’orientation et de programmation pour la performance de la sécurité intérieure [↩]
  3. Novlangue : on ne devra plus dire « surveillance » mais « protection ». Exemple : Une caméra de vidéoprotection. [↩]
  4. En Italie, Silvio Berlusconi utilise la pédophilie (lui, le septuagénaire qui s’est montré à l’anniversaire d’une de ses maîtresses… qui fêtait ses dix-huit ans !) comme prétexte pour interdire la vidéo en ligne, qui entre en concurrence avec son empire médiatique. [↩]

Barbie ingénieur en informatique

février 14th, 2010 Posted in archétype, Les pros | 12 Comments »

La société Mattel a récemment demandé au public de l’aider à décider de ce que devrait être les cent-vingt-cinquième et cent-vingt-sixième carrières de Barbie, la poupée mannequin qui aura été hôtesse de l’air et pilote (civil et milliaire), infirmière et chirurgienne, président des États-Unis et des nations unies, éducatrice et vétérinaire, artiste et designer, etc.

Le sondage, réalisé sur Internet, donnait le choix entre la chirurgie, l’architecture, l’écologie, la présentation du journal télévisé et l’ingénierie informatique. Ce sont les deux dernières carrières qui ont remporté les suffrages.
D’après le communiqué de presse de Mattel, le look de Barbie ingénieur en informatique a été forgé sur les conseils de la Society of Women Engineers et de la National Academy of Engineering. Parmi ses accessoires, Barbie dispose d’un ordinateur portable rose sur lequel sont écrites des colonnes de codes binaires, d’une oreillette bluetooth et d’un smartphone. Elle porte des lunettes.

Est-ce que la commercialisation de cette poupée permettra d’amener plus de jeunes filles à s’intéresser à la carrière d’ingénieur en informatique ? (elles n’ont jamais été si peu nombreuses à le faire qu’aujourd’hui, peut-être parce que la Barbie parlante de 1992 disait « le cours de maths est difficile ») Est-ce que ce modèle laissera des millions de petites filles croire qu’on peut s’occuper d’ordinateurs en se tenant debout, sans fauteuil et sans bureau ? Est-ce que cette Barbie amènera certaines à croire qu’on peut tenir un ordinateur portable sur la face interne de son avant-bras sans le faire tomber ?

Censure à l’École Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris

février 14th, 2010 Posted in Brève, indices, Parano, Pas gai | 20 Comments »

Les faits : invitée à participer à l’exposition Seven Day week end/Week end de Sept Jours, l’artiste chinoise Siu Lan Ko a eu la surprise de voir son œuvre décrochée quelques heures avant l’inauguration de l’exposition. Il s’agissait de deux banderoles  sur les faces desquelles étaient écrit les mots « gagner », « moins », « plus », « travailler », en référence à un des plus célèbres slogans de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007, « Travailler plus pour gagner plus ». Selon le trajet et l’orientation du spectateur, ces banderoles pouvaient se lire de diverses façons : Gagner plus travailler moins ; Plus gagner plus travailler ; Travailler plus gagner moins ; etc.
La direction de l’école a refusé de s’expliquer sur ses motivations avant l’ouverture de l’exposition et a proposé à l’artiste de montrer son travail à l’intérieur de la galerie de l’école des Beaux-Arts plutôt qu’à l’extérieur, sur le quai Malaquais. Compromis aussi mesquin qu’inacceptable.

À gauche, Siu Lan Ko s'explique devant la presse et le public ; À droite, un extrait du catalogue. Photographies : J.-L. B., 2010.

Comme tout le monde, l’affaire m’a scandalisé mais je suis forcé d’admettre que je me délecte de l’ironie de la situation.
En fait j’aime même beaucoup cette histoire pour ce qu’elle parvient à révéler (qui a dit que l’art contemporain n’était plus capable de provoquer de réactions ?), même si ce qu’elle révèle est précisément très inquiétant.
Il y a d’abord la lâcheté d’une institution qui ne s’est subitement plus sentie capable d’assumer un clin d’œil taquin (mais pas franchement violent) au président de la République, et qui n’a même pas assumé sa pleutrerie, prétendant n’avoir pas été dûment avertie du caractère politiquement provocateur de l’œuvre exposée.
On peut supposer qu’il n’y a eu aucune demande explicite de censure de la part de l’Élysée ni d’aucun ministère (le ministre de tutelle, Frédéric Mitterrand a d’ailleurs réclamé officiellement le retour de l’œuvre), mais Nicolas Sarkozy n’a pas besoin de demander quoi que ce soit tant il semble avoir installé un certain climat de terreur — on dit qu’il est extrêmement rancunier et qu’il harcèle personnellement au téléphone les rédactions pour réprimander les responsables d’articles qui lui ont déplu. Il n’y a donc pas de censure, mais bien pire, une autocensure. La panique est telle que les ordres n’ont pas besoin d’avoir été formulés — ni même peut-être voulus — pour être exécutés.

Les manifestations organisées par Reporters sans frontières à l'occasion des jeux olympiques de Pékin en 2008 pour protester contre le manque de liberté d'expression en Chine. Photos : Parispassion / FlickR (licence Creative Commons)

L’ironie de la situation, c’est bien entendu que l’artiste se trouve être chinoise, c’est à dire qu’elle vient d’un pays que, depuis la vertueuse France des droits de l’homme, on aime montrer du doigt. Pouvons nous continuer à donner des leçons à la Chine avec la même légèreté lorsque l’artiste censurée ici explique qu’« En Chine on parle beaucoup de censure mais moi, mon travail en Chine n’a jamais été censuré de manière si brutale » ?
Quel est exactement l’état de nos libertés publiques à quelques jours du vote solennel de la loi Loppsi qui va étendre l’empire des techniques de contrôle et de surveillance par l’état à un degré jamais atteint jusqu’ici ? Entre autres mesures, il est prévu que les policiers auront le droit de poser des « mouchards » logiciels sur les ordinateurs de citoyens, en s’introduisant clandestinement chez eux. C’est la première fois que, hors flagrant délit, la police se voit offrir en France le droit d’entrer dans le domicile d’un citoyen sans invitation explicite — mais TF1 et Le Parisien n’en parlent pas, ils préfèrent tourner des sujets sur la multiplication des caméras de « protection » (ils faut à présent éviter le mot « surveillance » apparemment) sur la voie publique.
Bien qu’elle soit déjà terminée (les œuvres seront exposées, on oublie tout), je ne doute pas que l’histoire de calicots de Siu Lan Ko fera le tour du monde, et ça ne sera pas volé.

Digression confuse : le travail, liberté, temps libre, maternité

« Un peu confus ton article,
j’ai l’impression que tu as voulu parler de trop de trucs en même temps »

(N.L.)

Attention, opposition d'images de mauvais goût (qui se comprendra dans la suite du texte). À gauche, la célèbre inscription "Arbeit Macht Frei" (le travail rend libre) sous laquelle passaient les déportés d'Auschwitz en entrant dans le camp (Photo Muu-karhu / Commons, licence Creative commons). À droite, une publicité pour "Fécondité", un texte de la série des "quatre évangiles" d'Émile Zola qui s'en prend aux couples qui ne veulent pas faire d'enfants car il considère que la prospérité nait de la nécessité de nourrir toujours plus d'enfants.

Il est peut-être dommage que l’on oublie au passage de parler de l’œuvre et du thème de l’exposition qui l’accueille : la place du travail et des loisirs dans notre société. Le débat est d’actualité depuis toujours, depuis que l’industrie a eu besoin de bras, depuis Paul Lafargue1, depuis le Front populaire, depuis les trente-neuf et les trente-cinq heures, depuis le fameux « travailler plus », mais aussi depuis que l’industrie a plus besoin de consommateurs que de producteurs.
Ces questions ont connu une autre actualité récemment avec la parution du livre Le conflit (la femme et la mère), d’Élisabeth Badinter, et surtout avec les nombreuses réactions que l’ouvrage a suscité2. Il semble (j’ai lu plusieurs reviews et interviews mais pas le livre) que la thèse développée par la philosophe féministe soit que l’émancipation féminine est presque incompatible avec la maternité, et qu’au contraire c’est le travail qui libère la femme. Le travail et tout ce qui permet de gagner plus (de temps) pour travailler plus : le biberon et les couches jetables notamment.

  1. Paul Lafargue, gendre de Marx, a publié en 1880 Le Droit à la Paresse, essai dans lequel on peut lire entre autres que « Pour qu’il parvienne à la conscience de sa force, il faut que le prolétariat foule aux pieds les préjugés de la morale chrétienne, économique, libre penseuse ; il faut qu’il retourne à ses instincts naturels, qu’il proclame les Droits de la Paresse, mille et mille fois plus sacrés que les phtisiques Droits de l’Homme concoctés par les avocats métaphysiques de la révolution bourgeoise ; qu’il se contraigne à ne travailler que trois heures par jour, à fainéanter et bombancer le reste de la journée et de la nuit. ». [↩]
  2. À titre personnel, je me sens un peu dérangé par la violence de la charge d’Élisabeth Badinter (dont j’avais beaucoup aimé XY, de l’identité masculine à sa sortie) contre l’allaitement (qui fait de la femme un chimpanzé, dit-elle), car si la détérioration des rapports entre hommes et femmes est peut-être une réalité (dans certains milieux, pour certaines tranches d’âge,…), la parentalité n’en est pas moins une expérience précieuse. J’ai trouvé assez intéressante la réponse de l’anthropologue et primatologue Sarah Blaffer Hrdy qui rappelle que l’instinct parental existe à un niveau neurologique et hormonal mais qui explique aussi que ce n’est pas une exclusivité des mères biologiques : en présence d’un bébé, même un homme produit de la prolactine — l’hormone qui intervient dans le processus de la lactation.  [↩]

Idiocratie

février 12th, 2010 Posted in Brève, indices | 40 Comments »

Dans son prologue évolutionniste au film Idiocracy, Mike Judge avançait (mais sans s’en réjouir particulièrement) que dans le monde moderne prospère et confortable, en l’absence de prédateurs ou de défis, l’espèce humaine était appelée à décliner intellectuellement.
La marque de vêtements Diesel semble vouloir accompagner le mouvement avec son slogan « Be stupid » (soyez stupides). L’argumentaire de la campagne est de rappeler que trop réfléchir fait perdre le goût du risque et que sans risque, il n’y a pas d’invention1. Il y a une part de vérité là-dedans bien sûr : réfléchir fait hésiter2, certaines choses — un premier baiser ou le déclenchement d’une guerre3 — existent difficilement si elles sont trop calculées.

Quelques extraits de la campagne "Be Stupid" par la marque Diesel. "L'intelligent a le cerveau, le stupide a les couilles" ; "L'intelligent écoute sa tête, le stupide écoute son coeur" ; "L'intelligent critique, le stupide crée" ; "Soyez stupide" ; "L'intelligent dit non, le stupide dit oui",... Une partie de cette campagne accompagne les slogans de visuels très "jackass".

Sur le plus grand panneau d’affichage des Galeries Lafayette, j’ai vu il y a quelques jours ce slogan, immense : « Be stupid ». Je n’avais pas d’appareil photo sur moi (quelle idée d’acheter un gros reflex que je ne sors jamais !) et quand je suis repassé, une semaine plus tard, l’ordre avait été remplacé par une publicité plus quelconque4. J’avais bien remarqué la même campagne sur Internet, mais dans le contexte urbain et à une telle échelle, l’effet est autrement impressionnant et rappelle la scène de They Live (Invasion Los Angeles), où le héros chausse des lunettes qui lui permettent de décrypter la réalité et découvre que les panneaux publicitaires ne contiennent en fait que des ordres subliminaux : consommez, obéissez, ne réfléchissez pas.
Difficile d’imaginer que les auteurs de la campagne « Be Stupid » (l’agence américano-britannique Anomaly) ne s’en sont pas inspirés.

They Live (1988), de John Carpenter. John Nada, muni de lunettes spéciales, décrypte la réalité médiatique et découvre que, derrière les visuels séduisants, les affiches et les magazines ne contiennent que des ordres : "consomme", "achète sans remettre en cause l'autorité", "obéis", "travaille huit heures, joue huit heures, dors huit heures", "ne pense pas".

Ce n’est pas la première fois dans l’histoire que l’on appelle le bon peuple à éviter d’être trop intelligent. Le fascisme, le nazisme et plus récemment le bushisme et le berlusconisme sont des exemples d’idéologies qui ont affirmé explicitement que trop d’intelligence était néfaste, qu’il fallait penser avec son cœur, ses tripes ou ses testicules — comme si les représentants de l’espèce humaine faisaient preuve de beaucoup trop d’intelligence en règle générale.

L’anti-intellectualisme de la campagne de Diesel est sans doute moins politique et on imagine bien où se trouve l’intérêt de cette société dans sa flatterie de la bêtise : entre une personne qui se demande s’il faut acheter un vêtement et une autre qui répond par la pulsion aux campagnes publicitaires, le choix est vite fait.

  1.  « Les cons, ça ose tout, et c’est même à ça qu’on les reconnait », faisait dire Jacques Audiard à Lino Ventura dans Les Tontons flingueurs [↩]
  2. citons Michel Galabru dans Le Gendarme à Saint-Tropez : « La réfléxion, ça ralentit le gendarme » [↩]
  3. voir la remarque de Manuela en commentaire : les guerres sont réfléchies, bien entendu. C’est pour que les gens acceptent les guerres et acceptent même parfois de servir de chair à canon qu’il faut de la bêtise. [↩]
  4. Sur son FlickR, Tristan Nitot a publié une photographie de ce spectacle (cf. Commentaires). [↩]

Cuisine assistée par ordinateur

février 7th, 2010 Posted in Design, Interactivité, Modèles abandonnés, publication électronique, Vintage | 10 Comments »

Le projet de mettre un ordinateur dans une cuisine renaît régulièrement depuis quarante ans avec un succès inégal. Il faut dire que dans de nombreux cas, les concepteurs n’étaient sans doute pas cuisiniers eux-mêmes et leurs bonnes intentions se sont vite heurtées à des questions pratiques : comment manipuler un fragile ordinateur en ayant les doigts dans la farine et à quoi sert un terminal qui ne sait restituer les recettes qu’en langage binaire ?

1969. Le Honeywell Kitchen Computer est apparu au catalogue Neiman-Marcus (grand magasin de luxe), au prix de 10000 dollars – somme équivalente à 50000 dollars actuels. Dérivé du mini-ordinateur Honeywell 316, il pouvait stocker des recettes de cuisines, mais ne les restituait que sous forme de clignotements en langage binaire, imposant une solide formation d’opérateur informatique aux personnes qui auraient voulu l’utiliser. On pense qu’il ne s’en est vendu aucun. Photo de droite prise au Computer History Museum de Mountain View (Californie) par LaughingSquid / FlickR (cc-a-nc).

1983. L’Extra-cuisine de Brandt, un système domotique qui repose sur un ordinateur Thomson/Brandt TO7. La ménagère de l’an 2000, nous dit-on le journal « Micro7 », ne se sentira plus seule puisqu’elle pourra converser avec le four à micro-ondes et dialoguer avec le poulet qui rôtit pour savoir s’il est bien cuit. Je ne pense pas que le projet ait dépassé le stade du prototype ou même, de l’illustration.

Au cours de la première moité des années 1980, les publicités pour les micro-ordinateurs cherchaient à donner à chacun une bonne raison d’utiliser de tels engins : le jeu vidéo pour les enfants ; la programmation et la gestion de cave à vin pour le papa ; les recettes de cuisine et la comptabilité domestique pour la maman.

2000. La société 3com a commercialisé pendant quelques mois un terminal nommé Audrey, en l’honneur d’Audrey Hepburn. Équipé d’un modem et d’un écran tactile, il reprenait un peu le principe du minitel, quinze ans plus tard, et était dédié à la communication et aux applications domestiques, notamment la cuisine.

Années 2005-2010 : la console de jeux Nintendo DS, console portable la plus vendue de l’histoire, propose de nombreuses applications culinaires, du livre de cuisine traditionnel porté sur support numérique aux jeux ludo-éducatifs qui permettent d’apprendre des recettes et de s’entraîner virtuellement à hacher des oignons avec un stylet sur un écran de sept centimètres.

2007. Le Yummy Kitchen Connect (designer non connu) est un concept d’ordinateur domestique proposé au cours du concours Next-Gen PC Design organisé par Microsoft et l’Industrial designers society of America. L’ordinateur propose des recettes en fonction du régime que suit la personne et de ce qui se trouve dans son réfrigérateur. Il lit les codes barres et les puces RFID. Afin d’égayer le cuisinier, cet ordinateur diffuse par ailleurs des vidéos, de la musique ou des podcasts, et peut servir de webcam pour de la visio-conférence. Cet objet n’a semble-t-il pas été réalisé.

2008. Le Kitchen Sync, par Noah Balmer, jeune designer et étudiant au California College of the arts. Toujours à l’état de prototype, ce « livre de cuisine » wifi est lavable et peut se refermer pour être rangé. Il a obtenu le second prix à l’International Housewares Association competition.

2008. Le miBook est un livre électronique multimédia dédié au « personal coaching » dans divers domaines : bricolage, éducation, grossesse, voyages, mais avant tout, cuisine. Il est sorti au prix de 130 dollars et vaut à présent 90 dollars environ.

2010. Demy Kitchen Safe Touchscreen Recipe Reader. À écran tactile, il est prévu pour résister aux conditions d’une cuisine. Il fournit des recettes et sert aussi de minuterie. Le site prétend que « The Demy is the first and only kitchen-safe digital recipe reader », mais puisque vous avez lu ce qui précède, vous savez que ça n’est pas tout à fait exact.

En Bonus, l’amusante vidéo « Augmented (hyper)Reality: Domestic Robocop » par Keiichi Matsuda, étudiant en Master à l’école d’architecture Bartlett, à Londres (cliquer sur l’image).

Il me semble qu’il a existé aussi des services Minitel1 de cuisine, il faudrait retrouver un annuaire du genre pour vérifier s’ils ont eu une importance véritable en leur temps. Je ne me rappelle pas de scènes véritablement emblématiques de cuisine « numérique » dans le cinéma d’anticipation mais il y en a forcément eu aussi (n’hésitez pas à me signaler toute référence en commentaire à ce billet).

Finalement, le vrai succès de la cuisine sur support numérique ne serait-il pas celui des blogs2 et des réseaux sociaux culinaires ?

  1. Pour les moins de quinze ans qui me lisent : le Minitel est un système interactif de communication et d’information dont France Télécom livrait les terminaux gratuitement dans chaque foyer français. Il est toujours en service, notamment pour certains usages précis (annuaire, réservations de billets) mais la généralisation de l’accès à Internet l’a rendu désuet. [↩]
  2. À ce propos, je recommande la fréquentation de celui de Nathalie. [↩]

Apple contre Adobe (2)

février 6th, 2010 Posted in logiciels | 20 Comments »

La guéguerre entre Adobe et Apple fait couler énormément d’encre numérique et j’ai fini par tomber (merci J.-L. F.) sur un article assez éclairant publié sur le site Macbidouille. L’auteur de l’article, renseigné par une source interne à Apple, évoque les points techniques précis qui posent problème et font dire à Steve Jobs qu’Adobe est devenue « une société frileuse, comparable à Microsoft » — insulte suprême, même s’il ne faudrait pas oublier que la société de Bill Gates, malgré ses choix technico-commerciaux, est devenue un acteur majeur de la recherche privée en informatique.
Steve Jobs a frappé à un moment de grande faiblesse symbolique d’Adobe, puisque l’offensive a suivi de près les annonces d’abandon partiel du format Flash par les plate-formes vidéo Youtube, Dailymotion et Vimeo, l’annonce du lancement d’un programme de récupération de clients par Quark et l’annonce par Adobe du licenciement économique de près de 10% de ses employés. C’est ce qu’on appelle porter l’estocade (geste artistique pour les uns, manœuvre  furieusement opportuniste pour les autres), et on peut imaginer qu’il y a plus d’une arrière pensée commerciale derrière, puisque le nombre de gammes de produits sur lesquels Adobe et Apple sont en concurrence ne cesse d’augmenter : Final Cut contre Première, Quicktime contre Flash video, Soundtrack contre Soundbooth, Aperture contre Lightroom. Selon l’article, Apple préparerait même des concurrents directs à Dreamweaver (création de sites web), Flash et même à Photoshop.

On dit aussi que Steve Jobs a un vieux contentieux personnel avec Adobe, qui n’a jamais voulu développer de version du logiciel Photoshop pour le système NeXT, cet ancêtre de MacOS X créé par Jobs alors que ce dernier venait d’être chassé par Apple, qu’il avait pourtant fondé. Pendant qu’Adobe permettait à Apple de survivre grâce à Photoshop et à Illustrator, les ventes de NeXT ont énormément pâti de l’absence de logiciels de création. En revenant aux commandes d’Apple, Steve Jobs n’entretenait donc pas de lien affectif particulier avec Adobe — contrairement à une large majorité des mac-users — et le fait qu’Adobe ait tardé à sortir une version MacOS X de Photoshop (Photoshop 7, sorti en 2002) n’a rien arrangé.

David Geschke (gauche) et John Warnock (droite), les fondateurs d'Adobe Systems en 1982. Chercheurs universitaires, ils ont créé leur société en quittant le Xerox Palo Alto Research Center où ils avaient mis au point les bases de la technologie PostScript mais dont ils déploraient le manque de vigueur industrielle : le Xerox PARC était en ébullition constante mais Xerox ne commercialisait pas les technologies mises au point. (photo tirée du livre "Inside the publishing revolution - The Adobe story" par Pamela Pfiffner / Adobe Press).

L’article énumère des griefs précis d’Apple envers Adobe et je trouve intéressant (qu’on les trouve véritablement justifiés ou non) de les rapporter.

Tout d’abord, point éminemment technique, Adobe aurait différé puis bâclé son passage à Cocoa, la partie « moderne » (et amenée par Steve Jobs — encore une affaire personnelle, peut-être ?) de MacOSX, et utiliserait trop Carbon, la partie « historique » de MacOS. Dans le même temps, les versions pour le système concurrent Windows seraient nettement mieux optimisées. La suite Adobe CS5 tirera apparemment plus parti de Cocoa.
Ensuite, Apple accuse Adobe de manquer de réactivité technique : sur les 410 bugs de Flash (du lecteur Flash j’imagine) signalés par Apple, seuls 25 auraient été corrigés. À en croire l’article, Steve Jobs a un avis très tranché sur Flash qu’il qualifie d’« accumulation de technologies bricolées » et dont il dit qu’« Il faut une énorme quantité de puissance de traitement et de mémoire – il est trop inefficace, et prend trop de temps pour être maîtrisé »1.
Plus inattendu peut-être, Apple semble reprocher à Adobe son système d’anti-piratage (Adobe Software Activation), qui court-circuite le système d’exploitation dans son accès à la mémoire vive et au processeur de l’ordinateur, faisant courir de vrais risques de stabilité au système entier2. Et comme ce système d’activation est régulièrement contourné par les pirates, Adobe doit tout aussi régulièrement le modifier, créant à chaque fois de nouvelles instabilités potentielles.

Steve Jobs (gauche), Chuck Geschke (centre) et John Warnock (droite) au moment du lancement de l'imprimante Apple LasterWriter en 1983. C'est cette imprimante qui a imposé la technologie PostScript dans la chaine graphique et donc, assuré le succès conjoint d'Adobe et d'Apple. (photo tirée du livre "Inside the publishing revolution - The Adobe story").

Pour finir, Apple semble considérer que l’interface des logiciels Adobe a vieilli et perdu sa qualité « user friendly ». Ce point est cruel à évoquer car le succès d’Adobe s’est à mon sens construit sur deux axes : le professionnalisme (gestion de la colorimétrie, culture typographique, etc.) et l’interactivité. Mais si le premier point reste valide pour les logiciels de la chaîne graphique, on est forcé de constater qu’Adobe se repose sur ses lauriers pour le reste : en dehors de quelques changements pas toujours bienvenus dans l’agencement des icones ou des éléments de menus, peut-on dire que l’interface de Photoshop ou celle d’Illustrator ont progressé ? Je trouve pour ma part que ces deux logiciels ont perdu un peu de leur qualité pédagogique d’origine, qui permettait de comprendre assez instinctivement le fonctionnement de certains outils. Je n’ai pas fait de sondage mais il me semble que les utilisateurs de ces logiciels se cantonnent à manipuler les fonctions qu’ils connaissent depuis quinze ans et négligent complètement les nouvelles car celles-ci n’ont pas été très bien accompagnées par l’interface.

Pour autant, Adobe ne souffre pas encore vraiment du vieillissement de son sens de l’interactivité et pour l’instant, rares sont les produits concurrents qui possèdent le ratio simplicité d’usage/puissance fonctionnelle de Photoshop et d’Illustrator. Cela ne signifie pas pour autant que ces logiciels soient indépassables, on se rappellera à quelle vitesse Final Cut (Apple) s’est imposé dans le domaine de la vidéo numérique.
À suivre !

  1. Flash has become a collection of cobbled together technologies – a Kludge. It takes a huge amount of processing power and memory – it is too inefficient, and takes too long to learn. [↩]
  2. métaphore qui vaut ce qu’elle vaut : imaginez que certains usagers d’une bibliothèque de prêt très bien organisée empruntent puis restituent des ouvrages sans le signaler et sans que ces emprunts soient dûment enregistrés… L’organisation entière de la bibliothèque serait fragilisée. [↩]

Amusement 7

février 4th, 2010 Posted in Amusement, Brève, Interactivité | 5 Comments »

Cette semaine sort le septième numéro de la revue Amusement, consacré au rapport entre jeu vidéo et cinéma. J’y signe un article sur l’Uncanny Valley, théorie forgée en 1970 par le roboticien japonais Masahiro Mori, qui s’est intéressé au caractère étrange des figures anthropomorphes. Selon lui, en dessous d’un certain seuil, plus un être non-humain ressemble à un être humain et plus sa présence nous angoisse. Cette théorie explique pourquoi un personnage en images de synthèses grossières nous semble moins inquiétant qu’un personnage de même nature mais plus réaliste, ou pourquoi un robot aux gestes précis et souples nous effraie plus qu’un robot aux mouvements mécaniques.
Parmi les autres articles, on note un long dossier consacré au jeu Heavy Rain, un reportage sur le shopping high-tech en Thaïlande, des articles consacrés au « transmédia » et comme d’habitude des interviews très diverses : Héléna Noguerra, Oxmo Puccino, plusieurs producteurs ou concepteurs de jeux vidéo et enfin collectif d’artistes londoniens Blast Theory, connus pour leurs travaux « pervasifs » qui font de la ville tangible un espace de jeu virtuel. Toujours cinq euros, généralement au rayon jeu vidéo des maisons de presse.

De retour du festival d’Angoulême où je ne suis d’ailleurs pas allé

février 2nd, 2010 Posted in Bande dessinée | 1 Comment »

Je ne suis pas descendu au festival d’Angoulême cette année : trop de choses à faire au même moment. Et puis une telle escapade en famille réclame un budget conséquent. Ce sera donc pour l’an prochain.  Pour profiter malgré tout un peu de l’ambiance, par procuration, j’ai fait un crochet par la Fnac qui se trouve sur mon trajet afin d’effectuer quelques acquisitions.

Tout d’abord, Pascal Brutal : Plus fort que les plus forts par Riad Sattouf, sacré meilleur album de l’année, et cela m’intriguait. Je me demandais ce qui avait bien pu arriver à cette aimable série d’un aimable auteur pour que ce tome obtienne la même prestigieuse récompense qu’ont remporté par le passé le Pinnochio de Winshluss, le NonNonBâ de Shigeru Mizuki, le Poulet aux prunes de Marjane Satrapi, le Maus de Art Spiegelman, et autres chefs d’œuvre difficilement contestables.
Bon, il faut admettre que ce prix a parfois récompensé des albums douteux (je ne donnerai pas de noms) ou bien des albums qui n’étaient pas intéressants en eux-mêmes mais qui permettaient de réparer des négligences passés ou encore d’envoyer une sorte de message pour encourager tel éditeur ou tel champ de la bande dessinée. On a d’ailleurs dit de la sélection de l’année et du palmarès qu’ils étaient sciemment tournés vers le grand public.
Après lecture, je doute fortement que Pascal Brutal tome 3 soit le meilleur album de l’année (devant le Eightball de Clowes par exemple ?), ni même le meilleur album de son auteur, mais il n’est pas si facile pour moi d’en jurer car il faut bien l’admettre,  je n’ai pas lu grand chose en 2009. Chaque fois que je me trouve dans un rayon bande dessinée je me sens submergé par le niveau moyen de qualité (plutôt élevé) les prix, et le nombre : trop de choses, trop d’argent à débourser pour tout lire, trop de temps à passer pour savoir ce qui se fait. J’ai le même sentiment en musique, d’ailleurs : beaucoup trop de bonnes choses sans doute, mais une difficulté à en trouver qui se démarquent.
À une certaine époque, chaque bon album de bande dessinée était un petit évènement. Aujourd’hui il en sort un par jour — un bon album par jour, si si, pas forcément un chef d’œuvre mais un travail honnête, réalisé par un auteur qui a eu de bonnes lectures, de bonnes influences, et publié par un éditeur plein de bonnes intentions. Fini le temps des happy few où l’on achetait en confiance ses albums à une dizaine d’éditeurs dits « indépendants ». Mais peut-être est-ce aussi moi qui ne fais pas l’effort de me tenir au courant.

Pascal Brutal, chômeur impénitent, doit suivre un stage de création d'entreprise s'il ne veut pas se voir imposer un emploi d'intérêt général non rémunéré...

Alors ce Pascal Brutal ? S’il n’est pas mon album de l’année, il reste une lecture réjouissante, qui confirme Riad Sattouf en  sociologue empiriste, en éthologue amateur et en auteur politiquement incorrect quoique fondamentalement politique, approches qu’a eu Gérard Lauzier en son temps et dont je vois peu d’autres exemples dans la bande dessinée francophone. Dans cette France de science-fiction (imaginez un peu : dans le futur, les pauvres voteront à droite !), Pascal Brutal vit sa vie de chômeur et de mâle dominant. Dès la page de garde nous sommes prévenus de la tonalité générale par deux citations : Les français sont des veaux (De Gaulle) ; Je suis un taureau (Pascal Brutal).
Derrière les exagérations et la fantaisie générale, la réflexion sur la virilité et sur les hiérarchies sexuelles est aussi cruelle que juste. Pour le reste, Sattouf nous parle de la France « wesh-wesh », ou plus précisément de l’Îlle-et-Vilaine « wesh-wesh », avec recul et pertinence.
Une bonne lecture, en fin de compte.

On savourera tout particulièrement ici l’état des pays arabes du futur après la présidence d’un certain Riad Sattouf. Pascal Brutal emmène en Algérie un de ses amis d’enfance devenu islamiste radical après avoir fait douze ans de prison : il veut se marier avec une de ses cousines, au bled, mais ne reconnaît rien. Le pays est devenu prospère, les femmes y sont égales aux hommes, l’art et les sciences y connaissent un âge d’or.
Même s’il n’est pas encore président des nations arabes unifiées et qu’il n’a pas signé la paix avec Israël, Riad Sattouf doit être content de son année, entre son film, apprécié par la presse et par le public (sorti en DVD il y a deux mois), et sa bande dessinée à présent sacrée « album de l’année »…

À part ça, j’ai acheté Mega-Krav-Maga, un excellent petit album tiré du blog du même nom.
Le blog était signé Mathieu Sapin et Frantico. Sur la couverture du livre s’ajoute la signature de Lewis Trondheim, qui en est l’éditeur et qui persiste avec malice à entretenir l’ambiguïté sur son rapport avec Frantico : est-il Frantico, est-ce que Frantico existe ? est-ce que Frantico est une signature collective ?…

Le récit balade le lecteur dans une aventure hilarante qui commence dans un festival de bande dessinée à Lisbonne où Frantico et Mathieu Sapin sont pris en charge par les adeptes d’un art martial secret dont ils ont révélé l’existence par inadvertance. Les deux auteurs de bande dessinée utilisent leur site Internet pour donner de leurs nouvelles au monde et pour communiquer entre eux. On retrouve ici la fraîcheur trondheimienne des enchaînements de situation des Carottes de Patagonie.
L’album est publié au format manga — au format poche donc — ce qui lui permet d’être commercialisé à un prix très raisonnable.

Ensuite, je savoure (pas fini de le lire) Jade 606u, publié par Six pieds sous terre et qui consacre soixante quatre pages au festival d’Angoulême, raconté ici par les auteurs eux-mêmes. Car ce festival est avant tout celui des auteurs, qui s’y rencontrent, y voient leurs éditeurs et qui malgré tout ce qu’il y a de détestable dans ce genre de manifestation (la foule énervée, les problèmes de chauffage, les chasseurs de dédicaces ou encore le rappel permanent du fait que la bande dessinée est un business), ont du mal à s’empêcher d’y aller.

En fait je me suis surtout retenu d’acheter des choses. Je n’ai pas acheté la nouvelle édition chez Cornélius de Welcome to the Death Club, par Winshluss, que j’ai déjà chez Six pieds sous terre (en double, en plus — c’est une longue histoire) même si la nouvelle couverture est superbe. J’ai négligé plusieurs mangas qui me donnaient envie, notamment de Tezuka. Je n’ai pas acheté Luba, de Gilbert Hernandez (dans la série Love and Rockets), chez Delcourt. Je n’ai pas acheté le monumental La guerre d’Alan par Emmanuel Guibert, chez L’Association. Je me suis retenu d’acheter l’essai Naissances de la Bande Dessinée que Thierry Smolderen a sorti aux impressions nouvelles et qui semble absolument passionnant.
Bref, j’achète beaucoup moins de livres pendant le festival d’Angoulême quand je ne vais pas à Angoulême.